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Le bilinguisme en tant que moyen d'enrichir la relation transnationale de la famille franco-bresilienne.

Bilingualism as a Means of Enriching the Transnational Relation of the French-Brazilian Family

LA TRANSMISSION DE LA LANGUE et celle de la religion aux enfants sont des indicateurs frequemment retenus pour expliciter les mecanismes des constructions identitaires des familles dites mixtes (1). En ce qui concerne le langage, il est quasi systematiquement situe dans le processus d'acculturation des immigres, non seulement par les pratiques de la vie quotidienne, mais egalement sur le plan des representations des relations entretenues avec le pays d'origine (Lindenfeld et Varro 2008; Varro 1984).

Placer le bilinguisme au centre d'une etude sur les relations transnationales (2) semble legitime puisque le maintien de la langue maternelle serait la pierre angulaire de l'attachement d'un immigre a son pays d'origine (Lindenfeld et Varro ibid.; Varro ibid). En effet, les etudes montrent que l'appartenance et la transmission sont cruciales dans l'explication de l'existence des familles transnationales (3) (Le Gall et Meintel 2011; Meintel et Kahn 2005). En selectionnant la dimension de la << transmission culturelle >> aux enfants, et en particulier le facteur du << bilinguisme >>, nous pouvons donc apprehender, a travers les strategies elaborees par les couples franco-bresiliens, l'impact des liens transnationaux sur les constructions identitaires, notamment au sujet de la definition de leur appartenance culturelle lorsqu'ils sont en couple. L'elaboration de strategies est necessaire pour que ces couples ou familles mixtes atteignent leurs objectifs. Les couples mixtes construisent effectivement des strategies pour preserver le contact avec la famille du conjoint etranger (Le Gall et Meintel 2011).

Le bilinguisme peut aussi faire partie de l'identite des familles non mixtes, c'est-a-dire composees de deux conjoints nes en France, comme etant une aspiration de classe (Varro 1984) (4). Qu'en est-il des intentions relatives a la pratique du bilinguisme des couples mixtes, comme les couples franco-bresiliens etablis en France qui font l'objet de cet article? L'apprentissage de la langue maternelle a l'enfant peut certes constituer un moyen de transmettre une partie de son histoire, de soi: << La culture dans laquelle on nait, comme la langue, est bien une donnee "naturelle" de l'identite >> (ibid.). Toutefois, chez les couples franco-bresiliens, assistons-nous aussi, comme chez certains couples non mixtes, a une aspiration d'appartenance a une classe sociale valorisee en choisissant de transmettre la langue maternelle aux enfants? L'articulation du bilinguisme au sein de la famille franco-bresilienne (des femmes bresiliennes mariees a des Francais habitant en France) presente un cadre propice a la comprehension sociologique de la construction identitaire des couples par l'usage linguistique au sein de leur foyer. Ainsi, cet aspect est decisif dans la construction du lien familial chez ces couples, car il structure les relations entre leurs membres respectifs, mais aussi celles entretenues avec la societe de residence. L'engagement de certains couples franco-bresiliens a transmettre une education bilingue a leurs enfants nous permet de saisir leurs intentions relatives a un type specifique de socialisation dans la societe ou ils evoluent. C'est dans ce contexte qu'il est possible de comprendre l'impact des relations transnationales, ou l'engagement en faveur des langues est l'un des facteurs cles pour que les acteurs developpent un type particulier de construction identitaire.

Considerations methodologiques

Les resultats exposes dans cet article sont bases sur une recherche qualitative par entretiens semi-directifs menee aupres de trente couples franco-bresiliens maries et habitant en France (5) (Dos Santos Silva 2012). Les conjoints ont ete interviewes separement afin que chaque repondant dispose d'une plus grande independance dans la formulation de ses propos. La relation conjugale a ete apprehendee selon les modeles de la << transplantation >> geographique et culturelle de la femme bresilienne (6) en France, selon l'intentionnalite de residence des couples dans ce pays. Ces femmes ne font pas partie d'une population de mouvements migratoires de masse et ne sont pas issues de la population defavorisee bresilienne. Elles sont venues en France pour des motifs personnels (comme le mariage avec un Francais, la poursuite d'etudes ou l'attente d'un benefice issu d'une experience professionnelle internationale).

Dans cet article, nous allons limiter notre propos a la dimension du bilinguisme (7) comme source de connaissance sociologique de la construction identitaire de la famille mixte (Barbara 1998, 1995, 1993; Collet et Philippe 2008; Neyrand 1998; Neyrand et al. 1990; Neyrand et M'Sili 1995; Streiff-Fenart 1989; Varro 2003, 1995, 1984) franco-bresilienne, dans laquelle la transmission culturelle est centrale. Dans notre acception, le bilinguisme est defini comme le resultat des constructions strategiques et intentionnelles de ces acteurs sociaux.

Les trois regimes-types de la transmission culturelle selon l'intentionnalite de la femme bresilienne transplantee en France

L'adoption d'un cadre d'analyse ideal-typique permet d'eviter la tentation du determinisme ou l'ensemble des familles seraient regroupees sous un meme mode de transmission linguistique. De plus, elle permet de restituer le role decisif joue par la langue maternelle comme objet de negociation conjugale et familiale, agissant en tant que revelateur de l'echange culturel dans ses considerations d'appartenance, de mutations et d'appropriation reciproque au contact d'un autrui singularise par le prisme de la specificite culturelle.

La singularite de cette recherche repose, d'une part, sur le terrain empirique lui-meme, qui n'avait pas, jusqu'ici, fait l'objet d'une analyse sociologique du mariage. D'autre part, elle tient a la methode d'analyse que nous appliquons, soit a partir du sens strategique et de l'intentionnalite des individus dans la vie individuelle, conjugale et familiale.

L'objectif de cet article est par consequent de livrer une etude des constructions strategiques des couples franco-bresiliens dans la transmission culturelle aux enfants, en retenant la caracteristique du bilinguisme comme source d'apprehension de l'articulation de la relation transnationale dans les constructions identitaires. En effet, dans la vie des couples franco-bresiliens interroges, la question de la liberte de choix dans la communication verbale se pose a la naissance des enfants (8). Comment les couples franco-bresiliens definissent-ils leur appartenance culturelle identitaire a travers l'education de leurs enfants?

Les constructions strategiques relatives a la transmission culturelle

Nous pouvons suggerer que la transmission culturelle et le bilinguisme sont le resultat des constructions strategiques de la vie familiale des couples franco-bresiliens selon le modele de la transplantation geographique de la femme bresilienne en France. La transmission culturelle est etudiee a l'aide d'une demarche ideale-typique (Schnapper 1999, 1980; Weber 1992, 1971). La difference culturelle, fondatrice de cette forme de mixite conjugale, nous permet de restituer la negociation entre l'homme francais et la femme bresilienne dans leurs attentes relatives au fait d'avoir des enfants bilingues (9). En effet, au sujet de la diffusion culturelle aux enfants, nous pouvons comprendre et expliquer la dynamique des membres du couple pour transmettre, selon les raisons qu'ils avancent, leur langue d'origine aux enfants. Quant au bilinguisme, pour les familles residant en France, la langue francaise est presque assurement integree a la socialisation des enfants. Cependant, les femmes bresiliennes souhaitent egalement transmettre leur langue maternelle, c'est-a-dire la langue portugaise du Bresil. Comment les couples construisent-ils leurs strategies pour la formation bilingue de leurs enfants? Quelle importance la transmission de la langue maternelle revet-elle au sein du couple dans la construction de leur identite? Comment ces enjeux peuvent-ils favoriser les relations transnationales? Ce sont des considerations que nous tenterons de preciser selon les << modes de la transmission culturelle (10) >> --les regimes-types elabores a partir de l'interaction culturelle au sein de la construction conjugale franco-bresilienne.

Notre travail s'associe a la thematique de l'impact des liens transnationaux (11) sur les constructions identitaires des couples. Nous recourrons ici a une typologie pour discuter des trois formes de valorisation et de dynamisme familial utilisees dans la diffusion de la langue maternelle aux enfants des couples franco-bresiliens. Or, nous pouvons etablir que la femme joue un role decisif dans le mode de socialisation choisi par le couple dans sa construction identitaire et dans les liens transnationaux qu'il developpe (Varro 1984); elle peut etre la << socialisatrice >> en ce qui concerne la transmission culturelle (12). De meme, la recurrence des liens entretenus par les enfants avec la culture d'origine maternelle bresilienne ainsi que l'education qui leur est donnee depend egalement de l'intentionnalite des femmes, et ce, bien qu'elles representent effectivement la partie etrangere en France. C'est precisement dans ce sens que la dimension de la << transplantation >> est fondamentale dans l'explication des strategies elaborees par les couples franco-bresiliens.

Le modele de la transplantation de la femme bresilienne revelateur d'un type de construction identitaire

Le terme << transplantation >> s'inspire du travail de recherche intitule La femme transplantee mene par Gabrielle Varro il y a trente ans. Son analyse pertinente et minutieuse du mariage franco-americain en France et du bilinguisme des enfants a oriente notre comprehension sociologique du terrain d'enquete franco-bresilien en raison de sa valeur heuristique. Nous avons analyse le parcours des Bresiliennes en tant qu'individus transplantes de leur pays d'origine en France. Par consequent, l'objet de l'investigation sociologique est de comprendre, a travers les experiences, la manifestation des particularites idiosyncrasiques par rapport au contact interculturel selon les problemes rencontres et les strategies elaborees. Dans notre travail, nous n'avons pas limite notre analyse a l'epanouissement personnel puisque nous avons aussi pris en compte la recherche menee par l'individu en faveur de la reussite de la relation conjugale. Nous avons egalement reformule la notion de << transplantation >>. Ce terme, dans la litterature relative aux mariages mixtes, est defini comme une installation pour une duree longue ou definitive dans un pays autre que celui dont une personne possede (ou a possede) la citoyennete, eloigne du lieu ou elle a passe son enfance (Gebauer et Varro 1995). Pour comprendre et distinguer les << types >> de << transplantations >> des femmes bresiliennes en France, nous avons construit trois << transplantations-types >> pour etudier de facon intelligible notre terrain empirique. Comme G. Varro, nous avons choisi ce terme pour analyser les experiences des Bresiliennes qui ont quitte leur pays, leur culture, leur famille, leur vie professionnelle afin de se construire une nouvelle vie en France. Notre analyse de la transplantation revet trois modalites explicatives, ou les femmes peuvent respectivement etre: << transplantees et deracinees >>, << transplantees et non deracinees >> et << transplantees spontanees >>. La transplantation, dans l'acception de notre terrain, represente uniquement l'etat physique de l'individu, c'est-a-dire que selon notre point de vue, les femmes bresiliennes de notre echantillon sont toutes << transplantees en France >>. Cependant, elles se distinguent sur le plan des representations qu'elles ont de la vie en France, notamment quant a l'intentionnalite de resider sur ce territoire et la facon dont le parcours s'est deroule. Le terme << deracinement >>, dans notre acception, renvoie a l'etat subjectif, c'est-a-dire le sentiment que les femmes bresiliennes ont de leur experience, et a l'etat objectif de leurs conditions de vie et de leur histoire. La << rencontre >> de ce couple mixte est un indicateur du mode de deracinement: les femmes qui ont rencontre leur conjoint au Bresil seraient plus proches d'une << transplantation sans deracinement >> (femmes transplantees et non deracinees) a l'egard de leur culture d'origine (regime bresiliant). Le chagrin occasionne par le fait de vivre dans un pays lointain est un souci majeur dans leur vie. Quant aux femmes transplantees et deracinees, elles ne sont pas simplement physiquement en France puisqu'elles entretiennent un sentiment d'appartenance fort pour ce pays (regime francisant) (13). Enfin, nous constatons egalement l'existence des femmes transplantees qui ont manifeste une spontaneite ou une ouverture favorable a la vie dans un autre pays sans se deraciner de leurs origines. Ainsi, elles maintiennent un contact important avec la culture bresilienne sans s'empecher de connaitre et d'appartenir a un nouveau pays (regime mixte) (14).

Le regime mixte: la valorisation biculturelle dans la construction familiale (15)

Le facteur linguistique: la reconnaissance de l'enrichissement intellectuel

L'apprentissage de la langue francaise pour les femmes du regime mixte est interprete comme une etape a surmonter dans le parcours de vie en France. La strategie adoptee est celle de l'enrichissement linguistique et culturel. Ainsi, ces femmes entretiennent une sociabilite relative a la societe de residence en s'impliquant dans des pratiques plurielles favorisant un usage regulier de cette nouvelle langue. Afin de parvenir a maitriser la langue francaise avec aisance, un apprentissage anterieur a l'installation en France est une bonne strategie. Pour les moins diplomees, accepter un emploi est egalement une solution envisageable, bien qu'il s'avere frequemment different de leur statut professionnel habituel. Enfin, entamer ou poursuivre des etudes permet une confrontation au contexte linguistique du pays d'accueil propice a l'approfondissement.

Les femmes de ce regime cherchent a developper un sentiment identitaire associe a une ouverture pour connaitre la nouvelle culture a laquelle elles sont confrontees. Cette disposition volontaire ne les protege pas pour autant des difficultes. Leur strategie sera de chercher a connaitre la culture du pays d'accueil tout en ne s'eloignant pas de leur culture d'origine. Les individus favorisent ici le maintien d'une relation transnationale par l'etablissement de la comprehension mutuelle entre les femmes bresiliennes et les acteurs de la societe francaise. Afin de mener leur demarche a bien, elles appliqueront les normes definissant les attentes des comportements attendus lors des interactions etablies avec la societe de residence. De plus, la formulation d'un projet de vie en France, parfois enonce des l'adolescence, encourage les acteurs bresiliens a la disposition culturelle d'ouverture au different. La mise en place d'un equilibre culturel (16) est l'objet de la strategie d'ajustement menee par ces femmes. Par consequent, la problematique de l'appartenance au pays d'accueil est traitee par le developpement de la double reference culturelle.

La recherche d'un equilibre peut favoriser la valorisation culturelle, identitaire, psychique au sein du parcours de vie en dehors du pays d'origine, surtout au cours des trois premieres annees, ou cet equilibre sera crucial et decisif (17). Les individus de ce regime disposeront d'un sentiment identitaire reposant sur l'integration du different sous un angle comprehensif. Pour utiliser le terme de T. Kozakai, l'acteur doit avoir << une certaine assurance identitaire >> (2007: 183) (18). Les femmes du regime mixte ne concevant pas la difference culturelle comme une menace pour leur identite, elles s'ouvrent ainsi a la connaissance du nouveau et du different.

Aucun type de femme transplantee ne parvient neanmoins a echapper aux difficultes rencontrees lors du processus d'adaptation. Apprendre a vivre dans un nouvel espace culturel requiert une ressource emotionnelle individuelle. Les acteurs de ce mode d'integration utilisent des strategies plus flexibles et non fixistes; ils franchissent ainsi ce processus plus aisement, car ils ont adopte un esprit plus receptif a la culture du conjoint francais en ne cherchant pas a se refugier dans leur propre culture. Cela ne signifie toutefois pas qu'ils se detacheront entierement de leurs habitudes pour forcer une adaptation. En effet, le processus d'adaptation est << probable et non inevitable >> (Berry 2006).

La transmission culturelle: le bilinguisme en tant que demarche strategique favorable

Les individus du regime mixte manifestent un sentiment d'appartenance a l'egard de leur pays ainsi que le souhait de transmettre la langue portugaise aux enfants afin qu'ils puissent beneficier d'une relation plus etroite avec leur mere et avec leur famille vivant au Bresil, mais aussi dans une perspective d'enrichissement culturel et intellectuel. Si le couple desire habiter au Bresil, il sera alors egalement soucieux de preserver la langue francaise et les traits culturels du pays du pere de l'enfant. Dans cette construction identitaire, les couples cherchent a constituer une harmonie dans une relation transnationale, ou la negociation est symetrique.

Des difficultes se posent neanmoins concernant, entre autres, le statut des deux langues respectives. Afin de preciser la necessite de la transmission linguistique aux enfants, les femmes assurent le role de socialisatrices. En effet, le contexte relatif au fondement de la famille n'est bresilien que par la conjointe: elle est alors de fait la mieux placee pour assurer l'education linguistique des enfants.

Le role feminin est egalement encourage par l'interet temoigne par le conjoint. Ces couples mettent en oeuvre une strategie elargie de l'accessibilite a la diffusion lusophone grace aux medias, a la litterature, aux conversations entretenues avec la famille bresilienne et aux sejours au Bresil. Les vacances passees dans le pays maternel sont un moyen favorable a l'approfondissement de la maitrise du portugais. Quant a la strategie eventuelle de l'installation temporaire au Bresil, elle est consideree comme un equilibre dans l'echange culturel et linguistique dans la famille.

La langue est consideree comme la transmission la plus << entiere >> dans la vie du couple franco-bresilien du regime mixte. Pour ces meres bresiliennes, l'apprentissage de leur langue maternelle par leur enfant ne en France est un moyen de transmettre une part d'elles-memes, c'est-a-dire leur histoire et leur origine. Dans ce modele de diffusion, la langue portugaise revet la meme valeur que celle du pays de residence. Les acteurs de ce regime cherchent strategiquement a tisser des liens entre leur famille conjugale et leur famille d'origine en transmettant leur langue d'origine, tout en cherchant a composer avec d'autres traits de la culture de residence. Dans ce cas, l'apprentissage de la langue est central dans la construction identitaire de ces familles.

Le regime bresiliant: la centralite de la culture bresilienne dans la construction identitaire familiale

Le facteur linguistique: la langue portugaise comme langue unique

Dans ce regime (19), nous pouvons percevoir la centralite de la culture bresilienne dans la famille, a commencer par le processus d'adaptation des femmes par rapport a l'apprentissage de la langue francaise (20). La mise entre parentheses des traits culturels du pays d'accueil fortifie la relation de ces femmes bresiliennes avec leur culture d'origine; culture qui occupe ainsi un statut decisif dans la construction identitaire de ces familles. La dimension linguistique representerait alors une imposition identitaire au sein de la famille. Ce facteur est revelateur dans le sens ou les conjointes ne desirent pas uniquement s'exprimer dans leur langue avec leur famille; elles choisiront egalement d'entretenir des liens de sociabilite avec des personnes qui s'adressent a elles en portugais ou qui temoignent d'un interet, voire d'une admiration manifeste a l'egard de leur culture d'origine. La langue portugaise sera l'un des criteres pour que ces femmes puissent se considerer comme epanouies dans leur vie de couple, de famille et aussi sur le plan social. Ces femmes peuvent justifier leur decision de ne s'exprimer que dans leur langue maternelle au sein de leur famille de plusieurs manieres: par le manque de disposition pour apprendre une nouvelle langue a l'age adulte ou par l'existence d'un souvenir negatif. Dans ces familles franco-bresiliennes, les conjointes peuvent disposer d'une relation transnationale unilaterale etroite puisque la culture d'origine bresilienne sera centrale dans la construction identitaire de la famille.

Les epoux de ces Bresiliennes cherchent a comprendre la difficulte d'apprentissage liee au fait qu'elles sont transplantees en France et qu'elles n'avaient pas elabore au prealable des projets pour resider en dehors de leur pays d'origine. Or, a partir du moment ou les conjoints comprennent et acceptent le mode de vie de leur femme, la negociation conjugale parvient a un equilibre mutuel; par contre, s'ils expriment un desaccord, ce processus et ce choix de mode culturel de vie peuvent etre a la source de problemes en France et entrainer la decision d'habiter au Bresil.

Les conjoints des femmes de ce regime d'integration peuvent vouloir justifier le manque d'engagement de leur epouse pour apprendre leur langue. Nous constatons que ces dernieres peuvent etre effectivement moins encouragees a apprendre une langue si elles ne temoignent pas prealablement d'un interet ou de l'intention de connaitre un nouveau pays et sa culture. Egalement, dans le cas ou leur conjoint maitrise deja leur langue, ce fait peut devenir le revelateur d'une moindre ouverture personnelle pour apprendre la langue du pays de residence.

Dans certains cas, le processus d'apprentissage d'une autre langue s'avere ardu et peut faire qu'un individu remet en question ses capacites d'apprentissage. Cette difficulte devient un argument supplementaire pour justifier que ces femmes n'entretiennent de relations qu'avec les individus qui s'expriment en portugais. Nous constatons que ces Bresiliennes sont plutot celles qui se sont transplantees en France uniquement en raison du mariage. Elles n'avaient donc pas pour projet d'habiter a l'exterieur de leur pays d'origine et d'etre confrontees a une autre culture que la leur.

L'utilisation de la langue maternelle dans le milieu familial en France peut egalement etre un dispositif revelateur de la personnalite de l'individu etranger. En effet, alors que certaines de ces femmes declaraient parler aisement le francais, devant leur conjoint egalement habile en portugais, elles ne semblaient pas parvenir a s'exprimer en francais.

Nous remarquons que la personne en processus d'apprentissage d'une langue doit faire preuve d'interet, d'une certaine disposition. Elle est responsable du degre d'integration qu'elle desire atteindre. Ainsi, ces femmes cherchent a proteger leur identite. Elles etablissent alors une relation a l'interieur, au sein de la vie de couple et de la vie familiale, ou leur langue est le moyen de communication. Or, cette condition leur procure de l'assurance: soit pour ne pas reveler leur carence dans l'apprentissage d'une autre langue, soit pour proteger leur identite et affirmer qu'elles ont egalement le droit d'imposer des regles. Les femmes du regime bresiliant determinent des points de reference pour assurer leur identite et ainsi se proteger en laissant emerger dans le present la reference a leur passe. Nous pouvons donc souligner que cette demarche du choix de la langue dans la relation familiale peut etre revelatrice du vecu individuel.

Une autre observation est que la dimension linguistique de ces femmes ne se restreint pas strictement a l'univers conjugal et familial. L'utilisation de la langue francaise serait alors uniquement l'effet du besoin, alors qu'a l'exterieur du foyer, elles chercheraient egalement a etablir des liens de sociabilite avec des personnes de la meme nationalite. L'apprentissage de la langue du pays, le francais, est donc limite. Meme apres des annees passees en France, elles peuvent continuer a communiquer simplement avec les bases de la langue de leur conjoint.

Consequemment, dans cette dynamique de la structure linguistique etablie par ces Bresiliennes, les conjoints sont tenus de s'impliquer davantage dans l'apprentissage de la langue de leur epouse. Dans certains cas, nous remarquons que l'usage de la langue portugaise est meme impose. Dans ce regime, la relation avec la culture d'origine est renforcee par l'interaction minimisee avec le pays d'accueil: plus ces femmes mettent entre parentheses la culture du pays d'accueil, plus elles restent proches de leur culture d'origine et plus la construction identitaire est unilaterale. Le niveau linguistique serait par consequent revelateur de leur refus d'engagement au sein du pays d'accueil. La construction identitaire est elaboree a l'aide d'une strategie de lien permanent deliberement entretenu avec la culture bresilienne qui favorise son exclusivite.

La transmission culturelle: la priorisation d'une relation transnationale

Dans ce regime, nous remarquons que les femmes sont plus portees a transmettre leur langue sans accorder une grande importance au bilinguisme en soi. Elles desirent prioritairement que leurs enfants parlent aisement leur langue afin qu'ils puissent un jour etre integres dans leur pays d'origine, a leur culture.

Le bilinguisme peut etre mis en oeuvre << contextuellement >>, malgre l'inclination des femmes a se tourner uniquement vers leur culture. En effet, l'environnement social inherent au pays de residence, c>est-a-dire les institutions francaises, comme l'ecole, seront necessairement presentes dans la vie de leurs enfants. Ces femmes s'assurent que leur enfant apprend effectivement le portugais, car elles fixent leur attention educative sur leur culture d'origine.

La transmission culturelle dans le regime bresiliant parait etre forcee par la determination des femmes qui trouvent refuge dans leur culture d'origine pour refuser les perspectives d'integration a la culture d'accueil. Cette situation concourt a consolider une relation transnationale, orientee en faveur de la reference bresilienne en tant que point d'ancrage identitaire. Dans notre recherche, nous remarquons que ce type de mode de socialisation etait adopte essentiellement par les femmes au debut de leur sejour en France, precisement lorsqu'elles se confrontaient aux differences culturelles. L'apprentissage de la langue portugaise fait donc l'objet d'une attention toute particuliere. Or, la vie familiale implique que l'enfant ait des contacts avec la societe de residence, ce qui est susceptible de limiter l'usage du portugais par rapport a celui du francais. Afin de favoriser la reussite de la diffusion de la langue lusophone, les femmes du regime bresiliant impliqueront leur pays maternel au coeur du projet linguistique. Ainsi, elles organiseront des sejours reguliers au Bresil.

Le regime francisant: la recherche d'une assimilation a la culture du pays de residence

Le facteur linguistique: l'engagement manifeste dans l'apprentissage de la langue francaise

Les femmes de ce regime-type (21) sont qualifiees dans la typologie de << transplantees et deracinees >> afin de symboliser le detachement de leur culture d'origine ainsi que leur recherche d'une assimilation a la culture du pays d'accueil. Il en resulte un eloignement par rapport a leur culture d'origine (22). Dans ce regime-type, nous constatons que la relation transnationale ne fait pas partie des strategies retenues dans la construction identitaire; c'est la culture francaise qui est centrale. Pour parvenir a une reussite au niveau linguistique, la strategie developpee peut passer par un apprentissage universitaire de la langue ainsi que l'etablissement puis l'entretien d'une sociabilite exclusivement francaise.

Certaines de ces Bresiliennes vivent un sentiment de frustration en raison du decalage percu entre le niveau eleve de leurs aspirations et la realite vecue. Cette situation peut favoriser chez elles l'inclination a se considerer comme etant devalorisees par rapport aux autres dans la relation conjugale, mais aussi dans les relations tissees avec la societe. En effet, lorsque l'individu ne parvient pas a verbaliser aisement ses sentiments ou ses idees en francais, il peut se considerer en position d'inferiorite dans ses relations. Dans l'etat d'apprentissage de la langue du conjoint, ces femmes cherchent a definir une strategie pour se considerer comme etant a la << hauteur >> des attentes qu'elles se sont fixees.

Pour reussir a atteindre leur objectif, c'est-a-dire parvenir a maitriser la langue francaise, ces femmes sont meme capables de restreindre leurs liens de sociabilite avec les ressortissants de leur nationalite. Dans cette demarche, elles s'eloignent encore davantage de leur culture. Elles cherchent dans ce cas a frequenter exclusivement des personnes francaises afin de pratiquer la langue et se percoivent alors comme etant davantage integrees a la nouvelle societe.

La transmission culturelle: le bilinguisme malgre l'eloignement de la culture d'origine de la femme

Nous constatons que dans le cas des familles du regime francisant, les parents ont l'intention de faire beneficier leurs enfants de la meilleure possibilite d'integration dans la societe. Ils ne veulent pas que leurs enfants se trouvent en marge de la societe de residence, soient consideres comme des etrangers qui ne s'expriment pas avec aisance dans la langue du pays. La preoccupation de la maitrise parfaite du francais par leurs enfants temoigne d'une volonte de faciliter leur reussite dans le pays de residence. Dans ce processus de socialisation des enfants des couples du regime francisant, la maitrise des normes de la societe francaise est prioritaire. La construction familiale est basee sur la culture francaise, la culture d'origine de la femme bresilienne etant ici secondaire. D'une part, ces femmes ont etabli et entretiennent une relation approfondie et accomplie envers leur nouveau pays. D'autre part, elles peuvent entreprendre une evaluation de l'importance d'une culture par rapport a l'autre en matiere d'utilite esperee procuree par l'usage de la langue. En effet, la langue portugaise (du Bresil) est moins repandue que la langue francaise en Europe et dans le monde entier. Bien qu'aujourd'hui, l'unification des pays de langue portugaise ait ete realisee pour lui conferer plus de consideration (23), cette langue n'occupe pas une place primordiale dans le monde des affaires, elle ne fait par ailleurs pas partie des langues en vigueur a l'ONU (24). Pour les familles du regime francisant, le but est d'inserer les enfants dans la societe dans laquelle elles formulent leur projet de vie.

Dans la mesure ou les femmes sont les premieres a ne pas s'exprimer au quotidien dans leur langue natale, elles ont des difficultes a la transmettre a leurs enfants. Elles peuvent chercher a le faire, mais elles ne disposent pas de la motivation necessaire pour mener ce projet a bien. Ces Bresiliennes sont celles qui temoignaient d'une forte intention d'integration et qui se sont deracinees de leur culture d'origine. Elles seraient donc plus attachees aujourd'hui a la culture de leur mari, a leur nouvelle societe. Cela ne signifie pas pour autant qu'elles evitent systematiquement de la transmettre, mais cette transmission ne fait pas l'objet d'un projet educatif clair et fonde.

Le processus d'apprentissage de la langue francaise peut par consequent inciter les femmes bresiliennes a delaisser l'usage de leur propre langue, le portugais. Nous remarquons que si les femmes ont des enfants au tout debut de leur apprentissage de la langue francaise, elles peuvent rencontrer davantage de difficultes pour s'exprimer dans les deux langues, c'est-a-dire qu'elles ne parviennent pas alors a definir l'usage respectif des deux langues. Cette condition peut parfois les conduire a parler uniquement la langue du pays d'accueil et a utiliser rarement la langue portugaise dans leur foyer. Les femmes evolueront alors dans un environnement ou la communication verbale est quasi exclusivement francaise.

Si les couples, ou du moins les femmes, n'ont pas pris la decision de transmettre la langue maternelle a leurs enfants des le debut du processus de socialisation, alors c'est la culture francaise qui predominera dans la vie de ces derniers, meme s'ils ont l'occasion de connaitre le pays de leur mere et d'inclure des normes culturelles bresiliennes dans leur vie quotidienne. Ces femmes ne concoivent pas l'instauration d'une continuite de communication avec leurs enfants dans leur langue. Le projet d'education sera developpe des lors que les femmes ou les couples l'auront identifie comme un objectif. En revanche, s'ils n'ont pas consacre une place substantielle a la culture de la mere dans ce processus, la culture bresilienne sera, dans ce cas, secondaire. La determination des couples a transmettre ou non un projet culturel d'origine etrangere aux enfants est donc capitale.

Les femmes de ce regime peuvent estimer etre sous le coup d'une pression sociale exercee par leurs proches pour la transmission effective de leur langue d'origine. Alors, elles adoptent une strategie de communication adaptative a l'environnement linguistique immediat, ou elles presentent leur conjoint et leurs enfants comme les porteurs legitimes de la langue du foyer. Ainsi, la signification donnee a ce choix repose sur la reference a la culture de leur epoux. En raison du degre eleve de distanciation a l'egard de leur culture d'origine, elles peuvent considerer manquer d'aisance lorsqu'elles s'expriment dans leur langue maternelle avec leurs enfants. Ce stade de mise a distance linguistique temoigne d'un parcours de vie en France qui mobilise un ensemble de representations plaidant en faveur de l'unilateralite linguistique francaise en tant que strategie consonante sur un plan cognitif.

Les gens me disent beaucoup qu'il faut parler en portugais avec ses enfants, et mon mari aussi dit ca, mais je lui dis que je ne suis pas obligee a quelque chose. Il faut etre naturel, mais je ne suis pas obligee de faire comme tous les gens pensent. Si je reste tout le temps en pensant que je dois parler comme ca ... ca ne va pas etre naturel (Maria, commercante).

Dans ce regime qui accorde la priorite a la langue et a la culture du pays de residence, ces familles socialisent neanmoins leurs enfants en transmettant les deux langues malgre eux. En depit du peu de motivation personnelle de la part des femmes et des conjoints, l'heritage linguistique feminin est transmis sous des formes plurielles. Avec le recours a Internet, au domaine musical, aux vacances passees dans le pays d'origine des femmes, les enfants peuvent par eux-memes decouvrir un plaisir a apprendre la langue de leur mere.

Les enfants peuvent temoigner spontanement d'un interet pour la culture bresilienne, bien que leur mere ne se soit pas engagee a leur transmettre ses codes culturels. Le patrimoine linguistique de l'individu etranger est present et est transmis, meme si cette transmission n'est pas d'une grande efficacite; elle se revele plutot au cours de la construction familiale quotidienne.

L'acculturation est indeniable dans la vie de ces couples franco-bresiliens. Bien que ces femmes se distancient de leur culture d'origine et que leur conjoint ne s'interesse pas non plus a la culture bresilienne, la double reference culturelle peut se declarer progressivement dans leur relation. Une simple visite au Bresil peut declencher chez les enfants des couples francisants la volonte de mieux connaitre la culture de leur mere, comme apprendre la langue portugaise.

Pour conclure, si nous pouvons dire qu'en general, les couples franco-bresiliens desirent transmettre la langue de la mere aux enfants et encouragent le bilinguisme, au sein du regime francisant, l'objectif des parents ne prend pas en consideration de facon convaincante la transmission de la langue maternelle, car ils n'ont pas developpe un rapport affectif etroit avec la culture bresilienne. Par consequent, ils ne la considerent pas comme decisive sur le plan social.

Conclusion: l'articulation du bilinguisme en tant que marqueur de la relation transnationale dans la construction familiale franco-bresilienne

Nous avons constate, au sein des trois regimes-types, que le facteur linguistique est revelateur du choix d'entretenir une relation, non seulement avec le pays d'accueil, mais egalement avec le pays d'origine des femmes bresiliennes. En effet, si les femmes bresiliennes cherchent a decouvrir et a apprendre la langue du pays de residence, alors elles considereront qu'il peut etre profitable et enrichissant de vivre en dehors de leurs frontieres natales. Ceci n'implique pas necessairement qu'elles delaisseront leur culture. Ce cas est bien represente par le regime mixte qui s'approprie une demarche strategique de valorisation culturelle des deux langues, tant francaise que portugaise, en raison de l'importance respective qui leur est conferee. Au contraire, chez les femmes du regime francisant, l'engagement a apprendre la langue francaise accentue l'eloignement vis-a-vis de leur pays d'origine. Pour parvenir a parler le francais avec aisance, elles utilisent une strategie de mise a distance culturelle. En revanche, dans le regime bresiliant, nous avons etabli que la disposition a ne pas apprendre la langue francaise s'accompagne d'une inclination considerable a l'egard de l'attachement au pays d'origine. Ce regime represente l'absence d'une disposition d'integration des femmes bresiliennes au sujet de la culture d'accueil. Il mobilise une construction identitaire qui favorise une relation transnationale a l'aide du moyen de la negation de la socialisation dans le pays de residence.

Les femmes bresiliennes, au debut de leur sejour en France, rencontrent des difficultes d'adaptation, surtout si elles ont rencontre leur conjoint au Bresil. Le cadre de la rencontre des couples mixtes est revelateur de la disposition et du choix de mode de vie en France. En effet, les femmes du regime bresiliant sont, pour la plupart, venues en France uniquement en raison du mariage. Elles n'ont jamais souhaite habiter en dehors de leur pays et, lors des premieres annees passees en France, elles ressentaient plus intensement les difficultes d'adaptation en comparaison aux Bresiliennes du regime mixte ou francisant, qui ont manifeste au prealable une disposition favorable pour vivre a l'etranger.

MARTA DOS SANTOS SILVA

Universite Paris IVSorbonne--GEMASS

martasantosmss@hotmail.com

Notes

(1.) Le terme << couple >> ou << famille "mixte" >> est mentionne pour comprendre les caracteristiques qui differencient l'homme francais de la femme bresilienne au sens culturel et de la nationalite dans la construction de leurs strategies pour la vie conjugale ou familiale. La notion est traversee par une pluralite de significations dans les sciences sociales et politiques (Collet et Philippe 2008: 9).

(2.) En l'occurrence qui depasse la limite du territoire national afin d'entretenir des ressources culturelles identitaires mobilisant des liens avec l'origine de l'un des conjoints etrangers residant dans un pays donne. (Cf. Le Gall et Meintel 2011).

(3.) Les familles transnationales << se caracterisent par la dispersion geographique entre plusieurs territoires et par le maintien de contacts etroits entre certains de leurs membres sur deux ou plusieurs territoires >> (Le Gall et Meintel 2011).

(4.) << Le bilinguisme est une valeur largement partagee, comme le prouve le grand nombre de parents monoculturels (si l'on peut dire) qui inscrivent leurs enfants dans des ecoles bilingues dont la majorite partie des eleves proviennent de familles francaises (a Paris): le bilinguisme est une aspiration de classe >> (Varro 1984: 30).

(5.) Le choix de la population d'enquete depend de criteres precis afin que nous puissions obtenir des resultats coherents et revelateurs au sujet de la comprehension sociologique. La problematique est elaboree autour des constructions des strategies pour la vie conjugale, familiale et sociale des conjoints, par l'intermediaire de la tension de la transplantation de la femme bresilienne et de sa particularite au sujet de son << stereotype >> culturel en France.

Notre recherche empirique a ete realisee par entretiens biographiques aupres de couples maries franco-bresiliens habitant en Ile-de-France. Nous avons interviewe trente couples franco-bresiliens, au niveau culturel, puisque certaines femmes de notre echantillon avaient deja acquis la nationalite francaise. Les femmes interviewees sont agees de 23 a 53 ans et les hommes, de 27 a 59 ans. Le niveau de formation scolaire des hommes s'echelonne du BEP a BAC + 5, tout comme celui des femmes. Les interviewes livraient leur histoire de vie, leurs experiences des le depart de leur pays (pour les femmes), puis ont evoque leur rencontre avec leur conjoint jusqu'au quotidien actuel et les aspects qui concernent la vie conjugale, familiale et professionnelle. Plus precisement, les themes du guide d'entretien sont les suivants: l'origine familiale et scolaire (famille d'origine, cursus scolaire, les debuts en France et l'adaptation a la vie francaise pour la femme); le cadre de la rencontre du couple (les premiers contacts, la cohabitation, l'acquisition de la nationalite francaise pour la Bresilienne); les differences entre l'homme francais et l'homme bresilien selon les femmes bresiliennes, et reciproquement; le processus d'adaptation du couple mixte; les problemes du processus d'acculturation pour les femmes; l'aide apportee par le conjoint francais a son epouse pour qu'elle s'adapte et s'integre; les pratiques d'education dans le couple mixte (transmission culturelle, linguistique: bilinguisme, religieuse); la vie professionnelle feminine et masculine.

(6.) Le choix de cette forme de mixite franco-bresilienne tient aux implications des stereotypes portant davantage sur les Bresiliennes que les Bresiliens et egalement au plus grand nombre de Bresiliennes presentes en France que de Bresiliens. Dans la mesure ou nous considerons que la stereotypie est decisive dans les constructions strategiques developpees dans les formes de mixite conjugale, nous avons retenu les couples composes d'un Francais et d'une Bresilienne, et non l'inverse.

(7.) Le bilinguisme etait l'un des facteurs de la dimension de la << transmission culturelle >> des couples franco-bresiliens. Nous avons par ailleurs etudie d'autres aspects culturels transmis aux enfants des couples mixtes, comme la religion.

(8.) Dans le processus de la negociation du choix des elements de leurs cultures respectives pour la vie de couple quotidienne, le choix de la langue apparait comme un revelateur de l'intentionnalite de la femme par rapport a la culture de son conjoint. En effet, elle peut vivement s'interesser a l'apprentissage de la langue de son conjoint au point de vouloir l'adopter ou non comme la langue officielle de la famille, comme elle peut au contraire manifester un sentiment spontane de refus de l'apprendre.

La naissance des enfants est quant a elle revelatrice, sur un plan pragmatique, des representations de la transmission culturelle au sein de la famille. En effet, la question de l'heritage linguistique (tout comme celui relatif a la religion) est posee avec davantage d'insistance: les conjoints devenus parents se questionnent sur leurs origines, leurs trajectoires de vie et mettent en place une education qui comporte la marque de ces influences identitaires respectives.

(9.) << Le mariage mixte a ete le plus souvent interprete par les demographes, sociologues et historiens comme une strategie d'integration des etrangers. Analysees essentiellement dans le champ de l'etude des migrations, les consequences de ce mariage sont generalement etudiees par rapport au conjoint etranger, parfois aux enfants, rarement a la societe dans son ensemble. On observe par exemple les negociations conjugales et familiales autour des prenoms faisant reference a deux cultures >> (Varro 1998: 8).

(10.) L'analyse empirique est mise en oeuvre par une << typologie >> des constructions des regimes qui nous permet d'etudier de facon intelligible les hypotheses sur les strategies des individus. Elle permet de mettre en valeur le sens que les individus donnent a l'enjeu culturel et ainsi personnel dans la relation conjugale, familiale relative aux couples franco-bresiliens. La variete des strategies construites par les personnes interviewees, dont l'objectif est de conjuguer au mieux la relation pour maintenir leur union, nous a conduits a formuler trois formes de constructions conjugales que nous nommons des << regimes conjugaux >>. << On peut convenir d'appeler "regimes" les modes des dispositifs et des procedures appropries au traitement des problemes et des solutions, et "strategies" les mises en oeuvre des moyens procures par les regimes au service de la resolution des problemes >> (Baechler 2009: 560). Les << regimes conjugaux >> sont respectivement le regime mixte, le regime bresiliant et le regime francisant. Chaque regime porte le nom qui illustre l'option de vie culturelle dont les individus peuvent etre le plus proches pour construire leur vie individuelle, conjugale et familiale, sans y correspondre strictement, le modele etant theorique et non pas l'image de la stricte realite empirique. Le << regime mixte >> represente le choix du << vivre-ensemble >> sans soustraire les caracteristiques culturelles ni celles de la femme bresilienne, ni celles de l'homme francais. Ce serait la strategie de la construction conjugale sous l'angle de l'interaction culturelle. Le << regime francisant >> est caracterise par l'option de construire la vie conjugale et familiale sur un mode culturel unilateralement base sur la France. Le << regime bresiliant >> serait l'inverse; il est caracterise par la reference unique a la culture bresilienne.

(11.) Cf. note 3.

(12.) Cette notion de << mere socialisatrice >> est presente dans les travaux de G. Varro (1984: 85). Par exemple, lorsque la femme transmet ses codes culturels et quand elle peut convaincre sa famille d'integrer dans son quotidien la langue, la gastronomie, la musique, issues de son pays d'origine, elle devient socialisatrice. Assurement, quand nous qualifions l'individu dans la relation franco-bresilienne de << socialisateur(e) >> ou << socialise(e) >>, nous ne le prenons pas au sens fort: ces individus ne sont pas dans un processus d'obligation de l'autre a accepter les nouveaux modes culturels. Nous dirons plutot que c'est un enjeu du libre choix car les deux membres du couple sont dotes d'une conscience et de la possibilite de choisir un sens a leur vie. Ceci signifie que les individus en question sont deja << socialises >> a leur maniere, a leurs normes, et que l'enjeu strategique de la construction conjugale va dependre de leur interet a apprendre ou non de nouvelles << normes >>. La femme bresilienne est consideree comme etant la << socialisatrice >> dans les deux regimes, mixte et bresiliant. Dans ce dernier regime, elle est determinee a ne pas uniquement transmettre sa langue a son enfant, mais egalement tout ce qui est issu de son pays, de son enfance, c'est-a-dire l'ensemble des traits culturels qu'elle estime etre issus du Bresil. Elle ne desire pas realiser des tris, operer des choix, des concessions. Elle est plutot encouragee a elever son enfant comme s'il vivait au Bresil.

(13.) La plupart des femmes du regime francisant ont rencontre leur futur conjoint en France.

(14.) Pour les femmes du regime mixte, le lieu de la rencontre n'est pas exclusif, car elles ont pu rencontrer leur futur epoux en France, au Bresil, voire dans un autre pays.

(15.) La proportion de couples du regime mixte s'eleve a 60 % de l'echantillon empirique retenu.

(16.) La notion d'equilibre utilisee ici fait reference a la cohabitation des deux cultures considerees sans que l'une d'entre elles soit mise en avant au detriment de l'autre.

(17.) Nous avons pu etablir que les trois premieres annees orientent de facon decisive le mode de vie biculturel des couples par rapport aux usages linguistiques et de l'attractivite culturelle.

(18.) T. Kozakai, pour analyser les << mecanismes de defense identitaire collective >>, explique que << [p]our accepter les idees des autres, il faut avoir le sentiment de ne pas soi-meme changer sur le fond. Une certaine assurance identitaire est indispensable pour que, d'une part, les etrangers puissent integrer les normes et les valeurs de la societe d'accueil, et que, d'autre part, la population autochtone puisse accepter les coutumes et les valeurs apportees par les etrangers >> (2007: 183).

(19.) La part des couples relatifs a ce regime correspond a 30 % de notre echantillon empirique.

(20.) Nous remarquons dans la dynamique du couple franco-bresilien vivant en France, lors des deux premieres annees, que vont considerablement entrer en j eu les intentions de l'integration de la femme bresilienne a la culture francaise. Si la conjointe etrangere refuse de suivre des cours de langue francaise en arrivant en France, alors elle ne pourra pas parler en francais avec son mari et ils continueront donc a communiquer en portugais. Generalement, la femme bresilienne qui ne s'engage pas a apprendre la langue francaise communique avec son conjoint en portugais, et non pas dans une autre langue exterieure aux origines du couple.

(21.) Les couples du regime francisant representent 10 % de l'echantillon empirique.

(22.) Les femmes de ce regime temoignent d'une intentionnalite d'integration au mode de vie inherent a la nouvelle societe. Elles peuvent avoir developpe un sentiment de refus a l'egard de leur propre societe d'origine. De plus, nous pouvons avancer que ces femmes, qui sont deja considerees comme << Francaises >> par la nationalite, etaient presentes sur le sol francais depuis une decennie, voire plus de deux. Une autre caracteristique importante de ces femmes serait la formulation d'un projet de vie construit au prealable, ou l'attractivite de la culture francaise depend de considerations individuelles marquees (en matiere de parcours de vie, notamment).

(23.) Un accord sur les normes orthographiques relatives a la langue portugaise a ete signe en 1990 a Rio de Janeiro. Cet accord est fondateur de la Communaute des pays de langue portugaise (CPLP) visant a promouvoir cette langue a l'echelle internationale.

(24.) En effet, les langues officielles utilisees a l'ONU sont l'anglais, l'arabe, le chinois, l'espagnol, le francais et le russe (Source: http://www.un.org/fr/aboutun/languages.shtml).

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Author:Dos Santos Silva, Marta
Publication:Diversite urbaine
Date:Sep 22, 2013
Words:7986
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