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Limites de l'identite sexuelle.

LES LIMITES DE L'IDENTITE SEXUELLE

Sous la direction de Diane Lamoureux

Montreal: Les editions du remue-menage, 1998, 197 p.

Compte rendu par Maroussia Hajdukowski-Ahmed

Departement de francais et des etudes sur la femme Centre de recherches sur la promotion de la sante des femmes Universite McMaster Hamilton (Ont)

Disons-le d'emblee, j'ai eu grand plaisir a lire cet ensemble coherent d'articles intelligents, bien informes, de publication opportune et attendue, le sujet etant debattu dans la critique anglophone nord-americaine depuis pres d'une decennie.(1) Cette collection consiste en une selection d'articles provenant de communications donnees a un colloque de l'ACFAS tenu a l'universite Laval en 1998, et compiles par Diane Lamoureux. Le recueil articule clairement un questionnement feministe tres actuel selon une approche feministe interdisciplinaire, sans sacrifier la complexite du probleme, ni la precision du langage. La page couverture du livre nous donne deja un apercu visuel du brouillage identitaire sexuel dont il sera question: une photographie en noir et blanc d'une tete vue de dos, a l'identite sexuelle indecidable. Cependant, l'individu represente est visiblement blanc et occidental ...

Dans son article strategiquement situe au milieu du recueil, Diane Lamoureux enonce la problematique centrale, qui decoule de la mutation qu'a connue le feminisme depuis ces deux dernieres decennies, dans le sens d'une mise en question par les theories feministes lesbiennes, post- coloniales, noires, autochtones et metisses du feminisme monologique blanc, occidental et heterosexuel. Le feminisme ne pouvait echapper a la question identitaire ethno-culturelle et sexuelle, mais il semble qu'actuellement en Amerique du Nord, l'identite sexuelle ait acquis une importance grandissante, voire demesuree pour certaines. Cette identite a connu a son tour un processus de diffraction continue pour inclure l'identite lesbienne, bisexuelle, transsexuelle et transgenree, dont rend compte la theorie cher qui en constitue la frontiere actuelle. C'est par rapport a ce nouvel avatar de l'identitaire que se positionnent les articles du recueil qui reconnaissent a la fois la contribution et les limites de la theorie queer. D'ou les questions qui preoccupent les feministes comme Diane Lamoureux (auxquelles se joignent ici des theoriciens du mouvement gay), inquietes de voir compromis le feminisme comme mouvement ou projet socio-politique: le feminisme est-il en train de se deliter dans la proliferation identitaire? La scissiparite identitaire et la theorie queer ont-elles pour effet de rendre impossible l'action feministe (ou gay) comme mouvement social? Traduit-elle une multiplication ou une division, une dehiscence ou un etiolement? Y-at-il encore un sujet possible du feminisme? Liberte (individuelle) et liberation (collective, communautaire) sont-ils compatibles et reconciliables? Rappelons que le terme queer qui signifie litteralement bizarre en anglais, a connu un glissement de sens: il a connote l'homosexualite, puis la bisexualite, et il signifie actuellement la fluidite et le multiple identitaires sexuels. Ce glissement s'est effectue dans le sens d'une deconstruction de l'heteronormativite (ou heterosexualite comme norme socialement construite) et de toute identite sexuelle fixe, y compris de l'identite homosexuelle, percue comme etant encore emprisonnee dans la bipartition heteronormative. Durant ces dix dernieres annees, la theorie queer et les etudes queer ont connu une certaine legitimation et une expansion enviable dans le milieu universitaire nord-americain, comme en temoigne ce recueil que clot une bibliographie solide et utile.

Les articles sont ordonnes selon une cohesion discursive allant du feminisme deconstructeur du monolithisme identitaire, vers un feminisme polyphonique redefini et redynamise. Chaque article pose un jalon de l'itineraire critique du livre. Le premier, ecrit par l'anthropologue mexicaniste Marie Josee Nadal, decrit le brouillage, la mise en cause et la recomposition des roles masculin-feminin qu'a provoque le travail des femmes du Yucatan dans les cooperatives feminines de production creees par l'etat pour assurer la survie economique des familles.(2) Quant a Carmen Gill, elle voit dans le celibat volontaire feminin une autre manifestation de la deconstruction de l'identite sexuelle a l'interieur du cadre familial et conjugal heterosexuel. L'experience du celibat volontaire met a jour la multiplicite des choix identitaires sexuels, des choix d'espaces residentiels ou politiques des femmes. D'ontologisee qu'elle a longtemps ete, l'identite de la femme se voit de plus en plus liee a la notion de performativite, en ce qu'elle se construit a travers l'action. Nous avancons ainsi vers la notion de sujet nomade definie par Rosi Braidotti, a savoir une entite en mouvement et a plusieurs facettes.(3) Colette St- Hilaire, dans son tres riche article, nous offre un regard sociologique sur l'eclatement de la categorie sexe (p. 57) perceptible au niveau de la culture populaire (ex: le cinema) qui le mediatise. Elle demontre de facon convaincante le devenir- queer de notre culture elle-meme (p. 74), percu comme le signe d'une mutation du dispositif heteronormatif -- dans l'acception foucaldienne du terme -- et de sa fonction regulatrice. Soustrait a la sexualite heteronormative, au sexe et au genre, le corps est maintenant libre d'entrer dans le domaine du performatif selon une sexualite polymorphe. En accord avec Donna Harraway (1991, 1997), Colette St-Hilaire percoit dans cette insistance sur la performativite du corps un lien avec la biotechnologie, secteur de l'economie capitaliste en plein developpement consacre a la modification des corps et a leur gestion. Ainsi, la mutation du dispositif de la difference sexuelle s'articule sur des interets financiers, posant un probleme ethique aux feministes, par exemple dans le domaine des technologies de reproduction.

L'article de Diane Lamoureux est le produit d'une longue reflexion feministe (elle a edite Fragments et collages, un autre recueil feministe, en 1986) qu'elle poursuit dans une perspective historico-politique, et qui ne cesse de s'approfondir et de s'enrichir par une constante ouverture dialoguee aux pensees feministes americaines et francaises. Elle pose la question fondamentale que celles qui ont suivi le meme parcours se posent aujourd'hui: le feminisme comme mouvement est-il en train de se deliter dans les questionnements et la proliferation identitaire? L'action collective est-elle encore possible? Diane Lamoureux constate par ailleurs une separation entre le feminisme universitaire qui elabore des theories de plus en plus complexes et sophistiquees et la praxis feministe relevant de certitudes plus anciennes et plus tranchees. Selon elle, seule une politique de coalitions peut operer une jonction entre la reconnaissance identitaire et la necessite du politique. Le sujet politique y devient un operateur qui existe et agit dans la configuration d'une experience particuliere (p. 98). Diane Lamoureux ne parle ni de multiplication ni de division du feminisme, mais elle cree un espace discursif de dialogue et d'alliances. Elle propose de remplacer la sororite par la solidarite, une solidarite qui integrerait les differences et leurs metissages. Ainsi peuvent cohabiter la liberation et la liberte, le politique et l'identitaire, la communaute et l'individu.

L'anthropologue Ross Higgins suit l'evolution de la pensee et des communautes gays au Quebec, surtout celles de Montreal. La communaute lesbienne, plus pauvre et moins libre de mouvement, se distingue de la communaute gay en ce qu'elle consomme moins et se manifeste plus dans le domaine culturel qu'economique . L'auteur appelle une reformulation theorique qui permette de tisser des liens entre communautes gays et lesbiennes en integrant les differences identitaires.

Experte en histoire sociale, Tania Navarro Swain analyse le rapport entre la pensee queer et le feminisme. Elle constate que l'heteronormativite demeure encore le point de reference dans la construction identitaire gaie, lesbienne, transsexuelle, bisexuelle, car la categorie du genre est elle-meme rattachee a l'heterosexualite, d'ou le terme d'heterogenre auquel l'auteure fait appel. La fluidite identitaire sexuelle dans les pratiques sociales est recente; elle est intimite non normalisee, creation continue et indecidable (p. 146). Elle est devenue simulacre errant, faisant s'evanouir le sujet politique. Le titre prend ici toute sa signification.

Paul-Andre Perron constate que la theorie queer, en minant le discours heteronormatif, mine du meme coup tout discours contraire. Dans une perspective historico-philosophique, en se referant a la querelle medievale entre le realisme et le nominalisme, il conclut que la theorie queer confond l'action et l'analyse, l'acte de prise de parole et le discours lui-meme. Selon lui, la theorie queer concoit encore l'identite comme preexistante a l'acte dans lequel elle se devoilerait, eludant ainsi la dimension interactive de la formation identitaire.

Robert Swarzwald, a travers une lecture critique du livre de Lauren Berlant sur sexualite et citoyennete (1997) note que le concept queer a pour effet salutaire de deconstruire toute identite normative au sein des communautes noires ou asiatiques americaines, prevenant ainsi le stereotype racial ou culturel. Le phenomene queer aux USA peut etre percu a la limite comme emblematique d'une Amerique a l'ere du capitalisme avance et dont il serait un epiphenomene. Cette nation queer s'inscrit dans une ideologie consommatriste de la globalisation, se lance dans une jouissance inifinie de la depense depourvue de regard critique, et constitue une privatisation de l'identite sexuelle qui neutralise le politique. La nation americaine est donc queer sans le savoir. Mais ironiquement, les queers non masculins et non blancs ont cree le fanzine queer, retribalisant ainsi ce qui resistait a toute identification.

Les limites de l'identite sexuelle noue une solidarite entre la pensee feministe et la pensee gay face a la theorie queer percue comme vivifiante et problematique a la fois. Il ajoute la dimension de l'identite sexuelle dans le debat plus grand sur la question identitaire qui anime le Quebec, recemment rearticulee au regard de la politique du Quebec, des nouvelles cultures qui y sont representees et au regard de la globalisation. Ce n'est donc pas un hasard si le titre choisi pour son livre par Diane Lamoureux appelle un dialogue avec Les frontieres de l'identite. Modernite et post-modernisme au Quebec.(4) Creuset ou croisement -vu sa situation geopolitique et linguistiquele Quebec occupe une place privilegiee comme espace de rencontre, de traduction et de pollinaison.

Les limites de l'identite sexuelle est un livre lucide dont une qualite essentielle est d'etre un livre-passerelle, un livre ouvert sur le dialogue entre les feministes europeennes et nord-americaines, entre les etudes feministes, les etudes gaies, et les etudes queer. Des passerelles y sont jetees, demontees et reconstruites entre le je et le nous, l'identitaire et le politique, entre la post-modernite et la modernite. Ce debat lance la pensee feministe sur la voie d'une democratie pluraliste fondee sur la reconnaissance identitaire.

C'est cependant un livre tres localise en Amerique du Nord, qui fait passer l'identite avant la survie economique, avant le racisme ou le colonialisme et qui les estompe, mais il en est conscient comme en temoigne sa structure, son regard critique et ses mises en garde. Un recueil qui, en s'interrogeant sur les limites de l'identite sexuelle, interpelle aussi les limites de l'academisme theorique au regard de la praxis et du politique. Un livre attentif a l'inconnu qui frappe a sa porte selon la formule de Deleuze, qui l'invite et le questionne, sans l'infeoder et sans s'y infeeoder. Si, selon Michel de Certeau Le futur entre dans le present sous forme d'alterites,(5) ces alterites (ou plutot ces differences) stimulent la pensee, operent des remises en question salutaires. Une telle ouverture du feminisme, l'enrichit, le renouvelle, le dynamise et fait de lui un interlocuteur privilegie dans les debats critiques contemporains.

Notes

1. C'est en 1990 que Judith Butler a publie Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity (London et New York: Routledge). Sa theorie a evolue dans le sens d' une theorie et d'une politique performative du genre, liant identite, langage, action, ethique et politique. Voir Excitable Speech (London et New-York: Routledge, 1997).

2. Son travail fait echo, avec les memes constatations, aux travaux recenses par Huguette Dagenais et Denise Piche dans leur recueil Femmes, feminisme et developpement/ Women, Feminism and Development (Montreal: McGill/ Queen's University Press, 1994).

3. Un hommage intertextuel est lance a Francoise Collin, editrice principale des Cahiers du Grif, helas fermes, et dont la pensee feministe, plus actuelle que jamais, a toujours su rester lucide, complexe et autonome, resistant a toutes les formes de reduction et d'universalisation de la pensee et de l'experience des femmes. Rappelons ses textes tels que Il n'y a pas de cogito femme, La meme et les differences, Un heritage sans testament.

4. Mikhael Elbaz, Andree Fortin et Guy Laforest, Les frontieres de l'identite. Modernite et post-modernisme au Quebec (Quebec: Les Presses de l'Universite Laval, 1996 et Paris: Les Editions de l'Harmattan, 1996). Diane Lamoureux y a aussi contribue un article intitule Feminins singuliers et feminins pluriels, p.170-187. Sur la question identitaire au Quebec, voir aussi et entre autre, les textes de Charles Taylor, Micheline de Seve, Jocelyn Letourneau, Regine Robin, Daniel Salee, Sherry Simon, Simon Harel. La question identitaire est decidement au centre de la reflexion critique des feministes quebecoises, en particulier de Diane Lamoureux et Micheline de Seve, puisque avec Chantal Maille, elles viennent de publier un nouvel recueil au titre explicite: Malaises indentitaires. Echanges feministes autour d'un Quebec incertain (Montreal, Les editions du remue-menage, 1999). Katherine Roberts, Sherry Simon, Marie-Blanche Tahon et Anne-Marie Fortier on contribue des essais. Ce nouveau recueil apporte une lecture complementaire importante dans le cadre de la reflexion identitaire au Quebec et au-dela.

5. Michel de Certeau, Culture in the Plural, sous la direction de Luce Giard, introduction par Luce Giard, traduction et postface par Tom Conley (Minneapolis: University of Minnesota Press, 1997), p. 13. Traduction de La culture au pluriel (Paris: Union Generale d'Editions, 1974; Paris: Editions du Seuil, 1994).
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Publication:Resources for Feminist Research
Article Type:Book Review
Date:Jan 1, 2000
Words:2183
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