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Le Ventre de Paris de Zola: il y a eu un mort dans la cuisine.

Rien ne sert de savoir, pourvu qu'on sache conter. Dans ce roman de la devoration qu'est Le Ventre de Paris, des histoires de tout genre font leur chemin, circulent, s'entrecroisent, cachent la verite, detruisent des reputations, provoquent des demenagements, ou envoient des hommes au bagne. Les mots de Zola pour designer ces histoires abondent: racontars, rumeurs, medisances, calomnies, bavardages, commerages, jacasseries, colportages, contes a dormir debout, histoires sans fin, histoires pour les petits enfants, contes de fee, bruits qui courent, etc. Les noms des deux personnages directement responsables, par leurs indiscretions, du second banissement de Florent, sont Gavard et la mere Saget. Lisons: Bavard et la femme Sage, c'est-a-dire -- d'apres l'etymologie de ce dernier mot -- la femme qui sait. Or, savoir, ne pas savoir, raconter des histoires, tout cela revient au meme dans ce roman ou les paroles dites, ou non-dites, trament la destinee d'un homme. Faut-il donc voir, dans Le Ventre de Paris, un exemple du "destin `tragique' du langage" qui, selon David Baguley, "aboutit souvent au babil, au cliche, a l'inarticule, au delire, au silence," dans l'oeuvre naturaliste? (174).

Trois des histoires colportees sont vraies: l'histoire de la mort de Gradelle -- sur la planche a hacher, dans sa cuisine; l'histoire du passe de Florent au bagne, et de son evasion; l'histoire des rogatons, ces restes du palais des Tuileries dont la mere Saget se nourrit a peu de frais. Ces trois histoires vraies, une fois colportees par le quartier des Halles, auront des consequences desastreuses sur les destinees de Florent et de Gavard. Cependant, l'histoire de la mort de l'oncle Gradelle, forcant Quenu a demenager pour echapper a la rumeur malsonnante -- il y a eu un mort dans la cuisine --, lui procure la possibilite financiere de s'installer dans une boutique luxueuse, et sera a la base de sa reussite. Quant a l'histoire de Mlle Saget -- les rogatons --, bien que vraie elle aussi, elle motivera la vengeance de la vieille fille envers celui qui la colporte, Garvard, qu'elle enverra au bagne en le denoncant comme complice de Florent. Neanmoins, ces trois histoires veridiques ont un point en commun: l'image, figurative ou non, de la devoration. En effet, tandis que la Saget mange les restants des habitants des Tuileries, le charcutier Gradelle, lui, meurt en hachant de la viande et le quartier malveillant s'empresse d'insinuer que Quenu vend de la chair humaine. Enfin, l'histoire tragique et horrible de Florent au bagne ne sera retenue, et encore par une enfant, que comme celle de l'homme mange par les crabes.

Tandis que Quenu n'entend meme pas cette histoire qui ravit Pauline, Lisa l'utilise pour faire la morale a sa fille, ainsi qu'a Florent car, "un homme capable de rester trois jours sans manger etait pour elle un etre absolument dangereux" (690, je souligne). En fait, c'est parce que Florent a raconte son histoire dans la charcuterie, pendant la confection du boudin et pour faire plaisir a Pauline, que Lisa et Gavard seront capables de le pousser a renier ses principes et a accepter la place d'inspecteur de la poissonnerie, en le convainquant, dans la chaleur amollissante de la boutique, que sa vie passee n'a aucun sens. D'ailleurs, quand Gavard entre pour relancer Florent sur la proposition de Verlaques, Lisa parle pour Florent, concluant sans hesitation: "Ca fait fremir ce que vous racontiez tout a l'heure [...] Il est temps que vous vous rangiez" (694). Car etre mange par les crabes ou mourir de faim revient au meme pour la charcutiere, championne des gras dans la Bataille des Gras et des Maigres: c'est un peche cardinal que le quartier des Halles ne pardonne pas. Raconter son histoire, en toute sincerite et simplicite, n'attire donc aucune sympathie a Florent; bien au contraire, semblable a l'homme mange par les crabes, il sera devore par les Halles, englouti dans le ventre de ce geant colossal.

L'histoire de Florent, ignoree par son frere (trop occupe a la confection du boudin), utilisee par Lisa a ses propres fins, ne reapparait dans le roman que beaucoup plus tard, quand la Saget aura decouvert la veritable identite du jeune homme, presente au quartier par les Quenu comme un cousin de Lisa. Entretemps, c'est sur la pretendue vie sexuelle de Florent que s'acharne mademoiselle Saget, la "femme qui sait." Ses calomnies sont nombreuses et sans aucun fondement. Elles l'aident a faire paraitre cet innocent comme un etre profondement immoral, capable de tout, repugnant, et ainsi a monter le quartier contre lui. Par contre, les histoires que la vieille colporte sur les activites presentes de Florent, sur le complot fomente dans le cabinet de Lebigre ont, en plus de leur actualite, une part de verite. Mais c'est par la manipulation de son auditoire, principalement de la belle charcutiere, que la vieille fille mene l'intrigue du roman. Elle lui fait litteralement voir rouge, jouant ainsi sur la peur bourgeoise du socialisme, ce qui pousse Lisa a livrer Florent a la police.

