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Le Marchand de Venise: le pari et la dette, le jeu et la loi.

The Merchant of Venice is, for good reason, considered to be one of Shakespeare's most legal works, alongside Measure for Measure. At the heart of the debate is the famous penalty clause that Venetian ship owner Antonio allows to be imposed on him by Jewish moneylender Shylock. The clause requires a pound of Antonio's own flesh in the event that he defaults on payment of his loan. Generally called to mind is the monologue by Portia, who pleads for the moneylender's mercy. The play is read as an illustration of an eternal trial between the letter of the law and its spirit, between legal formalism and equity. This lecture questions this traditional interpretation by placing the story back into its socio-historical context: the Venetian casino, the games of seduction and power, and the fact that the adventures are necessarily financed by the Venetian Ghetto. Yet, in addition to legal analysis and sociological decoding, an anthropological reading of Shakespeare's work is warranted. The Merchant of Venice can be understood as a clash between radicalized legal passions. For Shylock, the promissory note, containing the famous penalty clause, presents itself as an opportunity to finally quench his thirst for vengeance, fueled by age-old resentment. For Antonio, a diehard gambler, any transaction is an opportunity to go for broke and to preemptively turn misfortune to his advantage. After all, how could a Venetian ship owner lose to a Jewish moneylender?

Le Marchand de Venise est tenu, a raison, pour une des pieces les plus juridiques de W. Shakespeare, avec Mesure pour mesure. Au coeur du debat, la fameuse clause penale que l'armateur venitien Antonio se laisse imposer par le preteur juif de la place, Shylock : une livre de chair prelevee sur son propre corps, en cas de defaut de paiement. On en retient generalement la tirade de Portia plaidant en faveur de la misericorde (mercy) du preteur. Et on lit la piece comme l'illustration du proces eternel entre la lettre et l'esprit, le formalisme juridique et l'equite. La presente contribution entend discuter cette interpretation traditionnelle en replacant l'intrigue dans son contexte sociohistorique : le casino venitien, ses jeux de seduction et de pouvoir, et le necessaire financement des aventures d'Antonio par le ghetto. Mais au-dela de l'analyse juridique et du decryptage sociologique, c'est d'une lecture anthropologique que releve l'ecriture de Shakespeare. On comprend alors la piece comme un affrontement de passions juridiques radicalisees. Pour Shylock, le billet a ordre, assorti de la fameuse clause, est l'occasion d'assouvir enfin une vengeance nourrie d'un ressentiment seculaire. Pour Antonio, joueur invetere, toute l'affaire est l'occasion de jouer son ultime << va-tout >> et de jouir a l'avance d'une partie de << qui perd gagne >>--car un armateur venitien ne peut pas perdre, n'est-ce pas, face a un preteur juif.
Introduction

I.     Le grand jeu venitien
       A. Tenains de jeu : deux camps, trois scenes
          1. Deux camps que tout oppose
          2. Eldorado, Rialto, ghetto
             a. Joueurs : quatre personnages principaux
                i. Bassanio, leger comme le champagne
                ii. Portia, femme de tete et d'action
                iii. Antonio, depressif et pervers
                iv. Shylock, << Je veux la loi >>
          3. Enjeux : les mises et les risques
          4. << Faites vos jeux, rien ne va plus >> : tours de
             passe-passe et coups fourres

II.    Les morales de l'histoire
       A. Langage
       B. La comedie des apparences
       C. L'antagonisme des Juifs et des Chretiens :
          l'antisemitisme pretendu de la piece
       D. La confusion entre choses et personnes, aigent
          et amour

III.   Lejeudelois

        A. Approche liistorico-realiste
           1. Les sources et le contexte de l'affaire Slivlock v.
              Antonio
           2. Les principaux themes juridiques de la piece
              a. Testaments et mariages
              b. Statut des etrangers
              c. Droit de la procedure
              d. Le contrat d'emprunt et la clause penale
           3. La posterite juridique du Marchand
        B. Approche de poetic justice


Introduction

Le Marchand de Venise est un texte mythique du corpus << droit et litterature >>, un de ses passages reellement oblige, un de ses paradigmes les plus fameux, bien au-dela du monde anglo-saxon. La tirade de Portia sur la mercy est certainement aussi celebre que le plaidoyer d'Antigone en faveur des lois non-ecrites qui ne datent ni d'aujourd'hui, ni d'hier (1).

Et pourtant, cette piece ne cesse de susciter les interpretations les plus contradictoires, comme si le genie shakespearien de l'ambivalence atteignait ici des sommets. Comedie ou tragedie? Shylock est-il un monstre ou une victime, la piece exalte-elle un au-dela ideal du droit ou denonce-telle l'hypocrisie des beaux sentiments? On voudrait evoquer d'entree de jeu, pour s'en convaincre, deux exemples d'interpretations << idealistes >> tres eloignees de celles qui seront developpees dans cette etude.

