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Los Santos Inocentes, << Les Saints Innocents >> (2010). Les temoins en scene/Los Santos Inocentes, "The Holy Innocents" (2010). The Witnesses on the Stage/Los Santos Inocentes, << Les Saints Innocents >> (2010). Les temoins en scene/Los Santos Inocentes, "Os Santos Inocentes" (2010). As testemunhas no palco/"Santikukuna pacienciaskakuna"(iskai waranga chunga wata) testigokuna kawariska.

La notion d' << ethnoflction >> (fruit d'un neologisme), que j'ai eu l'opportunite d'approcher pendant mes etudes doctorales, dans le cadre des seminaires d'Ethnoscenologie, se refere a la rencontre du documentaire et de la fiction (<< docu-flction >>), dans le domaine ethnographique, et a la rencontre de l'acteur et du temoin, dans notre travail theatral. L'ethnoflction a ete integree aux pratiques de l'anthropologie visuelle grace aux experiences de Jean Rouch. (1) Elle constitue aujourd'hui pour nous une reference et un << outil >> plus pertinent pour la comprehension de notre demarche artistique de pensee-creation que la categorie << theatre documentaire >>, a laquelle a ete assimile notre travail plus recent, particulierement en Europe.
Soudain les << vejigantes >> apparaissent, personnages grotesques avec
des poitrines viriles, des habits feminins et des masques monstrueux.
Diables, spectres, momies, brutes. Armes de fouets, ils guettent celui
qu'ils trouvent sur le chemin. Ils pourchassent, tourmentent, fouettent
tout malchanceux, jusqu'a le faire saigner. Certains fuient. D'autres
s'agenouillent, demandant permission, implorant chatiment, ou suppliant
pardon. Le son sourd qui accompagne les images charge la scene de
terreur. Ce qui paraissait etre un jeu devient torture, ce que nous
imaginions qui allait etre une fete tourne au massacre.

Il s'agit de ceux-la, en fin, de compte. Les farces du 28 decembre sont
une fete qui commemore un massacre. Ce sont des jeux de violence
symbolique qui evoquent le massacre mythique raconte dans la Bible,
quand le roi Herode--en tentant d'exterminer des le berceau Jesus
Christ, le roi des rois qu'annoncent les prophetes--demande
d'assassiner tous les enfants males de Judee. Un prelude de la
passion. Au registre mythique des premiers martyres du christianisme se
superpose le registre historique des victimes du massacre du fleuve
Naya, oo entre le 10 et le 12, << alias H.H >> et ses hommes
assassinerent vingt paysans et indigenes, dans le cadre d'une
campagne d'annihilation qui terrorisa pour des mois la cote pacifique
(Vignolo, 2014).


De grands massacres, perpetres jusqu'a la derniere decennie par les << acteurs armes >> en Colombie, ont souvent eut lieu dans le cadre de fetes << populaires >> ou << traditionnelles >>, organisees dans differentes regions du pays. Il s'agit, dans la plupart des cas, de fetes religieuses ou de rassemblements dans des lieux publics, tels qu'un parc, un stade de football, une place. Les forces violentes profitent de ces moments de denuement, de vulnerabilite, d'<< ebriete >>, de la population civile, pour intervenir et passer a l'acte. (2) Les groupes paramilitaires ont particulierement profite de ces moments oo l'etat de veille ou d'alerte des citoyens est comme fragilise, pour perpetrer leurs massacres, sequestrer des gens et les assassiner dans des conditions optimales.
La meilleure facon d'attaquer l'ennemi,
c'est le surprendre dans son nid.
Hevert Veloza, chef paramilitaire.

