Printer Friendly

Los intersticios en la institucion.

LES INTERSTICES EN INSTITUTION (1)

Quand les interstices fonctionnent bien, on ne se pose pas de questions. Mais quand ils disparaissent ou qu'ils dysfonctionnent, ou quand il y a des symptomes qui apparaissent, on devient fonde a s'interroger sur leur nature, leur place, leurs fonctions.

Le <<salut>>, pour ne pas etre couche par la precarite excessive qui concerne les societes riches et qui est exportee vers les societes pauvres, la recette pour ne pas avoir des pathologies de la precarite aussi graves parfois que la schizophrenie ou une depression severe, c'est le groupe. Disons qu'un individu sans groupe n'est pas un citoyen, n'est pas <<un parmi d'autre>>, comme disait Denis Vasse, c'est un tout seul. Il y a sans doute des gens qui fonctionnent bien en etant autistes, il y a des autismes de haut niveau, mais, humainement parlant, c'est exceptionnel. En y reflechissant, je me rends compte que la question de la groupalite a constitue l'axe organisateur de ma vie professionnelle, mais aussi privee. Etant moi-meme fils d'emigres (emigres a Saint Etiennne, au depart mes parents vendaient sur les marches), j'ai des souvenirs de groupe sur les marches oo je disais bonjour aux autres commercants ; il parait que j'etais extremement convivial avec les collegues de mes parents. J'ai donc ete d'emblee dans un milieu oo le groupe etait important. Je me rends compte que, sur le plan theorique, ca a constitue la loyaute de ma vie.

A continuation je vais parler d'un aspect du groupe, d'un aspect de l'organisation groupale des institutions, l'interstice, qui vient de vous etre presente par Celine d'Hondt. L'interstice est en peril. L'interstice est en effet attaque de toutes parts. Les trois origines de l'attaque de l'interstice sont :

Premierement, le management : Il ne faut pas perdre de temps, il faut faire ce pour quoi on est paye. Recemment, ma fille, la plus jeune qui est etudiante, a ete ASH dans une clinique privee ; la consigne etait de ne parler ni aux malades ni a ses collegues. Surtout de ne pas creer d'interstice, ne pas perdre de temps ! Et si jamais il y a des interstices, ne pas les utiliser ; cette defense est abominable, elle instrumentalise les <<petits>> personnels. Mais quand on commence d'instrumentaliser le <<petit>> personnel, ca veut dire que meme le personnel <<de haut niveau>> est lui-meme en voie d'instrumentalisation, avec une intervention qui doit etre simplement technique. Comment peut-on vraiment parler quand la parole ordinaire est interdite a un niveau basal de l'institution? C'est tres delicat, problematique, c'est du management a courte vue.

Cela me permet d'avancer une premiere definition des espaces interstitiels : ce sont des espaces oo l'on peut faire des choses pour lesquelles on n'est pas officiellement paye. C'est la premiere difficulte : on n'est pas paye pour etre bien dans une institution, on n'est pas paye pour communiquer, on n'est pas paye pour avoir des espaces de rencontre qui font du bien, qui font que l'on va revenir plus costaud dans le travail. Non, on est paye pour produire, pour faire du chiffre, et le chiffre c'est important dans vos hopitaux, dans le mien, meme si on n'est pas oblige d'obeir le petit doigt sur la couture du pantalon, ca nous travaille tout de meme, et de plus en plus.

Deuxiemement, les aspects proceduraux. Les procedures, c'est-a-dire ce qu'on doit faire, doit etre ecrit pour tout systeme d'urgence ou de semi-urgence ; le systeme de procedure est un systeme d'obsessionalisation interessant pour construire et conduire les avions, les voitures, pour les urgences somatiques et psychiques : il est important d'avoir des habitudes faciles a utiliser en cas d'urgence. Mais si la pratique se reduit aux procedures, on devient une sorte d'anus fonctionnel. Vous savez ce que signifie le mot hierarchie : <<hieros>> veut dire sacre, et <<archos>> pris au sens masculin, en grec, veut dire anus. C'est le modele d'une hierarchie anale, qui laisse passer les choses d'une maniere sphincterienne ; alors que, au feminin, arche c'est l'origine, le commencement. Il faut avoir une notion de la hierarchie qui soit a la fois masculine, c'est-a-dire regulatrice, et feminine, c'est-a-dire qui nous permette de nous ressourcer au commencement. Le commencement n'est pas simplement dans la nuit des temps. Il faut toujours commencer, sinon on fait du vieux. En elles-memes, les procedures vont contre l'interstice, il n'y aura jamais de procedures pour les interstices. Je vous rappelle, pour ceux qui ont connu ca, les discussions byzantines et carnavalesques sur combien de temps on s'arrete de manger pour les 35h, combien de minutes? Combien de minutes il faut recuperer? La question des interstices, ce pour quoi on n'est pas paye, est actuellement extremement regulee.

Il y a une autre maniere d'attaquer l'interstice : la fetichation du cadre. Certes, il faut respecter le cadre. Mais si on demande ce qu'est le cadre, ca devient plus difficile. Souvent on repond que c'est ce qu'il faut faire, ce qui a ete decide, ce a quoi il faut obeir, sinon on est <<hors cadre>>, on n'est <<pas dans le soin>>. C'est tres embetant car ceux qui ne rentrent pas dans le cadre ne pourraient pas rentrer dans le soin, donc il faudrait etre extremement soumis au cadre pour etre soumis au processus therapeutique, et alors, a tous ceux qui sont tres malades, il faudrait leur dire de revenir quand ils iront mieux ! Car, par definition, quand on va tres mal, on a beaucoup de mal a respecter le cadre.

Il ne faut pas sous estimer le cote fetichiste du cadre chez les psys, qui n'a rien a avoir avec le management, qui n'a rien a avoir avec les procedures, qui a a avoir avec une certaine obsessionalisation des processus therapeutiques ; je dirai que les meilleurs n'y echappent pas toujours. On a certes besoin d'une certaine coherence, de ne pas faire n'importe quoi et, c'est tout a fait exact, il faut savoir ce que l'on fait ; mais savoir aussi qu'on est peut-etre soumis a une rigidification.

