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Le Papegai et le papelard dans "Un Coeur simple" de Gustave Flaubert.

Le Juez, Brigitte. Le Papegai et le papelard dans "Un Coeur simple" de Gustave Flaubert. Amsterdam, Atlanta GA, Rodopi, Faux titre n [degrees] 170, 1999. Pp. 128. ISBN 90-420-0746-X

Ce ne sont pas le betes qui manquent chez Flaubert: des singes des oeuvres de jeunesse et des lions de Salammbo aux massacres de Saint Julien, en passant par les defiles de La Tentation, les merveilleux chevaux d'Herodias et les animaux puissants ou serviles des Comices de Madame Bovary, la basse cour flaubertienne (si l'on peut dire) est omnipresente. La seule exception, c'est sans doute l'Education sentimentale (et on se demande bien pourquoi). Quoi qu'il en soit, si on veut tout savoir sur le perroquet de Felicite, ses ramifications et ses ramages, il faudra desormais consulter l'ouvrage de Brigitte Le Juez. Cette etude incontournable, aussi exhaustive qu'on peut l'etre, reunit une immense et impressionnante documentation. C'est seulement dommage que le titre "dans le vent" qu'elle a choisi (si c'est bien elle) ne permette pas d'en entrevoir toute l'envergure.

Le Juez nous propose des apercus originaux Sur Un Coeur simple a la lumiere desquels une nouvelle unite se fait jour: unite interne visuelle, par exemple, grace a la circulation des couleurs, meme s'il faut tenir compte des couleurs qu'on trouve "naturellement" dans la nature (78-80) -- unite externe, grace au rapport de l'ecriture a la peinture (86).

Unite intratextuelle, egalement, par la recurrence insoupconnee (de moi en tout cas) de perroquets un peu partout dans l'oeuvre de Flaubert (voir 94). Cette recurrence instaure une thematique religieuse (8), qui reproduit les grands motifs de la mythologie chretienne (59), mariale, et hagiographique (22-23), sans oublier le motif religieux (toujours a la mode, celui-la) de la vache enragee, ni la dimension essentiellement moderne de ces choses (21).

D'autres elements s'agglutinent autour de ces motifs: le discours surnaturel (11), magique, "conte de fees" (8-9) qui parcourt le conte d'un bout a l'autre -- et qui problematise ironiquement la tonalite religieuse, chretienne a laquelle il se mele -- comme, d'ailleurs, la parole mecanique, "psittacique" (qui ne concerne pas que Felicite et son oiseau) et les problemes d'identite qu'elle fait surgir (104, 115).

L'ouvrage Le Juez doit sa richesse a de tels apercus, renforces par la circulation, d'une ouvre a l'autre, de motifs associes, des premiers ecrits a Par les champs et par les greves et a Madame Bovary (on pense a l'orgue de barbarie 55), dont l'ecriture coincide, on se le rappelle, avec la conception originale du conte.

Cette etude est donc a la fois un essai critique et une somme -- et je ne perds pas sa grande utilite de vue en formulant (compte-rendu oblige) un certain nombre de reserves.

Ainsi, je me demande si Le Juez n'a pas essaye d'en faire trop, si l'avalanche de faits et d'analyses qu'elle fait defiler sous nos yeux ne trouble pas en somme la focalisation generale de son travail. Parfois, on ne sait pas a quel niveau se situer. Car il y a trois manieres de lire (au moins), toutes imbriquees les unes dans les autres: il y a celle qui fonde l'unite sur un releve "objectif" de "faits de texte"; et puis il y a la lecture-reception subjective: ma lecture, validee par ma personnalite, mon horizon d'attente, ma personnalite, mes valeurs, ma culture; et finalement, il y a des lectures qui ne donnent pas forcement le sens du texte, mais qui l'integrent dans le milieu culturel, historique, mythique, narrationnel, ou il baigne.

J'aurais tendance a croire que c'est surtout de cela qu'il s'agit -- d'ou l'impression de fourre-tout qu'on a par ci par la.

D'autre part, si on sait gre a Le Juez de la documentation qu'elle a reunie, on releve neanmoins bon nombre de lectures et d'hypoteses dont la pertinence directe n'est pas vraiment etablie: a commencer par la circulation de certains themes (43-44), et des citations qui n'ont pas en fait la valeur de preuve qu'on veut leur donner (54, 55, 65). D'autres interpretations, elles aussi, peuvent paraitre quelque peu tirees par les cheveux: la filiation perroquet-singe (97-99); l'association oreille-uterus qui est censee rapprocher la surdite de Felicite du theme de l'Annonciation (121), ou la filiation Caro > Loulou > perroquet dont il est question a un moment donne. Le motif de l'aveuglement parait lui aussi un peu trop systematiquement "exploite" (100) -- tou comme l'idee de la "maisnee" arabe dont le menage Aubin serait l'echo.

Certaines digressions ont le meme defaut, car elles semblent avoir peu de choses a voir avec la matiere du conte (84-87): on pense a la digression, obligatoire dans doute dans le climat actuel, mais dont la longueur est excessive, sur la condition feminine (68 et seq.), et a une autre ou Le Juez cherche a etablir si on a affaire a feminine (68) nouvelle. Et finalement, il y a peut-etre trop d'allusions a des faits connus -- les rapports de Flaubert avec George Sand, par exemple (12-13).

D'autres remarques me semblent franchement erronees: Felicite qui monte au ciel (47 -- la fin de Saint Julien contaminant celle d'Un Coeur simple [63]); les causes de la mort de Virginie (non pas une pneumonie mais la tubercueelose); Bourais se suicidant parce qu'il a mauvaise conscience. Et puis dans un texte dont Le Juez voudrait curieusement demontrer l'atemporalite, et grace a des interpretations qui me semblent par trop symboliques (51-52, voir le motif du jaune 82), ou d'un mythologisme gratuit, on voudrait nous faire croire que Felicite est un personnage rate -- alors que, comme c'est toujours le cas chez Flaubert, elle se signale par son ambiguite (122).

Finalement, Le Juez se lance a la recherche de paralleles et de symboles ou le rapport de la documentation a l'oeuvre est souvent mal defini (s'agit-il specifiquement d'Un Coeur simple ou d'une ideologie de perroquet plus generale?), de meme qu'on nous propose des lectures trop nettes ou des elements genants (trop realistes peut-etre) sont laisses de cote (52), fondees parfois sur des demonstrations un peu rapides (65-66), ou sur une certaine naivete d'impression (23, 24-25).

A l'occasion, la documentation elle-meme parait discutable: l'utilisation un peu naive des transcriptions de Leleu, par exemple (15). En effet, si celles-ci sont remarquables, surtout pour l'epoque (1936) ou elles ont ete realisees (1970 ne marque pas les debuts de la genetique, quoi qu'on dise) leur precision laisse parfois a desirer. L'utilisation de certaines sources autobiographiques est-elle aussi un peu trop fantaisiste (Gerard Gailly [22]) pour qu'on lui fasse entierement confiance. De meme, on est un peu etonne de voir citer la correspondance d'apres Carlut (73 n.23).

Et puis, le defaut principal de l'ouvrage de Le Juez se trouve sans doute (passim, mais voir 65, 67, 68) dans le fait qu'elle Juez ne distingue pas suffisamment le climat culturel ideologique du 19e siecle, peut-etre dont Un Coeur simple est forcement le produit, de la dynamique specifique du conte imprecision de certaines references (60 n. 1). Au lieu de se limiter a la description en profondeur du climat et du tissu culturels (de l'ideologie en somme) ou baignent, au 19e s., le theme et la figure, tres riches, du perroquet, on voudrait a tout prix en trouver partout chez Flaubert des echos systematiques. Les ouvres humaines, meme les plus grandes, sont plus fluctuantes que cela.

Michael Wetherill, Professorial Research Fellow, University of Manchester, GB
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Title Annotation:Review
Author:Wetherill, Michael
Publication:Nineteenth-Century French Studies
Article Type:Book Review
Date:Mar 22, 2001
Words:1203
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