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Les multiples visages de la guerre dans La Nuit de la lezarde de Malika Mokeddem.

LE roman de Malika Mokeddem, La Nuit de la lezarde, sorti en 1998, suit de pres la parution d'autres ouvrages denoncant les violences en Algerie, tels L'Interdite (1993) et Des Reves et des assassins (1995). 1 Pourtant, il peut sembler assez surprenant d'y voir traite le theme de la guerre. En effet, de tous les livres de Mokeddem, celui-ci est le moins polemique, le moins denonciateur, le moins violent ; celui qui dispense au contraire une poesie defendant la vie et l'amour. Cependant, sous des apparences d'apaisement, La Nuit de la lezarde est egalement un roman qui s'engage et qui denonce les intolerances et les manques de la societe a l'egard des minorites, des opprimes, des deracines. Seulement cette fois le message est passe sous l'innocence apparente d'une ecriture lyrique, ce qui donne finalement plus de poids a la reflexion profonde et a la prise de conscience : << La Nuit de la lezarde n'est pas un texte qui rassure mais qui deplace le sens/les sens >> (Helm 2001). En parcourant cette oeuvre poetique et touchante--avec ses superbes evocations du desert, de la terre et du ciel--nous sommes frappes par le recourt frequent a un vocabulaire << martial >> qui semble trancher avec le climat de paix desire par l'auteur. Malika Mokeddem aurait-elle voulu nous decrire une forme de guerre sous-jacente--voire meme plusieurs formes de la guerre, comme nous le verrons ? Ainsi, nous allons mettre en evidence que le destin de deux etres, meme eloignes des brutalites et des horreurs d'une Algerie en plein bouleversement politique et social, peut egalement engendrer d'autres formes de violence, moins demonstratives mais toute aussi intenses car ancrees dans la realite de la nature humaine.

L'action du roman est contemporaine et se deroule dans un village du Sahara algerien (appele un ksar), abandonne par ses habitants parce que les conditions de vie et de securite n'etaient plus satisfaisantes ; des habitants qui se sont << expatries >>, refugies dans une nouvelle implantation plus accueillante. Seuls demeurent dans le ksar quelques irreductibles du desert, des resistants, parmi lesquels une jeune femme, Nour, et son voisin aveugle, Sassi. L'endroit abandonne par ses anciens occupants est compare a un champ de bataille jonche de ruines : << Les murs se fendent et peu a peu tombent en poussiere. Terrasse, le ksar ne lui renvoie plus que les ruines d'un monde qu'elle a fui >> (46) ; ou a un cimetiere peuple des cadavres d'un passe recent : << Ainsi, le ksar a l'air d'une necropole ou le temps se confond avec les ravages de l'abandon >> (40).

Les references a la guerre ont de multiples implications dans ce roman : il y a la violence physique et ideologique, la violence culturelle et morale, la violence de l'absurde venant de l'exterieur et la violence des sentiments venant de l'interieur. Notre etude traitera chacune de ces formes de violence. La premiere partie aura pour objet de montrer la presence de l'integrisme religieux, meme au milieu du desert ou les personnages prennent conscience d'une intolerance toujours actuelle. En effet, comme le roman le laisse entendre, il n'y a aucun sanctuaire contre la violence :

--Comme si la guerre pouvait prendre ici.

--Mefie-toi, c'est toujours dans les zones qu'on a voulu croire preservees a jamais qu'elle a fini par exploser avec la plus grande sauvagerie. (33)

Dans une deuxieme partie, nous elargirons cette guerre de resistance contre les islamistes a la lutte contre d'autres traditions qui oeuvrent encore davantage a emprisonner les esprits d'une facon plus insidieuse. La partie suivante developpera l'allegorie de l'invasion du desert pour illustrer la lutte sans finalite contre les forces de la nature et le destin. La derniere partie (qui prolonge la precedente) etendra les perspectives d'interpretation de ces representations plutot brutales de la vie a une lutte pour l'identite a travers la quete amoureuse des personnages.

