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Marius barbeau chez les evolutionnistes (1907-1914): elements contextuels pour une meilleure comprehension de l'histoire canadienne de l'ethnologie et du folklore.

Cet article propose un retour historiographique sur la formation qu'a recue Marius Barbeau aupres des evolutionnistes britanniques et des intellectuels francais entre 1907 et 1914. Cet episode biographique semblait rendre plusieurs ethnologues issus de l'ecole des Archives de folklore de l'Universite Laval mal a l'aise, comme si ces derniers peinaient a assumer completement leur passe disciplinaire. Pour soulever le voile de mysteres, l'auteur propose de relire l'enseignement que Barbeau a recu a Oxford et les liens qu'il a entretenus avec Marcel Mauss grace notamment aux memoires de son directeur de these, Robert Ranulph Marett, et celles de son collegue Wilson Dallam Wallis. Ce retour, reflexif, a permis a l'auteur de degager des elements de comprehension des influences de Barbeau, et par extension de l'ecole des Archives de folklore, ainsi que de reflechir a leur projet interpretatif commun, c'est-a-dire reussir a mettre a distance la foi chretienne pour comprendre le proche.

This paper proposes a historiographical outlook on the training on Marius Barbeau with the British evolutionists and the French intellectuals between 1907 and 1914. This biographical episode has apparently brought discomfort for several ethnologists from the Folklore Archives school at Laval University, as if they were struggling to fully accept the history of their discipline. To unveil the mysteries surrounding this episode, the author proposes to analyze the teaching that Barbeau received at Oxford and the links he had with Marcel Mauss, thanks to the memoirs of his supervisor Robert Ranulph Marett, and those of his colleague Wilson Dallam Wallis. This reflexive exercise allows the author to identify elements for the understanding of Barbeau's influences and, by extension, of the school of the Folklore Archives school, as well as for a reflection on their common interpretive project: a distancing from Christian faith in order to better understand the local.

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Meme si Marius Barbeau demeure, selon Laurence Nowry, l'anthropologue le plus connu de l'histoire canadienne (1995), un voile de mysteres enveloppe encore son oeuvre. C'est du moins ce qu'a reussi a demontrer le collectif A round and About Marius Barbeau: Modelling Twentieth' Century Culture dirige par Lynda Jessup, Andrew Nurse et Gordon E. Smith. En replacant le projet interpretatif de Barbeau dans son contexte historique, les auteurs ont traite d'une toute nouvelle maniere sa contribution a l'avancement des connaissances, specifiquement en ce qui a trait a l'art et a la musique traditionnelle. Cette nouvelle perspective ne vise pas a chercher a valoriser le travail de Barbeau, mais a le mettre plutot a distance pour en saisir sa substance. C'est par exemple ce qu'a voulu mettre de l'avant Andrew Nurse lorsqu'il a rappele que le travail (d'administrateur colonial) de Barbeau au musee national aurait en fait ete de representer l'autorite de l'anthropologie pour pouvoir parler a la place des enquetes, en l'occurrence a la place des Amerindiens et des Canadiens francais (2008).

Les critiques exposees dans l'ouvrage dirige par Jessup et al. obligent toutes les ecoles qui se reclament heritieres de son oeuvre a revoir leur maniere de comprendre leur filiation disciplinaire. Ceci devrait specialement etre le cas de l'ecole des Archives de folklore de l'Universite Laval (1), ou Barbeau est vu et enseigne comme l'un des peres fondateurs. A ce chapitre, la contribution de Frances M. Slaney, professeure associee au departement de sociologie et d'anthropologie de Carleton University, chavire l'image romantique du << pionnier du folklore >>. Elle reussit ce tour de force en traitant de la formation de Barbeau a Oxford, de ses passages a Paris et de l'influence que ces enseignements ont eue sur ses representations de l'art. Slaney releve ainsi l'influence des theories evolutionnistes de l'oeuvre de Marius Barbeau.

La demonstration de Slaney secoue le lecteur issu de l'ecole des Archives de l'Universite Laval. Presenter Barbeau comme un ethnologue evolutionniste plutot qu'un folkloriste oblige un travail reflexif. En effet, les ethnologues evolutionnistes, tels que Lewis Morgan, Edward Tylor et James Frazer, inscrivaient les cultures (qu'ils opposaient a ce qui se rapporte a l'inne) dans un continuum d'evolution coherent. De fait, l'histoire des societes humaines s'etudiait selon eux dans une logique d'ensemble. Le travail de l'ethnologue etait par consequent de pister l'unite de l'humanite dans les differentes societes afin de prevoir son evolution. En ce sens, les evolutionnistes se sont plu a chercher dans la diversite culturelle une trace de l'origine de la religion et des races pour comprendre le processus civilisationnel. Se degage aujourd'hui de ces theories une aura de nonrespectabilite; l'ethnologie evolutionniste est souvent depeinte comme une approche colonialiste fondant sa pensee sur une ideologie raciste (2). De fait, il faut se demander quelles lecons l'ecole des Archives a encore conservees de ce courant.

Barbeau etait forcement un heritier de Boas

Lorsque les ethnologues lavallois se penchent sur l'histoire de leur tradition disciplinaire, le lien entre le courant evolutionniste et l'oeuvre de Barbeau n'est pas presente. La maniere la plus simple de taire ce passe de la discipline est de le faire commencer a la fin decembre 1913, avec la question de Franz Boas. Ce dernier aurait demande au jeune Marius Barbeau, nouvellement diplome d'Oxford, de l'eclairer sur les traditions orales des Canadiens francais (1916a). Comme l'a explique Jean du Berger, pour ne prendre qu'un seul exemple (in Desdouits et Turgeon dir., 1997), Boas cherchait en fait a comprendre quelles etaient les influences europeennes sur les contes amerindiens. Sa question aurait ete si forte, qu'elle aurait incite Barbeau a mettre en branle un important chantier, qui s'est perpetue jusqu'a aujourd'hui grace aux Archives de Folklore :

Barbeau prit conscience d'une crise de la tradition et, dans une communication sur << Le folklore canadien-francais >> devant la Societe royale du Canada en mai 1915, il declara qu'il etait urgent de faire un inventaire scientifique du folklore, car, selon lui, le << souffle niveleur du modernisme intellectuel et materiel >> faisait des chansons, recits et << reliques >> un simple echo d'un age disparu (Du Berger in Desdouits et Turgeon dir., 1997 : 5).

