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Les speculations historiques en psychanalyse : mystification ou clarification grammaticale?

The Historical Speculations in Psychoanalysis: Mystification or Grammatical Clarification?

Le grief majeur adresse par Wittgenstein a la psychanalyse est bien connu. Quoique Freud pretende offrir une explication rigoureuse et scientifique de phenomenes mentaux (angoisse, reve, lapsus, nevrose, etc.), la psychanalyse represente un tissu de speculations mythologiques qui nous incitent a jeter un regard different sur notre propre vie psychique. (1)

Dans une allusion pleine d'ironie a la pretention qui traverse toute l'oeuvre de Freud selon laquelle la psychanalyse est en mesure d'expliquer la formation des recits mythologiques, Wittgenstein remarque que les explications mises de l'avant par la psychanalyse sont tout aussi mythologiques que les phenomenes qu'elle pretend analyser. (2) Dans ce contexte, Wittgenstein compare meme les principes qui gouvernent les speculations genetiques de Freud a propos de l'origine des nevroses a une sorte de totem. (3) Alors que Freud considere que la grande realisation de Totem et tabou (1914) est d'avoir montre que sa theorie des nevroses represente une elucidation des mecanismes psychologiques qui sont a l'origine des religions totemiques, (4) Wittgenstein croit au contraire que la psychanalyse mobilise un type d'explication qui correspond a celui que l on retrouve dans la pensee mythique.

Bien qu'il estime que le mythe psychanalytique soit globalement nefaste et doive etre combattu, Wittgenstein accorde une relative legitimite a la methode d'interpretation des reves et au concept d'inconscient mis de l avant par Freud. Puisque le langage est essentiellement un artefact humain, rien ne nous empeche d'introduire un nouveau jeu de langage qui consisterait a exprimer nos etats mentaux inconscients. (5) Comme le note Jacques Bouveresse en se distanciant legerement de Wittgenstein, lorsque le dentiste m anesthesie avant d'arracher mes dents de sagesse, on peut sans difficulte imaginer un jeu de langage ou je parlerais de mes douleurs inconscientes. (6) De meme, rien ne m empeche de jouer a un jeu qui consisterait a raconter mes reves en les considerant comme etant la realisation d'un certain desir. (7) En clair, certaines intuitions de Freud sont justes dans la mesure ou on peut les considerer comme des jeux de langage. Wittgenstein est donc pret a conserver quelques elements de la pensee de Freud en en faisant des << manieres de parler >>, c'est-a-dire de simples dispositifs de la grammaire de notre langage.

Cette manoeuvre d'absorption constitue probablement l'un des gestes les plus importants et les plus controverses de la lecture wittgensteinienne de la psychanalyse. L'operation est effectivement delicate parce que la methode de la grammaire philosophique s'oppose diametralement a la demarche psychanalytique (si, bien sur, on laisse de cote leur velleite therapeutique). Le projet meme d'une grammaire philosophique se met en place chez Wittgenstein a partir d'une mise entre parentheses de toutes considerations genetiques et historiques. (8) Au contraire, la psychanalyse part du principe que le comportement de l'individu tout comme la culture sont le produit d'une histoire, d'une genese.

L'ambiguite de la critique des Conversations sur Freud atteste d'une maniere exemplaire de cette difficulte. 1/ D'une part, Wittgenstein ecarte les explications << historiques >> developpees par Freud en les qualifiant d' << absurdes >>. (9) L'histoire personnelle du sujet et la fameuse << scene primitive >> n'expliquent rien et correspondent sans contredit a ce qu'il y a de plus errone et de trompeur dans les analyses de Freud. Dans le meilleur des cas, il ne s'agit que d'hypotheses vagues qui ne peuvent etre controlees par aucune experience. (10) 2/ En depit de cette hostilite a l'egard des explications historiques, Wittgenstein a toutefois essaye de faire droit a la diachronie intrinseque de l'existence humaine que Freud tente d'epingler dans ses analyses. La strategie employee est essentiellement la meme que celle developpee par les Investigations philosophiques pour rendre compte de la grammaire de l'intentionnalite (Investigations philosophiques, [section] 638-644). Le locuteur est en mesure de s'attribuer des intentions par le biais de certaines aptitudes narratives. S'attribuer une intention, c'est, d'une certaine maniere, raconter une << histoire >> (Historie). Par exemple, pour illustrer le fait que j'avais l'intention d'ouvrir la porte de la classe, je peux raconter que je me suis leve pour aller ouvrir la porte lorsqu un membre de l auditoire s'est propose de le faire a ma place. De la meme maniere, il est possible d'interpreter un reve comme etant une << histoire >> qui << raconte >> quelque chose, en reliant le reve aux evenements de la journee precedente et a mes desirs refoules. (11) Freud n'a donc pas tort de croire que le discours que l'on tient sur notre vie mentale est lie a un certain usage narratif du langage. (12) Par contre, il se trompe lorsqu il considere que ces recits peuvent representer une quelconque explication causale de notre comportement. En fait, lorsque je raconte une histoire pour interpreter un reve ou pour m attribuer une intention, j'invite mon interlocuteur a considerer mon comportement sous un certain angle. La diachronie que la psychanalyse tente de conceptualiser peut etre absorbee par la grammaire philosophique en devenant un simple voir-comme qui serait lie a un usage narratif du langage.

Ce reformatage de la psychanalyse par Wittgenstein pose alors un probleme interessant et complique : quel est le rapport entre l'histoire positive (Geschichte) et le recit historique (Historie)? Comment comprendre l'articulation entre la realite historique et le recit qu' on en donne?