Cette importance de la medisance comme moteur de l'intrigue n'a pas encore, a ma connaissance, ete suffisamment reconnue. Bien que Roger Ripoll admette qu'on a sans doute eu tort de dire "que l'intrigue n'etait qu'un pretexte," il voit cependant un "desaccord entre la presence immobile d'une mythologie et le cours d'une action qui lui demeure exterieure." C'est pourquoi il qualifie les chapitres ou il y a "abondance de conversations" (II) ou "commerages de quartier" (IV, V) de "retombees", de "points bas" du recit (1: 522). Or ce sont ces memes bavardages qui forment la trame du recit, qui font avancer l'intrigue et font du quartier -- dont l'immoralite, la stupidite et la mechancete sont incarnees en la mere Saget -- le principal protagoniste de l'action.

Examinons donc de plus pres comment fonctionne, dans Le Ventre de Paris, cette grande mecanique de la calomnie. Le seul racontar qui eut pu nuire a la prosperite des Quenu-Gradelle est, en fait, le premier bruit de la vox populi entendu dans le roman: "Un jour, comme la nuit tombait et que la charcuterie etait noire, les deux epoux entendirent [...] une femme du quartier [...] -- <Ah bien! Non, je ne me fournis plus chez eux, je ne leur prendrais pas un bout de boudin, voyez-vous ma chere [...] Il y a eu un mort dans la cuisine>. Cette histoire d'un mort dans la cuisine faisait du chemin. Il finissait par rougir devant les clients, quand il les voyait flairer de trop pres la marchandise (652)." On apprend plus tard que Quenu accusait Mlle Saget "d'avoir ebruite la mort de l'oncle Gradelle sur la planche a hacher" (668). Il est vrai que Zola nous la presente pour la premiere fois dans un role d'espion, ou peut-etre de sorciere malefique. En effet, quand Claude conduit Florent affame, a son retour du bagne, dans la rue Pirouette ou habitait son oncle, ce dernier apercoit a la fenetre du pignon, "une petite vieille [qui] se penchait, regardait le ciel, puis les Halles, au loin." Est-ce un presage du destin de Florent? Pratiquement tombe du ciel -- lui le mouton angelique, l'innocent -- il passera par les Halles qui le hacheront menu et l'enverront au loin, dans l'enfer du bagne.

Apres avoir montre la vieille a Florent, Claude conclut en parlant de la maison ou elle apparait, l'ancienne maison des Quenu: "C'est une boite a cancans [...]" (619). Or nous lisons plus tard, quand la Saget et ses deux acolytes en racontars -- la mere Lecoeur et La Sarriette -- se regalent de la dispute entre Lisa et la Normande, que les trois femmes inventaient "[...] des histoires sur la salete de la cuisine des Quenu, trouvant des accusations vraiment prodigieuses. Ils auraient vendu de la chair humaine que l'explosion de leur colere n'aurait pas ete plus menacante" (677, je souligne). Pourtant, pour eviter les commerages, Lisa avait eu la presence d'esprit de faire porter aussitot le mort dans sa chambre et d'arranger "[...] une histoire avec les garcons; l'oncle devait etre mort dans son lit, si l'on ne voulait pas degouter le quartier et perdre la clientele." Mais, grace a cette histoire, Lisa accomplit deux choses sans en avoir l'air: Quenu accepte l'idee d'un demenagement (pour ne plus s'entendre dire qu'il y a eu un mort dans la cuisine) et elle, sous pretexte d'entreprendre un grand nettoyage parce qu' "[...] on jasait, que l'histoire de la mort du vieux courait, qu'il fallait montrer une grande proprete," reussit a trouver la fortune de Gradelle, ce qui lui permettra d'acheter et d'amenager la nouvelle charcuterie (650, je souligne). En fait, le quartier ne comprendra jamais que le veritable mort dans la cuisine n'est pas le vieux Gradelle, mais bien Florent, ce pauvre homme mange par les crabes, qui sera "hache" menu par la belle charcutiere, elle-meme menee magistralement par la Saget.

Le colportage de l'histoire de la mort de Gradelle, dans le grotesque de son inconsequence, ne porte donc pas prejudice aux charcutiers -- bien au contraire. Par contre, les bavardages sur le passe et le present de Florent forgeront, pour ce dernier, un destin tragique. En effet, revenu du bagne dans la plus grande misere morale et physique, Florent a la faiblesse, ou plutot l'innocence, de se confier a un ancien ami, le bien nomme Gavard, celui qui se gave de bavardages -- la specialite de ce marchand de volailles etant de gaver les oies. Il est decrit par Zola comme le Bavard par excellence: "toute sa politique bavarde et violente se nourrissait de la sorte de hableries, de contes a dormir debout, [...] qui pousse un boutiquier parisien a ouvrir ses volets, un jour de barricades, pour voir les morts [...]." Il demenage rue de la Cossonnerie, se rapprochant ainsi de la charcuterie, (de la "cochonnerie" des Quenu-Gradelle?): "Ce fut la que les Halles le seduisirent, avec leur vacarme, leurs commerages enormes." Il se met au commerce de la volaille "[...] pour occuper ses journees vides des cancans du marche. Alors il vecut dans des jacasseries sans fin [...] la tete bourdonnante du continuel glapissement de voix qui l'entouraient" (661-62). Sorte de bouffon des Halles, il en est l'acteur le plus bruyant, un coq au milieu des poules: "[...] perorant devant sa boutique. La, Gavard regnait, [...] au milieu d'un groupe de dix a douze femmes. Il etait le seul homme du marche. Il avait la langue tellement longue, qu'apres s'etre fache avec les cinq ou six filles qu'il prit [...] il se decida a vendre sa marchandise lui-meme, disant naivement que ces pecores passaient leur sainte journee a cancanner [...]. Et Florent restait parfois une heure avec Gavard, emerveille de son intarissable commerage [...]." La naivete du bavard n'a d'egale que l'innocence de Florent, s'emerveillant des qualites de conteur de son ami, tel un enfant, telle Pauline ecoutant ses propres histoires. Zola fait le portrait du marchand de volaille en l'agrandissant de facon mythique: Gavard faisait "plus de bruit a lui seul que les cent et quelques bavardes dont la clameur secouait les plaques de fonte du pavillon d'un frisson sonore de tam-tam" (662-63, je souligne). L'allusion au Decameron, mise en parallele avec le tam-tam africain, permet a Zola d'elever son personnage a une grandeur universelle. A lui seul, Gavard devient, chez ce peuple des Halles, l'embleme de la communication humaine ou, plutot, de ce "babil" (qui aboutit au delire, sinon au silence) dont parle Baguley a propos de la vocation tragique du langage dans le roman naturaliste en general.