Selon moi, la fetichisation du cadre est une attaque des interstices moins grave, moins moderne, moins contemporaine que l'aspect managerial, mais qui existe et qu'il ne faut pas sous estimer ; je vais partager une experience qui a ete determinante pour ma conception du cadre a respecter. J'ai fait de l'hospitalisation a domicile pendant 23 ans ; Je revenais des Etats-Unis, j'etais assistant-chef de clinique, et c'etait ma premiere experience de responsable de pratiques. J'avais donc commence a faire de l'hospitalisation a domicile, et un jour, avec l'infirmiere avec laquelle je travaillais (il y en avait plusieurs), nous allions voir une patiente d'origine espagnole qui avait pas mal de pathologies psychiques, et en plus, a ce moment la elle n'avait rien a manger,. L'infirmiere lui a amene une baguette de pain ; j'avais fait une analyse, j'avais ete l'eleve de grands patrons qui m'avaient appris mon metier (d'ailleurs pour s'ecarter du metier, il faut d'abord l'avoir appris, si on n'a pas appris le metier, on ne peut pas s'en ecarter, on ne peut pas trouver sa voie). Alors je lui ai dit : <<tu es sure que c'est orthodoxe d'amener une baguette de pain?>>, Elle me repond <<tu es sure que la vie est orthodoxe?>> J'ai compris que si je fetichisais le cadre, je risquais de faire n'importe quoi. Cette infirmiere a ete en position de maitre pour moi, ce jour la. Il se trouve que par la suite, j'ai fait beaucoup de choses a la marge, qui m'ont coute un peu, a certain moment, sur le plan de la carriere.

Jusqu'a mes cinquante--cinquante cinq ans, on disait encore que j'etais un <<jeune>> medecin, un <<poete>> ; a soixante cinq ans, on ne peut plus me le dire. Mais c'est grace a cette histoire que j'ai compris que l'orthodoxie pouvait etre fetichisee, et que l'orthodoxie, c'est-a-dire la voie droite, la pratique droite, ce n'est pas une pratique forcement en ligne droite, mais une pratique qui est ajustee dans une conjoncture donnee. Ceux qui ecrivent dans les livres donnent l'orthodoxie qu'ils ont decouverte dans leur pratique, et nous, dans notre pratique, qu'elle est l'orthodoxie que nous allons decouvrir et meme construire, co-construire avec les patients, car ils nous apprennent, evidement.

Sur l'argumentaire, je n'ai pas de commentaire sauf sur une phrase : <<les interstices sont autant d'espace temps de digestion d'apres coup>>. <<L'apres coup>>, c'est dans le cas oo on est dans un processus psychique de type nevrose, oo l'apres coup a des effets de sens capables de faire muter une pensee, une action ... C'est exact, mais quelque fois il y a des <<avant coup>> qu'on ne va comprendre qu'apres, et quelque fois, on est tellement completement <<dans le coup>> qu'on ne sait pas ce qui se passe, et ce n'est pas forcement du registre de <<l'apres coup>>. Ce n'est pas apres, c'est dans la bagarre meme. Je dirai que c'est parfois une habitude de dire <<apres coup>>, une habitude de psy qui travaille sur la pratique ; et effectivement, quand on reflechit sur ce qu'on a vecu avec des patients, on est dans l'apres coup, on elabore, c'est absolument exact. Mais quand on est dans un espace interstitiel, c'est rare qu'on soit dans l'apres coup ! Je trouve, et justement Rene, un maitre en la matiere, montre comment on ne peut etre sur de la pertinence de ce que l'on fait dans les interstices qu'en voyant les effets qui vont venir. On peut faire des c ... aussi. Des fois, un miracle, il y a des miracles, rares il est vrai. Et des fois, rien, il ne se passe rien.

Les Interstices en tant que processus : Maintenant, je vais rentrer dans une mise en place de l'interstice par rapport a la groupalite de l'institution. On a interet a la situer. L'argumentaire explique bien que l'interstice est <<entre>>, entre-deux espaces--temps, entre deux prises en charge, donc il y a quelque chose de l'ordre de l'entre deux concret, il y a des espaces-temps concrets qui se situent entre d'autres espaces-temps concrets ; on sort d'un groupe avant d'aller dans un autre groupe, avant d'aller voir le medecin, la psychologue, l'infirmiere, il y a des entre-deux ; il y a aussi des seuils quand on sort d'une seance ou d'un groupe, et quelque fois, il se dit des choses importantes au niveau du seuil. Une des definitions de la notion d'espace interstitiel, c'est qu'il n'y a apparemment pas de porte symbolique. Ce sont des espaces sans porte symbolique. Il peut y avoir des portes en bois, mais il n'y a pas de porte symbolique, c'est-a-dire il n'y a pas de regle fondamentale. Pas de reglement interieur, ni de regles fondamentales. Oo sommes-nous? Peutetre dans la cuisine, au cafe, dans les couloirs, mais aussi ca peut etre un processus ; disons que, si cette lecture etait reussie, je l'evaluerai a la maniere dont vous pourriez faire le passage entre les lieux interstitiel et l'interstice comme un processus qui peut se passer dans n'importe quel lieu. Entre nous, il peut y avoir des interstices meme dans un espace organise. C'est vraiment, une certaine qualite de processus, l'interstice, qu'on peut aussi decrire a partir de lieux interstitiels.

La definition des portes symboliques :

L'interstice serait donc un espace sans porte symbolique. Une psychologue qui a fait du photo langage a Cartagena, en Colombie, dans une institution pour jeunes meres adolescentes ; elle remarquait que dans la piece oo travaillaient les animatrices du photo langage et les meres adolescentes, situee dans une clinique obstetricale, les infirmieres et sages-femmes de la clinique rentraient, venaient voir les photos, et repartaient ; les ados elles-memes rentraient et sortaient, bref il y avait un va et vient incessant (surtout d'ailleurs dans les phases maniaques du groupe). En etudiant le processus avec cette jeune psychologue, on a pu voir qu'ils faisaient le groupe comme ils vivaient chez eux : quand on vit chez soi, en Colombie, les voisins viennent vous voir sans frapper a la porte, ils viennent prendre le cafe, ils s'installent, ils sont chez eux. Il y a des espaces transitionnels tres vastes, sans porte symbolique, et moi qui ait habite chez l'habitant, la-bas, j'etais impressionne de voir tous ces gens qui venaient., et ce n'etait pas de l'intrusion ; nous en France on parlerait d'empietement du grand groupe sur le petit groupe. Evidemment, ca a des effets psychiques d'avoir une culture comme cela, mais la question de la porte symbolique est eminemment culturelle.

Quand je vois, en France, au centre de jour de mon service, deux stagiaires psycho qui font le meme groupe de photo langage avec des patients, elles ferment soigneusement la porte, il faut que personne ne rentre, sinon c'est la fin du monde ! Ce rapport a la porte est un rapport eminemment variable, eminemment culturel ; il y a des gens qui savent mieux se faire envahir que d'autres sans perdre leur identite. Il y a des gens qui se sentent envahis tres facilement ; dans les pays occidentaux, nous avons une habitude d'individualisation et de porte fermee. Si on definit le processus interstitiel comme un dispositif sans porte symbolique, on peut comprendre que cela fait peur. Ce n'est pas pour autant que nous devons devenir Colombien ! Nous sommes Francais, les interstices ont une couleur locale.

