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Manca Maria, 2009, La poesie pour repondre au hasard. Une approche anthropologique des joutes poetiques de Sardaigne.

MANCA Maria, 2009, La poesie pour repondre au hasard. Une approche anthropologique des joutes poetiques de Sardaigne. Paris, CNRS Editions, Editions de la Maison des sciences de l'homme, 328 + xvi p., bibliogr., illustr., cederom

Dans cette monographie portant sur les garas poeticas sardes, soit des competitions rituelles de poesie improvisee qui se deroulent a date fixe a l'occasion de fetes patronales en Sardaigne, Maria Manca, maitre de conferences specialisee en ethnopoetique a l'Universite Paris 7, a voulu combler un angle mort de la litterature savante en replacant ces joutes << dans leur contexte enonciatif et leur systeme de production, pour en comprendre le veritable sens >> (p. 7). Elle propose ainsi une anthropologie de cette tradition orale qui saurait la saisir dans sa totalite, en qualite de pratique traditionnelle representative de la culture sarde, et qui participerait a une redefinition meme de la notion de tradition. Elle s'est donc attelee dans son livre a decrire, grace a l'analyse d'un imposant corpus d'une centaine de garas, les moindres aspects de la pratique: forme, structure, fonctions, representations, etc. Elle conclut que c'est precisement le caractere improvise de ce genre poetique qui conferait a cette tradition tout son dynamisme. Les poetes << repondent verbalement a l'imprevu et menent avec le hasard un jeu qu'ils proposent au jugement de la communaute >> (p. 253). De fait, ils apprendraient aux Sardes a manipuler l'aleatoire et a resister a l'adversite pour devenir des sortes de createurs de destin.

Pour bien situer cette etude, l'epilogue donne aux lecteurs des elements de comprehension capitaux. Maria Manca y explique sa demarche: celle, en fait, d'un retour a son enfance, son grand-pere etant lui-meme un celebre poete improvisateur dont le travail aupres de ses successeurs etait fait de complicite participative. Par consequent, il faut lire cette recherche comme un ouvrage de valorisation de l'art des poetes; l'approche en est anthropologique, mais les objectifs ne le sont pas. Il aurait ete plus que pertinent de transformer l'epilogue en avant-propos, car le lecteur ne comprend pas pourquoi, dans la demonstration, l'auteure s'est campee dans une posture admirative face aux poetes, comme si elle aspirait a devenir une experte sachant decoder la poesie pour pouvoir mieux interpreter l'issue de la joute plutot que d'observer la joute pour ce qu'elle est et ce qu'elle n'arrive pas a etre. Le lecteur non informe se bute donc a d'inquietantes conclusions, comme l'idee, presentee comme vraie (son expression) en page 251, que les villages sardes qui ne font plus la gara auraient perdu leur vie ou celle que l'ame sarde s'exprimerait en haut lieu dans la figure quasi divine du poete improvisateur. Deplacer l'epilogue en avant-propos aurait permis au lecteur de comprendre que ces formules sont propres a la vision de l'experte et non a celle de l'anthropologue.

De la meme maniere, il aurait du etre indique plus clairement que la recherche de Manca a ete menee dans le cadre d'une these de doctorat soutenue a Paris 10-Nanterre en 2002. Ainsi, les lecteurs ne se surprendraient pas que la reference la plus actuelle date de 2001. Surtout, ils comprendraient mieux pourquoi l'auteure a milite pour une definition de la tradition qui saurait respecter le caractere vivant et dynamique des pratiques culturelles, quand cette preoccupation, repandue en ethnologie du proche dans les annees 1990, a ete remplacee ces dernieres annees par celle entourant le patrimoine culturel immateriel. En toute logique, plaider en faveur de la patrimonialisation de la gara aurait ete de circonstance pour valoriser l'art des poetes dans une publication datant de 2009.

Finalement, une meilleure contextualisation de la recherche aurait permis aux lecteurs de mieux apprecier la fine analyse descriptive de la gara, qui demeure le point le plus fort de l'ouvrage. La posture admirative de l'auteure constitue en ce sens un atout pour evaluer toute la richesse de la tradition orale en action, comme si elle avait reussi a realiser un inventaire quasi exhaustif de ce qui etait mis en spectacle durant la performance improvisee des poetes; comme si elle lisait la scene comme une belle lettre. En revanche, cette force devient une importante faiblesse lorsqu'il est question de mettre a distance la joute pour en saisir le sens. On le constate notamment dans son vingt-et-unieme chapitre oo elle a tente un glissement analytique entre le jeu des poetes et celui de l'identite traditionnelle sarde. Elle a decrit tres brievement d'autres jeux traditionnels des Sardes pour statuer sur leur gout pour la competition et pour l'affrontement avec le hasard, qui leur serait typique. C'est ainsi qu'elle introduit dans un petit paragraphe la notion de hasard, censee se mesurer a l'art des poetes, presente tout au long de l'ouvrage. De ce fait, sa comprehension de l'opposant << hasard >> dans le combat verbal reste limitee. Il aurait ete preferable que l'auteure s'en tienne a decrire le sens de la joute du point de vue de l'expert dans l'assistance, ce qui etait en soi un defi considerable du fait de la complexite de la pratique. Sa contribution a l'avancement des connaissances aurait ete plus clairement associee au developpement de l'ethnopoetique, projet interpretatif parfaitement interessant pour l'anthropologie.

Jocelyn Gadhois

Department of Sociology and Anthropology, Concordia University, Montreal Canada

et Departement de psychologie, Universite de Montreal, Montreal, Canada
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Author:Gadbois, Jocelyn
Publication:Anthropologie et Societes
Article Type:Book review
Date:Jan 1, 2014
Words:954
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