Si Gavard est le grand pretre, l'acteur le plus flamboyant des commerages du quartier, ce n'est cependant pas lui qui devoile aux mechants que Florent est un ancien forcat. Certes, obsede de facon comique par un besoin de comploter et de se faire valoir de facon vicariale -- en vantant les exploits de Florent --, il finit par tout dire sur le passe de son ami dans le secret du cabinet de monsieur Lebigre: "Gavard n'avait pu tenir sa langue, contant peu a peu l'histoire de Cayenne, ce qui mettait Florent dans une gloire de martyr. Ses paroles devenaient des actes de foi" (746). Dans ce milieu tres special de pseudo-revolutionnaires, l'indiscretion du bavard semble donc avoir un effet benefique pour Florent puisqu'elle lui donne une certaine autorite. Mais elle alimente egalement la jalousie de Charvet, le meneur que Florent remplace sans le vouloir, et qui abandonnera le groupe. Or, Gavard, bien plus que la terrible Saget, est celui qui monte involontairement Lisa contre son beau-frere.

Alertee par Mlle Saget sur les propos politiques echanges dans le secret du cabinet de Lebigre, Lisa passe tous les jours devant la boutique de Gavard: "La verite etait qu'elle tachait de provoquer les confidences de Gavard [...] car elle tenait mademoiselle Saget, sa police secrete, en mediocre confiance. Elle apprit ainsi du terrible bavard des choses confuses qui l'effrayerent beaucoup." Il est ironique, mais symptomatique de cette "mecanique de la medisance," que ce soit a ces choses confuses, ce non-dit, que Lisa reagisse. Car c'est a cause de ces choses confuses qu'elle met Quenu en demeure de choisir entre elle et Florent -- ce qui provoquera le depart de ce dernier -- et le jettera litteralement dans la gueule du loup puisqu'il elira domicile dans le cabinet du pere Lebigre, signifiant ainsi au quartier son role majeur dans le complot. Mais, de choses confuses, Gavard passe a des images plus precises et plus eloquentes pour Lisa. En effet, "[...] dans une discussion politique qu'elle avait amenee habilement, [Gavard] s'etait echauffe a lui dire [...] qu'on allait tout flanquer par terre, et qu'il suffirait de deux hommes determines comme son beau-frere et lui, pour mettre le feu a la boutique [...]" (785-86, je souligne). Cette image de la revolution detruisant les biens des proprietaires dans le sang et le feu, si contraire aux reves humanistes de Florent, a son style doux et triste, a son caractere de mouton, a son esprit de generosite et a ses utopies intellectuelles, est celle que le bourgeois parisien du XIXe siecle redoute le plus. En parlant ainsi a Lisa, Gavard met le feu aux detritus amasses sur Florent par la Saget et le quartier des Halles.

Mais si le bavard Gavard parle a tort et a travers, sans veritable premeditation, sans desir de nuire a quiconque, simplement pour paraitre important, par betise et hablerie, la mere Saget, elle, est la personnification meme de la Medisance, de la Calomnie, et de la mechancete. Son desir n'est pas de se valoriser en racontant des faits excitants ou extraordinaires mais, plutot, de nuire aux autres, de les manipuler, de les dominer. Avec l'aide de ses deux commeres, vraies consoeurs en commerages, la Saget devient peu a peu l'ame mauvaise du quartier, un suppot de Satan, une vipere menteuse, vicieuse et letale. Il est amusant que ce soit Gavard, le roi des bavards, qui presente a Florent les reines du commerage: -- "Elles en debitent! Murmura-t-il, d'un air envieux [...]. Il y avait la, en effet, mademoiselle Saget, madame Lecoeur et la Sarriette [...]. La vieille fille perorait" (676). Apres avoir medit des Quenu-Gradelle et de leur amitie soi-disant interessee pour Gavard, "il fut convenu," nous dit Zola, passant au discours indirect, "que les Quenu-Gradelle etaient des pas grand chose, et qu'on les surveillerait." Puis les trois commeres parlent de Florent: -- "Je ne sais quel micmac il y a chez eux, dit la vieille fille, mais ca ne sent pas bon [...]. Les trois femmes se rapprocherent, baissant la voix -- Vous savez bien, reprit madame Lecoeur, que nous l'avons vu, un matin, les souliers perces, avec l'air d'un voleur qui a fait un mauvais coup [...]. Il me fait peur, ce garcon-la" (677). On apercoit, deja, dans ce bref echange, l'art de conter de la Saget: art tout en nuances, insinuations, pauses appropriees pour le suspense, choix de motschocs (micmac), et d'images violentes. Le ca ne sent pas bon prefigure la scene cardinale ou sera joue le grand air de la calomnie dans la puanteur cacophonique des fromages de l'etal de madame Lecoeur, cette "femme sans coeur" qui n'est que l'echo sonore de la pensee de la Saget, "celle qui sait." En evoquant l'arrivee du miserable, elle y associe l'image du voleur et, pour consolider l'impression voulue, celle de la peur qu'il provoque. La Saget, qui connait bien son monde, n'a eu qu'a mettre la Lecoeur sur la voie pour que celle-ci s'y jette.

