Printer Friendly

Le mythe de la femme puissante au XVIIIe siecle.

Le << grand siecle >>, le << siecle des lumieres >>, n'a pas ete a vrai dire ni grandiose, ni brillant en ce qui concerne la condition des femmes. En France, ou l'on creait les modeles litteraires et culturels, les femmes continuaient a etre les victimes de la faussete des partis pris.

Selon les anciens reflets d'un christianisme mal compris et anachronique, pour ne pas dire machiste, la femme etait encore condamnee pour le peche veniel et, en tant qu'etre mineur a perpetuite, elle etait mise a jamais sous la tutelle d'un homme: pere ou mari.

Pour les philosophes <<eclaires>>, de Diderot (Discours sur les Femmes) a Jean-Jacques Rousseau (Emile), la femme est << par la nature, inferieure >>. Ayant une << constitution delicate >>, coupable d'une << tendresse excessive >> et agissant sous l'empire << des nerfs fragiles >>, elle fait preuve << d'une raison limitee >>.

Dans ce climat sombre, seulement quelques eclairs tardifs, rappellent la confiance, masculine, dans la raison et la disponibilite philosophique a attribuer a la femme le credit accorde a l'homme abstrait, generique (Condorcet, Admission des femmes aux droits de la cite, 1790, Choderlos de Laclos, Des femmes et de leur education, 1783). En meme temps, les premieres feministes affirment, payant en France par l'echafaud, l'egalite naturelle des deux sexes (Olympe des Granges, Declaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791; Mary Wollstonecraft, A Vindication of the Rights of Women, 1794).

Le statut du personnage feminin dans le roman du siecle, contredisant la realite de cette condition soumise, semble etre, sinon une echappatoire, au moins une sorte de remise en question de cette opinion general(ise)e.

Aux extremites du siecle par Daniel Defoe et J.-J. Rousseau, a son bon milieu par Richardson et l'abee Prevost, vers sa fin par Laclos et Bernardin de Saint-Pierre, les ecrivains semblent mettre en cause cette opinion, par le changement du contexte de l'existence esthetique de la femme. Le passage de l'univers galant ou d'une histoire factice a la vie meme, ancree dans l'univers social de l'epoque, parait accorder du credit a la femme, capable de soutenir esthetiquement le poids d'une sphere complexe de problemes existentiels. Tout au moins la, elle semble avoir conquis << la cite >>, en tant que protagoniste, ou au moins qu'etre complementaire a l'homme. Quel que seduisante que soit une telle hypothese, on ne doit pas s'en laisser tromper ...

L'heroine du roman du XVIIIe siecle n'est pas l'expression--realiste ou idealisee--d'un parti pris en faveur de la femme, mais plutot celle d'une pression. Il s'agit d'un nouveau horizon d'attente sentimentale, marquee par le besoin de replique autant a l'exemplarite classique et aux artifices de la preciosite, qu'a la legerete vulgaire du realisme satyrique.

En meme temps, nous considerons que le XVIIIe, pour le roman, <<le siecle des femmes>>, ou la grande transition du protagoniste masculin vers << la femme sujet >> se generalise, favorise cette mutation aussi par l'option ferme pour le novel, par rapport a romance. Cette option est celle pour une dynamique interieure, psychologique, opposee a la tension exterieure, due a l'action (heroique). Rousseau meme dans son machisme semble reconnaitre aux femmes des attributs definitoires aussi pour le roman du genre, qui a << plus d'esprit >> et qui << observe >>.

Ce changement de role n'impose pas aussi un changement de la representation du feminin, qui s'enlise d'ailleurs dans les prejugees deja mentionnees. Ainsi, meme si le personnage est converti d'un simple objet de la passion maitresse en sujet du roman et maitre de l'action, l'image de la femme demeure ancree dans l'ancienne imagerie, de continuite, par rapport au XVIIe, et qui remonte a la nuit des ages.

L'image generique de la femme est marquee par les suggestions de la contre-reforme baroque, acquerant en premier lieu des contours bibliques. Ainsi, la femme est l'incarnation du peche. Cree a partir de l'homme (par sa fiction amoureuse, Heloise ou Virginie, ou affirmant sa morale, Pamela), elle porte en elle le germe du mal (Madame de Merteuil ou Fanny Hill), etant la cause de la chute de l'homme/de soi-meme (Moll Flanders ou Manon Lescaut).

Par ailleurs, selon l'ancien penchant classique, la representation de la femme revet les trois masques antiques de la force fatale feminine, celles des Sirenes, de Pandore ou de Circe, aisement identifiables dans ces romans.

Ces renvois d'ordre mythologique, a la Bible ou a l'arsenal des anciens, illustre le vrai sous-texte de la representation de la femme. Et cela aussi ou surtout par ce qui y manque: la sacralite de la chastete (de la Vierge), la sagesse--du savoir (de Minerve) ou celle de Calypso, de l'amour, en tant que (re)source eternelle de la vie--ou la force de la lutte vengeresse et en egale avec le divin mari (propre a Hera).

Structure sur les contours etroits et impitoyables de cette perspective, la diversite du personnage feminin du XVIIIe nous parait quand meme reductible a deux categories: la femme telle quelle (l'aventuriere) et la femme ideale, etre complementaire, source du malheur pour son partenaire exceptionnel (Heloise, Virginie).

Partie d'un projet plus ample, notre recherche s'applique exclusivement a l'etude de l'aventuriere, type que nous illustrons par des exemples francais et anglais, que nous considerons significatifs pour le dialogue esthetique propre au XVIIIe.

L'aventuriere du grand siecle, avec des origines antiques dans le roman grec, nous semble l'expression d'un transfert de personnalite. Elle vient d'acquerir une redoutable force, surtout morale, qui change selon notre opinion la sphere de reference symbolique de la feminite du vegetal vers l'animal.

L'aventuriere est depourvue du caractere statique, d'une << enracinee >> dans un contexte unique de l'existence. Elle n'a plus la fragilite, qui imposait le support (masculin). Son essence altere ou dissout le plus souvent les vertus qui associaient la beaute naturelle, de la fleur, a celle morale. Jadis passive, objet de l'histoire d'un homme qui cultivait son amour, ce jardin des promesses, en tant que centre spirituel, elle devient maintenant sujet, actant dans sa propre histoire (e)mouvante. Et elle agit le plus souvent en fauve sur le qui vive, aux aguets. D'ailleurs, associee au monde interieur, sous conscient de l'emotion et du sentiment, elle remplace la tension de l'evenement par celle psychologique, de l'amour / de l'acte passionnel, regi par le fauve de l'etre.

A l'esprit de conquete, a l'orgueil et a la bravoure du male, la femme, devenue sa partenaire, oppose l'instinct de survivre, le savoir faire du << paraitre >>, l'heroisme du quotidien avec tout ce que cela veut dire en matiere de: ruse, perseverance, sang froid et force morale.

Ce type de feminite dynamique est celui qui s'assume la vie et qui vit par les risques. L'aventuriere est le contraire de la <<femme d'interieur>>. Sa demarche est toujours associable a une sortie vers l'inconnu. Elle engage un jeu avec l'Autre, ou avec les autres, fixe ses regles, ignorant le plus souvent les codes exterieurs.

Expression d'une conscience individuelle, libre envers les lois sociales, cette femme est la grande manipulatrice de l'homme et de l'opinion collective. Selon l'agent de cette manipulation, nous identifions: la picara--manipulatrice du contexte; la seductrice--manipulatrice du sentiment; la libertine--manipulatrice de l'acte passionnel.

Le cote fort et instinctuel plus saillant chez ce type de feminite, nous permet d'identifier symboliquement les animaux sous les signes desquels semble agir les personnages. La picara est rapportable a la chevre, par son agilite et son habilite naturelle de sauter d'un niveau existentiel a un autre, par son savoir de minimiser les chocs des chutes dans les gouffres et surtout par la personnalite, souvent ... capricieuse ! La seductrice a la capacite du lezard a changer de << peau >> sociale, de glisser de l'obscurite et de la penombre des situations troubles vers le soleil de la reussite des plans accomplis ... La libertine a l'allure et l'esprit meprisant et feroce des grands felins, la rapacite et la perseverance des fauves qui refusent toute esperances a leurs victimes ...

La picara continue la tradition espagnole baroque, du roman ayant un protagoniste femme. Il s'agit de celle inauguree en 1605 par Francisco Lopez de Ubeda (Libro de entretenimiento de la picara Justina). Illustree dans le meme espace culturel par Alonso Jeronimo de Salas Barbadillo, (La hija de la Celestina, 1612 et La ingeniosa Elena, 1614), vers la fin du XVIIe elle acquiert une dimension europeenne par sa version allemande de Hans Jakob Christoffel Grimmelshausen, ayant comme protagoniste la friponne Courasche (Lebensbeschreibung der Ertzbetragerin und Landstortzerin Courasche, 1670).

Nous proposons en tant qu'images emblematiques pour le developpement du type au XVIIIe siecle les protagonistes des romans Heures et malheurs de Moll Flanders (1722), de Daniel Defoe et Marianne, de La vie de Marianne (1741), de Pierre Carlet de Chamblin de Marivaux. Fausses autobiographies, ces romans tracent les contours des deux experiences existentielles: accomplie, dans le roman acheve de Moll Flanders, arretee en pleine jeunesse, dans celui de Marianne, oeuvre continue sans etre finie, par Madame Riccoboni.

Les aventures des deux protagonistes ont garde le suspens et la tension epique specifiques au roman picaresque. Elles ont la convergence de la condition des heroines connue d'avance et elles developpent les lieux communs du genre. Moll Flanders et Marianne sont deux petites orphelines, sans ressources et sans appui dans la grande ville. Adolescentes, elles demeurent seules au monde, vouees aux tentations ou a la misere. La jeunesse les convertit en proies aux grands coup de la vie: l'enlevement et la reclusion au couvent, pour Marianne; la menace de la prison et la necessite de la prostitution, pour Moll Flanders.

A l'opposee de celle des picaras du siecle anterieur, l'experience de Moll Flanders et de Marianne joint a son sens initiatique, pour chaque age, propre a ce bildungsroman d'une anti-heroine, les significations profondes, revelatrices pour la reflexion sur la condition de la femme.

D'une frappante modernite, les problemes de la feminite sont esquisses ici dans le cadre general de l'opposition nature/culture et dans les termes des rapports de l'individu (la femme) avec l'Autre (l'homme) et avec les autres (la societe = institutions, moeurs, mentalites/prejuges). Celle qui les formule symboliquement est ici la femme mise en dehors du social, coupable par son essence meme.

La picara est condamnee par sa propre condition. Elle est une femme (et impardonnablement belle!), pauvre (demunie de tout bien et de tout support) et, qui plus est, d'origine douteuse (Marianne) ou marginale a statut penal (Moll Flanders). Ces donnes chassent Moll Flanders de la collectivite et traquent Marianne, dans une societe masculine, ou la fortune et la lignee sont les << valeurs >> d'acces a la hierarchie et a la respectabilite. Ce n'est pas sans interet a cet egard aussi le final du roman de Moll. Apres avoir expie ses peches par le prison et l'exile, Moll Flanders est recuperee moralement en tant que maitresse d'une fortune confortable et par son statut de femme du foyer, mere et epouse. C'est pourquoi elle jouit d'une respectabilite qui impose l'anonymat du journal.

Socialement deracinee par la perte des siens, seule au monde, la picara est une orpheline. Sa demarche est une perpetuelle recherche du pere. Pour Moll <<le pere>> est assimile a l'autorite de l'etre dans son milieu et a la respectabilite, indispensables a l'admission dans la societe. Pour Marianne, <<le pere>> est represente par les valeurs morales (la confiance, l'amitie, le respect et l'amour) qu'elle essaye de trouver, en les projetant sur son entourage.

L'enjeu de cette quete du pere--si differente chez les deux picaras--est donc l'existence physique et morale de l'etre en societe et l'acquis de la veritable identite du moi.

Les buts divergents, poursuivis en fin de compte par les deux picaras a travers la recherche du pere--l'emprise morale pour Moll et la stabilite du sentiment pour Marianne--expliquent la force interieure distincte des heroines. Marianne a une inepuisable capacite de garder sa confiance dans les gens et a la reinvestir dans les nouvelles connaissances de son milieu, au fur et a mesure que ses esperances sont trompees. Moll Flanders possede un << savoir faire semblant >>, qui, finalement l'aide a evoluer de l'homme naturel (de son moi profond) vers l'homme social (des compromis). A chaque age, elle joue de ses avantages et cree le masque utile: de l'innocence sans support (qui aide la petite fille a prolonger son sejour sur au depenses de la communaute), de l'adolescente appliquee a son metier (qui lui assure l'abri de la lingere), de jeune fille naive et pure (qui lui offre la protection des bourgeois de Colchester), de femme candidate a plusieurs reprises a l'institution respectable du mariage et a son accomplissement par la maternite. Meme dans son vieux age, qui enleve les masques, elle construit un faut semblant d'honorabilite et elle forge un substitut de societe autour de << sa maitresse d'ecole >>, qui lui enseigne les regles du vol et d'un ami obscur, l'homme qui entretient la femme mure et plus tard, le voleur, complice de la vieille.

Les deux romans concentrent les alternatives de la quete du pere pour la picara, et de sa << reussite >>. Dans La vie de Marianne la protagoniste est mise sous une perpetuelle tutelle, suggestive pour les formules de << philanthropie >> du temps: la charite chretienne du clerge (manifestee par la religieuse, le cure et sa soeur), la bienveillance a profit des femmes de metier (comme la lingere Dutour), la bonne volonte interessee (de la noble Madame de Miran).

A defaut des institutions specialisees pour le secours des femmes marginalisees, Marivaut semble conclure que la bonne volonte de l'entourage pourrait etre le moyen de la recuperation morale de l'etre, de la grande rencontre du <<pere >>. Dans son oeuvre, la femme est sauvee par ses semblables, car l'homme (bon par sa nature), vainc les adversites de la vie en rejoignant la culture (sociale), s'appuyant sur les valeurs fermes de la collectivite. Pour Mariannne, le succes pourrait etre une insertion et en meme temps une elevation sociale, selon le sous-titre du roman, Les Aventures de la Comtesse de ***.

La quete solitaire de Moll Flanders a un trajet sinueux, descendant jusqu'a l'echafaud et montant apres, peu a peu jusqu'a la respectabilite sociale (de la femme mariee) et financiere (de la femme sinon riche au moins aisee). A l'opposee du roman de Marianne, dans les Heures et malheurs de Moll Flanders la protagoniste vit cette quete tragiquement, comme le conflit entre la nature (interieure, tellement humaine de la friponne sympathique) et la culture (exterieure, sociale), entre l'authenticite et la verite de l'etre et la faussete de la morale collective.

La demarche de Moll met sous le signe d'interrogation la possibilite de l'application effective et integrale des principes abstraits de la morale concernant l'honnetete, la verite, la droiture, en les confrontant avec les besoins concretes de l'individu, qui doit etre accepte, integre, respecte par la societe.

Moll boucle le cercle d'une initiation existentielle complete. Commencee en prison et prete a finir sur l'echafaud, sa vie revet l'aspect d'une continuelle preparation pour la grande decouverte du pere. Tardif, son succes est celui de l'etre qui sauvegarde son humanite, en depit des obstacles du monde exterieur. Moll est rehabilitee, apres avoir expie ses peches par la souffrance, par sa force morale de recuperer tout ce dont en tant que prisonniere de la misere et de la solitude elle avait ete privee: les sentiments (filiales, maternels, conjugaux), les valeurs morales et ses biens, qui, demeurent, helas, l'unique garantie de son << ancrage >> dans la vie sociale.

Le triomphe de la picara, le succes de sa recherche du pere demeure quand meme l'expression du triomphe tragique de la societe sur la femme <<temporairement egaree >>. Il est l'expression moralisatrice de l'accomplissement de l'existence feminine par sa totale integration sociale soumise. L'aventuriere est ainsi de-naturee, elle est convertie socialement en << femme d'interieur >>. Son image finale devient edifiante et illustrative pour la vision reductrice sur la femme, propre au XVIIe siecle.

La seductrice, de meme que la picara, en tant que representation de la femme n'est pas une nouveaute du XVIIIe siecle. Au contraire, elle a des origines perdues dans la nuit des temps, et qui remontent aux mythes et a l'epopee. Grande initiatrice dans la vie et dans l'amour pour l'anonyme mesopotamien (la Courtisane du Poeme de Gilgamesh), elle fait l'objet d'une transformation qui l'altere a partir d'Homere (Helene dans l'Iliade et Circe dans l'Odyssee). Selon la tradition biblique, mais aussi selon le modele desacralisant de la Renaissance, ou du misogynie classique, elle acquiert la signification de << conquerante >> de l'homme, de pecheresse qui le mene vers sa perte.

La seductrice du XVIIIe, Clarisse Harlowe (l'heroine de Lettres anglaises ou Histoire de Miss Clarisse Harlove, de S. Richardson, 1748) ou Manon Lescaut (la protagoniste de La veritable histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, de l'abbe Prevost, 1731) est toute differente d'une picara sentimentale. L'integration dans une meme categorie de la protagoniste d'un roman sensible (Clarisse Harlowe) aupres de celle d'une oeuvre qui se rattache a la tradition sentimentale du genre peut paraitre au moins etrange, sinon discutable. Selon notre perspective, cette association est significative pour les deux hypostases de la seductrice: victime de son charme et coupable d'en jouir de ses dons.

Manon exploite ses charmes, elle joue de sa beaute et de son emprise sur l'homme, a bon escient et surtout selon un plan bien regle d'avance. Le plus souvent Manon entre dans le jeu psychologique du chevalier des Grieux en feignant l'identification avec l'image de l'homme sur sa compagne et le fait a tout prix et par tous les moyens. Elle est la seductrice coupable, moralement sanctionnee pour ses actions, et qui se situe a la limite du libertinage.

Charmeuse par ses qualites innees, par sa vertu, son education et sa fortune, Clarisse, qui exerce une seduction irresistible--et contre son gre--sur les hommes, en est la victime. Elle subit toutes les formes d'attaques: l'agression morale (de la part des siens et des autres), la violence verbale et physique, le viol (de la part de Lovelace).

Manipulatrice ou victime de son charme, ce type de personnage nous parait plutot une << voix >> qui met en question autant la perte de soi de la femme, par la seduction, que l'unique alternative, que semble etre la seduction meme pour atteindre les buts de la femme dans une societe dominee par les hommes.

Le sous-texte des romans--formule dans les termes de notre lecture, de presque 300 ans << apres coup >>--tend a suggerer que Richardson et son emule Prevost soient des defenseurs de la femme dans un monde du pouvoir masculin. Au contraire, leurs deux protagonistes sont impitoyablement chatiees, semble-t-il, justement pour leur ecart des conventions, de << l'usage du monde >>.

Pour les deux heroines--et on pourrait generaliser au type en entier--la seduction est un moyen d'evasion, le seul issu des chemins deja traces par la morale hypocrite de la societe. Ainsi, la seductrice fuit le pere, autant au sens propre que figure du terme. Manon ignore les contraintes morales, fuit toute norme sociale, se moque des principes et des valeurs << du droit chemin >>. Ouverte, communicative et sociable, elle est orientee toujours vers les autres, envisageant ou speculant leur utilite pour sa propre personne. C'est pourquoi elle s'evade par la fuite du couvent, perspective decidee par ses parents ... Mlle. Harlove, quitte le domaine paternel, refusant le mariage, l'alliance profitable a la famille (avec le riche et obese Roger Solmes).

Ayant le support d'un complice--qui l'enleve (Manon), ou qui s'enfuit avec elle (Clarisse)--la seductrice change en realite la tutelle du pere par un substitut. Le faux semblant d'un menage Manon--des Grieux, que la femme a d'ailleurs soin a organiser << a trois >>, ou l'epuisant passage de Clarisse (aupres de Robert Lovelace) d'hotel en hotel, jusqu'a la maison de passe de madame Sinclair, n'est que l'image de la captivite tragique de la femme.

Dans les deux hypostases, la protagoniste demeure prisonniere et finalement victime de ses utopies: Pour Manon il s'agit de l'amour, qui puisse vaincre les prejuges et de l'orgueil d'en acquerir plus que cela. Clarisse perd sa vie en affirmant sa vertu, dans ce qu'elle envisage comme une existence libre et independante. Elle considere la vertu une valeur absolue, defendue au prix de sa propre existence, dans un monde ou l'argent et la hierarchie sont souverains.

L'heroine de Richardson attaque la flexibilite morale, les bas et concrets interets (de la famille bourgeoises avec des aspirations vers la noblesse), qui, en realite, soutiennent l'echafaudage social du temps. Elle s'illusionne qu'une vie libre et independante soit accessible a une femme!

Quelque soit ses buts, la vie de la seductrice suit les contours d'une spirale sociale et apparemment aussi morale, descendante. Ainsi, Manon, la jeune fille vouee au couvent evolue vers l'exilee, en passant par la condition d'amante en titre et entretenue, de fausse soeur et d'epouse ratee. La vertueuse, riche et belle Clarisse perd sa virginite en dehors du mariage, vit dans la terreur dans un milieu de promiscuite, et trouve la mort loin des siens et de la liberte revee.

L'existence de la seductrice entraine dans sa chute la ruine et la perte de soi du compagnon, car le sentiment qu'elle inspire n'est pas l'amour equilibre, mais la passion, deraisonnee, pathetique. Le chevalier des Grieux, demuni de sa condition est converti en tricheur, detenu, meurtrier, camarade d'exile, demeurant quand meme un etre sauve par son innocence et par sa souffrance. Lovelace, l'hypocrite libertin, vit intensement son amour qui le pousse a l'enlevement et au viol. Comprenant trop tard sa grande faute d'avoir converti l'amitie et l'amour respectueux en passion, Lovelace l'expie, en cherchant la mort dans le duel. La mort du libertin temoigne ainsi de sa conversion morale en contact avec la vertu inflexible de Clarisse.

L'impacte de la seductrice sur son compagnon est le reflet de la dynamique feminine. Ce type de personnage s'agrippe a son univers, concret, des objets et des desirs tangibles (Manon), des valeurs et des gens idealises (Clarisse) avec la force de l'animal, bien distincte de la simple vigueur du vegetal.

Mise sous le signe de la premeditation, la seductrice coupable manifeste le sang froid et l'esprit raisonne d'un lezard, reptile dont la valeur symbolique est chere au XVIIIe. En tant que << lezard >>, elle agit par petits << sauts >>, ou << pas calcules >>, sans etre incommodee par aucun mouvement de la conscience. Aboutissant a << la lumiere >> d'une passion pure et intense des le debut du roman (par sa rencontre avec des Grieux), elle ne meprise pas les benefices de << la penombre >> morale, des relations douteuses, mais profitables, qui comblent au moins son besoin de liberte, sa fantaisie intime et sociale...Fragile comme tout lezard, elle << empoisonne >> et faiblit aussi, comme nous l'avons vu, les existences des autre. Etre fantasque, elle s'invente en lezard, elle << change de peau >> a l'usage de des Grieux a chaque moment de leur vie a deux. Ainsi, elle pose en victime de la famille, en femme soupconnee a tort, en proie innocente des desirs des hommes (du prince italien et du vieux G.M.) et de la justice implacable.

Manon accepte / provoque l'attention du male. Son mouvement interieur la culpabilise justement par son essence integratrice. Manon est la femme consentante, qui acquiesce. Elle accepte les avances et instigue au compromis moral, en feignant les sentiments selon son propre gres et au-dela de toute norme. Agissant dans la penombre des apparences, elle le fait en etre qui a la conscience des normes bafouees, en s'assumant l'immoralite ...

Victime, aussi de ses dons que de ses illusions, Clarisse illustre la feminite pure, censuree par la morale et l'honneur. Aspirant au << plein air >> d'une vie saine et sauve, a la liberte et a l'independance (impensables pour une femme du XVIIIe!), symboliquement elle est rapportable a la biche egaree (dans la societe). Sa condition de perpetuelle proie, propre a la seductrice-victime, est opposee d'ailleurs a celle de la femme appat, sinon de la petite pecheresse dans les eaux trouble, qui est la seductrice coupable.

Clarisse est une expression de la feminite castree, qui refuse meme son epanouissement, au nom de ses principes dans une societe qui feint la morale. Sa << vertu >> n'est en fin de compte que sa sincerite envers les proches et sa loyaute envers l'esprit et la lettre des normes. Son paradoxe est d'avoir la force--morale--(de s'enfuir de la maison de sa famille aupres d'un homme qui n'est ni son mari, ni son frere et de garder jusqu'a la mort ses principes), mais d'etre en meme temps fragil(ise)e par ses dons (qui la transforment en proie du male-chasseur). Toujours seduits par la beaute ensorceleuse de ce type de feminite, les hommes sont interesses par sa fortune (Roger Solmes), provoques par son inaccessibilite (Robert Lovelace), attires par ses refus (John Belford), prets a se moquer de l'innocence et a souiller la vertu du << deuxieme sexe >> (Richard Morobray, Thomas Doleman, James Tourville, le capitaine Tomlinson).

En fin de compte, victime du contraste entre sa propre volonte et son emprise sur les autres, Clarisse en tant que martyre de son extreme confiance dans les gens et dans ses principes, est symboliquement rapportable aussi a une autre hypostase de la biche, celle aux abois. Seule dans un monde hostile, elle est incapable de soupconner la malveillance des hommes (en premier lieu de l'hypocrite Lovelace) et de saisir la traitrise des femmes (commencant avec sa propre mere pour en finir avec madame Sinclair et ses assistantes et partenaires Sally Martin et Polly Horton). Ainsi, Clarissse se debat sans espoir dans le piege de sa cage--ce qui est devenu son reve d'independance, sa relation avec Lovelace.

A l'opposee de la dynamique (interieure) de la seductrice coupable, cette seductrice victime manifeste un mouvement de resistance, d'opposition, de refus des compromis. Sa mort meme est le reflet de son inflexibilite, de la force morale de la femme, qui demeure un defenseur de ses valeurs jusqu'a mourir avec l'esperance d'aller vers un monde meilleur, ou les retrouver indemnes. Cette fin pourrait rapprocher notre heroine des simples victimes des libertins/des libertines. Ce qui distingue ce type de feminite de ces victimes, est le fait que la femme trompee dans le roman libertin est celle qui se soumet, la proie des conventions/des regles du jeu ...

La libertine est la meneuse du jeu, celle qui finit par transformer l'amour dans une feintise malpropre et dangereuse. Tout comme les autres aventurieres, dont nous avons ebauche le profil, ce type feminin n'est pas une nouveaute du grand siecle. Il continue la tradition de la legerete des moeurs (inauguree par le Satiricon et amplement illustree aussi par la narrativite licencieuse de la Renaissance), en lui associant l'experience de la prose libertine du XVIIe. Ainsi, libre par ses moeurs, cette femme du XVIIIe est aussi une libre penseuse.

Par rapport a son attitude envers la morale, nous proposons la distinction entre la libertine d'esprit (l'immorale, Mme. de Merteuil) et la libertine sensuelle (l'amorale, Fanny Hill).

Le rapprochement entre la heroine du chef d'oeuvre du roman libertin francais (Les liaisons dangereuses ou lettres recueillies dans une societe et publiees pour l'instruction de quelques autres, 1782) et celle du premier roman erotique anglais (Memoires de Fanny Hill, femme de plaisir, 1749) se rattache a la pratique commune du libertinage. Confessee dans le discours epistolaire, l'experience existentielle de ces protagonistes est une expression du bafouage du << pere >>. L'outrage des valeurs (Fanny Hill), la destruction des relations affectives (Mme. de Merteuil) y sont placees aux extremes de la condition sociale feminine.

L'anglaise Fanny Hill est la pauvre paysanne orpheline sans ressources et sans aucun support. picara du vice, elle apprend a seduire d'abord pour survivre, apres par caprice, sinon par interet. Cette libertine sensuelle ne se cantonne ni au niveau de la picara, ni a celui de la seductrice. D'un cote, elle ne depasse pas les limites de son milieu social, de la classe moyenne londonienne, et d'autre part, elle ne mime meme plus le sentiment. Au contraire, Fanny accepte et proclame sa condition de fille de joie. En meme temps, pour elle, le plaisir n'est pas un but, comme c'est le cas de toute heroine de roman pornographique, mais un moyen d'acces vers sa place dans la societe.

La marquise de Merteuil, belle veuve riche, avec une experience poussee de la mondanite, ne cherche que la saveur du jeu erotique, vengeur ou maculant. Elle joint la seduction a l'intrigue et elle possede une volonte farouche de dominer et de regir les existences des autres, ce qui la distingue d'une << super >> seductrice.

Fanny Hill est une libertine sensuelle par ses actes. Comme toutes histoires des libertines de ce type (de nobles pecheresses diderotiennes des Bijoux interdits a Julie ou Juliettte de Sade) son bildungsroman est l'image de l'enlisement dans le vice, promu par une societe corrompue. L'univers des plaisirs, ou se meut Fanny est un monde a l'envers, denature, qui altere la vie, en la reduisant au peche. Les femmes sont ici les ensorceleuses traitresses (Esther Davis) et les initiatrices dans le vice (Mme Brown, pour le sexe paye; Mme. Jones pour le sexe vengeur, Mrs Cole, pour les orgies).

Fanny parcourt un cycle complet de la debauche: de la vente de son pucelage et du lesbianisme (avec Phoebe Ayre), au parties d'amour au hasard au bord de la Tamise (avec la vieux M.H, le jeune Will ou son cher Charles) et aux perversions (aupres de l'impotent M. Norbert ou du masochiste M. Barvile). Depourvu d'amour, sauf dans le cas de la relation avec Charles, pour Fanny l'acte sexuel est au-dela du plaisir, plutot un gagnepain sur. Considerant la relation passionnelle une affaire possible et toujours une occasion a ne pas rater, Fanny s'y lance avec la frenesie du fauve affame qui s'agrippe a sa proie ...

Etre qui n'etait << pas deprave >>, et, par sa nature, << d'une parfaite ignorance du vice >> (comme elle l'avoue dans la premiere lettre), Fanny Hill demeure un personnage agreable, sinon sympathique au lecteur. Elle semble avoir conquis Mr. Cleland, cet officier britannique, qui apres avoir ecrit ses << memoires >> n'a plus recidive en litterature et elle seduit le lecteur par la franchise amorale, qui renvoie a Moll Flanders. Par ses motivations, elle est sinon le produit (par le contexte ou elle est jetee), au moins la victime d'une societe corrompue (qui condamne les jeunes filles de sa condition aux concessions morales, de la prostitution ou d'un mariage au hasard). En tant que victime, elle est finalement recuperee moralement. Fanny Hill s'evade du monde de la promiscuite, en plongeant, par la breche de l'amour authentique, pour Charles, vers l'univers d'une respectabilite aisee, de << toute la felicite que peuvent procurer l'amour, la sante et une fortune honnete >>.

A l'opposee, Mme de Merteuil, la libertine d'esprit, est irrecuperable par sa nature meme, par sa structure psychologique. C'est pourquoi en lui esquissant le portrait, l'auteur se refuse toute subjectivite complice/complaisante, en faveur d'une suggestive absence, qui laisse le personnage a s'accuser en se devoilant ... La lettre 81 demasque l'esprit mal tourne de cette heroine, qui, moralement, s'avilit a force de l'age, trahissant sa feminite. Ainsi la petite fille cherchait a apprendre les secrets compromettants des adultes, l'adolescente, a force des epreuves douloureuses, s'infligeait l'insensibilite et la faussete d'un masque sociale souriant, tandis que la jeune epouse ou la veuve du marquis etait loin de censurer leurs experiences sentimentales, s'assumant toute provocation ...

Pure rationaliste, Mme de Merteuil manipule l'engrainage de la sociabilite et convertit les gens dans ses proies. Autour d'elle et de son complice, toute relation devient ... dangereuse.

Par son libertinage, ce type de feminite, muni d'un esprit froid et calculateur, se lance pour la premiere fois dans une aventure singuliere. D'une etrange modernite, celle-ci depasse les limites du siecle, car elle proclame l'egalite de la femme avec l'homme de sa condition. Pour cette femme, le partenaire reel n'est plus ni l'objet de l'amour (comme pour la picara), ni celui de la passion (comme pour la seductrice ou la libertine sensuelle). Il represente plutot un instrument, manipule par une complicite intellectuelle, narcissique et seductrice. Transformant l'homme en agent de ses actions, la marquise de Merteuil elimine l'amour de la relation entre les deux sexes. Qui plus est, elle le remplace par l'obsession de la chair et semble l'execrer en tant que sentiment qui impose une certaine emprise sur la femme. De cette maniere, elle devient consciente et affirme sa superiorite sur les autres, soient-ils hommes ou femmes.

Cette impermeabilite envers l'amour, associee a l'orgueil de regir les existences et a la jouissance de faire souffrir les autres, lui confere la force morale du fauve. Combinant des plans dans la penombre de sa taniere (de son masque social de respectabilite et de parente), elle attaque et met en lambeaux les destins et les reputations de ses proies. Elle detruit les hommes pour prouver sa superiorite intellectuelle machiavelique (sur son ancien amant de Gercourt, sur le don juan Prevan, sur son complice converti en ennemi, le vicomte de Valmont ou sur la naivete bienveillante de l'innocent Danceny). Quant aux femmes, elles semble les attaquer justement pour leur ravir ce dont elle meme est depourvue: l'innocence et l'esperance d'un avenir brillant (de Cecile de Volanges), la vertu (de Mme de Tourvel), l'amour maternel (de Mme. de Volanges), une reelle respectabilite (de Mme. de Rosemonde).

Le chatiment de Mme de Merteuil peut suggerer l'assujettissement du fauve par la justice (divine?) meme, qu'elle avait constamment narguee ... Par la perte des supports de tout jeu erotique, le fauve est converti en proie du destin. Perdant le sens meme de son existence (defiguree par la petite verole, appauvrie a la suite d'un proces, publiquement demasquee), elle expie ses peches d'une maniere plus dure que Valmont, car elle est condamnee a vivre la mort effective de sa facon d'etre/d'agir. Poue elle, la perte de soi est totale et aucune (re)insertion sociale n'est plus possible.

Alternative a la femme << d'interieur >>, a l'aimante vertueuse, l'aventuriere dans toutes ces hypostases esquisse pour la premiere fois le Mythe de la femme puissante. C'est pourquoi au XVIIIe par les attaques aux entraves de sa condition, elle met en branle les mecanismes epiques et psychologiques d'un roman, qui s'ecarte a jamais de la romance d'antan. En tant que type feminin (integre ou repousse par la morale sociale), elle demeure la grande vaincue, condamnee par/a se plier aux normes du pere ...

ANDREEA VLADESCU

Universite Spiru Haret

deea.lupu@yahoo.com

Andreea Vladescu. Etudes: Faculte de Langue et Litterature Roumaines, Universite de Bucarest (roumain-francais 1977-1981), maitre de conferences, Universite Dunarea de Jos, Galati (1994-1999), Universite Spiru Haret, Bucarest (1999-2004). Docteur es Lettres, Universite de Bucarest (1999). Professseur de Litterature comparee a l'Universite Spiru Haret de Bucarest (2004). Chancelier de la Faculte de Langues et Litteratures Etrangeres de l'Universite Spiru Haret de Bucarest (1999-2002). Vicedoyen de la Faculte de Langues et Litteratures Etrangeres de l'Universite Spiru Haret de Bucarest (2002-2004). Activite scientifique: 16 volumes, dont 9 en collaboration ; 8 prefaces; 54 etudes et articles; 10 volumes de traductions, dont 1 volume en collaboration; 12 compte-rendus. Participation a 25 colloques.
COPYRIGHT 2014 Addleton Academic Publishers
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2014 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Author:Vladescu, Andreea
Publication:Journal of Research in Gender Studies
Article Type:Report
Geographic Code:4EUFR
Date:Jul 1, 2014
Words:5761
Previous Article:"Doth any here know me? Who is it that can tell me who I am?" Loss of identity--a recurrent topic in King Lear and the theatre of the absurd.
Next Article:Food and cultural concerns: an alephic reading of Laura Esquivel's like water for chocolate.
Topics:

Terms of use | Privacy policy | Copyright © 2021 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters |