Printer Friendly

Les noms du Colonel Chabert: langage et pouvoir apres Napoleon.

COMPARE de maniere recurrente au travers de la Comedie humaine a une figure d'autorite paternelle, Napoleon dispose bien dans l'oeuvre de Balzac d'une des plus importantes prerogatives du pere: celle de nommer, c'est-adire d'instaurer un lien--a priori permanent--entre un sujet et son nom. Que l'empereur s'adresse a ses soldats comme a "ses enfants" dans Le Medecin de campagne (IX, 523), (1) ou qu'il nomme plus simplement "son Chabert" (III, 331) le heros de la nouvelle qui nous interessera ici, sa parole est toujours garante dans le texte balzacien de la possibilite d'une stabilite ontologique pour les sujets qu'elle designe. Tout se passe comme si Balzac reconnaissait dans l'Empire une forme d'etat de grace linguistique: le regne de Napoleon est ce temps oU la relation a une seule source unique et identifiable d'autorite, a une seule parole, semble pouvoir garantir la definition stable du lien entre un etre et les noms qui le designent.

L'arrivee au pouvoir de Louis XVIII constitue donc dans la fiction balzacienne, au-dela d'un simple changement de regime politique, la disparition d'un principe d'autorite discursive clair, qui definissait l'individu et sa relation au monde. Elle entraine aussi la complexification, jusqu'au dereglement psychique, d'identites dont l'empereur etait le garant symbolique. C'est le cas du baron Hulot, dans La Cousine Bette, consume par la debauche; de Stephanie de Vandieres, l'heroine d'Adieu, reduite a l'animalite et a l'aphasie. Et c'est surtout l'enjeu du Colonel Chabert, recit d'une identite meurtrie par l'Histoire.

Le Colonel Chabert est en effet, de tous les personnages balzaciens, celui que determine le plus intimement l'epopee napoleonienne. Est-ce un hasard s'il est aussi celui pour qui, de la maniere la plus exemplaire, le patronyme n'est plus a meme d'etre la caution de l'identite, sociale ou privee, de l'etre qui le porte? Car c'est bien la l'enjeu majeur de ce texte: l'impossible reconnaissance legale et sociale, sous la Restauration, d'un nom donne et porte sous l'Empire. La relation de discontinuite et de rupture que le changement de regime fait surgir dans la biographie de son protagoniste illustre le pouvoir qu'a l'evenement historique de briser le lien, qu'on pourrait naivement penser infrangible, entre un etre et le nom qu'il porte.

La biographie accidentee de Chabert, ce sera la le cadre de reflexion general de ces pages, en fait ainsi le temoin central du drame collectif des hommes de la Restauration, epoque marquee par un rapport complexe a l'heritage de l'Empire: a la fois admiration et rejet, desir et repulsion, souvenir reprime mais sans cesse reactive, efface mais plus que jamais vivant. C'est sur quelques caracteristiques de ces liens symboliques complexes entre les deux regimes que nous aimerions brievement revenir en premier lieu, pour mieux montrer ensuite l'ancrage du drame personnel de Chabert dans une crise collective du rapport a l'identite et au sens, en particulier a celui des mots eux-memes.

I. NAPOLEON: EFFACEMENT ET REPETITION DE LA FIGURE IMPERIALE

Retour en arriere integral a un monde d'avant 1789, le nouvel-ancien Regime ne peut pas pour autant rayer d'un trait de plume le passe qu'il remplace: entre negation, recuperation et repression de l'heritage et du personnel napoleonien, la Restauration se condamne a peupler la France de fantomes. Seront fantomes en effet tous ceux qui devront vivre d'une identite double, celle que leur avait conferee l'Empire et celle que veut bien leur reconnaitre le nouveau regime; seront fantomes les souvenirs de la geste napoleonienne, qui peupleront l'imaginaire populaire comme les chansons de Beranger. Et sera fantome aussi d'une certaine maniere Louis XVIII lui-meme, qui ne pourra pas regner sur la legitimite de son seul nom et sur celle du droit divin, comme si rien ne s'etait passe, mais devra compter avec la presence spectrale de l'empereur dans chacun de ses gestes de monarque. Napoleon est en effet le double intime de Louis XVIII: celui dont l'emprise est d'autant plus grande que son souvenir est officiellement et peniblement, dans un travail conscient et quotidien, efface et reprime.

La presence napoleonienne est d'autant plus difficile a obliterer que le nouveau monarque doit rompre avec un homme qui, couronne en 1804, avait cree en 1808 sa propre noblesse, et pouvait donc se flatter d'avoir redonne vie et visibilite aux symboles du pouvoir de l'Ancien Regime, et ce a partir des premices incertaines d'une meritocratie revolutionnaire. L'Empire s'en tend et s'explique en effet comme simplification et comme synthese de l'heritage revolutionnaire allie au centralisme monarchique: il capte de fait deux legitimites contradictoires. C'est a cette captation de deux heritages paradoxaux par l'Empire, et en particulier a la recuperation de sa propre histoire, de son propre passe, que la Restauration ne parvient pas a trouver de parade convaincante. L'ere napoleonienne a ete en somme ce que la Restauration espere devenir en 1814: un etat d'equilibre entre le monde ancien et le monde nouveau. C'est la le plus dur a oublier, et donc le plus essentiel a reprimer: Napoleon a deja reussi pour son compte la reconciliation du principe monarchique et de la Revolution, reconciliation que la royaute nouvelle souhaiterait entreprendre. D'ou la necessite de gommer, de cacher, d'effacer la figure encombrante d'un empereur des Francais beaucoup trop proche, et dont, a y regarder de plus pres, le nouveau roi ne pourrait bien etre qu'une copie sans relief. Ainsi, si la Charte constitutionnelle du 4 juin 1814 exprime dans son preambule le voeu explicite de la monarchie restauree de "renouer la chaine des temps"--ce qui implique la reconnaissance de l'heritage des Lumieres--elle ne le fait qu'au prix de l'effacement de l'aventure napoleonienne. La charte est datee de la dix-neuvieme annee du regne de Louis XVIII, annulant la legitimite de tous ceux qui l'ont precede, a commencer par l'empereur ...

L'effacement du souvenir napoleonien est egalement consubstantiel a la logique politique du nouveau regime puisque, selon la rhetorique royaliste de l'epoque, Bonaparte avait vole la place qui de droit revenait aux descendants de Saint-Louis: l'usurpateur ne fait donc pas partie de l'histoire nationale, il y a apporte un caractere etranger qui l'en disqualifie. C'est l'argument central du celebre libelle de Chateaubriand, De Buonaparte et des Bourbons (1804):

En vain pretendrait-on que Buonaparte n'est pas etranger: il l'est aux yeux de toute l'Europe, de tous les Francais non prevenus; il le sera au jugement de la posterite: elle lui attribuera peutetre la meilleure partie de nos victoires, et nous chargera d'une partie de ses crimes. Buonaparte n'a rien de francais, ni dans les moeurs, ni dans le caractere. (97-98)

Ainsi l'image et le nom de Napoleon, d'omnipresents pendant tant d'annees, deviennent sous la Restauration objets de contrebande: les Bulletins de la Grande Armee sont brules dans les mairies, et il est interdit aux colporteurs de diffuser des images de l'empereur.

En meme temps qu'elle est une tentative d'effacement de l'epopee napoleonienne, la Restauration s'affirme pourtant comme sa repetition problematique et imparfaite. A premiere vue, certes, elle ressuscite la flamme vacillante de l'antique monarchie et revient a des formes prerevolutionnaires d'incarnation du pouvoir; a y regarder de plus pres cependant, elle s'installe dans un redoublement des formes et des rituels de l'Empire lui-meme, pour la simple raison que celui-ci avait deja fait siens les signes du pouvoir et de la grandeur de l'ancien regime. C'est ce que percoit tres bien Stendhal:

La constitution qu'il [Napoleon] donna a la France etait calculee, si tant est qu'elle fut calculee, pour ramener insensiblement ce beau pays a la monarchie absolue et non pour achever de le faconner a la liberte. Napoleon avait une couronne devant les yeux, et se laissait eblouir par la splendeur de ce hochet suranne. Il aurait pu etablir la Republique ou, au moins, le gouvernement des deux Chambres: fonder une dynastie de rois etait toute son ambition. (65)

Entre Napoleon et Louis XVIII, il y a ainsi une evidente continuite; non seulement des institutions--la charte reaffirme les principes du code Napoleon de 1804 sans jamais le citer--mais aussi, ce qui est moins facile a cacher, une troublante continuite des hommes, fantomes tangibles du passe immediat de la France. L'itineraire de Talleyrand, ministre sous les deux regimes, est a ce titre exemplaire, comme est revelatrice la publication, en 1815, du Dictionnaire des girouettes d'Alexis Eymery, recensant tous ceux qui passerent sans en faire grand cas du camp de Napoleon a celui du roi. Tocqueville, dans L'Ancien regime et la revolution, trouve dans la fondamentale similitude de l'ordre napoleonien et de l'ancien regime l'explication de la banalisation de ces transfuges:

Les premiers efforts de la Revolution avaient detruit cette grande institution de la monarchie; elle fut restauree en 1800. Ce ne sont pas, comme on l'a dit tant de fois, les principes de 1789 en matiere d'administration publique qui ont triomphe a cette epoque et depuis, mais bien au contraire ceux de l'ancien regime qui furent tous remis en vigueur et y demeurerent. (103)

Si c'est en effet Napoleon qui retablit l'ancien regime et non Louis XVIII, ce dernier se trouve dans l'inconfortable position d'un original imitant sa propre copie: la Restauration reprend en 1814 les symboles que l'Empire avait faits siens, avec plus de panache, dix ans plus tot; elle recycle egalement le personnel napoleonien et le pare d'habits neufs, sous lesquels pointe toujours l'uniforme de la grande armee. C'est donc une image essentiellement contradictoire et difficilement lisible de la monarchie que Louis XVIII amene avec lui en debarquant a Calais. Francois Furet estime que le retour des Bourbons, "faute de rien pouvoir ou si peu, sur les interets et les places, (...) s'attache methodiquement a effacer la Revolution dans l'ordre symbolique" (276). Les deux mouvements complementaires d'effacement et de repetition de la figure imperiale revelent bien l'une des contradictions les plus saillantes du retour de l'ancien regime: tout se passe comme si Louis XVIII, contre toute logique, devait parodier l'empereur pour mieux l'effacer de la memoire collective.

Napoleon est la figure absente de tous les horizons de la France d'apres 1815, objet de reference et de deference, present dans l'imaginaire collectif et hantant de son ombre la monarchie restauree. Nul ne le mesure mieux que le Hugo des Orientales. Dans un poeme au titre revelateur--"Lui"--Napoleon devient "l'homme ineffacable": sous ses pas, "tout devient monument"; "il passe sur le sable (...), /Son pied colossal laisse une trace eternelle/Sur le front mouvant du desert" (685). Point fixe de l'histoire, Napoleon s'oppose par antithese au passage du temps et a son propre effacement, pourtant desire et mis en oeuvre par la Restauration. Il est aussi un repere spatial, lui qui a su ordonner par ses conquetes une vision nouvelle de l'Europe et de la France, que reprend sans cesse la legende nationale. Il est, pour Hugo encore, "le noir geant qui fume a l'horizon" (685): principe d'entendement du monde, toujours present, par antithese (geant/fumee; sable/monument; trace eternelle), dans le mouvement de sa dispersion, qui est celui que lui impose en vain une Histoire qui sans cesse ravive sa presence. (2)

II. CHABERT, VIEUX CARRICK

Dans la fiction balzacienne, les heros napoleoniens vivent ainsi comme une dechirure personnelle le desarroi du sens qu'induit la presence/absence symbolique de l'empereur sous la Restauration, et le deficit d'autorite et de sens auquel les condamne le retour des rois; et ceci se joue d'abord dans un rapport problematique au langage, et en particulier au nom.

Les developpements que Balzac consacre au carrick de Chabert sont eclairants a cet egard: lorsque, a la premiere page du roman auquel il donne son nom, le colonel Chabert entre dans l'etude d'avoues, ce n'est pas en effet en qualite de sujet, mais de vetement: "Allons! encore notre vieux carrick!" (III, 311). Le carrick, redingote a la mode dans les annees 1805-1807, et demodee dix ans plus tard, dit deja l'obsolescence de Chabert: il entre dans le roman, a la maniere de Napoleon dans la Restauration, comme trace d'une presence au monde. Mais d'emblee cette trace penetre une formation discursive qui la recupere et la recycle: alors que le carrick, neuf, faisait sens dans le systeme de l'habillement en 1805-1807 (ou plutot y etait transparent), dix ans plus tard, il est devenu visible, c'est-a-dire troublant: ses referents sont multiples et instables. De meme, le costume de colonel de l'Empire que Chabert portera plus tard ne sera valide qu'en tant que trace du passe et d'un sens qui n'a plus lieu d'etre, sa connotation glorieuse n'effacant pas son anachronisme. Baudrillard rappelle que "l'objet devenu signe ne prend plus son sens dans la relation concrete entre deux personnes, il prend son sens dans la relation differentielle a d'autres signes" (63): on ne s'etonne donc pas que, une fois detruit le systeme d'echange et de differenciation qui le naturalisait, le karrick soit devenu illisible, et a la rigueur ne represente plus que la degradation d'un signe par l'erosion du temps. C'est pourquoi il permet aux avoues de voir en Chabert, simultanement, un concierge, un portier, un noble, un colonel, un brasseur. Ainsi l'habit qui naguere signifiait Chabert, ou plutot qui preservait le signifiant "Chabert" d'etre l'objet d'une definition conflictuelle, ne le protege plus, parce qu'il ne renvoie plus a un seul et unique referent identifiable. Bien au contraire: en attirant toute l'attention sur son etrangete, le carrick deshumanise Chabert: "Si c'est un homme, pourquoi l'appelez-vous vieux carrick?" (III, 311-12) demande a juste titre le petit clerc Simonnin.

Par cette ductilite du sens, qu'il dresse aux portes du texte, le carrick denonce, a la fois, la contradiction inherente au rapport au langage en cours sous la Restauration--ou aucun sens n'est plus fixe, ou tout signifiant est instable et circule--et son incompatibilite avec le rapport au reel et au langage de Chabert lui-meme, rapport mediatise par un systeme de signes obsolete, reposant sur l'illusion d'une autorite (l'empereur) ayant le pouvoir de donner sens au sujet et de le delimiter.

Comment expliquer ce decalage entre Chabert et les autres personnages? Il tient en grande partie a une difference centrale qui le singularise et l'isole des autres personnages: Chabert est un sujet sans origine, (3) qui n'est cree, le texte le montre d'abondance, que par le discours d'autorite qu'est celui de l'empereur:

Je suis un enfant d'hopital, un soldat qui pour patrimoine avait son courage, pour famille tout le monde, pour patrie la France, pour tout protecteur le bon Dieu. Je me trompe! j'avais un pere, l'Empereur! Ah! s'il etait debout, le cher homme! Et qu'il vit son Chabert, comme il me nommait [...] (III, 331)

Napoleon est avant tout dans la bouche de Chabert un pouvoir performatif: celui qui nomme, en substitut de l'autorite paternelle (un Nom-du-Pere). Chabert ne peut se dire "Chabert" que dans la mesure oU un regime discursif, organise autour de la figure napoleonienne, le lui affirme et le lui repete. L'identite, semble confirmer le texte, est toujours une "seconde nature", le fruit d'un discours tenu par un systeme sur le sujet, et qui le constitue en tant que tel. Ce que Chabert vient chercher dans l'etude de Maitre Derville, c'est donc bien l'assurance de la possibilite de l'inscription de son identite, d'une identite qu'il voudrait invariable, dans le systeme de la Restauration. Il en appelle a l'affirmation d'une nouvelle parole d'autorite: un nouveau Nomdu-Pere, en la personne de Louis XVIII, appele a se substituer ainsi a la figure symbolique de l'empereur. Mais entre la "mort" de Chabert a Eylau et sa visite aux clercs l'autorite discursive et le rapport a l'autorite discursive se sont tous deux transformes. Non seulement l'autorite a change de nom (Napoleon a ete remplace par Louis XVIII), mais surtout elle ne peut plus desormais etre prise au serieux. Bien loin de Napoleon et de son pouvoir performatif d'enfantement symbolique, le nouveau roi, autorite parodique, ombre de celle de l'empereur, ne peut plus assurer a ses sujets une identite stable. Ce qui a fondamentalement change dans Le Colonel Chabert entre l'Empire et la Restauration, c'est donc le rapport entre le pouvoir et le langage. Fixe, immediat et organique chez l'un; vacillant chez l'autre. Et Chabert est la victime expiatoire de cette transformation.

Chabert est bien sur incapable de cerner ce glissement du serieux au parodique, qui remet en cause la possibilite meme de la reconnaissance de son existence. En demandant a Derville de l'aider a recouvrer son identite, il se fonde sur l'idee que toute societe a vocation a l'assister dans cette quete, et qu'il existe, hors des soubresauts de l'histoire, une permanence de l'etre assuree par la nomination; il fait donc explicitement appel a un principe anhistorique d'autorite qui, de Napoleon a Louis XVIII, n'aurait miraculeusement pas change:

L'on m'a cru mort, me voila! rendez-moi ma femme et ma fortune; donnez-moi le grade de general auquel j'ai droit, car j'ai passe colonel dans la garde imperiale, la veille de la bataille d'Eylau. (III, 340)

Chabert neglige une chose essentielle: le principe d'autorite qu'il invoque n'a plus de valeur qu'en tant que citation. Il ne designe plus aucun referent contemporain. Celui qui l'a nomme colonel n'est plus; il n'y a donc plus personne pour assurer la coherence de son nom et de son etre. A l'empereur a succede un roi incapable, on a vu plus haut pourquoi, de se faire en aucune maniere le garant de ce lien symbolique. Chabert est donc condamne a vivre son identite sous la Restauration comme une repetition parodique de son identite sous l'Empire. Le lien entre les mots et ce qu'ils designent s'est relache.

Loin de representer un phenomene isole, loin d'etre le cas d'ecole d'un revenant cherchant a recouvrer une identite perdue, la situation de Chabert touche au plus pres a la derision generalisee qui se trouve au coeur du rapport entre pouvoir et langage sous la Restauration, et que Balzac met en scene des le debut du roman. L'erreur de Chabert est de prendre les mots au serieux: d'autres que lui comprennent mieux qu'a un regime politique derisoire correspond un nouveau rapport au langage, marque par le jeu et la raillerie.

III. UN LANGAGE DANS TOUS LES SENS

Nous trouvons en effet dans Le Colonel Chabert le temoignage d'une derision generalisee de l'autorite, et ce dans le type meme de discours qui est cense assurer l'autorite: le discours judiciaire. Dans la scene d'ouverture du roman, les avoues de l'etude Derville copient, en coeur, des requetes. Les formes de la deference sont la, mais leurs auteurs ironisent sur leur contenu:

Mais, dans sa noble et bienveillance sagesse, Sa Majeste Louis Dix-Huit (mettez en toutes lettres, he! ...), au moment oU Elle reprit les renes de son royaume, comprit (qu'est-ce qu'il comprit, ce gros farceur-la?) la haute mission a laquelle elle etait appelee par la divine Providence! ... (point admiratif et six points: on est assez religieux au Palais pour les passer) ... (III, 312)

Le discours d'autorite est dynamite: il est montre comme repetition d'un deja-dit, confinant au cliche; ce d'autant plus qu'ici, on parodie ouvertement le texte de la Charte de juin 1814. Le texte dicte par le maitre-clerc attire l'attention sur sa propre materialite, et cette materialite surdetermine son sens: l'autorite du signifie etant insuffisante, c'est dans le gonflement du signifiant (les six points, Louis XVIII en toutes lettres) que va se refugier l'expression du sacre et du serieux. Ainsi, c'est par le trop-plein du signifiant que se manifeste la carence du signifie. A ceci il faut ajouter que par l'alternance des caracteres romains et des italiques sont disjoints d'un cote le document ecrit, fige dans la formule creuse, et, de l'autre, la spontaneite de l'oral, qui subvertit l'autorite ecrite (Sa Majeste dans le texte devient "un gros farceur" dans la conversation). Mais la parole du clerc n'est pas le seul parasite du discours d'autorite dans cette scene: "Tout marchait a la fois, la requete, la causerie, et la conspiration" (III, 313). Il n'y a plus de hierarchie des discours, plus de texte sacre, tous se confondent et se nivellent; a tel point qu'un des copistes melangera les genres et copiera, a meme l'ordonnance dont il a la charge, les indications du maitre-clerc: "Il faut mettre les points sur les i, et sakerlotte avec un k" (III, 313). Ce geste est evidemment hautement signifiant, car il parasite la question de l'origine du texte (il melange dans l'ecriture le serieux de la parole legale et l'ironie de la farce), et ce, de plus, au lieu meme oU le texte devait faire une reference explicite, et avec le plus de consideration possible, a un moment crucial de l'Histoire et s'y ancrer (l'ordonnance en question est rendue en juin 1814, date d'octroi de la Charte). En lieu et place d'un discours serieux, ancre dans la realite solide d'un systeme de references, on assiste donc a une fuite de la parole dans un detournement comique et dans l'utilisation d'un langage a contre-emploi ("il faut mettre les points sur les i" considere comme langage legal). Le k de sakerlotte, singulierement deplace, temoigne a lui seul de l'impurete qui menace la parole dans ses origines et dans ses fins: ce k est un signifiant parasitaire qui trouble la clarte d'un signifie lui-meme parasitaire au sein d'un texte qui se veut serieux et qui devient, de fait, hautement caricatural. (4) Derision derniere: redigee pour la vicomtesse de Grandlieu, la requete sera finalement utilisee pour un autre cas: le discours s'autonomise ainsi de toute referentialite fixe.

La premiere partie du Colonel Chabert constitue ainsi une epreuve de derision du signifie: les copistes, en bons proceduriers, se battent sans treve sur le sens des mots; comme si cette bataille semiotique--qu'elle concerne le carrick de Chabert, ou, plus loin, la definition du mot "spectacle"--s'etait substituee a toutes les autres, y compris et surtout aux batailles legales, qui semblent jouees d'avance. La parole est ludique, videe de son sens, jusqu'a se reduire a la plus gratuite invention verbale et aux pures joies du signifiant: "berlik berlok" ou "trinn, la, la, trinn, trinn." "Les clercs plaisantaient et disaient vrai tout ensemble" (III, 318), apprend-on lorsque Chabert se rend a l'etude, la nuit suivant cette scene d'ouverture, pour y conter son histoire. Tout appareil referentiel extralinguistique etant nie par l'ironie intrinseque aux jeux du langages et a leur autoreferentialite, cette phrase est etonnamment axiomatique: le langage est le lieu de l'inscription d'un doute, et de la verite comme absence.

IV. CHABERT, MOI EN MORCEAUX

Il va sans dire que Chabert est la principale victime de cette incertitude. Voici comment son identite est annoncee au lecteur:

--Monsieur, lui dit Boucard, voulez-vous avoir la complaisance de nous donner votre nom, afin que le patron sache si ...

--Chabert.

--Est-ce le colonel mort a Eylau? demanda Hure qui n'ayant encore rien dit etait jaloux d'ajouter une raillerie a toutes les autres.

--Lui-meme, monsieur, repondit le bonhomme avec une simplicite antique. Et il se retira. (III, 317)

L'identite de Chabert ne nous est pas accessible de maniere directe mais par une mediation: c'est un clerc qui recoupe le patronyme Chabert et le souvenir du colonel d'Eylau. Chabert ne fait qu'acquiescer. Ce qui indique, d'une part, que le patronyme n'est pas une garantie suffisante de l'identite (plus tard Derville, quand Chabert lui dira qu'il est Chabert, lui demandera: "lequel?" [III, 322]), et, d'autre part, que Chabert est, comme le texte de loi avec lequel se melange son entree en scene, la copie d'un autre texte semantiquement plein (le Chabert de l'Empire, celui dont l'identite n'etait pas l'objet d'une transaction legale). Ainsi lorsque Chabert se reconnait en un "luimeme," c'est dans un miroir trouble: il reconnait le "lui" qu'est la legende du colonel d'Eylau, et il se reconnait dans une ressemblance a ce personnage ("-meme"). Ce qu'il designe ainsi par ce "lui-meme," c'est, plutot qu'une simple reconnaissance, une rupture dans l'ordre de la representation, et une impossible continuite entre l'homme et son histoire. Rupture plus claire encore quand, dans le recit de son passe, le locuteur Chabert se disjoint en deux sujets d'enonciation differents--un moi mort, celui du colonel de l'Empire, et le moi du Chabert vivant, celui de la Restauration, mais qui n'est ironiquement que le fantome du moi mort:

--Monsieur, dit le defunt, peut-etre savez-vous que je commandais un regiment de cavalerie a Eylau. J'ai ete pour beaucoup dans le succes de la celebre charge que fit Murat, et qui decida le gain de la bataille. Malheureusement pour moi, ma mort est un fait historique consigne dans les Victoires et conquetes, oU elle est rapportee en detail. (III, 323)

Dans le recit de la bataille d'Eylau, qui suit ces lignes, il est impossible de determiner l'origine du discours: est-ce Chabert (vivant) racontant, dans un recit en focalisation interne, la bataille telle qu'il la vecut? Comment expliquer alors qu'un homme donne pour mort puisse affirmer que sa mort "fut annoncee a l'Empereur" (III, 340)? On passe insensiblement dans le discours de Chabert, et sans qu'une frontiere exacte puisse etre tracee, du mode de la confession a celui de la citation: le discours n'est plus celui du sujet, mais fait reference a un texte dans lequel celui-ci s'est reconnu comme sujet. Il y a tres peu de faits dans l'expose de Chabert--on entre vite dans le domaine de l'hypothetique et du probable, et on quitte l'experience subjective pour retrouver la legende, legende oU la difference entre le sujet de la confession et le heros de l'histoire edifiante s'estompe. (5) Impossible des lors de savoir qui parle, du colonel ou du livre qui dit sa mort; et la referentialite elle-meme est prise au piege, puisque pour prouver son existence Chabert se voit contraint de citer un texte ... qui le constitue comme mort. Plus loin, celui-ci declare: "ici, permettez-moi de placer un detail que je n'ai pu connaitre que posterieurement a l'evenement qu'il faut bien appeler ma mort" (III, 324). Or, l'essentiel du recit qui precede--la redaction de l'acte de deces, notamment --ne peut en toute logique se situer qu'apres la "mort" de Chabert.

En fait, tout se passe comme si pour Chabert le sujet qu'il etait avant la bataille d'Eylau etait necessairement un sujet omniscient, et comme si ces impossibilites logiques et ces glissements entre la premiere et la troisieme personne etaient denoncees comme n'appartenant pas a la realite de l'identite du sujet de l'Empire: pour le Chabert de l'epopee napoleonienne, sujet historique plein, il n'y a pas de rupture entre discours du "je" sur lui-meme et discours collectif (ou legendaire), puisqu'il est inseparablement fruit de l'un et de l'autre. (6) C'est la Restauration qui rend cette narration illogique, parce que c'est elle qui introduit une rupture entre recit historique et legende personnelle.

Ainsi l'on peut suggerer que le "moment de sa mort" dont parle Chabert est purement symbolique et ne se situe pas en 1807, mais en 1814 avec la premiere Restauration. C'est d'ailleurs ce que le texte autorise a penser dans cette juxtaposition:

Ici, permettez-moi de placer un detail que je n'ai pu connaitre que posterieurement a l'evenement qu'il faut bien appeler ma mort. J'ai rencontre, en 1814, a Stuttgart, un ancien marechal des logis de mon regiment [...] (III, 324)

La "mort" de Chabert se situerait alors essentiellement au niveau du discours; elle correspond au moment ou Chabert perd celui qui lui avait confere son identite. Si l'on accepte cette lecture, l'antagonisme entre la parole du sujet et la parole que tient a son propos le discours collectif (a travers notamment les 'Victoires et conquetes ...) se resorbe, mais au prix d'une question plus grave: existe-t-il un Chabert hors de cette adhesion du sujet a un discours qui le place et le delimite dans l'histoire, donc en dehors du discours tutelaire de l'Empire?

V. LE MARCHE DES NOMS

Ces mots de Derville donnent une cle possible a cette question: "Vous etes le comte Chabert, je le veux bien, mais il s'agit de le prouver judiciairement a des gens qui vont avoir interet a nier votre existence" (III, 340). La societe dans laquelle Chabert doit prouver son identite, on l'a vu, n'est plus que faussement hierarchisee autour d'une parole d'autorite: tout s'y echange et s'y monnaie, y compris et surtout le nom. L'identite y devient l'objet d'un marchandage. Dans le recit, les pieces prouvant l'identite de Chabert entrent ainsi a tout moment dans un circuit de mediations et d'echanges: elle sont ecrites en allemand, doivent donc etre traduites, passent par "les postes prussienne, autrichienne, bavaroise et francaise" (III, 335), et leur authentification est payee par Derville. Mais c'est l'exemple de la femme de Chabert qui illustre le mieux l'instabilite des identites. Comme Chabert en effet, son epouse change de nom: Rose Chapotel lorsqu'elle etait prostituee, puis comtesse Chabert, enfin comtesse Ferraud. Trajectoire emblematique des annees 1800 a 1820: la femme s'eleve de la fange aux lambris, et ce d'abord par la force de l'egalitarisme republicain ("dans ce temps-la, chacun prenait sa femme oU il voulait" [III, 358]), puis par celle de la volonte napoleonienne de fusionner la noblesse d'Empire et la vieille noblesse, enfin par le retour au pouvoir du Faubourg Saint-Germain. Mais, au contraire de Chabert qui la vit comme un drame intime, pour la comtesse l'identite est un jeu de hasard ("Madame la comtesse Ferraud se trouva par hasard avoir fait tout ensemble un mariage d'amour, de fortune et d'ambition" [III, 349]). Sa propre identite a d'ailleurs des origines multiples qu'elle recycle allegrement (elle reactive ses charmes de fille publique pour manipuler Chabert); elle s'adapte et fluctue selon les regimes et les interets. Ainsi en 1830, date a laquelle se deroule le dernier episode du recit selon la chronologie de sa premiere publication, elle est "femme d'esprit et tres agreable; mais un peu trop devote" (III, 371): c'est-a-dire certainement ce que se doit d'etre une "femme comme il faut" (III, 347) sous le ministere Polignac. La comtesse surtout a compris qu'il n'y a plus de coincidence entre l'individu et le nom qui le designe, et plus largement entre l'etre et le paraitre. Chose qu'elle illustrera dans l'ordre des signes: lorsqu'elle demande a Chabert de "renoncer a lui-meme et d'une maniere authentique" (III, 363), c'est-a-dire par sa signature, elle disjoint de fait un (faux) signifiant de son signifie. C'est la un geste que Chabert ne peut pas comprendre, lui pour qui tous deux sont imbriques et le constituent: il lui est en effet impossible de vivre dans deux regimes de representation differents, dans une antithese de l'intime et du social. Et ce non par choix, mais parce que dans le monde dont il est issu, celui de l'Empire, les deux principes se renforcent. La Restauration impose une rupture entre la representation--la signature--et le sujet, entre lesquels la reconnaissance devient impossible, et la ressemblance fortuite. (7) Et cette caracteristique, qui afflige Chabert, affecte chacun des personnages du roman: meme la comtesse Ferraud, qui, bien que joueuse, est elle-meme menacee par cette separation. Aristocrate par mariage, ses "vices d'education" (III, 349) la rendent impropre a bien jouer son role; sans alliances, elle risque la desaffection de son mari qui veut devenir pair de France. Il lui faut donc compenser cette absence de capital symbolique par un capital economique accru, et tenir son mari par "la chaine d'or" (III, 350). Les interactions coupables entre ces deux types de valeurs (argent/prestige social), qui menent finalement a leur interchangeabilite, minent de l'interieur un regime oU la dignite s'achete et oU les valeurs aristocratiques traditionnelles, autrefois consacrees par l'usage, deviennent abstraites et se vendent a bon compte. La rupture entre le sujet et le monde se fait bien en suivant la logique de ce systeme: c'est parce que les actions sont mediatisees par l'argent et se transforment en capital echangeable que toutes les transformations identitaires sont permises. Mais ce meme systeme, qui autorise tous les travestissements, nie a l'individu toute stabilite ontologique reelle et durable. L'individu est ainsi a l'image de la Charte; il repose sur deux pouvoirs differents, a l'equilibre precaire: d'une part le telos monarchique, soit le pouvoir dans son principe incarne, cense assurer la permanence des identites et des positions sociales; d'autre part la routine quotidienne du pouvoir de plus en plus hegemonique et impersonnel de l'argent, qu'incarne si bien l'usurier Gobseck, "hommebillet" (II, 965), et qui dissout les differences et les identites. Entre les deux l'abime est grand: les accepter tous deux ensemble, c'est se placer en position de joueur, malheureux ou pas, et placer sa subjectivite dans l'incertitu 7 Cette disjonction de la verite intime des etres et de leurs apparences est d'ailleurs, Richard Sennett l'a bien vu, a l'origine de l'epistemologie balzacienne: "Balzac's formulation of personality as a social category: if it is immanent, everywhere in social life, it is also a mystery, a secret which will not of itself speak. His is the reverse side of Marx's coin: personality is everywhere present in social relations but it is mystifying" (157). de de ce jeu--a l'image de la Restauration elle-meme, qui ne peut se definir que dans un entre-deux permanent.

VI. LA PAROLE CONTRE LA SIGNATURE

La signature de Chabert, que veut obtenir sa femme, serait de la part du colonel l'acceptation de ce systeme: par l'inscription de son nom sur le papier, il enterinerait une separation entre l'etre Chabert, present au monde, et son simulacre, qui ferait foi: il accepterait alors la primaute du symbolique sur le reel. Cette signature bien entendu pose probleme: elle exigerait de Chabert qu'il accepte par ecrit, en signant d'un autre nom, la mort du sujet qu'il affirme etre par la parole. L'ecrit, pour Chabert, entraine la rupture et l'oubli: il inscrit, a la place d'une identite stable, l'acceptation forcee de l'absence d'une origine, d'une difference entre celui qu'on est et celui qu'on signe. En d'autres termes, il initie une sorte de schizophrenie, fondee sur la negation d'une continuite entre l'individu et le monde des signes.

L'ecrit est en effet pour Chabert le lieu meme de l'alienation. Ce que vit Chabert, c'est l'experience traumatisante de l'autonomie de l'ecriture, qui inscrit dans sa matiere meme la disparition du scripteur. C'est cette experience qu'a decrite Derrida:

Pour qu'un ecrit soit un ecrit, il faut qu'il continue a "agir" et etre lisible meme si ce qu'on appelle l'auteur de l'ecrit ne repond plus de ce qu'il a ecrit, de ce qu'il semble avoir signe, qu'il soit provisoirement absent, qu'il soit mort ou qu'en general il n'ait pas soutenu de son intention ou attention absolument actuelle et presente, de la plenitude de son vouloir-dire, cela meme qui semble s'etre ecrit "en son nom." (376)

Le cas Chabert pousse a l'extreme cette propriete de l'ecrit. En signant d'un nom autre que "Chabert," le colonel realiserait en effet, dans le present meme de l'acte performatif de la signature, la rupture, la mort, qu'entraine fatalement l'iterabilite de l'ecrit. Mais Balzac voit peut-etre plus loin encore en montrant, a travers l'historicisation de cet acte de la signature (le nom est tributaire des soubresauts de l'histoire, sa valeur est fonction du regime en place, il se vend, il illustre la puissance ou le denuement de celui qui le porte), que cette presence/absence inscrite dans la chair du langage ne l'est pas forcement de toute eternite, et ne le sera pas forcement pour toujours. Elle est essentiellement le fruit du discours tenu dans et par une societe specifique, la sienne, celle de la Restauration et de la monarchie de Juillet. En refusant de signer, Chabert s'oppose aussi et surtout a cette dissociation imposee par l'histoire entre l'etre "intime" et son inscription sociale. Ce faisant, il se met certes hors-jeu dans le recit (il finit sa vie dans un hospice, depouille de son nom et de son titre), mais il propose aussi une forme heroique de resistance a cette dissociation.

Par son refus de signer de son nom l'acte qui reconnaitrait legalement qu'il n'est pas le heros de la bataille d'Eylau--"Vivez tranquille sur la foi de ma parole, elle vaut mieux que les griffonnages de tous les notaires de Paris" (III, 367)--, Chabert affirme en effet sa resistance a la reification qui le menace, a la mise a l'encan de son identite sur le marche des patronymes, et au voyage perilleux du signifiant "Chabert" dans le monde des ecritures legales. Mais il reconnait aussi la vanite et l'impossibilite de faire desormais valoir cette resistance de la parole dans la societe de la Restauration. En effet, la parole n'a guere de place dans une societe qui ne se fonde plus sur la presence, mais sur l'illusion de la presence, sur la signature et sur la preuve legale. L'affirmation definitive par Chabert de la parole, du logos, comme gage d'authenticite et comme preuve, refute et court-circuite tout un systeme fonde sur la representation, la repetition et l'inscription, systeme ironise par Balzac des la scene d'ouverture de notre roman par le travail de sape des clercs de Maitre Derville. Ainsi donc, meme depourvu de son nom, et le repoussant finalement comme s'il lui etait devenu etranger ("Pas Chabert! Pas Chabert! Je me nomme Hyacinthe" [III, 372]), Chabert recouvre une forme d'integrite heroique dans son rapport au langage et a son propre nom. En refusant de deleguer la definition de son etre a la validation incertaine de la societe de la Restauration, societe oU le rapport entre pouvoir et langage n'est qu'un grossissement tragique de l'amalgame carnavalesque entre jeux de mots et discours d'autorite qui ouvre le roman, Chabert se pose en resistance a la mort du sujet. Mieux meme: en renoncant a se faire nommer, en ne voulant plus son nom, il s'autonomise pour la premiere fois de la parole de l'Autre qui l'avait toujours determine et constitue en etre tragique. Pour cette raison peut-etre, il faut imaginer Chabert heureux, meme reduit dans les dernieres pages du texte a la neutralite d'un "cela." Car cet heroisme du sujet n'est possible qu'au prix de sa propre annihilation sociale et linguistique et de sa marginalisation volontaire: "je ne suis plus un homme, je suis le numero 164, septieme salle" (III, 372). C'est finalement en choisissant son alienation et en programmant son suicide social que Chabert maintient sa dignite d'homme, et suspend par la meme toute possibilite de porter un jugement definitif sur son destin. Succes et echec simultanement, Chabert n'existe somme toute que dans cette contradiction, dans la mesure ou elle marque la permanence dans l'Histoire des spectres qui l'habitent, et qu'elle constitue comme spectres.