On doit aborder cette interrogation avec le plus grand soin puisqu elle peut facilement degenerer en monstruosite philosophique. S'il est vrai que localement la reference des expressions langagieres peut poser probleme, la question de savoir ce qui raccorde le langage au reel ne fait aucun sens. Pour Wittgenstein, le langage n'a pas a justifier sa pretention a se rapporter au reel. La portee referentielle du langage participe de son essence. Reste qu on est tout a fait en droit de s'attendre a trouver chez Wittgenstein une analyse de la grammaire du discours historiographique, c'est-a-dire une explicitation de la modalite selon laquelle le discours historiographique se rapporte au passe historique. Malheureusement, ce dernier ne s'est jamais veritablement aventure sur cette voie. (13)

S'il faut en croire Michel de Certeau, (14) l'un des grands merites de Freud est d'avoir developpe une reflexion a propos de la << grammaire >> du discours que nous tenons sur le passe. (15) Selon une tel principe de lecture, la reussite de L'homme Moise et la religion monotheiste est de deconstruire le mythe de Moise a partir d'un examen patient et minutieux du recit historiographique et des structures qui l'organisent. Si bien que cet ouvrage devient tres rapidement le theatre d'une analyse etonnante et stimulante de la nature du recit historiographique et de la prise que ce dernier peut avoir sur le reel. Je me propose ici de reconstruire la conception freudienne de l histoire et de voir ce qu'une demarche comme celle de Wittgenstein peut en retenir.

1. La psychanalyse a la recherche de la << verite historique >>

a) Historiographie et psychanalyse

La premisse de depart du texte de Freud est le constat que la religion et la quete de la verite s'averent parfois difficilement conciliables. Moise est-il un personnage historique (historische Personlichkeit) qui a veritablement existe ou bien une simple legende (eine Schopfung der Sage)? (16) Moise << appartient a des temps historiques si recules >> que l'on ne peut s empecher de poser cette question delicate. L'objectif de Freud est de parvenir a identifier la << verite>> (Stucke des wahren Sachverhalts) qui est contenue dans le mythe legendaire de Moise. (17) Le recit exprime donc bel et bien une verite historique mais celle-ci a ete mutilee et deformee par la tradition.

J aurai l'occasion de specifier la nature des << tendances puissantes >> (18) qui ont preside a cette deformation. Mais, avant d'aborder ce theme qui joue un role essentiel dans les analyses de Freud, il est important de noter que le recit biblique atteste et temoigne des deformations qu'il a fait subir a la verite historique. Comme le note Freud dans une formule dont lui seul a le secret : << Il en va de la deformation d'un texte comme d'un meurtre (Mord). Le difficile n'est pas de l'executer mais d'en eliminer les traces (Spuren). >> (19)

Le postulat qui guide les analyses de Freud est donc le suivant : le texte biblique lui-meme contient des indices, des traces, des pieces a conviction qui annoncent que le recit possede un vernis mythique et trompeur qui recouvre la realite historique. Et, tel un detective, Freud se propose de remonter jusqu a la verite historique en analysant avec methode et esprit critique les indices que le texte biblique nous offre bien malgre lui.

A ce stade, il doit deja etre clair que le propos de Freud n'est pas << historiographique >>. Il ne s'agit pas de reconstruire une suite d evenements historiques a partir de l'examen de differents documents. Ce qui distingue la demarche de Freud de toute historiographie, c'est le rapport que celle-ci entretient avec le texte. L'historiographe essaie d'etablir la verite du recit biblique en etudiant les autres archives disponibles. Cette demarche de verification ne correspond pas du tout a ce qui est tente dans L'homme Moise. Ce qui interesse le psychanalyste, c'est la deformation du texte qui s'affiche dans son immanence meme et qui trahit la verite historique que la tradition tente de cacher.

b) Deux exemples de la methode de Freud

Afin d' illustrer ce qui caracterise a la fois l'originalite et la specificite de la methode adoptee par Freud, je me propose de resumer deux analyses deployees par L'homme Moise temoignant de l'ecart qui separe la demarche psychanalytique de toute recherche historiographique.

1. Le mythe de l'origine

Le texte de Freud part d'une premisse etonnante et provocante : << Si Moise fut un Egyptien ... >>. Le pretexte a une telle speculation est le fait que plusieurs etymologistes sont parvenus a la conclusion que << Moise >> n'est pas un nom juif mais bien egyptien. (20) Bien sur, l'etymologie a elle seule ne nous autorise d'aucune maniere a conclure que Moise etait un Egyptien - et Freud est le premier a le reconnaitre. Par contre, il estime qu'un examen de la structure narratologique du recit biblique plaide en faveur de cette these controversee. L'analyse de Freud est ici profondement influencee par << Le mythe de la naissance du heros >> d' Otto Rank. Ce texte part du constat que la plupart des recits legendaires sont adosses a une mythologie de l'origine. Generalement, les mythes legendaires racontent l'existence heroique d'un enfant issu d'une famille noble et aisee qui, pour des raisons commandees par la religion ou la politique, doit etre mis a mort et se trouve recueilli par des animaux ou une famille plus pauvre et modeste (Oedipe et Gilgamesh sont de bons exemples de ce dispositif). (21) Selon Freud, Otto Rank a identifie un archetype qui est au fondement de notre culture et qui decoule d'un mecanisme psychique bien connu de la psychanalyse. A vrai dire, cette mythologie de l'origine correspond a une forme d'idealisation que l'on peut facilement reperer au sein du << roman familial >> (Familienroman) de tout enfant. L'opposition famille noble / famille modeste correspond en realite a deux attitudes que tout enfant sera amene a adopter a l'egard de sa famille au cours de son developpement. Tout d' abord, l'enfant idealise sa famille et en particulier la figure paternelle. Toutefois, la confrontation avec la realite le menera progressivement a critiquer l'autorite de ses parents. Cette evolution est ce qui explique la dualite que l'on retrouve dans beaucoup de recits mythologiques : << Les deux familles du mythe, celle de haut rang et celle d'humble condition, sont donc toutes deux des reflets de la famille de l'enfant, tels qu'ils apparaissent a des epoques successives de son existence >>. (22)