Ici on dit que l'ennemi s'est infiltre dans la fete
Temoin de Guapi


Ce constat a ete le point de depart de notre travail

Des temoins nous avaient rapporte leur recit d'un evenement etonnant qui a lieu chaque annee, le 28 decembre, a Guapi, un petit village de la cote pacifique colombienne. Il s'agit de la fete des << Saints innocents >> qui fait partie des celebrations catholiques fetees, encore aujourd'hui, en Amerique latine. Initialement, cette fete rememore le massacre des enfants de Bethleem ordonne par le Roi Herode mais, en fait, elle a ete instituee, apres l'arrivee des conquistadores espagnols, dans cette region peuplee par les esclaves provenant d'Afrique, pour << neutraliser >> les pratiques de cette population en lui permettant de transgresser son role d'esclaves, et d'assumer, le temps d'une journee, celui des << maitres blancs >>. Telle qu'elle a ete assimilee et incorporee dans cette region de Colombie, cette fete religieuse catholique accueille en son sein une logique carnavalesque et paienne, parfaitement hybride et melangee, qui s'actualise en permanence et fonctionne aujourd'hui comme un contre-dispositif, active par la population pour re-jouer et de-jouer la violence symbolique, historique et politique dont elle est objet.

Durant la derniere decennie, le Departement du Cauca (sud-ouest de la Colombie) a ete la cible d'interets economiques de la part des differents protagonistes du conflit arme. De par sa localisation geographique, Guapi occupe une place particulierement strategique pour le trafic de drogues. C'est une des voies d'acces privilegiees pour l'exportation de cocaine vers l'hemisphere nord et un lieu d'affrontements entre la guerilla des FARC et les groupes paramilitaires des AUC. (3) Dans cette region du pays, le chef paramilitaire Hevert Veloza, commandant du << Bloc Calima >> des Autodefensas Unidas de Colombie (AUC), alias H.H., avait aussi terrorise les communautes perpetrant massacres et autres graves violations des droits humains, depuis les annees quatre-vingt-dix. C'est donc ici meme que nous allons trouver, de premiere main, les materiaux pour la creation de ce qui, pour l'instant, n'etait qu'une intuition et ne possedait aucune forme preetablie. Par hasard, Heidi fete aussi, ce meme jour, son anniversaire; or, ce qui ne semblait au depart qu'une coincidence anecdotique, deviendra dans le travail de montage un element structurant du recit dont elle sera, plus tard, la porte-voix, la narratrice.

Le 28 decembre 2009, nous decidons donc de nous rendre sur place pour etre temoins de cette celebration, dont nous souhaitions faire l'experience directe du corps. Los Santos Inocentes sera cree a Bogota, dans le cadre du Festival Iberoamericano de Teatro de Bogota, en 2010, puis au HAU 2 du Hebbel Theater a Berlin.
Je suis nee le jour des Saints innocents, un 28 decembre. Il fut un
temps oo le fait de celebrer mon anniversaire m'etait completement
indifferent, mais le 28 decembre 2009, j'ai decide de le feter a Guapi,
un village de la cote pacifique colombienne. Chaque annee, le 28
decembre, on y celebre la fete des Saints Innocents, fete dont
j'ignorais completement l'existence.

Par voie terrestre, Guapi est un village inaccessible. Au lieu
de routes il y a des rivieres, la jungle, la mer. L'Ocean Pacifique.
Pour arriver a Guapi, j'ai pris un avion jusqu'a une ville proche, et
de la, un petit avion de fabrication allemande.

Je descends dans un hotel, dans la rue principale, pres de la riviere.
Depuis quelques temps, la police en occupe le troisieme etage. Je
prends mon petit dejeuner a l'hotel. Les policiers qui sont de garde la
nuit descendent a la salle a manger en short, chemise et espadrilles,
avec leur mitraillette en bandouliere. Je me demande ce que la police
fait par ici, et pour quelle raison elle loge dans l'hotel du village.

Il est tres tot. Je sors sur le pas de la porte. Je ne vois personne
dans la rue. La femme de la reception me dit que c'est mieux de ne pas
sortir. Elle me dit: << vous pouvez regarder la fete d'ici. Par la
fenetre >>, << Non. Je veux etre dans la fete, je veux sortir, la fete,
c'est dans la rue >>, je me dis. Elle m'avertit: << Alors, il faut que
vous attendiez encore un moment >>.

<< Pourquoi il n'y a personne dans la rue ? >>
<< A cause des rumeurs >>, repond l'homme a qui je demande.
<< Le 7 decembre, le jour de l'Immaculee Conception, quelqu'un a lance
une grenade dans la rue principale. Alors les gens ont peur de faire la
fete dans la rue >>.
Ca sentait la peur, pres de l'Hotel de la Riviere, un engin explosif
avait eclate, et tout le monde avait peur.

Plus tard, je sors dans la rue, j'allume le camescope et je commence a
filmer.
La fete des Saints Innocents commence. Je cours derriere les hommes qui
courent.
Pourquoi courent-ils ?
Pourquoi n'y a-t-il que des hommes dans la rue ?
Pourquoi portent-ils des masques ?
Pourquoi sont-ils habilles en femmes ?
Pourquoi portent-ils un fouet a la main ? (4)


De cette experience vertigineuse, a la fois personnelle et collective, notre equipe rapportera de Guapi la marque de la fete dans les corps, des temoignages, des images, des sons. Pendant que Heidi se fait le porte-voix du recit des evenements, (5) les spectateurs voient sur un ecran les images que nous avons tournees pendant cette journee. Nous voyons d'abord les rues du village, desertes, un peu inquietantes, avec juste quelques passants. Et tout d'un coup, on voit apparaitre apparaissent ou surgissent des hommes tres muscles, grands, a la peau tres foncee, mais habilles en femmes, avec de petites jupes et des robes tres colorees, rembourrees avec de faux seins et parfois de fausses fesses. Et surtout, ils portent des masques sur leur visage, des masques << grotesques >> qui cachent toute identite pour faire apparaitre une parodie des images du monde occidental. Il s'agit de masques en latex que l'on retrouve dans le monde entier, et qui se vendent dans les magasins de << farces et attrapes >> a l'occasion des fetes de Halloween. Durant la derniere decennie, avec les effets de la mondialisation, les masques, a l'origine en bois et en cuir, ont ete remplaces par ces masques made in china, issus des films hollywoodiens de categorie Z. Sous un soleil caniculaire, nous voyons defiler les uns apres les autres, Ben Laden avec une jupe rouge, Bush avec un tablier a fleur, Obama en top et collants roses, Chavez en robe de dentelles blanches, Saddam Hussein, Marylin Monroe, Mickey: des icones qui peuplent notre scene planetaire et notre memoire collective. Tous semblent en train de guetter, comme en attente de quelque chose. On en voit de plus en plus dans les rues. Ils semblent se regrouper. La tension monte d'un cran. Soudain ils se mettent a courir. Chacun est arme d'un long fouet en cuir, le fouet que les paysans utilisent pour mener leur betail. Et subitement on les voit fouetter les hommes non masques qui se trouvent dans la rue. Lesquels tentent d'esquiver l'attaque. Quelques femmes se trouvent prises dans le mouvement, et tout le monde se met a courir. Et nous qui regardions la scene, nous courons avec eux, la camera allumee, au milieu de la foule. Heidi et un autre cadreur sont exposes aux coups pendant qu'ils filment et suivent les mouvements de la foule. A la fin de la journee, des hematomes apparaissent sur leurs jambes, douloureux a en pleurer.
Mon camescope n'est pas un vrai masque, sinon je n'aurais pas pris tous
ces coups. Apres la fete, je demande a un celebre << matachin >>
pourquoi il m'a tellement fouettee, et tellement fort, alors que
j'etais simplement venue feter mon anniversaire. Il me repond: << parce
que tu es innocente >>. Innocente. (Abderhalden, 2009)


La scene semble ne jamais vouloir finir. Jusqu'a ce moment paroxystique oo ceux qui sont fouettes courent ensemble, faisant bloc, comme un mur humain devant leurs assaillants. Ils se mettent a crier:

<< Dehors les paramilitaires, dehors les guerilleros, dehors les paramilitaires, dehors les guerilleros... >>.

Apres cette experience invraisemblable du corps et des sens, brutale et inquietante, nous rentrons a Bogota et commencons a visionner tous les materiaux collectes. Une fois les avoir << derushes >>, nous sommes convaincus que rien ne peut venir prendre la place de ce recit. Nous ne pouvons pas temoigner a la place de ce temoignage audiovisuel, tant sa matiere est riche et dense. Nous prenons alors la decision de le monter, et de proposer, en contrepoint, une presence physique qui prend la forme du conteur, assumee par Heidi. La coincidence entre sa fete d'anniversaire (le 28 decembre) et la date de cette fete religieuse nous a conduit a imaginer une autre fete, qui aurait lieu simultanement sur le plateau, la fete d'anniversaire d'une femme blanche, l'actrice, qui celebre son anniversaire ce jour-la. Pour accompagner cette fete, nous avons invite des musiciens << traditionnels >> locaux, maitres du Marimba, << le piano de la foret vierge >>.
Je m'appelle Julian Diaz.
Je ne suis pas africain,
Je ne suis pas afro-americain,
Je ne suis pas indien,
Je ne suis pas un black europeen.
Je suis ne a Candelaria, dans la region du Valle,
Sur la cote pacifique colombienne.
Je vis a Bogota et je suis un acteur celebre.
Je suis venu a Guapi pour filmer
Des scenes de fiction pour un vrai faux documentaire
Sur la fete des Saints Innocents
Qu'on celebre ici tous les ans.
(Julian Diaz, Los Santos Inocentes).


Lors d'un voyage posterieur (il y en eut trois en tout pour la preparation du spectacle), nous emmenons avec nous Julian Diaz, l'acteur noir avec qui nous travaillons regulierement, originaire d'une region voisine. Nous tournons plusieurs scenes avec lui, dans l'avion, dans le village de Guapi, sur le fleuve. Ces scenes flctionnelles vont nous permettre d'articuler la presence physique de Julian sur le plateau et les images documentaires tournees lors de la fete des Saints Innocents. Cette double presence--des materiaux documentaires et des materiaux flctionnels, des protagonistes de la fete et des temoins de la fete--produisent une rencontre, un evenement poetique qui n'est pas sans rappeler la demarche et le travail filmique de Jean Rouch. Cet alliage de materiaux heterogenes se noue dans la scene finale, oo l'acteur s'empare de ce geste violent de soumission de l'autre opere par les villageois de Guapi pendant la fete, comme une rememoration du chatiment perpetre durant des siecles par les blancs. Lorsqu'il fait ce geste, Julian evoque une grande souffrance et en meme temps une grande liberation, qui delivre cette memoire ancienne, qui vient de si loin, et qui se trouve reactivee dans un pur present.

A la fin de cette scene, alors qu'il vient de passer un temps que l'on finit par ne plus pouvoir mesurer, un temps suspendu, interminable, a frapper violemment le sol avec un fouet, dans une robe blanche, legere et ondulante, on decouvre sur l'ecran une liste elle aussi interminable, insupportable. Defile maintenant devant nous le nom de victimes assassinees par << alias H.H. >> et la description precise des conditions de leur assassinat. Ce qui ressemble pour nous a une litanie est en realite la confession publique de cet homme, qui balance sans aucune retenue son implacable version des faits, juste avant son extradition aux Etats-Unis.

Cette production documentaire et flctionnelle a la fois--un essai d' << ethnoflction >>--comporte differents niveaux et actes de temoignage. La premiere operation consiste a se placer et agir en tant que temoin direct, le corps place au coeur de l'experience. Cette position est assumee particulierement par Heidi en tant que << videographe >>. La camera se comporte en suivant une logique << performative >>: Heidi imprime son experience corporelle a cette camera qui agit dans le prolongement de ses mouvements. Ce dispositif n'est pas d'abord optique, mais moteur de sensations. La machine recoit et integre tous les mouvements et a-coups lies aux evenements. Temoin oculaire, grace a sa camera, et temoin conteur qui partage sur la scene son recit avec les spectateurs.

La deuxieme operation est portee par le geste de Julian, qui devient temoin gestuel, << porte-geste >>. Les musiciens a leur tour temoignent par leur geste musical d'une memoire ancestrale en deca ou au-dela de toute parole articulee. Par les sons qu'elle produit, cette musique est la trace, le vestige d'une histoire tres ancienne. Un temoin mythique, archetypal. Par la rencontre avec ces artistes, gardiens d'une tradition si precieuse, venue des siecles plus tot du continent africain, nous avons pu mesurer que le temoin est une figure transitoire, et que sa duree de vie, comme temoin, n'est pas illimitee. Genaro Torres et Dioselino Rodriguez ont amene une dimension irremplacable, temoins directs de l'evenement. L'idee meme d'un deplacement pose de multiples problemes et complexifie toute l'operation. Se rendre seuls a Bogota etait pour eux parfaitement inimaginable. Nous nous sommes donc relayes pour aller les chercher personnellement, chez eux, sur le fleuve Guapi, et les accompagner pour ce long voyage vers la capitale. Jusqu'a ce que le corps se fatigue, et compromette toute possibilite de voyage. Impossible de les remplacer, fusse par de grands artistes de la nouvelle generation vivant a Bogota. Pour le Festival d'Avignon, nous avons encore pu voyager avec Genaro Torres. Et quand il s'est avere qu'il ne pourrait plus se deplacer, nous avons pris la decision de ne pas le remplacer. Son marimba reste avec nous, eclaire pendant le spectacle. Sa musique et sa voix, enregistrees, sont toujours presentes. En son absence, le dispositif scenique devient encore plus violent, encore plus vertigineux.
C'est cette double forme carnavalesque et cannibalique qu'on voit
partout repercutee a l'echelle mondiale, avec l'exportation de nos
valeurs morales (droits de l'homme, democratie), de nos principes de
rationalite economique, de croissance, de performance et de spectacle.
Partout repris avec plus ou moins d'enthousiasme, mais dans une totale
ambiguite, par tous ces peuples qui ont echappe a la bonne parole de
l'universel, << sous-developpes >>, donc terrain de mission et de
conversion forcee a la modernite, mais bien plus encore qu'exploites et
opprimes: tournes en derision, transfigures en caricature des blancs,
comme ces singes qu'on montrait jadis dans les foires en costume
d'amiral. Cependant ils singent les blancs qui les prennent pour des
singes. D'une facon ou d'une autre, ils renvoient ces derisions
multipliees a ceux qui la leur infligent, ils se font la derision
vivante de leurs maitres, comme dans un miroir deformant, piegeant les
Blancs dans leur double grotesque [...] Ce n'est pas un acte politique,
c'est un acting out sacrificiel--stigmatisation de la domination par
ses signes memes. (Baudrillard, 2004, p. 9)


Les differents types de temoignages que nous avons collectes autour de cette puissante experience trouvent un nouvel eclairage dans ce court essai de Jean Baudrillard. L'auteur decrit la scene primitive, le prototype d'une << cannibalisation >> qui a eu lieu au XVIeme siecle, a Recife, au Bresil, lorsque les colonisateurs, dans leur mission d'evangelisation ont ete absorbes physiquement par ceux qu'ils avaient absorbes spirituellement.
C'est toute la blancheur qui enterre la negritude sous les traits du
carnaval. Et c'est toute la negritude qui absorbe la blancheur sous les
traits du cannibale (Baudrillard, 2004, p. 15).