Un spectre, par definition, a pour vocation de durablement hanter les vivants, et de leur signaler leur incapacite a se defaire d'un passe qui derange. Chabert ne meurt pas--les dernieres pages de l'oeuvre le montrent tracant "des raies dans le sable" ou decrivant une "arabesque imaginaire" avec sa canne (III, 372). Ce langage qui n'en est pas un, cette ecriture qui ne se materialise nulle part et qui immediatement s'estompe, c'est certainement une ultime forme de resistance pour Chabert, qui signe enfin, mais dans un alphabet qui n'est que le sien, son acte d'emancipation de la tyrannie du nom.

UNIVERSITY OF SHEFFIELD

OUVRAGES CITES

Balzac, Honore de. La Comedie humaine. Ed. Pierre-Georges Castex et al. 12 Vols. Paris: Gallimard (Bibliotheque de la Pleiade), 1976-1981.

--. Le Colonel Chabert. Ed. Pierre Citron. Paris: Librairie Marcel Didier, 1961.

Baudrillard, Jean. Pour une critique de l'economie politique du signe. Paris: Gallimard, 1972.

Bonaparte, Napoleon. Recueil des manifestes, proclamations, discours, decrets etc. de Napoleon Buonaparte. Londres: T. Harper le jeune, 1811.

Charte constitutionnelle du 4 juin 1814. Conseil constitutionnel. Web. 10 Sep 2013.

Chateaubriand, Francois-Rene de. Grands ecrits politiques. Vol 1. Paris: Imprimerie Nationale, 1993.

Derrida, Jacques. Marges de la philosophie. Paris: Minuit, 1972.

Eymery, Alexis. Dictionnaire des girouettes: ou nos contemporains peints d'apres eux-memes. Paris: Alexis Eymery, Libraire, 1815.

Furet, Francois. La Revolution: de Turgot a Jules Ferry. Paris: Hachette, 1988.

Hazareesingh, Sudhir. La Legende de Napoleon. Paris: Tallandier, 2006.

Hugo, Victor. CEuvres poetiques. Ed. Pierre Albouy. Vol 1. Paris: Gallimard (Bibliotheque de la Pleiade), 1964.

Lastinger, Michael. "The CAPital letter: Balzac's Le Colonel Chabert and the Names of a Rose." Nineteenth Century French Studies 30.1-2 (2001): 9-57.

Marini, Marcelle. "Chabert mort ou vif." Litterature 13 (1974): 92-112.

Mazaheri, J.H. "La Vision de la guerre dans Le Colonel Chabert." Romance Notes 44.3 (2004): 317-25.

Roulin, Jean-Marie. "The Return of the Undead: The Body Politic in Le Colonel Chabert." South Central Review 29.3 (2012): 20-35.

Sennett, Richard. The Fall of Public Man. New York: Norton, 1974.

Stendhal. Vie de Napoleon. CEuvres completes. Vol. 39. Geneve: Edito-Service/Cercle du Bibliophile, 1970.

Tocqueville, Alexis de. CEuvres. Vol 3. Paris: Gallimard, 2004.

Tulard, Jean. Le Mythe de Napoleon. Paris: Armand Colin, 1971.

Victoires, conquetes, desastres, revers et guerres civiles des Francais, de 1792 a 1815: par une societe de militaires et de gens de lettres. Vol 17. Paris: Panckoucke, 1820.

(1) Les chiffres romains en corps de texte referent au tome de La Comedie humaine, dans l'edition de la Bibliotheque de la Pleiade. Les chiffres arabes renvoient aux numeros de page.

(2) Sur la naissance, le developpement et la diffusion de la legende napoleonienne, voir Hazareesingh.

(3) Voir Marini.

(4) Sur les jeux du signifiant dans le texte, et particulierement sur les phonemes [??]/k, voir Lastinger.

(5) Il est interessant pour notre propos de noter que le colonel Chabert a un grand nombre de modeles potentiels: notamment le capitaine Auzoni, qui, "blesse a mort, etait tombe sur le champ de bataille" a Eylau, et dont l'histoire est en effet consignee dans les Victoires, conquetes, desastres, revers et guerres civiles des Francais ... (69). Dans son introduction au texte, Pierre Citron trouve quant a lui nombre de modeles litteraires a Chabert (XXXI); dans l'edition Pleiade (302), Pierre Barberis nous apprend que Balzac a pu connaitre des officiers Chabert a Tours ... Plus recemment enfin, J. H. Mazaheri a vu dans Chabert "une parodie du texte de Marbot," general des guerres napoleoniennes (320). En tous les cas, le probleme de l'identite se complique donc de plusieurs intertextes, Chabert usurpe d'autres histoires, remplit de nouveaux blancs.

(6) Partant d'une perspective tres differente (une lecture de la fonction symbolique du corps chez Chabert), Jean-Marie Roulin arrive a une conclusion proche de la notre lorsqu'il interprete de cette maniere la cicatrice qui distingue le heros: "The seam designates the individual in its most personal part (his blood) and, because it provides a mixture of blood, also represents a collective" (29).
COPYRIGHT 2014 University of North Carolina at Chapel Hill, Department of Romance Languages
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2014 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

 
Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Author:Goergen, Maxime
Publication:Romance Notes
Date:Sep 1, 2014
Words:6996
Previous Article:La escritura de la historia: borrando huellas inconvenientes del pasado.
Next Article:Los planos oblicuos de la modernidad: actualidad de la cuentistica de Alfonso Reyes.

Terms of use | Privacy policy | Copyright © 2018 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters