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Les ecrivains contre l'ethnologie? ethnographie, ethnologie et litterature d'Afrique et des Antilles, 1921-1948.

Done, camarade, te seront ennemis--de maniere haute, lucide et consequente--non seulement gouverneurs sadiques et prefets tortionnaires, non seulement colons flagellants et banquiers goulus [...], mais pareillement et au meme titre, [...] ethnographes metaphysiciens et dogonneux, theologiens farfelus et beiges, intellectuels jaspineux, sortis tout puants de la cuisse de Nietzsche ou chutes calenders-fils-deRoi d'on ne sait quelle Pleiade [...]- tons suppots du capitalisme, tous tenants declares ou honteux du colonialisme pillara, tous responsables, tous haissables, tous negriers, tous redevables desormais de l'agressivite revolutionnaire. (Cesaire 31)

Ces quelques lignes ouvrent le quatrieme chapitre du Discours sur le colonialisme d'Aime Cesaire. Cette partie du livre s'attache a montrer que le colonialisme ne se reduit pas aux formes les plus manifestes de la violence politique, mais qu'il existe un colonialisme subreptice, plus insidieux, inscrit dans les discours savants de l'epoque. << Ethnographes metaphysiciens et dogonneux >> : allusion a l'ethnologue Marcei Griaule et a son ecole, qui depuis les annees 1930, se sont fait une specialite de la << metaphysique >> ou de la << sophie >> des populations africaines, en particulier des Dogons, illustree par le tres populaire Dieu d'eau paru en 1948. << Theologiens farfelus et beiges >> : allusion au missionnaire franciscain Placide Tempels et a sa Philosophie bantoue parue en 1945, qui tachait de degager, a la source de l'univers mental bantou, une ontologie de la force vitale (1). << Intellectuels jaspineux, sortis tout puants de la cuisse de Nietzsche ou chutes calenders-fils-de-Roi d'on ne sait quelle Pleiade >> : allusion vraisemblable a Roger Caillois, ancien etudiant de Marcel Mauss a l'Institut d'ethnologie de Paris, cofondateur (avec Georges Bataille et Michel Leiris) du College de Sociologie, grand lecteur de Nietzsche, et ici compare aux voyageurs << fils-de-roi >> des Pleiades d'Arthur de Gobineau, lui-meme auteur de l'Essai sur l'inegalite des races humaines.

Voila done trois figures qui, en apparence, designent l'ethnologie comme l'ennemi de l'ecrivain noir revolutionnaire et Tune des cibles du combat anticolonial. Et c'est aujourd'hui un postulat implicite de nombreuses etudes postcoloniales de la litterature francophone : l'ethnologie est une discipline irremediablement discreditee par son inscription dans l'histoire imperiale, comme l'attestent pele-mele les pratiques de mesure des corps et des cranes qui se poursuivent encore au debut du 20e siecle, la participation du Musee d ethnographie du Trocadero a l'Exposition coloniale internationale de 1931, les vitrines du Musee de l'homme ou voisinent artefacts et ossements jusqu'aux annees 1950, ou l'abstraction reductrice de l'anthropologie structural, toutes pratiques et discours porteurs d'une meme violence << coloniale >> et d'une meme logique de reification de l'<< autre >>. Il est tacitement entendu que les premiers auteurs francophones issus des colonies n'ont pu que se revolter contre une telle entreprise et que leurs oeuvres constituent une reponse et un contre-discours. They wrote back.

Pourtant la precision des references de Cesaire devrait inciter a plus de prudence. Elle semble indiquer qu'il est tres au fait des developpements de la discipline ethnologique, et qu'il en a une connaissance suffisamment fine pour ne pas la rejeter en bloc comme un discours homogene. C'est d'abord une question de date. Foucault et ses analyses de l'intrication entre savoirs et pouvoir ne sont pas encore passes par la. Cesaire est plus classiquement marxiste ; son propos n'est pas d'identifier une violence symbolique inherente a toute entreprise de connaissance, il est de reperer des complicites et de reveler des ideologies. Mais c'est aussi que, comme beaucoup de ces contemporains, Cesaire voit d'abord le discours ethnologique comme une chance et une promesse. Pour la premiere fois, un relativisme culturel radical s'y developpe et s'y epanouit, non comme ideologie critique ou comme hypothese theorique a la lisiere de la provocation (comme au temps des avant-gardes du debut du siecle), mais avec la caution de l'institution universitaire et l'autorite sereine de la science--cette science qui, comme l'ecrit Roland Barthes exactement la meme annee, << va vite et droit en son chemin >>, laissant derriere elle des << representations collectives [qui] ne suivent pas ... maintenues stagnantes dans l'erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d'ordre >> :

[...] les efforts des ethnologues pour demystifier le fait negre, les precautions rigoureuses qu'ils observent deja depuis fort longtemps lorsqu'ils sont obliges de manier ces notions ambigues de << Primitifs >> ou d'<< Archaiques >>, la probite intellectuelle d'hommes comme Mauss, Levi-Strauss ou Leroi-Gourhan aux prises avec de vieux termes raciaux camoufles, on comprendra mieux Tune de nos servitudes majeures : le divorce accablant de la connaissance et de la mythologie. (Barthes 67)

Dans la meme veine, la suite du chapitre du Discours sur le colonialisme est en realite une defense sinon des pratiques ethnographiques (Cesaire tolere les musees d'ethnographie, mais considere qu'<< il eut mieux valu, a tout prendre, n'avoir pas eu besoin de les ouvrir >>), du moins de la discipline et de son relativisme fondamental, contre les attaques de Caillois, dans << Illusions a rebours >>. Dans ce long essai paru dans la conservatrice Nouvelle Nouvelle Revue francaise, Caillois attaquait (avec deux ans de retard) les theses de Claude Levi-Strauss dans Race et Histoire. Il s'agissait en gros, pour Caillois, d'accepter une certaine dose de relativisme sur des bases morales, faites de tolerance et d'ouverture d'esprit, mais de presenter la position relativiste de Levi-Strauss comme contradictoire et theoriquement intenable, avant d'accorder a la civilisation occidentale un privilege (Caillois ne dit pas << superiorite >>, mais c'est cela qu'il pense) qui tient precisement au fait qu'elle est la seule a avoir des ethnographes et a faire montre dans ses discours et ses institutions d'un interet pour les societes << autres >>. Levi-Strauss avait repondu dans Les Temps modernes avec un article rigoureux, qui interrogeait la possibilite du relativisme culturel comme position theorique et repondait systematiquement aux arguments de Caillois, mais d'une telle virulence qu'il renoncerait a l'inclure trois ans plus tard dans Antbropologie structural (2). C'est dans ce meme contexte que Cesaire ecrit son Discours sur le colonialisme et que, sur un mode non moins virulent, il s'insurge contre les etudes philosophiques et savantes qui pretendent isoler les causes objectives (sociologiques, psychiques, religieuses ...) du pretendu << retard >> des societes colonisees et expliquer le colonialisme et la marginalisation du << non-Blanc >> autrement que par l'expansion du capitalisme marchand et l'exploitation economique. Contre Caillois, Cesaire mobilise done les travaux de Leiris et de Levi-Strauss et il cite meme l'edition, qu'on ne peut pourtant pas dire grand-public, des Carnets posthumes de Lucien Levy-Bruhl, auteur voue aux gemonies pour avoir caracterise la << mentalite primitive >> comme << prelogique >>, mais dont les derniers ecrits montrent qu'il avait renonce a cette notion peu avant sa mort (3).

Publie trente ans apres la fondation de l'Institut d'ethnologie de Paris, ce passage du Discours sur le colonialisme rappelle qu'en realite pour les premiers ecrivains francophones issus des colonies francaises, le rapport a l'anthropologie a souvent ete complexe--ni adhesion enthousiaste, ni rejet massif. Les premieres oeuvres de ce qu'on appelait jusqu'aux annees 1950 la << litterature indigene d'expression francaise >> sont en effet contemporames du developpement de l'ethnologie comme discipline universitaire (qu'on peut dater, en France, de la fin des annees 1920 et des annees 1930). Or loin de rejeter ce nouveau discours comme un savoir colonial qui reifie ses objets, ces auteurs et ecrivains ont fait montre d'un grand interet pour cette discipline ; ils Pont souvent etudiee, et ont parfois activement contribue a son developpement. Dans une importante etude consacree aux premieres << fictions ethnographiques africaines >> (Rene Maran, Paul Hazoume, Chinua Achebe), Elini Coundouriotis montrait deja que ces ouvrages ne devaient pas etre lus comme des oeuvres de << resistance >> aux discours savants, selon le prisme d'une << opposition entre l'Europe et ses autres >> ; elle proposait d'y voir a l'oeuvre plutot un << paradigme de dissidence >>, les ecrivains noirs d'Afrique et des Antilles utilisant la litterature pour reintroduire, dans les representations des societes colonisees, une historicite qui manquait au discours africaniste dominant (Coundouriotis 20). Cette hypothese selon laquelle les ecrivains mdigenes ont utilise la litterature pour << reclamer l'histoire >> n'est pas inexacte, mais elle reste tres generale et elle est insuffisamment attentive a l'inscription des ecrivains dans le tissu discursif colonial ainsi qu'a la complexite des constructions auctoriales en situation de domination. II est tentant de considerer les fictions litteraires comme une subversion du discours savant, mais en l'occurrence, ce serait projeter une conception (post)moderne de la litterature sur une alterite historique qui obeissait a des decoupages discursifs et a des logiques de subjectivation qui n'ont que peu a voir avec l'opposition entre science et litterature telle qu'elle a ete forgee par la critique post-structuraliste des annees 1960 ou 1970.

Faute de pouvoir detailler, a propos de chaque cas particulier, l'articulation entre ethnologie et litterature des colonies dans les annees 1930, je propose de decrire quelques dynamiques generales, a la fois sociologiques et theoriques, qui aident a comprendre certaines trajectoires individuelles. Je considererai ici quelques auteurs antillais mais surtout la premiere generation d'auteurs africains francophones, entre la publication de Batouala (1921) et celle de l'Anthologie de la poesie negre et malgache (1948), en msistant sur la singularite de cette configuration et en gardant en tete qu'il ne s'agit la que d'une partie d'un tableau plus complet : un travail semblable est necessaire a propos des premiers auteurs francophones du Maghreb et de ceux de l'Indochine.

Africains et Antillais a l'Institut d'ethnologie

L'Institut d'ethnologie de Paris est fonde en 1925. C'est une petite structure interne a la Sorbonne, qui a partir de 1927 delivre un certificat d'ethnologie valable pour la licence es lettres, et a partir de 1928 un autre valable pour la licence es sciences (il faut, a l'epoque, quatre certificais pour obtenir sa licence). L'ethnologie est une discipline dynamique et attrayante pour beaucoup d'etudiants parisiens de la << generation de 1905 >>. Elle incarne une forme de nouveaute intellectuelle et elle est portee par le financement genereux des gouvernements des colonies, par une politique de popularisation de ces resultats (en particulier autour du musee), par sa proximite avec le monde de l'art, et par les promesses d'evasion qu'elle porte4. Les cours donnes a l'Institut sont populaires--on compte jusqu'a 170 eleves et auditeurs inscrits par an dans les annees 1930--mais seule une petite minorite passe effectivement l'un des deux certificais. Or parmi les premiers certifies (on en compte entre 10 et 15 par an pour chaque certificat), on trouve non seulement les membres de la << premiere generation >> de l'ethnographie francaise (Alfred Metraux, Marcel Griaule, Jacques Soustelle, Denise Paulme, Andre Schaeffner, Germaine Tillion, Michel Leiris) mais aussi les noms de plusieurs auteurs en devenir, issus de l'Empire francais : le lettre malgache Albert Rakoto Ratsimamanga est certifie en juin 1934 ; le romancier dahomeen Paul Hazoume l'est en novembre 1938 ; Leopold Sedar Senghor l'est en juin 19395. L'ecrivain communiste haitien Jacques Roumain est certifie en juin 1938 et il fondera trois ans plus tard l'Institut d'ethnologie de Port-au-Prince. Certes Haiti n'est pas une colonie francaise, mais la presence de Roumain est indicative de l'interet que la nouvelle discipline suscite chez des intellectuels antillais, comme le montre egalement le parcours de Suzanne Comhaire-Sylvain qui a suivi la formation de Mauss non

a l'Institut d'ethnologie mais a l'Ecole pratique des hautes etudes, et dont les deux theses sur le creole et les contes haitiens sont publies en 1936 et 1937 (6).

L'itineraire du poete guyanais Leon-Gontran Damas en offre une illustration plus parlante encore : il suit les cours de Marcel Mauss a l'Institut d'ethnologie, et en 1934, alors qu'il n'a pas encore termine sa formation, il est charge par Mauss et Paul Rivet (le directeur du Musee d'ethnographie du Trocadero) d'une mission d'etude des << negres bosch >>, dans le cadre d'un projet d'exposition << Africa in America >>, initie par l'anthropologue allemand Paul Kirchhoff. La contribution de Damas aurait du enrichir la troisieme section de ('exposition que le projet, redige en anglais par Kirchhoff, decrivait en ces termes : << [devoted to] a third group : rebellious and run-away negroes either returning to a more or less African type of life, or founding free "republics" [...]. It will range from the Bush-negroes in Surinam, molding their life after the African model, only on a lower scale, to the revolution in San Domingo, resulting in the setting-up of a modern state, and from the earliest known risings and free republics in Brazil in the first century after the beginning of slave importation, to the modern struggle against the occupation of Haiti >> (7). Damas sejourne effectivement aupres de sept tribus marrons de Guyane, et en revient avec un recueil de contes, publie tardivement et intitule Veillees noires, mais son livre Retour de Guyane, paru en 1938, mentionne a peine sa mission ethnographique, a l'origine pourtant de son voyage sur ses ierres natales. Pour des raisons obscures, qui tiennent sans doute a Phistoire chaotique du Musee d'ethnographie a partir de 1935 (il sera demoli pour laisser place au Musee de l'homme) ainsi qu'au depart de Kirchhoff (qui tente de quitter l'Europe et trouve alors un refuge ephemere a Columbia University), le projet d exposition est abandonne. Quant a Damas, il ne publiera aucun texte issu de son ethnographie des negres marrons, ni ne s'expliquera sur ce point, se contentant de laisser entendre qu'il a ete saisi par l'urgence du temoignage sur la Guyane coloniale : << Vivre au jour le jour, des mois durant, la vie materielle et sociale de ces negres restes purs ; recueillir toute documentation ; tel etait le but de ma mission. Volontiers m'y fusse-je cantonne si, parallelement, je n'avais eu a me pencher sur le probleme que pose la Guyane francaise [...] >> (Damas 27) (8).

Quoi qu'il en soit, cette implication de sujets colonises au capital scolaire eleve (la licence est, a l'epoque, un examen reserve a une etroite elite) dans les institutions de la nouvelle discipline ethnologique intrigue. Elle montre que l'Institut d'ethnologie est un endroit parmi d'autres ou se croisent intellectuels africains et antillais et ou la race se met en jeu et s'invente pour la diaspora noire parisienne (voir Edwards). En 1931, la Revue du monde noir invitait ses lecteurs a assister aux cours de Mauss, << le savant sociologue disciple de Durkheim >>, au College de France sur la notion de << primitif >> (<< Les sciences sociologiques >> 191), et quelques mois plus tard, Paulette Nardal indiquait que ce serait << avec l'aide des savants de race blanche et de tous les amis des Noirs >> qu'il serait possible de << redonner a nos congeneres la fierte d'appartenir a une race dont la civilisation est peut-etre la plus ancienne du monde >> (Nardal 349). En considerant le rapport a l'ethnologie des auteurs africains qui commencent a ecrire dans les annees 1930, il s'agit done d'eclairer l'un des << amonts >> de cette histoire.

L'indigene << dans la verite de ses gestes et Vintimite de sa pensee >>

<< The only avenue of publication consistently available for African writers was literature >>, ecrit Elini Coundouriotis. << One of the shaping impulses behind their fiction was to counter the authority of European social 'scientists' who studied Africa and Europe's relation to Africa. >> (Coundouriotis 14) Une telle description suppose un espace de publication ouvert et, pour l'indigene lettre, une liberte dans le choix du genre qui sont loin de la realite historique de la domination coloniale. Dans les faits, c'est presque l'inverse qui est vrai: la litterature (sous la forme de fictions, d'essais ou de recueils de poemes) n'est pas vraiment, avant la fin des annees 1930, une forme d'expression possible pour l'indigene francophone. Dans les ecrits des administrateurs, professeurs et autres representants de l'autorite coloniale, elle n'est au mieux envisagee que comme une possibilite lointaine. La premiere voie--et pour beaucoup d'auteurs, la seule qui soit ouverte--fut au contraire l'ethnographie, et bien souvent, ce sont les contributions ethnographiques qui ont autorise la << prise de parole >> litteraire.

On peut considerer que la possibilite d'une litterature africaine d'expression francaise est l'aboutissement de deux logiques convergentes--et que toutes deux accordaient une place essentielle a l'<< ethnographie >>, qu'il faut moins entendre, en l'occurrence, comme une discipline universitaire, avec ses methodes et son histoire, que comme Petude des moeurs et coutumes de societes posees comme << autres >>. La premiere de ces dynamiques releve de la << litterature coloniale >>, ce vaste complexe discursif et symbolique, constitue d'une colossale production de fictions et d'anthologies, mais aussi de theories et d'institutions (le Grand prix de litterature coloniale, etc.). Le coeur en est le roman << realiste >>, ecrit a des fins de propagande (le mot n'est pas insultant avant la fin des annees 1930), << pour faire aimer nos colonies >> (c'est le titre d'une collection des editions Peyronnet), par des hommes qui sont presque toujours eux-memes membres de l'administration coloniale et signent souvent d'un nom de plume. Citons pour memoire Robert Randau (ne Robert Arnaud), les freres Tharaud, les cousins Marius et Ary Leblond (Georges Athenas et Alexandre Merlot), Louis Bertrand, Rene Maran, Andre Demaison, Georges Hardy, Louis Faivre (Robert Delavignette), Pierre Mille, Eugene Pujarniscle. ... C'est un continent a la fois oublie et immense (plusieurs de ces titres ont ete vendus a plus de cent mille exemplaires ; le catalogue de la Bibliotheque nationale de France attribue 349 notices a Jean Tharaud et 361 notices a son frere Jerome ...) et comme Pont tres bien montre plusieurs critiques des les annees 1980, c'est ce vaste ensemble qui constitue Penvironnement immediat, a la fois ideologique et esthetique, de la premiere litterature africaine en francais (9).

Cette litterature coloniale s'organise historiquement comme une sorte de << micro-champ >> au sens de la sociologie de Bourdieu. C'est un espace constitue et determine par la rivalite pour le monopole du discours sur les colonies. II s'agit d'un domaine traverse de tensions dont l'enjeu organisateur est la connaissance vraie, exacte, approfondie de l'outre-mer--comme l'attestent par exemple les incessantes attaques contre les journalistes, les romanciers exotiques (Loti au premier chef) ou les << ecrivains touristes >> qui << ne font que passer >> ; comme Pattestent plus encore les virulentes polemiques qui font suite a la publication de Batouala, eloquemment soustitre << veritable roman negre >>, a quoi repondront (entre autres) Gaston Joseph avec Koffi, roman d'un vrai noir ou Maurice Delafosse qui, dans Broussard ou les etats d'ame d'un colonial, s'insurge contre un ouvrage qui << n'est ni veritablement un roman, ni veritablement negre >> (Delafosse, Broussard 137) (10). Cette structuration de l'espace du discours a pour consequence ideologique (et meme << epistemologique >> en un sens) une spatialisation de l'alterite : le voyageur qui ne fait que passer est condamne a une connaissance superficielle de l'Afrique et des Africains ; le romancier exotique, ebloui par la nouveaute des paysages, ne depasse pas la description toute exterieure ; seul le << vrai colonial >> (Robert Randau, ne en Algerie et << veritable Africain d'adoption >>, ou Maurice Delafosse pour lequel la France n'est qu'une << station de repos >> entre deux missions) penetre l'ame indigene et peut pretendre a la connaissance intime des cceurs et des esprits (Lebel 229-30 ; voir aussi Pujarniscle 14-17). Cette distribution en termes de profondeur va de pair avec une histoire, qui est celle de l'expansion coloniale elle-meme : de meme qu'il a fallu d'abord conquerir les cotes du continent, puis l'interieur des terres, avant de finalement gagner les cceurs et l'ame indigenes, la litterature coloniale a connu un developpement a plusieurs etapes : d'abord, << une litterature de voyage et de conquete >>, puis une << litterature technique >> (notices de geographie, traites d'histoire, etudes d'economie ...), avant, enfin, << la litterature d'imagination >>, plus soucieuse de psychologie et dont le roman colonial est l'aboutissement (11).

Les indigenes sont a peu pres exclus de cet espace jusqu'aux annees 1930, mais leur participation etait en quelque sorte programmee, nolens volens, par cette construction. Si Roland Lebel dans sa these n'envisage pas explicitement la possibilite d'une litterature indigene d'expression francaise, elle decoule naturellement de son ideal d'une litterature coloniale << fortement enracinee dans le sol qui la nourrit >>, qui montre << l'element indigene dans la verite de ses gestes et l'intimite de sa pensee >> (234). Eugene Pujarniscle, lui, consacre les dernieres pages de son Philox'ene ou de la litterature coloniale a ce qu'il considere explicitement comme un point d'arrivee, a savoir l'auteur indigene qui decrit sa propre societe et que << rien ne separe de l'objet de son etude >> (187). Au terme d'un long developpement (d'une condescendance penible et d'un racisme patent), il indique que meme s'il serait << excessif >> de << conclure que l'avenir de la litterature coloniale est entre les mains des indigenes >>, celle-ci peut neanmoins << etre complement renouvelee par l'apport indigene >> (185-6, 201). Dans cette perspective, on voit que les premieres fictions africaines en francais, loin d'etre un lieu de contestation de l'autorite, constituent plutot un aboutissement logique. Elles sont bien l'expression du << point de vue indigene >>, mais un point de vue qui ne s'oppose a aucune perspective exterieure ; il s'agit au contraire d'accomplir ce projet de savoir qui doit permettre d'asseoir la domination en l'appuyant sur une connaissance intime des << realites morales >> locales. Ce n'est certes pas a des fins de subversion que le bandeau publicitaire de L'Empire du Mogho-Naba, ouvrage de Dim Delobsom preface par Robert Randau, proclamait: << Un Empire noir vu par un Noir >> (12). Les avant-propos des administrateurs et autres patrons aux premiers textes africains sont d'ailleurs particulierement explicites sur ce point: Georges Hardy celebre dans Doguicimi << un drame qui nous porte au cceur meme de la societe locale et nous familiarise progressivement avec ses demarches de pensee >>, mais il a commence par preciser que Paul Hazoume est un << honnete homme >>, qui ne concoit << d'autre patrie possible que la notre >> : << vous l'etonneriez fort si vous lui pretiez imprudemment la moindre visee autonomiste. >> (Hardy 10-11) Le roman Karim d'Ousmane Soce, paru initialement en 1935, est sans doute le meilleur exemple de cette continuite entre litterature coloniale a preoccupation ethnologique et litterature africaine (voir Midiohouan, << Litterature africaine >>).

La litterature ethnographique de << nos meilleurs elements >>

La seconde dynamique conduisant a la naissance d'une litterature indigene en francais passe plus directement par l'ethnographie. A partir des annees 1920 et plus encore des annees 1930, l'administration entend fonder la colonisation sur la << connaissance directe de l'indigene >>, la << methode experimentale >> (par opposition a la politique << theorique >> determinee dans les ministeres), et le respect des coutumes locales. Dans les faits, ce nouvel << humanisme colonial >> est tres conservateur et, sous couvert de << rapprochement avec les administres indigenes >>, conduit a renforcer l'etancheite entre elites colonisees et administration coloniale (voir Conklin, A Mission 174-245 ; de l'Estoile, << Science de l'homme >> ; Wilder 118-45). Mais cette reorientation politique stimule explicitement la production d'un discours ethnographique indigene (13). Celui-ci se developpe dans differents cadres : a l'ecole (ou le memoire sur les mceurs ou les coutumes de la societe d'origine fait partie de la formation, a l'exemple des << devoirs de vacances >> de l'Ecole normale William-Ponty) (voir Warner) ; dans le cadre de la justice coloniale, lorsque les tribunaux locaux doivent juger une affaire en s'appuyant sur les << coutumiers >> existants (voir Jezequel, << Collecting >>) ;ou plus generalement lorsque l'autorite coloniale souhaite faire valoir l'efficacite de son oeuvre de civilisation. Ces contributions sont en effet toujours encadrees par le discours d un parrain--professeur, administrateur ou missionnaire--qui les introduit, les justifie et en souligne les merites (14). C'est que, comme l'ecrit Anne Piriou, << les prouesses d'instituteurs erudits, preuves vivantes de la reussite de l'enseignement, temoign[ent] hautement des vertus de l'ecole civilisatrice. [...] Elies sont avant tout des faire-valoir d'une politique de rayonnement de la langue francaise. >> (Piriou 65-66). Robert Randau decrit Dim Delobsom comme un de ces << noirs evolues >> qui ont << adopt[e], au moins en partie, nos facons de penser >> et qui << qualifient volontiers de sauvages les gens qui obeissent integralement a la coutume ethnique >> (Randau i) ; Gabriel Monod-Herzen voit dans le style de Fily Dabo Sissoko un << temoignage et de ce que valent certaines ecoles francaises de l'Afrique, et des possibilites intellectuelles des Noirs >> (Monod-Herzen 246). Ces ecrits indigenes servent done d'arguments dans les << luttes de concurrence internes a Pentreprise de colonisation >> (de l'Estoile, << Science de l'homme >> 313) et dans les echanges des agents coloniaux avec l'administration metropolitaine, avec le pouvoir politique et parlementaire, ou avec les centres universitaires parisiens aupres desquels ils essaient de faire valoir une expertise qui leur est propre (voir Piriou; Sibeud; Debaene, << Entre informateur >>).

Pour beaucoup d'Africains de << l'elite >>, fils de chef ou membres de l'aristocratie indigene, qui naissent au moment de la conquete et dont la famille ou le clan sont en rapport etroit avec l'administration francaise, l'ethnographie va ainsi constituer la premiere et parfois l'unique forme possible d'<< expression >>--terme problematique en l'occurrence puisqu'il s'agit d'un discours sollicite. Les tout premiers textes francophones africains ne sont ni des romans, ni des pieces de theatre, encore moins des poemes, mais des etudes linguistiques et ethnographiques redigees a la demande de 1'administration par des interpretes ou des instituteurs formes par les missionnaires ou les institutions coloniales. Le lettre << voltaique >> Dim Delobsom, l'instituteur Mamby Sidibe ou l'interprete << soudanais >> Moussa Travele, nes dans les annees 1880 ou 1890, accedent a la visibilite non par des fictions, mais par des articles savants sur les rites ou les coutumes qui paraissent dans les periodiques coloniaux, avec bien souvent l'explicite volonte de contribuer << a la connaissance de plus en plus parfaite de la psychologie des races ouest-africaines pour pouvoir mieux seconder Paction francaise en ce pays >> (Sidibe 72-73) (15). La publication de ces ecrits ethnographiques constitue la premiere etape vers l'emergence d'un espace public colonial qui fut lui-meme la condition de la premiere litterature africaine francophone (16). Paul Hazoume, ne en 1890, sera le premier auteur a passer a la litterature apres avoir << fait ses preuves >> avec des etudes ethnographiques parues d'abord dans la presse coloniale puis dans la serie Travaux et Memoires de l'Institut d'ethnologie (Le Pacte de sang au Dahomey), une trajectoire qu'on retrouve egalement chez Fily Dabo Sissoko, ne en 1900, ou Ibrahima Mamadou Ouane, ne en 1908, eux aussi anciens eleves de l'Ecole William-Ponty.

Loin d'etre un discours savant auquel les auteurs africains vont s'opposer, 1'ethnographie a done plutot constitue un prealable. Comme l'a remarque Janos Riesz a propos de Doguicimi, elle a pu operer comme un << prerequis >>, une sorte de droit d'entree a acquitter avant << l'expression francaise >> sous forme de fictions. << Dans des disciplines savantes comme 1'ethnographie et l'historiographie, il etait plus facile d'exercer un controle strict sur les auteurs indigenes >>, explique-t-il, et limiter leur prise de parole a cet espace contraint etait sans doute une facon de s'assurer de leur loyaute avant de leur accorder ou non un exercice plus libre du discours (Riesz 17,30). Georges Hardy decrit ainsi en 1931 les << travaux historiques >> rediges par des indigenes (a l'exemple du Pacte de sang au Dahomey, alors paru seulement en feuilleton) comme << une excellente preparation >>: << un jour ou l'autre, tous ces jeunes gens nous donneront certainement une litterature d'esprit indigene, mais en langue francaise. >> (Congres international203) Mais peut-etrece role de L'ethnographie comme << preparation >> a la litterature est-il plus profond encore. Plus qu'un simple marchepied, ou qu'un passage oblige, on peut se demander si l'ecrit ethnographique n'est pas l'occasion d'une << fabrique de l'auteur >> car en meme temps qu'il garantit, pour l'autorite coloniale, une bonne distance a l'egard de la culture d'origine, il produit aussi cette << pluralite d'ego >> necessaire a la constitution de la fonction-auteur (Foucault, << Qu'est-ce qu'un auteur >> 831). Pour l'administrateur, la competence ethnographique est en effet le gage d'un sujet colonial moderne, qui a construit un rapport << equilibre >> a ses origines indigenes : il les envisage avec sympathie--<< il entend ne point se detacher inutilement du sol de ses ancetres, du passe de sa famille, des habitudes de son entourage >>--, mais il en connait aussi les insuffisances et il sait qu'une modernisation menee sous tutelle francaise est ineluctable et doit conduire a << une amelioration d'existence sans deracinement >> (Hardy 10). Autrement dit, l'injonction ethnographique releve tres precisement d'une logique d'assujettissement telle que Foucault la decrit dans Surveiller et Punir: elle produit des subjectivites en exercant son pouvoir et exerce son pouvoir en produisant des subjectivites. Il n'y a pas un sujet prealablement donne sur lequel s'exerce la domination (et qui, ensuite, << repliquerait >> [write back]), mais la constitution par le dispositif de savoir-pouvoir d'un sujet qui sera a la fois le lieu ou s'appliquera de la discipline et le lieu d'ou emanera la resistance au pouvoir. En exigeant que l'auteur soit a la fois fidele a ses origines et distant de ses origines, c'est-a-dire en reclamant l'interiorisation d'une injonction d'authenticite, l'institution coloniale produit le sujet lettre comme dedoublement (17). Ce n'est pas, en tant que telle, une condition de Eauctorialite, mais c'est sans doute une condition de Eauctorialite litteraire moderne : il faut un sujet, a la fois unique et pluriel, qui puisse se constituer comme origine de l'ceuvre. Dans cette perspective, il faudrait alors dire que, tres paradoxalement, loin d'etre le contre-modele de la litterature comme l'inventaire s'oppose au recit ou comme la structure s'oppose a Ehistoire (voir Coundouriotis 13-16), Eethnographie--ou en tout cas Einjonction ethnographique--en a ete l'une des conditions.

Il faut enfin noter que ce n'est pas n'importe quelle litterature qui est ainsi rendue possible mais, dans un premier temps en tout cas, une litterature representative, << realiste >>, et qui privilegie certains themes et certains arcs narratifs, en particulier la << petite patrie >> ou l'opposition entre tradition et modernite (18). La negritude constituera une rupture d'abord pour cette raison : le privilege accorde a la poesie lyrique sort d'une litterature vouee a la connaissance du Noir par sa representation. Elle ne rompra pas pour autant avec Eethnographie, bien au contraire, mais la retrouvera par un autre biais, a savoir le recueil de folklore et les adaptations et traductions sur le modele des Poemes negres sur des airs africains publies par Damas en 1947, des Contes d'Amadou Koumba de Birago Diop (1947) ou des Contes et legendes d'Afrique noire qu'Ousmane Soce publie a la suite de la reedition de Karim en 1948.

<< Pres des remparts rebatis de ma memoire (19). >>

L'histoire des << elites lettrees >> indigenes est une histoire chronologiquement extremement resserree, qui impose une lecture en termes generationnels. Une vingtaine d'annees separent les auteurs nes au moment de la conquete, comme Travele, Hazoume ou Sidibe, et la generation de Senghor et Birago Diop, nes en 1906, qui eux-memes font figure d'aines aupres d'Ousmane Soce, ne en 1911, mais aussi de Damas et Cesaire (nes respectivement en 1912 et 1913), lorsqu'ils se rencontrent a Paris au debut des annees 1930. Si Pon suit les ecnts publies par les etudiants de l'Ecole normale federale de l'AOF (creee en 1903, nommee William-Ponty a partir de 1915), on observe que Pethnographie domine tres largement chez les auteurs issus des premieres promotions, qui ecrivaient en reponse aux sollicitations de Padministration, la litterature faisant son apparition plus tardivement, en particulier sous Pinfluence de Charles Beart et de sa politique de promotion du theatre (voir Traore ; Mouralis). Cette perception de Phistoire en termes generationnels est d'ailleurs d'abord le fait des acteurs eux-memes : les textes autobiographiques de Sissoko, qui fourmillent de references a ses anciens camarades devenus cadres locaux, les identifient toujours par leur annee de sortie de l'Ecole normale; ils temoignent de ce sentiment d'appartenance a une << petite elite >> d'anciens eleves organisee en promotions, appartenance aussi a une generation pionniere sur la voie de la modernisation--marque, s'il en etait, de Pefficacite symbolique de cet aspect de la politique scolaire coloniale (20). Moussa Travele est ainsi invariablement presente comme le << premier >> : << le premier indigene qui ait redige une etude et un dictionnaire de sa propre langue >>, << le premier a nous avoir donne un dictionnaire d'un format commode >>, << le premier aussi a nous avoir dotes d un dictionnaire francais-bambara en meme temps que bambara-francais >>, insiste Maurice Delafosse dans sa preface au Petit Dictionnaire francais-bambara et bambara-francais (Delafosse, Preface iv).

Pour les autontes coloniales, la trajectoire de Senghor (lui aussi << premier >> agrege de Puniversite d'origine africaine) s'inscrit done dans le prolongement de celle de ses aines. Eleve brillant, originaire d'une famille aristocratique dont les contacts avec Pautorite coloniale francaise sont frequents et anciens, plus tard naturalise francais (tout traits qu'il partage avec Hazoume), il vient poursuivre ses etudes a Paris. Mais c'est des lors un nouveau chapitre qui s'ouvre, dont Paction va se jouer sur deux fronts simultanement puisque, en meme temps que se constitue progressivement en Afrique un espace public colonial ou les voix indigenes sont autorisees et dont Senghor est partie prenante, sa reflexion rencontre celle des cercles intellectuels de la diaspora noire installee a Paris dans l'entre-deux-guerres. Cette histoire est mieux connue, mais on peut relever tres brievement, pour conclure, en quoi elle modifie le rapport a l'ethnologie de ces ecrivains en devenir.

Tout d'abord, celle-ci apparait comme une connaissance digne. C'est une discipline universitaire, avec diplomes et certificats, a l'egal de la sociologie ou de la philosophic, et non plus seulement un savoir pratique indexe sur un projet de connaissance et d'education des populations sous tutelle. La mediation des administrateurs disparait, mais du meme coup disparait egalement l'expertise quasi << innee >> que l'instituteur local a de sa propre population. La difference entre savoir amateur et savoir professionnel s'accuse comme le montrent par exemple le silence ostensible de l'ecole de Griaule a l'egard de l'ethnographie coloniale et, plus encore, sa mefiance a l'endroit des << Noirs evolues >> soupconnes d'avoir perdu le contact avec leurs racines. << On ne peut pas etre a la fois a l'ecole et au bois sacre >>, professe Griaule dans ses cours a la Sorbonne a partir de 1943 (Griaule, Methode 57), et c'est d'abord a ce primitivisme larve que Cesaire s'attaque dans sa diatribe contre les << ethnographes metaphysiciens et dogonneux >> (voir de l'Estoile, << Au nom des vrais Africains >> ; Debaene, L'Adieu 428-30).

Pour l'intellectuel africain, le deplacement du monde de l'administration coloniale vers les reseaux plus politises et plus internationalistes des Noirs de la capitale a egalement pour consequence d'inscrire l'ethnologie dans une perspective plus internationale. C'est a Paris que Senghor est << saisi >> par Frobenius (deja traduit dans La Revue du monde noir) grace a Cesaire qui lui laissera son exemplaire de L'Histoire de la civilisation africaine (Senghor, << La revolution >>) (21); c'est a Paris aussi qu'il envisage une these de linguistique sur les langues negro-africaines, apres avoir suivi les cours de Lilias Homburger a l'EPHE ; c'est a Paris enfin qu'il decouvre--sans doute apres la guerre l'anthropologie de la personnalite americaine dont il se reclamera plus tard (22).

Enfin, comme on l'a vu, l'arrivee a Paris est l'occasion d'une nouvelle inscription et d'une redefinition de soi en termes raciaux, qui engendre une serie de deplacements complexes, a la fois subjectifs et theoriques, dont Brent Edwards a retrace le cheminement, les consequences et les contradictions. Notons simplement la rencontre d'une reflexion afro-americaniste qui, dans le sillage de l'indigenisme des annees 1920, connait elle-meme un << tournant ethnologique >> apres des elaborations davantage centrees sur la question de l'egalite des races (23). Dans sa forme parisienne, cette reflexion s'enrichit des ecrits ethnologiques d'administrateurs coloniaux antillais en poste en Afrique, qui contribuent a un repositionnement symbolique du continent, dont l'archai'sme suppose apparait a la fois comme un retard et comme un signe d'authenticite qui le constitue en memoire et en source. En reponse aux objections de Delafosse qui avait accuse Batouala d'insuffisance ethnographique, Rene Maran publie une longue etude consacree a << certaines des croyances et coutumes en honneur chez les Bandas de l'Oubangui [ou se passe Paction de Batouala] et les Saras du Tchad >>. Au seuil de ce travail << qui se fonde sur treize annees de recherche personnelles >>, il denonce la plupart des ecrits anterieurs sur l'Afrique equatoriale (ceux de Delafosse y compris) comme << trop souvent europeanomorphiques >>, accusant les auteurs d'avoir ete incapables << de se faire une ame primitive >> et << de se creer une mentalite indigene >>. Il leur oppose l'exactitude et la technicite des etudes de Felix Eboue, Guyanais comme lui, << d'autant plus savoureuses >> et dotees << d'autant plus de portee >> que leur auteur << compte parmi les personnalites les plus representatives de ces Noirs cent pour cent >>, a la fois haut fonctionnaire colonial << a Pentiere satisfaction du ministere des Colonies >> et ethnographe hors pair (Maran 326, 328).

Il est pertinent de s'interroger sur le << rapport a la litterature >> des ethnologues metropolitains pour lesquels la litterature constitue une forme symbolique identifiee, qui peut jouer comme modele ou contre-modele (et souvent les deux a fois), mais la notion meme de rapport a Pethnologie, sur laquelle cet article est en partie fonde, est plus problematique. Elle suppose que le sujet qui s'exprime choisisse par dilection entre differents genres ou differentes formes de discours, et retienne l'une contre l'autre, preferant, par exemple, la fiction ou l'essai a la violence epistemique d'une << science imperiale >>. Il est des lors tentant de rechercher dans ce que nous classons aujourd'hui comme de la litterature les signes d'une resistance ou, au contraire, d'une collaboration avec Pappareil colonial. Mais cela suppose des decoupages, une organisation des discours et des possibilites de parole sans rapport avec la realite historique de la domination. Pour le sujet colonise, l'ethnographie n'a pas d'abord constitue un corps de savoir, ce fut plutot un prisme envahissant qui determinait une serie de rapports : a l'autorite coloniale, a la collectivite, a l'histoire, a soi-meme. Il est done errone de la considerer comme un genre auquel 1'auteur aurait une relation instrumentale et uniquement strategique. Mais e'est aussi, paradoxalement, ce qui la rapproche de la litterature au sens moderne car, quoique tres encadrees, les pratiques discursives qu'elle a suscitees furent aussi Poccasion d'inventions de soi; celles-ci furent a la fois des reponses a une demande exterieure et des lieux de construction de la subjectivite (voir Barthelemy 832-36, 847-52). C'est le paradoxe des dynamiques de savoir-pouvoir que d'ouvrir des possibilites par 1'exercice de la contrainte.

L'abandon d'une poesie scolaire de << faiseur de vers >> au profit d'une poesie lyrique et spiritualiste nee des << retrouvailles avec les chants gymniques de sa culture serer >> fut, comme on le sait, le parcours de Senghor (Diagne, Sengbor 32). Son habilete a ete d'en proposer, parallelement, un recit particulierement puissant, celui de la negritude, qui integre les contributions ethnographiques indigenes comme une prehistoire: cette << litterature d'instituteurs >> apparaissait comme la condition de possibilite d'une << renaissance >> (Senghor, << Afrique noire >> 233 ; voir Debaene, << La Litterature indigene >>). L'efficacite de ce recit << civilisationnel >> tenait a ce qu'il etait appropriable a la fois par des penseurs revolutionnaires et par des auteurs de la diaspora noire, a la fois par Sartre et par Damas, qui allait reprendre en 1947, chez un editeur d'avant-garde, les traductions des poesies rongue ou bassouto autrefois collectees par Delafosse mais debarrassees de tout appareil critique et redisposees typographiquement, artistement illustrees de gravures rupestres empruntees aux travaux de Frobenius (Damas, Poemes n'egres).

Mais la configuration discursive et politique dans laquelle s'inscrit historiquement l'itineraire, a la fois subjectif et poetique, de Senghor allait produire d'autres trajectoires et d'autres oeuvres, d'une variete, d'une complexite et d'une dispersion qu'il est difficile de ressaisir dans un recit unique. Comment lire les 510 pages de Doguicimi, ecrites par le directeur de l'Ecole regionale de Cotonou, descendant d'une famille de dignitaires de la cour du roi Sodji, lui-meme opposant au royaume du Dahomey avant sa conquete par les Francais ? Quel etait pour Hazoume le sens de son entreprise et comment celle-ci l'a-t-elle affecte en retour ? Il est certain en tout cas qu'une lecture en termes de collaboration ou de dissidence est insuffisante pour comprendre ce long roman historique qui est a la fois un hommage a la France, une defense de la civilisation dahomeenne, une lecon de morale chretienne, une historicisation des sacrifices humains, et un plaidoyer pour l'ethnologie comme mediation entre societes et cultures (voir Riesz, Coundouriotis).

Comment lire les poesies bilingues que Jean-Joseph Rabearivelo ecrivait au moment de son suicide, consecutif, selon plusieurs temoignages, a une enieme fin de non-recevoir des autorites coloniales, qui avaient refuse de l'envoyer comme representant de Madagascar a l'Exposition internationale de Paris de 1937? Comment lire les transformations du recit autobiographique de Mariama Ba, entre la breve composition francaise parue en 1947 et le livre publie sous le meme titre trente-deux ans plus tard (voir Barthelemy)? Comment comprendre la hauteur aristocratique et l'espece de vehemence qui emanent des ecrits de Fily Dabo Sissoko, seules constantes d'une oeuvre d'une grande variete generique, dans laquelle celui-ci se place constamment en position de corriger les discours europeens sur les Noirs tout en considerant que la colonisation se trahit elle-meme ? Sans renoncer integralement a la categorie de litterature, il faudrait sans doute en retarder l'usage, renoncer a fonder Penquete sur elle, et y revenir au terme d'une histoire differenciee des modes de subjectivation par l'ecriture.

Columbia University

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(2.) Voir Levi-Strauss. On peut retrospectivement regretter cette absence du recueil Antbropologie structurale, car le caractere pretendument intenable du relativisme anthropologique est aujourd'hui un postulat implicite des formes les plus vulgaires de la theorie postcoloniale alors que cette question theorique difficile, loin d etre ignoree des ethnologues, a une longue histoire et son traitement par Levi-Strauss en est un des developpements les plus remarquables. Sur Race et Histoire, ouvrage plus complexe que sa reputation de catechisme antiraciste ne le laisse penser, voir Stoczkowski.

(3.) Pour une relecture theorique de l'ceuvre de Levy-Bruhl, voir Keck.

(4.) Voir Lauriere ; Debaene, L Adieu ; Conklin, In the Museum.

(5.) Source : Archives de l'Institut d'ethnologie a la Bibliotheque centrale du Museum d'histoire naturelle de Paris. AMH/IE/2AM 2 A 1. II ne m'a malheureusement pas ete possible de retrouver dans les archives les listes des auditeurs, et done de determiner l'origine des etudiants inscrits a l'Institut d'ethnologie entre 1925 et 1939, pourtant dix ou douze fois plus nombreux que les certifies dont seuls les noms apparaissent dans les proces-verbaux des seances du conseil de l'Institut.

(6.) Les travaux de Roumain et Comhaire-Sylvain s'inscrivent dans une histoire ancienne puisque la reflexion anthropologique en Haiti remonte au dix-huitieme siecle, mais celle-ci connait un << tournant ethnologique >>, selon l'expression de Cario Avierl Celius, a la suite de la publication de Ainsi parla l'oncle de Jean Price-Mars en 1928 (Celius). Voir aussi Magloire et Yelvington.

(7.) AMH/IE/2AM 1 K54c. Dossier Paul Kirchhoff, projet d'exposition << Survivances africaines dans le Nouveau Monde >>. Dans sa preface a la reedition de Retour de Guyane, Sandrine Poujols signale que Mauss et Rivet auraient sollicite egalement Jean Price-Mars, l'anthropologue americain Melvin Herskovits et le Cubain Fernando Ortiz (Poujols 13).

(8.) Dans ses entretiens avec Daniel Racine, Damas dit que les << resultats >> de sa mission ont ete deposes au Musee de l'homme (Musee d'ethnographie a l'epoque), mais il m'a ete impossible de les retrouver dans les archives (Racine 197).

(9.) Voir en particulier Steins ; Midiohouan, L'Ideologie ; Miller.

(10.) Pour une analyse fine du sous-titre de Batouala et de ses implications, voir Edwards 81-93.

(11.) C'est ainsi qu'est organisee la these de Roland Lebel, L'Afrique occidentale dans la litterature francaise (depuis 1870), parue en 1925.

(12.) On retrouve ici les conclusions d'Edward Said dans << Representing the Colonized >>, puisque le point de vue de Pindigene n'est pas d'abord un fait ethnographique ou une simple construction hermeneutique, mais une construction du projet anthropologique lui-meme qui le constitue a la fois comme un terme (a atteindre) et comme un objet (a reduire). (Voir Said 219-20)

(13.) Pour une chronologie plus fine et la situation de ce renouveau des etudes indigenes apres un premier moment dans les annees 1910, voir Jezequel, << Voices >>.

(14.) La signature de Pindigene est ainsi systematiquement redoublee de celle de son << patron >>. Pour une analyse de ces parrainages et de ce phenomene de double signature, voir Debaene << Entre informateur >>.

(15.) Sur les motivations complexes et variables qui peuvent presider a ces contributions indigenes, voir Jezequel, << Voices >>.

(16.) Sur cette notion d'espace public colonial, employee entre autres par Lusebrink, et sur ses implications, voir Jezequel, << Les enseignants >>.

(17.) Voir Debaene, << Entre informateur >>. Ce point est particulierement mis en evidence par la passionnante etude des Cahiers Ponty par Toby Warner, qui montre de facon eloquente comment l'exercice du memoire ethnographique est l'occasion d'une subjectivation par negociation et recomposition de 1 injonction scolaire. Pour une analyse tres similaire des ecrits feminins de la meme periode, voir Barthelemy.

(18.) Pour une etude detaillee de ces themes dans les premiers ecrits feminins, voir Barthelemy. Sur les modeles litteraires qui impregnent les Cahiers Ponty, et particulierement le Bildungsroman, voir Warner. Voir aussi Midiohouan, << Litterature africaine >>.

(19.) << J'ai choisi ma demeure pres des remparts rebatis de ma memoire, a la hauteur des remparts. >> C'est ainsi que, dans Chants d'ombre, Senghor decrit son installation a Paris dans le quartier de la Porte doree, a la lisiere du Bois de Vincennes. C'est une allusion au Musee des colonies, erige en 1931 a l'occasion de l'Exposition coloniale internationale. Ce musee ethnographique, renomme << Musee de la France d'Outremer >> en 1935, devient ainsi le symbole d'une memoire culturelle reconstituee en metropole et redecouverte grace a l'oeuvre savante de la puissance imperiale (Senghor, << Porte doree >> 10).

(20.) Voir par exemple, Sissoko 24, 25, 33, 43. Sur ce sentiment et l'homogeneite problematique de ce groupe, et sur la categorie d'elite lettree en general, voir Jezequel, << Les enseignants >>.

(21.) Sur Frobenius et la negritude, voir Miller 16-21.

(22.) << La Negritude, c'est ce que les anglophones designent sous l'expression de "personnalite africaine". Il n'est que de s'entendre sur les mots. >> (Senghor, "Introduction" 8) Il est vraisemblable que cette decouverte passe par le biais de l'ouvrage de Mellville Herskovits, Les Bases de l'anthropologie culturelle, traduit en francais en 1952.

(23.) L'expression << tournant ethnologique >> est de Celius. Sur les evolutions de l'afro-americanisme dans la premiere moitie du vingtieme siecle, voir Aubree et Dianteill.
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Title Annotation:ethnography, ethnology and literature of Africa and Antilles
Author:Debaene, Vincent
Publication:The Romanic Review
Geographic Code:60AFR
Date:May 1, 2013
Words:8689
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