Definition groupale d'une institution :

Je vais rentrer maintenant dans la definition groupale d'une institution, telle que je l'avais definie en 1983 apres quelques annees d'experimentation, ce qui m'avait bien aide a y voir clair. Je definissais d'abord le groupe de type 1 que j'appelais groupe G1. Par rapport aux classifications d'Anzieu, on peut le definir comme organisation ou groupe secondaire. C'est un groupe structure selon la hierarchie. La hierarchie a tendance a etre inapparente dans les petites institutions que l'on appelle intermediaires. Le modele n'est pas celui des grands regiments hospitaliers : un hopital est construit sur le modele regimentaire. On a parfois tendance a negliger le groupe hierarchique, mais la hierarchie existe toujours, et si on fait semblant qu'elle n'existe pas, elle peut revenir sous forme de violence. Quelques fois on la voit quand il y a des conflits, parce qu'elle est toujours la. Elle peut se camoufler, on peut etre tres <<copain>>, mais il y a toujours du G1. Le G1 est regi par des reglements qui sont quelques fois d'ordre legislatif, comme pour les hopitaux. Il y a aussi le reglement interieur. Dans un groupe G1, nous sommes tous des pions, a statut egal. C'est-a-dire : un chef de service part, il est remplace par un autre chef de service, un infirmier part, il est remplace par un autre infirmier, un aide soignant part. ; ce ne seront pas les memes, mais ils sont tous interchangeables, nous sommes des pions : ca peut nous vexer a certains moments, mais c'est comme cela. L'ideal, c'est quand le pion a le sentiment de construire une oeuvre commune, a sa place, et d'etre, comme Denis Vasse le disait, un parmi d'autre. Mais n'empeche que nous sommes des pions, et que le groupe hierarchique va contre une subjectivite non regulee par des regles ; c'est pour cela qu'autrefois, il n'y a pas si longtemps, dans les hopitaux psychiatriques, une stagiaire infirmiere ou psychologue n'avait pas le droit d'avoir des relations privilegiees avec un malade parce qu'on se disait : <<ca va etre dangereux>>.

Quand j'ai commence la psychiatrie, on venait juste de passer l'epoque oo seul le medecin chef et la surveillante chef avait le droit de parler avec les malades ; les infirmieres, les gardiens n'avaient pas le droit de parler avec les malades, d'avoir avec eux une relation privilegiee, comme les ASH dont je vous parlais tout a l'heure dans une clinique privee. Dans un groupe hierarchique, et les asiles construits avec tres peu de personnel, etaient des groupe tres hierarchises, il se passait d'excellentes choses, n'en doutons pas ; mais la subjectivite y etait etroitement regulee. Pas de contrat entre sujets desirants dans une institution de G1. C'est d'ailleurs la que les soins sous contrainte se font le mieux et apres tout, pourquoi pas? C'est le G1 qui est le defenseur des interets de l'institution, du rappel a la loi, a ses missions, a sa deontologie.

Ensuite vous avez, dans les bonnes institutions, les groupes G2 qui sont autorises et proteges par le G1. Sur cette notion de protection, un souvenir : j'ai exerce plusieurs annees dans le service de Jacques Pellet a Saint Etienne, pour un groupe de psychotherapie hebdomadaire, en co-animation avec une infirmiere, Christine Mayet. Un jour, Christine Mayet presentait ce groupe a Lyon, au C. H. le Vinatier, et une question fusa : <<quel est le role du Professeur Pellet, pour ce groupe>>. La reponse fut claire : <<le role du Professeur Pellet, c'est de ne pas intervenir>>, sous entendu, <<seulement de permettre que ce groupe existe>>.

Les G2 sont des groupes que vous connaissez dans les structures oo vous travaillez, de petits groupes organises par le desir des soignants ou du responsable, des gens qui ont un projet, qui veulent faire quelque chose et qui innovent, qui construisent : <<on va faire un groupe cuisine ... >>. Ce sont des groupes oo l'on passe par des mediations choisies qui servent a experimenter et a mettre des mots sur l'experience. La pratique des G2 est en effet d'experimenter avec d'autres dans la subjectivite, et de mettre des mots sur l'experience. Le G2 a naturellement tendance a lutter contre la hierarchie. C'est normal : dans un G2, le patron n'est pas le patron, s'il y travaille, c'est en tant qu'animateur de groupe ; habituellement, ceux qui sont responsables d'un groupe sont responsables devant la hierarchie, devant l'equipe. Ils ont a repondre de ce qu'ils font, de ce qu'ils ne font pas, ca se passe entre des personnes qui ont un statut librement assume, et les patients y viennent aussi parce que ca les interessent ou qu'on leur a conseille de le faire. Dans ces G2, on n'est pas remplacable facilement, on n'est pas des pions. Quand quelqu'un le quitte, c'est l'heure du deuil, de l'absence, ca cree un temps autre tout a fait interessant, subjectif.

On constate aussi dans les G2 qu' il y a deux temps : un temps pour experimenter et un autre pour parler sur ; un temps oo ca se passe bien et un temps oo ca se passe mal, pour trouver un support intersubjectif aux phenomenes de dissociation, de clivage interne. Les G2 sont les receptacles de ce clivage et il faut savoir faire le lien entre ce qui est facile et ce qui est difficile. Ce sont des groupes centres non sur le reglement mais sur une regle fondamentale, comme, l'analyse. Moi-meme, quand je faisais de l'hospitalisation a domicile pendant 23 ans, j'enoncais la regle fondamentale : <<nous venons vous voir chez vous parce que vous ne pouvez pas venir nous voir, nous venons vous voir pour parler, parce que, dans notre experience, ca aide>>. On acceptait de manger, parce que quand on va chez les gens, les gens vous offrent a boire et a manger, s'ils sont polis ; mais s'ils nous donnaient trop a manger, on disait : non, la on ne peut pas trop manger car si on mange trop on ne peut plus parler et on est venu pour parler, on rappelle la regle fondamentale. Il y a des repas qui servent a couper la parole. Il y a des repas qui servent a dire merci, a accueillir. La regle fondamentale n'est pas un reglement interieur, c'est une regle que l'on s'est choisie, qui est transmise par des professionnels.

Dans le G1 hierarchique comme dans le G2 centree sur les mediations et le jeu, il y a un cadre. Un cadre tres strict dans le cadre du G1, qui peut durer des dizaines d'annees oo des siecles comme les hopitaux ; un cadre beaucoup plus souple qui dure en general moins longtemps dans les structures intermediaires oo tous les deux, trois ou quatre ans, ca peut changer, etre modifie ; arreter un groupe, en recommencer un autre.Pour moi un groupe de psychodrame, c'est un groupe qui passe par un objet intermediaire, le scenario ; vous avez aussi des objets intermediaires concrets comme le corps, la pate a modeler, la peinture, mais le scenario que l'on va jouer est un objet quasi concret, intermediaire.

Et puis il y a le G3. Le G3, j'en reparlerai pour le situer par rapport a l'interstice. J'ai decrit le groupe G3 a une epoque oo j'etais du cote de Denis Vasse, du cote de la difference entre la parole vraie, impromptue, qui engage, et le discours dont on sait a l'avance ce qu'il va etre ; par exemple, d'une certaine maniere, cet ecrit, c'est du discours puisque j'ai prepare le texte. De temps en temps, je me mets a improviser, mais globalement c'est du discours. J'essais de bien vous le dire pour que vous en fassiez un usage theorico-pratique interessant, meme si vous n'etes pas d'accord avec cet ecrit.

Du G3, au depart, je disais : c'est un groupe de parole vraie, mais les groupes des paroles vraies, ca ne se prescrit pas. Parce que, quand on prescrit un groupe de parole, il y a beaucoup de discours, beaucoup de defenses ; les seuls qui n'ont pas de defenses sont les maniaques ou ceux qui n'ont pas de refoulement originaire, qui disent tout ce qu'ils n'ont pas pu oublier, tout ce qui leur passent par la tete, mais ce n'est pas une parole vraie, ils ne peuvent pas s'empecher de la dire, c'est terrible. Le groupe de parole en tant que parole vraie n'existe pas. Il y a des groupes de parole qui sont des G2. La parole vraie, c'est plutot un processus a l'oeuvre partout, idealement meme dans les groupes hierarchiques : on ne peut pas imaginer un groupe hierarchique oo, de temps en temps, il n'y ait pas une parole spontanee. Ce qu'il y a de particulier dans cette parole vraie, (ca doit correspondre a quelque chose que vous connaissez), c'est que lorsqu'on se met a parler vrai (le mot verite n'est peut etre pas toujours apprecie) on est surpris par ce qu'on dit, on est surpris par sa parole, et si vous etes avec des gens qui sont convenables, qui ne sont pas maniaques eux-memes, ils vous ecoutent, ils sont subjugues ; quand on ecoute quelqu'un qui parle vrai, un collegue ou un patient, on ressent, je ressens un remblement interieur que je vis comme une eternite, qui peut etre douloureuse si l'autre nous dit des choses de l'ordre de l'horreur, ou au contraire extremement joyeuse si l'autre nous dit quelque chose du desir qui emerge. C'est un processus de parole, une sorte d'eternite qui se vit de temps en temps et qui engage. Une fois que l'on a vecu ca, il y a quelque chose d'inoubliable, qui peut faire pivoter, qui donne une temporalite autre ; la temporalite du G1 est une temporalite sociale : votre structure ouvre a 9h. Je ne sais pas si on mange dans votre structure, on mange a 12h30, on reprend les groupes a 14h ou 13h30 c'est ferme a 17h, on donne des rendez-vous, c'est une temporalite sociale. Si quelqu'un part a la retraite ou tombe malade, ou meurt, on le remplace. Temporalite sociale. A l'inverse, la temporalite du G2 est une temporalite subjective autour du jeu, une temporalite autour du jeu de l'absence et de la presence, du plaisir, de la douleur et du malheur ; la temporalite de la parole vraie, c'est une temporalite du type de l'irruption de l'eternite : on ne sait pas si ca va durer une seconde ou mille ans, une sorte de suspension du temps, d'entree dans un temps autre, les amoureux connaissent ca : G2 + parole vraie. Le temps des amoureux : ils perdent la notion du temps, les gestes sont des paroles vraies. Il peut y avoir des gestes vrais, un regard ; c'est un groupe a la limite non contractualise, hors cadre, la parole vraie est hors cadre. Vous n'allez pas dire : <<attention, je vais vous dire une parole vraie, monsieur un tel, ecoutez moi bien>>. Sur cette parole vraie, qui n'est pas de la verbalisation, il y a une sorte de non cadrage absolu, on sort du cadre.

Je pense que vous voyez ce que je veux dire, c'est aussi bien dans la vie privee que dans la vie professionnelle ou a certains moments dans la vie publique, quand quelqu'un prend la parole et dit quelque chose : <<comment, il a ose dire cela !>>. Recemment j'ecoutais le discours du President de la Republique Francaise sur les malades mentaux et le cote securitaire. Quand on en est sorti, le visage des directeurs d'hopitaux qui etaient la, celui des psychiatres qui etaient la, etait un visage de mort : la guerre avait ete declaree a un certain type de psychiatrie. Puis il est partie, on n'a rien pu lui dire ! Je telephone a la journaliste du Monde a qui j'avais envie de parler, j'etais tout seul dans le train, et je lui dis <<c'est terrible, c'est la plus grande honte de ma vie professionnelle : j'aurai du lui dire : <<Mr le President vous ne pouvez pas dire ca !>>, et je ne lui ai pas dit>>. J'avais une parole vraie qui m'etait restee sur l'estomac. Dieu merci ! Sans me demander la permission, la journaliste a mis cette phrase dans le Monde du lendemain. Le Docteur Furtos a dit : <<j'aurai du dire, Monsieur le President, vous ne pouvez pas dire ca !>> Je me suis dit que j'avais eu une parole vraie qui n'a pas pu sortir, et combien j'etais heureux que, grace a cette journaliste, elle soit dite. La parole vraie est une maniere de rester vivant pour tout le monde, y compris pour les malades, meme quand la parole derange.

Je vais maintenant developper l'interstice. Dans le G1 ou le G2, il y a du cadre, cadre reglementaire ou cadre institue de type regle fondamentale. L'interstice se situe dans un cadre plus vaste, et d'abord a l'interieur du G1. Il y a toujours un G1 quelque part. Meme quand vous etes dans l'interstice de la rue, lieu de passage par excellence, essayez de faire absolument n'importe quoi et vous verrez qu'il y a la police qui vous dira : <<non Monsieur, on ne peut pas faire ca dans la rue>>. Meme dans les interstices, il y a du G1, de la hierarchie, pas d'interstice absolument libre, mais des zones de liberte.

A la suite des travaux de Rene Roussillon, on peut dire que la plupart du temps, c'est un espace non institue oo il peut y avoir des habitudes et des improvisations : c'est le cafe qu'on prend a telle heure, des improvisations qui se passent dans le couloir, sur le seuil de la porte, en G1, G2, G3, ca existe partout. Prenons une famille : y-a-t-il du G1 dans une famille? Evidement ! Comment le savons-nous? Parce qu'on peut supprimer la puissance parentale d'un des parents, et la puissance parentale, c'est la hierarchie, c'est du G1 a l'etat pur ; sans G1, pas d'education, les parents sont le support de la puissance parentale reconnue par le groupe social ; et puis les soins precoces.... Quand on mange ensemble, c'est a moitie G1 avec les habitudes, et a moitie G2 avec la subjectivite autour des objets, et puis il y a de la parole vraie aussi. Il y a du G1 a l'ecole, il y a du G1 a l'universite. Mais imaginons une ecole oo il n'y aurait pas que du G2, ou du G3 : apres les evenements de mai 1968 il y avait la tendance de G2 ou de G3 sans G1, mais ca ne peut tenir longtemps. Les communautes qui ont essaye de faire du G2 sans G1 ont echoue. Il faut du G1, ne serait-ce que pour etre porte parole vis-a-vis des autres groupes, pour etre le porte parole de l'ethique, etc.. Cette classification qui rejoint la classification d'Anzieu ou d'autres, peut aider a decrire beaucoup de choses.

L'espace transitionnel par rapport au patient et par rapport au soignant est quelque chose qui concerne tous ceux qui vivent dans une institution. Deux exemples cliniques observes.

Dans un foyer qui fait partie de mon service et qui est intra muros, il y a 10 residents ; ils disent : <<quand j'etais a l'hopital>>, car ils ont l'impression de ne plus y etre parce que c'est un autre cadre. Dans ce foyer, les residents sont des patients adultes jeunes ou ages, dont la majorite est encore en sortie d'essai d'HO ou HDT.

On y admet des gens tres malades ou qui l'ont ete, des gens loin du travail, loin d'un habitat autonome mais qui peuvent a terme, y acceder. La duree de sejour ne depasse pas six ans.

Premier cas donc : Il y avait un jeune homme de 23-24 ans qui a fait de la prison parce que, quand il vendait des telephones portables, il faisait mal la difference entre ce qui etait a lui et pas a lui. C'est un homme intelligent qui pense a grande vitesse parce qu'il n'a pas la capacite du refoulement originaire ; il est sans arret en vigilance, il se souvient de tout, il a une pensee sans differentiation entre les processus primaires et secondaires. Pourtant, il n'est pas maniaque. Au debut, <<il faisait les couloirs>> comme s'il etait en prison, il comptait ses pas. On va dire que le couloir est un interstice en termes de lieu. Petit a petit, il s'est adouci, mais ce qui est reste tres longtemps, c'est qu'il se comportait comme un espion, il regardait tout, il se branchait sur tout le monde, sur les infirmieres, sur ses collegues, avec, pour les autres, un vecu d'intrusion ; recemment, la Maire de Bron est venue decerner une medaille a un ancien resident du foyer qui avait sauve la vie d'un resident actuel en lui faisant la manoeuvre d'Heimlich lors d'une fausse route. Il etait la, donc, il suivait la Maire, notre jeune homme ecoutait tout ce qu'elle disait. Il serait un espion formidable sauf qu'il est un peu trop visible. Il faut bien l'accepter comme il est, parce que, si on lui dit qu'il y a du trop (d'espace interstitiel), qu'est-ce qu'il peu en faire? Chez lui, l'interstitiel prend toute la place.

Evidemment, on peut le limiter, mais on ne peut pas lui dire : <<vous reviendrez quand vous serez gueri, quand vous aurez fait la difference entre les processus secondaires et les processus primaires, entre le dehors et le dedans>>. Du coup il a du mal a sortir; on lui a prescrit de sortir 1 h30 par jour, mais pour lui, c'est une catastrophe, une punition. Comment faire avec lui? Ca depend. Des fois, il faut vraiment l'engueuler, lui dire <<ecoutez, (parce qu'il fait du harcelement), ecoutez Gregory, vous nous cassez les pieds, la on discute entre infirmieres ... vous nous laissez tranquille>> ; mais a d'autres moments, s'il me demande : <<comment vous me trouvez>>, je lui reponds <<comme un jeune homme bien sympathique>>. Je le pense car je l'aime bien, ce garcon. Il y a une maniere d'etre que l'on est obligee d'improviser au fur et a mesure. On ne peut pas etre dans un surmoi reglementaire et cruel ; au fond, il y a des gens qui, pendant tres longtemps, ne peuvent-etre que dans les interstices, comme il y a des gens qui ne viennent que lorsqu'ils n'ont pas de rendezvous. Les gens qui viennent sans rendez-vous, si vous refusez de les voir autrement qu'en rendez-vous, vous ne les revoyez plus ; Donc quand des patients viennent a l'improviste, je leur dis : <<je n'ai pas beaucoup de temps mais je vais quand meme vous voir entre deux patients. Je prends en compte que certains ne peuvent venir qu'en interstice. Sinon, c'est comme si je leur disais : <<guerissez-vous, et on verra apres>>. Comment travailler avec l'interstice, avec ce qui apparait comme une toute puissance atopique, sans topique differentielle, sans alterite, ou une recherche d'alterite a vide, en improvisant, en acceptant, en refusant, a certain moment en parlant du foot ... Ce n'est pas une transgression pour eux : si on analyse en terme de transgression, ca voudrait dire qu'ils ont integre la regle : c'est une erreur, ils n'ont pas integre la regle ! Quand Gregory volait, il ne savait pas qu'il volait.

Un deuxieme exemple, l'usage therapeutique de l'interstice. J'ai un patient qui voulait venir me voir en urgence. Il avait deja fait de la prison et ne voulait pas y retourner : il avait oublie d'aller voir ses educateurs judiciaires, et il voulait que je lui fasse un papier pour demander l'indulgence. J'etais d'accord. Des fois, c'est bien la prison, par exemple pour le jeune homme dont je vous ai parle, la prison <<avait ete nickel>> car il n'y avait pas de dehors possible. Ce fut a ses yeux le moment le plus heureux de sa vie. Les interstices etaient parfaitement regles, il en garde une nostalgie emue. Pour cet homme, au contraire, ca aurait ete une catastrophe ; je lui donne donc rendez-vous a l'UMA du Vinatier ; la les gens arrivent, on me prete un bureau parce que je suis un vieux medecin, normalement, un medecin n'a pas a venir travailler aux urgences sauf s'il est d'astreinte. Je prends donc un bureau et je le recois, je lui fais une lettre manuscrite pour dire qu'il avait rechute a un moment donne et que c'est pour cela qu'il n'avait pas pu se presenter la oo il devait, je pense qu'il lui fallait vraiment l'indulgence. Quand je sors, je vois une interne qui m'interpelle : <<Monsieur Furtos, je peux vous voir>>, je lui dis <<tout a l'heure>>, elle me dit <<non tout de suite>>. Je sens qu'il y a une urgence, je m'approche. Cette interne, une jeune femme, etait, a mon avis en premiere annee d'internat, avec peu d'experience et beaucoup de responsabilites. Elle me parle d'un homme SDF qui refusait de partir, qui menacait de faire du grabuge alors que son psychiatre traitant avait donne comme consigne de ne pas le rehospitaliser parce que cela ne lui paraissait pas justifie. Je vais le voir (en G1) avec l'interne, dans un bureau ; je me presente et je lui dis : <<monsieur votre psychiatre nous a dit qu'il ne pensait pas utile de vous rehospitaliser.>>. Il commence de se taper la tete contre l'ordinateur, il dit : <<je vais faire comme dans les films>>. Je lui dis de ne pas le faire, il sort. Je telephone a son medecin traitant qui me confirme son point de vue. La PH n'etait pas la, je me suis estime en charge en tant que PH moi-meme, et une pensee m'est venue : <<on ne va tout de meme pas appeler les gardes>>. Je me suis alors vu aller m'assoir a cote de cet homme SDF, sur le banc oo il etait assis.

Pour moi, c'est un interstice ; jamais je ne m'assois a cote d'un gars un peu emeche, il y a un risque theorique, mais on sent quand on risque quelque chose ou non, avec un peu d'experience ; il y a un sentiment d'apprehension qui n'est pas de la panique, qui vous incite a la prudence ou non. Je n'avais pas peur, et je ne savais pas que je n'avais pas peur, je l'ai compris quand je me suis assis a cote de lui. C'est ca, la parole vraie, cela peut-etre un geste, une posture (G3) ; je lui dis : <<ecoutez, on ne va tout de meme pas appeler les gardes, ce serait nul>>. Des que je me suis assis a cote de lui, j'ai senti son corps entier se decontracter, se detendre et il a souffle comme s'il etait soulage par la presence. A partir de ce moment, c'etait gagne, car on etait tombe d'accord sur le vocabulaire. Je lui ai rappele qu'il savait se debrouiller, qu'on ne pouvait pas aller contre l'avis de son psychiatre. Il a eu un moment de perplexite, et il est parti en paix. Ce qui m'a surpris, c'est que j'ai utilise spontanement un interstice, le banc, et que j'etais la, avec lui <<en premiere personne>>, ce que dit Roussillon dans son texte : des moments oo l'on est oblige de s'adresser a l'autre a la premiere personne, sans interpretation.

Cet exemple m'a surpris, je ne l'ai jamais fait avant. J'ai fait beaucoup de gestes improvises dans ma vie professionnelle, mais comme cela, jamais avant, et je n'en ferai peut-etre jamais un autre identique. Ce qui se passe dans l'espace interstitiel, c'est quelque chose d'unique, et a la fois un professionnalisme qui n'est pas orthodoxe, parce qu'il vient d'etre invente. Il y a chez le therapeute ce que j'appellerai un metacadre : je savais que j'etais psychiatre, je savais ce que je savais faire, que j'etais suppose savoir faire avec les patients psychotiques, surtout a la rue, j'avais tout ca en tete ; et lui, au fond, savait que j'etais medecin. Vous voyez, pour moi, c'est un exemple de processus interstitiel non procedural. Vous n'allez pas a cote de quelqu'un qui peut vous foutre une beigne, sauf quand vous y allez. Vous ne donnez pas une baguette de pain a quelqu'un a qui vous allez faire une hospitalisation a domicile, sauf quand vous lui amenez une baguette de pain. Vous avez un metacadre dans la tete, vous avez toute une philosophie, toute une experience, toutes vos peurs, certains principes tres clairs ; car au fond, ce qui regle votre conduite, c'est un, deux ou trois principes, et non les theories. C'etait moi, Jean Furtos, avec cet homme, la, dans cet interstice, sur ce banc, dans cette urgence la. Et je pensais pour de vrai : <<c'est trop bete de faire venir les gardes.... >> ; quand je lui ai dit <<ca serait nul>>, je le pensais vraiment. Je suis sur que vous pourriez parler de votre experience vous aussi, dans la meme perspective. Mais vous auriez peut-etre la crainte que l'interstice ne fasse pas partie du processus therapeutique.

J'ai parle de l'interstice par rapport au patient, je vais en parler par rapport au personnel, par rapport a nous. Il y a d'abord le cafe que l'on prend ensemble, qui est en soi un espace interstitiel. On ne peut pas dire qu'il est institue, parce que ce n'est pas specialement autorise, mais ce n'est pas non plus interdit. Espace non interdit. Evidemment, si le temps cafe prend deux heures de suite, il y a quelque chose qui ne va pas du cote du G1 ; s'il ne prend qu'une minute, il y a quelque chose qui ne va pas non plus. Il faut un temps de base pour s'asseoir, parler, se reposer. Ce dont on s'apercoit, au cafe comme dans d'autres lieux interstitiels, c'est qu'il s'agit d'un melange curieux de choses du service et de choses personnelles ; ce sont des endroits oo l'on peut dire : <<ou la la, mon mari ce matin>>,.... on parle de soi ; lieux oo en general on parle aussi bien de soi que de sa pratique professionnelle. Est-ce un lieu prive? Est-ce un lieu de travail? Tous les specialistes des espaces transitionnels vous diront qu'il faut que cette question reste indecidable. Il ne faut jamais que quelqu'un dise : la, on est des copains, la, on est paye pour travailler, donc on ne parle pas de sa famille. On est paye pour etre vivant, aussi ! Si l'on n'est pas vivant, on va etre mauvais, les gens pas vivants sont tres mauvais en psychiatrie. Il ne faut donc surtout pas mettre les points sur les <&lt;i&gt;>, sauf si il y a des derapages.

Les cas difficiles que l'on rencontre sont les biens venus pour en discuter. J'ai pris a un moment donne un service qui s'est divise, moment oo je suis devenu chef de service. J'ai pris une unite de soins qui n'avait jamais eu de medecin permanent. Il y avait deux temps medicaux un peu atypiques, avec des medecins qui ne <<tenaient pas>> le service. Dans ce cas la, les cafes prenaient 1 h30, mais c'etait des analyses de la pratique : comme il n'y avait pas de medecin ni de psychologue, les infirmiers s'etaient organises pour s'autoreguler dans cet espace interstitiel qui etait devenu un lieu d'echange sur les patients de type G1 substitutif. Un medecin perenne a ete recrute, a la place des deux medecins vacataires, et l'echange s'est deplace dans le bureau medical, le cafe est redevenu un interstice.