Cet inventaire du folklore, qu'il a amorce en Charlevoix, a nourri notamment le volet canadien de The Journal of American Folk'Lore. Pour Du Berger, l'objectif de Barbeau etait de << [...] relier la culture menacee des Francais d'Amerique a la culture d'une France que l'eloignement dans le temps et dans l'espace permettait d'imaginer harmonieuse et fidele aux traditions qu'elle avait transmises a la Nouvelle-France >> (in Desdouits et Turgeon dir., 1997 : 6). En d'autres termes, Barbeau serait un diffusionniste qui se serait donne la mission de trouver, chez les Canadiens francais, leur origine authentiquement francaise, pour ne pas dire l'origine de la race francaise.

Il y a vraisemblablement un probleme de sens dans la lecture de Du Berger du projet interpretatif de Marius Barbeau. Meme si ce premier ethnologue ne deforme pas franchement les propos du second, il est a se demander si cette mission etait reellement la sienne. Pour la corriger, Christine Bricault, Anne-Marie Desdouits et Dominique Sarny ont rappele dans leur article publie dans Ethnologies que Barbeau etait un nationaliste canadien qui cherchait a demontrer que le pays devait faire des differences ethniques sa fierte et sa richesse. En ce sens, plutot que de ne collecter que le folklore canadien francais pour tenter d'en saisir ses influences europeennes, il se serait davantage applique a collecter les faits de folklore canadiens-francais et amerindiens pour ce qu'ils recelaient de contenus culturels. Le folklore constituait pour lui un moyen d'illustrer et de valoriser l'ideal national ; ce serait par la tradition qu'un peuple defendrait son genie creatif et son authenticite. Le territoire du culturel se situerait a l'interieur de cet ideal. D'ailleurs, les poemes epiques d'Homere devenaient pour Barbeau l'etalon du folklore en puissance (2004). La contribution de Maryelle Aylen, historienne de l'art a Western University, dans l'ouvrage dirige par Jessup et al., vient cependant nuancer le caractere nationaliste pancanadien de Barbeau.

Quoi qu'il en soit, Barbeau est depeint dans l'article de Bricault, Desdouits et Sarny comme un folkloriste ayant su defricher une toute nouvelle conception de la discipline. Il serait un pionnier. Cette maniere de decrire l'oeuvre de Barbeau presente l'avantage d'eviter de se pencher sur sa formation a l'ecole des evolutionnistes. Pour la conforter davantage, les auteurs ont tente de dissocier son objet folklorique de celui de l'ecole francaise. Le folklore au Canada aurait ete traite, selon Bricault et al., comme un outil du present, contrairement a la France ou l'on << [...] se representait la collecte du folklore comme le travail de l'archeologue s'interrogeant sur l'ensemble architectural dont il a en main un morceau de colonne >> (Belmont, 1986 : 264). Marius Barbeau aurait donc rejete la notion de survivance telle que comprise dans l'ecole francaise, en depit de son utilisation frequente. Ils ont cite Quebec, ou survit l'ancienne France pour appuyer leur propos : << "Survivance" n'est pas le bon mot puisqu'il s'applique a ce qui dure apres la mort >> (Barbeau, 1937 : 1). Ne serait folklorique que ce qui serait vivant dans la tradition. Ce qui est recherche dans le caractere vivant de la tradition, cela, reste interdit.

L'article << Folklore et ethnologie. De l'identite ethnique a l'interculturalite >> de Lucille Guilbert, professeure d'ethnologie du departement d'histoire de l'Universite Laval, introduit une nuance (sinon un doute) quant au rejet presuppose de la notion de survivance de Barbeau. L'ethnologue a rappele que l'ecole de Martha Warren Beckwith, qui insistait precisement sur le caractere vivant, dynamique et interculturel de l'objet folklorique, n'a pas trouve de resonance dans l'oeuvre de Barbeau. Ce dernier a plutot soigneusement isole les folklores autochtones et canadiens-francais pour comprendre l'intraculturel (1991). L'objet de Barbeau aurait en fait survecu au passe uniquement grace a la tradition, d'ou l'interet de la porter en triomphe. Elle a insinue en ce sens que son ecole formait essentiellement des folkloristes litteraires, soit des << [...] folkloristes tournes vers le passe et la collecte de textes >> (1991 : 68). Guilbert a semble pointer du doigt l'interdit. Elle s'est toutefois contentee d'avancer que Barbeau a << discute >> (son expression) des theories de Tylor et de Frazer.

Il demeure qu'en liant indirectement Barbeau aux theories de Tylor et Fraser, Guilbert a reussi a soulever un tabou ; son texte n'est d'ailleurs pas cite dans ceux de Du Berger et dans celui de Bricault et al, meme s'ils ont ete produits dans le meme departement. Il semble quelque part dangereux d'etablir un certain rapprochement entre les travaux de Barbeau et ceux des ethnologues evolutionnistes, car la discipline a deploye beaucoup d'efforts pour mettre en place un consensus autour de l'heritage diffusionniste de

Barbeau (3) et son refus de la notion de survivances. Cette derniere devenait a ce chapitre une piste interessante pour les evolutionnistes, car elle constituait un fragment de l'histoire universelle des societes humaines qu'ils cherchaient a ecrire. Barbeau devait s'etre range du cote de Boas, critique de ce courant, et devait donc necessairement avoir rejete cette notion de survivance. En forcant toutes les societes a adherer a une histoire commune, le folklore de Barbeau s'interesserait peut-etre a un processus civilisationnel resolument raciste.

Barbeau n'etait surtout pas un evolutionniste

Il faut toutefois rappeler que dans son texte, Lucille Guilbert n'a fait qu'identifier le tabou concernant un lien possible entre le courant evolutionniste et l'oeuvre de Marius Barbeau ; elle ne l'a pas transgresse. D'autres auteurs issus de l'ecole des Archives de folklore de l'Universite Laval se sont charges de formuler cette accusation en bonne et due forme. C'est en particulier le cas de Marie Renier. Dans son article << Classer, nommer, montrer. Histoire des collections canadiennes francaises et amerindiennes (1933-1998) >> publie dans Ethnobgie francaise, l'auteure est venue a la fois appuyer et remettre en question la lecture de Guilbert en ce qui a trait l'absence d'interculturalite dans l'oeuvre de Barbeau. Elle a dit en premier lieu, a propos de l'art, que Barbeau etait << [...] le premier chercheur a s'interesser et a valoriser l'echange interculturel entre Canadiens et Amerindiens >> (2010 : 416). Puis, elle a conclu : << [1'] oeuvre de Barbeau restera en prise avec les ideologies nationalistes et liee a un paradigme qui subordonne l'art amerindien a l'art canadien francais, distinguant l'art authentique de l'art assimile >> ( 2010:417 ). Selon elle, cette conception de l'art autochtone aurait participe a marginaliser l'importance du metissage. Pour eviter l'incoherence, elle a soutenu que les travaux de Barbeau s'inscrivaient en fait dans le courant evolutionniste, doubles par une << [...] vision puriste et essentialiste >> (2010 : 417). Cet etiquetage a non seulement le merite d'etre clair, mais il a permis a Renier d'eclairer l'oeuvre de Barbeau sur un nouveau jour. Ce qui est en revanche plus obscur, c'est le fondement de son argument. Au lieu d'appuyer sa demonstration sur le solide travail de Slaney, Renier a cite le contestable travail de Serge Gauthier.

Serge Gauthier est un ethnologue forme a l'Universite Laval et un fervent defenseur du nationalisme quebecois. Dans son livre Charlevoix ou la creation d'une region folklorique issu de ses etudes doctorales sous la direction de Jocelyne Mathieu, il a cherche a prouver que Barbeau etait un evolutionniste en affirmant qu'il utilisait l'expression << primitif >> et qu'il etablissait une distinction entre l'illettre (populaire) et le lettre (savant) (2006 : 50). Ces arguments ne sont pas recevables. On ne peut etiqueter l'approche d'un auteur sur la base de l'utilisation d'un seul mot, qui n'avait pas la meme connotation a l'epoque et qui a d'ailleurs pris plusieurs annees avant de disparaitre du vocabulaire de l'ethnologie. Il aurait fallu comprendre comment Barbeau articulait ce mot a ses idees. Quant a la distinction entre culture savante et culture populaire, elle interesse encore aujourd'hui plusieurs anthropologues qui ne s'inscrivent pourtant pas dans le courant evolutionniste (4). Le lecteur se serait attendu--d'autant plus que Gauthier se presente comme le biographe de Marius Barbeau--qu'il relate, a la maniere de Slaney, son experience d'etudiant a Oxford aupres des evolutionnistes, mais son travail critique a pour ainsi dire passe sous silence ce point. Voici l'extrait ou il est question de sa formation :
   A la fin de ses etudes [de droit], Marius Barbeau obtient une
   bourse Rhodes pour poursuivre des etudes a l'Universite d'Oxford a
   Londres. Il est le premier Canadien francais a obtenir cette
   bourse. Il decide d'etudier l'anthropologie pour decouvrir des
   cultures differentes de la sienne. Il rentre au pays a la fin de
   1910 apres avoir suivi une solide formation d'anthropologue qui l'a
   mis en contact avec le sociologue francais Marcel Mauss, lors de
   sejours d'etudes estivaux en France, mais surtout avec
   l'anthropologue americain Franz Boas qui orientera grandement le
   cours de ses recherches (2006 : 64).


En resume : un jeune Canadien francais a reussi a decrocher une bourse, mais ne s'est interesse dans ses etudes qu'aux cultures exotiques. Son reel travail commencerait avec Boas, qui a su le reorienter. On pourrait presque y deceler la pointe d'un reproche.

Yves Bergeron a pour ainsi dire eclaire la lecture que Gauthier fait de Barbeau en recensant la serie de pamphlets que le premier auteur a publiee aux editions du Quebecois sous le titre Un Quebec folklorique. Dans ce livre, Gauthier s'est donne le double objectif de denoncer la folklorisation et esperer le retour d'un autre folklore ; il << [...] s'attache a demontrer le role de Barbeau, premier ethnologue et folkloriste, dans la marginalisation de la culture francophone au Canada en valorisant le multiculturalisme canadien >> (Bergeron, 2009 : 196). Barbeau est en quelque sorte accuse de nationalisme canadien. La demonstration de Gauthier prend des lors des airs de proces d'intention, proces qui n'a jamais remis les idees et les influences de Barbeau dans leur contexte historique. Le flou autour des influences de Barbeau et l'histoire meme de la discipline enseignee a l'ecole des Archives de l'Universite Laval reste epais. En fin de compte, traiter Barbeau d'evolutionniste ne servait qu'a relever une tension a l'interieur de cette ecole, tension causee notamment par la question nationale.

Il demeure que la demonstration de Renier est exterieure au debat sur la question nationale ; le point qu'elle souleve dans son article doit en consequence etre approfondi. Cependant, il est difficile a cerner etant donne que peu d'auteurs issus de l'ecole des Archives de l'Universite Laval ont contribue a degager de l'oeuvre de Barbeau un appareil critique permettant a cette ecole de mieux degager leurs contributions a l'avancement des connaissances. Pour les ethnologues lavallois qui s'y sont interesses, l'histoire de leur discipline commence au contact de Franz Boas et est influencee par Mauss et Sapir. Il faut croire que c'est l'anthropologie etasunienne, critique de l'evolutionnisme (5), qui a feconde l'ecole lavalloise. L'ecole passe sous silence sa formation universitaire en anthropologie a Oxford et ses premieres annees de pratique au Musee de la Commission de geologie du Canada en qualite d'ethnologue ; Boas lui aurait pose une question magique (6) l'ayant permis d'effacer ses antecedents et de le remettre sur le droit chemin. Ses etudes et ses premieres experiences sont des lors considerees comme des errances ou des passages obliges. Avant Boas, le jeune beauceron, qui a recu en 1907 la bourse Rhodes pour etudier le droit a Londres, semblait desoriente. La preuve : il s'est retrouve a faire une these sur le totemisme chez les Amerindiens. Seulement, a cause de cette lecture du cheminement de Barbeau, l'ecole lavalloise ne connait pas reellement ses influences et tient pour acquis qu'elle appartient a l'ecole etasunienne (ou plus justement a l'ecole americaine), britannique ou francaise.

Je propose donc dans cet article de participer a degager des elements de comprehension de l'oeuvre de Marius Barbeau du point de vue de l'ecole des Archives de folklore de l'Universite Laval--et par extension, son projet interpretatif--en ne negligeant pas cette fois de traiter de sa formation chez les evolutionnistes britanniques et des intellectuels francais, sans pour autant repeter les resultats de Slaney. Pour ce faire, j'ai effectue mes recherches documentaires en commencant par m'interroger sur l'anthropologie telle quelle etait enseignee a Oxford de 1907 a 1910, soit la periode ou Marius Barbeau a frequente cette universite. Il faut rappeler ici qu'il s'agit de la meme universite ou l'anthropologue evolutionniste Edward Tylor avait ete nomme en 1883 conservateur du Pitt-Rivers Museum, puis professeur d'anthropologie en 1896. Le contexte d'apprentissage de la discipline retiendra donc mon attention et en particulier les enseignements de Robert Ranulph Marett, qui a ete son directeur de these. Je porterai par la suite mon attention sur la nature des echanges qu'il a eus avec Marcel Mauss lors de ses passages a Paris. Force sera de mieux contextualiser non seulement la question magique de Boas, mais aussi les premieres orientations qui ont marque l'oeuvre de Barbeau, sinon l'ethnologie lavalloise.

L'etudiant a Oxford

[ILLUSTRATION OMITTED]

Le Pitt'Rivers Museum affiche sur son site la liste des etudiants diplomes d'Oxford en anthropologie entre 1907 et 1945. En plus d'y apprendre l'anecdote selon laquelle Solomon Lee Van Meter Jr., le presume inventeur du parachute dans un sac a dos, aurait etudie dans cette ecole en 1909 (7), on note que Barbeau a obtenu son diplome en meme temps que l'ethnologue neo-zelandais Diamond Jenness. Specialise sur l'Arctique, Jenness a lui aussi mene une grande carriere au Musee national du Canada. Il est d'ailleurs considere comme l'un des pionniers de l'anthropologie canadienne (8). Wilson Dallam Wallis a egalement gradue la meme annee que Barbeau et Jenness, mais il a fait sa carriere au Minnesota. Cet anthropologue a de son cote parfaitement assume son heritage evolutionniste, ce qui ne l'a pas empeche de garder contact avec ses deux collegues etant donne son interet pour les Mi'kmaq. Toute cette promotion parait sur cette photographie tiree de la contribution de Slaney et apparaissant sur le blogue de Material World (en ligne).

Les trois enseignants sur la photographie sont Henry Blafour, Arthur Thompson et Robert Ranulph Marett. Qui sont-ils ?

Dans un temoignage intitule << Anthropology in England Early in the Present Century >> publie dans American Anthropologist en 1957, Wilson Dallam Wallis a partage ses memoires d'etudiant. Il a revele des details fort pertinents pour comprendre l'ecole dans laquelle a ete formee Barbeau et le contexte specifique de l'anthropologie britannique, formatrice d'administrateurs coloniaux. Il a raconte par exemple qu'Edward Burnett Tylor etait un enseignant un peu perdu et repetitif, mais qu'il restait clair, sauf--et le fait qu'il etait quaker expliquerait ce point (9)--sur la question de l'origine des langues. Il etait certes respecte, mais c'etait davantage James George Frazer, de Cambridge qui--meilleur orateur--exercait une grande influence sur les etudiants. Ce dernier s'interessait notamment au totemisme, a l'inventaire des contes et legendes et a la mythologie grecque (10) (1957). On reconnait la des champs d'interet de Barbeau. Sur le site du Musee canadien des civilisations, on peut lire une courte autobiographie de Barbeau dans laquelle il a admis qu'effectivement, l'oeuvre de Frazer, et notamment Totemism, a ete importante dans sa decouverte de l'ethnologie. Il a meme ajoute qu'il a tente d'etudier les ecrits du darwiniste Herbert Spencer, collant mieux a ses reelles preoccupations, mais que son directeur l'en a dissuade (en ligne).

Toujours en s'appuyant sur les memoires de Wallis, la formation fondamentale des anthropologues a l'epoque de Barbeau etait assuree par trois enseignants en particulier, soit ceux qui apparaissent sur la photographie. Le premier etait le darwiniste Henry Balfour qui n'a ecrit qu'un livre, The Evolution of Decorative Art, mais plusieurs articles sur des objets. Le second etait Arthur Thomson, professeur d'anatomie qui s'interessait aux notions de race et de fonction. Finalement, il y avait le tuteur de Barbeau, Robert Ranulph Marett, qui butinait--et l'on comprendra l'importance de cet ethnologue dans le developpement de l'ethnologie lavalloise--autant dans l'ecole (britannique) de Tylor, dans celle (etasunienne) de Morgan que dans celle (francaise) de Durkheim.

L'influence de Robert Ranulph Marett ou le crepuscule evolutionniste

Dans ses contributions scientifiques, Marett a notamment ete connu pour sa theorie preanimiste ou il tentait de developper la notion de mana comme << sentiment >> a l'origine de la religion. En fait, il en serait le materiau brut. Cependant, comme il l'a deplore dans son autobiographie A Jerseyman at Oxford, l'histoire de la discipline n'a retenu de lui que sa publication de 1899 sur la question, << Pre-animistic Religion >>, qui etait la premiere qu'il a redigee sur ce sujet. Cette contribution a ete selon lui faite a la hate, sous la pression et publiee trop tot dans une trop grande revue. L'article critiquait la theorie animiste de Tylor en remarquant le fait qu'il accordait au << very primitive folk >> trop d'autorite sur ses pratiques religieuses ; Marett preferait recentrer ses preoccupations autour du rituel, du geste religieux, pour insister sur son caractere dynamiste et impersonnel. Retrospectivement, il a affirme que la reelle critique de sa contribution visait a replacer le fait religieux dans le champ de l'ethique, ce qui constituait en soi une importante mise a distance du religieux.

A l'epoque, l'article de Marett a galvanise le milieu de la recherche. Cependant, son heure de gloire n'a ete que de courte duree ; l'article << Esquisse d'une theorie generale de la magie >> de Mauss et Hubert a ete publie en 1903 et a rapidement gagne en notoriete. La perspective de Marett--et il a tente de la renouveler en 1909, soit durant les annees d'etude de Barbeau--a ete consideree comme depassee. Pis encore, Marett s'est dramatiquement fait renier par ses propres collegues et amis quand il a essaye de la defendre. Il a toutefois affirme qu'il arrivait aux memes conclusions que Mauss et Hubert : << Both of us undoubtedly hit the same bird, and theirs was the heavier shot ; but I fired first >> (1941 : 161).

Ce qui frappe les yeux avec l'interpretation de Marett a propos de la reception de sa theorie, c'est qu'il ne semble observer aucun changement dans la maniere de traiter l'objet ethnologique entre sa publication et celle de Mauss et Hubert. En depit du fait que les deux oeuvres se preoccupent du mana, elles sont loin de se parler. Pour Marett--et c'est le coeur de la critique qu'il adresse a Tylor--, les peuples primitifs n'etaient pas assez evolues pour penser au concept d'ame. Les objets etaient seulement animes et traites comme s'ils etaient vivants. Dans cette logique preanimiste, donc la logique la moins evoluee de l'histoire de l'humanite en son sens, on a oppose mana, la force surnaturelle positive, au tabu, la force surnaturelle negative. Quant a eux, Mauss et Hubert ont presente le mana--sans jamais citer Marett (11)--comme une puissance spirituelle, comme une creation de la pensee magique et religieuse qui a le pouvoir de tisser des liens sociaux. Il y a decalage entre les deux oeuvres : l'un a cherche dans le present une trace, une survivance, de l'origine du religieux pendant que l'autre s'est appliquee a demontrer sa multidimensionnalite.

En depit de son impopularite, Marett a continue a s'interesser au mana comme materiel brut de la religion sans en changer le sens. Il a cependant camoufle de plus en plus ses commentaires imperialistes et ethnocentriques (1920 ; 1932 ; 1933 [1912]). Il a meme tente de prendre ses distances du courant evolutionniste en s'engageant dans une argumentation plutot nebuleuse. Dans Psychology and Folklore, il a affirme que l'anthropologie etait une forme d'histoire considerant les changements de l'humanite dans le temps. Il a dorenavant place l'expression << evolution >> entre guillemets et a insiste sur l'importance de la notion de progres. Il a ajoute : << The anthropologist, however, professes to be evolutionary primarily in the sense that he assumes a certain serial order, not by any means unilinear, to pervade the secular changes undergone by the human race. His first task, he would affirm, is to trace this order >> (1920 : 148-149). Il faut croire que l'ethnologie s'interessait a un ordre non lineaire de la race humaine, ce qui semble un exercice confus. Dans Faith, Hope and Charity in Primitive Religion, le mot evolution ne concerne pour ainsi dire plus que le developpement (psychologique) des individus. Sa lecture evolutionniste n'a cependant pas du tout ete abandonnee. Il a dit, comme nostalgique : << savagery is commonly held to bear a certain analogy to the adolescence of the human race >> (1932 : 121). Ses publications ulterieures ont commente la biographie d'evolutionnistes influents.

Les ecrits de Marett ont sombre dans l'oubli etant donne leur caractere decale avec les tendances de la recherche, a la limite de l'anachronisme. La biographie de Marett incarne le crepuscule du courant evolutionniste. En ce sens, l'article de Wallis cite plus tot a tente, tant bien que mal, de restituer la dignite de son maitre en mettant en parallele un court article inedit de ce dernier et la pensee d'Edward Sapir. 11 a egalement insiste sur le fait que les debuts du programme d'anthropologie a Oxford etaient plus progressistes qu'on le depeint souvent. Il a affirme que les intellectuels de son ecole utilisaient le mot << evolution >> comme leurs successeurs utilisaient celui de << custom >>. Ce concept ne refererait selon lui pas a une theorie unilineaire de l'histoire de l'humanite, mais a une evolution desdites coutumes a l'interieur des regions culturelles. Ce dernier propos detonait pourtant avec les publications de Marett. Wallis a ajoute--et c'est ce qui est le plus interessant pour comprendre l'ethnologie de ses etudiants--que la seule erreur de l'evolutionnisme a ete de ne pas considerer la diversite a l'interieur de ces regions, d'ou l'importance de reconnaitre les richesses de chaque nation (1957).

A propos de son maitre, Barbeau a ecrit dans sa breve autobiographie :

[Rev. L.R. Phelps] me dit d'aller voir Pro. Robert Ranulph Marett, a Exeter College, qu'il lui deleguait controle comme tuteur sur moi, lui etant un sociologue ou anthropologue culturel. Je me rendis donc a Exeter et, des le premier coup d'oeil, je compris que ce professeur conviendrait a mes gouts. Me regardant de la tete aux pieds, tous les deux debout, il me posa la main sur l'epaule et me dit que nous etions tous deux de la meme race, des Normands ou Northmen. Ses ancetres s'etaient etablis aux iles de Jersey (dont il etait fils de seigneur lui-meme) et les miens etaient entres en Normandie. Chaque semaine de l'annee academique on doit voir son tuteur personnellement une heure. Cette heure me plaisait beaucoup. De quoi etait-il question ? Je l'oublie [...] Il cultivait la confiance en moi-meme, ce dont j'avais besoin (Musee des civilisations : en ligne).

Dans ce passage, Barbeau a rappele que Marett etait l'intellectuel avec qui il a certainement eu le plus de contacts durant son cursus universitaire, et qu'il etait avant tout humain. Meme s'il peut etre rassurant de croire que ce courant evolutionniste a pris fin subitement, a force de critique et de distanciation, force est d'admettre que Barbeau a pris le relais de son maitre, en reformant toutefois sa mission.

