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Le retrait et l'action (Marx et Holderlin).

La poesie ne fait plus un monde, encore moins le monde. Elle est devenue inconsistante. Il faut toutefois se garder de penser que cette situation est radicalement nouvelle. Car cela fait a present des siecles que l'on peut porter ce constat. Il est etrange de noter qu'a la fin du XVIIIeme siecle et au debut du suivant la poesie faisait toutefois l'objet d'une attention tres soutenue et de tous les moments, de Holderlin a Hegel en passant par les Romantiques d'Iena et Schelling. On se trouvait pourtant dans une periode que l'on peut appeler "politique", juste apres la Revolution et au moment oo, par le truchement de Napoleon, une nouvelle Europe se dessinait, des nations voulaient se constituer et une nouvelle epoque economique et sociale etait en train de s'installer.

Ainsi, pourquoi, a un moment donne de l'Histoire et de l'histoire de la pensee, la poesie apparaissait-elle avec autant de serieux, d'evidence et de necessite a la pensee? Pourquoi constituaitelle l'affaire de la pensee? Si ce n'est qu'elle portait, dans sa venue a la parole et au discours comme dans ce qu'ils ne parvenaient pas a imposer plus fortement, une urgence, une perspective et meme une sorte de salut promis a la situation que l'Histoire venait de produire en defaisant completement un ancien monde.

La poesie devait donc, en quelque sorte, recomposer un monde, refaire autrement ce qui avait ete defait, faire ce qui n'avait jamais ete fait. La poesie devait devenir une "action". Plus etrange encore, cet investissement d'une tache de configuration endossait au meme moment des formes differentes, parfois meme tres contradictoires: ainsi la definition hegelienne de la philosophie comme pensee de la scission et du dechirement ne s'harmonise guere avec l'oeuvre de Holderlin, beaucoup plus discrete, moins sonore et en voie progressive d'extinction et de derangement au moment meme de sa plus haute affirmation. Ce que la philosophie de Hegel parvenait a surmonter dans la pensee et dans la perspective historique par le truchement de la dialectique, la poesie le suspendait encore en marquant toutes ses reserves a l'egard d'un tel surmontement, comme s'il y avait dans la philosophie et dans la seule philosophie un point d'insuffisance ou de reduction de ce que la poesie seule pouvait embrasser. Ainsi se reconstituait une nouvelle fois l'"immemorial differend" de la poesie et de la philosophie, par la victoire de cette derniere sur la parole devenue sinon inaudible du moins tres problematique de la poesie.

Pourtant, a la lecture conjointe du poete et du philosophe, on ne peut s'empecher de constater que l'ambition philosophique de reconciliation des oppositions (individu/societe, passe/present, sujet/objet, sensible/idee, nature/culture, nature/art, imagination/ pensee, corps/esprit, etc.) dans une totalite harmonieuse et libre, maitrisant ses differences internes--c'est au demeurant le projet explicite de Hegel--reprend a sa maniere, au grand jour, en tentant de rejoindre le langage de tous, comme sa verite en somme, la vision tres ample de la poesie, elle aussi en desir d'absolu et de totalisation. En somme, l'ambition poetique ne quitte pas la conscience philosophique, parfois sur le mode meme de la denegation (Hegel: la poesie est pensante, mais elle n'est pas la pensee), de la mauvaise conscience (le style et la virtuosite conceptuelle de Hegel, jusque dans ses enonces tardifs les plus ardus en porte encore la trace, comme des freins que le concept se donne pour controler ses energies). Puissance de la philosophie, on disait a l'epoque de "la Science", impuissance de la poesie. La poesie ne serait donc qu'un media moindre pour un meme contenu, celui de l'absolu (qu'il s'agisse de la totalite hegelienne ou de la "nature" de Holderlin, cette derniere designant moins la nature naturelle que precisement le tout). Plus exactement, la poesie sera registree a un simple moment de la conscience, celui de l'immediat et de l'ineffable, celui encore du preconceptuel mysterieux dans le concept (comme dans la "Certitude sensible" de la Phenomenologie de l'Esprit); de meme, elle appartiendrait encore et selon une limite infranchissable a la representation, c'est-a-dire a une connaissance qui ne se serait pas appropriee et interiorisee comme savoir, a une conscience qui ne se reconnaitrait pas speculativement dans ce qui se presente a elle, dans ce qui lui apparaitrait encore comme son autre. En somme, la poesie substantialiserait la difference ou se bloquerait sur ce qui n'est qu'un moment. Inversement, l'operation du concept, qui en verite est de penetration de soi dans le moment meme de la difference, ne pourra etre celle de la poesie. D'oo, selon les differentes manieres de la considerer, l'impuissance de la poesie, ou bien sa passivite feminine, ou bien encore son immaturite, sa periode de latence sexuelle prolongee, son trait enfantin si ce n'est pas sa nature infantile. Il convient donc de remarquer cette victoire de la virilite philosophique, qui signifie aussi sa parente et son homogeneite avec le cours de l'Histoire.

Du cote de la poesie, comme la confirmation de ce registre d'impuissance qu'on lui impute, on pourrait suivre tout au long du XIXeme siecle, pour en rester a cette periode, le lexique du manque, du defaut (ce que Holderlin condense dans le terme de "durftig", a propos des "temps de detresse" qui seraient ceux de la poesie), de l'impossibilite de la penetration, a meme le desir de la penetration. Il est vrai que dans l'enonce de Holderlin, Pourquoi des poetes en des temps de detresse?, manque et defaut sont imputes aux temps et non directement aux poetes. Toutefois, et selon une logique que partage la philosophie, celle du "besoin de philosophie" comme dit Hegel, la oo la philosophie parvient a la reconciliation et a l'abolition de la detresse, la poesie ne serait jamais que la detresse de la detresse, le manque meme qui ne saurait combler ce que la situation desire, a savoir la reconciliation. En realite, la poesie ne saurait consister dans la mediation capable de remedier au trouble, aux manques et aux defauts de l'epoque.

Le "manque" est pour la philosophie contemporaine une conditionnalite. C'est ainsi que la Critique de la raison pure s'ouvre sur l'ouverture conditionnee au monde. Les formes de l'espace et du temps seront a cet egard moins a registrer a une finite (par rapport a l'infinite divine) qu'au cadre de la finitude, c'est-a-dire a ce dont la pensee est justement, par-dela la stricte connaissance, l'affirmation et le deploiement infini. Le "manque" est manque a soi, par rapport a sa propre factualite ou facticite, c'est-a-dire absence de raison de cette situation. Toutefois, ce manque, qui est chez Kant une hermeneutique de la facticite, est retourne en une nouvelle conditionnalite, qui est cette fois-ci celle du sens. C'est ainsi que la Dialectique transcendantale marque beaucoup moins un desespoir devant ce manque que l'ouverture, et meme la revelation a la verite de la raison qui est de se decouvrir comme d'essence pratique, comme ressort de l'investigation du sens. Le manque se retourne non en plenitude reelle, mais en consistance et en energie de pensee et d'action. La critique hegelienne de Kant, effectuee au nom de l'infini effectif, enchaine en realite sur la structure de ce manque en faisant remarquer qu'il n'est que l'ecart infini du sujet a luimeme, infinite qui produit des lors toute sa consistance, sa plenitude et sa verite. Cet autre qu'est l'infini est le contenu meme du sujet. Ainsi, le manque n'est plus que l'espacement meme du plein, le plein qui s'espace pour eprouver sa plenitude a travers ses moments de differences necessaires, dont le defaut n'est tel que si l'on exerce une pensee d'entendement qui immobilise et hypostasie le manque. En somme, le manque se retourne philosophiquement et dialectiquement d'une realite de moment, certes necessaire, en une illusion a l'egard du tout du processus. En verite, il n'y a pas ontologiquement de manque, il n'y a que des differences et des mediations necessaires d'advenue du Soi a soi. Le manque "philosophique" parcourt la distance qui le mene d'une conscience de sa realite a son effacement dans une thematique du sens, evalue comme chez Kant, et du plein se deployant comme chez Hegel en sa consistance totale. La raison, finalement, a horreur du manque, comme elle a horreur de points ou de zones qui ne feraient pas sens.

A cet egard, le "manque" de la poesie est d'un ordre tout autre. Son ressort est different. En effet, en elle le manque est structurel. Il est a la naissance de la poesie et comme sa source. La poesie, en son infinite, si l'on veut bien entendre par la ses elancements, son desir et sa tension vers l'absolu, ne perd jamais contact avec sa naissance, avec son defaut constitutif. La poesie reconnait toujours en elle son point d'inintelligence, d'impuissance et de desarroi. Ce dont elle se charge et s'estime porteuse est trop grand pour elle. Ce trait psychique de la poesie, dont il serait facile--ce serait en effet une facilite--d'exhiber la dimension pathologique, sauf que cette "pathologie" est constitutive d'un reel, celui-la meme qui fait la recurrence de la poesie, son insistance et sa repetition dans l'Histoire, ce trait, donc, est la conscience de la difference, la differenciation indefectible de la pensee, de l'existence et de la vie. Cette difference va jusqu'a son epuisement dans encore plus de difference. Le devenir moderne de la poesie ne cesse de creuser cette difference. Difference dans l'identite, cela est encore philosophiquement maniable et traitable; mais difference de la difference, ceci, donc, qu'il n'y a que de la differenciation et que cette differenciation est la vie du tout, qui ne se laisse pas totaliser--Holderlin le nommera "nature", sans doute en memoire des Grecs, mais peut-etre surtout en raison d'une lecture affutee de Spinoza--degage la voie a une pensee radicale de la finitude en son infinite finie. Si la philosophie en effet avance une finitude infinie, de manieres diverses mais guere si dissemblables que cela, de Kant a Hegel, la poesie, en revanche, se situe dans l'infinite finie. L'infinite du manque, l'infinite de ces points de manques et de defauts. Or l'infinite du fini est la verite du reel, la verite du tout et de la "nature". Des lors "fini" veut dire "infini" (c'est aussi bien l'infini dans le fini que le fini dans l'infini). Et la poesie invente le langage de cette infinite-la, comme Baudelaire et Proust le feront d'une sensation par exemple. Ce qui veut dire, au plus simple de l'experience et de l'experience de tout un chacun, qu'il n'y aura d'infini, donc de perception du reel, qu'a la condition de ce langage-la, ce qui constitue deja une maniere de dire, comme ce le sera plus tard, que la "litterature" est "la vraie vie". En d'autres termes, la presence d'une sensation, d'un evenement, d'un quelconque qui arrive n'est en rien une illusion, une vanite, mais la poesie est, ainsi que le reel par consequent, dans le deploiement en puissance de leur resonance, de leur mise en forme sur un plan autre que celui de la temporalite chronologique commune, de la representation en general et des significations. Lorsque la poesie est engagee, elle deplace ce qui est la, le deforme, le fait eclater comme un bourgeon, l'arrache a sa banalite en en extrayant a chaque fois la merveille dont on ne peut jamais pretendre que ce soit la derniere. Le "manque" de la poesie est celui de la realite a son reel. Il enonce que le fini n'est pas fini et surtout que l'infini n'existe pas hors du fini, que le fini n'existe pas sans l'infini. La poesie est une these sur le reel. C'est cela qu'elle aimerait, si cela se pouvait, demontrer.

Il est a noter que cette periode de l'Histoire, disons celle qui s'inaugure avec l'Idealisme allemand, concoit dans la pensee la dimension principale de l'offensive et de l'action. Il s'agit d'oeuvrer, de construire, de figurer, de resoudre. Il s'agit en somme du sens qu'il faut recourber sur lui-meme et devoiler en sa signification. Le reel, chez Hegel, est penetre de part en part par le concept en un acte sexuel qui doit se reveler en fin de compte comme un geste ultime et une preuve d'amour. Toutefois, cet amour est de raison et son lieu propre ne peut etre que dans le mariage. Dans la poesie, au contraire, le coitus interruptus marque l'impuissance, le retrait, le barrage. La scene du IIeme acte de Tristan, scene de l'interruption, scene de la venue du jour et du roi Marke, se desole d'un monde de la poesie, de l'harmonie et de la totalite fusionnelle qui ne peut s'effectuer et que le reel force a s'evanouir. A cet egard, Tristan est le constat defait d'un siecle, constat que Wagner cherchera encore et toujours a corriger, avec une obstination admirable et une fidelite a la reconfiguration poetico-politique dans le Ring. Mais, plus amplement, l'affaire de la poesie chez Baudelaire n'est-elle pas d'extraire de son temps sa beaute propre, ce qu'il nomme sa modernite, n'est-elle pas de reconnaitre dans son temps son desir de beaute (et donc de bonheur), n'est-elle pas d'inscrire l'Ideal dans le reel, n'est-elle pas enfin de sortir la poesie de sa separation, de ses manques pour la faire entrer sur la scene du Moderne? Toutefois, ce desir d'avancee de la poesie, ce coup de rein que Baudelaire desire lui donner et lui faire porter s'effectue par l'elaboration d'une autre chronologie historique ("les jours heureux" dont parlera encore Proust), par un deplacement de monde, voire par une inversion de ce que le monde de la realite propose. Et cette tentative d'affirmation, d'avancee et de percee se retourne en impuissance, celle du dandy, en pure contemplation de soi. Mallarme, quant a lui, parlera d'"action restreinte" dans l'espoir que la jouissance solitaire et la pensee fassent a elles seules le monde. Enfin, Rimbaud placera l'action au coeur de la poesie, mais la "poesie" de l'adulte n'est plus celle de l'enfance; elle est l'action pure, depassement de la poesie, virilite enfin detachee de ses marques feminines.

Pourtant, c'est comme si en verite, et malgre tout, la poesie, en sa recherche d'une conjonction sororale de l'action et du reve, desirait reconstituer un "genre", une "humanite" sexuellement non dissociee et finalement distribuee en vainqueurs et en vaincus. A cette fin, elle ne pouvait plus s'inscrire de maniere reformiste dans la continuite historique; elle devait faire rupture par l'essai d'un autre commencement, en retournant l'Histoire.

La poesie moderne, depuis Holderlin, n'a pas pu ne pas rencontrer, en son ressort le plus intime, "la politique". Certes, de ce point de vue radical, cette politique est encore infra-politique, une sorte de sentiment de la politique, mais peut-etre la poesie s'est-elle ressentie, davantage que voulue, comme une essence agissante de la politique. Cette politique non-positive, plus effective que toute politique mais aussi moins apparaissante, plus secrete, plus fondamentale dans sa puissance evenementielle reelle, est perceptible et agissante jusqu'aux details de l'entreprise theorique et pratique de Marx. Celle-ci, en verite, est incomprehensible sans la prise en compte de sa charge "poetique". Et sans le moindre doute cela est le plus manifeste s'agissant de l'horizon que Marx se donne, a savoir, par-dela l'Histoire, un deploiement total de l'existence de l'individu generique (Marx la nomme "propriete individuelle", en ce que cette propriete n'est justement ni privee ni collective).

On pourrait en effet reperer et considerer de biens des manieres et sous bien des aspects la verite de cette inspiration. Quant a l'essentiel, il faut noter que tout le registre marxien de l'alienation --dans la courte periode des Manuscrits de 1844 jusqu'a l'Ideologie allemande--est mu par ce qu'on pourrait nommer "le retrait de la poesie". Ce retrait est inherent et parallele a l'Histoire moderne. Autrement dit, l'accomplissement de l'alienation de la subjectivite moderne et de sa depossession majeure signifie ce retrait "poetique". Les subjectivites sont en effet retirees du monde qui apparait et s'effectue sans elles, elles sont devenues, a leur corps defendant, totalement passives et malheureusement contemplatives (peut-on dire, au demeurant, purement "philosophiques", si la philosophie est d'une part, selon Marx, contemplative et interpretative comme les Theses sur Feuerbach le soulignent et y insistent, et, d'autre part, une rumination aporetique du malheur de la conscience face a l'objectivite impenetrable du monde?). La "poesie" ne signifiera, par contraste, rien d'autre que le desir, et finalement la volonte, ce qui suppose une conscience aigue, d'un mode d'existence actif. Le paradoxe est, a cet egard, que la reactivation marxienne de la poesie reprend precisement la poesie la oo elle-meme etait devenue purement contemplative, en sa reflexion infinie, la oo Hegel l'avait abandonnee comme l'Histoire elle-meme se defait de ses agents une fois qu'elle les a utilisees, la donc oo Hegel l'avait releguee, comme du reste tout l'art dont elle constituait la fine pointe, soit comme "une chose du passe" qui n'a plus desormais la puissance de constituer un monde.

Dire que la subjectivite est d'essence poetique, c'est dire pour Marx qu'elle est d'essence pratique. Cela suppose qu'elle ne soit plus en exteriorite surplombante devant un monde comme une objectivite etrangere, qui procede selon son fatum propre, mais qu'elle rentre dans son essence, a savoir dans son appartenance au monde. En somme, et selon le langage de Marx, qui communique encore avec celui de Holderlin, la subjectivite appartient a la nature objective, a son processus et a son economie. C'est a sa nature comme a cette nature que la subjectivite a ete arrachee. Et lorsque l'on sait que la nature est chez Marx, mais deja chez Holderlin, le tout dans l'unite de sa differenciation interne, c'est-a-dire dans son etre comme activite, alors on comprend egalement que la subjectivite est en son essence, c'est-a-dire dans le reel de sa realite, une puissance productive, poietique et poetique. Qu'est-ce a dire sinon que la production est autoproduction, c'est-a-dire deploiement de l'existence en son intensite maximale. A cet egard, l'ontologie de la finitude qui est celle de Marx, a travers l'exhibition de toutes les chicanes de l'alienation, est celle de l'infinite de l'existence. La poesie, devenue la "production" chez Marx, n'est que l'appropriation infinie d'une puissance infinie au sein de la finitude. Et cette appropriation n'est pas celle d'un propre, qu'au reste on ignore, elle est la surprise et la joie meme de cette appropriation inepuisable en chacun, en chacun comme tous et en tous comme chacun. Il convient de le dire tout net: si l'existence n'est pas cela, alors elle doit sans fin et sur tous les modes ruminer sa chute, sa condition, sa facticite, interpreter sa finitude finie; alors aussi, elle est en dependance d'un autre (le tyran, un autre, le Capital ...) et cette condition dechue sera le dernier mot de toute philosophie et de toute politique. En un mot, l'impuissance archi-ontologique.

La poesie est autoproduction, depliage et etoilement de soi, de tout soi comme poiesis praxique, c'est-a-dire comme existence ou etre objectif, appartenant a la totalite naturelle par ses besoins. Et tout ce qui est objectif--n'est reelle, au demeurant, que cette objectivite--est un soi qui a a se produire soi-meme. Il n'est pas jusqu'a la marchandise inerte, juste en circulation, entassee et proposee au "bonheur des dames", qui ne veuille prononcer les mots de sa production, parole que le Capital ravit en son fetichisme, en sa signification ignorante de tout sens, comme une lettre ayant perdu son esprit, comme une allegorie indechiffrable. Car sans cette operation de puissance productrice, poietique, que les vivants humains ont la possibilite de reflechir, les choses, les besoins n'ont d'etre que de necessite, mais guere d'existence, par consequent de deploiement de leur contenu ou de leur virtualite.

Cela signifie, en verite, que chaque soi, chaque subjectivite (ce qui n'exclut guere les choses et meme les evenements!) n'existe que relationnellement. L'ontologie de la relation, qui est celle de Marx, reprend la differenciation interne de la nature ou du tout de Holderlin, cet Un qui est dans et qui n'est que dans la difference a soi, de soi et comme soi. Mais cette differenciation est surtout la maniere de briser en chaque etre l'ecorce qui l'individualise et qui le rend proprement impropre, precisement parce qu'il l'ecarte, l'expulse meme du tout et par consequent de tout etre relationnel. Il n'existe donc pas d'existant qui ne soit etoile en lui-meme, relations dans la relation et relation dans ses relations, cordes tendues comme une lyre, cordes plus ou moins tendues et accordees, sur tel ou tel ton. Et la relation interne de et en chacun est deja la relation externe, avec les autres etres. Mais c'est qu'il n'y a guere de soi comme soi, de relation interne ou externe: il y a les relations sur un registre ontologique d'immanence pure. Lorsque Marx dit que "l'essence de l'homme est l'ensemble des rapports sociaux" (Theses sur Feuerbach), il n'entend pas le social au sens positif, il l'entend au sens fondamental, ontologique et generique. Il l'entend comme etoilement, comme lignes se croisant, comme branchements, comme addictions multiples, comme originarites (memoires, histoires et traces) et destinalites multiples (productions, devenirs et congruences), relationnelles. Le point decisif est qu'il n'existe d'individuation reellement existante qu'a la mesure de l'intensite de la desindividuation, c'est-a-dire du relationnel et de l'etoilement. Et, surtout, il n'y a d'existence, a son faite, que par cette intensification dont la possibilite ne reside que dans le relationnel comme seul reel. Marx: "la veritable richesse spirituelle de l'individu depend entierement de la richesse de ses relations reelles". (a) Et cette richesse, dont il faut noter la nature toute spirituelle, est celle du monde, du monde comme horizon, soit encore du tout de ce que Holderlin nommera pour sa part "la nature". Il y a la en effet une politique, cette fois-ci une hyper-politique, a la dimension immanente du monde, de la totalite du monde et du seul monde, sans autre monde possible par consequent qui serait ailleurs ou au-dela, ce qui du reste inscrit cette action dans une infinite finie, dans une ontologie toute nouvelle de la finitude. En verite, "la politique", toute politique qui echappe a l'arbitraire s'inaugure sur cette puissance d'etoilement qui fait qu'un individu n'est qu'a la condition de sa reconnaissance de son etre etoile. La plus haute existence subjective est celle qui porte le tout dans sa differenciation interne. Cela est poesie, cela exige un langage, cela exige le poete comme l'existant le plus haut.

Si la poesie en sa genericite est entendue ainsi, alors elle est d'ordre materiel: autoproduction, intensification qualitative, richesse, etoilement, tissage ... C'est l'existence tout entiere, soit l'existence tout court, qui se definit par l'auto-activation. Car, des lors qu'il y a dependance, identification et qualification par un autre, depuis un point de transcendance qui assigne et distribue les significations et regule l'action, il n'y a pas d'existence: il y a des choses, precisement le contraire d'une existence. Solitude, isolement, depossession, pure subjectivite sont les marques de l'alienation. L'etre s'y trouve tellement reduit et rabougri qu'il ne s'ouvre ni ne se delivre plus comme existence, si ce n'est comme existence empechee, entravee ou detruite. En verite, l'alienation n'est jamais qu'une destruction de l'etre ou son evanouissement au profit d'une sphere fantastique de choses, d'instruments et d'objets dont les significations ont perdu le sens. Ce deperissement de l'existence est pour Marx le devenir de l'Histoire. Et celle-ci, a son tour, est le creusement d'une passivite qui enfonce la subjectivite generique, en son appartenance naturelle au tout, dans une subjectivite sans relation, une subjectivite morte.

C'est pourquoi, l'auto-activation, l'action tout court, ou encore l'activite poietique, enfin la poesie forment l'index d'un reveil de l'Histoire, d'un reveil d'autre chose que l'Histoire, d'un reveil pour une tout autre Histoire. Dans cette mesure, la conscience poetique peut porter le nom marxien de "revolution". Il est vrai que Marx accompagne ce geste, qui est de besoin, puis de desir et finalement de volonte, comme en un parcours de l'elementaire vital vers l'existence, d'une conscience de la verite de l'Histoire. Celle-ci est ce qu'elle est devenue, c'est-a-dire un deploiement a l'echelle du globe, de la circulation des marchandises ou du "marche". Cette globalisation est aussi une mondialisation, c'est-a-dire en son infinitisation (Hegel dirait un mauvais infini, car il s'agit d'un processus indefini sans actualisation de l'infini); elle est aussi, et meme surtout une mondanisation, soit une finitisation, une conscience prise de l'inscription finie du monde comme seul monde. (2) C'est la raison pour laquelle, la revolution marxienne retourne ce devenir historique sur son autre face, celle d'une verite. Car la oo le processus historique et mondial est dirige par la Capital et constitue une circulation globale des choses et des etres, mais sans raison autre que sa propre reproduction, la mondialisation doit se reveler comme production humaine, le monde comme travail des hommes, l'existence comme autoproduction. Le point d'inversion d'une reproduction par la contrainte d'un autre en une production de soi par soi reside dans la plus extreme douleur, dans l'alienation la plus critique. La oo, en somme, le besoin vital est en train de s'epuiser et d'etre nie dans un nihilisme generalise, celui du processus de la reproduction pure, la conscience ne peut emerger que du besoin naturel lui-meme, autrement dit depuis la marque d'appartenance des etres au tout de la nature, qui n'est pas une objectivite, mais l'etre en sa seule presence, comme enveloppant tout etre singulier et toute existence. Ce qui n'est qu'une autre maniere de dire l'inseparabilite de l'homme et de la nature, donc la condamnation de la philosophie comme subjectivisme representationnel et interpretatif, comme technique exterieure et surplombante de connaissance qui vise a elaborer un dehors en objectivite.

L'inseparabilite des hommes et de la nature, qui, pour Marx, constitue l'index du reel, avait ete formulee, a sa maniere, par Holderlin, et dans le meme souci d'exhiber la verite du reel. A celui-ci ne convient pas le terme de substance; de meme, il n'est pas possible de le devoiler en sa pure identite. Le reel est la difference dans l'unite, ce qui exclut d'un cote l'indifferenciation, le clapotis de l'etre en tant qu'etre indetermine, de l'autre une representation objectivee par la puissance de la subjectivite. Marx, comme Holderlin, rejette l'objectivisme spinoziste hypostasie comme l'idealisme transcendantal radical. C'est que le reel, ou l'etre, est en verite besoin, relation, c'est-a-dire rapport necessaire. Il est en quelque facon besoin de nourriture, manque a soi, pure negativite des lors qu'on en percoit seulement un pole. La nature manque a soi comme la subjectivite manque a soi. Il s'agit en somme d'abstractions, de polarites dont la prise en compte exclusive conduit aux catastrophes de la pensee et de l'existence: soit, donc, a une fusion suicidaire dans le grand tout--une sorte de tentation spinoziste qui estime que la subjectivite n'est pas le reel, mais que l'eternite du flux naturel de la puissance est seule consistante; soit a un subjectivisme psychotique qui enferme le monde dans la seule representation. Dans les deux cas, le reel se soustrait a lui-meme. Dans les deux cas, l'infini est loge dans une instance, alors qu'il n'a lieu que dans la circulation qui, en passant, est constituante des poles. C'est pourquoi non seulement les hommes ont besoin de la nature, mais encore la nature a besoin des hommes. La verite est dans la tension d'une instance vers l'autre; l'infini est dans l'expression et la manifestation de chaque instance, hors de son caractere substan tiel fini, vers l'autre. C'est donc de la plus extreme finitude, pensons aux besoins, que se tire le fil de l'infini, en un immense tissage, en une grandiose energie. Baudelaire parlera de Dieu comme d'un "immense reservoir d'energies" au debut de ses Fusees, Holderlin, a un moment donne, a appele ce tissage tres simplement le "divin" ou la "religion". (b)

La spiritualite du divin est manifestee depuis la materialite des etres et des choses. Lorsqu'ils se tissent ainsi, lorsque se produisent les etoilements, les etres et les choses ne s'auto-suffisent plus dans leur stricte identite et leur materialite, mais produisent en verite l'esprit. Mais a ce tissage, il faut une parole, une parole de reel et un reel qui soit parole: il faut la poesie. Si la spiritualite la plus intense s'appelle le divin, si par ailleurs elle s'evenementialise depuis la plus profonde materialite, alors il convient de remarquer que le trace et le phrase du reel ainsi manifeste n'ont lieu que dans le cadre de la finitude. La finitude dit l'infini qui constitue son reel. Le reel se dit depuis son inscription finie. Et ce dire est celui de la beaute en ce que celle-ci se revele dans les images, en verite dans l'evenement de l'infini dans et sur le fini, evenement incorporel dans le corporel, evenement corporel dans l'incorporel.

Qu'est-ce qu'une image, sinon ce qui a beaucoup moins a faire avec l'imagination, au sens strict, qu'avec ce qu'un point de reel devient dans les modalites de ses manifestations? A cet egard, l'image contient la circulation du reel relationnel, la maniere chaque fois singuliere dont les etres et les choses se nouent comme s'il s'agissait d'une liaison necessaire, la maniere dont elles s'etoilent et elaborent leurs toiles, la maniere dont elles secretent et leur manifestation pour elles-memes et les mains qu'elles offrent a d'autres mains. En ce sens, une image est une poignee de mains, un baiser, une adresse et un langage. Il y a image lorsque les choses, dans leur solitude et isolement muets se parlent. Si les etres et les choses sont devenues muettes, si la nature est en effet triste, comme Benjamin l'a souvent fait remarquer, apres d'autres, a l'occasion de ses etudes sur le langage, c'est evidemment parce qu'ils ont ete isoles par la representation, la connaissance et le souci des significations ou des identites. Une image est une parole rendue, la joie de decouvrir qu'il y a un autre etre a qui parler et qui lui-meme entend a sa maniere, parle et repond. La verite de la douleur poetique, inscrite dans la factualite historique de la separation, reside dans la joie, celle inegalable d'une solitude rompue. Toutefois, cette facon de concevoir une image non imaginaire ou imaginative, ne supprime pas la solitude. Car elle est la finitude indefectible. Plus precisement, la beaute, puisqu'il s'agit d'elle, non seulement est le lot bienheureux dans le malheur de la finitude--y a-t-il du reste une beaute concevable pour le divin tel que l'entend le monotheisme? Sa beaute reside entierement dans ses traits de finitude: la peinture catholique, les icones orthodoxes--mais encore la joie eprouvee, exprimee et dite de la dilatation et de l'extension de l'etre sur sa toile. La beaute est dans les nerfs. Toute beaute est la manifestation d'une nervure. Une manifestation de cette sorte n'est au demeurant pas seulement ou essentiellement un apparaitre, mais bien plutot un ebranlement, un branchement dont l'electricite peut fournir le modele. L'arc, l'eclair et la foudre figes dans leurs mouvements. La beaute nous met dans tous nos etats. Justement, tous nos etats.

Une telle poesie de la beaute n'est pas si ancienne ou surannee que cela. Le fait, pourtant, que la beaute ne soit plus mise en circulation dans le langage des arts est en lui-meme, on le sait bien, un symptome. C'est pourquoi, il faut voir dans ce retrait de la beaute une operation de la beaute elle-meme plutot que sa mise de cote ou son aneantissement. Certes, il s'agit de la pudeur, de celle qui n'ose meme plus se desirer tellement l'etoilement est devenu difficile. Notre temps, sans le moindre doute, connait un elargissement plus abyssal encore de la scission que celui de Holderlin. Mais la poesie, si elle existe, est a la mesure de ces gouffres. Du moins doit-elle en etre capable, au risque de mentir, de denier la verite. La poesie est belle si elle est vraie et elle est vraie si elle est belle, belle jusque dans son voilement ou son retrait. A defaut d'etre "belle", la poesie, si elle existe, l'est dans sa sensation et son sentiment, dans son ame et dans son corps, comme ce qu'elle en train de faire et, peut-etre, d'effectuer.

Sa beaute tient a la decharge relationnelle, a la puissance de secretion dont elle est capable. Car, ce n'est pas le seul concept, ni le volontarisme politique qui sont en mesure de nouer les etres et les choses, les etres aux etres, les choses aux choses. La poesie est souterraine et siderale, elle fait l'arc entre les profondeurs de la terre et les horizons les plus lointains du ciel. Elle secoue, ebranle les assignations, elle remodele l'espace et le temps. A ce titre, finalement a l'aune de cette nature, la poesie devient de plus en plus finie, voire tenue, et de plus en plus infinie. Ce qui tient un monde, notre monde qui ne tient plus et ne se tient plus, ravage de toutes parts par les scissions, externes autant qu'internes, c'est la tenue de la poesie. Elle tient ce qu'elle ne peut tenir, elle tend ce qui ne se peut pas se tendre, elle etend ce qui ne peut s'etendre. Mais, precisement, en cet impouvoir, elle le peut et elle le doit. Elle le doit d'elle-meme, depuis elle-meme, comme son imperatif dont il n'y a nulle autre raison. Il n'existe pas, en effet, d'ordre que l'on pourrait donner a la poesie; nous n'avons aucun moyen ni la moindre legitimite de lui registrer une fonction. Si malgre tout, envers et contre tout, la poesie tient encore, si elle tient encore ne serait-ce qu'a un faible fil, c'est en vertu de son injonction propre, qu'elle ne peut elle-meme s'approprier. Bref, c'est parce qu'elle est encore, un peu, et qu'elle veut etre, tout, l'existence.

La poesie est ce que l'on comprend sans le savoir. C'est un de ses traits enfantins fondamentaux. Cette pensee et ce langage de l'enfance, qu'ils soient exprimes en quelque facon ou qu'ils restent informules, ne sont jamais qu'un regime d'espace et de temps pour le sens et la representation que le langage des adultes, devenu commun, devalorise. Andre Markovicz rapporte que la poesie de Pouchkine avait permis a certains, pendant la periode stalinienne, de rester humains, qu'il s'agissait en l'occurrence de la langue de l'enfance, de la possibilite de l'humain alors meme que le langage en circulation deformait jusqu'a la monstruosite les choses, les etres et la verite. Il faut comprendre que la seule assise a la fois terrestre et spirituelle ne pouvait guere etre trouvee dans une realite autre, plus assuree que celle, cauchemardesque, que le stalinisme imposait, mais dans une ouverture du sens, de la plus elementaire sensation comme de la pensee, offerte par la poesie.

En contraste, on sait que la poesie n'a sous nos latitudes plus la moindre autorite, si ce n'est celle inquiete, tres legerement culpabilisee, qu'on confere encore a une sorte d'aura mysterieuse, en verite tres credule et superstitieuse. Le poete et sa figure contiennent peutetre un rapport secret avec la verite qui nous serait, a nous, profanes, inaccessible. L'enfant, le fou et l'idiot conservent encore une sorte de reserve d'autorite sacree. Mais ce n'est la qu'une pensee d'un instant, dont le derangement ne dure pas. C'est qu'en verite l'affaire de la poesie est plus grave, plus insistante et plus profonde, dans la mesure oo l'on doit considerer que notre langage de la signification, qui faconne la realite, constitue precisement cette realite comme imaginaire. Cette realite ou ce monde sont en eux-memes, pour nous et en nous, selon l'expression de Kafka, "une mer gelee". A cet egard, le derangement poetique est moins un derangement de la poesie que celui qu'elle opere, ou peut operer de la realite. La folie est moins ce qu'on regarde que ce qui nous regarde, au point qu'on ne sait pas au juste sur quel pole elle reside. Lorsque les enfants, les idiots, les animaux ou meme les choses nous font face et nous regardent, ils font defaillir les fondements et les regles de notre langage depuis la presence d'un autre langage. Celui-ci n'a pas meme besoin de la formulation pour etre tel. N'ayant pu faire que le langage soit celui du reel, nous avons fait en sorte que la realite soit notre seul langage.

Lorsque Holderlin demande "Pourquoi des poetes en des temps de detresse?", il parle des temps, de l'epoque, il parle certes aussi et encore de notre temps qui est dans la detresse (le defaut, la defaillance, les manques de toutes sortes), mais il parle egalement des poetes eux-memes, dont il percoit avec lucidite le statut plus que problematique. Ce qu'il percoit, en tout premier lieu, c'est la figure desinvestie du poete: desinvestie comme autorite (pourquoi etre attentif ou a l'ecoute de sa parole, au nom de quoi? Pourquoi y aurait-il un privilege singulier de cette parole?), desinvestie encore par les autorites qui n'accordent a cette parole aucune autorite (et qui sont ces autorites, si ce ne sont celles incarnees par les adultes, les institutions, la politique, la raison et la philosophie? Dans sa question, Holderlin adresse bien ses mots, il les prononce dans une interlocution. A qui parle-t-il? Aux pouvoirs, aux autorites, a Hegel surtout, dans une moindre mesure a Schelling?). Reste que la question requiert pour la parole poetique une autorite. Dans tous ses manquements propres, avec la conscience de toute sa faiblesse et de son impuissance, Holderlin songe a un recouvrement de l'autorite par la parole poetique.

Le desinvestissement dont la parole poetique est l'objet signifie qu'elle est soustraite a une fonction, a un role. Peu importe au fond la nature de cette fonction ou de ce role, car l'essentiel n'estil pas que la question portant sur ce qu'il y a de plus faible et tenu requiert pour cet etat de defaillance le statut le plus haut, le plus decisif, meme et parce qu'il est le plus imperceptible?

Il y aurait donc encore au fond de l'epoque, sans trait remarquable, visible ou palpable, une autorite de la poesie. Une autorite malgre les autorites, une autorite sans autorite. Une autorite, en somme, sans ses moyens, pour ainsi dire castree, sans pouvoir d'institution. Car, en principe, une autorite n'est telle que si elle s'en donne les moyens; c'est la forme de sa contradiction interne. A la maniere de la force qui ne peut durer, ni meme s'imposer, sans recourir au droit, qui la prolonge et lui confere son efficace, une autorite se doit de posseder un degre minimal de puissance, au moins une arme. Socrate ne possedait rien de cette sorte, mais il avait cependant l'allant, l'energie d'apostropher et d'inquieter les pouvoirs en place par son ironie. Son autorite, il la tenait de sa capacite a reveiller le langage, de la force de sa singularite, donc exclusivement de lui-meme et de sa puissance d'apparition. Il la tenait plus exactement, en cette puissance, d'une autre puissance ou d'une contrepuissance d'effacement personnelle. C'est ainsi qu'il ne fut pas, comme les sophistes, producteur de langage ou d'institution, mais qu'il s'est mis en situation d'etre traverse par le contenu du langage. Avec Socrate, ce n'est pas le langage qui fait autorite, mais ce que porte le langage. En verite, l'autorite de Socrate lui vient de ce qu'il porte ce qui ne lui appartient pas, a savoir la verite. Sans doute, sa figure apparut-elle aussi a la fin d'une Histoire, a la fin de la tragedie, comme un deplacement radical de l'Histoire. Le propre des moments de fins est d'ouvrir une beance dans laquelle un commencement pourra s'engouffrer et apparaitre. Socrate est une force dans une epoque d'affaiblissement. Socrate met fin au Poeme grec, a une Histoire transie de part en part par le Poeme.

A cet egard et a l'inverse, la figure du poete moderne apparait au commencement d'une Histoire, dont elle estimait et voulait etre le prophete. Mais son apparition est indissociable du mouvement de sa disparition. Elle est une faiblesse dans cet immense commencement de l'Histoire moderne dont elle n'ecrira pas le Poeme, mais dont elle sera, pour ainsi dire, l'inversion. Son temps est celui, commencant, de la prose du monde (de l'Empire et des Empires, des nations, du Capital, de la science et de la technique, de la marchandise, de la massification, du roman, du journalisme ...). Cette prose du monde, celle du Marche, portera toujours en elle une memoire trouble de son commencement lorsqu'elle s'est demarquee de la poesie. Hegel, en particulier, fut celui qui trancha la question de la verite et de la realite, peut-etre a son corps defendant, en pensant d'une certaine maniere au moins contre lui-meme. Car, pour lui, la verite est la realite effective de l'Histoire. C'est l'Histoire qui doit trancher dans la pensee. D'une maniere analogue, le parcours de Goethe, bien que saisi jusqu'a la fin de sursauts purement poetiques, confie ces faiblesses ainsi que le dernier mot a la grande synthese de la connaissance, de la science et de l'Histoire. C'est en toute logique que ce parcours a discredite Kleist, Holderlin (et meme Beethoven), qu'il a sans doute declare poetiquement, donc existentiellement morts bon nombre d'autres poetes ...

On l'a compris, poesie et poete ne s'assujettissent pas a l'Histoire, mais a la pensee. Si Socrate, au moment de sa mort, se met a ecrire des poemes, ce n'est pas dans un acte de reniement de lui-meme (ecrire, poetiser), c'est pour objecter pensee et verite aux exigences de la realite. Le Phedon est le poeme de la pensee. Il n'y a rien, dans cette oeuvre, qui soit assimilable par une quelconque realite sensible, empirique ou historique. La melethe thanatou, la "bonne" mort, celle qu'il faut "apprendre"--s"philosopher, c'est apprendre a mourir"--consiste a mourir a la vie, c'est-a-dire aux representations de la vie comme elle va, avec ses peurs, a mourir a l'Histoire comme elle va aussi, pour retisser les fils de l'ame, egares, effiloches et detaches dans l'empirie confuse. Cet apprentissage est celui d'un autre tissage de l'ame. De ce point de vue, Socrate est en verite poete, c'est-a-dire pensant la verite plus que la realite, des lors qu'il n'y a de poesie que de la pensee et de la verite. Le discredit de la poesie est porte depuis le critere de la realite et de l'Histoire. Le critere goetheen comme celui de Hegel n'est plus la poesie. Il s'agit du critere de l'autorite instituee, institutionnelle, donc desormais d'un pouvoir. La poesie n'est plus qu'un moment de la pensee et de l'existence, moment impute a l'enfance ou a la jeunesse. Si ce moment perdure ou insiste en et pour lui-meme, il sera definitivement registre, par le jugement commun de Goethe et de Hegel, a la maladie, a la pensee vide ou delirante.

En revanche, le seul grand penseur qui ait conjugue, en le sachant, ce mouvement irresistible de la prose du monde et du souci poetique, fut Marx. Car le Marche mondial, l'CEuvre meme du Capital, ne doit-elle pas encore, aux yeux de Marx--cette affaire est notre present et notre avenir proche, bien que nul ne sache comment elle se resoudra--se retourner en mondialite non plus subie, comme sous la contrainte d'un Autre, le Capital, mais realisee dans la jouissance de tous, de chacun, dans la conscience d'appartenance a l'Humanite et au Monde, l'Humanite et le Monde formant une seule et meme valeur absolue?

Il reste que le Capital est effectif et que la poesie ne l'est pas, que l'un fait autorite puisqu'en son anonymat il ordonne et inspire le monde, et que l'autre est sans efficace. Aux yeux du Capital qui a corrige la vision des hommes pour engendrer les Temps Modernes, la poesie ne peut apparaitre que monstrueuse. Ce n'est pas la poesie en tant que telle qui lui apparait monstrueuse, elle l'ignore bien plutot, mais c'est paradoxalement sa faiblesse qui l'inquiete. Cette inquietude--qui, on le sait, n'est pas un souci, puisque le Capital ne cesse de produire faiblesse et misere, en ecartant les hommes d'eux-memes, en les ecartelant de et dans leur essence meme, qui est d'etre des individus auto-actifs, producteurs libres d'euxmemes comme du monde--serait en quelque sorte motivee par la presence insistante de ce qu'il reste des hommes en leur depossession, par la presence recurrente de la poesie que rien ne parvient a eradiquer. Bref, la presence de la poesie apparait, aux yeux du Capital qui, telle est sa caracteristique majeure, a la fois configure et deforme et dechire le monde, en toute sa pathologie (hysterie de la poesie dirait Freud, schizophrenie et paranoia dirait encore le liberalisme pour en pointer le danger). Est en effet possible pour le Capital ce qui est reproductible. La reproduction, c'est la nouveaute reconnaissable. Il y a une image dogmatique de la pensee inherente au Capital qui se donne et se pre-donne ce qui est a faire et tous les moyens pour le faire. Le possible du Capital n'est que sa realite. Sa verite est celle du mauvais infini, qui ne s'actualise jamais. Il desire le possible comme la marque de sa realite. L'impossible, en revanche, est pour lui l'irrealite, fut-il la presence de ce qu'il y a de plus reel, de plus inconcevable en termes signifiants dans l'homme. L'impossible est a cet egard la monstruosite, a commencer par celle d'une presence qui ne (se) repete pas, ne se reproduit jamais, mais qui, tel un diable, surgit toujours en nouveaute. Au fond, l'inquietude porte sur le silence, les apparences de la bouffonnerie. Ce qui l'inquiete encore davantage, c'est la force qui peut surgir de la faiblesse et de la depossession. En fin de compte, la poesie inquiete parce que la faiblesse est ce qui s'expose le plus, en son silence. Comme ce qui est fragile est toujours le plus precieux, de meme la poesie recueille une force qui est d'autant plus dangereuse que sa puissance est faible. La revolte ne provient jamais des forts et des puissants. Ce qu'il reste de lucidite au Capital se concentre dans la conscience d'une force de la faiblesse. C'est en ce sens qu'il y a une autorite de la poesie.

La poesie n'est pas, comme on l'imagine a tort, sous pretexte d'une realite qui n'en est que d'autant plus imaginaire, constituante, au sens d'une performativite. La poesie ne fait rien etre. Plus avant, elle ne constitue pas meme une "realite" imaginaire (un monde imaginaire). En somme, le deplacement qu'elle incarne et opere ne releve ni de la fuite ni de l'oubli. La poesie est, au contraire, un reglage de l'existence et du langage sur un reel, dont le mode de presence et de consistance ne se laisse pas substantialiser. Ce reel tient dans ses traces, des traces qui ne sont pas d'un passe mais d'un present si present qu'il ne l'est jamais, des traces qui precedent dans une autre logique temporelle toute presence substantielle, des traces enfin qui sont les marquages des ramifications de l'existence en ses transactions, comme autant de desirs affirmes, de liens decouverts et d'attaches sensibles. La trace est le reel de l'existence en ce qu'elle en constitue la structure aussi bien formelle que materielle et corporelle. Exister n'existe pas sans nouages, sans liens perdus ou retrouves. La liaison ou l'etoilement constituent au demeurant ce qui conditionne l'existence meme. Si bien que parler de "trace" ne signifie pas trace de quelque chose, mais trace de ce que l'existence n'est que dans le reel meme du tracage, qu'il n'y a de reel que du tracer et du trace. Et meme, le Dasein n'est pas seulement en presupposition constituante d'un Mitsein, d'un etre-avec, mais plus amplement d'un etre-avec-avec, "homme" avec "homme", certes, mais aussi avec les animaux, les choses, avec la nature et les objets techniques, avec les sensations et les etres, avec les idees et les realites, les pensees et les evenements ...

Il faut bien comprendre en quel sens la poesie est "individuelle". Son individuation active, motivee et par l'insistance du souci de pensee et de verite, et par le retrait qu'implique sa pratique, ne se determine pas en fonction de la societe. En celle-ci s'est progressivement imposee une individualisation, une sorte d'atomisation qui n'est, en sa contradiction apparente, qu'une figure de la massification. Individualisation et massification sont des figures de la fermeture et de la cloture. Autrement dit, de la deliaison. Inversement, l'individuation poetique est negative. En sa radicalite soustractive, cette negativite est encore une faiblesse, pour ainsi dire sa preuve. En effet, la poesie forme le negatif de l'individualisation democratique. Elle contredit le jeu combine de l'individuel et du societal. C'est ce que signifie son retrait. Plus individuelle que l'individu, la poesie se veut en meme temps plus societale que la societe. Un de ses modeles, si l'on peut s'exprimer ainsi, serait le jeu solitaire de l'enfant qui fictionne un monde a partir de quelques objets. Ce jeu n'est pas seulement une sphere d'illusion, ce qui le separerait encore de la realite, il est au contraire l'elaboration de la pensee, pensee que la realite va abandonner au profit de la factualite et de sa loi. La pensee n'est possible que comme retrait. Et ce retrait est une ouverture de la pensee et du monde a eux-memes bien plus qu'une fermeture ou une regression.

En ce retrait, en cette zone oo l'espace et le temps ne possedent pas encore ou plus leur scansion publique, oo rien n'est plus reel que la pensee et plus irreel que la realite, la poesie se montre en se derobant a la demonstration. Disons qu'elle existe, qu'elle decouvre l'existence, qu'elle en tisse les liens sans autre regle que celles qu'elle tire d'elle-meme. On ne contraint pas davantage un enfant au jeu qu'aux attitudes matures. Au jeu de l'enfant, rien n'est impossible, pas meme l'impossible. Le monde du jeu et de l'enfant n'est pas un monde d'oubli ou de refuge. Il n'est tel qu'eu egard a l'interpretation, qui reconstruit a partir de ses criteres ce qu'elle ignore. C'est le monde de l'esprit. La oo il n'est pas disjoint de l'existence, mais l'existence meme, a l'inverse de la philosophie et de ce qu'elle nomme pensee, cette activite pour adultes que Callicles, en sa naivete d'homme mur, a pris en contresens pour un jeu d'enfant.

Il devient de plus en plus difficile--mais cela l'a toujours ete --d'exister comme un enfant. Nous avons assurement perdu la pensee dans le pays etranger des adultes. Nous ne savons plus ce que contiennent les mots. La poesie s'est retiree dans le langage, mais elle sait a sa facon, qui ne peut etre la notre, que ce retrait est conditionnel de l'ouverture du monde. Elle sait, d'un savoir absolu dont nous ne possedons pas la mesure, que le monde est grand lorsqu'il existe, qu'il trebuche et s'eteint lorsqu'il devient une realite. Alors, nous n'existons plus.

Le savoir de la poesie, ce savoir qu'elle sait chez les poetes, ce savoir qui existe chez les enfants, est que ce qui est impossible dans la realite, il convient de le realiser par le langage. Cette realisation n'est pas proprement imaginaire. Car le langage est la solution au probleme de la realite, qui est ce qu'elle est, c'est-a-dire tetue. La realisation n'est pas davantage un quelconque refoulement de la realite, car la realite, c'est ce qui resiste a elle-meme, ce qui se resiste et par consequent resiste a tout changement. Le langage fraye la voie du reel dans la realite. Il est "le plus vrai" comme dit Hegel. Dans le langage, l'impossible s'ouvre pour lui-meme, il devient le reel. La realite se laisse juste reformer, comme une concession qu'elle se fait a elle-meme. Le langage, a l'inverse, penetre la realite, la distend et la brise. Il ouvre le reel. A cet egard, il n'y a pas de politique qui vaille pour la realite; il n'y a de politique que du reel, donc de la poesie. Il y a une politique de la poesie, celle qui noue la pensee, le langage et l'existence.

Recebido em 02/06/2008

Aprovado em 30/06/2008

(a) (MARX, Karl. L'Ideologie allemande. In: CEuvres completes, t. III. Paris: Gallimard, 1982. Coll. Bibliotheque de la Pleiade: 1070.)

(b) (Holderlin, Friedrich. De la religion. In: CEuvres completes. Paris: Gallimard, 1982. Coll. Bibliotheque de la Pleiade: 645-650.)

(1) Ce texte est un extrait d'un gros ouvrage a paraitre en 2008, intitule La Demonstration de la poesie.

(2) Pour un developpement sur ce point, cf. le texte decisif de Jean-Luc Nancy, "Urbi et orbi". In: La Creation du monde. Paris: Galilee, 2002.

Andre Hirt

E doutor em filosofia, professor de filosofia de cursos preparatorios para as a Ecole Normale Superieure e Grandes Ecoles. E tradutor de Walter Benjamin (Origine du drame baroque allemand, Paris, Flammarion, 1985, em colaboracao com Sybille Muller) e tem varios livros publicados, entre os quais Baudelaire, l'Exposition de la poesie (Kime, 1998); Versus, Hegel et la philosophie a l'epreuve de la poesie (Kime, 1999); Il faut etre absolument lyrique, une constellation de Baudelaire (Kime, 2000); L'Universel reportage et sa magie noire (Karl Kraus, le Journal et la philosophie) (Kime, 2002); Musil, le feu et l'extase (Kime, 2003); L'Etoilement de l'existence (Kime, 2005); L'Idiot musical, Glenn Gould, contrepoint et existence (com Philippe Choulet) (Kime, 2006); Le poeme de la raison--Descartes (Kime, 2006) e Le Lied, la langue et l'histoire (La Nuit Sulliver Editions, 2008).
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Author:Hirt, Andre
Publication:Alea: Estudos Neolatinos
Article Type:Report
Date:Jul 1, 2008
Words:9744
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