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Les mysteres de l'onomastique dans l'Helene d'Euripide.

Problemes de l'onomastique dans l'Helene

Dans l'Helene, le tableau genealogique de Protee dessine par Euripide est original et etonnant a bien des egards. (1) En effet, le poete lui attribue une femme, Psamathe, qui ailleurs est connue pour etre celle d'Eaque. (2) En outre, il lui invente un fils, qui ne fait habituellement pas partie de sa famille. Paradoxalement, ce rejeton est appele Theoclymenos, et donc designe, selon l'etymologie, comme <<inspire par un dieu>>. Nomme ainsi, Theoclymene est destine par son pere a respecter les lois divines. Ce nom est justifie par une glose lourdement didactique soulignant le rapport etabli avec l'expression de l'idee de piete: <<[il le nomma ainsi] car, tant qu'il vecut, il honora les dieux>>. (3) Or, dans le drame, apres la mort de Protee, son fils bafoue la liberte d'Helene que les dieux ont placee a Pharos pour qu'elle y soit protegee et qu'elle y attende fidelement l'arrivee de son epoux Menelas a son retour de Troie. Il l'assiege afin qu'elle devienne sa femme. Son comportement ne semble donc pas se conformer a son identite. Le fait est etrange, dans une civilisation oo la denomination determine, en principe, un role ou une personnalite. Par ailleurs, Euripide identifie la fille de Protee sous le nom de Theonoe, tandis que chez Homere elle est appelee Eidothee, puis Eido chez d'autres auteurs. (4) L'onomastique est alors manifestement signifiante, car ce nom designe ce personnage de sage devineresse comme l'incarnation de <<l'intelligence divine>>, et le poete renonce ainsi a la mettre en scene comme une figure <<d'apparence>> (eidos). En definitive, aucun des noms faisant partie de cette genealogie de Protee etablie par Euripide ne correspond a la composition de sa famille telle qu'elle apparait dans la mythologie traditionnelle. Or, ces identites ne sont pas attribuees de maniere aleatoire, mais elles traduisent necessairement les intentions particulieres que nourrit l'auteur lorsqu'il elabore la distribution dramatique de sa piece.

De fait, la question de la denomination d'une personne constitue une problematique majeure dans cette piece oo un meme nom correspond a plusieurs aspects de l'etre d'Helene, l'un qui se trouve a Pharos, l'autre a Troie. A ce sujet, l'heroine prononce une phrase assez sibylline pour evoquer la pluralite trompeuse des manifestations de sa presence: <<Il est possible que le nom se trouve en maints endroits, mais non pas le corps>>, (5) et a travers le dedoublement nominal du personnage, Euripide introduit une reflexion en quelque sorte <<metaphysique>> sur l'authenticite de l'existence humaine. (6)

Cependant, dans un assez long monologue exprimant son egarement face a ce phenomene tres special d'ubiquite, Menelas resout son desarroi en banalisant cette difficulte: <<Beaucoup d'hommes, a ce qu'il parait, sur toute la terre, portent le meme nom, ainsi que des villes, des femmes ... Il ne faut donc pas s'etonner>>. (7) Des commentateurs ont denonce cette conclusion facile qui ne repond pas a la complexite du cas envisage. (8) En effet, Menelas est confronte a une somme invraisemblable de coincidences lorsqu'on lui annonce la presence a Pharos d'une Tyndaride, fille de Zeus, venant de Sparte, nommee Helene, tout comme la creature qu'il ramene avec lui de Troie. Effectivement, sa reponse est quelque peu insuffisante. Il faut donc en deduire, soit qu'Euripide neglige tous ses devoirs de dramaturge en pretant ce raisonnement approximatif a son personnage, soit qu'il joue sur l'inadequation de cette replique pour mettre en relief un autre aspect de la question de l'homonymie important pour la comprehension de la piece. Dans cette oeuvre tres etudiee, pleine de calculs dramatiques, la seconde hypothese s'impose. Ainsi, le poete lancerait un avertissement, creerait une connivence avec son public et mettrait les spectateurs en garde contre toute meprise en les alertant sur les dangers de l'homonymie. La metaphysique et l'epistemologie seraient alors toutes les deux impliquees dans le jeu theatral, a propos de cette thematique de l'ambiguite de l'onomastique.

Entendre un tel message amene a rechercher les significations decalees de cette intrigue. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que la representation est placee sous le signe de Protee, puisque le drame s'ouvre sur le spectacle de son tombeau et de son palais. Or, dans la mythologie, le Vieux de la Mer est capable de toutes les metamorphoses. Il faut aussi tenir compte du fait que lorsque, dans les Thesmophories, Aristophane parodie YHelene d'Euripide, il en fait la piece des travestissements: dans son oeuvre qui, pour etre parfaitement efficace en tant que pastiche, doit etre etroitement reliee a son modele, la pretendue heroine est un vieil homme; cet effet n'a peut-etre pas seulement une valeur comique. D'autre part, un personnage des Thesmophories interprete le choix du decor de la piece situee a Pharos selon un type de reaction spontanee a son epoque et il signale a travers son commentaire que l'Egypte est reputee pour representer le pays de la tromperie. (9)

Ces divers eclairages, l'interne et l'indirect, incitent donc a quelque vigilance, a des verifications et a quelque soupcon dans l'identification des personnages de ce drame. Car ils suggerent la possibilite de quelque mystification dans une piece dont Aristophane revele a sa maniere le rapport avec les secretes ceremonies initiatiques du culte de Demeter.

Teucros, le meteque denonciateur, homonyme de l'archer homerique

L'intervention de Teucros dans le drame est denoncee depuis longtemps par les critiques comme inutile. En effet, son passage sur scene est tres episodique et il n'apporte a Helene que des informations erronees sur le sort de Menelas, peu apres corrigees par les propheties de Theonoe. A ce propos, l'art dramatique d'Euripide est juge severement: <<Parmi les nombreuses singularites plus ou moins choquantes de cette insolite Helene, la plus voyante et la moins expliquee jusqu'ici est encore l'episode initial de Teucros, qui, apres le prologuemonologue, apparait pour disparaitre bientot (mais point assez tot a notre gout, car nous ne pouvons nous empecher de trouver bien superflue et languissante sa stichomythie avec Helene)>>. (10) D'ailleurs, parmi tous les autres guerriers retournant de Troie, l'election que le poete fait de cet archer pour representer un voyageur abordant a Pharos capable de renseigner l'heroine, n'est justifiee par aucun recit mythologique: <<Le passage en Egypte du fils de Telamon, sa rencontre avec Helene sont ignores de la Fable>>. (11) Les motifs de cette escale apparaissent de meme comme invraisemblables. En effet, selon la legende, Teucros est charge par un oracle d'aller fonder Salamine de Chypre et il ne lui serait pas vraiment necessaire de venir faire confirmer par la prophetesse Theonoe l'orientation de sa navigation, comme il en exprime l'intention. Manifestement, Euripide semble donc inventer un pretexte leger afin d'introduire ce personnage secondaire dans sa piece.

Au passage, on peut se demander si, en fait, cette apparente desinvolture ne s'accompagne pas d'un recours a la mythologie finalement assez fouille et fute. En effet, le poete ne neglige pas vraiment la coherence, dans ce domaine, puisque l'apparition de Teucros dans ce drame peut, tout au moins vaguement, se raccorder a l'entree de Psamathe dans la famille de Protee. Car cette Nereide devient la belle-mere de Telamon, lorsqu'elle s'unit tout d'abord avec Eaque qui l'a eu comme enfant en premieres noces avec Endeis. (12) Le descendant de Telamon, l'archer Teucros, fait donc partie de ses proches et de son alliance, et ce statut peut eventuellement expliquer aux spectateurs qui s'en etonneraient qu'en abordant dans l'ile, il reconnaisse immediatement le palais de Protee. (13) Mais ce detail est tenu pour fonder la mention de Psamathe dans l'Helene et pour rapprocher Teucros de l'univers de cette fiction dramatique. L'alibi est donc quasiment inexistant; il ne peut pas masquer longtemps l'incongruite massive de cette intrusion du fils de Telamon dans la piece.

H. Gregoire a imagine une piste de recherche interessante pour tenter de resoudre la question. Il invoque en effet, dans plusieurs de ses travaux, la possibilite qu'Euripide ait utilise le nom de Teucros en cherchant a suggerer par ce biais a son public une reference a un personnage contemporain, et non plus mythologique: <<Il faut donc supposer quelque interet d'actualite pour Teucros ou pour Salamine de Chypre, si l'on veut expliquer l' 'invention' du prologue dialogue de l'Helene>>. (14) Son hypothese, tres alambiquee, propose d'interpreter cette mise en scene comme la celebration, sous couvert de l'identite de son glorieux ancetre, d'un fidele allie d'Athenes, le Teucride Evagoras, honore par decret du titre de bienfaiteur de la cite, a un moment perilleux de la guerre du Peloponnese oo bien d'autres chefs, jusqu'alors amis, font defection. (15) La demonstration est malaisee et H. Gregoire peine a convaincre de la concordance des dates. En effet, la plupart des historiens situent le commencement du regne d'Evagoras dans l'annee 410, et sa distinction comme evergete entre 410 et 407. Or l'Helene a ete jouee en 412. (16) De plus, le role joue par ce Teucride dans l'actualite athenienne ne fut pas de premier plan et il ne dut pas marquer tous les esprits. Une allusion indirecte a Evagoras n'aurait sans doute pas ete tres efficace, d'un point de vue theatral. Cependant, en reportant sur un autre que l'archer homerique l'enjeu et l'interet de la representation de ce personaje denomme Teucros, H. Gregoire adopte un principe judicieux, offrant une piste de recherche encouragee par la remarque faussement malvenue de Menelas sur le phenomene repandu de l'homonymie.

Or, en 412, la mention du nom de << Teucros >> faisait assurement resonner dans les tetes des spectateurs le souvenir, tres recent et partage par tous les Atheniens, du proces intente par contumace contre Alcibiade a la suite de l'accusation de parodie des mysteres d'Eleusis. En effet, le meteque auteur de la denonciation impliquant le jeune stratege s'appelait ainsi. Phrynichos en atteste dans une epigramme lancee contre lui, dont un vers est repris par Plutarque dans la Vie d'Alcibiade: [TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII] (<<Je ne veux pas qu'a Teucros, cet etranger qui a du sang sur les mains, soit donne le prix de la delation>>). (17) L'archer fameux, frere d'Ajax et fils de Telemon, est un parfait homonyme de cet accusateur d'Alcibiade. (18)

Euripide prete a Teucros les reactions haineuses envers Helene d'un guerrier qui a combattu aprement et qui a couru bien des risques pour reconquerir une femme infidele. (19) Mais en voyant un personnage de ce nom cracher sur l'heroine, les spectateurs atheniens ne peuvent pas manquer de penser aussi au delateur du disciple dissipe de Socrate, deblaterant contre ses supposees turpitudes. Car, pour les inities presents dans le theatre de Dionysos, le role de la reine de Sparte represente sans doute le travestissement d'un homme qui n'est autre qu'Alcibiade.

A sa maniere, Aristophane, dans les Thesmophories, semble encore enrichir et prolonger malicieusement le quiproquo. En effet, dans sa piece, une espece de gardien de la paix maltraite la pseudo-Helene, sous le nom de laquelle se deguise le vieux parent d'Euripide jetant le trouble dans les ceremonies secretes des fetes de Demeter, et il s'oppose a sa fuite. Certes, a Athenes, un role de police est historiquement attribue a un corps d'archers scythes, d'ailleurs esclaves. Mais en entendant interpeller par ce titre << d'archer>>, (20) un personaje qui, muni d'un fouet, semble garantir des intrus le caractere sacre de la ceremonie, comme dans un rite d'exelasis, les spectateurs sont une fois encore astucieusement invites a identifier le meteque Teucros, homonyme de l'archer homerique, comme le pretendu garant des mysteres, contre le sacrilege Alcibiade. (21)

Helene comme masque d'Alcibiade, le << cameleon >>, sur le tombeau de Protee

Personne ne peut manquer d'y penser, en effet, car le public de l'epoque n'ignore pas non plus les sobriquets donnes au jeune elegant qui represente avec tant d'insolence la jeunesse doree d'Athenes. Alcibiade porte des cheveux longs, soigneusement coiffes. Il entretient sa beaute, tout autant que la plus belle des femmes, c'est-a-dire Helene. Dans sa Vie d'Alcibiade, Plutarque a retenu la perception que les Spartiates ont eue de ce stratege qui se montre pourtant capable de vivre la rudesse de leurs moeurs: <<C'est bien la femme d'autrefois!>> ([TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII]). (22) Dans ces conditions, la piece d'Euripide pourrait bien se presenter et se construire comme un drame a cles. (23)

Aristophane revele en quelque sorte, ou tout au moins suggere, ce fonctionnement et l'application de ce procede, a travers sa propre mise en scene, dans les Thesmophories. A travers la deformation inevitablement caricaturale produite par le poete comique, Helene n'est plus alors qu'un vieux travesti et non plus un jeune homme brillant.

Par ailleurs, un courant de la tradition critique a propose cette interpretation, notamment en relevant dans l'oeuvre d'Euripide un ensemble de repliques formulees par Helene qui s'appliquent avec plus de pertinence encore a la situation d'Alcibiade: regrets d'etre responsable de la mort de tant de guerriers en ayant fait mettre en route une campagne aventureuse qui pourrait etre l'expedition de Sicile et non pas la guerre de Troie (e. g.: v. 52-55), impossibilite de revenir d'exil en raison de l'hostilite de concitoyens irrites (v. 287-288). (24) Le releve de ces allusions peut paraitre assez hasardeux en tant que tel, sans autre fondement, mais il prend une signification plus consistante et davantage d'objectivite a partir du moment oo d'autres elements de la representation s'ordonnent de maniere a signaler certaines caracteristiques connues du personnage d'Alcibiade, a travers des donnees soi-disant mythologiques rapportees a Helene ou a son entourage dramatique. De fait, une relation s'etablit entre la piece d'Euripide et les aventures historiques du jeune stratege, non seulement a travers le miroir propose par le personnage de la reine de Sparte, mais aussi a travers certains elements du decor ou de la distribution; ces donnees paraissent floues et mal adaptees si elles ne sont pas comprises comme des reflets de cette actualite athenienne, mais elles gagnent du relief et de la pertinence dans cette perspective.

En particulier, Plutarque rapporte encore que le jeune chef de l'expedition de Sicile, passe ensuite aux Spartiates, puis a la cause de Tissapherne, puis a nouveau a celle des Atheniens, avait recu dans l'Antiquite le surnom de <<cameleon>>. (25) Sans attendre la fin de sa carriere, ses concitoyens, a l'epoque oo est representee la piece d'Euripide, ont d'ores et deja eu l'occasion de percevoir le caractere changeant du personnage, tantot soutien de la democratie, tantot allie d'un regime oligarchique. Or, la mise en scene de l'Helene s'ouvre sur la vision du tombeau de Protee, cet etre etrange capable de se metamorphoser de maniere inattendue en eau ou en feu, en lion ou en arbre. (26) Les spectateurs du Veme siecle sont ainsi inevitablement incites a reperer un rapport entre le personnage d'Helene, agrippe au monument funeraire dedie a une creature legendaire << proteiforme >>, et Alcibiade, le <<cameleon >>, qui cherche lui aussi a s'adapter a toutes les situations afin de se sauver des dangers. Toutefois le lien s'etablit a travers l'introduction d'un tiers, en la personne du Vieux de la Mer, et a travers l'evocation de son tombeau, en lieu et place d'un autel divin protegeant la supplication de l'heroine. Ces rapprochements complexes et ces bizarreries sceniques doivent pouvoir trouver une justification et s'eclairer en fonction des symboliques et des systemes de pensee contemporains auxquels Euripide se refere necessairement.

Si Helene designe Alcibiade dans le travestissement d'une oeuvre a cles, un <<cameleon >> s'attache donc au tombeau de Protee au debut de la piece. D'une certaine maniere, le personnage qui se tient sur le monument funeraire et qui refuse de s'en arracher reflete ainsi la personnalite du mort qui est enseveli. Alors, de meme qu'il existe deux Helene, selon la version particuliere du drame illustree par Euripide, l'une a Troie, l'eidolon, et l'autre a Pharos, la <<veritable>> Helene qui sera rehabilitee puis promise a l'immortalite, une gemellite se constitue aussi autour du tombeau de Protee sous l'identite masquee de cet Alcibiade changeant qui se trouve a la fois sur et dans le monument funeraire. (27) Si, d'autre part, il existe un rapport d'equivalence entre Helene et la representation dissimulee d'Alcibiade, il serait logique que la dualite etablie entre les deux aspects de chacun des personnages soit de meme nature, l'un des deux aspects figurant dans chaque cas l'inconsistance ephemere d'une mortalite impure, l'autre illustrant la substance perenne de l'etre tentant de se degager de toute souillure. (28)

Precisement, l'image du cameleon rappelle la symbolique du saurien intervenant dans les premieres phases du rituel d'Eleusis comme la manifestation grossiere des formes de l'etre qu'il s'agit de sublimer au cours de l'initiation. (29) Par ailleurs, dans le meme ordre d'idees, dans les hymnes orphiques la silhouette de Protee se transforme selon des configurations diverses de la substance initiale de la vie, a travers le dessin des especes composant le regne animal ou vegetal. L'indistinction de l'etre infini, a laquelle il faudra revenir, est ainsi abolie:

[TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII]

<<Protee [...], Dieu primordial qui fit apparaitre la nature originelle, en transformant la matiere sacree par les visions de ses metamorphoses>>. (30)

Dans une anthropologie quelque peu fantastique, toutes les metamorphoses possibles de la <<matiere premiere>> qui constitue les vivants adviennent donc sous le nom de Protee. Le Vieux de la Mer est ainsi un personnage qui prend une forme, quelle qu'elle soit, et qui introduit l'essence de l'etre (<<la matiere sacree>>, [TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII]) dans une existence concrete, delimitee et degradee. A la suite de la representation homerique, une tradition philosophique interprete ainsi la fonction symbolique de ce personnage mythologique, comme Eustathe en atteste. (31) Protee regne dans l'ordre des <<phenomenes>> ([TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII]), qu'il faut transcender pour parvenir a un accomplissement supreme de l'humain.

En plus de cette representation animale, par le cameleon, de l'epaisseur de la matiere, la situation d'Alcibiade qui, sous les traits d'Helene, s'agrippe au tombeau de Protee sans reussir a se defaire de cet attachement a des restes mortels, figure l'etape d'une evolution humaine que l'initiation eleusinienne doit permettre de depasser. En effet, dans les doctrines pythagorico-orphiques de la Grece, l'ascese suivie par les mystes doit aboutir a leur faire prendre conscience de la grossiere materialite de l'existence terrestre, de maniere a les amener a se detacher du corps, afin de parvenir a une emancipation de l'ame. (32)

Selon ce type de pensee, l'image et l'attitude d'Helene gisant sur la sepulture du roi defunt qu'elle entoure desesperement de ses bras imitent celles de l'ame humaine, ce mollusque qui ne parvient pas a se dissocier de sa coquille qu'est le corps, autrement nomme par Platon: <<le tombeau>> ([TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII]), agrippe au rocher ou a l'ile (Pharos en l'occurrence) oo il est exile. L'esoterisme de cette representation utilisee par Platon est explicite notamment par Plutarque. (33) Cette thematique de l'ame enfermee dans sa coquille comme dans un tombeau est aussi associee a la representation d'une autre de ces divinites marines, informes, des metamorphoses. En effet, Platon illustre plus longuement sa pensee par une image evoquant la silhouette de Glaucos, autre Vieux de la Mer, figure equivalente a Protee dans ses fonctions mythologiques. Pour decrire l'etat de l'ame encore unie au corps, il use alors de cette comparaison: <<nous la contemplons dans le meme etat que ceux qui voient Glaucos le marin. Il ne serait plus guere possible de reconnaitre sa nature primitive; car des anciennes parties de son corps les unes sont cassees, les autres usees et totalement abimees par les vagues, tandis que de nouvelles s'y sont ajoutees, des coquillages, des algues, des pierres, de sorte qu'il ressemble plus a n'importe quelle bete sauvage qu'a ce qu'il etait par nature>>. (34) L'enjeu de la demonstration philosophique consiste a proposer une voie permettant a l'essence originelle et pure de l'etre de s'extraire de toute forme materielle, de ce dur carcan, de ces concretions qui l'enferment.

Une telle interpretation appliquee a la mise en scene d'Euripide produit une justification precise du choix alors pertinent que le poete fait du tombeau de Protee comme lieu pretendument de refuge pour Helene. Car ce decor est insolite, en la circonstance. (35) Des exemples correspondant a une telle pratique de supplication dans l'enceinte d'une sepulture peuvent eventuellement etre reperes dans le cadre de la religion egyptienne notamment, (36) mais cette realite n'occulte pas le fait que Menelas lui-meme souligne combien cette scene est inattendue: <<N'y avait-il pas d'autel? ou est-ce une coutume des Barbares?>> (37) Helene lui apporte une explication satisfaisante pour un public profane, en affirmant que le tombeau de Protee possede une vertu comparable a celle d'un sanctuaire; mais l'etonnement et l'interrogation de Menelas suscitent la connivence des inities pour lesquels un tombeau n'est qu'un abime destine a engloutir licitement la matiere physique, mais non pas a attirer les elans d'une ame consciente de la qualite superieure qu'elle doit atteindre et du parcours eleve qu'elle doit effectuer.

Euripide propose donc a des spectateurs eclaires cette belle ouverture mysterique de la piece qui leur montre l'etat d'une Helene en recherche de purification, appelee a encore progresser, aidee par la venue de Menelas, pour se degager de cet attachement aux formes terrestres de l'existence et s'envoler vers la substance immortelle de l'Ether dans lequel elle sera divinisee. (38) Subrepticement, a travers l'ambivalence de la representation, le poete suggere aussi, dans une perspective politique et pratique qui se superpose a l'illustration litteraire et religieuse, l'image d'un Alcibiade auquel il faudrait donner la chance de se racheter de ses impietes et de ses trahisons afin d'etre un jour accueilli en gloire dans la cite athenienne. (39)

Theonoe comme masque de Theano

L'intervention du personnage de Teucros, le meteque denonciateur, signale qu'Euripide entend faire allusion, dans cette piece, a l'affaire de la parodie des mysteres d'Eleusis. D'autre part, l'identification d'Alcibiade sous les traits d'Helene actualise aussi l'interet de l'orientation initiatique conferee au parcours dramatique des personajes mythologiques en chemin vers l'immortalite. De plus, les secrets de l'onomastique, dans l'Helene, revelent au moins encore une autre reference majeure faite au contexte eleusinien, a travers l'emploi du nom de Theonoe. Le systematisme de ce type de procede renforce l'interpretation de la piece comme une oeuvre a cles.

En effet, a priori, le nom donne a la prophetesse resonne etrangement, dans la piece, puisqu'il ne se rattache a aucune genealogie de Protee connue par ailleurs. Mais le poete ajuste les donnees mythiques en fonction de ses objectifs. Une fois encore, une replique est introduite dans le texte pour alerter le public et pour l'eclairer sur un detail significatif. En effet, en entendant nommer Theonoe, Menelas remarque: <<Ce nom est un oracle!>> (40) Or, de son cote, Plutarque indique que la seule pretresse d'Eleusis qui a refuse de condamner Alcibiade a mort, a la suite de l'affaire de la parodie des rituels, portait le nom de Theano. (41) Decidement l'historien semble retenir et recueillir dans sa Vie d'Alcibiade des elements commentant directement les aspects mysterieux de l'Helene d'Euripide. Car la proximite des deux noms propres Theonoe et Theano est trop grande pour etre fortuite.

En outre, les variations vocaliques ne sauraient masquer la similitude des comportements et l'equivalence des roles, dans ces dramatiques paralleles qui se deroulent d'une part au theatre et d'autre part dans le recit historique. En effet, la prophetesse de Pharos refuse, en definitive, de trahir l'arrivee secrete de Menelas aupres de son frere, comme ce serait son devoir familial et civique, en quelque sorte; elle declare vouloir agir au nom de la haute idee qu'elle se fait de sa vocation religieuse et <<abriter dans sa nature un Auguste sanctuaire de la justice>>. (42) Dans l'alternative qui s'offre a elle, en vertu de laquelle il lui faut choisir entre apporter son soutien a Hera souhaitant manifester sa bienveillance envers Helene et Menelas et les sauver ([TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII], v. 882; [TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII], v. 1005) ou a Aphrodite cherchant a les perdre ([TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII], v. 884), elle se determine en faveur du respect de la piete et de la vie. Pour sa part, de la meme facon, la pretresse s'exprimant dans le texte de l'historien affirme l'ideal de ses valeurs qui lui fait preferer la mansuetude a l'aspect meurtrier de la vengeance. Elle declare etre <<pretresse pour la priere, et non pas pour la malediction>> ([TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII]). (43)

Certains commentateurs ont pu douter de l'historicite du personnage de Theano. En effet, C. Sourvinou-Inwood a developpe la these selon laquelle une telle prise de position aurait ete anachronique dans l'etat de la societe grecque et de l'ordre religieux du Veme siecle, mais n'aurait pu se concevoir qu'a l'epoque de Plutarque. (44) Litterairement, en imaginant le role de cette pretresse qui, en tant que telle, se veut souveraine dans ses decisions, Euripide dement ce jugement porte sur le degre d'evolution de la pensee athenienne. De toute maniere, cette objection ne nuit pas, fondamentalement, a l'interpretation des particularites de l'onomastique remarquables dans la piece d'Euripide. En effet, si l'histoire de Theano, la pretresse a la grande ame amnistiant Alcibiade, a ete forgee par Plutarque, alors l'attitude de ce personnage, represente precisement sous ce nom qui rappelle celui de Theonoe, a du etre inspiree a l'historien antique par le souvenir de YHelene. Ainsi, meme a posteriori, les indications de Plutarque eclairent la coherence du systeme des noms et d'une distribution qui, dans la piece d'Euripide, s'organisent autour de la spiritualite d'Eleusis.

Il serait toutefois improbable que, dans une oeuvre oo certains personnages renvoient a l'actualite, Euripide invente gratuitement une figure qui s'en abstraie. (45) De plus, si Helene dissimule l'identite d'Alcibiade, le poete a tout specialement besoin d'une figure eleusinienne pour rejeter l'idee de sa condamnation. Des reserves ont, semble-t-il, ete exprimees par le clerge de Demeter, au moment de la proclamation de la malediction proferee par l'etat athenien contre Alcibiade. (46) En tout cas, au theatre, sans doute pour le plus grand plaisir du stratege-cameleon, elles sont portees par une femme, par <<l'esprit divin>> de Theonoe, alias Theano, selon Plutarque.

Conclusion

Cette piece parait bien avoir un statut particulier dans le theatre d'Euripide, car de maniere tout a fait exceptionnelle, le poete en annonce la mise en scene des les Dionysies de l'annee precedente, dans les derniers vers de l'Electre, comme s'il lui tardait de communiquer son projet, comme s'il s'inscrivait dans une actualite brulante. La parodie que produit Aristophane l'annee suivante, en 411, dans ses Thesmophories apporte un echo decale qui situe l'interet de cette oeuvre dans le contexte des fetes de Demeter. Ces donnees donnent des indications pour interpreter cette piece etrange que les critiques ont du mal a classer parmi les tragedies ou les comedies. (47)

En fait, l'Helene se presente en quelque sorte comme un drame esoterique, au cours duquel, au prix de la dissipation des vapeurs inconsistantes de son eidolon, l'heroine parcourt un chemin vers l'accession a l'essence d'une ame regeneree. (48) Mais par ailleurs, la piece se definit aussi comme une oeuvre d'actualite. Sans doute faudrait-il etre initie aux ceremonies d'Eleusis pour percevoir toutes les intentions de l'auteur, mais il est tout au moins necessaire de lire la piece a un double niveau, celui de la symbolique mysterique du mythe et celui des realites contemporaines. D'ailleurs, les deux plans finissent par se confondre, car en cette periode, Athenes bruisse des consequences de cette affaire concernant Alcibiade et sa supposee parodie des rituels religieux. Le jeune chef de guerre a du s'exiler et la cite a perdu un atout dans ce combat contre Sparte. Certains, comme Euripide, le regrettent. Le poete quant a lui suggere qu'il serait bon de donner a Alcibiade, comme a Helene, la possibilite de s'amender, de se rehabiliter et d'aller au bout d'un veritable chemin d'initiation. A travers la mise en scene de Theonoe, il rappelle aussi la vraie vocation d'Eleusis, celle de la justice et de la paix, et ainsi, le vrai sens des mysteres. (49)