Pour Frances Slaney, Barbeau a adhere a la lecture anthropologique de Marett ; elle le remarque notamment dans sa quete d'authenticite. Ce serait cette derniere qui se cacherait derriere l'ame d'une societe, ame qui lui assurerait sa redemption et la preserverait de l'alteration du colonialisme et de la modernite (in Jessup et al. dir, 2008). Sans le formuler dans les termes de son maitre, Barbeau aurait piste le meme objet (12). Il demeure interessant de constater que Slaney presente de cette maniere l'evolutionnisme non pas comme une approche purement colonialiste, mais (au contraire ?) comme une approche qui a tente de mettre a distance ce colonialisme en repoussant la lecture judeo-chretienne des creations humaines et sociales. L'anthropologie de Marrett et de Barbeau ne se contentait pas des explications theologiques de l'origine du monde, taxant de paiens tous ceux qui n'y adheraient pas. Pour en trouver une nouvelle, leur attention se tournait vers le mana, vers l'authentique esprit de la creation se perpetuant grace a la tradition. Il m'apparait toutefois necessaire de souligner le fait qu'il existe d'importantes differences entre le concept de mana de Marett et la quete d'authenticite de Barbeau : le premier cherche a retracer l'origine de l'histoire de l'humanite et des races, et le second, l'origine de la diversite et de la richesse d'une nation. Pour comprendre cette difference entre la conception de Barbeau et les enseignements de son directeur, il faut se pencher sur ses influences francaises.

L'influence de Marcel Mauss ou la derive anthropologique

La distance entre Barbeau et le courant evolutionniste (et par extension, les apprentissages de son directeur) ne s'est pas installee avec Boas, mais avec ses voyages a Paris. Ce n'est d'ailleurs pas Robert Ranulph Marett qui a choisi le sujet de these de Barbeau, mais un autre personnage influent de l'anthropologie : Marcel Mauss. Je pourrais etre tente ici de chercher a batir un nouveau consensus de l'histoire de la discipline en affirmant que c'est l'ethnologie francaise qui a feconde l'ethnologie lavalloise grace a la suggestion (magique) de Mauss qui a encourage Barbeau a etudier l'organisation sociale des Amerindiens. Pour etoffer cette version, je pourrais brandir comme un talisman cette carte d'invitation a dejeuner de Mauss a Barbeau datant de 1909, exposee sur le site du Musee canadien des civilisations (en ligne).

[ILLUSTRATION OMITTED]

Barbeau a raconte ses rencontres avec Mauss de cette maniere :
   Je me rendis a la Sorbonne, mais je ne puis entrer qu'une seule
   fois a la salle du professeur Emile Durkheim. Salle comble ; il
   fallut rester debout. Un vieillard penche sur ses papiers, peu
   intelligible pour moi. J'allai a l'Ecole des Hautes Etudes, dans le
   meme immeuble. La, j'eus beaucoup de satisfaction. Le professeur
   Marcel Mauss m'interessa encore plus que Henri Hubert. [...]
  C'etait si francais, compare a Oxford, qui etait empirique. Entre
   nous, j'avais beaucoup plus besoin d'Oxford dans ma formation, que
   de Paris. Puis Mauss s'interessa a moi. Il me retint en arriere, a
   la sortie, et m'emmena me promener avec lui dans le jardin de
   Cluny. Il aimait a avoir des nouvelles d'Oxford. Plus tard, les
   conversations se continuerent ainsi (en ligne).


Force est cependant de comprendre que Barbeau a ete pour Mauss non pas un etudiant, mais un messager. Pretendre que l'ethnologie francaise a feconde la pensee de Barbeau ne servirait qu'a eviter de devoir assumer le lien avec les evolutionnistes britanniques. Par ailleurs, ce dernier a formule, dans le meme recit autobiographique, un etrange commentaire : les theories du mana n'interessaient selon lui que les ecoles non empiriques. Or, il a dit preferer Oxford a l'Ecole des Hautes Etudes precisement pour son caractere empirique. Par ce commentaire, Barbeau a a la fois etabli une distance entre lui et Mauss, mais aussi entre lui et Marett. Les preoccupations pour le mana n'etaient pas les siennes. Il est meme a se demander si Mauss a influence Barbeau d'une quelconque facon.

Le lien le plus important entre Barbeau et Mauss a ete Henri Beuchat. Ce dernier a aide Mauss a elaborer Y Essai sur les variations saisonnieres des societes Eskimos et il a ete un ami personnel de Barbeau. C'est d'ailleurs lui qui l'avait recommande a la Division d'Anthropologie de la Commission Geologique du Canada (Saladin d'Anglure, 2006). Ce poste l'a mene a participer--encore une fois grace a la recommandation de Barbeau--a la Canadian Arctic Expedition dirigee par Vilhjalmur Stefansson. Cette expedition est tristement celebre ; leur bateau, le Karluk, a fait naufrage en janvier 1914- Ce naufrage a fait onze victimes. Henri Beuchat etait l'une d'elles. Barbeau a ete tres tourmente par le deces de son ami. Il a ecrit avec emotion sa necrologie dans Y American Anthropologist. Dans celle-ci, il a notamment partage un passage des correspondances personnelles qu'il a entretenues avec la mere d'Henri Beuchat (1916b). Dans un autre ordre d'idee, Marcel Mauss projetait, selon une lettre de Beuchat redigee le 16 juin 1913 (13), de faire du terrain aupres des Tsimshians de la Colombie-Britannique. Beuchat a cependant rappele a Mauss qu'il s'agissait du terrain de Barbeau. Il lui a suggere d'etudier plutot les Montagnais du Quebec, etude qu'il n'a finalement jamais realisee (in Saladin d'Anglure, 2004).

Il a fallu attendre 1948 avant qu'un lien entre Mauss et Barbeau s'etablisse a nouveau. Le gendre de Barbeau, Marcel Rioux, est alle suivre les enseignements de Mauss a Paris. Il est devenu professeur de sociologie a l'Universite de Montreal, soit le meme departement qui a accueilli Marcel Fournier, fervent defenseur et biographe de Marcel Mauss. Marcel Rioux s'est interesse dans sa carriere a la sociologie critique, a l'emancipation et a l'autocreation des Quebecois. Engage dans la defense de l'independance du Quebec, il a publie aux Editions du Seuil la monographie Les Quebecois, qui plaidait en faveur de la survivance de ce peuple face au Canada anglais et de la resistance face au nouveau colonialisme economique (1974). La filiation avec Mauss reste cependant plutot incertaine dans ses ecrits.

Mis a part leurs relations professionnelles, y avait-il vraiment un lien entre Mauss et Barbeau ? En toute honnetete, leurs travaux ne semblent pour ainsi dire pas s'influencer. Dans son article paru dans Anthropologica, Derek G. Smith en vient aux memes conclusions :
   Despite the personal friendship, however, anddespite the fact that
   Barbeau had at one time been a student of Mauss and presumably had
   been fairly extensively exposed to the ideas and works of the
   Durkheim group at a time when several key studies had been
   published (e.g.: Mauss, 1906, Durkheim and Mauss, 1912), there
   seems to have been very little intellectual influence of any of the
   main ideas of the Durkeim group on Barbeau s ideas and methods.
   This seems curious, for one would expect at least a certain
   intellectual homage under the circumstances (2001 : 197).


De son cote, Slaney a avance l'idee que Barbeau a attribue un certain hommage intellectuel a l'ecole francaise dans quelques positions, notamment en ce qui a trait a l'organisation sociale (in Jessup et al. dir., 2008). Il demeure que ses passages a Paris semblaient pour lui l'occasion de s'ouvrir a de nouvelles conceptions de l'anthropologie, et de reflechir les societes moins dans une logique raciste, que dans une logique nationaliste. Cette autorisation a differer atteint un point culminant avec le deces accablant de son ami, et disciple de Mauss, Beuchat, evenement qui par ailleurs coincide avec la fameuse question de Boas, qui a pousse le jeune Barbeau sur la piste du folklore canadien-francais. Il y a eu une sorte de rupture entre les ecoles britanniques et francaise, pour ne pas dire entre le folklore et l'anthropologie. Barbeau devait creer sa propre ecole, une ecole canadienne.

L'ethnologie canadienne

En regard de ces elements contextuels, il apparait inadequat d'etiqueter d'evolutionniste l'oeuvre de Barbeau. Nee de la derive de ce courant, sa pratique anthropologique a conserve l'idee de mettre a distance le recit religieux pour expliquer l'origine de l'humain grace a la demonstration empirique. Boas n'a pas liquide ces enseignements grace a sa question qui l'a lance, en 1914, sur la piste du folklore canadien francais. Il faut rappeler que Barneau, en fils (rebelle ?) de Marett, a ete forme par ses passages a Paris a reformer les theories de son directeur. La mort de son ami et la question de Boas lui ont ainsi offert le contexte propice a reinventer sa discipline.

L'ecole des Archives de folklore de l'Universite Laval devrait apprivoiser son passe evolutionniste. Il me semble moins pertinent d'en faire son proces que de tenter de remettre les propos dans leur contexte d'enonciation pour en degager l'appareil critique. S'il est vrai que les ecrits de Marett et de Barbeau baignent dans un imperialisme parfois difficile a assumer, il faut oser considerer, dans une certaine mesure, son travail comme une premiere tentative de mettre a distance le colonialisme ; admettre la presence d'autres societes dans sa propre histoire (humaine ou nationale) etait une pensee revolutionnaire pour l'epoque, car cela offrirait les outils necessaires a la decolonisation. Parmi ces outils, il y a notamment le refus d'accepter comme une verite le recit religieux. Les ecoles de Barbeau, et en particulier l'ecole des Archives de folklore, se veulent ainsi les heritieres de cette capacite a se degager de l'emprise du discours religieux pour faire avancer les connaissances. C'est au nom de cette meme capacite que les ethnologues lavallois ont cherche dans leur propre histoire disciplinaire a se distancer de leur passe colonial.

La mise a distance du religieux est un element important a retenir pour comprendre l'appareil critique de l'oeuvre de Barbeau. Dans son article cite plus tot, Marie Renier semble l'avoir oublie, et c'est ce point precis qui menace la solidite de sa lecture. Elle a affirme : << Eduque au seminaire de Quebec, [Barbeau] reste sous l'emprise de l'heritage religieux canadien francais >> (2010 : 416). Cette emprise l'aurait conduit selon elle a honorer l'oeuvre de la religion. Ici, elle neglige quelque peu l'importance de bien contextualiser les travaux de Barbeau. Ce dernier a quand meme ete dans les premiers universitaires canadiens a considerer des objets religieux (notamment populaires) non plus comme des objets sacres, mais comme des oeuvres d'art. Ce glissement semantique entre l'ethique et l'esthetique necessite une mise a distance considerable de la religion, distance qui est d'autant plus difficile a prendre dans un milieu intellectuel quebecois fortement clerical. Sa volonte de reconnaitre la diversite comme richesse etait devenue plus importante que la mission du christianisme. A ce chapitre, le Pere Anselme Chiasson, dans l'hommage du Canadian Journal for Traditional Music a l'occasion de son centieme anniversaire de naissance (posthume), a formule cet etrange commentaire a l'egard de Barbeau :
   Lui que la plupart des contemporains consideraient comme un
   incroyant, je ne l'ai jamais entendu dire un mot de mepris ou de
   depreciation contre les pretres, les religieux ou les religieuses.
   Nous etions parfois trois ou quatre pretres ou religieux, en
   soutane, a ses cours ; deux ou trois religieuses de differents
   habits suivaient les memes cours parmi les laics. Jamais il n'a
   montre la moindre agressivite contre nous (1984 : en ligne).


Le Pere Chiasson a presente Barbeau non pas comme un religieux, mais comme un sympathique laic ; il a ete soigneusement place a l'exterieur du catholicisme tout en reussissant a mettre le pied dans l'universite.