Et c'est ainsi qu'on voit operer la vieille fille, la plupart du temps. Obsedee par la certitude d'avoir deja vu Florent, et desolee des defaillances de sa memoire, elle utilise l'idee de la Normande qui, pour se venger de Lisa apres leur dispute, insinue que Florent est l'amant de la charcutiere: "Mademoiselle Saget hochait la tete, comme pour dire qu'elle n'etait pas eloignee de se ranger a cette opinion. Elle reprit doucement: -- D'autant plus que le cousin est tombe on ne sait d'ou, et que l'histoire racontee par les Quenu est bien louche" (678, je souligne). Encore une fois, c'est seulement par des signes et des intonations de voix que la Saget soutient la medisance de la poissonniere tandis qu'elle s'en sert pour suggerer une remise en question de l'identite du parent des Quenu. Comme dans l'exemple precedent, la vieille fille nuance ses remarques par des mots am-bigus: tombe d'on ne sait d'ou [...], bien louche. Et c'est a son interlocutrice qu'elle laisse l'initiative des mots crus: amant de la grosse [...], vaurien, [...], rouleur [...]. Il serait donc difficile de la prendre en flagrant delit de medisance.

Pourtant, la Saget perdra sa reserve habituelle quand, profondement irritee de ne pas se souvenir ou elle a vu Florent dans le passe, elle se laisse aller a la pure calomnie en colportant a Lisa que Florent est l'amant de la Normande. Croyant ainsi attiser la jalousie de la charcutiere, elle espere obtenir des confidences de celle-ci sur le jeune homme. La scene est remarquable de verite psychologique, soulignant la ruse des deux femmes dans l'art du commerage: "Il etait encore hier chez elles [les femmes Mehudin], il n'en sort plus [...]. La Normande l'a appele <mon cheri> dans l'escalier [...]. Le lendemain du jour ou elle crut voir sortir Florent de la chambre de Claire, elle accourut et fit durer l'histoire une bonne demi-heure. C'etait une honte; maintenant le cousin allait d'un lit a l'autre. -- Je l'ai vu, dit-elle [...] toute la nuit j'entends les deux portes, ca nefinit pas [...]" (je souligne). On admire l'habilete de la conteuse qui, pour faire vrai, evoque ce qu'elle aurait vu et entendu, augmentant l'exageration des pseudo-faits jusqu'a l'infini (ca ne finit pas). Dans cet "art du mensonge," I' "effet de reel," du au detail, a ete retenu par Sylvie Thorel-Cailleteau comme etant la marque de l'ecrivain realiste. (1)

Esperant ainsi faire parler Lisa, la Saget se heurte a aussi habile qu'elle. En effet, Lisa "[...] parlait peu, n'encourageant les bavardages de mademoiselle Saget que par son silence. Elle ecoutait profondement. Quand les details devenaient par trop scabreux: Non, non, murmurait-elle, ce n'est pas permis [...]. Se peut-il qu'il y ait des femmes comme ca!" (740, je souligne). Parle-t-elle des filles Mehudin, ou de la Saget? Zola, nous faisant un clin d'oeil, joue certainement sur l'ambiguite et le vague des paroles de Lisa. Or celle-ci semble obtenir par le silence ce que la Saget cherche par la parole. Plus tard, voulant ebranler la belle prestance de la charcutiere et lui porter un coup, la Saget emploiera d'autres tactiques pour la faire parler, cherchant a l'inquieter sur les activites du cabinet Lebigre: "[...] ils s'amusent dans ce cabinet, ou ils font tant de bruit. Lisa s'etait tournee du cote de la rue, l'oreille tres attentive, mais ne voulant sans doute pas ecouter de face. Mademoiselle Saget fit une pause, esperant qu'on la questionnerait. Elle ajouta plus bas: -- Ils ont une femme avec eux ... Oh! Pas monsieur Quenu, je ne dis pas ca, je ne sais pas ..." (753, je souligne). La Sarriette, moins rouee, explique qui est Clemence, une feministe revolutionnaire amie de Charvet. Comme dans l'exemple precedent, le duel entre les deux femmes est serre. L'une parle pour faire parler l'autre, et cette derniere se retient. La Saget emploie diverses approches, essayant d'eveiller tour a tour chez Lisa la jalousie, la curiosite, l'inquietude. La charcutiere se protege en evitant le regard de la vieille, en simulant l'indifference. Comme toujours, la Saget abonde en formules ambigues ou vagues: "je ne sais pas ...," "ils crient des choses," etc.

Finalement, la Saget a recours a la menace deguisee, jurant de ne rien colporter sur ce qu'elle entend chez Lebigre -- ce que Lisa traduit, bien sur, comme une assurance que la nouvelle sera rapidement repandue. L'exageration du serment de la medisante, ses pauses bien choisies, preparent la bombe qu'elle lache sur Lisa -- le fait que Quenu ait parle contre le gouvernement en public.

Etant parvenue a ebranler Lisa en citant les soi-disant paroles de Quenu, la vieille en revient aux promesses grotesques de garder le secret, tout en entretenant l'inquietude de la charcutiere par de vagues allusions, et des insinuations soulignees par des pauses que Zola exprime par de nombreux points de suspension: "d'autres choses dont je ne me souviens pas ... ce qui conduirait un homme trop loin ..." (754). Mais la vieille sorciere n'a pas tout a fait reussi dans son travail de destabilisation puisque Lisa finit par rire de cette histoire, comme Pauline riait de l'histoire de l'homme mange par les crabes, comme La Sarriette riait des pretendues histoires de femmes de Florent. Cependant, le terrain a ete mine puisque Lisa, le meme soir, reproche a Quenu de s'occuper de politique, ajoutant elle-meme a la medisance pour faire peur a son mari: "Mademoiselle Saget t'a entendu. Tout le quartier, a cette heure, sait que tu es un rouge" (756, je souligne). Or, cette grande peur du rouge (socialisme, communisme) decidera la charcutiere a livrer Florent quand elle decouvrira les bouts de tissu rouges devant servir d'emblemes a la soi-disant organisation de son beau-frere.

Les menaces de la vieille fille ayant echoue a provoquer les confidences de Lisa sur l'identite de Florent, la "gazette" du quartier s'en prend a la petite Pauline, la poussant sournoisement a repeter ce que ses parents disent de Florent. L'innocente enfant declare: "Un soir, dans mon lit, j'avais Mouton [...], [maman] disait a papa: "ton frere, il ne s'est sauve du bagne que pour nous y ramener avec lui." Mademoiselle Saget poussa un leger cri [...]. Un trait de lumiere venait de la frapper en pleine face [...]. Elle savait donc enfin! [...] voila qu'elle possedait Florent, tout entier, tout d'un coup [...]. Maintenant le quartier des Halles lui appartenait [...]" (821-22). Je souligne les mots montrant, chez la Saget, la relation entre le savoir et la possession. Cependant, le mot revelateur, declencheur, est le mot bagne, ce mot si tragiquement, si injustement associe a l'innocent Florent, et auquel il ne pourra echapper.

Remarquons en passant que Florent ne s'etait jamais identifie a un forcat car, racontant son histoire a Pauline, le soir de la confection du boudin, il avait ainsi parle de lui, a la troisieme personne: "Il etait une fois un pauvre homme [...]. Sur le bateau qui l'emportait il y avait quatre cents forcats avec lesquels on le jeta" (685). Le prisonnier ne se voit pas comme un forcat, mais comme une victime forcee de vivre au milieu de ces bandits (685). Cette subtile nuance echappera tout a fait a l'entourage parisien du malheureux, entourage qui ne retiendra que le mot forcat avec toutes les connotations effrayantes que ce mot suggere dans l'imaginaire du peuple, comme dans celui de la bougeoisie de l'epoque. Une fois de plus, le langage, dans le roman naturaliste, est un vehicule du tragique. Mais ici ce phenomene est souligne par Zola dans l'eradication, par la medisante, des maillons de la chaine logique du discours de Florent. Il est interessant que Zola ait recours -- pour mettre en relief ce pouvoir destructeur du langage -- a des images olfactives, faisant ainsi appel au sens le plus difficile a evoquer par des mots. En effet, il encadre la fatale revelation de l'identite de Florent -- topographiquement, dans l'organisation des paragraphes -- par deux descriptions magistrales de la puanteur des fromages des Halles.

En effet, pressee de repandre la nouvelle, La Saget court chercher ses complices en commerages, la Lecoeur et la Sarriette. Toujours habile dans l'art du suspense, la Saget fait languir les commeres en poussant de petits soupirs pames, et par son exclamation si vous saviez! Zola, egalement, fait attendre le lecteur en intercalant a ce moment precis une longue digression sur la beaute et l'image paradisiaque de l'etal de fruits de la Sarriette. Le suspense rebondit quand Zola nous decrit ensuite madame Lecoeur petrissant le beurre et ne repondant a la Sarriette que quand celle-ci, fine mouche, pretend que la Saget sait des choses tres graves sur l'oncle Gavard, hai par sa niece (826). Or la Saget n'a rien dit de tel! On retrouve la, en action, "le mecanisme de la medisance," cense apporter quelque jouissance a chaque participant de ce rite infernal, a chaque maillon de cette chaine diabolique.

Les trois femmes etant enfin reunies au fond de l'etroite boutique de fromages, la Saget garda le silence pendant deux bonnes minutes: "[...] il vient du bagne, dit-elle enfin, en assourdissant terriblement sa voix. Autour d'elles, les fromages puaient" (826, je souligne). Encore un exemple de l'art de conteuse de la Saget, utilisant de tres longs silences ainsi que des effets de voix et d'intonation. Cependant, la remarque abrupte de Zola sur la puanteur des fromages, qui ne semble pas le moins du monde incommoder les bavardes, entraine maintenant le lecteur dans le domaine de l'allegorie et du grotesque. En effet, cette rumeur, cruciale a l'intrigue -- puisqu'elle renverra Florent au bagne d'ou il s'est si peniblement echappe -- s'ancre, se deguste, s'inscruste, prend une ampleur prodigieuse sur un fond symbolique de pestilence dont la description evolue rapidement du realisme le plus sensuel au fantastique le plus delirant, evoquant la barbarie, la violence, le meurtre, la mort: "un cantal geant, comme fendu a coup de hache [...], des hollande, ronds comme des tetes coupee [...] un flot de vie avait troue un livarot, accouchant par cette entaille d'un peuple de vers [...]" (826-28). Les images naviguent entre le fantastique, le grotesque et le surreel. Semblable a ses personnages, Zola se prend au jeu de l'exageration, destine a frapper l'imagination de l'auditoire.

Apres avoir digresse quant a la possibilite que Florent, puisqu'il n'est pas le cousin de Lisa, soit peut-etre son amant, les trois femmes concluent: "C'est un scelerat fini. En somme, l'histoire tournait au tragique [...] alors, ce furent des suppositions prodigieuses [...]. Et la Saget leur fait peur des rouges [qui] se mettaient a deux ou trois cents pour tuer te monde, piller a leur aise" (829-30). Zola fait alors de la medisance "une cacophonie de souffles infects [...] un vertige continu de nausee [...] une force terrible d'asphyxie. Cependant, il semblait que c'etaient les paroles mauvaises de madame Lecoeur et de mademoiselle Saget qui puaient si fort" (832-33, je souligne). Le romancier termine la description des fromages en revenant a l'image preliminaire -- autour d'elles les fromages puaient --, confirmant ainsi l'impression que les paroles des medisantes "puent." En fait, Zola a serti l'infame calomnie dans la symbolique des Halles, dont le ventre gorge ne produit que dejections. La Saget "leur conta l'histoire de Florent [... ]." N'affirmant rien et restant dans le vague, la vieille reussit cependant a emouvoir les esprits par la vision de six gendarmes sur une barricade, et elle confere un sceau de veracite a l'histoire en pretendant avoir apercu Florent une fois, rue Pirouette (828). Ceci est d'ailleurs tout a fait possible puisqu'ils habitaient alors dans la meme maison, comme Zola le precise a l'arrivee de Florent a Paris. (2) Apres avoir medit de Gavard, "[...] elles en revinrent a Florent [...]. Alors elles jurerent, quant a elles, de ne pas ouvrir la bouche [...]. Des le lendemain, une rumeur sourde courut dans les Halles. Madame Lecoeur et la Sarriette tenaient leurs grands serments de discretion" (835).

L' ironie de Zola met donc en relief la ruse de la mere Saget qui ne se compromet jamais directement, utilisant ces deux pecores, comme elle dit, pour repandre les commerages: "En cette circonstance, mademoiselle Saget se montra particulierement habile: elle se tut, laissant aux deux autres le soin de repandre l'histoire de Florent [...] les versions diverses se fondirent, les episodes s'allongeaient, une legende se forma, dans laquelle Florent jouait un role de Croquemitaine. Il avait tue dix gendarmes, a la barricade de la rue Greneta [...]" (835). Les mots soulignes mettent en relief le gout du secret, la diversite des versions, la naissance d'une legende. L'allusion au Croquemitaine, aux pirates, font de l'histoire de Florent un conte pour les enfants. Le peuple, tel la petite Pauline reclamant l'histoire du monsieur mange par les crabes, n'est qu'un grand enfant, tout comme Florent. Pauline riait en ecoutant l'histoire de Florent car pour elle ce n'etait qu'un conte de fee, un conte fait pour l'endormir, elle et son chat Mouton. Lisa, comme la Normande, rient egalement des accusations de la Saget envers Quenu.

Mais si les trois femmes qui connaissent le mieux Florent -- Lisa, la Normande, Pauline -- rient de ces histoires colportees, elles n'en seront pas moins infiuencees par cette rumeur meurtriere, puisque toutes les trois, inconsciemment ou consciemment trahiront Florent. En effet, Pauline, bien innocemment, est a la source de la rumeur puisque c'est elle qui "lache" a la Saget le mot declencheur, le mot bagne. Quant a Lisa et la Normande, elles laisseront la police emmener Florent, sachant bien qu'il sera condamne. Entre temps, la rumeur grossit, s'enfle et envahit le quartier entier: "Le quartier se ruait sur lui [...] c'etait un grossissement de calomnies [...] dont la source avait grandi, sans qu'on sut au juste d'ou elle sortait [...]" (841-42). Je souligne l'insistance de Zola sur l'ignorance du quartier quant a l'origine de la rumeur -- ce qui prouve bien l'habilete diabolique de la Saget, l'araignee, la Parque tissant sa toile dans l'ombre?

Indifferent a cette grosse voix des Halles dont il ne se doute meme pas, Florent batit son complot sur des notes qu'il prend a partir des racontars de son lieutenant, Logre. Tel un enfant qui croit aux contes de fee qu'on lui raconte, Florent ne remet jamais en questions la parole de ce personnage au nom lourd de symbole. Or, c'est par "l'ogre" de Paris, cette societe bourgeoise nourrie par les Halles, que le pauvre reveur sera "devore."

Cependant, Florent lui-meme participe de ce langage du delire. Il n'est pas entierement different de ceux qui l'ensevelissent sous la medisance, ce langage tare, illusoire, enfantin. Contrairement a ce que pretendent la majorite des critiques zoliens, le heros du Ventre de Paris ne s'oppose pas a son milieu; il en fait partie, il en est le produit, le signe, tout en evoluant sur un autre plan que les autres, un plan quasi geometrique, celui des toits des Halles. Car la regne, au moins jusqu'a sa chute ironiquement provoquee par Lisa, son double parodique, l'innocent Marjolin, le jeune "dieu" des Halles. Motive peut-etre plus par le souvenir sanglant de la "femme en rose" -- qui lui sauva la vie sur les barricades en le couvrant de son corps -- que par des raisons purement politiques, Florent va donc se prendre au piege du langage et perpetuer une impossibilite, un mensonge, un "babil": il" [...] se fit justicier [...] dans ce temperament tendre, l'idee fixe plantait aisement son clou. Tout prenait des grossissements formidables, les histoires les plus etranges se batissaient [...]. Ce plan, auquel Florent revenait chaque soir, comme a un scenario de drame [...] n'etait encore ecrit que sur des bouts de papier, ratures, montrant les tatonnements de l'auteur, permettant de suivre les phases de cette conception a la fois enfantine et scientifique" (812-13, je souligne). Est-ce la parodie du travail de Zola lui-meme? Il y aurait plus a dire sur ce sujet.

Mais si Florent invente des histoires etranges, surreelles, enfantines, -- qui feront de lui le pseudo-chef d'un complot revolutionnaire et le renverront au bagne--, il est cependant tout a fait ignorant des sanglants ragots du quartier sur son projet, "[...] parlant de la prochaine bataille comme d'une fete a laquelle tous les braves gens seraient convies" (845, je souligne). Dans un parallele rendu grotesque par la disproportion des deux "complots," Quenu semble tout aussi innocent des racontars du quartier, du sourd complot contre Florent. Nous avons vu que la seule "medisance" dont Quenu fut conscient est le colportage d'une histoire vraie, celle du mort dans la cuisine. Or, non seulement il n'a pas la moindre idee de ce qui se raconte sur son frere, jusqu'a ce que Lisa le somme de choisir entre eux, mais il n'a meme jamais ecoute l'histoire racontee par Florent, etant trop occupe a fabriquer son boudin. Mene par Lisa qui, avant leur mariage, le bercait de contes de nourrice, il sera "protege" par elle au moment ou la police viendra chercher son frere. En effet, quand le commissaire vient chez elle, elle exige d'Auguste, o ironie! "[...] le serment le plus absolu de silence." Et Lisa, etant revenue mettre son corset (symbole transparent du carcan social dans lequel elle vit), "[...] conta a Quenu endormi une histoire" (874).

Les histoires enfantines qui bercent Quenu font echo a celles que raconte Florent pour endormir sa niece. Les histoires sans fondement de la medisance, tout comme l'histoire reellement vecue du "bagnard" ne sont que "contes de nourrice." Fait plus significatif, les "histoires" baties par Florent le "revolutionnaire" sont, sous une apparence serieuse et "scientifique," du meme acabit -- des contes pour les petits enfants. Ce "babil" ne fait que denoncer l'innocence des heros principaux, Florent et Quenu. Mais leur relation est tragique puisque meme les liens sacres de la fratrie ne peuvent eviter la destruction, indirecte mais reelle, de Florent par Quenu. En effet, il est tragique que ce soit l'innocence de Quenu, produit de sa betise et de sa lachete, qui compromette celle de Florent, cette innocence petrie -- au contraire de celle de Quenu -- d'idealisme et de courage. Il semble donc qu'ecouter des histoires, en raconter, les colporter, les exagerer, les utiliser pour en cacher d'autres, pour nuire ou pour flatter, pour endormir ou pour amuser, soit la fonction du on populaire du quartier des Halles, lequel quartier, selon les journalistes relatant l'histoire du complot de Florent, etait mine (374). Mine par quoi? Bien evidemment par cette rumeur publique, ce delire, ce langage de la medisance.

Mais ne pourrait-on pas voir dans cette etude magistrale de la calomnie, de l'art de raconter des histoires, une allegorie du travail de Zola ecrivain? En bon detective naturaliste, il est alle passer des journees, meme des nuits aux Halles, ecoutant, faisant parler les uns et les autres, lisant des notes de ses propres collaborateurs-espions. N'est-il pas comme la Saget -- qui passait tous les jours au Square des Innocents "[...] une bonne heure pour se tenir au courant des bavardages du menu peuple [...]"? N'est-ce pas Zola lui-meme qui "[...] apprenait surtout, [...] les choses inavouables [...] les saletes de la medisance [...]"? Car, telle un romancier a l'affut, la Saget scrute" [...] les trois pans de maisons percees de leurs fenetres, dans lesquelles elle cherchait a entrer du regard [...] elle devisageait les rideaux, reconstruisait un drame sur la simple apparition d'une tete entre deux persiennes" (818-19, je souligne). Au debut du roman, Zola nous avait prevenus que cette femme diabolique arrivait "[...] a loger dans sa tete l'histoire complete des maisons, des etages, des gens du quartier" (668, je souligne). Et, a la fin du roman. Zola place ses trois "reines de la calomnie," ses trois Parques, en face de la charcuterie, pour qu'elles ne perdent rien de ce qui va se passer chez les Quenu-Gradelle: "Le drame se nouait a peine. Elles couvaient toutes les trois des yeux la maison d'en face, avec une aprete de curiosite qui cherchait a voir a travers les pierres" (879). Ne reconnait-on pas, dans les mots soulignes, cette volonte de voir, essentiel au romancier naturaliste?

Or, si ces femmes sont habiles a colporter des nouvelles qu'elles transforment ou exagerent selon leur desir de nuire, il faut avouer qu'elles sont egalement capables, surtout la Saget, de decouvrir des verites. Par exemple, causant de la Normande, elles predisent, avec justesse, son futur mariage -- grossierement interesse -- avec ce sieur Lebigre qu'elle avait pourtant rejete violemment auparavant, par degout de l'homme et par amour pour Florent. La Saget, on l'a vu a plusieurs reprises, connait bien son monde; elle est meme capable de manipuler une femme aussi forte que Lisa, devenant ainsi le demiurge de cette histoire du pauvre homme. Car, si Zola semble avoir pour doubles le peintre Claude et surtout Florent le reveur socialiste, en fait, ce sont l'horrible Saget, ses trois "commeres" et le bavard Gavard qui conduisent l'intrigue du roman. En faisant la Saget si noire, si odieuse, Zola se moque peutetre de ses detracteurs qui voient en lui un ramasseur de poubelle, un degoutant se nourrissant de la basse cuisine des Tuileries? Comme on l'a vu, la seule histoire colportee par les autres sur cette vieille sorciere est celle des Rogatons, de ces restes tombes de la table de l'empereur, dont elle se nourrit au rabais: "[...] elle devint un fumier vivant une bete immonde, nourrie de pourritures dont les chiens eux-memes n'auraient pas voulu" (842). On croirait entendre certains ennemis du romancier naturaliste.

Dans ce roman de la devoration, dans lequel le heros rejoint les saints de La Legende Doree (sur laquelle Zola allait batir Le Reve), la Saget devient un double derisoire et grotesque de cette societe des Halles dont la seule mission est de gaver les bourgeois du Second Empire. Nourrie des dejections de l'Empire, elle deverse son poison de vipere diabolique sur le bouc-emissaire qu'est devenu Florent. Elle est sans aucun doute l'image la plus basse de cette societe egoiste et dominatrice engraissee par les Halles. Le "destin tragique" du langage dont la Saget se fait une arme implacable va au-dela de ce "silence" dont parle Baguley. Car c'est le "langage" du quartier, du commerage, qui precipite la tragedie de Florent. Le mot bagne devient la barricade d'ou tombera Florent une deuxieme fois. Il est significatif que Gavard, le bavard innocent et stupide l'accompagne dans sa chute. Ironiquement, Gavard est victime de sa langue trop longue car c'est lui qui avait colporte le fait, tres reel, que la Saget se nourrissait des rogatons des Tuileries. Le "ragot sur le ragout" de la Saget (si j'ose dire!), causera la vengeance de la vieille fille qui, surprise par Gavard en flagrant delit de charognarde se vengera en le denoncant. Car seule la parole intentionnellement, diaboliquement mensongere triomphe, la parole de "celle qui sait," celle qui sait manipuler la verite pour sa jouissance personnelle de demiurge. Si Lisa et Quenu ont pu faire taire la rumeur du mort dans la cuisine en demenageant, Florent sera en realite le vrai "mort dans la cuisine," devore par les siens comme chair a saucisse. Car le soir ou Florent tente l'impossible -- raconter son histoire malheureuse a sa famille -- non seulement il ne sera pas entendu mais il accepte, par lachete et inconscience, que Lisa prenne pour lui la decision de travailler a la poissonnerie des Halles, perdant ainsi son ame au profit du ventre. Meme s'il ne s'engraisse pas de cette trahison envers son ideal (puisqu'il donne peu a peu tous ses gains a son predecesseur), Florent a vendu son ame au diable. A l'histoire du mort dans la cuisine s'est substituee celle qui retient l'attention de Pauline, celle de l'homme mangepar les crabes (les "crabes" de la poissonnerie?). Mais si tous ces contes ne sont que des histoires pour Lisa et ses comparses, malheureusement, ce sont de ces mots-la que perissent les justes.
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North Carolina State University
Raleigh, NC 21905-8106


NOTES

(1) Associant le realisme a la "caracterisation selon des traits inessentiels," Sylvie Thorel-Cailleteau reconnait sa dette envers Roland Barthes (8).

(2) On voit ici un autre exemple de cet "effet de reel" du au "petit detail" que Mme Thorel-Cailleteau met a la base de tout art "realiste." J'ajouterai que ce detail, dans Le Ventre de Paris, est toujours rattache a un des cinq sens.

(3) Henri Mitterand evoque, comme d'autres avant lui, le fait que Zola utilise les mythes classiques, mais de facon indirecte, par la suggestion plutot que la reference nominative. Ces trois femmes -- la Saget, la Lecoeur et la Sarriette, dont les paroles auront une repercussion fatale sur le destin de Florent, pourraient sans doute etre vues comme representantes des Parques antiques, symboles du destin tragique de l'etre humain -- dont la vie est tissee, puis tranchee, par des forces externes et irremediables.

OUVRAGES CITES

Baguley, David. Le Naturalisme et ses genres. Paris: Nathan, 1995. Mitterand, Henri. Zola: l'histoire et la fiction. Paris: PUF. 1990. Ripoll Roger. Realite et mythe chez Zola. Paris: Honore Champion. 2 vols. 1981. Thorel-Cailleteau, Sylvie. Realisme et Naturalisme. Paris: Hachette, 1998. Zola, Emile. Le Ventre de Paris. Paris: Gallimard, La Pleiade, 1960, vol. 1.
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Article Details
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Author:Rollins, Yvonne Bargues
Publication:Nineteenth-Century French Studies
Article Type:Critical Essay
Geographic Code:4EUFR
Date:Sep 22, 2001
Words:6778
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