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Les representations de la feminite benefique et malefique dans la culture traditionnelle Roumaine.

1. La feminite ou l'imprecision du concret

La feminisation des representations mythiques est naturelle, etant donne qu'elle traduit le fait de reprendre les categories de la mythologie archaique, neolithique. De la sorte, elle reproduit le caractere etrange des anciennes representations--dans leur majorite, pre-chretiennes--ou la fertilite conditionne la mort et est a son tour conditionnee par celle-ci, ou les categories de la vie et de la mort s'entrecroisent, de meme que celles de la purete et de l'impurete. La confusion, l'imprecision sont les mobiles de ces associations, malefiques, a la femme, plutot que sa potentielle capacite destructive. La femme n'est pas malefique, dans l'imaginaire roumain, par son association au Diable. Finalement, celui-ci ne fait que l'effort de la <<discipliner>>, de la classifier, de la faire respecter une hierarchie, une loi. Il est un substitut de l'homme, depasse, comme lui, de l'immense capacite desorganisatrice de la femme. Exactement cette capacite de desorganiser le monde masculin, d'imprecision ou de depassement des limites, de ne pas reconnaitre les normes, est le principal trait du malefique feminin. Ces personnages ignorent et transgressent les frontieres entre la vie et la mort, le chaos et le cosmos, le sacre et le profane. L'exclusivisme des categories consacrees ne les arrete pas, la norme ne leur est pas imposee, meme pas le pouvoir de Dieu ne les paralyse. Ils sont petrifies par leur rapport direct au concret, par l'intervention materielle hors tout controle. Ils n'agissent pas au niveau de la norme--en la contredisant, comme le fait, parfois, le Diable--mais au niveau concret du monde, qu'ils troublent, en le soustrayant au pouvoir ordonnateur de la norme. Le domaine de leur action est purement materiel, alors que son sens est le permanent retour de la creation dans son magma originaire, sa decomposition et sa fusion avec la Magna Mater chtonique, origine de l'existence ephemere de tous les etres et de toutes les choses. Autrement dit, l'hypostase malefique de la feminite est l'autre facette--la facette negative--de la representation feminine du sacre, dans l'hypostase de la Mere, principe et substance generatrice.
   Par generalisation--dit Julius Evola (1969)--on pourrait determiner
   aussi une relation entre la vision feminine sur la spiritualite et
   le pantheisme, en tant que conception du Tout compris comme une
   immense mer ou le noyau de l'individu est englouti et disparait
   comme un grain de sel, ou la personnalite represente une apparition
   illusoire et passagere d'une substance unique, non differenciee,
   esprit et nature a la fois, qui, elle seule, est reelle, et ou il
   n'y a pas de place pour un ordre vraiment transcendantal. (1)


La feminisation des representations malefiques constitue, dans cette approche, une reaction de la civilisation masculine contre <<l'epoque d'argent>> de la Mere, dont l'heritage est extremement vif dans la pensee traditionnelle. Meme si les choses ne peuvent pas degenerer, dans la communaute roumaine de paysans, dans une diabolisation generale et fondamentale de la femme (comme c'est le cas, par exemple, dans la pensee chretienne du Moyen Age occidental) il s'agit au moins d'une suspicion de la communaute paysanne envers sa moitie feminine, visible surtout dans le mythe de la difference de substance entre homme (cree par le Demiurge de la matiere primaire du monde, l'argile) et femme (dont la matiere contient, dans une proportion variable, la substance demoniaque--la cote ou la queue de diable).

De point de vue sociologique, cette differenciation entre la nature mythique de la feminite et celle de la masculinite se manifeste par une segregation fondamentale des sexes dans la societe traditionnelle roumaine. Conformement aux premieres representations de la solidarite--en groupes sexuellement homogenes--datant de la prehistoire, la societe des femmes est differemment structuree par rapport a celle des hommes, du point de vue economique, religieux, normatif, politique etc. Cette difference de placement fondamental au sein du monde est encore observable dans la societe traditionnelle roumaine, dans laquelle les deux classes ont leurs propres divinites, institutions, normes, fetes, etc. De ce point de vue il est important de preciser a quoi se confrontent les expertises actuelles sur le pretendu phenomene du patriarcat roumain: dans la societe traditionnelle le patriarcat n'est plus <<absolutiste>>, la domination masculine n'est plus totale et indiscutable--comme c'est le cas dans les societes balkaniques de la vendetta, par exemple. Les patriarches--le conseil des sages--sont conseilles ou assistes par des institutions complementaires, par exemple le conseil des gens <<costauds >> (la communaute des gens qui travaillent) ou la bande de jeuneshommes (ayant des fonctions administratives, paramilitaires et rituelles). On y rajoute, sous une forme moins institutionnalisee, l'assistance feminine dans le domaine de la reglementation de la vie familiale (la demande en mariage, l'heritage, le soin aux morts etc.) et de la religion domestique (la commemoration des morts, surtout, est a la charge de la femme). De la sorte, meme si dans la communaute traditionnelle roumaine les sexes sont delimites socialement, elle ne peut etre accusee des exces du segregationnisme sexuel des societes patriarcales.

2. La vierge et la feminisation du bien

Le culte de la Vierge, qui a concu seule son enfant (la conception avec la participation du Saint-Esprit est faiblement assimilee dans la pensee religieuse roumaine), est tres repandu. Deesse des accouchements, de l'amour, mais aussi de la mort, elle a repris le statut de la Deesse-Mere primordiale, de la divinite tellurique feminine, dont le culte est apparu au Neolithique.

Elle incarne le bien dans son hypostase feminine, tout comme Dieu est le bien paternel. Les deux, ensemble, protegent le monde, en qualite de Pere regnant aux Cieux et de Mere tellurique. L'imaginaire populaire les place, naturellement, dans une relation de collaboration matrimoniale, relation exemplaire, ou le mari joue, a la fois, le role de pere pour sa femme: Dans cet instant-la, Dieu fait que sa pensee soit suivie d'une petite mouche. Dieux l'a benie et elle s'est fait femme. C'etait la Vierge, la femme de Dieux (2) Dans la mythologie roumaine, la Vierge n'a pas de nature humaine; elle n'a pas ete faite pour l'homme, mais pour Dieu. L'hypostase feminine humaine, la femme, a ete creee de la substance demoniaque (queue ou cote de Diable), de l'homme (la cote d'Adam) ou de la terre: <<En fais-tu une, pour qu'elle soit pour cet homme-la, c'est le conseil que Dieu donne au Diable, en lui donnant l'exemple de la Vierge: Il en fait une, mais elle etait noir, elle n'etait pas comme la Vierge. Dans d'autres legendes, la Vierge a ete creee apres l'acte de sentir ou de baiser une feuille de poirier ou elle est nee miraculeusement de deux parents, naturellement infertiles, mais <<pardonnes>>: une mere de sept ans et un pere de soixante-dix-sept ans. La legende populaire rencontre la legende chretienne, selon laquelle Marie etait fille de Joachim et de Anne, les deux vieux maries depuis plus de cinquante ans, sans successeurs avant la naissance de la Vierge. (3) La sagesse chretienne dit que la sterilite biologique n'est pas quelque chose de mauvais, par contre, elle est la premisse de la fertilite accrue, superieure.

La Sainte Mere, telle qu'elle est invoquee dans notre culture populaire (sans aucune reference a son nom ou a sa qualite de vierge) ne partage pas la nature d'Eve, mais se place au meme rang que les divinites, meme les plus importantes. D'apres Ion Ghinoiu, la Sainte Mere garde les traits de la Grande Deesse Neolithique, en resistant au processus d'erotisation qui a transforme, dans la plupart des mythologies europeennes, les deesses viergesmeres neolithiques en deesses-epouses.

Dans la mythologie roumaine, cet heritage est encore tres vif. La Mere de Dieu n'est pas que la Mere de celui qui sauvera les hommes, en les liberant de l'empire du Diable, mais aussi la maitresse incontestable de la Terre. (La terre est a la Mere de Dieu, parce qu'elle nous nourrit, selon une croyance recueillie par E. Niculita-Voronca de Mihalcea-Cernauli) et la patronne de la mort, guide providentiel dans la voie de l'esprit vers le monde de l'au-dela. Son intimite avec la mort, naturelle pour les deesses neolithiques de la fertilite, de la germination et de la putrefaction, est reproduite dans l'hypostase de deesse de la mort, synonyme de Gaia (oiseau funebre). D'autre part, en tant que divinite funebre, la Vierge est aussi maitresse de l'eau, car, de ceux qui sont morts dans les eaux, elle fait <<son peuple, au-dela>>. La noyade <<due>> a la Sainte Vierge n'est pas consommatrice de vie (contrairement a celle provoquee par les fees des eaux), mais regeneratrice. Elle est le prototype du <<baptiseur>> universel, alors que la noyade est le bapteme acheve, la mort en regeneration. Contrairement aux esprits des autres morts, les esprits des noyes sont assimiles, dans certaines croyances, aux gens doux, peuple pur de ceux qui peuvent sauver le monde.

Une partie--assez reduite--du destin cosmocratique de la Vierge est restauree dans le Christianisme par sa qualite de Mere de Jesus Christ. On dit que Dieu lui a envoye un ange avec une rose (ou un citron), elle l'a sentie et en a ete enceinte. Une autre version nous dit qu'elle a donne naissance a Christ apres avoir baise une icone qu'elle a trouvee dans un puits. C'est a Elle, modele de vertu, <<tres bien gardee par ses parents, tenue a distance de toute chose, de meme que meme pas les mouches ne la genaient>>, (4) qu'il arrive d'etre enceinte en dehors du mariage, motif de honte pour elle et pour ses parents. Dans la mythologie roumaine, dans sa periode de grossesse et de maternite aucune figure masculine n'apparait. Avec l'autonomie de la divinite materne, elle se prive de tout homme et de ses parents. De plus, les quelques figures masculines qui apparaissent dans les mythes de l'accouchement sont hostiles; il s'agit, dans certaines versions, du frere de la Sainte Vierge, qui la compromet devant tout le monde, en lui reprochant qu'elle a peche, ou plus souvent, de la figure de l'ancien Noel. Jesus Christ nait dans l'etable de Noel, et le vieillard s'oppose, il chasse la Sainte Vierge et coupe les mains de sa femme, qui avait ete l'accoucheuse de la Vierge. L'accoucheuse est la pretresse de l'accouchement: elle officie la venue au monde et l'entree dans la communaute du nouveau-ne et lui assure, rituellement, les premisses d'un destin favorable. La femme de Noel sert directement sa patronne, en s'initiant, plus que toute autre femme, aux mysteres de l'accouchement miraculeux, de la procreation sans aucune participation masculine. De la sorte, le sacrilege commis par Noel, qui lui a coupe les mains, est encore plus grave. La Mere de Dieu lui rattache les mains a leur place, et, en plus, les transforme en or. Elle prouve aussi son pouvoir divin et son innocence: la femme de Noel n'est pas salie pour avoir ete son accoucheuse, par contre, elle est montee a un etat d'initiation, superieur. Les mains d'or sont la preuve que l'accoucheuse n'a pas connu le peche, mais le miracle, en assistant a la pleine revelation de la divinite.

Le bien incarne par la Sainte Vierge n'a pas la nature morale et ethique du bien chretien; c'est un bien primaire, de la fertilite, le bien qui donne la vie et la recupere ensuite. C'est le bien qui transpose, metaphysiquement, le concept meme de Mere, principe et substance de generation. <<La civilisation de la Mere>>, tel que Julius Evola nommait cette civilisation primordiale, est celle ou les divinites maternelles dominent:
   Une deesse exprime la realite supreme et tous les etres concus en
   tant que fils apparaissent devant cette deesse comme quelque chose
   de conditionne et de subordonne, quelque chose qui manque de vie
   propre, quelque chose de caduc et d'ephemere. (5)


Cette civilisation arrive a sa fin avec la naissance de Jesus Christ, le fils non subordonne, <<emancipe>> de la domination maternelle, le fils qui a non seulement sa propre vie, mais aussi sa propre mort. Sa Mere reste, donc dans la conscience mythique roumaine, une divinite maternelle primordiale, tout comme les grandes deesses asiatiques-mediterraneennes de la vie: Isis, Cybele, Tanit, Demeter. Dans son signe, la redemption des hommes est possible, leurs peches etant pardonnes, car: La Mere de Dieu, selon la croyance des Roumains de Bucovina, a ete le premier et elle sera aussi le dernier salut des hommes. (6) Agenouillee aux pieds de Dieu, elle prie sans cesse pour que les pecheurs soient pardonnes, ses prieres maintiennent le monde, en ajournant le dernier jugement et la fin du monde.

La redemption est une representation a son tour liee a la civilisation de la Mere. Selon Evola, il existe un lien entre l'hypostase feminine de la spiritualite et le pantheisme,
   conception du Tout Entier compris comme une immense mer ou le noyau
   de l'individu est englouti et se perd tout comme un grain de sel;
   ou la personnalite constitue une apparition illusoire et passagere
   de la substance unique, non differenciee, esprit et nature a la
   fois, qui seule est reelle et ou il n'y a pas de place pour un
   ordre vraiment transcendantal. (7)


Dans notre mythologie populaire, ou la Mere de Dieu est assise aux pieds de Dieu, qui ecoute ses prieres, le principe feminin depasse la phase demoniaque-tellurique et s'eleve a une forme pure (selenienne), depuis laquelle elle veille sur les choses telluriques et <<domine, par son autorite spirituelle, morale, tous les instincts et toutes les qualites viriles qui ne sont que materielles, physiques>>. (8) La continuite du monde est, de la sorte, assuree par cette femme qui represente un principe superieur et plus subtil que celui incarne par la force materielle masculine.

3. La feminite malefique. Les meres mechantes

Le theme de la maternite est repris, dans un registre malefique, par d'autres figures mythiques importantes, les Meres. Normalement associees a la maternite positive, les meres peuvent devenir monstrueuses--de meme que la plupart des personnages mythiques. La Mere du Soleil, du Vent, de la Foret, du Feu (sans oublier la Mere du Diable) sont des personnages le plus souvent mechants, menacants et dangereux pour celui qui gene le bien-etre ou l'ordre de leurs progenitures. Ces meres de figures masculines tres puissantes engendrent un conflit le plus souvent oriente vers leurs bellesfilles, mais aussi vers les intrus voulant <<civiliser>> ou modifier l'ancien monde. Il est vrai que les meres--en tant que representations mythiques--relevent du substrat ancien, neolithique de la pensee religieuse; le domaine qu'elles protegent dans leur apparition comme incarnations monstrueuses est celui de l'ordre primordial, le plus souvent incomprehensible pour les esprits civilisateurs du monde renouvele. Mircea Eliade (1957) theorisait l'hypostase de la maternite chtonienne, en la superposant a celle de la maternite tellurique. Il est deja accepte que la maternite tellurique implique a la fois la procreation et la mort: le ventre qui engendre est le meme ventre qui devore. Et, symboliquement, les religions agraires ou celles de la vegetation--auxquelles, en general, appartiennent les Meres--ont garde les rituels de sacrifice, qui originairement supposaient des offrandes de plantes, des sacrifices animaux et meme humains. (9)

La Mere Foret est, probablement, le plus connu monstre maternel, represente le plus souvent sous l'image d'une vieille femme, laide, aux cheveux epars, longs et emmeles, qui pleure tout le temps en egarant dans la foret ou qui dort, accroupie, aux racines des arbres ou dans des creuses. En Oltenia ou Bucovina on rencontre des ecarts par rapport a cet archetype: la Mere Foret peut apparaitre sous l'image d'une belle femme, d'un homme, d'un arbre noueux ou d'un animal. Elle a beaucoup d'enfants, tous mechants et agites. Elle echange ses enfants avec les enfants des autres femmes, qu'elle enleve de leurs berceaux. De meme, elle enleve le sommeil des enfants, pour le <<donner>> a ses enfants. Elle s'occupe de tous les arbres de la foret, en leur donnant des noms et en fixant le jour pour les couper. Rarement elle est bienveillante (en Ardeal ou Banat on croit qu'elle indique le bon chemin aux enfants perdus dans la foret). Generalement elle cherche a faire peur ou a tuer les hommes, qui tombent malades, effrayes apres rencontree.

Les contes relatent l'histoire de certaines filles, attirees par la Mere Foret a son abri, chassees, lorsqu'elles etaient seules a la maison, pour les manger. Elle appelle de ses 99 voix les jeunes gens celibataires, filles et garcons, et une fois sorties de leurs maisons, elle leur defigure le visage ou leur enleve la voix, s'ils lui repondent. Elle peut aussi enlever la fertilite des vaches, a l'aide de ses serviteurs, les serpents et les grenouilles. Elle peut chasser les nuages de pluie et punit les filles ayant donne naissance a des enfants touches par le peche, et qui les ont tues. Derriere ces traits cruels on entrevoit encore une partie de la souverainete maternelle de certaines deesses de la vegetation. Selon I. Ghinoiu (2001), la Mere Foret est une grande divinite de la civilisation du bois, apparentee au Pere Bois, a la Fille Foret et a l'Homme Foret.

Au-dela du domaine qu'elle maitrise, il reste definitoire pour la Mere Foret l'attribut de la maternite. Dans cet attribut Constantin Noica dechiffrait un des plus beaux hommages--indirectes--rendus a la femme:
   avec son aspect d'arbre noueux et mort, pleine de mechancete
   vis-a-vis des hommes, la mere douce qu'elle est defend, pourtant,
   ses arbres, leurs trouve des noms et des surnoms--tel que le dit
   la legende, sous une forme pleine de significations et de
   charme--, et les semonce s'ils ne tiennent pas droits. (10)


Il ne faut pas oublier qu'elle les rend, aussi, a la hache, car elle n'est pas une mere comme toutes les autres, qui eleve ses enfants pour qu'ils la succedent, elle est une mere mythique, plus vieille et plus durable que sa propre descendance. Et, apres avoir evoque le caractere sacrificiel des cultes des anciennes deesses de la terre ou de la vegetation, nous pouvons entrevoir dans la cruaute devoratrice de la Mere Foret une relique d'un tel cult. De ce point de vue, les meres de la mythologie roumaine s'ecartent du modele de la <<mere terrible>> theorisee par les anthropologues et les psychanalystes, qui se trouveraient--inconsciemment--a l'origine des sorcieres, vielles femmes et vieilles harpies rencontrees dans les religions folkloriques. Dans notre cas, nous nous limitons a dire qu'il s'agit, au sein de ces representations <<mauvaises>> de notre mythologie, d'anciennes divinites ayant une image desagreable qui reflete, plutot, la degradation de leur presence mythologique, non leurs capacites reellement de-structurantes.

4. Les fees mechantes, les stryges: <<iele>>, <<valve>>, <<stime>>

Les fees mechantes font partie de la categorie des plus mysterieuses creatures de la mythologie roumaine. Dans le Glossaire de Laurian et Massim, cite par Lazar Saineanu dans son etude sur les Fees mechantes (1896), elles sont presentees comme <<genie malus, daemon, malae divae, rheumatismus, paralysia, furor; demon, genie mauvais, mais essentiel: fees mechantes, qui, dans la croyance populaire, aiment enivrer les pauvres mortels qui n'osent meme pas a leur prononcer le nom, et qui les appellent par le pronom ele (elles), celui-ci devant substantif. (11)

Le fait de ne pas les nommer (car <<iele>> est--selon la majorite des linguistes, a partire de G. Saulescu, A.T. Laurian etc.--la transcription phonetique du pronom personnel <<ele>>, remplace parfois avec "dansele" elles - ou "alea"--celles-la) nourrit le mystere qui entoure leur nature, mais les oriente, en ce qui concerne leur identite, vers les divinites si fortes, si puissantes et en meme temps si nefastes, que le simple fait de prononcer leur nom actualise leur presence et leur influence. Dans ce sens, Lazar Caineanu cite dans l'etude evoquee ci-dessus G. Saulescu: "Dansele et Ielele (les fees mechantes), Rusaliile, par ce pronom on entend les trois fees Eumenides ou Furies qui entourent le monde, dans l'air, et torturent et engueulent tous ceux qu'elles croisent. On les appelle par ce pronom, pas par leur nom generique. Les anciens avaient la superstition de ne pas prononcer les noms des demons, pour qu'ils ne viennent pas les torturer. (12) Ion Ghinoiu (2001) dit que "Iele" sont des figures mythiques roumaines qui sortent surtout de nuit, entre les Paques et les Pentecotes. On les appelle aussi Pentecotes, Fees, Faucons, Vents (noms evoquant leur capacite de voler et d'etre dans un mouvement permanent), Filles des Champs, Imperatrices des cieux, Ourses, Puissantes, ou on leur appelle par des noms euphemiques, dans le souci d'activer leur bienveillance--les Belles, les Dames, les Gracieuses, les Clementes etc. (13) Le plus souvent, elles sont imaginees comme des vierges tres belles (leur nombre varie: 3, 7 ou 9) qui chantent et qui dansent pour charmer les hommes. Dans la region de Banat on connait le nom de chacune: Rudeana, Pascu)a, Trandafira, Cosanzeana, Magdalena, Tiranda, Ana, Todosia, Ogrisceanca, Lacargla, Rocia, Foiofia, Llodlana, Sandallna etc. Leurs noms, tout comme les maux qu'elles peuvent faire sont presents dans les incantations gardees dans la memoire des femmes.

Contrairement aux incantations de revenants, creatures inferieures, qui obeissent a l'homme, maitre du lieu envahi--territoire merite, envahi par ces intrus -, les incantations de fees malfaisantes demandent, paradoxalement, le depart de certaines divinites qui dominent l'aire, le vent ou meme la terre. Les ennuis qu'elles provoquent aux hommes sont, nous l'avons vu, l'effet du fait que l'homme a transgresse des espaces qui leur etaient reserves.

En ce qui concerne leur origine mythologique, Victor Kernbach soutient que la plus stable representation les presente
   comme des vierges etourdies, tres seduisantes, ayant des pouvoirs
   magiques et cumulant les attributs des Nymphes, Naiades, Dryades
   et, en quelque sorte, des Sirenes/..../ on croit qu'elles sortent
   de nuit, dans la lumiere de la Lune, pour danser dans des endroits
   isoles (clairieres, lacs, etangs, bords de riviere, carrefours,
   foyers abandonnes ou meme dans l'air), toutes nues ou seulement les
   seins nus, les cheveux epars ... (14)


L'imaginaire populaire identifie les endroits de passage des <<iele>>, sans reperer les endroits ou elles s'abritent ou habitent. Le malefique qu'elles incarnent, reside, donc, exactement dans leur mouvement, sublime dans cette danse charmee. Le caractere non naturel, donc maladif et malefique, de cette action continuelle et desordonnee, est mis en evidence par la croyance que les endroits qu'elles visitent restent deserts, que la terre, sur laquelle elles dansent, reste brulee apres leur depart, que l'herbe n'y pousse plus, et si elle pousse quand meme, elle sera <<mauvaise>>, plus foncee et que les troupeaux ne pourront plus la manger.

Toujours Victor Kernbach mentionne:
   Les iele dansent dans des clairieres rondes, autour d'un sapin (ou
   autour d'un pommier epais (1)) qui, tel que plusieurs chercheurs
   l'ont remarque, est, dans le sens hermetique de la mythologie
   folklorique, un axis mundi, un essieu du monde; ce que probablement
   les chercheurs n'ont pas remarque est que la danse des Iele a une
   signification centripete, non seulement de rotation en cercle
   ferme, mais aussi de contrainte, exercee sur le monde, a un
   mouvement perpetuel, en l'empechant, de la sorte, a s'evanouir dans
   un mouvement centrifuge (existant dans la tendance physique de
   toute rotation naturelle) qui le dissoudrait dans l'inexistence.
   (15)


Ici nous voulons lancer une hypothese contraire. Les Iele incarnent la feminite chimere, dimension plutot destructive que fertile (elles n'ont aucun attribut qui les recommande comme des divinites de la fertilites, par contre, elles enlevent des enfants, attaquent les femmes accouchees, brulent la vegetation sur les lieux de leur danse). Tout cela et surtout ce phenomene de trombe, de mouvement permanent--evoque par l'auteur cite ci-dessus--avec sa tendance naturelle de dissipation centrifuge, nous determine a les associer aux elements de desintegration, et non pas d'ordination cosmique. Leur danse n'est pas naturelle, elle est etrange par sa force et son amplitude de cyclone. De la sorte, la contrainte ne signifie pas concentration du monde, consequence du mouvement perpetuel, mais dissolution du monde. Les temoignages des ceux attrapes dans le vertige tumultueux de leur danse --ils en sortent epuises, troubles mentalement, depourvus de toutes les forces--le confirment. De la sorte, dans le rituel choregraphique des Pentecotes (identifiees, probablement pour cette raison, avec les lele), a la fin de cette danse frenetique s'installe un sommeil hypnotique (chez les Roumains de Timoc), ou le cercle de la danse se defait et les participants se dissipent en prenant la fuite, sur les champs (coutume attestee chez les populations slaves (16))

Les Pentecotes, confondues parfois totalement avec les Iele, sont aussi des esprits de l'air, qui peuvent provoquer des tempetes qui detruisent des maisons, qui arrachent les linges poses a secher ou enlevent des enfants. De meme que les Iele, elles sont caracterisees par une choregraphie magique, une danse frenetique qui prend fin par un sommeil hypnotique, le jour meme des Pentecotes. Le fait de ne pas ressentir le besoin de s'arreter, de cesser tout mouvement, est, d'ailleurs, un attribut du malefique comme egarement, privation de repos, identite et capacite ordonnatrice. Le repos, occasion de recuperer des forces qui se consomment, est le signe de l'Humain (epuisable et ephemere) mais aussi du Divin, vu que l'un et l'autre relevent de l'ordre de l'ecoulement, du passage et du renouvellement. Il faut rappeler, ici, que Dieu etait epuise apres avoir cree le Monde, et il faut rappeler son sommeil, dans l'intimite de ce monde. Le manque du besoin de repos est malefique; le Diable n'est jamais fatigue, de meme que les iele. Le lien entre les lele et les esprits qui reviennent de l'au-dela lors des fetes dediees aux morts et restent dans ce monde, sans trouver leur paix, est fait justement en raison de cette coordonnee de l'agitation permanente.

Les demons feminins de l'air, lele, Vantoase, Rusalii, ont comme correspondants les fees des eaux et de la terre. Les fees de l'eau (Stime) sont, on l'a dit, le correspondant des Rusalce slaves, des fees qui parfois, a la place des jambes ont une queue de poisson. Leur origine est, d'apres Simion Florea Marian, diabolique: Dieu a laisse le Diable vivre dans les eaux, en attirant les hommes pour les faire noyer; il est le maitre des eaux, courantes ou stagnantes. Pour attirer ses victimes, il prend le visage du Noyant--si les victimes sont des femmes--ou de la Noyante--si les victimes sont des hommes. Le plus souvent il prend le visage de femme
   haute, fine, blanche, froide comme la glace, puisqu'elle vit dans
   l'eau; elle a les cheveux longs, touchant la terre, blonds et
   brillants; elle a les seins grands; elle a la tete couverte d'une
   serviette blanche et le corps vetu d'une chemise toujours blanche
   aux manches brodees, qui parfois lui arrive au niveau des
   chevilles. (17)


Parfois--plus exactement, dans la version ou elle est l'incarnation du Diable--la fee malfaisante manque de toute force physique: sa force est purement persuasive, une force d'attraction. Seulement ceux qui se laissent porter par sa force et ceux destines a se noyer cedent a son charme. Autrement, les gens la reconnaissent facilement lorsqu'elle sort des eaux, d'apres la trace qu'elle laisse a la surface de l'eau. Sur la terre, elle ne peut faire du mal. Uniquement ceux qui l'embetent sont en danger de rester defigures. En d'autres occasions, pourtant, elle est representee comme une chimere puissante:
   La fee de l'eau vit dans l'eau, dans les rivieres et les ruisseaux,
   et elle demande tous les jours une tete d'homme. Lorsque les eaux
   croissent et debordent sur les champs, la fee--Stima--sort en avant
   et la ou elle arrive les eaux envahissent la terre et noient tout;
   lorsqu'elle a le nombre de tetes qui lui faut, alors elle rentre et
   s'assoit dans les etangs et les tourbillons. Lors des secheresses,
   quand les eaux ne sortent pas de leur lit, elle demande vers
   minuit, une tete d'homme (18)


en criant: L'heure est arrivee/L 'homme n'est pas venu. Dans cette hypostase --de deesse puissante des eaux, qu'il faut venerer par des sacrifices--elle n'est pas la meme chose que le Diable, elle est aidee et assistee par celui-ci: pour qu'il soit bien accueilli dans les eaux de la fee, le Diable lui a promis de lui procurer chaque jour une tete d'homme.

Par rapport au charme ravissant des Iele et a la grande puissance de stima, Vailva--ou Valve, au pluriel--sont moins precisees. Tudor Pamfile les compare avec les Hale, esprits malfaisants qui provoquent l'epilepsie et qui flanent, durant la nuit, sur les champs et les collines. Sans etre bien identifiees, on sait qu'elles peuvent etre chassees avec la fumee, de tamaris ou d'argousier, produite par les branches incendiees par les enfants, dans les nuits a Lune pleine. Parallelement, il y a des auteurs qui parlent de Vilve benefiques et puissantes, qui controlent les phenomenes atmospheriques (tempetes, foudres, grele, pluie) et luttent pour proteger les villages contre toute sorte de calamites. (19) Plus connues sont les Valves Muntilor, dans la region des Apuseni, classifiees en deux categories: Valve blanches (les bonnes) et Valve noires (les mechantes). Elles peuvent avoir des visages humains ou apparaitre sous l'image d'animaux. Dans la region Tara Mosilor, les Valve sont une sorte d'esprits patrons des lieux, les gens les connaissent comme: Valve de la Foret, des Eaux, des Vents, des Tresors, de la Forteresse etc.

5. Samca ou Avestija, l'Aile du Diable

L'une des figures qui argumentent la cristallisation d'un pantheon roumain du mal est l'apogee du malefique feminin, le demon monstrueux appele samca ou Avestita, surnommee L'Aile du Diable, celle qui se rapproche le plus du modele de la <<mere terrible>>, evoque anterieurement. Victor Kernbach disait qu'elle etait la creature la plus dangereuse de tous les esprits malfaisants, qui s'opposait directement a la vie en menacant les femmes enceintes, les accouchees et les nouveau-nes. Avec sa nature proteique, elle peut prendre l'image d'une femme, d'un chat, d'une poule, d'une chevre, d'une mouche ou d'un grain de millet. Selon Simion Florea Marian, les enfants chasses par cet esprit, une fois nes, seront condamnes pour toujours a toute sorte de douleurs: les maux au coeur les laisseront defigures, parfois a vie; entre eux il y aura quelques uns qui mourront. Moses Gaster dit que le prototype de ce demon est Lilith, la premiere femme de Adam, que la Bible canonique ne reconnait pas. Elle est presente uniquement dans les traditions talmudiques. D'apres la legende, Lilith a ete chassee par Eve et s'est transformee en mere de demons et de geants, en prenant l'habitude de perturber la vie des enfants. Un mythe collateral nous dit que Lilith, creee en meme temps que Adam, a eu comme attribut unique de tuer les nouveau-nes. C'est la raison pour laquelle les parents se preoccupaient de proteger leurs nouveau-nes avec des amulettes speciales. Chez les Roumains, l'amulette utilisee etait le livre Avestita ou une incantation construite sur le fond de la legende chretienne. Pour assurer la protection des maisons on faisait venir l'archange Michael, celui qui a empeche Avestifa de perturber la Sainte Vierge, lors de l'accouchement; le demon--sorti du fond de l'enfer, <<les cheveux longs jusqu'aux aux chevilles, les yeux rouges comme le feu et les mains deformees, le regard sauvage et le corps deforme....>>--reconnait, devant le prince des Cieux, que lui et cette Avestifa avaient la meme identite et le meme pouvoir: <<Je peux me transformer en chien ou en chat; je peux me transformer en ombre et en sauterelle, en araignee et en mouche, en chimere visible et invisible. Je rentre, comme ca, dans les maisons des gens et je rends folles les femmes enceintes et je perturbe leur sommeil. Je me rapproche plutot de la fille enceinte, qui par honte essaie de tuer l'enfant qu'elle porte dans le ventre, je me rapproche de vezevenghe, fermecatoare, de celles qui cherchent la verite dans le dessein laisse par la cire, dans les traces laissees par la brosse ou le tamis, de celle qui trompent leurs maris; j'ai plusieurs noms: l.Avestifa, 2.Nadarca, 3.Salomia, 4.Nacara, 5.Avezuha, o.Nadaria, 7.Salmona, 8.Paha, 9.Puha, 10.Grapa, 11.Zliha, 12.Nervuza, 13.Hamba, 14.Glipina, 15.Humba, 16.Gara, 17.Glapeca, 18.Tisavia, 19.Pliastia. (20)

De son cote, Samca est un prototype de mere qui, d'une part sacrifie les enfants selon le schema de sacrifices developpe par Mircea Eliade (21), et qui, de l'autre part, elit et punit les femmes qui ont peche. Elle est, donc, un sous-type de <<mere terrible>>, qui s'ecarte pourtant du prototype de <<femme nefaste>> image du desordre total et de l'impurete, qui tache tout et qui attire le mal. Face aux dangers de cette impurete les hommes s'adressent, toujours, aux divinites et respectent le rituel; dans le mental religieux roumain, l'impurete vient toujours de l'homme--elle vient des demons seulement si ceux-ci sont reconnus.

6. La bonne mort

Le culte des morts est un heritage laisse aux Roumains par leurs predecesseurs indo-europeens, mais aussi neolithiques ou mesolithiques. La deesseserpent du debut du neolithique, et surtout la Dame Blanche ou la Mort, dont on a trouve des statuettes en os sur le territoire de la Roumanie (dans la region de Moldova et dans la region du Sud), les figures centrales du neolithique europeen se retrouvent encore dans la mythologie roumaine dans les representations le plus souvent feminines de la Mort. La grande deesse blanche est une sorte d'ancetre de la Sainte Vierge, deesse de la Mort qui dirige, dans le monde de l'au-dela, l'esprit du defunt. Chez plusieurs peuples--surtout dans les societes actuelles--la mort a une connotation negative. Comme representation, elle est extremement laide et effrayante. La mythologie populaire roumaine, a premiere vue, ne fait pas exception. Esprit invisible--<<qui enleve l'ame de l'homme, a l'heure de sa mort, lorsque l'homme, jeune ou vieux, riche ou pauvre, content ou mecontent, est destine a passer au-dela, doit se separer de ce monde passager et aller au monde de l'au-dela>> (22)--, la mort est devenue laide, effrayante et emprunte des traits de l'imaginaire chretien et europeen de la mort: decharnee, ** <<squelettique, les yeux tasses dans le crane, les dents grands, les doigts longs et fins, un faux a la main>>. (23) Elle a plusieurs facons de tuer: elle etrangle les hommes (et alors leur mort est dure et penible, ils luttent pour s'en liberer), elle les fauche avec son faux, elle les tue avec la fleche ou le couteau ou leur donne a boire un poison amer. On dit qu'elle a son abri dans les profondeurs de la terre, dans une grotte obscure et froide, ou elle pose, sur le mur du cote est, des bougies et des ficelles symbolisant les vies des hommes qu'elle guete, tout comme un maitre-gardien, tout comme Dieu.

La laideur et la mechancete de la Mort ne semblent pas s'integrer naturellement a la conception roumaine sur l'existence. Ses attributs monstrueux, tels qu'ils etaient, ont ete attenues: en ecoutant aux plaintes des hommes, Dieu decide de donner a la mort, au lieu du faux, une petite epee qui ne laisse plus de trace sur le corps du defunt. (24) De toute facon, vu la richesse epique de la representation de la mort et l'importance de son intervention, elle ne fait pas partie de la categorie de demons, mais de celle des sousdivinites. Son hypostase autonome, de divinite qui decide seule de la duree de la vie humaine, est accompagnee d'une hypostase subordonnee, celle de servante de Dieu, qui remplis ses ordres de couper la vie des hommes. Directement soumise a Dieu, elle est plus docile que les hommes, mais sa docilite n'est que le resultat d'une punition:
   Comme Dieu a vu que la Mort faisait ce qu'elle voulait, qu'elle
   enlevait plus de vies que le nombre qu'il ne lui avait indique, Il
   a envoye Saint Haralambie la rattraper et l'empecher de faire tout
   ce qu'elle voulait. (25)


Des fois, la mort desobeit aux ordres de Dieu, mais en aucun cas par tentation destructive, pour etaler son pouvoir, mais par pitie:
   un jour, Dieu avait envoye la Mort enlever la vie d'une tres belle
   epouse. A la tete de cette malheureuse pleurait une de ses tantes,
   car la femme avait donne naissance a deux garcons, et son mari
   etait mort. La Mort est entree dans la maison, et voyant quel
   malheur frappait cette famille, a eu tellement pitie, qu'elle est
   rentree chez Dieu sans tuer la femme. (26)


Uniquement apres avoir vu que la bonte de Dieu allait proteger les deux enfants, la Mort accepte de tuer la femme. En raison de cette pitie, on dit que Dieu l'a rendue invisible, pour qu'elle n'ait plus de contact avec les hommes, et sourde, pour ne plus entendre leurs plaintes. Tout comme, en raison de l'impurete des hommes, les Cieux sont montes dans le haut, avec Dieu, avec les saints et les anges, la Mort a ete ecartee de toute relation directe avec l'homme. On croyait, par exemple, que les gens savaient l'annee et meme le jour de leur mort, et, pour cette raison, une fois que l'heure de la Mort s'approchait, ils devenaient paresseux et ne travaillaient plus, ils ne remplissaient, donc, leur role dans ce monde. Au moment ou ils devaient mourir, la Mort venait chez eux, mais les hommes, trop attaches a leur vie, changeaient d'intention et trompaient la Mort, en la faisant rentrer sans eux. Pour cette raison-la, Dieu a fait que la Mort soit invisible, pour qu'elle ne fasse plus peur aux hommes et pour qu'elle puisse agir sans aucune influence terrestre.

Dans l'esprit de l' <<intimite du monde>>, evoquee par Paul Anghel, relativement a la mythologie roumaine, (27) dans l'esprit de la familiarite entre divinites et humains, on croyait qu'on pouvait voir, connaitre et reconnaitre la mort. Il y a eu des personnages qui osaient capturer la mort et meme la faire souffrir, comme c'est le cas de Ivan Turbinca, element allogene dans l'imaginaire roumain, avec certaines correspondances dans le folklore autochtone. Intermediaire entre Dieu et la Mort, Ivan altere les messages divins qui demandaient que, pour des periodes de trois ans, les vieilles gens, les enfants et les jeunes gens soient pris par la Mort. Symboliquement, la Mort frappera, a cause des messages divins alteres, seulement les arbres vieux et les bois jeunes. Ce deplacement n'est pas reel, car l'astuce de Ivan reussit seulement en apparence. Le jumelage entre homme et arbre celebre lors de tous les evenements importants--la naissance, le mariage, la mort--et la croyance que si l'arbre meurt, l'homme meurt avec lui, demontre que l'astuce de Ivan a ete inutile, car il n'a pas pu detourner la volonte divine. Conjuguees avec la force du destin, la volonte de Dieu et la mort frappent meme la ou la ruse humaine oeuvre pour empecher leur arrivee. Un autre enseignement montrant le caractere illusoire de toute tentative de tromper la mort est l'histoire du boyard avare, qui trompe la Mort pour qu'elle lui laisse trois ans de plus, en lui disant qu'il utiliserait ce temps pour se preparer pour ce grand evenement. Mais dans le temps qu'il a gagne, le boyard se fait construire une grande maison, aux murs solides de pierres, une maison pleine de provisions, impenetrable meme pour la Mort. A la fin des trois ans, la Mort vient le chercher, en passant des murs solides de la maison, et lui demande son ame; elle le retrouve aussi non prepare que la premiere fois, preuve que tout ajournement de la Mort n'est qu'une illusion, un piege pour les mortels. De meme que dans le cas de Ivan Turbinca, le conte nous montre que la Mort, <<main du destin>> et de Dieu, ne peut pas etre trompee. Envers Ivan, le mortel qui a beneficie de la plus grande pitie de Dieu, la punition infligee par Mort est plus terrible: apres s'etre laissee, de nouveau, trompee et fermee dans le cercueil prepare pour Ivan, la Mort lui refusera la fin naturelle de la vie mortelle et l'entree legitime dans l'empire de Dieu. Sorin Botnaru fait une analyse de ce conte et il remarque que la Mort, sous l'apparence de remplir le desir de Ivan de ne pas mourir, s'empare, en realite, de lui:
   Que tu saches, Ivan, que dorenavant tu seras content de pouvoir
   mourir; et tu ramperas en me priant d'enlever ton ame, mais je
   ferrai semblant de t'avoir oublie.... pour que tu voies comment la
   vie est desagreable a un age tellement avance!>> La vie mortelle de
   Ivan, remarque ce commentateur, a ete, finalement, une entree dans
   l'empire de la Mort, non pas une ouverture vers le Royaume de Dieu.
   (28)


Le plus eloquent rapprochement entre homme et Mort apparait aussi dans les contes de la Mort-marraine:

Il etait une fois un homme tres pauvre. Si pauvre que personne dans son village ne lui parlait.

Il se marie. Dieu lui donne un enfant.

Il a prie toutes les gens dans le village de baptiser son enfant. Tous l'ont refuse:

--Non. Car tu es si pauvre, que tu n'as rien a nous donner, en echange.

Il a reflechi: "Si je quittais mon pays, je trouverais un parrain pour mon enfant".

Il marche longuement et il rencontre Dieu, qui lui demande:

--Ou vas-tu, mon fils?

--Je cherche un parrain pour mon enfant.

--Je serais son parrain!

Mais il dit:

--Qui es-tu?

--Je suis Dieu.

--Non, Dieu, car tu n'as pas ete juste. Lorsque tu as fait le monde, tu as separe les riches et les pauvres.

Alors, l'homme reprend son chemin. Et dans sa voie il rencontre un vieil homme tres fin, haut, et pas du tout laid. Et il lui demande.

--Qu'est-ce que tu cherches dans ces endroits?

--Je cherche un parrain pour mon fils.

Il dit:

--Oui. Je serais son parrain.

--Mais qui es-tu? Demande le pauvre.

Il dit:

--Je suis saint Nicolas.

--Je ne veux pas que tu sois le parrain de mon enfant, car les journees de careme tu mange du poisson.

Et l'homme continue sa route, et, apres une longue marche il rencontre la Mort.

Elle lui dit:

--Qu'est-ce que tu cherches dans ces endroits?

--Je cherche un parrain pour mon fils.

--Mais, elle lui dit, tu ne vois pas que tu es dans un autre monde?

--Mais qui es-tu?

--Je suis la Mort.

--C'est bon. Tu seras la marraine de mon fils, car tu es juste: pour toi, il n'y a pas de riches ou de pauvres" (29)

Le conte provient de chez nous--d'un village de Argec, ou nous l'avons ecoute en 2003--et pourtant ses reflexes mythologiques nous invitent a un retour a la pensee religieuse populaire avec des elements pre-chretiens.

Dans ce conte, la Mort est delimitee spacieusement et moralement de Dieu et des saints qui l'accompagnent. Le pere de famille, pauvre, part a la quete d'un parrain pour son fils, il rencontre, miraculeusement, de maniere initiatique, Dieu et d'autres saints. Contrairement a d'autres rencontres merveilleux, qui, par le pouvoir revelateur de la divinite, changent la vie de l'homme concerne, dans ce cas-la ni Dieu ni saint Nicolas ne reussissent a intervenir--dans cette situation du bapteme d'un enfant provenu d'une famille pauvre--dans la vie de cet homme pauvre. Par contre, il semble que celui-ci les juge et les evite comme s'il s'agissait d'instances qui ne font pas partie de l'existence ou du destin d'un homme pauvre, marginal, dont ils ne peuvent pas ameliorer la vie. Seule la Mort--rencontree dans un autre espace--est acceptee comme parent, parce qu'uniquement elle est presente dans les destins de tous, elle est la seule capable d'ameliorer les destins; en echange, la recompense due par le filleul a sa marraine, la Mort, sera obligatoirement payee, lorsque l'heure sera venue.

La bonte de la mort est mise en evidence aussi par le caractere intentionnel des "souhaits" contenus par les maledictions. Certes, il existe une grande variete de maledictions qui evoquent la mort, la disparition de la personne objet de la haine--mais ici il s'agit de la mort prematuree. Les plus connues imprecations visant a attirer le malheur sont celles qui evoquent les techniques les plus utilisees lors de l'enterrement--que la terre t'avale! - l'incineration--que le feu te brule!--ou le moment ou le mort quitte la maison--que je te vois les jambes en avant! Pourtant, avec toute cette cruaute, ce n'est pas les plus dures maledictions. Par exemple, nous rappelons la malediction paternelle, lourde comme les rochers, chaude comme le feu, presente dans la ballade Voichita. La malediction vise le fils cadet d'une mere de neuf enfants et une fille, celui qui conseille sa soeur d'epouser un jeune homme venu de tres loin. Apres la mort de ses neuf fils, la mere veut que sa fille lui soit a cote, et comme la fille ne peut pas revenir chez elle, elle lance cette malediction contre son fils cadet, deja mort: que la terre ne t'accueille pas/ que la terre ne t'accepte pas. L'imprecation se concretise, et Constandin, le cadet damne, est expulse de tombe, avant que son corps ait pourri. Dans ce scenario, la terre se montre solidaire avec l'autre hypostase de la maternite, celle humaine, de mere souffrante. Constandin, reste sans mere et sans abri, amenera sa soeur a la maison et pourra retrouver enfin sa place dans les bras de la Mort, redevenue bienveillante. Cette hypostase de la Mort, autrement redemptrice, est presente aussi dans le conte Jeunesse sans vieillesse et vie sans mort et meme dans Miorita.

Il est evident qu'il est impossible d'integrer la mort dans la categorie des representations du mal--car Dieu meme lui emprunt parfois le visage et le role. L'ethnologue Ion Ghinoiu dit, dans ce sens:
   Pour des raisons faciles a comprendre, la grande deesse neolithique
   de la regeneration et de la mort minait l'autorite des divinites
   qui avaient remplace Zeus, le Dieu pere et ensuite le fils de Dieu.
   (30)


Pourtant, dans les cas evoques ci-dessus, il ne s'agit pas de miner l'autorite supreme, mais de deux divinites superposees, l'une d'entre elle implacable, la Mort, et l'autre exhaustive, Dieu.

La Mort, cette Fee blanche--devenue, dans l'imaginaire populaire, la vielle dame, en apparence, victime de la mechancete, de la ruse et de la stupidite des mortels, qui veulent devenir immortels sans connaitre la malediction de l'immortalite--est donc une divinite primordiale dans la religion paysanne. Certes, elle obeit a la volonte de Dieu. Cette soumission lui assure de pouvoirs nouveaux (Dieu l'aide lorsque les hommes lui font du mal, la rend invisible pour que les hommes ne puissent plus lui echapper ou lui "embellit" le visage), vu que la nouvelle generation d'humains se montre plus rusee, plus pecheresse, plus insoumise a Dieu ou au sort.

REFERENCES

(1.) Evola, Julius (s.a.), Revolta impotriva lumii moderne. Bucuresti: Antet, 188.

(2.) Niculija Voronca, Elena (1992), Datinile ci credinfele poporului roman, vol. I. Iasi: Polirom, 38.

(3.) Marian, Simion Florea (2003), Legendele Maicii Domnului. Cluj-Napoca: Ecco, 27-29.

(4.) Idem, 43.

(5.) Evola, Julius (s.a.), "Civilizaba Mamei," Revolta impotriva lumii moderne. Bucuresti: Antet, 186.

(6.) Marian, Simion Florea (2003), Legendele Maicii Domnului. Cluj-Napoca: Ecco, 293.

(7.) Evola, Julius (s.a), op. cit., 188.

(8.) Idem.

(9.) Eliade, Mircea (1998), "Pamantul-mama si hierogamiile cosmice," Mituri, vise ci mistere. Bucuresti: Univers Enciclopedic.

(10.) Noica, Constantin (1987), Cuvant impreuna despre rostirea romaneasca. Bucuresti: Eminescu, 179.

(11.) Apud. Caineanu, Lazar (2003), Studii folclorice. Bucurecti: Academia Romana, Fundajia Najionala pentru Stiinta si Arta, Institutul de Istorie si Teorie Literara G. Calinescu, 49.

(12.) Ibidem, 83.

(13.) Ghinoiu, Ion (2001), Panteonul romanesc. Bucurecti: Enciclopedica, 89.

(14.) Kernbach, Victor (2004), Dicfionar de mitologie generala. Bucurecti: Albatros, 256.

(15.) Kernbach, Victor (s.a.), Universul mitic al romanilor. Bucurecti: Lucman, 236.

(16.) Ibidem, 237.

(17.) Forea, Simion Marian (2000), Mitologie romaneasca. Bucurecti: Paideia, 66.

(18.) Pamfile, Tudor (1997), Mitologie romaneasca. Bucurecti: All, 251.

(19.) Kernbach, Victor (s.a.), Universul mitic al romanilor. Bucuresti: Lucman, 239.

(20.) Pamfile, Tudor (1997), Mitologie romaneasca. Bucuresti: All, 211.

(21.) Eliade, Mircea (1992), Mecterul Manole. Bucuresti: Junimea.

(22.) Pamfile, Tudor (1997), Mitologie romaneasca, Bucure^ti: All, 311.

(23.) Ibidem, 311.

(24.) Ibidem, 315-316.

(25.) Ibidem, 329.

(26.) Ibidem, 334.

(27.) Anghel, Paul (2001), O istorie posibila a literaturii romane. Modelul magic. Timisoara: Augusta.

(28.) Botnaru, Sorin Th. (1999), Noua interpretare a operei lui Creanga. Bucuresti: Romcartexim, 278.

(29.) Opriman, loan (2004), Basme fantastice romanecti, vol. IV: Basme superstipos-religioase. Bucuresti: Vestala, 308-309.

(30.) Ghinoiu, Ion (2001), Panteonul romanesc. Dicponar. Bucuresti: Editura Enciclopedica, 123.

CORINA PANTELEMON BISTRICEANU

Spiru Haret University

corinabistriceanu@yahoo.com

NOTES

* Ce rajout est important, car les iele sont des divinites feminines, incarnant la feminite-chimere. Et, alors que le sapin est un symbole de la virilite, la couronne ronde du pommier symbolise la feminite, de meme que la forme ronde des clairieres, de la danse, etc., archetype neolithique herite de l'Ancienne Europe--n. n. C. B. P.

** Cette representation ou la divinite reproduit le visage de ses victimes est apparue suite a une atrophie du culte des morts comme forme d'adoration. Dans les croyances anciennes, on parle encore de la beaute et de la serenite des morts. Dans les croyances recentes, cette beaute est remplacee par la laideur decharnee, qui annonce la putrefaction de la matiere. A la limite de l'epoque contemporaine, tout ce qui est lie a la Mort est devenu desagreable pour l'homme. La Mort laide est nee de l'imaginaire effrayee de la dissolution materielle, corporelle, des creatures, dans une approche de plus en plus centree sur la beaute de la corporalite.

Corina Pantelimon Bistriceanu. Sociologist, Ph.D., The Representations of Good and Evil in the Romanian Popular Mythology. Lecturer at the Spiru Haret University, Faculty of Sociology and Psychology, Department of Sociology, holder of the courses Romanian Ethnosociology, The Sociology of Everyday Life, The Sociology of the Family. Representatives works: Sociologia tradipei. Mit si morala in societatea tradiponala romaneasca (The Sociology of Tradition. Myth and Moral in the Romanian Traditional Society, 2007), Sacralitatea raului (The Sacredness of Evil, 2008) etc. Research areas: Sociology of Family, Cultural Anthropology, Sociology of Everyday Life, Ethnosociology of the Romanian Family.
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Author:Bistriceanu, Corina Pantelimon
Publication:Journal of Research in Gender Studies
Article Type:Report
Geographic Code:4EXRO
Date:Jul 1, 2014
Words:8212
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