Nous voyons apparaitre, dans la reflexion de Jean Baudrillard, tous les stigmates de la fete des Saints innocents. Et cependant, le paradoxe de cette experience est que cette fete est devenue, de facto, un vrai geste de resistance, un << acting out sacrificiel >> qui revele clairement la puissance transgressive de cette celebration, et qui tente d'expulser, de contredire, cette logique infernale qui semble ne pouvoir fonctionner qu'en boucle: carnavalisation contre cannibalisation. Les protagonistes de cette fete a Guapi s'incrustent dans cette logique pour la dejouer et la depasser.

Ces reflexions nous invitent a nous interroger sur la reception du spectacle en dehors de son contexte de production. Soit, le spectateur europeen regarde ce spectacle avec toute la charge seduisante de l'exotisme, avec toute la distance rassurante que ce regard instaure. Soit il se laisse interpeller par ce qu'il voit, et le spectacle fonctionne alors comme un miroir qui active la reflexion de Baudrillard. Ce dispositif carnavalesque renvoie alors une image renversee, cannibale, oo l'occidental est parodie. Une parodie poussee a un point tel que certains spectateurs europeens, notamment au Festival d'Avignon, en 2012, ont cru que les images tournees a Guapi etaient une pure mise en scene. A Bahia, le port oo sont arrives les premiers esclaves au Bresil en provenance d'Afrique, le spectacle a ete recu de maniere completement differente. Comme si cette histoire faisait partie de la leur, comme s'ils pouvaient reconnaitre une image, un recit, une memoire, de leur propre culture, de leur propre histoire, de leur propre actualite.

Apres la tournee de Los Santos Inocentes, nous avons imagine, a l'invitation de la Quadriennale de scenographie de Prague en 2011, une << installation-performance >>, condensee autour de Julian Diaz, et de son action de fouetter, presente a la fln de la << version theatrale >>. Derniere etape de transformation: une installation avec projection d'images et son en boucle, creee pour la Biennale de Goteborg, en Suede, a partir de l'ultime image du spectacle, lorsque les spectateurs se levent et quittent le theatre: dernier temoignage de cet evenement vertigineux. Or, c'est de cette << logique de l'installation >> que provient, paradoxalement, le << spectacle >>, construit comme une installation habitee et investie par les temoins d'une experience.
Autour de ce mythe fondateur, mis a jour par un rituel de
chatiment/souffrance qui evoque le malheur et la soumission du lointain
passe d'esclaves des habitants de Guapi, Mapa tisse un recit qui, tout
en se reportant aux anciens rapports de pouvoir asymetriques, retrace
leurs developpements dans le temps jusqu'aujourd'hui quand ils
s'expriment par la presence, a Guapi, des FARC et des Paramilitaires
- les nouveaux acteurs d'une violence historique en constant
renouvellement, violence sur laquelle la commemoration des Saints
Innocents et ses scenes de frenesie semblent exercer une sorte
d'exorcisme (Senra y Garcia dos Santos, 2012).

Or, ce qui surprend le plus dans Les Saints Innocents, c'est la facon
que la mise en scene a de mobiliser et d'articuler realite et fiction,
histoire et mythe, theatre et video, images et sons, selon une
dynamique qui conduit tout medium, genre, support et/ou langage au-dela
des limites qui leur sont propres et qui, par ce biais, en extrait le
maximum de puissance dramatique. Ainsi, tout le materiau (au sens de
Heiner Muller) mobilise dans la mise en scene s'inscrit dans une
conjugaison de forces qui montent, puis eclatent en un
evenement-catharsis, de grande intensite esthetique et politique (Senra
y Garcia dos Santos, 2012).


Cette exploration, entrelacant le mythe biblique et l'histoire contemporaine de la Colombie, nous a permis de deplier une nouvelle carte poetique, tracee avec de nouveaux materiaux,--autant documentaires que flctionnels--qui assume pleinement la dimension micro-politique de notre processus de creation. Apres Los Santos Inocentes, (2010) premier volet du triptyque << Anatomie de la violence en Colombie >>, le plurivers poietique de Mapa Teatro va continuer de se deployer dans deux volets suivants: Discurso de un hombre decente (2011-2012) et Los Incontados: un triptico (2014).
Los membres de Mapa Teatro mettent en pratique ce que Suely Rolnik
appelle une evaluation esthetico-clinique: avec la rigueur
d'artistes-chirurgiens ils auscultent les signes vitaux de notre vivre
au quotidien, ils diagnostiquent les symptomes d'un mal-etre qui nous
agite, ils nous inculquent des drogues a doses homeopathiques, ils
dissequent nos emotions, en operant dans le tissu vivant des memoires
individuelles et collectives en recherche de l'alien que nous portons a
l'interieur.

Ils compilent egalement des materiaux pour remplir des atlas entiers de
lieux communs sur la << violence en Colombie >>, que par la suite ils
biffent, recoupent, gribouillent pour les transformer en un collage
d'oo fleurissent des images inattendues et impensables de nous-memes et
du monde qui nous entoure. Si les surrealistes jouaient au << cadavre
exquis >>, ici ceux qui jouent sont des corps vivants sur la scene, mus
par les soubresauts qui secouent le corps social. Ce qu'il en resulte
ce sont quelques planches anatomiques en mouvement, tableaux vivants de
l'etat altere que nous habitons et qui nous habite (Castillo y Vignolo,
2015).


References

Baudrillard, J. (2004). Carnaval et cannibale. Paris, Francia: Editions de L'Herne.

Castillo, R., y Vignolo, P. (2015). Vestigios de fiesta. Errata#, I3(enero-junio), pp. 136-159.

Senra, S., y Garcia dos Santos, L. (2012). L'innocence des Saints. En Mapa Teatro: laboratorio de artistas. [handout]. Bogota, Colombia: Mapa Teatro.

Rolf Abderhalden Cortes

Universidad Nacional de Colombia, Bogota

abderhaldenrolf@gmail.com

Articulo de investigacion

Recibido: 5 de septiembre de 2018

Aceptado: 10 de octubre de 2018

(1) Jaguar (1957-1967), Moi, un noir (1957), La pyramide humaine (1959) sont consideres comme les premiers films de ce genre et Jean Rouch, l'ethnographe realisateur, le pere de l'<< ethnofiction >>. CF. Sjoberg Johannes, Ethnofiction and Beyond: The Legacy of Projective Improvisation in Ethnographic Filmmaking. Disponible sur: http://antoine.chech.free.fr/textes-colloque-JR/Sjoberg.pdf

(2) Les << forces violentes >> sont representees par les differents groupes qui font partie du conflit arme en Colombie (groupes paramilitaires et guerillas).

(3) << AUC >> n'est pas seulement l'abreviation des << area under curve >>, utilisee en pharmacocinetique, mais aussi le sigle d'une organisation paramilitaire d'autodefense qui a participe au conflit arme en Colombie. Depuis sa creation, dans les annees quatre-vingt-dix, les AUC est une des organisations criminelles qui a fait le plus de victimes dans le pays. Disponible sur : http://es.wikipedia.org/wiki/Autodefensas_Unidas_de_Colombia

(4) La particularite de cette fete reside dans le fait que les hommes de ce village s'habillent en femmes, portent des masques de blancs, et sortent dans la rue pour fouetter tous les noirs qui ne portent pas le masque. Il y a donc une transgression sexuelle, politique et ethnique. Les protagonistes de ce rituel change en effet de sexe, de role et de couleur de peau.

(5) Le texte ici reproduit est la transcription fidele de notre journal de bord.

Como citar este articulo: Abderhalden Cortes, Rolf (2019). Los Santos Inocentes, << Les Saints Innocents >> (2010). Les temoins en scene. Estudios Artisticos: revista de investigacion creadora, 5(6) pp. 20-29. DOI: https://doi.org/10.14483/25009311.14097
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Title Annotation:Seccion central
Author:Abderhalden Cortes, Rolf
Publication:Estudios Artisticos
Date:Jan 1, 2019
Words:4543
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