Pour conclure--et pour reaffirmer l'importance de bien contextualiser les propos de Barbeau--, la mise a distance critique du religieux s'expliquerait peut-etre par un autre episode biographique issu de sa formation universitaire (14); l'un des principaux informateurs de Barbeau sur le folklore huron a ete Prosper Vincent Sawatanin. Cet homme a d'ailleurs joue un role decisif dans la vie professionnelle de Barbeau, car il l'a motive a etudier le droit. Prosper Vincent Sawatanin a ete le premier pretre huron, mais aussi l'un des derniers porteurs de la langue ancestrale huronne. L'idee que non seulement le dernier Huron se convertisse, mais devienne lui-meme un convertisseur (selon la conception de Barbeau) a certainement bouscule les ideaux nationaux de Barbeau. Le folkloriste a sans doute compris la, sans le formuler, la mince ligne qui separait le metissage et l'acculturation. Pour Barbeau, la menace ne venait peut-etre pas seulement du << [...] souffle niveleur du modernisme intellectuel et materiel >> et de la culture de masse etasunienne (voir Bricault et al., 2004). Elle provenait egalement d'un certain catholicisme insensible a l'alterite, qui cherchait a uniformiser les croyances et l'histoire de l'humanite et a s'imposer comme le dernier stade d'evolution de la vie religieuse. La mise a distance de la religion catholique, menacante pour la diversite, apparait dans cette optique evidente. Comme l'a presente Nowry dans sa biographie, Barbeau est ainsi devenu l'un des premiers Canadiens francais catholiques a se faire former a Oxford, une universite protestante. La-bas, il a abandonne ses etudes en droit pour tenter de decouvrir comment l'humanite etait construite. Il a avoue au reverend L.R. Phelps que cette volonte de comprendre etait nee d'un doute sur les enseignements de la Bible. Ce dernier l'a donc dirige vers Marett (1995).

Aussi, il semble pertinent de rappeler que le christianisme se sentait lui-meme menace en ce debut de XXe siecle. Comme le souleve Robert Verreault, le concept de survivance se comprenait dans le contexte canadien francais comme celle de la tradition catholique (in Larouche et Menard dir., 2001). Le rejet du concept de survivance dans l'oeuvre de Barbeau revetirait alors une dimension religieuse. En rejetant ce concept, Barbeau pouvait s'interesser aux mythologies autochtones et aux traditions populaires canadiennes francaises, non plus comme des creations paiennes, mais comme des richesses nationales.

Ces considerations autour de Barbeau et de ses influences ont vise a complexifier le regard que l'ethnologie lavalloise porte sur lui, sur son oeuvre et par extension sur elle-meme. Il semble important de comprendre comment l'ethnologie a su composer avec son passe (sinon son present) colonialiste et fondamentalement ethnocentrique, pour en arriver a valoriser la diversite culturelle. En traitant de son cheminement chez les evolutionnistes, j'ai souhaite mettre de l'avant le potentiel critique de ses contributions. Plus encore, j'ai voulu presenter Barbeau comme un passeur. Barbeau a reussi a passer de l'anthropologie au folklore en passant de la culture autochtone a celle canadienne francaise. Il est passe de l'anthropologie britannique a l'etasunienne pour passer a la canadienne en passant de Londres, a Paris, a Ottawa et par les Etats-Unis. De maniere plus pointue dans son oeuvre, il est passe du catholicisme a la laicite pour faire passer le racisme au nationalisme. Sous cet eclairage, il faut se demander de quels faits religieux l'ecole des Archives de folklore de l'Universite Laval cherche desormais a se distancer. Se serait-elle distancee de ce projet jusqu'a liquider l'heritage de Barbeau ? Sans doute pas, car les etudiants perpetuent encore son oeuvre en mettant a distance la foi chretienne pour comprendre le patrimoine immateriel des congregations religieuses, la touristification de lieux de cultes, l'integration des immigrants, les fetes thematiques, le debat sur la nourriture halal, la polysemie du nain de jardin, l'esprit du Lotto 6/49, etc.

References

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(1.) Fondee le 3 mars 1944 par le disciple de Barbeau Luc Lacourciere, la Chaire de folklore de l'Universite Laval s'est dotee des ses debuts d'une mission de recherche, de documentation et d'enseignement. Cette derniere mission d'enseignement se perpetue encore aujourd'hui dans le cadre d'une formation aux trois cycles en << ethnologie et patrimoine >> au Departement d'histoire de l'Universite Laval.

(2.) Je prefere le terme << raciste >> plutot que << ethnocentrique >> pour eviter d'avoir recours a un anachronisme. Wiktor Stoczkowski rappelle dans un billet que la doxa antiraciste moderne est apparue seulement apres la defaite du nazisme et l'etablissement des << conditions d'une paix durable entre les nations >> par l'Unesco (2006). Il serait par consequent inadequat de censurer l'expression << raciste >> etant donne sa charge semantique, ou du moins trouver un edulcorant pour eviter de heurter certaine sensibilite. Le role du chercheur n'est pas d'accuser, d'excuser ou d'encenser le passe.

(3.) L'article de Guilbert nuance d'ailleurs le caractere purement diffusionniste de l'oeuvre de Barbeau.

(4.) A ce chapitre, Gauthier a cite dans son livre La distinction de Pierre Bourdieu, qu'il n'a pas ose etiqueter d'evolutionniste...

(5.) Comme si le fait d'etre critique permettait a Boas d'effacer completement ses antecedents avec les evolutionnistes.

(6.) Cette expression n'est pas pejorative ; si cela etait le cas, il faudrait supposer que ceux qui croient en la magie sont inferieurs. Si une question a effectivement un pouvoir de revelation si intense qu'elle parvient a formater un jeune chercheur et l'inviter a defricher tout un champ de recherche, il faut alors reconnaitre qu'elle a des proprietes magiques.

(7.) Il aurait par consequent ete un collegue de Barbeau.

(8.) Au Canada, ou plus precisement a l'Universite Laval, les ecoles d'anthropologie et d'ethnologie (folklore) sont dissociees.

(9.) Voir les travaux en cours de Wiktor Stoczkowski.

(10.) C'etait cependant Tylor qui offrait a Oxford le cours << Anthropology and the classics >>. Wallis dit a ce sujet : << Almost every British scholar, no matter in what field he worked, had studied Greek and Latin and knew something about classical civilizations >> (1957).

(11.) Il faudrait eclaircir ce mystere.

(12.) Par ailleurs, il faudrait specifier que Marett a ete president de la Folk-Lore Society de 1913 a 1918.

(13.) Soit la veille du depart de l'expedition.
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Article Details
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Author:Gadbois, Jocelyn
Publication:Ethnologies
Article Type:Report
Geographic Code:4EUUK
Date:Mar 22, 2013
Words:8041
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