Comme le note a juste titre Freud, cette caracterisation generale ne s applique pas au mythe de Moise puisque ce dernier est d'origine juive modeste et il a ete eleve par la famille la plus noble d'Egypte. Pour contourner cette difficulte, Otto Rank propose l'hypothese suivante. A l'origine, le mythe de Moise possedait exactement la meme structure que les autres recits mythologiques mais, pour des raisons politiques et nationales, la tradition a renverse le mythe pour lui donner la forme qu'on lui connait. (23) Freud n'est pas convaincu par cette manoeuvre et il propose une solution differente. L'opposition famille noble / famille humble ne parvient pas a saisir toute la complexite du mythe de Moise car, dans ce cas, se pose aussi la question de la realite historique. (24)

Ainsi, l'axe a partir duquel s'oriente le mythe de Moise est celui de la realite. D'une part, il y a la famille reelle de Moise, sa famille egyptienne, qui l'a effectivement eleve et eduque. Et, d' autre part, il y a la famille imaginaire et fictive, la famille juive, qui, dans le mythe, a pour fonction de faire de celui qui libere le peuple Juif l'un des siens. Plutot que de renoncer a la decouverte de l'archetype general qui caracterise toute mythologie de l'origine, Freud prefere tirer la conclusion que Moise n'etait pas un Juif mais un Egyptien.

2. Moise, produit d'une << condensation >>?

Non seulement Freud soutient que Moise etait un Egyptien, mais il pretend aussi, en s'inspirant de la these controversee de E. Sellin, que le personnage mythique renvoie a deux individus differents. Dans un ouvrage paru en 1922, Sellin rapporte l'existence d'une tradition (remontant a la seconde moitie du VIIIe siecle) selon laquelle Moise aurait ete assassine a la suite du << soulevement de son peuple recalcitrant >>. (25) Apres cet evenement malheureux, un autre dirigeant aurait pris la place de Moise et, pour effacer ce crime indicible, le recit designe ce second individu avec le meme nom. Encore une fois, Freud souligne qu'il ne dispose pas des connaissances historiques necessaires pour infirmer ou confirmer une telle hypothese. (26) Peu importe que cette hypothese soit juste ou non, elle permet de jeter un eclairage stimulant et inedit sur le texte. En premier lieu, l'hypothese du meurtre possede l'avantage insigne d'expliquer la bipolarite de la personnalite de Moise. Ce dernier est tout d'abord presente comme etant un etre violent, colerique et impatient pour ensuite etre dit doux, calme et patient. Ces deux caracterisations contradictoires s'expliquent simplement par le fait que le personnage du recit biblique est le produit d'une fusion de deux individus differents. Ce phenomene correspond a ce que Freud nomme dans LLinterpretation des reves << le travail de condensation >> (Verdichtungsarbeit). Dans le reve, il est frequent que le sujet fusionne deux individus pour eviter une pensee trop douloureuse. De meme, en fusionnant deux individus differents, la tradition a pu refouler et censurer la verite historique, c'est-a-dire le meurtre de Moise. De plus, cette hypothese concorde aussi avec la conclusion de Totem et tabou d' apres laquelle le meurtre du pere primitif est le fondement de la religion totemique. (27) Il ne s'agit pas ici de couler betement l'histoire du monotheisme dans la genese du totemisme reconstruite par Totem et tabou. L enjeu est plutot d'amplifier et de confirmer la genealogie du totemisme proposee en 1914 en montrant que le passage du polytheisme au monotheisme a necessite une repetition de l'acte a l'origine de la religion totemique.

Rendu a ce stade de l'exposition de la pensee de Freud, j'aimerais insister sur sa dimension narratologique. Tout lecteur possede certaines attentes minimales a l'egard de tout recit, que ce dernier soit legendaire ou historiographique. L'une des conditions de possibilite de l'histoire est la coherence de l'identite personnelle et de la personnalite. En tant que lecteur du recit biblique, je suis en droit de m attendre a ce que la personnalite et le comportement de ses protagonistes possedent une coherence minimale. Des lors, si je ne suis pas en mesure de retrouver une telle coherence dans le recit des evenements que l'on me rapporte, je peux me demander legitiment si la description faite du caractere de Moise est juste. Et se pose alors la question de l'explication de cette incoherence. L'interet de l'hypothese de Sellin est d'expliquer d'une maniere claire et simple l'incompatibilite entre les deux portraits esquisses du caractere de Moise.

Je le repete encore une fois, Freud est conscient des limites de son analyse. Meme s'il a tout a fait raison de considerer que la mythologie de l'origine joue un role central dans plusieurs recits legendaires, meme si la coherence de la personnalite est un presuppose indispensable a toute narration, cela ne demontre pas d'une maniere irrefutable la verite des theses mises de l'avant par L'homme Moise et la religion monotheiste. Et Freud est le premier a le reconnaitre. Afin de developper la lecture la plus charitable possible de la demarche freudienne, on pourrait la reformuler de la maniere suivante. Il y a de puissantes contraintes narratives qui pesent sur tout recit et qui s'enracinent dans la nature meme de l'esprit humain. Il y a une limite a l'inventivite et a la fiction puisque le recit doit posseder une certaine forme et admettre quelques presupposes a commencer par la coherence du caractere. Lorsque le recit historique s'ecarte de cette norme, il est alors legitime de faire des hypotheses factuelles comme celles mobilisees par l'analyse de Freud. Le mythe devient alors un rebus et la bonne solution sera l'hypothese qui permet de resoudre l'enigme.

Dans ce cadre, on doit souligner l'importance cardinale du concept << d'hypothese ineluctable (unabweisbare Annahme) >>. (28) Tout d' abord, certaines hypotheses sont admises a titre provisoire (Moise est un Egyptien, le nom de Moise designe deux individus differents, etc.). Mais, au fil de l'analyse, ces hypotheses provisoires deviennent si eclairantes qu'elles s'averent etre le seul moyen de faire sens du recit biblique. L'hypothese douteuse et provisoire devient alors incontournable (unabweisbar). Cette hypothese (inventee) perd son caractere arbitraire et hypothetique car elle se situe a la limite meme de l'inventivite. Comme le note Freud a propos de l'hypothese du meurtre de Moise, << de telles choses ne sont pas faciles a inventer (solche Dinge erdichtet man nicht leicht) >>. (29) Puisque l'on bute sur les limites de l'inventivite, on doit alors reconnaitre que cette hypothese, impossible a inventer, correspond a la verite historique (historische Wahreit).

3. Les limites de l'invention

Cette idee d'une limite de l'inventivite intervient aussi dans la construction de la problematique de L'interpretation des reves. A plusieurs reprises, Freud revient sur les objections que l'on pourrait etre tente de formuler a l'encontre de la methode qu'il propose d'employer pour interpreter les reves. 1/ La resistance majeure que suscite la position de Freud decoule du fait que l'interpretation semble induire une certaine deformation du reve brut et initial donne par le patient (du moins une mise en forme narrative). Le recit du reve est presque toujours lacunaire et incomplet. Afin de combler ces asperites qui rendent l'interpretation laborieuse, Freud invite le patient a raconter une nouvelle fois son reve et a preciser ce que les images du reve evoquent pour lui. Freud nomme cette demarche << l'association libre >>. En raison de l'importance de cette methode dans le processus d'interpretation, on pourrait se demander si le recours a l'association libre ne menace pas de mutiler et de deformer la nature meme du reve a analyser en lui injectant un sens qui lui est etranger. (30) 2/ Dans la meme veine, on pourrait s'interroger sur le role de la memoire dans toute cette affaire. Il est parfois tres difficile de se rappeler d'un reve. Nos souvenirs sont souvent tres imprecis. Des lors, ne serait-il pas possible de douter de la fiabilite de notre memoire? Est-ce que les souvenirs nous offrent un compte-rendu credible de nos reves? (31)

Contre ces objections, L'interpretation des reves fait valoir que le reve s enracine toujours dans le contexte de notre vie. (32) Le reve n'est pas un phenomene isole que l'on pourrait analyser en le dissociant de la vie du sujet. (33) Le fait que j'oublie certains elements plutot que d'autres participe du sens de mon reve. (34) Sans surprise, Freud soutient aussi que les associations suscitees par le reve ne sont pas etrangeres au reve lui-meme. A tout le moins, elles ne sont tres certainement pas un levier qui nous permettrait de plaquer sur le reve une interpretation dogmatique et unilaterale. Comme le note Freud dans un passage essentiel, la << deformation (Entstelllung) fait partie de l'elaboration secondaire (Bearbeitung) a laquelle sont soumises regulierement, par suite de la censure, les pensees du reve >>. (35) Le souvenir et les associations representent le mode de donation du reve. Inquieter les analyses de la psychanalyse en notant que le reve ne se donne pas avec le meme degre de certitude qu'une perception normale, c'est tout simplement ne pas etre sensible au mode de donation du reve qui fait systeme avec la place qu'il occupe dans l economie generale de notre vie psychique.

On ne peut etre tente de deconnecter le reve de son recit ou des associations d'idees qu'il evoque que si on considere que les mots employes par le sujet pour parler de son reve sont purement arbitraires. Le passage est un peu long, mais il merite d' etre cite dans son integralite :
   [L']erreur est de croire que les modifications que subit le reve
   quand il est rememore et traduit par des paroles sont arbitraires
   (willkurlich), donc ne peuvent etre expliques et ne peuvent que
   nous donner un tableau errone du reve. Ils sous-estiment le
   determinisme (Determinierung) dans le domaine psychique. Or il n'y
   a la rien d'arbitraire. [... ] Si, par exemple, je voulais imaginer
   un nombre d' une facon tout a fait arbitraire, je ne le pourrais
   pas : le nombre qui viendrait a l'esprit serait determine par des
   pensees qui peuvent etre eloignees de mes intentions immediates,
   mais qui n'en agissent pas moins d'une maniere univoque et
   necessaire. (36)


En clair, l'arbitraire n'existe pas dans la sphere psychique. Toutes les pensees qui surviennent au sujet entretiennent des relations univoques et necessaires. Le hasard, l'arbitraire n'est finalement qu'une illusion. Lorsqu un sujet associe une image a une certaine idee, il n'invente pas une nouvelle association; il se contente au contraire de decouvrir une association preexistante qui, telle une << trace >> (Spur, Erinnerungsspur) produite par un << frayage >> (Bahnung), renvoie a l'histoire personnelle du sujet.

Sans aucun doute, certaines associations semblent etre absurdes et arbitraires. Mais, justement, il ne s'agit que d'une apparence superficielle qui permet a l'instance de censure de refouler certains desirs inconscients desagreables. Et la tache de l'analyse est de creuser en deca de cette surface pour exhiber ces relations necessaires : << Chaque fois qu'un element psychique est lie a un autre par une association superficielle, absurde (oberflachliche, absurd), il y a entre les deux un lien naturel et profond (normal, ernsthaft) soumis a la resistance de la censure (Zensur) >>. (37) Lorsque certaines associations sont trop difficiles a accepter, ces associations sont illustrees par d'autres images qui donnent la (fausse) impression qu'il s'agit d'une association absurde et arbitraire. Si on estime qu'une association est absurde, ce n'est pas parce qu'elle est effectivement denuee de toute signification mais bien plutot parce que le refoulement a fait son oeuvre.

Je l'ai deja souligne, dans la sphere psychique le hasard n'existe pas. Des lors, si une hypothese permet de donner une explication exhaustive de la signification qui illustre le determinisme du mental, cette hypothese doit etre acceptee. Pour reprendre la formule de Freud, considerer qu'une interpretation donnant une explication exhaustive d'un reve puisse etre arbitraire est tout simplement << invraisemblable >>. Ce qui est exclu d'entree jeu, c'est la possibilite que le reve lui-meme soit absurde et arbitraire.

Dans un passage fulgurant, Freud note qu'on pourrait lui reprocher de considerer le reve a la maniere d' un texte sacre ou chaque image, chaque detail est dote d'une signification. (38) Je ne sais pas dans quelle mesure on doit prendre cette analogie au serieux. Par contre, il ne fait aucun doute que Freud approche les textes sacres de la meme maniere qu'il analyse les reves. (39) Le reve est la deformation d'une pensee (par le biais de differentes operations telles que la condensation, le deplacement, la figuration et l elaboration secondaire) qui est ensuite lui-meme mutile par les mots qui sont employes par l'individu pour le raconter. Neanmoins, en raison de la conviction que les processus psychiques sont toujours gouvernes par des relations necessaires, il est possible de deconstruire ces deformations pour remonter jusqu a la << verite psychique >> qui est exprimee par le reve. De la meme maniere, les transformations qu' a connues le mythe de Moise ne sont pas arbitraires mais psychiquement determinees. En ce sens, a partir du moment ou elles permettent d'expliquer l'origine des transformations subies par le mythe de Moise, les hypotheses << provisoires >> mobilisees par Freud doivent etre acceptees car il serait << invraisemblable >> de considerer qu une hypothese qui nous donne une explication psychique exhaustive de la formation du mythe de Moise puisse etre arbitraire.

2. De la grammaire a l'histoire

De tels arguments ne peuvent pas convaincre Wittgenstein puisqu ils reposent sur une conception mecanique de l'esprit que l'auteur des Investigations philosophiques rejette. La these du determinisme du psychique repose sur un paradigme epistemologique qui considere le hasard comme une illusion et qui stipule dogmatiquement que tout evenement doit avoir une explication causale. (40) Si un phenomene semble ne pas avoir de cause, c'est tout simplement parce que nous ne la connaissons pas encore. Si le reve parait absurde, c'est parce que nous ne sommes pas (encore) parvenus a decrypter son sens veritable. La-contre, Wittgenstein fait valoir deux arguments. 1/ D'une part, l'idee meme de << cause psychique >> est problematique et elle repose sur une confusion grammaticale entre les causes et les raisons. (41) 2/ De plus, l'approche de Freud souleve des difficultes car elle ne semble laisser aucune place au nonsens. En effet, en proclamant que tout phenomene psychique est << determine >>, ce qui devient impossible, c'est qu'une association soit effectivement absurde. Contre Freud, on doit faire valoir notre << droit au non-sens >>. (42)

Reste qu'il y a quelque chose de tres puissant dans le geste de Freud. Dans un passage eloquent ou il tente d'expliquer le pouvoir de fascination de la psychanalyse, Wittgenstein fait la remarque suivante :
   On pourrait pratiquement en dire autant de la notion de << scene
   primitive >> (Urszene). Celle-ci comporte l'attrait de donner a la
   vie de chacun un canevas tragique. Elle est tout entiere la
   repetition du meme canevas qui a ete tisse il y a longtemps. Comme
   un personnage tragique executant les decrets auxquels le Destin l'a
   soumis a la naissance. (43)


En d'autres termes, la psychanalyse nous offre un canevas qui nous permet de considerer notre existence sous un certain aspect en lui donnant une tonalite tragique. Afin de faire face a une grande detresse, il peut effectivement etre rassurant de plaquer sur son existence un tel << canevas tragique >>. Wittgenstein pourrait d' ailleurs dire la meme chose de L'homme Moise et la religion monotheiste. Dans une periode trouble de l'humanite (Freud a publie cet ouvrage en 1938), il pouvait etre rassurant de raconter l'histoire de la culture juive et lui donner des accents tragiques en la faisant remonter a la culpabilite originelle liee au meurtre du pere. Freud insiste sur ce point a de multiples reprises : l'un des enjeux de L'homme Moise est de comprendre la haine que peut susciter le peuple juif et la vitalite dont ce dernier fait preuve devant l'adversite. (44)

Wittgenstein ne nie pas que l'on puisse raconter une vie en lui donnant une forme tragique, mais il croit qu'une telle reformulation est plutot nefaste car elle nous pousse a accepter notre sort en disant qu' il doit en etre ainsi. (45) De plus, cette mise en forme narrative est une mystification puisqu elle est tout entiere suspendue a la notion de << scene primitive >> (Urszene) alors que nous ne disposons d'aucun critere pour determiner quelle scene de l'enfance constitue effectivement la scene originaire. (46) Pire encore, on pourrait se demander ce qui permet au psychanalyste de proclamer l'existence et la realite de cette fameuse scene primitive a partir de laquelle il faudrait reinterpreter toute l'existence de l'individu.

Notons ici d'entree de jeu qu'une objection de ce genre ne parvient pas a veritablement inquieter la psychanalyse. Comme le remarque volontiers Freud dans Totem et tabou, la scene originaire peut tres bien etre fictive. (47) Une telle affirmation peut sembler etrange, mais, comme le note justement Roth, la question de l'existence de la scene primitive n'appartient pas vraiment au domaine de la psychanalyse. (48) L'existence de la scene primitive pose effectivement la question du rapport que la sphere psychique entretient avec la realite extra mentale, question qui est deliberement mise entre parentheses par Freud qui veut produire une science du psychique. Sans surprise, le determinisme qui sert de ressort aux analyses de la psychanalyse est un determinisme mental et il ne suppose aucune conception de l'articulation entre la sphere psychique et la realite brute et materielle.

Toutefois, en faisant valoir des arguments qui ne sont pas tous tres convaincants et qui reposent sur le prejuge selon lequel le sauvage est essentiellement un etre d'action, Freud soutient que la psychanalyse, lorsqu elle analyse des formations socio-historiques comme la religion, permet de remonter a un acte qui s'est effectivement produit. (49) L'objection portant sur la realite de la scene originaire serait donc pertinente seulement par rapport a ce que Freud nomme, dans L'interpretation des reves, << l'enfance de l'humanite >>. Insatisfaits de cette modulation qui place un fosse entre l'histoire individuelle et l'histoire collective, plusieurs lecteurs de Freud ont propose d'elargir la these du caractere fictif de la scene originaire pour l'appliquer aussi aux reflexions socio-historiques de Freud. Il s'agit d' une tactique que l'on retrouve notamment chez Michel de Certeau.

La lecture de Michel de Certeau part du principe suivant : le mot << histoire >> tel que nous l'employons en francais est ambigu puisqu' il renvoie a la fois a la realite historique (Geschichte) et au recit de l'historiographe (Historie) qui vise (au sens de meinen) cette realite. (50) Cette tension participe de la nature meme de la pratique historiographique qui, au sein meme du present, tente de tenir un discours sur le passe. (51) L historiographe est donc celui qui vise (meint) ce qui est absent. (52) Comme le rappelle Michel de Certeau en citant Roland Barthes : << Le discours historique ne suit pas le reel, mais il ne fait que le signifier, ne cessant de repeter c'est arrive. >> (53) Peu importe ce qu' on pense de la validite scientifique des conclusions et des hypotheses socio-historiques mises de l'avant de Freud, ce dernier a le merite de mettre en scene - d'une maniere certes dramatique et hyperbolique - cette absence du reel qui est constitutive du recit historiographique. (54) Dans ce cadre, la scene originaire, le mythe de la horde originaire de meme que l'explication de l'origine de la religion monotheiste mettent en scene l'historicite radicale de la culture, historicite qui ne pourra jamais etre pleinement recuperee par la demarche historiographique, du moins dans sa version positiviste. (55)

La psychanalyse met donc en relief l'origine historique du discours qui est presupposee par tout usage du langage. (56) Espece de << case vide >> ou de << point zero >>, cette origine indicible et definitivement perdue determine l'ecart et la prise que le langage peut avoir sur le reel.

En apparence, l'opposition avec Wittgenstein est ici maximale. Selon Wittgenstein, les explications historiques sont purement hypothetiques et, par consequent, ne relevent pas de l'enquete philosophique qui se caracterise par sa methode purement descriptive. (57) Lesdites explications historiques ne peuvent effectivement etre qu'hypothetiques puisqu elles portent sur le passe, c'est-a-dire une realite qui, par definition, est absente. C'est pour ainsi dire dans l'essence du recit historiographique qu'il soit hypothetique. Toutefois, on ne doit pas etre dupe du dualisme des descriptions grammaticales et des hypotheses historiques puisque, meme pour Wittgenstein, le langage ne peut pas echapper a cette historicite. Puisque les jeux de langage sont gouvernes par des regles et que la grammaire de la regle est etroitement liee au concept de repetition, il est inevitable de reconnaitre l'historicite intrinseque de notre usage du langage. (58)

Or, c'est precisement cette historicite qui est devoilee par la psychanalyse. Le mythe de la scene originelle n'est pas un dispositif qui a pour fonction de couper court aux speculations pour devoiler l'origine historique veritable et factuelle du langage, de la culture et de l'histoire personnelle de l'individu. Non, les << mythes >> developpes par Freud sont plutot une maniere de confronter sur un plan essentiellement philosophique le langage a l'idee de son origine et de son historicite. (59) Comme le note Michel de Certeau, l'objectif n'est pas de dire ou d'expliquer l'origine du langage en lui assignant une place historique precise avec la methodes historiographique, mais simplement d'etre attentif au fait qu'elle ne cesse de se montrer dans son absence meme au sein du discours historiographique. (60)

Conclusion

En somme, on peut faire deux interpretations diametralement opposees du rapport que la psychanalyse entretient avec l'histoire. D'une part, on peut considerer que le projet freudien s'enracine dans une confusion de la grammaire et de l'histoire. Puisqu il n'y a ni arbitraire ni contingence dans la sphere du mental, Freud s'autorise a tirer des conclusions factuelles et empiriques a partir de remarques qui sont finalement grammaticales. A l'inverse, il est aussi legitime d' insister sur le caractere hypothetique et speculatif des explications proposees par Freud. Dans un tel contexte, le derapage, le delire historiographique de Freud souleve la question de l'ecart essentiel qui est constitutif de tout discours sur l'origine. Le mythe, dans son inexactitude meme, nous pointe l'origine historique indicible a laquelle est adossee toute pratique langagiere. Quelque chose a eu lieu, mais tu n'en sauras a peu pres rien. Toute explication historique est << hypothetique >> en raison d'un ecart structurel entre le discours et le reel et c'est precisement cet ecart que Freud tente de penser. L'objectif de cet article etait de convaincre le lecteur de la plausibilite et de l'interet philosophique de cette seconde interpretation.

Reste bien sur la question de savoir comment l'absence de l'origine est geree par le langage. A cet egard, l'objection de Wittgenstein est tout a fait pertinente. Freud presuppose que le << canevas tragique >> est le seul envisageable pour rendre compte de l'historicite de l'existence humaine et de notre culture. La-contre, Wittgenstein fait valoir que ce canevas n'est pas le bon car il cause beaucoup de tort a l'individu en le menant a accepter son sort. Si le canevas tragique employe par la psychanalyse est rejete, se pose alors la question de savoir quels sont les schemes narratifs que l'on doit employer pour raconter une vie, l'histoire d'une culture ou le devenir d'une langue.

Bibliographie

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14. -- (1996), Le cahier bleu et le cahier brun, tr. fr. M. Goldberg et J. Sackur, Paris : Gallimard.

(1) << Freud revendique constamment la qualite de scientifique. Mais ce sont des speculations qu' il nous donne -nous en restons a un stade qui n'est pas meme celui de la formation d'une hypothese. [...] >>. Ludwig Wittgenstein, << Conversation sur Freud >>, Lecons et conversations, tr. fr. J. Fauve, Paris : Gallimard, 1992, p. 93.

(2) << [Freud] n'a pas donne une explication scientifique du mythe. Il a propose un mythe nouveau. >>, Ibidem, p. 104.

(3) Ibidem.

(4) Meme si le sous-titre de Totem et Tabou est bien << Quelques concordances ente la vie psychique des sauvages et celle des nevroses >>, il est vrai que Freud nous met lui-meme en garde contre la fragilite de l'analogie entre l'explication psychanalytique des nevroses et la pensee totemique. Cf. Sigmund Freud, Totem et Tabou, tr. fr. M. Weber, 1993, Paris : Gallimard, p. 114 et p. 227. Comme nous aurons l'occasion de le voir, cette ambiguite decoule de la rhetorique scientifique employee par Freud pour mettre en scene son propre discours.

(5) Je simplifie. La strategie de Wittgenstein consiste a faire basculer les analyses de Freud du cote de la grammaire pour ensuite montrer que Freud ne comprend pas le sens veritable de ses propres conclusions. Par exemple, le concept d'inconscient a peut-etre un sens, mais, pour en juger, on doit se pencher sur les implications et les requisits grammaticaux qui sont lies a l'introduction d'un tel concept. Ludwig Wittgenstein, Le cahier bleu et le cahier brun, tr. fr. M. Goldberg et J. Sackur, Paris : Gallimard, 1996 ; The Blue and Brown Books, Oxford: Blackwell, 1958, p. 23.

(6) Jacques Bouveresse, Philosophie, mythologie et pseudo-science: Wittgenstein lecteur de Freud, Paris : Editions de l'eclat, 1991, p. 55.

(7) Ludwig Wittgenstein, Lecons et conversations, p. 102.

(8) Reduite a sa plus simple expression, la these de Wittgenstein est la suivante : le devenir historique du langage releve de la linguistique et non pas de la grammaire philosophique. << La difference qui importe, ce sont les buts dans lesquels le linguiste et le philosophe poursuivent l'etude de la grammaire. Une difference manifeste est que le linguiste s'interesse a l'histoire (history), aux qualites litteraires, tandis que ni l'une ni l'autre ne nous interessent >>. Ludwig Wittgenstein, Les cours de Cambridge (1932-1935), tr. fr. E. Rigal, Paris : TER, Mauvezin, 1992 ; Wittgenstein's Lectures, Cambridge 1932-1935, Oxford : Blackwell, 1979, p. 31. J'ai deja eu l'occasion de mesurer les forces et les faiblesses des arguments developpes par Wittgenstein en faveur de la polarite histoire / grammaire. Cf. Vincent Grondin, << Wittgenstein et le probleme de l'historicite du sens >>, in Etudes philosophiques, n. 3, 2010, pp. 363-375.

(9) Ludwig Wittgenstein, Lecons et conversations, p. 92.

(10) Ibidem, p. 105.

(11) Cette interpretation est d'autant plus legitime que Freud rappelle a maintes reprises que l'interet de l'interpretation des reves s'explique par la fait que l'association libre mene souvent les patients a raconter leurs reves.

(12) << Comparez ces deux points : pourquoi revons-nous et pourquoi nous ecrivons des histoires. Tout n'est pas allegorique dans une histoire. Quelle signification cela aurait-il d'essayer d'expliquer pourquoi tel auteur a ecrit precisement telle histoire de telle facon. >> Ludwig Wittgenstein, Lecons et conversations, p. 102.

(13) Ce n'est pas tout a fait juste. Dans De la certitude, Wittgenstein se demande ce qui le mene a croire que le monde existait avant sa naissance et tente d'apporter une solution grammaticale a ce paradoxe sceptique.

(14) Dans cet article, je laisse deliberement de cote l'interpretation de Wittgenstein developpee par Michel de Certeau. Cette derniere possede ses merites, mais, lorsqu on considere la question de l'histoire, elle est imprecise et erronee. S'il faut en croire l'Invention du quotidien, le grand merite de Wittgenstein aurait ete de nous montrer qu'on ne peut pas echapper a notre historicite. S'il est vrai qu'il y a chez Wittgenstein une redecouverte de l'ordinaire et du quotidien, cette derniere n'implique a aucun moment une prise en compte de l'historicite et de sa contribution au regime du sens. Il n'en demeure pas moins que cette lecture a le merite d' esquisser en pointilles comment une pensee comme celle de Wittgenstein peut etre remaniee afin d'ouvrir les valves de l'historicite.

(15) Michel de Certeau, L'ecriture de l'histoire, Paris : Gallimard, 1975.

(16) Sigmund Freud, L'homme Moise et la religion monotheiste, tr. fr. C. Heim, Paris : Gallimard, 1986, p. 63.

(17) Ibidem, p. 113.

(18) Ibidem.

(19) Ibidem, p. 115.

(20) Ibidem, pp. 64-65.

(21) Ibidem, p. 68 et ss.

(22) Ibidem, p. 70.

(23) Ibidem, p. 71.

(24) Ibidem, p. 73.

(25) E. Sellin, Moses und seine Bedeutung fur die israelitisch-judische Religiongeschichte, Leipzig und Erlangen: A. Deichertsche Verlagsbuchhandlung, 1922.

(26) Sigmund Freud, L'homme Moise et la religion monotheiste, p. 106.

(27) Sigmund Freud, Totem et Tabou, p. 266 et p. 290 et ss.

(28) Sigmund Freud, L'homme Moise, p. 227.

(29) Ibidem, p. 106.

(30) Freud formule cette objection de la maniere suivante : << Tout cela est entierement arbitraire, on utilise ingenieusement le hasard, mais n'importe qui, pourvu qu'il se donne cette peine inutile, pourra fabriquer de cette maniere, a n'importe quel reve, n'importe qu elle interpretation. >> Sigmund Freud, L'interpretation des reves, Paris : Presses universitaires de France, tr. fr. I. Meyerson, 1926, p. 448.

(31) << Les souvenirs du reve que nous etudions sont tout d'abord mutiles par l'infidelite de notre memoire, qui parait tout a fait incapable de conserver le reve, et en laisse perdre peutetre precisement les elements les plus interessants >>. Ibidem, p. 436.

(32) En fait, c'est dans le cadre de la pratique analytique que Freud s'est rendu compte de la necessite de prendre en compte les reves; Ibidem, p. 94. Freud insiste aussi sur la necessite de reconduire le reve a son contexte qui lui confere son sens veritable; Ibidem, p. 303.

(33) Comme le note Freud : << Il faut inserer le reve dans l'enchainement de la vie psychique (Zusammenhang des Seelenlebens) >>. Ibidem, p. 453.

(34) L'oubli est le produit de la resistance; il est le produit d'une censure qui nous revele que le sujet tente ici de refouler un desir inconscient; Ibidem, p. 443.

(35) Ibidem, p. 438.

(36) Ibidem.

(37) Ibidem, pp. 450-451.

(38) Ibidem, p. 437.

(39) Notons que le sens du reve est lie a un << symbolisme >> qu'il est aussi possible de reperer au niveau des recits mythologiques; Ibidem, p. 303. Freud soutient meme que l'etude du reve permet de jeter un eclairage nouveau sur la pensee primitive et mythologique. Le reve permet une regression vers l'enfance du sujet individuel, enfance qui n'est que la repetition microscopique de l'<< enfance >> de l'humanite; Ibidem, p. 467.

(40) Jacques Bouveresse, Philosophie, mythologie et pseudo-science, pp. 141-142.

(41) Ibidem, pp. 113-132.

(42) Je reprends ici une expression de Jacques Bouveresse; Ibidem, p. 153.

(43) Ludwig Wittgenstein, Lecons et conversations, p. 104.

(44) Sigmund Freud, L'homme Moise, pp. 132-133 et pp. 200-201.

(45) Ludwig Wittgenstein, Lecons et conversations, p. 105.

(46) Freud n'aborde pas explicitement cette question de la scene originaire dans L'interpretation des reves et L'homme Moise. L'homme au loup est sans doute le texte le plus clair relativement a ce concept fondamental de la psychanalyse. La scene originaire est un moment reel ou imagine de l'histoire personnelle du sujet qui se situe dans la prime enfance. Habituellement, la scene originaire est associee a un acte de violence de la part du pere.

(47) Sigmund Freud, Totem et tabou, p. 317.

(48) Michael S. Roth, Psychoanalysis as History, Ithaca and London: Cornell University Press, 1995, pp. 73-74.

(49) Sigmunf Freud, Totem et tabou, p. 318.

(50) Michel de Certeau, op. cit., p. 11, p. 38, p. 339 et passim.

(51) Ibidem, p. 58 et p. 118. Cette these se decline de differentes manieres, mais Michel de Certeau insiste particulierement sur la fonction testamentaire de l'historiographie qui permet d' organiser et de penser le present en << enterrant >> les morts; Ibidem, p. 141.

(52) Ibidem, p. 117.

(53) Roland Barthes, << Le discours de l'histoire >>, in Social Science information, VI, 4, 1967, pp. 72-73, passage cite par Michel de Certeau.

(54) Michel de Certeau, op. cit., p. 375.

(55) En ce sens, la psychanalyse n'est rien d' autre qu'une pensee de l'origine perdue : << [Freud] nous reconduit a une marche du temps, articulee sur l'origine (ou la terre) perdue >>. Ibidem, p. 403.

(56) Ibidem, p. 74.

(57) Ludwig Wittgenstein The Blue and Black Book, p. 14.

(58) Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques, in Tractatus logico-philosophicus suivi des Investigations philosophiques, Paris : Gallimard, 1961, [section] 199.

(59) << Mais l'absent est aussi la forme presente de l'origine. Il y a mythe parce qu'a travers l'histoire, le langage est confronte a son origine. >> Michel de Certeau, op. cit., p. 73.

(60) Ibidem, p. 375. Je tiens a souligner que je n'importe pas la distinction dire / montrer de Wittgenstein. C'est Michel de Certeau lui-meme qui fait usage de cette opposition. Selon la formule de Michel de Certeau, l'historiographie est un dire qui est a la frontiere meme du montrer; Ibidem, p. 139.

Vincent Grondin *

* Vincent Grondin fait des etudes doctorales dans le cadre d'une cotutelle avec l'Universite de Montreal et l'Universite de Paris-I Pantheon Sorbonne. Contact : v.grondin@umontreal.ca
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Author:Grondin, Vincent
Publication:Studia Europaea
Geographic Code:4EUFR
Date:Oct 1, 2010
Words:7390
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