Le dualisme du roman (vision et cecite, amour et manque, paix et violence) s'exprime egalement a travers le style poetique, lequel joue sur un anthropomorphisme sensuel et une demonstration de force que deploie tour a tour la nature avec les metaphores d'une terre (ou dune) marine et d'un ciel ardent. Nous en trouvons l'exemple dans l'erotisation du desert, representant la relation ambigue entre Sassi et Nour :

--La dune a encore change ?

--Ses rondeurs se cambrent differemment aux etreintes du couchant. C'est en octobre que sa splendeur atteint son apogee. Aujourd'hui, deux de ses mamelons brulent comme ceux d'une femme aux caresses de l'aime. Une ombre presque noire mousse a ses replis. [...]

---Alors je suis un petit reg, un petit desert noir. Comme lui ma carcasse absorbe des sensations par tous ses pores, et meme par la corne des pieds, pour s'inventer des mirages. (15-16)

Ailleurs, c'est une description presque idyllique de l'aube (encore hantee par la nuit) :

Le ciel est d'un argent aux reflets vermeils. La dune alterne des roses et des bruns delicats. Il regne ce silence particulier au lever du jour dans le desert. Un silence qui semble sourdre du sable et de la pierre, tendre l'espace a le rompre, consumer la lumiere, s'emparer de tout, meme de l'air et des pensees, des reves ou des cauchemars qui, la nuit, les ont hantes. (73)

Un autre passage illustre a merveille ce potentiel de metaphorisation confere a la nature :

La lumiere tremble dans la fournaise. Le rouge de la terre des crepis a vire au fauve. Tout autour les sables enflent, montent a l'assaut des murs, assiegent le ksar. De son perchoir, ce dernier ressemble a quelque insolite embarcation qu'une tempete de feu sans flamme, sans deferlantes et sans vent serait deja en train de disloquer. (107-8)

Aussi, la situation en Algerie n'est-elle pas presentee avec un realisme prenant, mais au contraire de maniere tres ironique : << Des commandos de ninjas, des helicopteres, des blindes sortent de partout pour tuer les bestioles. Ils braquent leurs bombes insecticides et hurlent ... >> (96-97). Il revient alors au lyrisme poetique--par antithese--de reveler l'incoherence des horreurs : << Seuls vrais acteurs, le soleil et le sable s'adonnent a d'autres barbaries. Avec raffinement >> (99).

La premiere mention explicite a une guerre ouverte est celle de la guerre sainte pronee par la religion musulmane. Cette guerre sainte, qui est appelee << djihad >> dans le Coran, est declaree aux << infideles >> de la foi islamique. C'est une lutte a mort contre les autres peuples, contre les autres religions. Le djihad a commence au VIIe siecle, pendant l'age d'or de l'Islam, quand le prophete Mahomet a entame sa croisade sainte pour l'expansion de la foi musulmane, et que les peuplades arabes se sont repandues dans toute l'Afrique du Nord jusqu'a atteindre le sud de l'Europe, en Espagne et en France. En plus de la denonciation des mouvements d'integrisme religieux et traditionnel, cette guerre perpetuelle est citee plusieurs fois dans le livre pour designer, metaphoriquement, une lutte sans merci des personnages principaux contre l'adversite de la nature. Par exemple, lorsque Sassi retourne la terre tres aride du ksar pour planter des legumes dans son potager, son acharnement a vaincre la difficulte est comparee a une quasi guerre sainte : << C'est pas un labeur, ca, c'est du djihad >> (215) ; ou encore, un peu plus loin, << Il y a quelque chose de radical dans ce djihad contre le sable >> (215). Si l'inhospitalite du desert est associee au djihad, le soleil qui regne sur ce climat defavorable est lui-meme assimile aux autorites religieuses des << ayatollahs >> qui commandent la << fatwa >> (la condamnation officielle du prophete). Une nouvelle fois, c'est l'intransigeance de la nature contre laquelle on ne peut pas lutter qui est comparee a une forme d'extremisme : << Ici il n'y a que du sable, du caillou et un ciel ou l'ayatollah soleil a depuis longtemps incinere tous les dieux >> (33). Il est plus que probable que par cette lutte contre le sable Mokeddem sous-entende les combats internes qui dechirent l'Algerie entre les integristes religieux du F.I.S. (Front Islamique du Salut) et les populations soumises a l'autorite d'un parti unique, corrompu et quelque peu desavoue depuis les elections legislatives de 1991. En effet, au soir du 26 decembre, le F.I.S. etait en tete du scrutin avec 188 des 231 sieges deja octroyes, sur un total de 430. Devant un tel camoufle, le parti historique du F.L.N. (Front de Liberation Nationale) annula les elections le 12 janvier 1992 et le president Chadli demissionna sous la pression des militaires. (Dans son programme, le F.I.S. promettait le retablissement de la << charia >>, la stricte loi coranique.) Le nouvel homme fort, le general Boudiaf, fit arreter certains chefs islamistes, puis dissolvait le F.I.S. le 29 avril. Ceci a marque le debut des affrontements armes entre le pouvoir et les partisans du F.I.S. (2)

L'inquietude des Algeriens face a l'integrisme transparait dans le passage suivant : << Brusquement, un homme se met a reciter a tue-tete des versets du Coran. Un deuxieme se joint a lui, puis un troisieme, puis tous les autres. A son insu, Nour se met a trembler sans comprendre la cause de cette hysterie collective qui lezarde la quietude du soir >> (199). Comme le souligne Susan Ireland, le terme << lezarde >> prend plusieurs significations : ce sont d'abord les fissures du ksar qu'elle compare a une << autre forme de blessure >> (MM : envers et contre tout, 137) ; c'est Smicha le lezard--figure sol(it)aire et proteiforme s'il en est !--dont Nour est l'avatar humain au feminin ; ou encore, << la lezarde renvoie a deux morts, celle de son pere et la sienne >> (137)--puisque le coeur de Nour est << lezarde >>. Enfin, en relation directe avec le titre, << la lezarde fonctionne a plusieurs niveaux qui sont tous lies a la thematique de l'ombre et de la lumiere >> (136). Nous pouvons egalement deceler une allusion a l'obscurantisme des idees si nous nous attachons a relever la symbolique des personnages. La jeune femme s'appelle Nour, ce qui signifie << lumiere >> en arabe, alors que le personnage masculin de Sassi est aveugle de naissance ; cet aveuglement que la nature lui a impose contre son gre peut aussi signifier (en dehors des deux protagonistes) l'aveuglement des ideologies extremes qui n'ont pas ete assimilees, ni admises consciemment, par des individus mais qui leur ont ete inculquees. (3)

Apres la condamnation de l'integrisme, quel qu'il soit, il y a une guerre bien plus souterraine et invisible (sous la surface du sable !) contre les institutions traditionnelles. L'espace definit par l'univers du ksar est clos ; nous avons un sentiment d'emmurement et de solitude. L'expression de l'enfermement correspond, dans la critique post-coloniale, au concept de << territorialisation >> de Deleuze et Guattari. A travers cette denomination, les deux auteurs opposent le nomadisme et la sedentarite. Notre societe archi-urbanisee, centralisee, previsible, pese sur les minorites nomades afin que chaque peuple, race ou ethnie occupe un territoire controle qui lui est attribue. C'est une consequence des colonialismes occidentaux qui ont importe leurs modes de vie sedentaires, mais pas seulement helas ! puisque les nouveaux regimes legitimes ont repris ce principe a leur compte, a l'independance. (4) Pour representer cette << territorialisation >> dans son oeuvre, Malika Mokeddem utilise des termes qui limitent les espaces de vie tels que les murs, les remparts, la forteresse (ou l'on est enferme). Cependant, la << territorialisation >> n'a pas toujours un sens negatif car dans la resistance a l'invasion exterieure il y a aussi un nomadisme de l'<< immobile >>, qui vient de l'interieur et qui se defend contre un exil force. C'est montre, dans le roman, avec les enfants, porteurs d'espoir et qui veulent transmettre l'histoire des lieux ou ils vivent : << Le souk est ferme. Au pied des arcades, une multitude d'enfants et d'adolescents, desoeuvres, "tiennent les murs" >> (223). (5) C'est egalement represente par Dounia, une enfant qui se conforte derriere une muraille de livres pour echapper au monde etranger : << Des briques de papier et de mots formaient ainsi un enclos derriere lequel se refugiaient ses veilles et son sommeil [...]. Dounia defendait farouchement son sanctuaire [...]. Au bout d'un instant, elle deposait [le livre] avec soin dans le coin, se hatait avec febrilite de redresser les autres en barriere autour d'elle >> (106). Dounia, qui signifie << monde >>, est l'exemple meme de la jeune heroine algerienne dans l'oeuvre de Mokeddem : recalcitrante a la tradition patriarcale, elle veut etre libre de vivre ses reves de jeune fille, et s'emanciper grace a l'education superieure. Leila, la protagoniste de son premier roman, Les Hommes qui marchent, etait deja l'incarnation de la propre jeunesse de Malika.

Dans la thematique de l'espace ferme, il y a aussi le carre de jardin de Sassi et les haies de tamaris qui en bordent le perimetre pour le premunir de l'envahissement du sable. Le tamaris est un rempart contre le sable, et ses racines sont profondement implantees dans le sol, ce qui peut signifier qu'il est important de garder des attachements avec la terre et les traditions sans pour autant se cantonner dans un lieu clos : << Et puis, les tamaris poussent fort bien dans le sable. On n'aura a les arroser qu'au debut, pour qu'ils prennent. Ensuite, ils se debrouilleront tout seuls. De plus, leurs racines ne courent pas en surface, comme celles de tes roseaux, elles plongeront dans les profondeurs de la terre, comme la source est juste a cote ... >> (216). Dans leur theorie de la << territorialisation >>, Deleuze et Guattari opposent a la figure de l'arbre, qui se developpe en reseau de ramifications--symbole de territorialisation -, la figure du << rhizome >>, (6) qui se disperse en une multitude de directions--symbole de nomadisme ou deterritorialisation. Pour illustrer cette metaphore de l'arbre-rhizome, qui peut s'appliquer au traitement du desert dans La Nuit de la lezarde, il convient de les citer :

L'espace lisse et l'espace strie,--l'espace nomade et l'espace sedentaire,--l'espace ou se developpe la machine de guerre et l'espace institue par l'appareil d'Etat,--ne sont pas de meme nature. Mais tantot nous pouvons marquer une opposition simple entre les deux sortes d'espaces. Tantot nous devons indiquer une difference beaucoup plus complexe, qui fait que les termes successifs des oppositions considerees ne coincident pas tout a fait. Tantot encore nous devons rappeler que les deux espaces n'existent en fait que par leurs melanges l'un avec l'autre : l'espace lisse ne cesse pas d'etre traduit, transverse dans un espace strie ; l'espace strie est constamment reverse, rendu a un espace lisse. (592)

Enfin, ils ajoutent : << Dans ce cas, on organise meme le desert ; dans l'autre cas, c'est le desert qui gagne et qui croit ; et les deux a la fois >> (593). En quoi est-ce que cette opposition de termes conceptualises peut nous aider a bien comprendre le theme de la guerre dans le roman de Malika Mokeddem ? De meme qu'il faut etre conscient de la mort pour mieux l'apprehender et ainsi dedramatiser l'angoisse qui marque la fin de notre existence, il faut savoir que la guerre est en nous (sous les diverses formes presentees ici), et de le savoir nous empeche de la developper. Nous sommes << les deux a la fois >>, l'arbre et le rhizome, la societe organisee et sa violence. C'est l'image des ramifications et des racines d'un meme arbre ; nos deux tendances ordre-desordre, territoiredesert, peuvent etre comprises comme une lutte interieure, une dualite qui developpe tantot l'apaisement et tantot l'agressivite.

Alors, le nomadisme, oppose a la societe sedentaire, engendre un desordre pouvant conduire a la violence. Le desert, lieu de fuite et de securite, est un endroit ou peuvent aussi se derouler des guerres. Ainsi, peut-il y avoir plusieurs sens du desert comme il y a plusieurs sens de la violence ! Par exemple, nous retrouvons un echo de cette multiplicite du desert dans la bouche des ksouriens :

--On dit qu'un groupe de tueurs s'est sauve vers le desert.

--Quel desert ? Leur desert de sang ne peut pas contaminer le notre ... (153)

Avant tout, un deserteur designe quelqu'un qui refuse la guerre, qui abandonne les armes et qui s'enfuit vers des regions eloignees de la brutalite des hommes ; mais, ce peut etre egalement celui qui occupe le desert. 7 Il y habite parce qu'il a fui un conflit ou une persecution. Ce parallele surprenant entre la fuite et l'acte de courage--qu'est la resistance a la guerre--fait songer a cet aspect positif d'une re-territorialisation (a partir du rhizome), comme il a ete explique plus haut ; le desert est autant un lieu de protection qu'un lieu hostile. (8) Le desert du deserteur est un espace sans violence ; dangereux, certes, mais sans brutalite. Le desert est seulement un adversaire pour celui qui essaie de le dominer, de l'enfermer dans un espace confine. Dans le roman, la dialectique du desert reaffirme cette double signification. Les protagonistes veulent echapper a un embrigadement ideologique de la part d'une societe en guerre, et donc ils choisissent de << deserter >> et de partir vivre dans le desert (le ksar deserte). Depuis les temps bibliques, le theme de la fuite au desert a toujours ete un moyen pour se sauver des persecutions, que ce soit Marie et Joseph qui fuyaient devant les soldats d'Herode pour epargner la vie de Jesus, ou Moise qui guidait son peuple loin de l'Egypte de Pharaon vers une terre promise. On peut egalement deduire de certains passages que la lutte contre/dans le desert est, en fait, une subtile metaphore qui represente une guerre de liberation contre toutes les formes d'intolerance et de colonisation.

Sassi brasse le sable, l'amasse, le tasse dans le seau, en debarrasse les roseaux puis la brouette. Ses phalanges ecorchees detaillent ce qu'elles touchent, ce qui les caresse ou les blesse : poussiere, grains de silex hexagonaux collant a ses plaies comme des grumeaux, esquilles de roseaux, echardes diverses, traitreusement disseminees en bordure du jardin ...

Seau apres seau, brouette apres brouette, Sassi gratte la base de la haie, gratte la butee de briques, gratte la terre, agrandissant ainsi le perimetre arrache aux dunes. (213)

C'est une veritable scene de combat contre les elements de la terre, contre les epreuves de la vie, contre les experiences de l'histoire. Par exemple, les << grains de silex hexagonaux collant a ses plaies >> peuvent se referer au territoire hexagonal de l'ancienne metropole, et rappellent donc les vieilles blessures du colonialisme ; les << echardes diverses >> sont comme des armes que la nature opposerait au processus de la liberation de l'individu, comme si la nature agissait encore dans le sens des pouvoirs autoritaires ; << traitreusement disseminees en bordure du jardin >> montre la menace qui se profile a l'horizon du << jardin secret >> de la vie intime.

Concernant l'intimite des sentiments, le livre nous raconte une histoire d'amour impossible entre deux etres qui cherchent l'AUTRE et que les epreuves de la vie separent. Au debut du roman, nous apprenons que Nour vient de quitter un epoux polygame afin d'echapper a ses violences conjugales et a la repudiation pour cause de sterilite. Des lors, elle redevient celibataire, et elle s'imagine qu'un autre homme--auquel elle donne toutes les caracteristiques ideales--saura la seduire et l'emmener loin de tout ca. Les differences dans le couple Nour-Sassi montrent une lutte qui se reproduit dans beaucoup d'histoires d'amour. Sassi est aveugle et Nour symbolise la lumiere ; elle est voyante et lui est non-voyant. Mais c'est Sassi qui a une perception plus aigue des sentiments et des sensations tandis que Nour reste aveugle a l'amour de ce dernier puisqu'elle s'est creee un ideal masculin qui ne se realisera jamais. Leur amour est impossible car leurs existences se croisent sans se trouver, sans se << voir >>. De par leurs sensibilites (et leurs sens !) complementaires, leur relation etait pourtant promise au succes, comme dans l'autre alliance significative du roman, avec le tandem (beckettien !) Oualou et L'Explication : Oualou, qui signifie << rien >> en arabe, trouve le complement ideal chez son acolyte pretendument mieux eduque surnomme L'Explication ! Dans le texte, la guerre d'amour est symbolisee aussi par la fragmentation des corps ; les corps n'agissent plus en harmonie du TOUT, mais se decomposent en parties disloquees qui existent par ellesmemes. Ces fragments du corps (les yeux, les mains, les doigts, le coeur ...) font un parallele avec les atrocites des guerres, les dechirements et les mutilations : << Mes rires qui s'etranglent loin de sa voix. Le fiel de ma bouche sans ses levres. Mon corps entier morcele en une multitude avide. Desert dans le desert. Desherence eclatee en pierres, en sables, en poussieres >> (204) ; et encore, << Franchement, les massacres, les jours de plus en plus macabres. On a plus de tete. Nos bouches grimacent quand on croit rire. Nos coeurs sont dynamites >> (166).

En marge de ces emotions apparentees a une forme de violence, il y a un sentiment d'impuissance et d'inutilite a vouloir contrecarrer les pouvoirs superieurs des traditions et de la nature. C'est une lutte absurde qui rappelle le supplice de Sisyphe, condamne pour l'eternite a rouler un rocher au sommet d'une colline avant qu'il ne le voie degringoler a nouveau. Dans le roman de Malika Mokeddem, cette lutte inutile prend les formes aussi diverses que les limites geographiques opposees a l'infini du desert, les realites de l'Algerie avec l'imaginaire des livres et des personnages, l'idee meme de la mort concue de facon positive et de la vie percue comme negative. En effet, la fin du roman glorifie presque la mort comme un accomplissement pour echapper aux dictats d'une vie trop contraignante :

--Le rien ? Comment le rien peut-il venir, puisqu'il n'existe pas ?

--Bien sur qu'il existe ! A Nour, il lui vient tous les jours. C'est lui qui l'epanouit. Le rien nous protege de tous les pires, y compris de ceux de l'amour. (212)

Le << rien >> represente le neant, le vide de l'existence, la mort. Pour Bergson, le probleme du non-etre n'est pas dans le moins mais dans le plus : << Dans l'idee de non-etre, en effet, il y a l'idee d'etre, plus une operation logique de negation generalisee, plus le motif psychologique particulier de cette operation (lorsqu'un etre ne convient pas a notre attente, et que nous le saisissons seulement comme le manque, l'absence de ce qui nous interesse) >> (Deleuze 6). La mort de Nour est decrite en des termes d'apaisement et de repos. Comme le << Dormeur du val >> de Rimbaud, elle semble faire un somme, allongee pres du mur, avec << une figure d'amour >> (227) et les yeux ouverts << sur des reves infinis >> (228). Elle est couchee, tranquille, revant a son amour (chimerique) ; mais son coeur--que nous lui devinons << au cote droit >>--ne bat plus ! Dans son cas, la mort est venue comme une liberation. Dans son essai sur Sisyphe, Camus nous dit : << On continue a faire des gestes que l'existence commande, pour beaucoup de raisons dont la premiere est l'habitude. Mourir volontairement suppose qu'on a reconnu, meme instinctivement, le caractere derisoire de cette habitude, l'absence de toute raison profonde de vivre, le caractere insense de cette agitation quotidienne et l'inutilite de la souffrance >> (101). La mort de Nour peut se comprendre comme un suicide, puisque se sachant gravement malade (d'une insuffisance du coeur !), elle aurait du choisir de lutter contre la maladie. Cela aurait implique des sacrifices, des souffrances, pour tout au plus une remission temporaire. Pour elle, c'etait comme de vivre un nouvel exil et de rentrer dans les habitudes des soins medicalises ; c'etait subir l'absurdite de la vie. Le suicide est refuse a Sisyphe, et c'est ce qui rend son martyre absurde : << Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l'appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se leve au coeur de l'homme : c'est la victoire du rocher, c'est le rocher lui-meme. L'immense detresse est trop lourde a porter >> (Camus 197). Face a l'adversite de la realite humaine, l'absence d'amour est une epreuve trop difficile a endurer dont la nature peut nous liberer par la mort.

Le livre de Mokeddem montre bien que la violence ne reside pas uniquement dans les actes exterieurs, et qu'il existe d'autres formes de violence qui peuvent nous detruire de l'interieur, si nous n'y pretons pas garde. Les actes de barbarie qui sont sous-entendus a travers l'integrisme religieux, la repression militaire, l'intolerance des traditions sont les premieres manifestations de la violence menant aux guerres. Cependant, le message de Malika Mokeddem va au-dela des apparences de la violence et elle nous fait comprendre qu'il faut parfois en chercher les origines ailleurs. Les individus developpent des schemas de guerre intime car l'absurdite de leurs existences et un certain refus d'exprimer leurs sentiments sont des violences faites a soi-meme. Donc, il faut connaitre la guerre, non pour la faire, mais pour la restreindre en soi comme il faut etre conscient de l'agression du soleil pour s'en premunir. << Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaitre la nuit >>, conclue Camus a la fin de son essai sur l'absurde (197).

THE UNIVERSITY OF NORTH CAROLINA AT CHAPEL HILL

BIBLIOGRAPHIE

Camus, Albert. Le Mythe de Sisyphe. In Essais d'Albert Camus. Bibliotheque de la Pleiade. Paris : Gallimard, 1965.

Chaulet-Achour, Christiane, et Lalia Kerfa. << Portrait >>. Helm, Malika Mokeddem 21-37. Rpt. from Algerie Litterature/Action 14 (1997) : 185-98.

Deleuze, Gilles. Le Bergsonisme. Coll. << Initiation philosophique >>. Paris : PUF, 1966.

Deleuze, Gilles, et Felix Guattari. Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrenie. Paris : Editions de Minuit, 1980.

Helm, Yolande. << French 554: Francophone Literature of Sub-Saharan Africa, Maghreb, and the Caribbean >>. Dept. of Modern Languages. Ohio University, Athens. Fall 2001.

--, ed. Malika Mokeddem : envers et contre tout. Paris : L'Harmattan, 2000.

--. << Entretien avec Malika Mokeddem >>. Malika Mokeddem 39-51. Ireland, Susan. << Une ecriture de l'apaisement dans La Nuit de la lezarde >>. Helm, Malika Mokeddem 131-39.

Mammeri, Mouloud. La Traversee. Paris : Plon, 1982.

Mokeddem, Malika. La Nuit de la lezarde. Paris : Grasset, 1998.

--. Des Reves et des assassins. Paris : Grasset, 1995.

Mortimer, Mildred. << Le Desert interieur et exterieur dans l'oeuvre romanesque de Malika Mokeddem >>. Helm, Malika Mokeddem. 81-92.

Tresor de la langue francaise. Ed. Paul Imbs. 16 vols. Paris : Editions du CNRS, 1978.

Willis, Michael. The Islamic Challenge in Algeria: A Political History. New York : New York UP, 1997.

(1) Malika Mokeddem est nee a Kenadsa (Algerie) le 5 octobre 1949. Tres tot, elle se passionne pour la litterature. Elle poursuit des etudes de medecine a Oran, qu'elle acheve a Paris. En 1979, a Montpellier, elle pratique et se specialise en nephrologie ; elle assistera des femmes ! Des lors, elle devient une cible ideologique pour le conservatisme algerien et se fixe definitivement en France. Car elle connait bien les difficultes d'etre femme et eduquee en Algerie ! En 1985, elle se consacre entierement a l'ecriture. Ses premiers livres sont Les Hommes qui marchent (Ramsay, 1990) [reed. Grasset, 1997] et Le Siecle des sauterelles (Ramsay, 1992) : << L'ecriture est une force salvatrice ! Apres un long travail sur les mots dans Les Hommes qui marchent, m'atteler au Siecle des sauterelles a ete un pur plaisir ... Ces deux premiers romans sont ceux d'une conteuse >> (Chaulet-Achour 31). Ensuite, ce sera L'Interdite (Grasset, 1993) et Des Reves et des assassins (Grasset, 1995) : << Mes deux derniers livres (passim) ... sont des livres d'urgence, ceux de la femme d'aujourd'hui rattrapee par les drames de l'histoire >> (op. cit. 31). Avec La Nuit de la lezarde (Grasset, 1998) et N'zid (Seuil, 2001), c'est un retour aux sources du lyrisme, sans toutefois se departir d'un fort engagement. Son dernier titre est sorti chez Grasset en 2003 : La Transe des insoumis.

(2) On trouvera de precieux renseignements sur les elections algeriennes de 1991 et la montee en puissance du F.I.S. dans le livre de Michael Willis, The Islamic Challenge in Algeria: A Political History, p. 213 sq.

(3) Sous le pseudonyme d'Eliphas Levi, le theosophe francais Alphonse Constant (1810-1875)--ex-abbe, grand occultiste, visionnaire, ecrivain et poete--a donne une image juste du fanatique, faux prophete qui s'aveugle soi-meme : << Le temeraire / qui ose regarder / le soleil sans ombre / devient aveugle / et alors pour lui / le soleil est noir. >>

(4) Dans un entretien, Malika Mokeddem parle de la transition (?) de l'ere coloniale a l'instauration de l'Etat algerien : << ... le F.L.N. s'installant au pouvoir a essaye de faire pareil, c'est a dire qu'il a continue de la meme facon ehontee a nous mentir sur notre identite et sur notre histoire mais, avec un tour de manivelle a 190 degres >> (Helm 2000 : 44).

(5) Ici, << tenir les murs >> doit se comprendre comme le contresens de la mauvaise tradition. Car dans Des Reves et des assassins, << ceux qui tiennent les murs >> (22, 117) sont les freres, les (petits-)amis, les jeunes desoeuvres, qui surveillent, harcelent, ou voilent, fustigent. Malgre la proximite des deux romans, il n'y a aucune violence parmi la jeunesse << preservee >> du ksar. Au contraire, << ils sont le seul miracle de ce pays. Son dementi contre tous les faux oracles >> (NL 223). Mais, le danger d'etre un jour rattrape par l'hysterie collective peut toujours poindre a l'horizon ...

(6) Definition du dictionnaire Tresor de la langue francaise :

RHIZOME, subst. masc. Adaptation du latin scientifique rhizoma, lui-meme emprunte au grec << ce qui est enracine, touffe de racines, racines >>. BOT. Tige souterraine vivace plus ou moins allongee, ramifiee ou non, pourvue de feuilles reduites a l'etat de tres petites ecailles, emettant chaque annee des racines adventives et un bourgeon apical qui donne naissance a une tige aerienne, legerement enfouie dans le sol dans lequel elle pousse horizontalement ou affleurant la surface.

A propos du terme << rhizome >>, Deleuze et Guattari disent aussi qu'<< il est toujours au milieu, entre les choses, inter-etre, intermezzo ... le rhizome est alliance ... >> (36).

(7) Dans le roman de Mouloud Mammeri, La Traversee, deux personnages echangent la meme idee :

--Un deserteur, qu'est-ce que c'est ?

--C'est quelqu'un qui vit au desert, dit Mourad. (127 ; cite par Mortimer, 91)

(8) Mildred Mortimer ecrit : << Bien que le Sahara offre la liberte ainsi que le refuge a l'individu cherchant a s'isoler dans ses vastes etendues, il lui constitue egalement un danger enorme >> (85).
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Author:Dalmas, Franck
Publication:Romance Notes
Date:Sep 22, 2004
Words:4896
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