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Les portraits differes de Frida Kahlo: l'identite en gestation performative.

Le but de cette etude sera d'avancer une discussion de quelques concepts comme la performativite des sexes, la corporalite proliferee ainsi que celui de l'identite culturelle differee et transnationale. Ces concepts seront discutes par rapport a la production de l'artiste japonais Yasumasa Morimura (1951-) et a la reproduction et la reecriture qu'il a effectuees des portraits de l'artiste mexicaine Frida Kahlo (1907-1954). Cette serie de reecriture des portraits de Kahlo est surnommee par Morimura <<An Inner Dialogue with Frida Kahlo>> et fut exposee a Tokyo en 2001. On discutera justement ce dialogue interieur et subversif dans deux de ces portraits kahloiens revisites et mondialises. Notre critique de l'art de Morimura sera precedee d'une critique des peintures respectives de Frida Kahlo. Enfin, notre analyse puisera dans la philosophie feministe de deconstruction de Judith Butler et dans la theorie sur la societe de consommation du sociologue et philosophe Jean Baudrillard.

Quels enjeux une critique de deconstruction apporterait-elle sur notre conceptualisation de la construction des differences des sexes? Comment le principe de supplementarite, de l'exces dans le positionnement de l'identite sexuee pourrait-elle s'averer utile a notre articulation d'une revisite critique et liberatrice du plan conceptuel hegemonique, une hegemonie ayant terrorise et donc faconne negativement notre perception des sexes? Si, pour Simone de Beauvoir, la femme n'est pas nee femme mais le devient, quelles sont les repercussions, les revalorisations par rapport au sexe feminin qu'on avancerait suite a cette formule? Y a-t-il des possibilites de reinscrire les limites et les frontieres corporelles jadis restrictives et reductrices selon de nouvelles lignes culturelles? Et que peut l'art dans cette direction? A travers quelles manieres discursives apporterait-il des resignifications, des renouvellements, des transgressions?

Frida Kahlo fut pionniere a son epoque ayant mis en question la perception d'une representation rigide des sexes. Elle a su puiser dans sa vie personnelle bouleversante et douloureuse afin de mieux s'exprimer et de s'expier dans ses peintures. A travers ses portraits proliferes elle s'est representee en recourant a des modes d'articulation artistiques subversifs. Elle est l'androgyne avec des sourcils joints, elle se parodie par l'intermediaire du transvestisme, elle se moque d'elle meme par sa serie infinie des portraits ou un jour elle apparait aux cheveux longs en vetements traditionnels de Tihuana et le lendemain aux cheveux coupes en costume d'homme. L'artiste a ose innover et explorer toutes les possibilites alternatives d'expression artistique en y melant avec une virtuosite incontestable des influences d'une iconographie coloniale europeenne ainsi que d'un indigenisme exotique latino-americain. D'ailleurs, en etant consciente de son hybridite, elle n'a jamais renonce a son double passe catholique et indigene, europeen et mexicain. Son pere fut un immigrant d'origine allemande juive et sa mere mexicaine.

Si la production artistique de Kahlo est marquee par l'epoque moderniste tout en portant simultanement des elements neo-baroques, tels la profusion ornementale des retablos, Yasumasa Morimura se definirait en tant que post-moderniste dans sa tentative, premierement, de reagir contre la rigueur moderniste et, deuxiemement, de s'approprier et de recreer de maniere transgressive le visage et la personnalite de Frida. En fait, Morimura se charge d'introduire Kahlo dans sa propre culture japonaise. On peut emettre l'hypothese qu'il s'agit d'un dialogue transnational ou se croisent les cultures de l'ouest et de l'est. C'est le but de l'artiste japonais de parodier sinon de japoniser a travers sa production les grandes figures populaires de l'ouest. Sa toile devient un espace neutre et liminal de rencontres et d'appropriations visant, au travers de la repetition et de la reiteration subversives de ces figures, a innover et a renouveler notre perception jadis hegemonique et monolithique de l'art. C'est un mariage qu'on appelerait performatif qu'effectue Morimura par l'intermediaire de ses pastiches et de sa technique de superposition. Si Kahlo a su se masculiniser par son art prolifique dit feministe, Morimura se feminise a l'extreme par son art de performance en y pratiquant lui aussi le transvestisme et la mascarade.

La philosophe feministe Judith Butler se pose la question suivante: <<Which possibilities of doing gender repeat and displace through hyperbole, dissonance, internal confusion, and proliferation the very constructs by which they are mobilized? (1)>> En effet, si possibilite il y a de repeter et de deplacer les constructions des sexes memes, cette reiteration, ce deplacement seront avances au travers d'une articulation transgressive, hyperbolique et proliferee de l'identite sexuee. Ce sont des pratiques qui caracterisent toute la production des portraits de Frida Kahlo et qui se trouvent chez Yasumasa Morimura egalement. Le spectateur de nombre des portraits de Frida doit les regarder attentivement afin de reussir a s'apercevoir des details et des differences en tombant neanmoins souvent dans la confusion. La meme confusion ludique est ressentie en regardant les deux portraits-reproductions que Morimura nous invite a consommer. Nous nous proposons d'analyser deux portraits de Frida, Self-Portrait with Necklace of Thorns (1940) et Thinking About Death (1943) (refait parodiquement par Morimura sous le nom Skull Ring). On avancerait en termes batleriens que tant Kahlo que Morimura devalorisent la localisation interieure ainsi que la fixite et l'unicite d'une identite genree et culturelle tout en sortant du cadre reducteur et obligatoire d'une heterosexualite reproductive.

Y a-t-il identite originale ou est-elle constamment delocalisee? Selon Butler, <<this perpetual displacement constitutes a fluidity of identity that suggests an openness to resignification and recontextualisation; parodic proliferation deprives hegemonic culture and its critics of the claim to naturalized or essentialistic gender identities>>. (2) En effet, l'identite fluide se recontextualise chez Morimura par la revisite critique et parodique ainsi que par une delocalisation de l'image kahloienne, cette derniere se trouvant par son art au Japon cette fois-ci. Self-Portrait with Necklace of Thorns releve du symbolisme chretien. Dans ce portrait Kahlo porte un chandail blanc, symbole de purete et de chastete, en etant la Madone tout en assumant simultanement par son collier d'epines l'identite de Jesus crucifie. Les deux animaux ainsi que la profusion des plantes dans l'arriere-plan renvoient a l'exotisme indien mexicain. En melant dans de ce portrait les deux identites feminine et masculine Frida denaturalise la conceptualisation unique et essentialiste du genre. Frida est et la Madone et Jesus. Elle y pratique l'autoderision et y assume pleinement et sans doute hardiment une identite sexuee surdeterminee et excessive.

Dans sa reprise du portrait Morimura, l'artiste japonais, tout comme Frida, se deterritorialise afin de se reterritorialiser par la suite. Plus specifiquement, il intervient critiquement dans l'iconographie europeenne et mexicaine de Kahlo tout en la subvertissant et en la recontextualisant au Japon. De sa part, Morimura assume l'identite de Frida en portant le meme chandail blanc ainsi que le collier d'epines. Cependant, il s'y transvestit en accentuant son visage par le maquillage fort, ce qui manque dans le portrait de Frida, et en l'orientalisant. De plus, la vegetation dans l'arriere-plan du portrait de Morimura contient des couleurs vives a l'orientale. On se demanderait donc, quel est le portrait original et quel est le portrait de copie dans cette parodie genree? En effet, comme le postule Butler, <<the 'normal', the 'original' is revealed to be a copy, and an inevitably failed one, an ideal that no one can embody. In this sense, laughter emerges in the realization that all along the original was derived.>> (3) En suscitant le rire Morimura reussit a destabiliser la perception d'une categorisation dite naturelle de l'identite sexuee et culturelle tout en introduisant dans son art performatif la permeabilite des frontieres culturelles et genrees.

Effectivement, pour reprendre Butler, si la performativite renvoie a une fabrication dramatique et contingente de sens, le rapport de la performativite au genre ne se definirait que punitivement: <<As a strategy of survival within compulsory systems, gender is a performance with clearly punitive consequenses (...) The historical possibilities materialized through various corporeal styles are nothing other than those punitively regulated cultural fictions alternately embodied and deflected under duress.>> (4) Kahlo et Morimura osent sortir de cette cloture obligatoire, strategique et hegemonique de conceptualisation des sexes en introduisant dans leur art une contre-strategie. Selon cette contre-strategie liberatrice le sujet genre serait actif, il serait un sujet discursivement alternatif qui, au travers de sa repetition consciente et auto-reflexive, assumerait pleinement son etat hybride et ambivalent et irait contre les contraintes socialement etablies ainsi que contre la limite restrictive d'une temporalite et d'une illusion sociales. En brisant ces contraintes tant l'artiste mexicaine que l'artiste japonais desavouent la conceptualisation fantasmatique du genre et s'ouvrent par l'intermediaire de leur art de performance vers l'articulation d'une identite sexuee discontinue, non exclusive et non fictive.

Dans le portrait Thinking About Death (1943), un portrait qu'on surnommerait doublement auto-reflexif, Kahlo aussi se deterritorialise pour se reterritorialiser pourtant, et ce, en s'adressant au spectateur par son regard intense de facon reservee et non perturbee, on dirait a l'egyptienne. D'apres la biographe de Frida, Hayden Herrera, <<her dress and features in this selfportrait recall the famous bust of the unflappable Nefertiti, whom Frida admired>>. (5) L'artiste y amorce un dialogue entre la vie, representee par la vegetation vive et succulente caracteristique du Mexique, par les larges feuilles et les couleurs terrestres de l'arriere-plan, et la mort, representee par le crane qu'elle applique sur son front. Le crane superpose se trouve au milieu d'un petit paysage au fond montagneux. En fait, les indiens mexicains entretenaient un rapport special et particulier avec la mort qu'ils consideraient comme une continuation joyeuse de la vie. Dans nombre de ses peintures, y compris dans ses natures mortes, Frida deploie sa fascination pour sa mexicanidad ainsi que pour son passe indien. De plus, elle puise dans la mythologie mexicaine et reussit a y integrer et a y marier dialectiquement et harmonieusement fecondite et mort. Selon Andrea Kettenmann, <<the dualistic principle of pre-Hispanic mythology is complete, life and death are incorporated equally into the artist's harmonious conception of the world>>. (6) Ainsi, dans Thinking About Death l'artiste met en dialogue egalement son regard exterieur et ouvert vers la vie avec sa reflexion interieure et positive vis-a-vis de la mort. D'ailleurs, tout au long de sa vie Frida n'a appris qu'a faire face, au travers de son humour sardonique tres personnel et d'une certaine alegria, au principe dualistique avancee par Kettenmann.

En effet, Kahlo a du souffrir tout au cours de sa vie non seulement physiquement mais aussi emotionnellement. Lors de sa jeunesse elle a ete atteinte de poliomyelite, et, ensuite, a la fin de son adolescence, un accident penible lui a apporte de multiples fractures et operations. En tant que femme adulte et mariee elle a eu la douleur de faire trois fausses couches et, juste avant sa mort, elle a subi l'imputation de la jambe droite. Sa souffrance emotionnelle provenait du comportement profondement instable et infidele de son mari, l'artiste et muraliste mexicain Diego Rivera, de leur divorce et de leur remariage. Ce n'est pas par hasard que vers la fin de sa vie, au moment le plus douloureux physiquement pour elle, Frida devient et dans ses peintures et dans son journal peint et intermedial de plus en plus surrealiste. En outre, au moment ou sa jambe droite fut amputee elle a ecrit et peint dans son journal intime <<Yo soy la desintegracion>>. Et elle termine son journal juste avant sa mort par la phrase <<J'espere que la sortie sera joyeuse--et j'espere ne jamais revenir--Frida>>.

Cependant, souffrance et rire sardonique se joignent harmonieusement dans la production entiere de Frida, comme cela fut mentionne plus haut. On soutient que Morimura dans sa reprise performative des portraits de Frida pousse ce rire a l'extreme. Dans Skull Ring Morimura decolonise l'image sobre du visage de Frida en y ajoutant des rubans rouges extravagants sur les cheveux et en portant une robe japonaise a la place de la robe indienne de Tihuana que porte Frida. La vegetation est beaucoup plus exuberante et exageree chez l'artiste japonais que chez Frida. De plus, Morimura y ajoutte la couleur rouge derriere les larges feuilles vertes, ce qui s'assortit bien avec le rouge dans les cheveux de Morimura ainsi qu'avec le rouge de sa robe japonaise et le rouge de ses levres. Encore une fois le maquillage du visage effemine de l'artiste est excentrique, ce qui met l'accent sur sa propre mascarade consciente et deliberee. Ainsi, a travers l'art de performance et l'intention transnationale de Morimura, Frida se mondialise, elle devient une figure ephemere, eternellement appropriee, differee et deconstruite, destinee a toujours etre repeinte, reecrite, consommee. En outre, la mort qui apparait sur son front n'est plus en dialogue avec la vie, car cette derniere la depasse a travers la vivacite predominante et tres coloree du portrait. On soutiendrait qu'encore plus que chez Frida c'est le rire et la parodie qui y emergent. Si l'humour de Frida est un humour serieux de <<high art>>, celui de Morimura pourrait etre qualifie d'humour leger de <<low art>>, d'un art popularisant, consommant, parodiant. En effet, comme l'avance Butler, c'est a travers la repetition parodique qu'emerge l'immanence meme de l'acte de contestation, une contestation achevee par l'acte meme inherent au genre et par son ouverture vers une reiteration transgressive. Or, pour en revenir a l'aspect performatif de la parodie et du rire pratiques parfaitement tant par Kahlo que par Morimura, on s'aligne avec l'hypothese de Butler que <<practices of parody can serve to reengage and reconsolidate the very distinction between a privileged and naturalized gender configuration and one that appears as derived, phantasmatic, and mimetic--a failed copy, as it were (...) There is a subversive laughter in the pastiche-effect of parodic practices in which the original, the authentic and the real are themselves constituted as effects>>. (7)

Si Morimura reussit a rendre ludique, consommee et meme banal le visage de Frida, c'est parce qu'il discerne chez l'artiste mexicaine le potentiel et la valeur relationnels et manipulateurs inherents aux portraits kahloiens ainsi que la rupture que ces derniers articulent avec l'etat jadis sublime d'une representation artistique dite traditionnelle. Le sociologue et philosophe Jean Baudrillard a developpe et a elucide sa theorie sur la societe de consommation en ayant trace le rapport de cette societe de consommation avec le Pop art et les mass medias. On se propose d'elaborer ensuite une analyse puisant dans la critique de Baudrillard afin d'explorer davantage les enjeux qu'apportent les deux portraits de Kahlo et de Morimura lesquels viennent d'etre analyses plus haut. Or, des lignes paralleles avec les concepts du Pop art et du kitsch et de l'aspect ludique en art discutes chez Baudrillard seront avances a travers notre analyse de la production picturale de Kahlo et de Morimura. Enfin, on s'alignerait avec la formule du sociologue et philosophe francais que <<le Pop est un art <<cool>>: il n'exige ni l'extase esthetique ni la participation affective ou symbolique (deep involvement), mais une espece d' <<abstract involvement>>, de curiosite instrumentale>>. (8) Si participation abstraite et indifferente et si curiosite il y a chez le spectateur faisant face aux portraits et de Kahlo et de Morimura, elles seraient suscitees justement par l'absence de l'extase, de la passion et de la sublimation, par ce que Baudrillard surnomme <<un certain sourire>> et <<une collusion>>, des traits emergeant de notre societe de consommation vis-a-vis de l'art.

Plus specifiquement, Baudrillard soutient qu'avec le Pop art on est loin de l'art dit populaire, ce dernier etant proche du decoratif et du lineaire, en favorisant la participation extatique du spectateur. Plutot, il s'agit ici de la difference et de sa propre repetition, d'un art d'articulation eclectique, discontinu et brisee, c'est-a-dire d'un art qui ne fait pas de racines mais des rhizomes, d'un art avancant selon des lignes de fuite schizophreniques. (9) Pour revenir a Baudrillard, il s'agit dans le Pop art, d'une certaine <<ideologie d'une societe integree (societe actuelle=nature=societe ideale mais nous avons vu que cette collusion fait partie de sa logique); d'autre part il reinstaure tout le processus sacre de l'art, ce qui aneantit son objectif fondamental>>. (10) En effet, Frida et Morimura par leur pratique de performance artistique ludique, excessive et desacralisante s'approchent des <<principes>> du Pop art. Surtout dans les deux portraits-reprises de Morimura on y discerne des traits meme d'un <<glamour>> kitsch eclate tels la chevelure ornee et le maquillage excessif--et d'une simulation, d'un bricolage provenant de la caracteristique primaire de notre societe de consommation, celle de la non-stase, de la mobilite. Baudrillard propose la definition suivante du kitsch: <<Il se definira de preference comme pseudoobjet, c'est-a-dire comme simulation, copie, objet factice, stereotype, comme pauvrete de signification reelle et surabondance de signes>>. (11) Or on soutient que la production de Morimura aboutit au kitsch tout en contenant des residus Pop et ce a travers sa tendance a exposer une pseudo-realite appauvrie dans sa signification. Ce qu'on discerne en regardant les copies stereotypees de Morimura est la perception de distinctivite ainsi que la surabondance artificielle des residus kahloiens et, surtout, une rupture avec la <<beaute>>. On y percoit egalement l'appel s'adressant au spectateur a une consommation continue et reiteree des visages differes et mondialises et de Frida et de Morimura.

Mais quelles caracteristiques attribue-t-il au juste Baudrillard a notre societe de consommation? Quels sont ses traits et quelle sorte de comportement exhibent ses acteurs, les consommateurs, vis-a-vis de l'art? Et quel est le rapport qu'entretient cette societe avec notre culture actuelle renouvelable, recyclable sinon mondialisee? D'abord, l'orientation sociologique de cette societe de consommation provient de sa mobilite incessante inherente, comme cela a deja ete mentionne plus haut. Si la culture entiere devient objet de consommation, cela est le cas car la culture n'est que discursivement instable, elle est toujours en voie de reecriture, en voie d'etre alimentee de facon devorante bien que ludique. En effet, si la mode est cyclique, elle renvoie a sa force de recyclage culturel. Frida, par ses portraits reiteres et prolifiques, invite et le critique de son art et les artistes posterieurs a consommer avec une certaine violence, a recycler et ainsi a mondialiser son art. C'est justement ce que fait Morimura dans sa reprise japonisante des portraits de Kahlo. L'artiste japonais se charge par son art performatif de contrainte de rendre l'image culturelle de Frida recyclable, fluide, vecue. C'est toute la corporalite kahloienne, en fait, que Morimura se propose de transformer en culte. Il nous propose de la fetichiser, de l'exalter dans sa nouveaute tout en la rendant simultanement quotidienne. Il nous propose egalement de s'approprier cette corporalite discontinue afin de la devorer, de la consommer de maniere excessive ensuite. C'est ce que Baudrillard soutient a propos du corps: <<Le corps tel que l'institue la mythologie moderne n'est pas plus materiel que l'ame. Il est, comme elle, une idee, ou plutot, car le terme d'idee ne veut pas dire grande chose: un objet partiel hypostasie, un double privilegie, et investi comme tel. Il est devenu (...) le mythe directeur d'une ethique de la consommation>>. (12) Si la toile de Frida devient consciemment sinon deliberement un espace culturel ouvert a de multiples resignifications, si Kahlo accepte hardiment la fluidite non symbolique de sa propre image et de son corps en tant que culte en se refaisant incessamment et de maniere prolifique, si par son art elle s'ouvre vers la derision et le ludisme, comment Morimura peut-il ne pas repondre radicalement a l'incitation joyeuse de Frida a etre reecrite caricaturalement et donc a etre consommee?

Jean Baudrillard etablit un lien etroit entre le concept de sollicitude et celui de gratification par rapport a la societe d'abondance et son lexique protectionniste actuel. Plus particulierement, il s'agit d'une societe oU <<TOUT EST SERVICE et ou ce qui est donne a consommer ne se donne jamais comme produit pur et simple, mais bien comme service personnel, comme gratification (...) C'est au soleil de la sollicitude que bronzent les consommateurs modernes>>. (13) Baudrillard souligne, cependant, l'ambiguite inherente et le paradoxe du sens du verbe <<solliciter>>. Ce dernier implique et l'acte de <<donner>> et l'acte de <<demander>>. Ainsi, le postule Baudrillard, le consommateur est pris dans la confusion de cette double direction, d'avoir et a donner et a demander simultanement. De cette facon on pourrait dire que les spectateurs-consommateurs/producteurs de l'image kahloienne, que ce soit celle de Frida ou bien celle refaite par Morimura, sont invites et a consommer violemment l'image qu'ils voient et a donner une nouvelle version d'elle en la recreant eux-memes, et ce, selon les postulats de notre societe. Or les nouvelles valeurs de la societe d'abondance sont les <<valeurs d'ambiance (relationnelles, immanentes, sans objectif) s'epuisant dans le moment de la relation (<<consommees>>). La societe de consommation est en meme temps une societe de production de biens ET de production acceleree de relations>>. (14) Enfin, si production de biens et si production de relations se conjuguent, cette dialectique est epousee et enoncee et par Kahlo et par Morimura au travers de leur art hautement relationnel et non transcendant.

Pour conclure, on a emis l'hypothese que l'identite kahloienne ne pourrait se definir que dans une dimension de gestation performative. De plus, il s'agit d'une consommation violente de culte des portraits de Frida Kahlo proposee par l'artiste japonais Morimura. Afin d'exemplifier vers cette direction, on a effectue une discussion de deux portraits de Kahlo ainsi que de deux autres de Morimura dans lesquels ce dernier recree et japonise par son art de performance et par la superposition l'image de Frida. On a recouru simultanement a la theorie de la philosophe Judith Butler ainsi qu'a celle du sociologue Jean Baudrillard. Si Frida exhibe une idiosyncrasie incontestable dans sa propre maniere de s'exprimer, Morimura est egalement personnel dans son art de s'approprier l'art de Kahlo. Sans doute les deux artistes ont respecte et valorise dans leur expression leurs propres cultures, la culture mexicaine et la culture japonaise, tout en s'ouvrant vers un dialogue interculturel et mondialisant avec la culture de l'Autre, un dialogue qui fait emerger justement le statut fluide, malleable et discursif de l'identite culturelle.

BIBLIOGRAPHIE

Baudrillard, Jean (1970), La societe de consommation. Paris: Editions Denoel, coll. <<Folio Essais>>.

Butler, Judith (2007), Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity. London: Routledge

Deleuze, Gilles et Felix Guattari (1980), Capitalisme et schizophrenie 2. Mille plateaux. Paris: Les Editions de Minuit, coll. <<Critique>>.

Hayden, Herrera (2003), Frida. A Biography of Frida Kahlo. London: Bloomsbury.

Kettenmann, Andrea (2003), Kahlo. London: Taschen. http://www.friendsofart.net/en/art/fTida-kahlo/thinking-about-death (acces effectue le 27 juin 2011)

http://en.wikipedea.org/wiki/Yasumasa_Morimura (acces effectue le 27 juin 2011)

http://www.carearts. org/lessons/image-bank/a-g1/an-inner-dialogue-with-fridakahlo-collar-of-thorns.html (acces effectue le 27 juin 2011)

http://arthistory. about.com/od/from_exhibition/ig/frida_kahlo/Frida-Kahlo--Self-Portrait--1940.htm (acces effectue le 27 juin 2011)

STYLIANI KOKKALI

Universite d'Athenes

stkokkali@yahoo.com

NOTES AND REFERENCES

(1.) Butler, Judith (2007), Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity. London: Routledge, 43.

(2.) Judith Butler, op. cit., 188.

(3.) Op. cit., 189.

(4.) Op. cit., 190.

(5.) Hayden, Herrera (2003), Frida. A Biography of Frida Kahlo. London: Bloomsbury, 367-368.

(6.) Andrea Kettenmann, Kahlo, London, Taschen, 2003, p. 76.

(7.) Butler, op. cit., 200.

(8.) Baudrillard, Jean (1970), La societe de consommation. Paris: Editions Denoel, coll. <<Folio Essais>>, 184.

(9.) Pour une analyse philosophique du concept du rhizome, voir le chapitre intitule <<Introduction: rhizome>> dans le livre des philosophes Gilles Deleuze et Felix Guattari (1980), Capitalisme et schizophrenie 2. Mille plateaux. Paris: Les Editions de Minuit, coll. <<Critique>>, 9-37.

(10.) Jean Baudrillard, op.cit., 180.

(11.) Jean Baudrillard, op.cit., 165-166.

(12.) Baudrillard, op.cit., 213.

(13.) Baudrillard, op.cit., 252, 253.

(14.) Baudrillard, op.cit., 274.

Styliani Kokkali. J'ai fait une Licence en Etudes anglaises a l'Universite d'Athenes en Grece et une maitrise en Litterature comparee a l'Universite de Montreal au Canada. Dans mon memoire de maitrise j'ai compare les surrealismes francais et britannique. J'ai fait des presentations a plusieurs conferences a travers le Canada durant mon sejour canadien. Je suis doctorante au Departement de langues, de traduction et d'interpretation a l'Universite Ionienne a Corfou en Grece et je redige ma these sur les portraits et le journal intime de l'artiste mexicaine Frida Kahlo. Mes domaines de recherche sont les suivants: la litterature comparee, la philosophie feministe, le surrealisme, l'autobiographie et l'intermediarite.
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Author:Kokkali, Styliani
Publication:Journal of Research in Gender Studies
Article Type:Report
Geographic Code:9JAPA
Date:Jul 1, 2014
Words:3979
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