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Malraux en mai: Crisologie du "temps des limbes".

Les evenements de Mai 68 sont pour l'essentiel refractes dans le troisieme chapitre de La Corde et les Souris, deuxieme volume du Miroir des limbes. (a) Ce chapitre est date du 6 mai 1968.

Ce jour-la, Malraux, ministre des Affaires culturelles du General de Gaulle, s'entretient du sens des evenements qui se produisent rive gauche de la Seine avec un interlocuteur fictif. Il s'appelle Max Torres. Apres la guerre d'Espagne, cet ex-communiste serait devenu specialiste de la chimie du cerveau a Berkeley. Il arrive rue de Valois, au Palais-Royal, pourvu d'un petit cabas, d'oo sortent successivement les actes d'un congres scientifique, un soutien-gorge et une drogue inedite, presentee comme une medecine miracle pour maux d'un temps de crise. Au moment oo Max Torres semble lui suggerer de faire, avec cette mysterieuse substance, l'experience a laquelle Michaux et Huxley s'etaient livres avec diverses drogues hallucinogenes, Malraux commence par repousser l'offre en retorquant: "Je n'ecris plus".

L'entretien avec Torres a pourtant bel et bien ete transcrit et constitue meme un chapitre entier de l'oeuvre du memorialiste. C'est a explorer ce paradoxe que l'on s'emploiera ici.

"Crise de civilisation" et role du "grantecrivain"

En fin de chapitre, le ministre fait droit a certaines revendications de la jeunesse soixante-huitarde, en tenant un discours au soutien-gorge que Max Torres avait archive dans son cabas et qu'il vient alors de deposer sur son bureau. On peut reconnaitre dans ce soutien-gorge le symbole de l'oppression des femmes que Robin Morgan avait brandi a la face de l'Amerique et jete dans "la poubelle de la liberte".

Avec cet embleme, Malraux renvoie ainsi a un certain nombre des causes d'ordre historique et sociologique qui pouvaient expliquer les evenements de Mai 68. Mais, pour l'essentiel, le memorialiste tient a distance ces deux types de perspectives, d'historien ou de sociologue, et marque leur insuffisance. Parce que Mai est a ses yeux le symptome d'une crise beaucoup plus profonde et qui, en realite, couvait depuis longtemps: une "crise de civilisation", une crise des "temps modernes", qu'il considere a la maniere dont un ethnologue etudie les societes primitives.

La premiere raison qui explique que la civilisation occidentale soit entree en crise au XXe siecle, c'est, selon Malraux, que ce siecle a ete celui de la decolonisation. La decolonisation a en effet contraint la civilisation occidentale a prendre conscience d'elle-meme, de sa difference avec d'autres civilisations, avec d'autres cultures, qui ont a nouveau emerge a la faveur de cette politique. Mais, pour la civilisation occidentale, prendre conscience d'elle-meme, c'etait du meme coup mesurer sa relativite, et donc douter d'elle-meme.

Elle n'est cependant pas entree en crise seulement parce qu'elle a ete ebranlee dans sa pretention a l'absoluite ou a l'unicite d'un modele universel. Il y a plus grave: on est alors arrive a la "fin d'un monde", a la fin de ce monde auquel le XIXe siecle positiviste avait, comme Renan notamment, confie l'avenir a la science. Auschwitz et Hiroshima ont ruine la foi dans le Progres et en la Raison. Et meme: l'homme des Lumieres serait mort. Selon Max Torres, le "freudo-marxisme" l'aurait detrone de sa position de sujet souverain, en le depossedant de lui-meme, en faisant de l'etre humain le jouet d'une part de toute une serie de conditionnements sociaux, economiques, et d'autre part de determinismes d'ordre inconscient: "Quand j'etais a la Sorbonne, on s'interessait a l'inconscient, bien sur! mais pour le coloniser. Maintenant, on est colonise par lui!", (b) declare Max Torres a Malraux.

On voit comment, par la voix de ce personnage, se retourne de la sorte en menace de complete alienation la liberation en l'homme de toutes ses pulsions que pronaient les adeptes de Reich et de Marcuse, comment les joyeuses utopies de 68 se renversent en symptomes paradoxaux d'un malaise de la civilisation et d'un nouveau mal du siecle, comment les demandes d'emancipation deviennent l'expression d'un nihilisme destructeur, d'une defaite de l'Homme et de la pensee herites du siecle des Lumieres. "Il y a quelque chose de masochiste dans cette foutue epoque [...]. Tous admirent Sade", (c) ajoute Torres.

Pour Malraux lui-meme, le mal viendrait du fait qu'au lieu de chercher a interroger ce que l'homme est, ou a le "former", on ne s'occuperait plus que de ce qu'il subit. Au contraire de ce qui etait l'objet, le dessein des Decades de Pontigny: on s'y etait en effet as signe pour vocation de fonder une ecole europeenne de la sagesse et de refonder l'humanisme apres le traumatisme de la premiere Guerre mondiale. S'il fait reference a Pontigny dans ce chapitre, c'est que les colloques de cette abbaye laique se situent a mi-parcours entre les salons philosophiques du XVIIIe siecle, d'oo Max Torres (auquel Malraux prete significativement le visage et le rictus de Voltaire) semble issu comme un revenant, et les congres scientifiques de la deuxieme moitie du [XX.sup.e] siecle, qui representent, en reserve ou en puissance, la possibilite d'une nouvelle Internationale de l'Esprit.

On reviendra plus loin sur la plaquette de l'un de ces congres que Torres transporte dans son cabas et remet pour finir a celui qui pretend ne plus ecrire. Avant de pouvoir interpreter le sens de ce geste et de l'etrange replique par laquelle Malraux semble lui-meme se destituer de sa stature d'auteur, il convient d'interroger le role qui pourrait etre devolu a l'ecrivain dans ce "temps des limbes". Plus precisement: au "grantecrivain".

Appelons "grand ecrivain" celui qui temoigne du plus haut degre possible d'implication d'une conscience dans l'histoire de son temps. Autrement dit, et pour reprendre les termes consacres: l'ecrivain "engage". Indiscutablement, Malraux l'a ete, surtout dans les annees vingt et dans les annees trente, au temps de la lutte contre le colonialisme et le fascisme, et notamment durant la guerre d'Espagne. La memoire de cette epoque-la, oo Malraux etait proche des communistes, reste gravee, inscrite, lovee au plus profond du ministre memorialiste. En debut de chapitre, Malraux se rappelle qu'il "etai[t] alle parler a Berkeley pour l'Espagne" en 1938 (Il y avait tenu un discours oo il appelait a rejoindre les Republicains espagnols en lutte contre les fascistes); en fin de chapitre, c'est a cet ethos du romancier combattant que, depuis Berkeley encore, on semble faire appel a nouveau, en reprenant dans un "slogan" une phrase prononcee par un personnage de L'Espoir. (d) Mais en 68, Malraux, officiant zele du pouvoir gaulliste, ne peut certes retourner la-bas haranguer une foule du haut d'une tribune. Lorsque Malraux oppose une fin de non-recevoir a la requete qu'on lui lance depuis l'un des foyers les plus importants de l'agitation etudiante aux USA, lorsqu'il declare ne plus ecrire, il faut donc en un sens comprendre que, trente ans apres la guerre d'Espagne et devenu ministre du General de Gaulle, il ne saurait retrouver, restaurer en lui cet ethos de romancier combattant qu'il avait legue a son lectorat par ses romans, des Conquerants a L'Espoir.

On pourrait objecter que ce n'est pas parce que Malraux a cesse d'ecrire des romans "engages" qu'il a cesse d'ecrire tout court: il y a les Ecrits sur l'art, il y a surtout les Antimemoires. Allons plus avant: le ministre memorialiste a su si bien concilier activite litteraire et role politique, que l'un a meme soutenu l'autre jusqu'a la publication, un an avant les evenements de Mai, du premier volume du Miroir des limbes (Antimemoires a ete un immense succes editorial). Non seulement c'est l'officiant du General de Gaulle qui a ecrit ce premier volume, mais c'est meme fort de son statut d'emissaire special que le memorialiste a pu rencontrer les grands hommes de son siecle (Nehru, Mao etc.) et qu'il a pu rapporter des entretiens (plus ou moins authentiques: c'est une autre question) qui n'ont pas peu contribue a conforter en retour son prestige, son aura et son autorite de "grand ecrivain".

"Mort de l'auteur" et "fin du heros"

Que s'est-il donc passe en Mai 1968 pour qu'il renonce a sa plume et donc a son magistere? Car, en Mai 1968, Malraux ne semble plus avoir avec ce statut que la distance de la derision et meme de l'autoderision: dans les dernieres pages, il donne a entendre qu'il lui reste certes des "admirateurs", mais "lointains", outreAtlantique plus exactement. "Nous faisons partie de leur exotisme", dit-il. (e) Sans doute ce pronom enrole-t-il d'abord des noms comme ceux de Voltaire et de Diderot, de Goethe ou de Hugo, bref de toute une lignee de grands ecrivains. Dans un texte qui s'intitule Neocritique, publie en 1976, citant les noms de Voltaire et de Goethe, Malraux souligne que l'ecrivain n'exerce pas, en Amerique, "le magistere que lui reconnut l'Europe" (f) et que le grand ecrivain europeen peut donc encore conserver la-bas, vu de la-bas, son prestige, mais precisement et seulement comme mythe.

Peut-etre ce pronom, collectif indetermine, va-t-il jusqu'a englober aussi ceux qui, en France et depuis la seconde Guerre mondiale, ont pretendu relayer les voix de Voltaire, de Diderot ou de Hugo. Peut-etre comprend-il ceux qui ont occupe la place qu'avait Malraux lui-meme dans les annees vingt et trente, ceux qui se sont presentes a leur tour comme des veilleurs vigilants et ont represente le plus haut degre possible d'implication d'une conscience dans l'Histoire, par quoi le grand ecrivain se definit et trouve sa justification.

Mais Malraux a pu considerer que l'intervention d'Aragon boulevard Saint-Michel, le 9 mai 68, avait en realite signe l'arret de mort, marque la fin du role du "grand ecrivain" dans l'Histoire: Aragon a ete copieusement siffle par les etudiants, qui ne voulaient pas de ce maitre a penser leur revolte. Dans des evenements qu'il a percus comme le symptome d'une profonde crise de civilisation, mais qu'il a qualifies aussi de "Saturnales", (g) de grand carnaval, Malraux a vu en outre la fin du heros: l'homme exemplaire aura peut-etre trouve ses derniers avatars au moment des guerres et des revolutions du XXe siecle; mais aucune figure n'emerge d'une revolution que Raymond Aron considerait "introuvable" et oo Malraux ne reconnait ni chevalier, ni moine soldat, pas meme un bolchevik.

Memes constats de la mort du "grand ecrivain" et de la "fin du heros" chez Maurice Blanchot. Mais pour se rejouir au contraire de leur disparition. Blanchot dans l'Entretien infini declare: "Le litterateur comme existence d'exception [...] - le heros - n'ont heureusement plus de place meme dans nos mythes. Certes les vanites demeurent. Le 'Je' litteraire continue a se montrer. On parle encore des grands ecrivains, des grands artistes. Personne n'y attache d'importance. Ce sont d'anciens echos qui achevent de retentir". Et il en appelle pour sa part a accompagner et a accelerer "la fin du heros", pour que la litterature revienne "la oo elle se joue" et oo "il ne saurait etre question d'immortalite, de puissance, ni de gloire". (h)

En depit de positions politiques et de conceptions du rapport entre litterature et vie publique diametralement opposees, en Mai 68 et tous deux a distance de l' "engagement sartrien", Malraux et Blanchot se rejoignent cependant dans la lecture du sens des evenements. (i) Ces derniers ne contestent pas seulement l'autorite des Peres et celle de l'Etat; ils refutent le grand Artiste comme ils refusent aussi tous les Maitres a penser. Celui qui pretend exercer encore quelque magistere, a fortiori celui du "grantecrivain", est frappe de derision; quiconque s'avance comme Auteur et pour parler du haut de son Autorite s'expose a etre conspue, comme Aragon l'a ete boulevard Saint-Michel.

Mais, en realite, Malraux n'a certes pas pour autant renonce a ecrire. Quand il declare qu'il n'ecrit plus, ce qu'il faut donc bien finir par reconnaitre, ce n'est pas l'aveu d'une panne d'inspiration, ce n'est pas non plus seulement un renoncement oblige a l'ethos d'autrefois, c'est bien plutot l'affirmation d'une ecoute de ce que Mai a remis en cause et en question, et qui regarde non seulement la stature du "grand ecrivain" mais aussi le statut et la fonction d' "Auteur". En d'autres termes, il faut bien poser l'hypothese que Malraux s'est lui-meme destitue de la stature avec laquelle il avait signe les Antimemoires, encore renforcee par leur succes editorial, et qu'il a pris acte de la fin de l'autorite de l'Auteur.

Il s'est ouvert aux yeux de Malraux une premiere possibilite de continuer a interroger l'Homme (ce qui demeure l'objet, l'objectif de sa meditation ininterrompue) dans un ecrit cependant affranchi de l'autorite d'un Auteur. C'est celle que Max Torres conservait dans son petit cabas depuis le debut du chapitre et qui en sort a la fin. Malraux s'y fait remettre alors les Actes d'un congres scientifique auquel son specialiste de la chimie du cerveau aurait participe. Ces Actes de congres ne contiennent pas seulement une pharmacopee de savant pour temps de crise, ils renferment aussi la forme d'un ecrit qui, justement, ne soit pas le livre d'un auteur. Malraux trace les contours de sa definition dans une postface a celui qui lui a ete consacre sous le titre Etre et Dire: il le nomme "Colloque". Le colloque est a ses yeux le genre moderne par excellence, parce qu'il releve d'une operation de montage entre des textes d'individus qui souvent ne se connaissent pas entre eux et dont la rencontre est plus ou moins aleatoire, et parce que les Actes d'un colloque sont donc une forme qui consacre la fin de la perspective unique et continue d'un auteur dote de toute son autorite, au benefice d'une parole collective, plurielle et a multiples facettes, disons avec Malraux: "cubiste". C'est aussi selon ce dernier le modele d'une "pensee interrogative", parce qu'un colloque "remplace souvent les reponses par une dialectique des questions". (j)

Pharmakon et pharmakos

Il est un autre modele de ce que Malraux appelle une "dialectique des questions". Avant de pouvoir justifier qu'on nomme ici celui qui en a le premier propose l'exemple, il faut cependant d'abord revenir a cette mysterieuse substance que Torres apporte dans son sac a farces et attrapes.

Notons d'abord que Max Torres, personnage agite et turbulent, surgit dans le bureau du ministre au Palais-Royal comme le bouffon fait irruption aupres du Roi Lear. Torres semble en effet prendre ce role de practical joker que Shakespeare assigne a ses Fous, c'est-a-dire le role de celui qu'on fait rentrer en scene quand tout va mal. Car la vocation principale du practical joker est de procurer aux ames malades un remede.

Mais qu'est-ce donc exactement que cette medecine-miracle que Max Torres tend a Malraux? Un de ces neuroleptiques qui perimerent la camisole de force? Un agent hallucinogene? Le LSD que les Beatles celebraient en 1967? On pourrait certes penser a l'une ou l'autre de ces substances. Mais ce sont des trompe l'oeil. A la verite, cette drogue qui promet "la fin des drogues", ce remede au mal extrait du mal meme, a surtout les caracteristiques du pharmakon. Et d'abord parce qu'elle n'a justement pas de nom. La derniere page du chapitre fait tourner autour de cette mysterieuse substance l'enumeration de toute la panoplie des psychotropes disponibles a l'epoque: depuis le haschich jusqu'a l'heroine en passant par la mescaline. Mais jamais elle ne la designe autrement que par des periphrases, et elle laisse finalement vacante la place de son nom. Si elle n'a pas de nom, c'est parce qu'elle est a proprement parler le pharmakon, contradictoirement mais indissolublement remede et poison, substance beaucoup trop paradoxale par consequent pour pouvoir se fixer dans l'identite d'un nom.

Malraux en souligne de multiples manieres le caractere foncierement paradoxal: elle eveillerait non pas la vigilance du Controle des stupefiants, mais sa jalousie; c'est une drogue, mais qui n'entrainerait aucun des effets par lesquels une drogue se definit; elle vous ouvrirait les portes du paradis, meme, et peut-etre surtout, si vous etes athee; elle ne provoque pas un etat second mais ramene au contraire a un enigmatique "etat premier", et qui s'apparente en meme temps a la mort. (k)

On comprend l'embarras de Torres, charge par le collegue qui l'a decouverte de remettre a Malraux cette stupefiante substance: le don ne peut en etre lui-meme que paradoxal, tout a la fois salutaire et letal. Mais s'il est venu trouver Malraux a Paris, c'est qu'il n'est pas de pharmakon sans pharmakos qui en absorbe, en incorpore et en incarne les vertus, dans le role sacrificiel d'un missionnaire emissaire.

Reste a savoir pourquoi il faut que Torres aille chercher ce jourla un pharmakos de l'autre cote de l'Atlantique. Revenons d'abord sur le choix de la date du 6 mai, qui n'etait pas la journee d'emeutes la plus significative. Malraux aurait pu en choisir bien d'autres. Malraux a choisi cette date moins en realite parce qu'elle est dans le calendrier des historiens celle de la deuxieme journee d'emeutes a Paris, que parce qu'elle correspond, dans le calendrier grec, a la fin des Thargelies, fete rituelle au cours de laquelle on selectionne une victime a sacrifier pour conjurer maux et fleaux qui menacent et frappent la cite, et parce qu'on ne peut trouver une issue a un temps de crise que par un geste sacrificiel.

Pour trouver des exemples d'ecrivains qui aient eu en personne le sens du geste sacrificiel, jetant un pont par-dessus l'Atlantique, Malraux commence par se tourner vers l'experience a la fois poetique et psychedelique d'un Michaux et d'un Huxley. Sans doute ces deux noms apparaissent-ils en coherence avec des pages qui parlent de mescaline et d'opiaces. Mais, plus profondement, ces deux ecrivains interviennent dans le chapitre parce qu'ils sont exemplaires de la vocation de l'ecrivain moderne. Celle-ci n'est plus de s'impliquer en conscience dans l'Histoire de son temps, comme elle a pu l'etre aux siecles de Voltaire et de Hugo, et encore dans la premiere moitie du XXe; elle n'est plus de se dresser de toute sa stature sur le devant de la scene, et d'y parler en son nom propre, depuis une estrade ou un tonneau.

La mission de l'ecrivain moderne repond a celle que s'etait assignee le poete des limbes, et que Michaux et Huxley relaient par leurs alienations experimentales: non plus etre l'homme de l'Universel, comme l'etait encore Hugo, mais etre, comme Baudelaire, celui qui sonde les abimes de l'Anonyme. La mission de l'ecrivain moderne consiste en effet a defixer son identite, pour la dissoudre dans l'anonymat de maux qui ne soient plus les siens, mais ceux de tous les hommes de son temps.

"Bouc emissaire de l'humanite" (disait Kafka), (l) il a pour tache d'approfondir le mal de son siecle, en descendant dans les limbes comme on descend aux enfers, pour en rapporter l'experience, et pour la communiquer aux hommes. Il va jusqu'au fond du malaise et de l'informe, parce que l'espace et le temps des limbes sont aussi un monde d'attente et de latence, qui recele des virtualites et des potentialites, comme le montre la section intitulee "Lazare" dans Le Miroir des limbes, oo Malraux, hospitalise, frole la mort de pres.

Le mythe lazareen d'une plongee dans les limbes est le symetrique de ce qu'est, chez Blanchot, le mythe d'Orphee. Dans la derniere partie de L'Entretien infini, c'est a la poesie, que Blanchot confie la vocation d'une descente aux enfers. Au milieu du Miroir des limbes, Malraux lui se detourne finalement des experiences poetiques auxquelles Torres semblait lui suggerer de se livrer, et il n'est pas encore pret non plus a sombrer dans le sommeil de Lazare, sur quoi s'achevera l'entreprise memorialiste.

Il y a en tout cas une objection majeure a ce que Malraux fasse avec sa drogue l'experience que Michaux et Huxley ont faite avec la mescaline: l'objection, c'est precisement qu'il n'ecrit plus. Cependant, si Malraux n'ecrit plus, c'est bien parce qu'il ne le veut pas: ce n'est pas un aveu d'impotence litteraire, c'est un choix, celui d'abdiquer son propre statut et sa propre stature, en un temps oo le prestige du grand ecrivain comme l'autorite de l'Auteur sont disqualifies.

Ainsi Malraux finit-il bien en effet par s'etablir dans le role de "celui qui n'ecrit pas", continuant neanmoins a parler et a questionner en parlant. Mais celui qui n'ecrit pas, qui n'est pas un Auteur et ne veut pas de son autorite, celui qui parle neanmoins et qui questionne toujours, porte un nom: on aura reconnu une reference a Socrate. Et ce n'est certes pas un hasard si, dans un chapitre rigoureusement compose, Malraux fait apparaitre son nom en son epicentre. On comprend mieux aussi pourquoi (apres avoir, comme le montrent les avant-textes du chapitre, beaucoup hesite sur la date), Malraux s'est finalement arrete sur celle du 6 mai: cette date, a la verite, consigne moins telle journee d'emeutes qu'elle ne commemore le jour de la naissance du philosophe, a la fin de la premiere semaine du mois des Thargelies. Car l'eveilleur de conscience n'est ne que parce qu'il avait pour destin d'endosser le role sacrificiel du pharmakos, en avalant la cigue. Et c'est donc avec le ton injonctif de Socrate que Malraux commande a Torres de lui donner les sachets du pharmakon, indissolublement poison et remede.

Apres avoir remis au memorialiste ce qu'il devait lui remettre, Max Torres gagne la porte avec son petit cabas. Malraux semble lui s'appreter a un geste emissaire et suicidaire, aussi altruiste que celui du philosophe, parce que c'est sa mission de le faire, comme Socrate n'avait d'autre destin que d'incorporer le pharmakon. Sauf peut-etre a considerer que, elle-meme pharmakon, poison, remede, "l'ecriture aussi est une puissante drogue [et que] les valises sont pleines de pages blanches qui veulent etre ecrites", comme il le dira au General de Gaulle. (m)

(a) (MALRAUX, Andre. La Corde et les Souris, III, in Le Miroir des limbes, OEuvres completes, t. III, "Bibliotheque de la Pleiade", Gallimard, 1996. Toutes les references de pages renverront a cette edition.)

(b) (Ibidem: 548.)

(c) (Ibidem: 564.)

(d) (Ibidem: 547 et 574.)

(e) (Ibidem: 575.)

(f) (Neocritique, postface par Andre Malraux a Malraux, Etre et Dire Paris: Ed. Plon, 1976: 308.)

(g) (Ibidem: 565.)

(h) (BLANCHOT, Maurice. L'Entretien infini, Paris, Gallimard, 1969: 555.)

(i) (Pour une confrontation entre Malraux et Blanchot au regard de Mai 68, voir notre article "En mai, un livre sur Mai?". Poetique 156, novembre 2008: 403-419.)

(j) (Neocritique, op.cit.: 297-337.)

(k) (MALRAUx, Andre. op.cit.: 574-575.)

(l) (Blanchot ouvre le chapitre intitule "Vaste comme la nuit" sur le souvenir d'une lettre de Kafka a Brod, et montre que l'ecrivain "se livre radicalement au mal". BLANCHOT. L'Entretien infini. op.cit: 465.)

(m) (MALRAUX, Andre. La Corde et les Souris, IV, op. cit.: 598.)
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Author:Loehr, Joel
Publication:Alea: Estudos Neolatinos
Article Type:Report
Date:Jan 1, 2009
Words:4046
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