De nombreux de ses aspects mettent la piece en relation avec les ceremonies eleusiniennes: le lyrisme qui evoque la geste de Demeter et de Persephone, (50) la thematique de l'eidolon introduite dans une anthropologie complexe faisant entrer en jeu divers etats de l'ame, la geographie etheree du mythe de la conception et de l'envol d'Helene. Les mysteres de l'onomastique, d'autre part, precisent les circonstances conjoncturelles de l'interet manifeste par Euripide, dans ce drame, pour les rituels d'Eleusis. L'ecole belge, avec H. Gregoire et R. Goossens, ou des exegetes attaches a la dimension historique des oeuvres, comme E. Delebecque, ont justement repere la portee, dans Helene, des allusions faites a l'actualite, car, par nature, le theatre grec ne se detache pas des evenements contemporains. (51) Effectivement, l'idee de rechercher la veritable identite de Teucros constitue une piste qu'il est judicieux d'explorer et la perception de l'image d'Alcibiade sous les traits d'Helene apparait comme une lecture pertinente. Mais ces remarques ponctuelles prennent tout leur sens dans une interpretation globale de l'oeuvre comme un reflet des aventures d'une Helene dont le personnage masque celui d'Alcibiade, denonce par le meteque (et non pas l'archer) Teucros, epargne par Theonoe, ou Theano dans le recit de Plutarque.

Un tel mode de comprehension resout la question de l'art dramatique d'Euripide, souvent critique a propos de cette piece. Car peu importe, dans l'optique de cette oeuvre a cles, que Teucros ne fasse que passer sur la scene ou que Theonoe n'intervienne pas activement dans l'intrigue. En effet, leur presence est signifiante par rapport a une trame historique bien connue des spectateurs, et non pas dans un cadre mythologique auquel, en verite, ils se rattachent mal. Euripide deplace l'enjeu de la representation. Les criteres habituels d'unite ou d'efficacite dramatique ne fonctionnent donc pas correctement a propos de ce drame.

Il peut paraitre inoui que le personnage de Teucros corresponde a celui du denonciateur historique d'Alcibiade et qu'Euripide indique les phases d'un parcours initiatique, sous la fiction poetique du mythe fantastique de l'eidolon d'Helene. Car il est theoriquement interdit de devoiler le contenu des mysteres. Mais Aristophane parodie ces celebrations dans les Nuees (52) et Platon transpose de nombreux themes de la connaissance initiatique, notamment dans le mythe de la Caverne. L'expose formel des schemas mysteriques de la pensee ne permet pas pour autant d'en saisir le sens. (53) Dans son pastiche des Thesmophories, Aristophane surajoute en quelque sorte des didascalies caricaturales au texte de l' Helene en introduisant un archer gardien des mysteres ou en travestissant le Vieux parent d'Euripide en une Helene decrepie et il situe sa piece dans l'enceinte des mysteres de Demeter. Mais les masques sont difficiles a faire tomber.

Jacqueline Assael

Universite Nice Sophia Antipolis

Francia

Notas

(1) Cf. Allan (2008: 145) commentaire aux vers 4-15.

(2) Cf. Gregoire. ([1950] 1973: 50, n. 1): <<Protee, dans la tradition homerique, n'a point de femme; mais comme il a une fille, il est naturel qu'on lui ait cherche une epouse. Le nom de la Nereide Psamathe (de [TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII], << sable >>) convenait a la reine des phoques [...]. Il y avait une difficulte. Psamathe [...], d'apres une tradition bien etablie, etait l'une des deux femmes d'Eaque. Mais rien de plus aise que de la lui prendre: on a du trouver que le heros d'Egine avait bien assez d'une epouse>>. Selon Burian (2007: 327), Euripide aurait invente cet episode legendaire.

(3) Helene, v. 9-10. Sauf indication contraire, les traductions introduites dans cet article sont personnelles.

(4) Cf. Gregoire ([1950] 1973: 50-51, note 2): <<Le nom d'Eidothee devait etre suspect au spectateur et meme odieux, puisqu'il etait celui de la criminelle maratre des Phineides [...]. De la l'emploi du diminutif [TEXTO IRREPRODUCIBLE EN ASCII], deja chez Eschyle>>.

(5) Helene, v. 588.

(6) Cf. Assael (2012B).

(7) Helene, v. 497-499.

(8) Cf. Gregoire ([1950] 1973: 70, n. 1): <<Pearson modifie l'ordre des vers dans ce passage sous pretexte que Menelas serait un peu trop prompt a se rassurer par l'argument de la frequence de l'identite de noms. Il pretend que cet argument est absurde dans l'espece, puisqu'il ne s'agit pas d'un cas isole d'identite de noms, mais d'une accumulation impressionnante d'identites>>. Allan (2008: 203) interprete la reaction de Menelas comme l'expression d'une ironie desabusee: <<Ironically, M. solves the problem of multiplicity here by separating the name from its referent (the individual man, woman, or city)>>.

(9) Les Thesmophories, v. 920-922.

(10) Cf. Gregoire ([1950] 1973: 17).

(11) Gregoire ([1950] 1973: 18).

(12) Cf. Pindare, Nemeennes, IV, 70 et les commentaires du scholiaste. A une epoque ulterieure, les donnees de la legende sont reprises par Apollonios de Rhodes, I, 95; Pausanias II, 29.

(13) Helene, v. 69.

(14) Gregoire ([1950] 1973: 19). Par ailleurs, dans les Thesmophories, Aristophane temoigne du fonctionnement mental des spectateurs du theatre athenien qui ont tendance a identifier automatiquement des personnages cites au theatre avec des homonymes contemporains (cf. v. 876, a propos du nom de Protee).

(15) Cf. Gregoire (avec le concours de Goossens) (1940: 206-227).

(16) Gregoire etablit tres difficilement une chronologie datant le decret en janvier 411, l'accession au pouvoir d'Evagoras a Salamine de Chypre quelques mois avant janvier 411, soit en 412 sans plus de precision, et sa reelle prise en mains de l'ile en janvier 411. La demonstration, embarrassee et peu convaincante, cherche a ajuster son calendrier de maniere a ce que l'allusion au Teucride puisse concorder avec la date de la representation de la piece, au plus tard en avril 412.

(17) Plutarque, Vie d'Alcibiade, 20, 7.

(18) Sur ce personnage, cf. Aurenche (1974).

(19) Helene, v. 75.

(20) Helene, v. 923, 931, puis tout au long de la scene.

(21) Sur le rite de l'exelasis au cours duquel un gardien des mysteres chasse violemment les non-inities, cf. Lucien, Alexandre ou le faux devin, 38.

(22) Plutarque, Vie d'Alcibiade, 23, 6. Cf. Gregoire ([1950] 1973: 17) <<et nous savons de reste qu'Alcibiade, le bel effemine, etait couramment compare a Helene>>.

(23) L'identification d'Alcibiade a Helene est ancienne dans l'histoire de la critique et elle a cree un debat. Sur cette hypothese, cf. Gregoire ([1950] 1973: 17, n. 1) <<S'il est vrai qu'il faille ecarter avec Weil l'hypothese de Hartung selon laquelle Helene serait une allusion a Alcibiade exile et innocent comme l'heroine, et tendrait par la a le faire rappeler, il n'est pas moins vrai que Hartung, esprit tres ingenieux, a devine ici une preoccupation tres reelle d'Euripide>>. Cf. aussi Romilly (1947: 171, n. 2).

(24) Cf. Delebecque (1951: 341): <<il y a sans doute dans la tragedie une assimilation frequente entre Helene et Alcibiade. La seconde antistrophe du second stasimon prend plus de relief encore si, derriere Helene, on apercoit le stratege de 415 qui s'est attire le courroux des hommes et des dieux (267-9), parce qu'on l'a juge coupable d'avoir parodie, dans sa maison des mysteres interdits>>.

(25) Vie d'Alcibiade, 23, 3. Cf. Romilly (1995: 131).

(26) Euripide exploite les donnees mythologiques rapportees par Herodote, selon lesquelles les dieux ont confie la veritable Helene a Protee, souverain de Pharos afin qu'il la remette ulterieurement entre les mains de Menelas. Cf. Herodote, II, 112-119.

(27) Sur l'identite duelle d'Helene, cf. Zeitlin (2010: 263 et n. 1), et sur l'extension partout dans la piece de la thematique du double, cf. Burian (2007: 247 et sa note 51, avec la bibliographie).

(28) Sur la valeur de l'eidolon d'Helene dans cette anthropologie esoterique, cf. Detienne (1957: 144-146). Sur le theme de Y eidolon dans le mythe, cf. Kannicht (1969: 26-33).

(29) Le saurien intervient dans les Nuees d'Aristophane dans une scene d'agression aischrologique et scattologique intentee contre Socrate, maitre de l'initiation dont se moque Aristophane. Il represente alors l'element central d'un mode de comique fonde sur la grossierete et l'obscenite. Byl (notamment, 1983: 109-132) a longuement et frequemment montre ce role joue par l'image du saurien dans les preludes de l'initiation d'Eleusis.

(30) Hymnes Orphiques (Ricciardelli, 2000: 72).

(31) Cf. Eustathe: <<Ils [les anciens philosophes] disent que Protee (Proteus) est la matiere primordiale (protogonos), le receptacle des formes. Il n'est aucune des formes en acte, mais toutes en puissance: c'est-a-dire les elements auxquels il [Homere] fait allusion par le << feu >>, par l'<< eau >>, par le << serpent qui aime la terre>>, par << l'arbre a haut feuillage qui s'elance dans l'air >>; et non seulement les elements, mais aussi les animaux et les autres choses qui se trouvent dans l'univers >> (Commentaires sur l'Odyssee, IV, 365 sqq, 1. 174. 20). cf. Delorenzo (2006-2009), Amherdt (2006: 369-372).

(32) Chez les Latins, Seneque evoque la meme situation et elabore le meme type de reflexion. Une mere ne reussit pas a s'arracher au sepulcre de son fils. Le philosophe lui enseigne a mepriser les ossements et les cendres et a chercher a connaitre l'ame qui s'est elevee loin de la souillure de toute vie humaine, parmi les Bienheureux (Consolation a Marcia, 25, 1).

(33) Selon Plutarque commentant la formule de Platon [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII]: << attachee au corps comme une huitre, [l'ame] eprouve de la frayeur >>, car elle ne sait plus << de quel honneur et de quelle grandeur de felicite elle est venue >> (Cf. Plutarque, De l'exil, 607a-e et Platon, Phedre, 250c).

(34) Platon, Republique, X, 611 c-d. Sur les aspects symboliques du personnages de Glaucos, cf. Deforge (1983: 21-39 et particulierement sa note 5, p. 39 oo il etablit le rapport de ces representations mythologiques de Glaucos avec les doctrines orphicopythagoriciennes sur l'immortalite de l'ame).

(35) Sur ce point, Euripide adapte les donnees mythologiques fournies par Herodote aux necessites de sa demonstration. En effet, dans le recit de l'historien, lorsque Menelas aborde a Pharos, Protee n'est pas mort. Il lui remet lui-meme cette Helene que les dieux lui ont laissee en depot (cf. Allan, (2008: 22-24); Burian (2007: 232-234). Mais Euripide a besoin de l'image du tombeau de Protee pour suggerer l'emancipation personnelle de cette Helene, alias Alcibiade, appelee a se regenerer en sortant du tombeau de son corps. Aristophane souligne l'incongruite du decor et l'ambivalence du monument dedie a Protee en faisant corriger avec humour par un de ses personnages une citation qu'il fait d'un vers de l'Helene: <<Toi qui oses appeler 'tombeau' cet autel>> (Thesmophories, v. 888). Pour sa part, Allan signale des difficultes pour reconstituer la mise en scene (2008: 30-31).

(36) Cf. Froidefond (1971: 217).

(37) Cf. Helene, v. 800. Cf. Burian (2007: 357) <<For Greeks, not even the tombs of heroes would customarily have the same status as altars of the gods, or be used for refuge by suppliants. Menalaus' question is therefore natural enought>>.

(38) Cf. Assael (2012A). Dans le rituel d'Eleusis, l'aide d'un <<ami>> est indispensable pour echapper au monde des apparences. Cf. Platon, Republique, 514 c.

(39) Cf. Delebecque (1951: 342): <<A en juger par la presente tragedie, Euripide songerait d'abord a rehabiliter, comme Helene elle-meme, le proscrit: il est innocent au regard des dieux, puisqu'il n'a ni mutile les Hermes, ni parodie les Mysteres. Au regard des hommes, il n'est pas la cause de la defaite de Sicile. Il a pu vouloir l'expedition, mais la catastrophe ne lui est pas imputable puisqu'on commit la faute de lui retirer son commandement avanti qu'il n'ait pu agir de maniere efficace. Comme Thucydide (II. 65; VI. 15), Euripide veut voir en lui l'homme avec lequel l'expedition de Sicile eut du, normalement, se terminer par un triomphe. Mais ce n'est pas le passe qui retient l'attention du poete; il a les yeux rives sur l'avenir, et s'il montre le retour final d'Helene dans sa patrie, c'est peut-etre pour suggerer aux Atheniens l'idee d'absoudre Alcibiade et de rappeler en lui un chef et un diplomate quand Athenes en a disette>>.

(40) Helene, v. 822. Traduction de Amiech (2011: 31). L'expression signifie aussi, dans son ambivalence: <<Vrai nom de prophetesse!>>.

(41) Plutarque, Vie d'Alcibiade, 22, 5. Ce nom est atteste comme un mode de designation courant des pretresses, depuis l'epoque oo il a designe notamment la servante d'Athena a Troie, selon YIliade VI, v. 297-300 (cf. Sourvinou 1988: 35).

(42) Cf. Helene, v. 1002-1003.

(43) Plutarque, Vie d'Alcibiade, 22, 5.

(44) Cf. Sourvinou-Inwood (1988: 30): <<In Athens the demos had the authority to instruct its officials, including its priests, to pronounce public curses. This was an uncontroversial matter>>. Curieusement, le modele de Theano est recherche, a l'epoque classique, sous l'identite d'Antigone et non pas de Theonoe: <<I submit that the similarity between the two texts is due to an intertextual relationship; the story of Theano was modelled on the story of Antigone at a time when the latter was perceived to be a 'conscientious objector' and when the perception of the polis religious discourse and a priestess' scope were different from those of fifthcentury Athens >> (1988: 34).

(45) Les commentateurs ont bien souvent critique l'inutilite dramatique du personnage de Theonoe, dont le role consiste en somme a annoncer son silence sur l'arrivee de Menelas. Sur cette question, cf. Amiech (2011: 31).

(46) L'expose historique de Plutarque n'est pas tres net. En effet, Alcibiade revenu en grace dans le coeur des Atheniens peu apres la representation de l' Helene, est accueilli avec les honneurs dans sa ville (cf. Romilly, 1995: 191 sqq.). Le clerge d'Eleusis est appele a se retracter de sa malediction. Plutarque mentionne alors le commentaire de l'hierophante, Theodoros, qui aurait declare << ne l'avoir maudit que s'il avait ete ocupable envers l'Etat >> (Vie d'Alcibiade, 33, 3). Certains aspects de la reaction de Theodoros recoupent l'attitude de Theano. Cette redondance encourage Sourvinou-Inwood a soupconner le caractere fictif de la pretresse (1988: 36-37).

(47) Pippin-Burnett a initie un courant de la critique soulignant les aspects comiques de l'Helene, dans un article intitule <<Euripides' Helen: A Comedy of Ideas>> (1960: 151-163), auquel le titre d'un chapitre de Allan apporte un echo negatif: <<A Tragedy of Ideas >> (2008: 46-66).

(48) Tel est sans doute le sens de l'expression [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] (<<je vais imiter l'Helene regeneree>>) par laquelle Aristophane definit moqueusement la piece, dans les Thesmophories (v. 850).

(49) Sur la spiritualite d'Eleusis, cf. Carvalho (1992: 131).

(50) Ce point a ete mis en evidence par Cerri (1983: 155-195 et 1987: 197-216). Cf. aussi Burian (2007: 237).

(51) Plus recemment, Allan (2008: 4-9) a aussi souligne, dans un point important de son introduction, les liens de l'Helene avec l'histoire et la politique contemporaines. Cf. son chapitre intitule <<Helen in its Athenian context>>. Mais il aborde surtout les questions concernant le pacifisme d'Euripide apres l'expedition de Sicile.

(52) Cf. Byl (2007).

(53) Cf. Burkert (2003: 87): <<Meme si nous avions un compte rendu tres complet, ou meme un video-film comme les anthropologues modernes en realisent pour nous documenter sur les coutumes exotiques, tout nous paraitrait etrange, voire incomprehensible. [...] De fait, le secret d'Eleusis a ete trahi--quelquefois de facon provocante--par Diagoras de Melos, l'athee, qui, dit-on, le disait a 'tout le monde' dans la rue; seul resultat: le secret paraissait sans interet et sans valeur>>.

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Author:Assael, Jacqueline
Publication:Revista Synthesis
Date:Jan 1, 2014
Words:8590
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