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Lon Chaney.

The Blackbird

(Tod Browning, 1926)

Il y a peu de motifs veritablement fantastiques ou extraordinaires dans The Blackbird, melodrame pourtant brumeux de Tod Browning plongeant dans les bas-fonds de Londres, qui raconte la vengeance amoureuse de Dan Tate--<< the Blackbird >> -, le caid de Limehouse incarne par Lon Chaney. Du cote du celebre acteur dont le spectateur attend un mechant absolu au prix d'un nouveau tour de force physique, on ne rencontre pas de maquillage ou de masque spectaculaire comme ceux de Phantom of the Opera ou de He Who Gets Slapped (Dan Tate va jusqu'a rabrouer une jeune fille trop fardee -get that paint off your face II), ni d'appareil suppliciant le corps comme le carcan du cul-de-jatte de 772e Penalty, la bosse de 772e Hunchback of Notre-Dame, le harnais de 772e Unknown2. Le theme du personnage double, central dans l'intrigue criminelle du film mais egalement dans les nombreux roles de Chaney, se contente ici d'un simple echange de costumes et d'une contorsion dans une chambre secrete pour qu'entre en scene soit Dan Tate soit The Bishop--son soi-disant frere, faux eveque et faux infirme.

Les motifs chers a Tod Browning sont quant a eux moins obsedants ou appuyes que dans ses autres films. Dan Tate agit seul alors que les escrocs sont en bande dans Outside the Law, White Tiger, The Unholy Three, The Mystic, tandis que la question de l'amour apparait plus centrale, melee certes a celle du crime, mais comme deliee d'une cupidite devenue passagere (les bijoux voles) alors qu'elle est souvent dans sa filmographie un fil conducteur de l'action. Le monde habituel du theatre, du music-hall, se limite pour sa part au cabaret de Limehouse et quelques numeros, et l'espace truque de chausse-trappes, de coulisses, de pieces secretes qui le caracterise est ici restreint a la cache de Dan Tate au coeur de la mission de Bishop.

Cette economie de moyens a pour effet de reporter la tension dramatique sur cette double identite du personnage et son habilete a berner son entourage par son jeu meme (on se prend ainsi a guetter sur le visage de Bishop l'affleurement du machiavelisme de Dan Tate), de meme que le talent de la star Lon Chaney se trouve comme libere par l'absence d'artifice. << L'homme aux mille visages >> n'a ainsi que la ressource de ses propres traits et de ses regards, la maitrise de la torsion de ses mains et de son corps, pour animer le mimodrame complexe qui fait la singularite de 772e Blackbird. Une epure en quelque sorte de la reinvention perpetuelle du villain par la star, oo plus que jamais le corps de l'acteur mis en spectacle, depuis son triomphe jusqu'a sa chute, fournit au film sa veritable intrigue.

Un oiseau joueur

Il faut souligner (car cela change l'approche du film) que le surnom de << Blackbird >> est bien celui de Dan Tate et non celui de Bishop ; et que la traduction du titre et de ce surnom, a la fois par les sous-titres francais et la critique cinematographique, est abusive : blackbird (en un mot) signifie merle et non oiseau noir (qui s'ecrit en deux mots : black bird). La metaphore est donc celle de l'oiseau ruse, agile, bavard, insaisissable, plutot que celle d'un sombre volatile fantastique3. L'idee du jeu, de la duplicite, l'emporte sur le registre de la menace.

Les deux personnages et leur espace respectif sont donnes au depart comme distincts : a la suite d'une breve sequence presentant Dan Tate << the Blackbird >> dans son repaire apres un vol, un carton annonce son frere, au sein de sa mission, comme son exact oppose. Or la premiere apparition de Bishop est celle de sa silhouette filmee en plan large, avant meme que le personnage de << l'eveque >> se precise : en soutane noire, recroqueville sur des bequilles, jaugeant l'assistance du haut de l'escalier qui conduit a sa loge, Lon Chaney ressemble a un echassier un peu ridicule sur son perchoir, un drole d'oiseau dont on voudrait rire si cette disgrace n'etait celle du Bien incarne. Car Bishop vient rapidement mettre fin a une querelle d'ivrognes, descend les marches pour professer sa foi en l'Homme (<< We're brothers all ... >> (4)), tandis qu'une femme et son bebe (lequel touche le visage de << l'eveque >>) parachevent la scene en emouvant cliche de la Nativite.

La police surgit a ce moment a la recherche de Dan Tate, que Bishop disculpe aussitot. La supercherie peut alors etre devoilee au spectateur seul avant que le caid sorte au grand jour : Tod Browning nous fait passer du cote des coulisses pour montrer Bishop simulant une dispute avec son frere tout en enfilant les habits de Tate. Des les premieres sequences de 772e Blackbird donc, l'acteur alternera ces deux registres distincts a l'ecran mais que le recit emboite l'un dans l'autre : il incarne Dan Tate le bandit naturel de l'histoire, donne comme la verite du personnage, lequel est acteur a son tour de Bishop, enveloppe ultime de son genie du jeu, porteur d'une fiction que le spectateur suivra au plus pres de l'ambivalence de ses gestes et de ses traits.

Bishop

Bishop autrement dit ne cesse jamais d'etre habite par Dan Tate : une dualite avec laquelle il est a l'aise face a la police, mais qui lui est en revanche plus difficile de contenir au gre des peripeties sentimentales qui tournent a son desavantage. Lon Chaney doit adopter pour cela un jeu d'acteur chaque fois plus ardu. Quand Bertie et Fifi s'embrassent devant Bishop malgre sa tentative perfide de saper leur couple, le visage de << l'eveque >> se couvre ainsi spontanement de haine tant qu'ils ne le regardent pas, pour revenir une fois le baiser termine au sourire mielleux qui fait sa marque. C'est la une versatilite des expressions qui est classique chez l'acteur, mais qui doit ceder plus tard a la simultaneite, sur un meme visage et un meme corps, des deux personnages antagonistes : lorsque Fifi apprend a Bishop qu'elle cache Bertie chez elle, ce sont a la fois le masque de << l'eveque >> fige dans sa bonhomie et le mouvement de surprise contenue de << Blackbird >> que reunit Lon Chaney. Sa main crochue souligne l'ironie de la situation : deformee par une infirmite de facade, la voila qui sursaute puis se crispe davantage, lentement, sous l'effet bien reel d'une nouvelle manigance.

Mais l'art de l'acteurpasse aussi par une trouvaille de pantomime qui transcende le villain : la contorsion extraordinaire qui, en veritable clou du film, sous nos yeux et a deux reprises, fait surgir son corps siderant. C'est un passage d'un etat a l'autre d'autant plus etonnant qu'il se fait d'un coup, sans etape intermediaire, sans le suspense d'une transition classique a la facon d'un Jekyll et Hyde. Dans cette distance a la tradition fantastique et a ses creatures, la violence soudaine faite au corps et a ses membres va au-dela d'une imitation de l'infirmite : elle plonge d'un coup le personnage dans la souffrance et la gene corporelle. La crispation generale qui s'empare de lui a quelque chose de grotesque et d'effrayant a la fois, evoquant par exemple un morceau de metal que l'on retournerait en sa forme contraire, ou bien le chien d'un fusil que l'on armerait et qui resterait en tension. Bishop peut alors apparaitre sur des bequilles, bossu, la tete figee par un torticolis, une jambe pliee et relevee a l'extreme, le bras tordu, une main crispee comme la serre d'un aigle : c'est un corps reellement mais provisoirement traumatise que son proprietaire donne en spectacle, suscitant horreur et compassion, dont la douleur authentique porte en elle l'issue fatale.

Erotisme de mauvais gout

Dans le contexte criminel de Limehouse cependant, a lieu avec un contraste saisissant une parenthese baroque qui eloigne brievement la trame policiere au profit du registre fantastique. Son souvenir plane sur le film comme son unique element veritablement bizarre, semblable a un moment de flottement angoissant des choses qui reste dans le drame. Il s'agit, pendant la sequence du cabaret, du numero burlesque que donne Fifi Lorraine. C'est un numero qui amuse et captive Tate et son rival Bertie, mais qui compose par sa loufoquerie une saynete comique aux breves allures de cauchemar. Dans un theatre miniature installe sur scene et peuple de petites figurines de spectateurs, la tete de Fifi apparait affublee d'un mince corps de poupee dont elle manipule les bras et les jambes pour lui donner vie. L'etrange personnage ainsi realise esquisse quelques pas de danse, s'assoit sur les genoux d'une marionnette de seducteur, joue ainsi une bluette oo la disproportion apparait drole et charmante : le public est ravi par l'illusion. C'est alors qu'un gag scabreux intervient. Un spectateur-marionnette etire son cou demesurement jusqu'au milieu du decor pour voir Fifi de plus pres. Coup de pied de la femme-poupee : le long cou se retracte et la tete du malpoli revient tres vite sur ses epaules ; rires de la salle. On peut voir bien sur dans cette saynete une allusion grincante a la concurrence amoureuse entre Tate et Bertie pour conquerir Fifi : elle est une proie que se disputent les pretendants, dont le desir oscille entre le fantasme de la reduction du corps et celui de sa decapitation. Mais l'horreur de la difformite, de l'organique en exces s'ajoute a la parodie et en tord le motif de la fiancee-poupee. Le cou etire, vision nauseeuse du cartonpate transforme en chair, produit un monstre qui tient a la fois du phallus et du ver, qui deborde le registre du grotesque par la gene d'un gag de mauvais gout. C'est sous ce signe enigmatique de la repugnance que le charme de Fifi, et le glamour de Renee Adoree font leur apparition dans The Blackbird : une mise en scene de l'etrange qui ne se renouvellera pas, vite cloturee par l'artiste qui sort de son mini theatre pour saluer le public en costume de scene.

L'acteur et sa demesure

Le bric-a-brac fantastique du numero de Fifi, ses idees saugrenues, ses associations libres, son recours au decoupage, au collage, au montage ; mais aussi bien l'atmosphere enfumee du cabaret, son public retors, ses clients ivres et ses voleurs aux aguets renvoient au fond a la demesure du personnage de Dan Tate, en meme temps qu'a la dimension passionnelle de Lon Chaney. Une jubilation, un plaisir commun naissent des les premieres sequences, maintenus jusqu'a la mort (<< I'm fooling them ! >> (5)), qui debordent la figure du Mal, apportent un supplement d'ame a son talent de falsificateur. La oo Bertie revendique d'etre un escroc froid qui utilise son cerveau, Tate devoile des subterfuges aux allures de manifeste du jeu d'acteur. Ainsi pour faire croire fermement a l'existence de son frere ne se contente-t-il pas d'une dispute a l'abri des regards avec un Bishop imaginaire--des eclats de voix, puis cette astuce de saisir, en sortant de la piece, une casquette qui lui serait tendue. Il faut encore que l'improvisation de Tate devant la population et la police possede une flamboyance qui captive l'auditoire, que son outrance culmine dans le geste d'arracher violemment le couvre-chef, que celle-ci soit portee par la rage de l'acteur mais aussi son ivresse de rendre Bishop plus reel que s'il etait visible. Dans cette mesure, on peut dire que l'amour echappe d'autant plus tragiquement a << Blackbird >> que ce dernier, anime de la meme sincerite absolue, aborde Fifi en tant qu'egale artistique. Tout semble ainsi deja joue lorsque Tate, enthousiasme par son spectacle, se manifeste bruyamment en applaudissant a tout rompre au point de rendre hesitante la comedienne a son egard. Spectateur en exception de tous les autres, sa ferveur amoureuse lui fait reconnaitre en Fifi le prolongement de son univers de trucages, de coulisses, de chausse-trappes : il est au fond logique qu'a l'oppose des fleurs que l'on offre a une jeune fille, et bien que pretextant vouloir la proteger, il lui fasse alors don d'un pistolet en symbole d'une toute-puissance qu'il voudrait partager !

Un enfermement progressif

Le desir de vengeance de Tate nait donc quand Fifi, cruellement aveugle au monde qui s'ouvre a elle, quitte le cabaret aux bras de Bertie. Et bientot, comme un effet des manigances de Tate qui echouent les unes apres les autres avec une implacable regularite, le personnage dedouble suitle processus d'unenfermementprogressif de Dan Tate dans le corps de Bishop. C'est un lent tournant de la fiction oo Lon Chaney reussit a souligner toute l'ironie d'un piege se refermant sur lui-meme et son personnage : alors que le visage de Tate etait autrefois totalement libre--a l'image de son aisance corporelle -, le voila a chaque mauvaise nouvelle contraint de reprimer sa fureur pour afficher devant l'amour de Fifi et Bertie un sourire de plus en plus intenable. L'art de Lon Chaney, pris dans cette animation toujours plus contradictoire du regard et des traits, cristallise finalement le personnage de tragedie au moment oo celui-ci sent la mort approcher. Fou de douleur suite a la chute qui lui a reellement brise les os, sous les yeux horrifies de Polly qui comprend que les deux freres ne font qu'un, Tate costume en Bishop realise qu'il n'est plus un corps d'acteur qui peut echapper encore a la police. Car s'il est examine vivant et soigne, on decouvrira que ce corps n'a jamais ete celui d'un estropie : seule la mort qui vient va permettre a Polly, en refusant le medecin, de conserver le secret de << Blackbird >>, pretendument enfui par la fenetre. C'est alors que le regard de Lon Chaney, depassant les souffrances interminables du blesse, nous touche de ce sentiment d'effroi et de vertige qui accompagne la prise de conscience du croisement des personnages : voila << Blackbird >> devenu Bishop, sa creature, fiction finissant dans l'incarnation d'un corps inerte, mais aime de Polly et salue par les misereux ; pendant que Dan Tate, corps fascinant et exuberant de Chaney, echappe de Limehouse et poursuivi a jamais par la police, perpetue encore ses forfaits dans l'imaginaire du spectateur.

(1) << Ote cette peinture de ta figure ! >>

(2) The Penalty (Satan) : Wallace Worsley, 1920 ; The Hunchback of Notre-Dame (Le bossu de Notre-Dame) : Wallace Worsley, 1923 ; He Who Gets Slapped (Larmes de clown) : Victor Sjostrom,1924 ; The Phantom of the Opera : Rupert Julian, 1925 ; The Unknown(L'inconnu) : Tod Browning, 1927.

(3) Le titre du projet etait a l'origine : The Mocking Bird (<< l'oiseau moqueur >>).

(4) << Nous sommes tous freres >>

(5) << Je les dupe bien ! >>
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Author:Favre, Frederic
Publication:L'Art du Cinema
Date:Mar 22, 2012
Words:2539
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