Je vais evoquer un cas particulier frequent : quand quelqu'un dit du mal de quelqu'un d'autre : il dit du mal car l'autre n'est pas la ; il ne lui dirait pas directement, parce qu'au fond il ne lui veut pas de mal, c'est juste qu'on a besoin de dire du mal, et on le dit parce que la personne n'est pas la. Les gens bien intentionnes diront : <<tu as dit du mal d'un tel, il faut que tu lui dises en reunion de synthese ou en grand groupe>>. Mais pas du tout, il l'a dit parce qu'il n'etait pas la, s'il veut lui dire un jour directement (sauf, si c'est une trahison absolue, une forfaiture, un vol, une escroquerie), il le fera ; c'etait simplement dire du mal de quelqu'un, car l'interstice est aussi fait pour ecouter le mauvais vecu. Tres souvent, quand j'etais plus jeune, lorsque les infirmieres ou d'autres rapportaient des points intolerables dans l'institution, je disais : <<il faut qu'on en parle en groupe>>, et puis ca se passait mal, parce que justement, ils ne pouvaient pas en parler en grand groupe, c'etait trop tot, premature. Ce sont aussi des phases indecidables d'elaboration, et Rene Roussillon parle dans ce cas de groupe <<dechet>> oo l'on met ce qu'on ne peut pas elaborer, les choses en trop, les choses qu'on ne peut pas mettre en mot, les contradictions qu'on ne peut pas tenir ensemble en harmonie.C'est un espace prive-public, il faut respecter ce qui est public au sens de l'organisation, du G1, et il faut respecter le prive ; c'est presque une regle, mais non dite, de sagesse ; l'indecidabilite, c'est le maitre mot. Surtout pas d'interpretation dans ces cas la.

C'est un endroit oo il faut parler a la premiere personne : <<je ne pense pas comme toi, je pense comme ca, et quand tu dis ca, ca me choque beaucoup>>. Parler a la premiere personne est une forme d'interpretation susceptible de faire sens sans effraction. Et comme les gens sont en situation de vulnerabilite dans les interstices, que ce soient les patients decrits tout a l'heure, ou que ce soient les soignants, c'est-a-dire nous, dans les interstices, nous devenons vulnerables, il n'y a pas de porte symbolique, il n'y a pas de regles tres definies ; ne jamais profiter de la vulnerabilite de quelqu'un ; si quelqu'un se montre dans sa vulnerabilite, plutot l'encourager, le soutenir, c'est une regle ethique de ne pas profiter de la vulnerabilite des gens ; dans ce type d'interstice, les gens sont quelques fois tres vulnerables et disent leur vulnerabilite ou leur colere. Ces groupes peuvent aussi etre le receptacle des peurs. On dit beaucoup, dans les hopitaux psychiatriques, que les cafes s'eternisent par rapport a ce qui se passe dans les services somatiques ; je ne me hasarderais pas a faire des calculs, mais je sais tout de meme que dans les services, cotoyer la psychose 8h de suite est une experience difficile, qui m'a permis de comprendre des choses, par exemple comment les premieres experiences d'accueil familial therapeutique dans les campagnes francaises ou belges, avaient conduit a des choses aberrantes : des paysans gardaient des patients qui venaient de la couronne de Paris, des chroniques, il y a quelques dizaines d'annees, et certains avaient construit comme des poulaillers avec des grillages pour les contenir ; ce n'etait pas qu'ils ne les prenaient pas pour des etres humains, c'etait que la psychose peut etre vecue comme quelque chose de contaminateur, comme quelque chose dont il faut se defendre ; je pense que dans les services, a certains moments les therapeutes ont besoin de se defendre des patients. Il y a un envahissement, plus d'interstice dans la tete pour les paroles, les elements sensoriels en depot dans notre psyche, non elaborables ni parlables ; alors pour s'en proteger, on se coupe des patients et on se protege. Il faut savoir que s'il peut y avoir une fonction de protection, trop de protection nuit au soin. Le G1 peut alors avoir son mot a dire.

Comment integrer ce qu'est l'interstice par rapport a un adolescent? Je ne suis pas un therapeute d'adolescent. J'ai certes soigne des ados dans ma carriere, j'ai eu aussi des enfants qui on fait ma formation permanente, qui m'on apprit comment on parle ado. Je reprends d'abord la question groupale. Un espace hierarchique, c'est un espace qui serait completement psychotique et confus s'il n'y avait pas de hierarchie. Quand la hierarchie dysfonctionne, ne joue pas son role, quand on est trop dans le G2, trop dans le jeu, <<on est tous pareil>>, ... on voit bien, dans ces G1 oo la hierarchie ne joue pas son role, au sens masculin et au sens feminin, qu'il y a des phenomenes de confusion, de paranoia ou de passage a l'acte. S'il y a trop de hierarchie, au contraire c'est la tyrannie, la bureaucratie, c'est horrible. Ce sont donc des espaces psychotiques au sens schizoparanoide. La hierarchie a pour but de gerer les processus schizo paranoides pour que les taches prescrites par le reglement et par la loi puissent etre effectuees.

Les espaces interstitiels, hors hierarchie, sont d'abord un espace un peu psychotique, non structure, sans topique, hyper fluide ; et donc comment transformer cet espece d'espace hyper fluide schizoparanoide en un espace oo, grace au metacadre que nous avons dans la tete, on puisse faire un espace de rencontre, de refus, un espace du non, du oui ; un espace oo on puisse dire a un patient : <<non ca monsieur, c'est tres important, ce que vous dites, on doit en parler demain parce qu'on a un rendez-vous demain, donc on en parle demain>>. Autrement dit, dans un espace interstitiel, il y a une ligature du temps. C'est en jouant avec le G1, le G2 et l'interstice, avec ce que j'appelais G3, lieu de parole authentique, que nous prenons conscience de la permanence de l'etre (nous ne sommes jamais tout a fait sur de la permanence de l'etre). Cette experience de ligature du temps s'apprend experimentalement en passant d'un G1 a un G2, d'un G1 ou d'un G2 a un interstice, et en s'apercevant qu'en changeant de regle, de reglement, on reste le meme, mais avec des modalites differentes et pour les patients, c'est pareil.

Un exemple de prise de conscience de la permanence de l'etre.

En 1976 j'avais constitue au Vinatier un groupe de plainte, c'etait un G2 ; j'avais remarque que les patients se plaignaient tout le temps ; alors, pour venir dans ce groupe, on etait oblige de se plaindre et si on ne se plaignait plus, on n'etait plus qualifie. Un jour un patient dit : <<vous ne pourriez pas changer mon traitement >>? Puis, d'un seul coup, il dit : <<non, j'en parlerai, a mon medecin>>. Son medecin c'etait moi ! Il venait de faire la difference entre les casquettes : Je n'avais pas ma casquette de medecin dans ce groupe, mais une casquette d'animateur de groupe de plainte ; l'insight que venait d'avoir ce patient, le passage d'une regle a une autre, lui evitait l'obligation du faux self, car qu'estce qu'un faux self sinon cette lutte incessante contre l'incertitude de la permanence de l'etre et du lien.

Pour les ados, de quelle continuite s'agit-il? J'ai recemment lu un livre non encore publie de J.C Mettraux, pedopsychiatre suisse qui travaille beaucoup dans l'humanitaire. Son idee est que le phenomene migratoire est un phenomene universel. Depuis le debut du monde, l'anthropos est un etre migrant : d'une maniere transcontinentale, ou maintenant de frontiere a frontiere, ou migrant dans sa propre culture. Il y a de mauvaises migrations, comme lors de la phase du premier capitalisme, lorsque les gens de la campagne sont venus dans les villes, ca s'appelait l'exode rural ; c'etait une migration interne, dans son propre pays. Le Docteur J.C Mettraux a commence son livre en parlant de ses grands parents paternels et maternels qui avaient subi l'obligation de l'exode rural, et il montre comment une partie de sa famille a bien reussi la migration, et l'autre partie l'a loupee ; pourtant ils etaient toujours en Suisse ! Quand on evoque la migration, on pense d'abord aux sans papiers, aux grands phenomenes migratoires qui sont un probleme absolument mondial, et qui va augmenter ; mais pour traiter ce probleme mondial, il est interessant de se souvenir que nous sommes nous meme des migrants. Nous migrons dans le temps aussi : on n'est plus tout a fait les memes que quand on etait jeune. On migre dans la culture : on n'a pas la meme culture, meme psychiatrique. A l'epoque de ma formation, la schizophrenie n'etait pas exactement la meme qu'aujourd'hui. J'ai fait une migration theorique. Vous savez qu'il s'en est fallu d'une voix pour que le prochain DCM5 enleve de son vocabulaire le mot schizophrenie. Ca aurait ete une migration theorique considerable.

Quant a l'adolescent, il est un migrant naturel, il migre de l'etat d'enfance a l'etat d'adulte en passant par un corps transforme. Il doit changer. Il doit passer d'un corps infantile a un corps pubert qui est un autre corps. La fonction orgasmique change absolument le rapport que l'on a avec son corps ; c'est une grande difference que la sexualite soit un fantasme papa-maman-moi, ou la possibilite corporelle, a travers des emois nouveaux, d'une migration culturelle, hormonale, psychique, sociale ; il s'agit vraiment de passer du monde de l'enfance au monde des adultes. Il y a des migrations avec des phenomenes de loyaute ; on comprend bien que le phenomene migratoire des jeunes soit aujourd'hui plus complique qu'autrefois. Il n'y a pas d'initiation par classe d'age, les parents disent qu'ils ne savent plus quoi faire parce que le monde change, le monde est mauvais, oo allons nous mes pauvres enfants ! La migration pour rentrer dans un nouvel univers necessite des amenagements avec des adultes qui tiennent le coup, avec des therapeutes qui tiennent le coup aussi.

je propose l'idee que l'adolescence est un phenomene migratoire quasi paradigmatique, et donc qu'il doit y avoir une specificite des espaces interstitiel qui sont par nature des espaces entre le meme et l'autre, sur le plan social ; il y aurait une recherche clinique et theorique a faire sur le fait que l'on utilise peut etre pas les espaces interstitiels de la meme facon quand on est un ado psychotique, desorganise, autiste, phobique, obsessionnel, paume, deprime, que si on a 20 ans de plus. Il y a peut-etre des caracteristiques sociales, culturelles, en rapport avec les phenomenes migratoires specifiques auxquels est confronte l'adolescent. Et l'on se prend a envier les cultures traditionnelles, qui sont de moins en moins traditionnelles, ou, a partir d'une initiation par classe d'age, un jour vous etes enfant du cote des femmes, et au bout de trois jours dans la foret, avec des rituels appropries, vous devenez un hommes du cote des hommes ; ca vous donne des gardes fou qui donnent moins de liberte et de souplesse dans les normes, mais qui sont tres rassurants ; comment, a notre epoque, tenir a la fois une possibilite de ne pas etre tout le monde pareil, une culture a l'identique, mais en meme temps avoir des points de repere qui font qu'on peut se bloquer contre, si on veut, ou s'identifier, ou se contre-identifier?

Ca m'a interesse de vous dire qu'il y avait peut etre un phenomene d'isomorphie, de metaphore entre le temps de l'adolescence et les processus interstitiels. Je dirai en conclusion : comment transformer un espacetemps interstitiel en processus interstitiel, c'est-a-dire, au fond, a l'intersection des phenomenes transitionnels entre la culture et le travail psychique et psychosocial.

Avec une question clinique : les ados que vous traitez en hopitaux de jour, ou ailleurs, comment utilisent-ils les espaces interstitiels, les votres, ceux qu'ils creent, et comment passer de l'espace au processus pour contribuer a la permanence du sentiment d'exister, chose si importante en periode migratoire?

Recibido el 14/02/2011

Aprobado el 11/04/2011

CONFLICTOS DE INTERES: el autor no reporta conflictos de interes en este articulo.

(2) Jean Furtos.

(1.) Este articulo de reflexion ha sido adaptado, con autorizacion de su autor, de la ponencia realizada por Jean Furtos en el marco del Coloquio de los Centros de Dia para Adolescentes. Saint Etienne. Septiembre 25 de 2009. Adaptacion para publicacion en la Revista Salud Bosque por el Dr. Alfonso Rodriguez, Director Area Psicosocial, Facultad de Medicina, Universidad El Bosque.

(2.) El Dr. Jean Furtos es Medico--Psiquiatra. Director cientifico del Observatorio Nacional de Practicas en Salud Mental y Precariedad, ONSMP, en Bron, Lyon, Francia. Jefe del Departamento en el Centro Hospitalario Le Vinatier, Lyon--Bron. Experto con reconocimiento mundial en el campo de Precariedad y Salud Mental. Presidente del Comite Organizador del proximo Congreso de los Cinco Continentes. Sufrimientos psicosociales y salud mental en un mundo global: Hacia una ecologia del vinculo social, a realizarse en Lyon-Francia del 19 al 22 de octubre de 2011. furtos.jean@wanadoo.fr
COPYRIGHT 2011 Universidad El Bosque
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2011 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Title Annotation:articulo en frances
Author:Furtos, Jean
Publication:Revista Salud Bosque
Date:Jan 1, 2011
Words:9359
Previous Article:Influencia de los factores psicosociales sobre el estado clinico de pacientes con insuficiencia cardiaca cronica manejados en una unidad...
Next Article:Los intersticios en la institucion.
Topics:

Terms of use | Privacy policy | Copyright © 2019 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters