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Litterature proletarienne en Belgique francophone depuis 1900.

LA LITTERATURE proletarienne est un objet d'etude malaise, esthetiquement suspect, frappe par le malheur d'etre ne sous le signe de l'ideologie. L'historien litteraire ne s'en preoccupe guere, sinon pour le disqualifier davantage en le rangeant parmi la litterature a these. Pour cette raison, la litterature proletarienne n'a ete etudiee que de facon marginale et, sauf exceptions notables (dont l'Histoire de la litterature proletarienne de France de Michel Ragon, parue en 1953 et reeditee en 1986 chez Albin Michel), a travers ses figures les plus connues, notamment celle d'Henri Poulaille. Cette lacune est d'autant plus regrettable que l'emergence et le succes meme ephemere de ce courant sont au coeur des debats les plus urgents dans l'Europe des annees 1930, de l'U.R.S.S. a la France en passant par l'Allemagne et les petits pays avoisinants.

Parmi ceux-ci, il en est un qui joue un role privilegie dans la constitution d'un imaginaire ouvrier francophone: la Belgique. Ce n'est pas un hasard si c'est de la justement que nous parvient aujourd'hui une etude remarquable qui, a travers plusieurs analyses circonstanciees d'auteurs specifiquement belges, fournit bien davantage qu'une simple synthese regionale du mouvement que l'on range habituellement sous le label proletarien. L'auteur, Paul Aron, l'un des historiens de la litterature belge les plus qualifies actuellement, brosse un tableau a la fois historique et sociologique de la litterature proletarienne belge et permet de comprendre l'ampleur de ce phenomene, en particulier durant les annees 1930. Pourquoi la Belgique produit-elle tant d'ecrivains de cette mouvance? A cela plusieurs raisons, explique Aron, dont la moindre n'est pas la pregnance en litterature d'un naturalisme quelque peu different de celui de Zola et qu'on qualifierait volontiers de naturalisme belge, allant de Camille Lemonnier a Neel Doff, qui fut aussi une correspondante reguliere d'Henri Poulaille.

Mais la participation massive de la Belgique a l'avenement et a l'essor d'une litterature proletarienne tient aussi a des facteurs socio-historiques. La structure fortement industrialisee du pays a favorise la montee d'un mouvement socialiste, des la fin du XIXe siecle, qui a fait une place importante aux ecrivains, en particulier a ceux qui etaient issus de la classe ouvriere. Apres les grands bourgeois que furent par exemple Verhaeren ou Maeterlinck, c'est vers des auteurs aux origines plus modestes que se tourne le Parti Ouvrier belge au tournant du siecle. Durant les annees vingt, la problematique se deplace davantage vers la gauche, representee cette fois par le Parti communiste belge, dont l'organe (Le Drapeau rouge) s'ouvre des 1926 a litterature expressement proletarienne. Augustin Habaru, responsable de la page culturelle de ce journal et correspondant au meme moment de L'Humanite, anime des rencontres a Bruxelles d'ou surgiront, a breve echeance, les premieres manifestations d'un mouvement collectif. Non seulement rassemble-t-il des auteurs belges jusque-la isoles sur la scene litteraire et politique, mais, fort de ses accointances avec Poulaille et surtout Barbusse (qui invite Habaru a diriger Monde en 1928), il devient bientot l'indispensable relais pour ses amis belges qui souhaitent elargir leur sphere d'action vers Paris.

En 1929, Francis Andre, Albert Ayguesparse et Pierre Hubermont font paraitre le <<Manifeste de l'equipe belge des ecrivains proletariens de langue francaise>> a la fois dans Tentatives, fondee un an plus tot a Bruxelles, et dans Monde. Au lendemain de leur exclusion du PCB lors du congres historique d'Anvers (1928), ces jeunes auteurs alors inconnus situent desormais leur action commune en dehors de la sphere strictement politique et a l'interieur du champ litteraire, le belge et le francais. Grace a Habaru en grande partie, ils peuvent compter sur l'appui d'ecrivains francais de renom et se menagent a Paris un espace exigu certes, mais qui leur permettra d'y publier leurs oeuvres et de collaborer a des revues influentes. D'un reseau a l'autre, les Belges ont l'avantage de l'<<outsider,>> car, n'ayant pas a choisir leur camp, ils beneficient de l'appui de personnalites qui ne s'entendaient guere entre elles. C'est d'ailleurs ce qui permettra a un nombre d'entre eux de se reconnaitre dans l'irenisme de l'<<ecole populiste,>> mouvement qui se souciait peu de l'origine de classe et integrait dans ses rangs tout ecrivain manifestant <<l'amour du peuple,>> pour peu qu'il temoigne a sa maniere une <<juste>> comprehension a l'egard des realites quotidiennes du peuple. On les retrouve donc un peu partout, au sein du Groupe des ecrivains proletariens (1932) associe encore a Barbusse et a Monde, mais aussi aux cotes de Poulaille, qui leur ouvre les pages de ses ephemeres revues.

Qu'y a-t-il vraiment de commun chez ces ecrivains proletariens? Tous ne sont pas des ouvriers, loin s'en faut. C'est d'ailleurs la une des multiples causes de friction au sein meme de ce mouvement heterogene, jusqu'a ce que l'antifascisme rassemble les intellectuels de toutes origines. Tous ne partagent pas, du reste, les memes convictions ideologiques, comme le montrent leurs trajectoires fortement divergentes au moment ou la guerre force chacun a prendre ouvertement position. Pour un Habaru, tue par la Gestapo en 1944, il y eut bien un Charles Nisolle, partisan nazi execute en 1947, et quelques Constant Malva, collaborateur repenti. Il est difficile, a cet egard, de porter un jugement general sur les ecrivains proletariens concernes par ces derives, et l'on sait gre a Paul Aron de decrire cellesci sans chercher ni a les excuser ni a les verser au compte d'un requisitoire collectif. Seul constat general: la plupart de ces collaborateurs, faute d'appuis notoires, n'ont pas ete epargnes par la justice comme le seront certains intellectuels mieux introduits dans la societe d'avantguerre.

C'est sur un autre plan que Paul Aron suggere de rassembler finalement les ecrivains proletariens: celui de la litterature. Bien qu'ils aient tous un style et un univers thematique differents, leur emergence entraine une nouvelle tension au sein du champ litteraire de l'entre-deux-guerres. Le politique, loin d'absorber le litteraire, le contraint a se redefinir. Ni Zola ni Jdanov ne semblent dire tous plus ou moins, cherchant desesperement leur place entre un naturalisme juge trop litteraire et un militantisme trop aride. Leur ecriture <<vraie>> renonce aux seductions du style, mais non a la litterature; elle tient du temoignage, non du document, de la fiction autobiographique, non du journalisme. nalisme. Ou la classer? Pour le savoir, il faudrait sans doute accepter l'invitation de Paul Aron et (re)lire ces textes qui, vieux d'un demi-siecle a peine, semblent venir d'un autre age. Leur echec releve directement de ce que Walter Benjamin appelait l'>>histoire des vaincus.<<
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Publication:Labour/Le Travail
Article Type:Book Review
Date:Mar 22, 1996
Words:1063
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