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Le paysage sonore de la Nouvelle-France.

Depuis une dizaine d'annees, les recherches sur la musique en Nouvelle- France ont amene un eclairage nouveau sur divers aspects de cette pratique, qu'elle soit savante, traditionnelle ou amerindienne. Mais il nous a semble qu'une etude du monde sonore dans lequel vivait les gens des XVIIe et XVIIIe siecles nous permettrait d'en savoir plus sur les effets des sons, du bruit jusqu'a la musique, sur les comportements des individus. Le concept de paysage sonore de Murray Schafer nous a paru l'outil ideal pour mettre en forme une nouvelle approche qui nous permettra de lire de facon differente les sources de la Nouvelle-France.

During the last ten years, researches on New France music shed new light on some aspects of this practice, be it traditional, native or art music. But it seems that a study of the sound environment where people lived in the seventeenth and eighteenth centuries would permit to learn more about the effetes of sounds, from noise to music, on individual behavior. The concept of soundscape by Murray Schafer appeared to he the best tool for the building of a new approach that will enable us to read in a new way the sources of New France.

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<< Les murs s'ecroulent ; les specialites s'effritent et nous en revenons a l'interdependance >> (Schafer 1974 : 2). Cette affirmation de Murray Schafer, quoique datant de 1974, est plus que jamais pertinente et sonne juste a l'oreille des ethnologues, qui se sont toujours retrouves au carrefour de plusieurs disciplines des sciences humaines. A la lecture de son ouvrage intitule Le paysage sonore (1), nous avons tout de suite ete convaincu de l'utilite de ce concept dans notre demarche d'ethnologie historique et de son apport a une approche ouverte du phenomene sonore en Nouvelle-France, considere comme un des facteurs contribuant a faconner la vie des individus. Pour Schafer, << travailler sur un paysage sonore, c'est relever les changements intervenant dans la perception et le comportement de ceux qui l'habitent >> (Schafer 1979 : 132).

Le paysage sonore du monde change. Des bruits nombreux, puissants et difficiles a distinguer ont envahi de toutes parts la vie de l'homme moderne, formant un univers acoustique qu'il n'a jamais connu. (Schafer 1979 : 15). Mais qu'en etait-il a l'epoque de la Nouvelle-France ? Il est sans doute possible d'en avoir une bonne idee. Toutefois, la distance historique qui nous separe de cette periode complique la tache et nous amene a poser le probleme de l'interpretation des sources dans l'etude d'un paysage sonore du passe. Nous voulons donc proposer quelques facons de lire les documents anciens et montrer la richesse de leur contenu dans le contexte d'une analyse ethnologique au moyen du concept de paysage sonore.

Qu'il s'agisse de documents imprimes, comme les Voyages de Samuel de Champlain, ou de documents manuscrits issus des archives coloniales francaises, les sources dont nous disposons sont nombreuses et variees. La difficulte ne tient donc pas a la rarete des sources ou a leur qualite, mais plutot a la nature de l'objet de recherche. Car s'il existe de nombreux dessins et cartes pour temoigner des changements du paysage pendant le Regime francais, il faut souvent proceder par deduction quand il s'agit du paysage sonore (Schafer 1979 : 21). Comme les sons ont un cote tres fugace, ils sont plutot absents des ecrits laisses par les temoins, meme les plus attentifs. De plus, les auteurs de tous ces journaux, lettres et relations ne notent generalement que ce qui ressort de l'ordinaire selon leur sensibilite. Le quotidien demeure alors blotti derriere les preoccupations de celui qui raconte. Ces faits sonores coutumiers parsement pourtant les sources. Pour bien reussir cette operation de releve et d'analyse, le chercheur doit se mettre dans une position d'humilite face aux faits anciens. En ce sens, Alain Corbin nous met en garde et conseille de << se tenir a l'ecoute des hommes du passe en vue de detecter et non de decreter les passions qui les animaient >> et estime que << le refus de l'humilite ... s'accorde a la disparition de cette lecture des sons qui constituait un paysage sonore >> (Corbin 1994 : 14).

Schafer et le paysage sonore

Le concept de paysage sonore se definit comme un champ d'etude ou l'on isole et analyse les caracteristiques sonores d'un << paysage >> donne. Schafer postule que le paysage sonore reflete les conditions qui le produisent et fournit de nombreuses informations sur le developpement et les orientations d'une societe. Agreables ou deplaisants, legers ou puissants, les sons penetrent les communautes humaines tout en etant issus de cellesci. Ils forment un paysage dont les informations ne sont plus vues mais entendues (Schafer 1979 : 21).

Elements du concept

En musique, la tonalite se reconnait par la tonique, note fondamentale autour de laquelle l'Luvre peut moduler, mais aussi point de reference en fonction duquel tous les autres sons se determinent. Dans le paysage sonore, la tonalite est donnee par un son que l'on entend en permanence, ou assez frequemment pour constituer un fond sur lequel les autres sons seront percus. Ainsi le bruit de la mer dans une communaute maritime ou celui du moteur a essence dans une cite moderne. La tonalite fait rarement l'objet d'une ecoute active. Elle n'est souvent percue qu'inconsciemment, mais elle n'en est pas moins presente en permanence et influence de facon subtile et profonde le comportement des humains. Elle conditionne la perception des signaux, ces sons de premier plan que l'on ecoute consciemment et sur lesquels l'attention se porte naturellement des qu'il sont emis. Si l'on fait le parallele avec la perception visuelle, la tonalite correspond au fond qui se distingue de la figure tandis que le signal emerge de la tonalite, comme la figure se detache du fond. (Schafer 1979 : 23-24, 377). Plusieurs signaux sont tres intenses et agressent l'oreille. Mais certains d'entre eux sont toleres par les autorites. Ils prennent alors le nom de Bruit sacre parce que la societe ne les condamne pas. Ainsi en est-il des cloches et des orgues des eglises, ou du bruit industriel (Schafer 1979 : 373).

Schafer utilise aussi des termes plus techniques. Le paysage sonore hi-fi est celui dans lequel chaque son est clairement percu, en raison du faible niveau sonore ambiant. Le rapport signal/bruit est donc satisfaisant. Comme les sons se chevauchent moins frequemment, la perspective cree un premier plan et un arriere-plan bien definis. La campagne est plus hi-fi que la ville, la nuit l'est plus que le jour et le passe plus que le present. Le calme du paysage sonore hi-fi permet d'entendre plus loin, de meme qu'un paysage rural offre des panoramas plus vastes. Dans un paysage sonore lofi, les signaux acoustiques se perdent dans une surpopulation de sons qui supprime la perspective. En opposant la ville a la campagne, il ressort que si la ville reduit grandement le champ de vision, les possibilites d'audition chutent de la meme facon lorsque l'on passe du monde rural au monde urbain (Schafer 1979 : 69-70).

Le monde sonore de la Nouvelle-France

Le but de cet article n'est pas de faire une recension complete de tous les faits sonores coloniaux. Les exemples presentes sont souvent le resultat d'une selection parmi plusieurs de meme nature mais peuvent etre aussi des echantillons uniques. De meme, l'ordre et l'exhaustivite chronologiques ne constituent pas des objectifs primordiaux. Il s'agit plutot de montrer l'utilite des sources historiques dans l'analyse du sonore, suivant des themes qui se sont degages naturellement. Comme notre reflexion a pour cadre spatio-temporel la Nouvelle-France (1600-1760), nous n'essaierons pas d'imaginer ce que les Amerindiens entendaient avant l'arrivee des Europeens, bien que certains des faits sonores exposes ne sont pas lies a la presence des Francais et auraient bien pu survenir a une epoque anterieure.

Les bruits amerindiens

A l'automne 1615, Samuel de Champlain quitte Quebec et voyage vers l'ouest en compagnie d'amerindiens de plusieurs nations. En octobre, il entre dans le pays huron, repute pour sa faune diversifiee et abondante. Participant a une chasse au cerf, il explique que le bruit necessaire au rabattage de ce gibier est produit en frappant deux batons l'un contre l'autre. Lorsque les cerfs sont ainsi pousses au bout d'un entonnoir forme par des clotures, les chasseurs forcent ensuite les betes a entrer dans l'enclos ou elles seront abattues. Pour y parvenir, << ils commencent a crier, & contrefaire les loups, dont il y a quantite qui mangent les Cerfs, lesquels Cerfs oyant ce bruict effroyable, sont contraincts d'entrer en la retraite par la petite ouverture >> (Champlain 1870 : 51). Mais leurs grandes capacites a imiter les cris des animaux ne s'arretent pas la. Le pere Dablon sejournant a Onontague en 1655 raconte qu'un Iroquois qui se reveille en plein cauchemar etonne tout le monde en disant qu'il a ete attaque par un animal qui plonge souvent dans l'eau. Afin de le guerir, on lui propose de faire une suerie. Il entre dans la tente et aussitot se met a imiter le cri de l'animal qu'il croyait combattre. Dablon dit ensuite que ses amis, voulant l'aider, se mirent tous << a crier et a chanter selon les cris des animaux a qui ils croyoient avoir affaire, frappant tous ce miserable a la cadence de leur chant. Quelle confusion d'une vingtaine de voix contrefaisant les canards, les sarcelles et les grenouilles ! >> (Chaumonot et Dablon 1959 : 66-68). Ces exemples montrent bien que les Amerindiens ont une ecoute attentive aux bruits de la nature et qu'ils peuvent les imiter a volonte.

Le bruit des contacts

Les bruits de la technologie europeenne font cependant leur apparition et marquent un grand changement dans les habitudes d'ecoute des autochtones. Des 1535, Jacques Cartier temoigne de l'effet du bruit des armes a feu sur eux. Apres un echange de presents avec les Francais venus a Hochelaga, le grand chef Donnacona demande a tous ses gens de chanter et danser. Mais il insiste aussi pour que Cartier fasse tirer du canon parce << qu'ils n'en avaient jamais vu ni oui >>. Le capitaine malouin acquiesce et ecrit qu'ils << furent tous si etonnes, qu'ils pensaient que le ciel fut chu sur eux ; et se prirent a hurler et a pousser des cris tellements forts, qu'il semblait que l'enfer s'y fut vide >> (Cartier 1977 : 93).

L'accoutumance aux bruits europeens se realisera plus ou moins rapidement. Tout depend en fait de la cohabitation prolongee avec ces sons nouveaux. Dans ce domaine, les Iroquois ont une longueur d'avance en raison des armes qu'ils avaient obtenues des 1639 des Hollandais d'Albany (Hamelin 1966). En 1709, l'intendant Antoine-Denis Raudot ecrit qu' << Il ne faut pas s'estonner si ces Iroquois ont ete les vainqueurs de toutes les nations voisines, et s'ils ont porte la terreur dans tout ce continent ; c'est qu'ils ont ete les premiers sauvages qui ont l'usage des armes a feu ; tous les autres peuples qui n'avoient que des fleches etoient epouvantes du bruit de la poudre, et croyoient que ceux cy etoient des esprits. >> (Rochemonteix 1904:183). La nation amerindienne qui a l'avantage des armes a feu pourra donc vaincre facilement ses adversaires. Mais nous voyons aussi que cette superiorite est augmentee pendant un certain temps par l'avantage du bruit, car les peuples qui n'ont pas cotoye ces armes assimilent le bruit qu'elles font au tonnerre, symbole des esprits dans la cosmogonie amerindienne.

Le recit jesuite qui decrit des Amerindiens imitant les cris animaux s'ajoute a des exemples deja connus, comme le chant dans les missions (Dubois 2003), qui nous montrent que ceux-ci ont l'oreille developpee. Cette imitation, comme l'utilisation de la voix chantee, demande en effet une analyse de timbre, de hauteur absolue et de rythme du signal sonore que constituent ces cris. Lors de la reproduction, l'oreille controle de la meme facon les sons emis par celui qui imite.

Les sons urbains

Les Francais qui s'installent au Canada ne tardent pas a recreer les modes d'organisation qu'ils connaissaient dans l'ancienne France. Des villes succedent ainsi aux postes de traite. En 1708, Quebec est un bourg qui compte a peine 1 800 habitants. Mais deja, certains bruits urbains prennent place. En effet, les habitants qui ecoulent leurs denrees au marche de la Place Royale produisent un fond sonore qui deplait aux autorites. Les producteurs et les clients << causent un scandale qui fait peine a tout le monde, en se mettant a la porte de l'eglise, et en faisant un bruit, par les disputes qu'ils ont avec ceux qui leur achetent, qui trouble le service divin. >> L'intendant Raudot est contraint de legiferer. 11 defend aux vendeurs de placer leurs etals pres de l'eglise, pour ne pas deranger la messe dominicale, en precisant qu'il est interdit << de parler assez haut [fort] pour causer du scandale a ceux qui y assisteront >> (Raudot 22 aout 1708).

Les Amerindiens venus commercer prennent vite leurs aises au milieu des Francais. A la fin des grands marches de fourrures, on les voit dans les cabarets consommer l'eau-de-vie a laquelle on les a habitues. Ils sont souvent ivres et se mettent a chanter si fort qu'on doit parfois les emprisonner. Bacqueville de la Potherie decrit l'atmosphere qui regne a Montreal ou << La ville ressemble pour lors a un enfer ... les hurlemens, le tintamarre, les querelles & les dissensions qui surviennent entr'eux & nos Iroquois [domicilies] augmentent encore l'horreur de ces spectacles. >> (Bacqueville 1722 : 365). On constate que la cohabitation des Francais et des Amerindiens met souvent en lumiere la propension a chanter de ces derniers, que ce soit dans les missions ou les villes coloniales, et leurs capacites d'adaptation aux bruits nouveaux propages par les arrivants.

Parfois, le paysage sonore prend des allures plus musicales. La coutume de chanter des chansons diffamatoires contre les pouvoirs en place s'est transportee jusqu'en Nouvelle-France. En raison du titre de Messire que Martin de Lino, membre du Conseil Superieur, veut s'octroyer publiquement, des chansons se mettent a circuler en mars 1708, ridiculisant de Lino et l'intendant lui-meme. Ce fond sonore musical grandit et l'intendant Raudot doit emettre une ordonnance defendant de chanter ces chansons, << lesquelles ne courraient deja que trop dans la ville, et qu'on chantoit publiquement dans les rues >>. Malgre l'ordonnance, les chansons ne cesserent pas et l'on donna meme << de l'argent aux petits garcons de cette ville pour les faire chanter dans les rues >>. Le phenomene s'amplifia davantage, car des copies des chansons furent envoyees << dans les costes, dans les villes de ce pays, au fort Frontenac, et au detroit >> (Raudot 25 mars 1708 ; Raudot 20 septembre 1709).

Ces trois exemples des marches publics, des Amerindiens dans la ville et des mazarinades coloniales montrent bien que toutes les couches de la population prennent part a la construction du paysage sonore, ne serait-ce que par l'usage de la voix humaine. Meme aujourd'hui, et encore plus aux XVIIe et XVIIIe siecles, la parole est l'un des elements les plus importants de l'environnement sonore d'un lieu ou d'une culture. Cela ressort bien lorsque le voyage nous amene dans un autre pays et brise l'habitude. Les voix du quotidien, passant jusque la inapercues, prennent alors des allures nouvelles et frappent l'oreille (Ricard et Schafer 1997). D'autre part, le bruit du peuple a la place Royale et la rumeur urbaine propagee par les chansons diffamatoires donnent a penser qu'au debut du XVIIIe siecle, la societe coloniale a atteint un stade de developpement comparable a ce qui se passe en France, en particulier pour des villes de grandeur comparable a Quebec. Chaque individu n'en est plus au stade de la survie, mais installe dans sa vie des pratique coutumieres, en general calquees sur celles qu'il a connu dans son milieu d'origine ou qui ont cours en France.

Les sons religieux

Les institutions de la Nouvelle-France ont un role tres important dans la construction du paysage sonore. L'Eglise est celle qui nous vient premierement a l'idee, en raison de sa tres grande place dans la societe et de l'instrument sonore considerable dont elle dispose, la cloche. Des que les conditions materielles et techniques l'ont permis, des cloches ont ete installees dans les eglises et chapelles des etablissements francais. Le Journal des Jesuites nous informe qu'en 1645, a Notre-Dame de Quebec, << fut mise a la paroisse une plus grosse cloche que la petite qui y estoit >>. Comme dans la vallee du Saint-Laurent les fideles peuvent etre distants de leur eglise jusqu'a 15 kilometres (Bouchard 1990 : 26), on a vite compris que le message doit porter tres loin, quitte a adapter le producteur sonore a l'etendue de la paroisse pour qu'il soit capable de bien remplir sa mission. En 1698, les marguillers de la paroisse Notre-Dame de Montreal jugent << qu'il serait plus a propos que la somme de 800 l[ivres] qui avoit ete quetee pour l'achat d'un orgue, fut employee pour la construction d'une tour pour les cloches >> (Gallat-Morin et Pinson 2003 : 145). La paroisse veut disposer au plus tot de l'outil sonore indispensable a son affirmation dans la ville et l'installer de la facon la plus efficace possible, quitte a retarder l'acquisition d'un orgue. Le rayonnement sonore a grande portee prends donc le pas sur le soutien musical de la pratique liturgique.

Outre leur volume sonore important, les cloches imposaient leur presence par la regularite dans l'emission des messages, a l'echelle de la journee ou de la semaine. A Quebec, l'eglise paroissiale sonne les vepres, donnant ainsi un repere temporel precis (Journal des Jesuites : 272). Mais c'est l'angelus qui charpente la journee du croyant. Il est sonne une premiere fois a l'aube, vers six heures, puis a midi pour le zenith du soleil et enfin a la tombee du jour. Chacun de ces moments a sa propre symbolique et amene des prieres particulieres. Cette pratique campanaire prend racines a l'epoque medievale et s'etend a toute l'Europe (Corbin 1994 : 128 ; Llop y Bayo 1996). En Nouvelle-France, il revient a Champlain d'avoir instaure l'usage de << sonner la salutation Angelique au commencement, au milieu & a la fin du jour suivant la coustume de l'Eglise >> (Lejeune 1959a : 102). Il arrive meme que les soldats tirent << a l'Angelus du matin 4. ou 5. coups de canon >> (Journal des Jesuites : 80). Durant les Jours Saints, une tradition remontant au Moyen-Age oblige les sonneurs a utiliser plutot la crecelle, cet instrument fait d'une roue dentee sur laquelle vient frapper une lamelle de bois flexible. Le sacristain se presente donc sur le perron de l'eglise et previent par ce bruit que l'office va bientot commencer.

Le clerge organise aussi des processions, dont une des plus imposantes est celle du Saint-Sacrement. Dans ces occasions, des clochettes remplacent les lourdes cloches des eglises. Le Journal des Jesuites explique qu'a Quebec << Deux clochetes marchoient devant, puis la banniere. (...) On sonna a la paroisse au sortir, & partout en arrivant & sortant. (...) Aux reposoirs, on tascha de faire chanter a deux enfans quelques articles des litanies du nom de Jesus. Aux maisons religieuses ... les religieuses y chanterent au lieu des enfans >>. Deja, on constate que ces processions sont parmi les quelques occasions ou l'on peut entendre du chant savant, religieux ou non, ailleurs qu'a l'eglise. Mais les militaires font aussi valoir leur presence, car on a droit dans cette procession a 3 coups de canons au fort Saint-Louis, une salve de mousquets et fusils en passant au reposoir derriere la maison Couillard et a celui de l'Hotel-Dieu, et a nouveau 3 coups de canon en retournant a l'eglise paroissiale (Journal des Jesuites : 48-49). De la meme facon, les Ursulines racontent en 1742 que l'arrivee de Mgr de Pontbriand << causa une joie inconcevable, et toute la ville la manifesta par le concert des canons et des cloches >> (Breil de Pontbriand 1910:32). Les cloches et clochettes sont aussi abondamment utilisees dans les missions. Les Jesuites parlent des 1645, et a de nombreuses reprises par la suite, de l'usage et de la reponse des Amerindiens a ces signaux sonores tout nouveaux pour eux. Les missionnaires s'en servent de la facon connue en Europe mais adaptent parfois leur facon de faire en fonction des lieux et de la clientele visee. Ainsi, compte tenu du peu d'etendue des villages autochtones, on preferera sonner des clochettes pour appeler les enfants au catechisme. A un niveau plus abstrait, les cloches installees dans les chapelles des missions confirment acoustiquement aux Europeens qui s'y aventurent les avancees de la foi dans les territoires ou la religion chretienne etait auparavant inconnue (Schafer 1979 : 85).

Les sons de la communaute

En plus de sonner les services religieux et les trois Angelus, la cloche de l'eglise sert aussi a des fins communautaires. Dans le Montreal naissant, les ouvriers se deplacent en groupe car les Iroquois sont menacants. Dollier de Casson raconte que les Francais << aboient toujours au travail et en revenoient tous ensemble au temps marque par le son de la cloche >> (Casson 1868 : 59). 11 s'agit surement ici de tintements simples ou doubles repetes le temps necessaire. Mais parfois, les dangers qui guettent les colons obligent l'usage d'une sonnerie bien particuliere. Le tocsin, qui resonne lors des attaques ennemies et des incendies, se compose de coups presses, redoubles et discontinus. Sa lecture auditive en est simple afin que tous en comprennent le message. (Sutter 1993 : 69 ; Corbin 1994 :184-186). Avant l'arrivee du regiment de Carignan-Salieres en 1665, les incursions iroquoises etaient frequentes. La soeur Morin ecrit qu'elle montait alors au clocher avec la soeur Bresolles << quand nous avions le temps pour y sonner le tocsin, afin de ne pas occuper un homme qui alloit courir sus l'ennemy >> (Morin 1921 : 157). Le tocsin a sonne aussi lors des incendies, tres nombreux en Nouvelle-France. A Quebec, le chevalier de Troyes, rentre d'un long voyage a la baie d'Hudson au printemps 1686, travaille au journal de cette expedition. Il ecrit que tout a coup, << j'entendis sonner le toxin, a cause du feu qui avoit pris chez les Reverendes Meres Ursulines >> (Caron 1918 :52).

Etant donne leur utilite autant civile que religieuse, les cloches se sont vite multipliees dans la colonie francaise. Une fois l'eglise paroissiale construite, la fabrique se faisait une fierte d'amasser le plus rapidement possible toute la ferraille disponible et les fonds necessaires a la coulee de la cloche. On faisait ensuite appel aux fondeurs itinerants qui parcouraient alors la vallee du Saint-Laurent (Bouchard 1990 : 100-101). Cette multiplication densifia le paysage sonore laurentien. Dans les villes, des horloges furent ensuite ajoutees au materiel sonore urbain. Des la fin du XVIIe siecle, le seminaire Saint-Sulpice de Montreal avait son horloge publique qui scandait les heures de la journee et ajoutait ainsi une marque supplementaire de la contrainte du temps. De nombreuses ordonnances des intendants parlent du temps en terme << d'heure sonnante >> ou << d'heure sonnee >>, ce qui montre bien que le temps s'entendait plus qu'il ne se voyait (Lachance 1992 : 247).

Lorsque la fabrique de la paroisse installe une premiere cloche a l'eglise du village, on peut conclure a une certaine aisance materielle des habitants. Mais, contrairement a la France ou les maisons se construisent autour de l'eglise, les paroisses s'etendent au fil des concessions le long des cours d'eau. Le clerge consolide donc son emprise sur la societe en remplacant les petites cloches par de plus grosses dans les eglises des paroisses les plus anciennes. L'individu est aussi vise car les principaux evenements de sa vie sont accompagnes par le son des cloches. Sa memoire sonore est alors saturee du son particulier de la cloche de son village, qu'il a entendue en toutes occasions, pieuses ou civiles (Cabantous 2002 :98). Chacun en vient alors a penser que la cloche fait partie de son univers, tout simplement, sans departager les usages civils des usages religieux. Il peut meme en faire une lecture geographique, basee sur la notion d'empreinte sonore (2), par exemple au retour d'une expedition de la compagnie de milice de sa cote ou il saura qu'il est bientot arrive chez lui en entendant le timbre particulier (3) de la cloche paroissiale de son village. Nous pensons aussi que si les missionnaires ont utilise largement les cloches, c'est sans doute apres avoir constate que l'effet emotionnel sur les Amerindiens etait semblable a celui qu'elles avaient sur les Europeens.

Musiques du pouvoir

L'autre institution importante pour la Nouvelle-France est la hierarchie militaire, a qui l'on a confie le role de gouverner la colonie. Du simple soldat jusqu'au gouverneur general, de nombreux individus ont pour metier de defendre les possessions francaises et, lorsqu'il le faut, d'attaquer les ennemis de la France en Amerique du Nord. Cette profession a son code sonore dont les principaux emetteurs sont des instruments de musique joues par des soldats specialises. Ces soldats-musiciens ont ete tres nombreux a traverser l'Atlantique.

Au premier rang sont les tambours et dans une moindre mesure, les fifres. Quelques trompettes et hautbois sont aussi venus, surtout avant 1700. Tous ces instrumentistes ont meuble le paysage sonore des villes, mais aussi des missions, postes et forts francais.

Le tambour est celui qui a le plus frappe l'imagination des colons, autant que des Amerindiens. Comme cet instrument resonne a proximite des gens, contrairement a la cloche perchee dans ses hauteurs, un physicien du XVIIe siecle nous fait remarquer avec a-propos qu' << Il n'y a, je crois, personne qui n'ait eprouve quelquefois que le son d'une trompette, d'un tambour, ou d'une basse de violon lui excite un fremissement dans la poitrine >> (Perrault 1680 : 194). D'un point de vue pratique, il est une partie importante de la discipline militaire. Il permet en effet aux soldats de marcher du meme pas et surtout de conserver la cadence, que ce soit lors d'exercices dans les murs de la ville ou pendant les expeditions militaires. Les tambours des garnisons sont aussi requis pour annoncer la criee des ordonnances aux principaux carrefours urbains et pour donner un caractere solennel a l'execution des sentences corporelles par les bourreaux (Lachance 1966 : 22). Ils reglent la vie des troupes, et du meme coup celle de la population, en jouant toutes les batteries marquant les differents temps de la journee du soldat, de la Diane a la Retraite. Lors des incendies, leur roulement s'ajoute souvent au tocsin sonne par les cloches (Dupuy 1921 : 82 ; Journal of Captain Pote : 122).

Les fifres procurent le caractere chantant qui fait defaut aux tambours, egayant les longues heures de marches que font les soldats entre les forts et les regions habitees, par exemple lors du retour aux quartiers d'hiver chez les habitants de la vallee du Saint-Laurent. Meme si quelques fifres etaient presents a l'arrivee des Augustines et Ursulines a Quebec en 1639 (St-Thomas et Ste-Marie 1878 : 23), leur marque dans le paysage sonore sonore laurentien s'est concretisee de facon etendue a l'arrivee du regiment de Carignan-Salieres en 1665, qui a voyage de Quebec a Montreal puis jusqu'au pays iroquois au sud du lac Champlain (Langlois 2004 : 66-69).

Les quelques hautbois connus ont ete presents entre 1690 et 1700 et ont sans doute fait entendre pour la premiere fois en Amerique les marches militaires de Jean-Baptiste Lully, completant ainsi le tableau melodique esquisse par les fifres.

Plusieurs joueurs de trompette ont entonne les sonneries typiques de l'instrument et ce des les premiers essais de colonisation dans l'Acadie de 1606. On en rencontrera ensuite plusieurs autres tout au long du XVIIe siecle. Pensons au gouverneur de Courcelles, qui se paie le luxe d'avoir a son service deux de ces musiciens, qu'il emmene d'ailleurs avec lui lors de son voyage au lac Ontario en 1671. Lors du depart, Dollier de Casson, aumonier de l'expedition, raconte << combien c'estoit un agreable spectacle de voir toutes ces petites embarcations s'avancer d'accord au son de deux trompettes >>. Trois jours plus tard, le brouillard se leve et les trompettes deviennent plus utilitaires que symboliques. On les fait sonner afin de rassembler toutes les embarcations et les conserver en groupe serre (Casson 1879 : 183-185). Mais parfois les militaires abusent de leur pouvoir et signalent leur presence de facon un peu trop bruyante, meme dans une eglise. Le gouverneur d'Argenson qui avait pris l'habitude de proceder a la distribution du pain benit au son des fifres et des tambours finit par indisposer Mgr de Laval qui n'aimait pas cette presence bruyante de soldats dans son eglise (Journal des Jesuites : 273, 280).

Le bruit rituel

Meme si les militaires ont leurs propres musiciens pour meubler l'espace sonore qu'ils occupent, il ne faut pas oublier les mousquets, fusils et canons. En plus des exemples cites plus haut ou les armes a feu legeres et lourdes prennent part aux manifestations religieuses, la vie de garnison donne lieu a des pratiques coutumieres fortement ritualisees ou le bruit de la mise a feu de la poudre compte pour beaucoup4. Le salut avec des tirs d'armes legeres par un nombre plus ou moins grand de soldats est la plus courante et ne s'adresse pas qu'aux officiers. Au Jour de l'An 1660, le pere Lalemant va au fort de Quebec avec le pere Dablon pour saluer l'eveque et le gouverneur general. Il raconte que << la porte n'estoit pas encore ouverte, il nous fallut attendre la quelque temps, mais je croy que ce fut pour se disposer a faire la salve qu'ils firent, car le sergent ouvrant la porte fit le compliment tout entier de parole & d'effect, tirant son pistolet, puis tous les soldats en haye tirant leur coup >> (Journal des Jesuites : 271). A l'automne 1645, de nombreux Algonquins s'installent autour de Montreal pour l'hiver dans le but de mieux connaitre qui sont ces Francais. Dans sa relation, le pere Jerome Lalemant decrit plusieurs faits edifiants pour les lecteurs europeens. Il raconte que le premier janvier 1646, on tire du canon dans la ville << des le poinct du jour pour honorer la Feste >>. A ce bruit, << Les Sauvages allarmez accourent, demandent ce que c'est >>. On leur explique qu'<< a mesme jour le Fils de Dieu avoit ete nomme JESUS, c'est-a-dire Sauveur, & que le bruit des canons donnoit a entendre qu'il le falloit honorer >>. La lecon porte fruit et les Amerindiens se concertent : << Allons, se dirent-ils, les uns aux autres, & luy rendons ce mesme honneur. Ils chargent leurs arquebuses, & font une salve fort gentille >> (Lalemand 1959 : 178-180).

L'attrait des Amerindiens pour les armes a feu est si grand qu'ils adoptent graduellement et a leur maniere ces coutumes guerrieres europeennes, avec les problemes que cela comporte. En 1749, Celoron de Blainville arrive a Chiningue (Shenango, Ohio), lieu habite par des Iroquois, Chaouanons et Loups. A la vue du village, Celoron demande a quatre de ses hommes de charger leurs armes a poudre seulement pour pouvoir les decharger en guise de reponse a un salut. Mais il demande aux autres de charger a balles, car il ne connait pas les intentions de ceux a qui il rend visite. Les habitants du village font le salut, mais avec les armes chargees a balles, ce qui est peut etre confondu avec une fusillade hostile. Malgre tout, Celoron voit bien qu'il s'agit d'un salut, mais il doit sermonner ces guerriers par la voix de Chabert de Joncaire, Francais vivant chez les Amerindiens depuis 1727 et interprete de l'expedition (Macleod 1974). Joncaire leur explique la confusion possible lors d'un tel salut et leur dit qu'en cas de doute, Celoron n'hesitera pas a tirer sur eux s'ils font a nouveau le salut avec des armes chargees a balles (Celoron de Blainville 1921 : 29). Cet episode ou un officier recoit un salut avec des armes a charge reelle constitue une adaptation fautive de la pratique de solennisation par le bruit des armes. Dans le contexte de la Nouvelle-France, le metissage d'une pratique francaise commence souvent par des essais amerindiens. Suit l'explication qu'en font les Francais aux autochtones, suivie d'autres imitations. Des son adoption, la pratique se transforme donc au gre des nouveaux usagers.

Une autre facette de l'acculturation se produit lorsqu'un Amerindien allie est honore. C'est le cas de Garacontie, chef des Iroquois Onnontagues, habile orateur et grand ami des Francais. Alors qu'il a deja a son actif la delivrance de plusieurs Francais prisonniers des autres nations iroquoises, celui que l'on appelle << le Pere des Francois >> arrive a Montreal au printemps 1661 ou il est recu avec enthousiasme parce qu'il ramene neuf captifs liberes grace a son influence. Par la suite, les autorites profitent de son depart pour consolider l'amitie de toute la colonie a son egard. Pour bien marquer qu'on le considere a l'egal des Francais, il a alors droit aux honneurs reserves aux personnages de haut rang selon la culture europeenne. Paul Lejeune, temoin de l'evenement, dit qu'<< Il fut salue, en s'embarquant, d'une decharge generale des fusils, qui tirerent de toutes parts, non plus pour tuer l'Iroquois, mais pour l'honorer : le canon mesme honora le depart de celuy contre qui il avoit ete braque jusqu'alors >> (Lejeune 1959b : 98-100).

Une variante de ces tirs d'honneur est la plantation du mai en hommage a un seigneur ou autre personnage important. Le mai est un tronc d'arbre ebranche que l'on plante le premier jour de ce mois devant la demeure de la personne honoree et sur lequel on tire ensuite du fusil. Le 1er mai 1686, le temps est execrable pour les Francais qui remontent l'Outaouais vers la baie d'Hudson. Le chevalier de Troyes raconte que cela << ne peut pourtant empescher nostre monde de plenter un may devant ma tente, et d'y faire une salve. Ils en firent autant a mrs. de St. helenne et d'hyberville >> (Caron 1918 : 34). Le recit du chevalier de Troyes montre une coutume solidement ancree, que l'on tient a renouveler, peu importe le lieu ou l'on se trouve ou le temps qu'il fait. Cette mention de la pratique est unique dans les sources de la Nouvelle-France, ce qui pourrait nous amener a conclure qu'elle ne s'est repandue qu'a partir du Regime anglais (1760 et apres). Mais la realite est sans doute fort differente. Tenant compte de la multiplicite des evenements ou la detonation de la poudre est le sommet du rituel, nous pouvons avancer qu'en Nouvelle-France, le bruit des armes a feu etait en fait un element de la tonalite du paysage sonore, qui fait rarement l'objet d'une ecoute consciente (Schafer 1979:93). C'est pourquoi de nombreux evenements comportant une solennisation par le bruit sont absents des recits. La ceremonie du mai est signalee par le chevalier de Troyes precisement parce que le contexte de son expedition de plusieurs semaines de Montreal vers la baie d'Hudson laisse difficilement supposer que la petite troupe peut s'adonner a des pratiques symboliques.

Nous avons aussi note que plusieurs de ces evenements sonores font appels a d'autres notions courantes en ethnologie, dont la representation et le rituel. Lorsque les personnages importants de la Nouvelle-France sont accompagnes de musiciens, ils obeissent a des regles de l'epoque qui font que tous les notables ont une suite a la hauteur de leur naissance ou du poste qu'ils occupent. La trompette represente, par sa sonorite eclatante et cuivree, la majeste et la gloire attachees aux representants du pouvoir royal. Tous ceux qui ont a leur service un trompettiste sont gouverneur general, gouverneur de Plaisance ou de l'Acadie, amiral de la flotte ou commandant d'un voyage d'exploration. Nommons DuPlessis Bochart, Monbeton de Brouillan, Charles de La Tour, Rene de Laudonniere mais aussi Jacques Cartier, Poutrincourt, Champlain, Daniel de Comedles. Les quelques hautbois servent des gens de la noblesse ou qui y aspirent comme M. de Maupou, neveu de Ponchartrain et capitaine d'une compagnie, ainsi que Philippe Rigaud de Vaudreuil, commandant des troupes de la Nouvelle-France des 1687 et futur gouverneur-general. Tous ces personnages veulent projeter vers le peuple l'image de leur rang eleve ou le fait qu'ils sont des representants du roi et qu'ils tiennent leur pouvoir directement de celui-ci.

Les tambours sont pour leur part impliques dans le rituel de la criee. Largement pratiquee en France avec le support de la trompette, la criee coloniale canadienne se faisait plutot avec l'aide du tambour. Comme l'avait fait remarquer l'intendant Dupuy en 1727, le << deffaut de trompette dont on n'a point l'usage en ce pays >> (Dupuy 15 mars 1727) obligeait le recours a cet autre instrument de fort volume. L'effet de representation tient encore un role important dans cette transmission de l'information. Lors de sa tournee des differents points de criee, l'huissier est accompagne d'un tambour de la garnison, lequel est habille aux couleurs de la livree royale. Lorsque ce dernier a termine de jouer la batterie dite Le Ban, le delegue lit son texte << a haute et intelligible voix >>5. Le role du tambour est de prevenir la population que l'on va proceder a la lecture d'une ordonnance qui explique les volontes de l'intendant en matiere de finance, de justice ou d'ordre public. Le volume sonore de son instrument permet d'ameuter les gens sur une bonne distance, meme au travers du tumulte des places publiques. Le cote rythmique de la batterie frappe l'imagination du peuple et rend bien le caractere solennel de ce qui va se passer.

Il appert que si les deux grandes institutions utilisent les moyens sonores a leur disposition, chacune veut marquer sa presence dans la vie en societe. Le canon se mesure aux cloches a l'arrivee d'un personnage de marque, les mousquets rivalisent avec le chant et les clochettes des processions religieuses et le tambour se fait entendre a l'interieur de l'eglise. Ces exemples nous montrent que la lutte de pouvoir entre l'Eglise et les militaires, consideres dans leur role d'extension de l'Etat royal, est active sur le plan sonore. Comme la societe coloniale est fortement ancree dans l'oralite, les deux pouvoirs doivent etre capables de s'adresser au peuple par le biais de l'oreille pour frapper l'esprit. Force est de constater que les deux groupes utilisaient efficacement les moyens sonores connus et acceptes par leur culture interne.

Et la mer

Le monde maritime participe lui aussi a la construction du paysage sonore. Le canon est le producteur sonore le plus largement utilise sur mer, notamment lors des combats navals. Lorsque la paix revient, il convient toutefois, pour des raisons humanitaires, de permettre aux navires des nations autrefois ennemies de venir s'approvisionner sans etre inquietes. Les pays participants a un traite s'entendent alors sur les moyens de reconnaitre a distance la provenance de ceux qui approchent des cotes. Ils conviennent que <<les Vaisseaux ou Barques de l'une & de l'autre Nation respectivement qui viendront se fournir d'Eau ou de Sel feront scavoir leur arrivee en arborant la Banniere ou marque de leur Nation, & en avertiront par trois coups de Canon, ou s'ils n'ont point de Canon par trois coups de Mousquet>> (Traite de neutralite 1686).

En d'autres occasions, les pieces d'artillerie montees a bord des navires participent aux rejouissances qui ponctuent la vie de la colonie. Ainsi, la paix de Ryswick est celebree a Quebec le 21 septembre 1698, ou <<les decharges de canon de la ville et des vaisseaux>> qui sont dans la rade accompagnent un grand feu de joie (Relation de ce qui s'est passe 1698). Lorsque la nouvelle du retablissement de la sante de Louis XV est connue a Quebec en septembre 1727, le gouverneur Beauharnois s'empresse de faire chanter le Te Deum tandis que les vaisseaux tirent de concert avec l'artillerie de la ville (Beauharnois 1727). Les usages militaires et maritimes contribuent aussi a meubler le paysage sonore de la capitale. Les navires qui quittent le port saluent le gouverneur de la colonie en tirant du canon, apres avoir ete eux-memes salues par les batteries du fort Saint-Louis (Journal des Jesuites : 8).

Bilan

Les faits sonores que nous avons presentes peuvent se diviser en quelques familles. Parmi les bruits, il est logique d'assembler en un meme groupe toutes les detonations d'armes a feu, des mousquets et autres armes legeres jusqu'aux pierriers et canons de l'artillerie. Les bruits du rabattage que font les Amerindiens lors de leur chasse sont pour leur part de deux types, qui se differencient par la source sonore. En effet, le bruit des batons frappes l'un contre l'autre est d'origine mecanique tandis que les cris imitant le loup, bien que d'origine humaine et necessitant une oreille exercee, sont tout de meme classes dans les bruits.

Du cote musical, la cloche a la particularite de produire un son plein et qui correspond a une note precise de la gamme musicale. Si elle est montee seule dans un clocher, il est alors possible d'apprecier la qualite de la sonorite, resultat du travail minitieux du fondeur et des materiaux qu'il a pu assembler. Des que d'autres cloches sont hissees au clocher aux cotes de la premiere, la volee prend alors l'allure d'un melange de sons assourdissant qui semble s'eloigner de la notion de musique et que Schafer qualifie d'ailleurs de Bruit sacre (Schafer 1979 : 373). Pas tres loin du bruit se situe aussi le son emis par le tambour. Mais ce son est dit musical parce que le musicien peut ajuster la sonorite de son instrument en reglant la tension de la peau et surtout parce que les sons sont emis selon une sequence respectant les regles de la rythmique musicale et transcrite sur une partition. La musique pure termine cette breve classification. Les sons musicaux emis autant par les voix chantees que les instruments forment une categorie distincte en raison des impressions et du plaisir amenes par l'ecoute de ces elements du paysage sonore.

Une autre facon de distinguer les sons serait de considerer s'ils sont produits pour eux-memes ou s'ils sont le resultat residuel d'une activite humaine et donc involontaires. Dans le cas de la cloche d'eglise, le son est emis en fonction d'un objectif defini, en Nouvelle-France comme aujourd'hui, par les besoins religieux. Il faut donc voir que la majorite des sons produits a l'epoque coloniale le sont dans un but precis. Le rabattage des betes, les cris amerindiens, la musique des processions, les chansons diffamatoires, la clochette des missions, le tocsin, les batteries de tambour et les melodies des fifres sont tous des phenomenes sonores volontaires. Outre les bruits du travail, seul le bruit des armes a feu peut etre considere a l'origine comme involontaire. Le but premier des mousquets et des canons est en effet de tirer des projectiles de differents calibres afin de causer des dommages a l'ennemi. Mais le monde militaire a recupere le bruit afferent a l'usage des ces armes et en a fait un moyen permettant la solennisation de differents evenements relies a la vie au sein des armees puis a celle de la societe en general. Le bruit de la mise a feu des armes est donc un cas mixte si l'on s'attache a la finalite du geste pose.

Sources ecrites et phenomenes sonores

A la lecture de sources historiques de la Nouvelle-France, l'importance du son en direct se dessine clairement dans cette societe, a une epoque ne connaissant pas la revolution electrique et la puissance sonore et mediatique qu'elle rend disponible. De plus, l'objectif general de transmettre de l'information (symbolique ou reelle) au plus grand nombre, au moyen de la <<publicite acoustique>> (Ricard et Schafer 1997), est un peu plus difficile a atteindre qu'en Europe au meme moment, etant donnes les formes d'organisation spatiale developpees dans le pays neuf. Nous qui sommes noyes dans un monde sonore allant du bruit de fond a l'agression auditive en passant par la musique d'attente (6), ne connaissant aucune periode de silence faisant contraste, il importe de bien reperer la portee des messages sonores anciens qui fixent les reperes temporels et spirituels d'une communaute. Ayant donc une <<modalite de l'attention>> tres differente aujourd'hui, nous devons, face aux sources, essayer de nous replacer dans cette <<intensite de l'ecoute>> propre a un temps disposant de moyens de propagation sonore devenus derisoires pour nous par une forme d'<<anachronisme psychologique>> (Corbin 1994 : 97-138 ; Attali 1977 : 16-17).

Il faut aussi se rappeler que les hommes de science et de lettres du XVIe siecle voient le monde au travers de filtres rhetoriques et selon des codes descriptifs qui en decoulent. Les perceptions visuelles reelles, c'est-a-dire libres de tout presuppose culturel, n'ont pas encore supplante la predominance de l'ouie, de l'odorat et du toucher comme supports de la pensee (Febvre 1962 : 471-473). Et tout le long du XVIIe siecle encore, la description litteraire sera le lieu d'un melange de formes anciennes et nouvelles ou la vue donne une acuite scientifique toute relative selon son usage (Carile 2000 : 30). Durant ces deux siecles ou le passage du visuel a l'ecrit peut amener une deformation plus ou moins grande de la realite, nous pensons que la critique interne des sources peut etre grandement facilitee dans les cas ou le monde sonore entre en jeu directement ou peut etre amene comme element de comparaison.

Les idees que nous avons proposees dans cet article montrent que le monde sonore recele des donnees pertinentes et tres profitables pour qui sait les reperer et les utiliser. La connaissance approfondie du langage d'une epoque par la frequentation assidue des sources constitue sans doute la base sur laquelle peut s'appuyer une analyse menee au moyen d'un concept tel que le paysage sonore.

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Jean-Francois Plante

Universite Laval

(1) Publie originalement sous le titre The Tuning of the World en 1976.

(2) Soit les sons specifiques d'une communaute, uniques ou possedant des qualites qui les font reconnaitre par ses membres ou qui ont pour eux un echo particulier (Schafer 1979 : 24, 374).

(3) Toute cloche etant unique du point de vue sonore.

(4) Lors de Fetes de la Nouvelle-France de Quebec 2004, nous avons assiste a des reconstitutions de tir au fusil par une compagnie franche de la Marine et de manoeuvre du canon par une compagnie de Canoniers-Bombardiers. Dans ces deux cas, le bruit produit est saisissant et a un effet physique indeniable.

(5) Formule habituelle dans les rapports d'huissier, haute signifiant forte.

(6) Notre expression.
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Author:Plante, Jean-Francois
Publication:Ethnologies
Article Type:Report
Geographic Code:4EUFR
Date:Mar 22, 2013
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