Celle de John Russell Brown, par exemple, prefacier de l'edition critique anglaise de 1955 (2), qui soutient ceci :
   Lorsque Shylock et Portia sont face a face dans la scene du
   jugement, ils representent [ ... ] les notions universelles de
   l'envie et de la generosite, et ils parlent, l'un pour ceux qui en
   toutes choses reclament leur du, l'autre pour ceux qui, par amour,
   sont prets a tout hasarder. (3)


Et plus loin : << donner est plus important que recevoir, donner sans compter, sans arriere-pensee >> (4). Nous verrons de quelle nature est cet amour << pret a tout hasarder >>. Et il n'est pas interdit de sourire, par anticipation, de la part de ces dons << sans compter, sans arriere pensee >> dans le chef de ces Venitiens qui nous paraissent passes maitres dans le jeu de dupes.

C'est un meme idealisme qui fait ecrire a Richard A. Posner qu'en <<termes juridiques, Portia personnifierait l'esprit d'equite>> (5) ... nous ne tarderons pas a etre edifies par la conception venitienne de l'equite (6).

De toute evidence, cette piece, qui ne cesse d'evoquer les apparences trompeuses, egare des generations de critiques, et personne ne pourra se targuer de detenir la fin de l'histoire; au moins nous voila avertis et mis en garde a l'egard d'interpretations unilaterales qui n'integreraient pas la complexite du propos shakespearien. Raison de plus, certainement, pour avancer avec prudence et accorder au texte la plus extreme attention. Dans cette introduction, on se propose d'aborder successivement les dates d'ecriture et de mise en scene de la piece, le resume de l'intrigue, et enfin les sources d'inspiration de Shakespeare.

Les specialistes s'interrogent sur la date exacte d'ecriture de la piece, sans doute entre 1596 et 1598; une certitude cependant : elle est inscrite au Registre des Libraires le 22 juillet 1598. On ignore quand eurent lieu ses premieres representations; on est certain, en revanche, qu'elle fut reprise en 1605 sous le regne de Jacques Ier. La piece n'a cesse d'etre jouee depuis, moyennant cependant des adaptations parfois tres eloignees, presentant tour a tour le personnage de Shylock comme tragique ou comique, noble ou scelerat.

Comme souvent chez Shakespeare, l'intrigue est complexe, multipliant les lieux et les personnages, croisant les scenarios, dedoublant voire triplant les situations (les mariages, notamment), et finalement rapprochant le tout dans de fascinants jeux de miroirs et de troublantes mises en abime.

L'intrigue se deroule simultanement sur deux scenes, la merveilleuse campagne de Belmont oU regne la belle Portia, et le Rialto de Venise, centre anime des affaires. L'erreur de beaucoup de commentaires juridiques a cet egard est d'occulter Belmont et de ne retenir que Venise, en focalisant l'attention sur l'emprunt des 3 000 ducats assorti de la fameuse clause penale, avec le proces a rebondissements que son execution va susciter. L'intrigue amoureuse qui a Belmont pour decor et Portia pour heroine presente cependant un egal interet des lors qu'on y retrouve la meme intrication de sentiments, d'interets et de rapports de force que dans le chaudron venitien. Mieux, le passage incessant d'une scene a l'autre subvertit a la fois la logique des sentiments censes prevaloir sur la scene campagnarde et la logique du droit et des affaires censee prevaloir a Venise. Ce double jeu nous met sur la piste de la cle de l'intrigue et doit donc etre suivi attentivement.

L'acte I expose les premisses de l'action. On y apprend que Bassanio, fleuron de la jeunesse doree de Venise, entreprend de seduire Portia. Toujours a court d'argent pour mener sa cour, il se retourne vers son ami (on aurait envie de dire son parrain, au sens de parrain de ce qui nous apparaitra comme << le clan des Venitiens >>)--le riche Antonio, le marchand de Venise auquel le lie une etrange relation. Il se fait cependant qu'a ce moment Antonio est lui aussi a court de liquidites, ayant expose toute sa fortune--non moins de six navires--dans des aventures maritimes lointaines. Qu'a cela ne tienne! L'usurier juif de la place, Shylock, s'offre a lui avancer les 3 000 ducats. Les deux hommes cependant se detestent : Antonio n'a cesse de vilipender ce << chien >> qui prete a interet alors que luimeme ne daigne pas s'abaisser a en reclamer, pas plus qu'il ne consentirait a en payer. Contre toute attente (et pour des raisons qu'il nous faudra discuter) Shylock accepte cependant le marche; il avance la somme convenue, et renonce aux interets; tout juste, << par maniere de plaisanterie >> (7), comme le note la traduction de Francois-Victor Hugo, exige-t-il de prelever une livre de chair de son debiteur au cas oU celui-ci serait en defaut de s'executer au jour de l'echeance du billet. Antonio y consent et le contrat est passe devant notaire.

Nous sommes ensuite transportes a Belmont ou la belle Portia expose a sa suivante Nerissa l'etrange mise en scene que son pere defunt a prevu pour regler la question de son mariage et de sa dot : la main de la jeune femme appartiendra a celui de ses pretendants qui decouvrira son portrait, lequel est dissimule dans un des trois coffrets, respectivement d'or, d'argent et de plomb, qui sont proposes a la sagacite des jeunes hommes.

L'acte II concentre d'abord l'interet sur la curieuse loterie de Belmont (seront successivement econduits le Prince du Maroc qui a choisi a tort le coffret d'or, et le Prince d'Aragon qui s'est determine en vain pour l'argent), pour se focaliser ensuite sur la triste demeure de Shylock que tous semblent vouloir quitter. Ce sera d'abord son domestique, Lancelot, trop presse d'abandonner cette << sorte de diable >> au profit du genereux (dispendieux?) Bassanio qui a tot fait de lui tailler une << belle livree >>. Plus grave : la propre fille de Shylock, Jessica, le quitte egalement. Elle est tombee amoureuse du chretien Lorenzo, qui vient l'enlever nuitamment, deguisee en garcon, en ne manquant pas d'emporter au passage les ducats et les bijoux de son pere (y compris un anneau de fiancailles offert par sa mere).

L'acte III s'ouvre sur les rumeurs de naufrage des bateaux d'Antonio. Shylock est partage entre la jubilation d'une revanche qui se precise, et la folie rageuse que suscite la fuite de sa fille. Dans l'intervalle, Bassanio est arrive a Belmont, charge de presents; les jeunes gens se plaisent, et lors que le jeune homme affronte a son tour l'epreuve des coffrets, la belle heritiere saura le guider habilement vers le coffret de plomb, pourtant le plus improbable. Leur joie eclate, des serments s'echangent, et Portia, qui declare se mettre, corps et biens, en la puissance de son nouvel epoux, lui offre un anneau qui sera le symbole de la fidelite qu'elle attend en retour de celui qu'elle comble de ses richesses. Demultiplication typiquement shakespearienne : sa suivante, Nerissa, echange sa foi avec un ami de Bassanio, Gratiano, tandis qu'aborde egalement a Belmont le couple Jessica-Lorenzo. Ce ne sont pas moins de trois idylles qui se nouent donc sous les auspices edeniques de Belmont.

Mais les sombres rumeurs de naufrage se sont precisees entre-temps; la nouvelle de la faillite d'Antonio se repand, et Bassanio est oblige d'avouer a sa nouvelle epouse le stratageme qui lui a permis de mener sa conquete. << Qu'a cela ne tienne ! >>, decide Portia, elle fera taire le Juif en le couvrant d'or et expedie aussitot son jeune epoux a Venise pour regler cette affaire (8). Le spectateur comprend cependant que Shylock ne se laissera pas acheter : c'est la chair d'Antonio qu'il desire maintenant, lui paierait-on vingt fois le montant convenu. L'usurier exige le strict respect de son billet. Puisqu'on l'a traite de chien, il montre les dents et s'apprete a mordre. Du reste, le credit commercial de Venise aupres des negociants etrangers serait ruine s'il advenait que le formalisme des billets a ordre n'etait pas honore. Tandis qu'Antonio semble deja se resigner a son triste sort, la resistance s'organise a Belmont : Portia fait croire a ses domestiques qu'elle part en retraite dans un couvent, tandis qu'elle manigance le stratageme qu'elle poursuivra a l'acte suivant : deguisee en jeune homme, simulant un jeune juriste barde de diplomes, elles se propose d'intervenir au titre d'amicus curiae a la cour de justice du Doge lors du prochain proces d'Antonio.

Le quatrieme acte est tout entier consacre a ce proces. Au lever de rideau, le Doge en appelle a la clemence de Shylock; il se dit persuade que ce dernier saura faire preuve de compassion et fera grace a son debiteur de la moitie de sa dette. Mais Shylock n'en demord pas (c'est le cas de le dire) : il tient sa proie et ne lachera pas; de surcroit, il a jure s'en tenir au billet (my bond) (9); il prend le ciel a temoin du serieux de cet engagement, appelant sur lui et ses descendants la responsabilite de son acte. Tandis que les amis du failli se mobilisent, proposant a l'inflexible creancier plusieurs fois le montant de sa creance, Antonio lui-meme s'enfonce dans un enigmatique fatalisme : il n'oppose plus aucune resistance, et semble ne plus attendre que la delivrance de la mort.

C'est le moment que choisit Portia pour entrer en scene dans le costume et le role qu'on a dit. Aureolee du prestige d'un jeune prodige, elle en appelle a son tour a la clemence (mercy) de Shylock; c'est le fameux morceau d'anthologie sur lequel nous reviendrons. Mais l'usurier resiste toujours : << Ici je suis la loi >> (10) declare-t-il.

Portia (toujours sous le deguisement du juriste Balthazar) est alors bien forcee d'en convenir a son tour : si le creancier ne veut pas spontanement pardonner, rien dans la loi venitienne ne peut faire obstacle a l'execution de la clause, aussi rigoureuse soit-elle. Shylock exulte, voyant en elle un nouveau Daniel (11); deja l'usurier aiguise son couteau et dispose sa balance, tandis que le marchand s'apprete a offrir sa poitrine. Puis, soudain, nouveau coup de theatre : << il y a autre chose >>, declare PortiaBalthazar, le billet ne t'accorde que la livre de chair, pas un gramme de plus ni une goutte de sang (12).

A partir de ce moment les choses se renversent du tout au tout : c'est Shylock maintenant qui est mis en accusation, sur la base du Statut des etrangers, pour avoir directement ou indirectement attente a la vie d'un chretien (13); il sera mis a mort et tous ses biens seront saisis. Le Juif est contraint de flechir le genou et de quemander au Doge cette grace que luimeme refusait un instant plus tot. Grand seigneur, le Doge renonce a demander sa tete. Mais le pire est encore a venir pour l'infortune Shylock : si le Duc renonce a la saisie sur la moitie de ses biens, Antonio, beneficiaire legal de l'autre moitie, dicte maintenant ses conditions a son ancien creancier. Il assurera la gestion de cette moitie de fortune a la condition que Shylock embrasse illico la foi chretienne et qu'il souscrive un testament leguant sa fortune entiere a sa renegate de fille et a son mari chretien. Exit l'usurier, completement ecrase : << Je ne suis pas bien >>, murmure-t-il dans un dernier soupir (14). Evaporation du Juif, jubilation dans le clan des Venitiens. Avec, pour finir, cette amorce de scene de comedie : comment remunerer les services du brillant Balthazar? Bassanio insiste pour qu'il accepte les 3 000 ducats. Balthazar-Portia ne veut rien accepter, mais enfin, puisqu'on insiste, il se contenterait bien de l'anneau qui orne le doigt de Bassanio. On imagine l'embarras de ce dernier, mais Antonio (mu par quelle trouble motivation?) a tot fait de convaincre son ami de ce der aux insistances de l'habile juriste. Et voila envole l'anneau de fidelite ...

L'Acte V, que beaucoup de commentaires et meme certaines mises en scene negligent a tort, se deroule entierement a Belmont, dans une atmosphere edenique, et Shylock completement absent (refoule). Le clan des Venitiens retrouve son unite, les trois couples se reunissent joyeusement et tout le monde semble feter l'harmonie retrouvee. Jessica prend connaissance du testament dont elle est la beneficiaire, tandis qu'Antonio apprend qu'au moins trois de ses navires ont finalement echappe au naufrage. Happy ending? Oui, sans doute, moyennant cependant la denegation du sort reserve a Shylock, ainsi que d'une petite lecon de morale que Portia entend bien reserver a ces incorrigibles Venitiens. Portia, decidemment la veritable maitresse des lieux, ne rate pas, en effet, l'occasion d'exploiter a fond l'avantage que lui procure l'incognito de son intervention au tribunal suivie de l'obtention de l'anneau qu'on a dite. Feignant l'ignorance, puis l'indignation, lorsqu'elle apprend que son mari a cede son alliance a un jeune juriste, elle menace son epoux de faire la greve du lit, voire, pire encore, de coucher avec le porteur de l'anneau. Bassanio, selon son habitude, se repand en belles paroles et serments enflammes; mais comment ajouter foi aux engagements de ces incorrigibles joueurs Venitiens? Le comble est atteint lorsqu'Antonio se propose de garantir les nouveaux engagements de son ami; << vous serez donc son garant >> (15) conclut Portia avec l'ironie que l'on devine. Il lui reste a reveler a ses compagnons meduses la veritable identite de ce jeune juriste avec lequel elle pretendait avoir couche pour recuperer la bague ...

Comme c'est souvent le cas dans le theatre de Shakespeare, la piece puise les divers elements de l'intrigue a differentes sources. La conquete de la dame de Belmont, le pret du marchand (y compris le gage de la chair), le subterfuge de la belle pour arracher le debiteur aux griffes de ses creanciers sont des elements tires de la nouvelle du florentin Giovanni, Il Pecorone, nouvelle ecrite au XIVe siecle, mais publiee seulement en 1558. A noter, par ailleurs, que le motif de la livre de chair etait assez repandu a l'epoque; il est atteste dans diverses oeuvres de la meme periode.

Le theme des trois coffrets, associe a la ronde des pretendants, se retrouve, quant a lui, dans les Gesta romanorum, collection d'histoires medievales publiees en 1577. Les specialistes notent encore des parentes entre les poursuites intentees par Shylock a l'encontre du marchand, avec le Processus Belial, une oeuvre du XIVe siecle de Jacques Palladino qui raconte le proces de Jesus par Belial, demon biblique procureur d'enfer--un point d'erudition savante pour les lecteurs contemporains, * mais une reference intertextuelle efficace pour le public du Theatre du globe.

Enfin, on ne peut evidemment ignorer que Christopher Marlowe avait ecrit quelques annees plus tot (sans doute en 1589 ou 1590), une piece qui fut jouee avec un grand succes au cours des annees suivantes : Le Juif de Malte (16), qui raconte les vilenies d'un certain Barabas, marchand juif de son etat.

Ce materiau foisonnant, nous nous proposons de l'aborder selon un plan en trois parties. Dans une premiere partie (Le grand jeu venitien) nous presenterons les joueurs, les cases de jeu, les enjeux, les tours de passe-passe de cette curieuse mascarade ou le mariage des filles comme le sort des debiteurs se jouent a la roulette. Dans une seconde partie (Les morales de l'histoire) nous mettrons en relief les themes principaux de la piece et discuterons une serie d'interpretations qui en ont ete donnees. Enfin, dans une troisieme partie (Le jeu de lois) nous nous proposons d'approfondir les enjeux juridiques de la piece, tant sur le plan d'une approche historico-realiste de la piece (comme si le contrat, la clause et le proces etaient << reels >>) que sur le plan de la fiction--qui envisage cette fois les elements juridiques comme relevant de la poetic justice.

Le Marchand de Venise : le pari et la dette, le jeu et la loi ... que nous cache donc cette Venise travestie ou le serieux du droit semble se dissoudre dans l'eclat de rire du jeu? Que nous revelent ces joueurs masques dont les paris de plaisanterie se muent en dettes mortelles?

I. Le grand jeu venitien

A. Terrains de jeu : deux camps, trois scenes

A premiere vue, la partie oppose deux camps opposes : le camp des Venitiens (que nous appellerons desormais le << clan des Venitiens >>) et le camp juif, reduit a la seule maisonnee de Shylock, ainsi qu'a une breve apparition de son collegue preteur Tubal. Tout oppose les deux partis, ce qui ne manque pas d'alimenter les lectures reductionnistes et manicheennes de la piece; a mieux y regarder cependant, ce ne sont pas deux scenes, mais trois qui se confrontent ici, meme si, d'evidence, les deux premieres presentent de fortes accointances et s'opposent a la troisieme. Nous les nommerons respectivement : Eldorado (le paradis de Belmont oU rayonne Portia), Rialto (le casino venitien ou les fortunes comme les amours se font et se defont dans un tourbillon endiable) et ghetto (le triste univers de la colonie juive de Venise).

1. Deux camps que tout oppose

A l'antagonisme d'Antonio et de Shylock, qui polarise la lecture classique de la piece, repondent une serie d'oppositions binaires. La plus evidente est religieuse : Antonio est chretien, Shylock est juif. Sont ainsi immediatement mobilisees quantite de references familieres au public de Shakespeare : l'Ancien testament, ses prophetes ombrageux et sa cascade de maledictions; le Nouveau testament et son message de salut, ses promesses, ses esperances. L'attachement compulsif a la lettre de la loi--le << pied de la lettre >>, le << corps du texte >> (soyons d'emblee attentifs a cette liaison entre lettre et corps qui forme l'equation de l'imaginaire de Shylock) --par opposition a la valorisation paulinienne de l'esprit de la loi--l'interpretation << genereuse >> qui la transcende. D'un cote se declinent les valeurs de charite, d'amitie, d'amour, de gratuite et de pardon; de l'autre prevalent le ressentiment, la haine, l'interet personnel, le calcul, la vengeance. Traduite en termes juridiques, cette polarite opposera le plaidoyer en faveur de la clemence privee et de la grace regalienne (mercy), a l'attachement farouche au droit positif (le droit commercial venitien attache a ce qu'on appellera plus tard la << rigueur cambiaire >>) et au respect de ce que le code civil appellera 1'<< autonomie des volontes >> (privees) : le principe de la convention qui fait loi.

Ce sont aussi deux atmospheres qui s'opposent du tout au tout : les fetes, les illuminations, la musique legere dans le clan des Venitiens, l'ennui, le jeune et les recriminations dans la maison de Shylock.

Plus largement, ce sont deux mondes sociaux, bientot deux classes, qui se confrontent : d'un cote un monde aristocratique qui mene grand train, qui affecte de mepriser l'argent et depense sans compter, qui marque son attachement a la tradition et aux allegeances personnelles; de l'autre cote s'experimentent les comportements de ce qui deviendra bientot Yethos de la bourgeoisie : travail acharne, epargne rigoureuse, un individualisme egalitaire et un lien social base sur le calcul et l'equilibre des interets.

Dans le clan des Venitiens, la vie semble toujours etre un grand jeu, alors que Shylock et ses freres en sont reduits a se raccrocher a la loi; a Venise on risque, on parie (<< chiche >>!), on prend ses libertes a l'egard des engagements; chez les Juifs on calcule, on reclame le paiement de sa dette, on manifeste un attachement scrupuleux a la loi et aux autorites.

2. Eldorado, Rialto, ghetto

Cette representation en noir et blanc, s'il ne faut pas en sous-estimer les effets sur les lecteurs et spectateurs de Shakespeare (qui ne fait rien au hasard, et s'y entend donc a jouer aussi de ces cliches), il faut, bien entendu, la depasser, le monde venitien se dedoublant entre le Rialto et Belmont (l'Eldorado ou se deroulent non moins de huit scenes sur vingt, dont un acte entier).

Si l'on voulait representer graphiquement l'aire de jeu du Marchand, on aurait, sur fond azure des oceans ou se risquent les vaisseaux d'Antonio, l'espace venitien au centre, la bourse d'echange du Rialto comme un tourbillon qui attire tout a lui; au-dessus, l'Eldorado de Belmont, espace fantasme et reel qui tout a la fois fait rever et renfloue les joueurs venitiens; en dessous, le ghetto juif de Venise, domaine bien reel, mais refoule des basses oeuvres et notamment lieu de mobilisation du credit financier sur lequel repose, pour l'essentiel, l'essor du commerce venitien.

C'est Venise qui invente le terme << ghetto >> (deformation du venitien getto qui signifie << fonderie >>), le quartier ou la Republique de Venise concentrait les Juifs ayant ete construit sur le lieu d'une ancienne fonderie. Depuis le XIIe siecle, la communaute juive de Venise (la Giudecca) etait en effet parquee dans des zones reservees dont les portes etaient fermees la nuit, avec interdiction de circuler en ville au-dela du couvre-feu. Il reste que c'est le ghetto qui capitalise Venise; Shylock est indispensable a Antonio et ses amis.

A l'autre bout du spectre, a la peripherie champetre de la ville, Belmont, la residence de reve a laquelle on accede en bateau, que baignent des clairs de lune romantiques (acte V) et qui semble bercee en permanence par les accents d'une musique legere. Belmont, c'est l'espace enchante que l'epreuve des coffrets separe du monde ordinaire, telle l'enigme de la spinghe. On imagine la belle demeure de Portia construite sur des plans de Palladio, ses murs agrementes de delicates fresques de Veronese ou de l'une ou l'autre de ces Venus du Titien, qui etalent avec une tranquille impudeur leur splendeur paienne (c'est la Venise du XVIe siecle qui invente le nu feminin couche). Des fetes galantes y attirent la gentry venitienne, les belles s'y bousculent, courtisanes et epouses legitimes confondues, certaines parfois deguisees en hommes. Ici point de transactions commerciales sordides, mais des mariages somptueux accompagnes de dots mirifiques sur la piste desquelles se lancent les blousons dores de la jet set venitienne, tel le beau Bassanio.

Au centre du dispositif, la place de Venise, la Serenissime cite des doges, perle de la mediterranee, capitale commerciale et maritime qui, dans l'inconscient du public de Shakespeare devait nourrir toutes sortes d'identification avec la City londonienne. Ici, dans un fascinant tohu-bohu, se cotoient les populations les plus diverses du Levant comme de l'Occident : marins, ambassadeurs, courtiers, courtisanes (jusqu'a dix pour cent de la population feminine au XVIe siecle) qui se livrent a toutes sortes de trafics. Ici on invente la banque, la lettre de change, l'assurance maritime. Ici tout s'echange et tout se risque : odorantes cargaisons d'epices, velours et soieries, or et bijoux. Des alliances politiques se nouent et se denouent (comme cette Sainte Ligue qui defait le Sultan a Lepante en 1571). Mais toutes ces transactions semblent elles-memes emportees dans un sarabande permanente: bateleurs, jongleurs, charlatans, diseuses de bonne aventure entrainent marchands marins et banquiers dans une ronde qui n'en finit pas. Comme si, a Venise, le carnaval etait devenu une seconde nature : on s'y travestit comme on respire, on n'avance que masque. Le masque, dans son ambivalence, dit la verite de Venise. Ce masque qui assure l'incognito, libere des conventions, autorise toutes les audaces, permet, sous la rassurante garantie du jeu, tous les exces.

Il reste que toutes ces entreprises coutent cher, tres cher. Venise est une formidable pompe qu'un flux d'or alimente en continu. Deux sources l'abreuvent : les prets des usuriers juifs, les dots des belles de la gentry. D'un cote, l'economie <<moderne>> du capital cosmopolite, de l'autre, l'economie << traditionnelle >> basee sur les fortunes terriennes. Au carrefour des deux, a l'interface de la tradition et de la modernite, au croisement d'un monde feodal en declin et d'un monde marchand en construction, le carnaval venitien, manege tourbillonnant qui tout absorbe et tout corrompt. Avec le ghetto, Venise conclut des contrats d'emprunt scelles dans des billets sur lesquels elle entretient la plus grande discretion; avec les eldorados enchantes, Venise noue des pactes matrimoniaux entoures de fastes somptueux. Mais, dans les deux cas, elle ne se prive pas de se liberer de ces encombrants engagements des lors que ceux-ci cessent de lui profiter. Venise, sous le signe de Mercure (merces, mercy--marchandises, misericorde), pour le meilleur et pour le pire--si on se souvient que Mercure-Hermes, le dieu des commercants, est aussi celui des voleurs, le dieu de la communication, mais aussi celui des tricheurs.

On notera aussi, a suivre Shakespeare en tout cas, qu'entre l'Eldorado et le ghetto (troisieme cote du triangle), les rapports ne sont pas plus tendres : ils sont plus cruels encore. C'est Portia qui, depuis Belmont, ourdit le piege du tribunal dans lequel succombera Shylock. C'est a Belmont que Jessica, la fille du financier, vient abriter sa forfaiture. C'est a Belmont encore qu'a l'acte V, le Rialto et l'Eldorado fetent leur tranquillite retrouvee dans le refoulement le plus total du sort odieux reserve a Shylock, naturel du ghetto.

a. Joueurs : quatre personnages principaux

Comme souvent dans les comedies de Shakespeare, les personnages abondent; il est possible cependant d'identifier quatre joueurs principaux que nous aborderons par ordre croissant de complexite : Bassanio, Portia, Antonio, Shylock. Pour les trois derniers d'entre eux, l'exercice sera moins aise qu'il n'y parait, chacun recelant une serieuse part de mystere. Dans une piece ou, nous le verrons, les apparences sont systematiquement trompeuses, le << connais-toi toi-meme >> n'est certes pas un conseil superflu, comme le rappelle indirectement Portia au debut de la scene des coffrets (17).

i. Bassanio, leger comme le champagne

Pur produit de l'elite sociale venitienne, Bassanio ne semble cependant avoir d'autre merite que son esprit et sa beaute. Bassanio est aimable sans qu'on sache reellement pourquoi (mais l'amour n'est-il pas aveugle comme la fortune?). Sa fortune, du reste, semble ne lui venir que de ses amours; il est le type meme du dowry hunter, le chasseur de dot et d'heritage (18). Il n'hesite d'ailleurs pas a se comparer lui-meme a Jason lance sur la piste de la toison d'or (19).

Bassanio est aime--sincerement, sans reserve--a la fois par Antonio et par Portia. On sait les risques que le marchand prendra pour soutenir les entreprises de son ami. Du reste, Bassanio reconnaitra que << [c]'est a vous, Antonio, que je dois le plus en argent comme en amour >> (20). Dans son chef, en tout cas, cet amour parait depourvu de toute composante homosexuelle--il doit sans doute considerer Antonio comme le genereux parrain du clan. A l'egard de Portia, en revanche, son amour semble sincere, quoique, bien entendu, totalement interesse--comme si rien de gratuit ne pouvait se faire dans ce clan qui affiche cependant son detachement a l'egard des contingences materielles.

En amour comme en affaires, Bassanio est donc le prototype du joueur venitien passe maitre dans l'art de mener ses entreprises avec l'argent des autres (c'est l'argent d'Antonio qui lui vaut le coeur de Portia et c'est ensuite a l'aide de l'argent de Portia qu'il se propose de racheter le coeur d'Antonio). Le marche, du reste, parait equilibre : la fortune de son epouse l'autorise a racheter toutes ses dettes, en meme temps qu'il libere la belle d'un << lourd heritage paternel >> (21).

Inevitablement, la legerete ludique de Bassanio rejaillit sur son discours : s'il multiplie les engagements verbaux, il semble n'en tenir aucun. Deux exemples parmi d'autres : serment de ne jamais se separer de l'anneau (22); offre de tout sacrifier, y compris sa jeune femme, pour sauver la vie de son ami (23). Les mots, doit-il penser, sont faits pour s'en servir, et les cartes ne sont-elles pas rebattues a chaque partie?

ii. Portia, femme de tete et d'action

Il est devenu impossible d'aborder la figure de Portia comme celle d'un personnage ordinaire. Dans le monde anglo-americain a tout le moins, la belle heritiere de Belmont s'est hissee a la hauteur d'un personnage quasi-mythique, une icone de la justice, le modele de la femme-juriste couronnee de succes. Son plaidoyer en faveur de la mercy serait meme etudie par coeur par des generations d'ecoliers anglais. Notons neanmoins le caractere ambigu de ce triomphe feminin : car c'est deguisee en homme que se produit Portia, et, a la reflexion, la substance de son discours, en definitive hyper-legaliste, s'avere plus masculin que ceux qu'elle pretend depasser. Meme teintee de feminisme, la lecture idealisante de la clemence s'avere donc frappee au coin de l'ambiguite.

Il reste que Portia est la femme qui reussit--tout semble en effet lui sourire : fortune, amours et justice, trois figures aveugles (a moins qu'elles ne soient masquees, travesties comme tout ce qui compte a Venise), trois figures qu'elle incarne avec bonheur et qui semblent se superposer et s'identifier naturellement en sa personne.

Trop beau sans doute pour etre vrai; il faut donc y regarder de plus pres. Nous connaissons deja l'essentiel : la jeune et riche orpheline, rayonnante dans son Eden enchanteur, objet des volontes posthumes pour le moins enigmatiques de son pere, se revelera finalement une femme de tete, a bien des egards plus decidee que les venitiens de son entourage.

On ne peut cependant suspecter la sincerite de son attachement a Bassanio. C'est un mariage d'amour qu'elle pretend contracter (24) : elle revendique de desormais tout partager avec son bien-aime et proclame haut et fort etre << sa moitie >> (25).

Au-dela de ce portrait idyllique, Portia se revele cependant rusee, intrigante, depourvue de toute espece de scrupules pour arriver a ses fins, notamment chaque fois qu'il s'agit de preserver son couple et son mari. Elle fausse a deux reprises l'epreuve des coffrets pour orienter le hasard dans le sens desire (26) : une premiere fois en posant un grand verre de vin sur le mauvais coffret pour egarer le neveu du Duc de Saxe, afflige d'alcoolisme (27), et une seconde fois en orientant discretement Bassanio vers le coffret de plomb (lead en anglais) en entonnant une petite ritournelle dont les rimes en << ed >> evoquent le plomb de meme que les << ding, dong >> (des cloches en plomb) qu'elle se met a fredonner au moment decisif (28). Faut-il rappeler par ailleurs l'incroyable culot dont elle fait montre en se presentant au tribunal comme deus ex machina avec le succes que l'on sait?

Mais ce n'est pas seulement lors de la scene du tribunal que Portia revele sa maitrise. C'est des le depart qu'elle se presente comme un sujet desirant autonome et non comme une simple monnaie d'echange (29). Tout l'episode des coffrets demontre sa capacite a orienter dans le sens de ses vues les volontes masculines auxquelles elle se conforme cependant : fille et femme soumise en apparence, et pourtant gagnante a tous les coups. C'est elle qui, en definitive, choisit le pretendant de son coeur; et l'allegeance qu'elle lui manifeste est une mainmise aussi bien. Des ce moment, c'est elle qui prend les choses en mains. Elle envoie aussitot son jeune epoux a Venise regler << l'affaire Shylock >> a l'aide des monceaux d'or qu'elle met desormais a sa disposition--usant pour la circonstance d'un langage commercial multiplicateur parfaitement en phase avec la logique economico-magique de l'imaginaire venitien : << Vous aurez de l'or pour acquitter vingt fois cette dette minime >> (30).

En conclusion, ne devrait-on pas penser que les habits masculins dont elle s'affuble, loin de dissimuler son etre veritable, le revelent au contraire? << (Accomplished with that we lack >> (31) dit Portia d'elles-memes a Nerissa, avant leur entree en scene au tribunal--<< pourvues de ce dont nous manquons >> (32). Elle ne croit pas si bien dire : de ce que lui manque, Portia est singulierement bien pourvue en effet.

iii. Antonio, depressif et pervers

Et voici le << marchand >> de Venise : riche negociant, grand armateur, dandy et age, il donne le ton sur le Rialto. Une solide reputation de largesse l'accompagne--ne prete-t-il pas sans interet? Mais pourquoi donc est-il si triste (sad) en levee de rideau? Ses amis en discourent, comme des generations de critiques apres eux. Seraient-ce les risques financiers qu'il a pris? Il ecarte cette interpretation d'un revers de la main. Alors, c'est qu'il est amoureux? << Fi! >>, repond-il, sans doute un peu trop vivement pour qu'on le croie tout a fait (33)--son homosexualite ne fait en effet guere de doute, et l'idee de ne pas revoir Bassanio lui arrache des larmes. En fait, Antonio ignore lui-meme la cause de sa melancolie; il y a un mystere << Antonio >>, mais le fait est qu'il ballade sa depression sur les quais de la lagune. Il y a du Faust chez ce grand professionnel vieillissant que rien ne semble plus emouvoir, lui qui a tout vu, tout eprouve, tout obtenu. Alors, pour s'offrir de nouveaux frissons, comme Faust encore, il passera un pacte avec le diable (Shylock, on le verra, est ainsi designe a de multiples reprises); comme Faust, il prendra les risques les plus insenses--ainsi agissent les etres qui, ne trouvant plus de limites a leurs desirs, en viennent a defier dangereusement la realite.

Et pourtant, diront d'autres, n'est-il pas admirable, ce marchand qui expose sa vie pour racheter la dette de son ami? Cette fois, c'est le modele christique qui est mobilise (34). Qui est donc cet Antonio : ame damnee faustienne ou personnage quasi-christique?

Ses attitudes ne permettent pas d'interpretation decisive, des lors qu'elles ne laissent pas d'etre paradoxales. D'une part, Antonio affiche un comportement pour le moins passif et resigne, comme s'il n'attendait plus rien de la vie. Il se met en marge des affaires et de leurs contraintes, il neglige de faire assurer ses navires (dans une ville ou les courtiers pullulent) (35); et lui qui, dit-on, beneficie d'un immense credit, ne trouve pas d'autre preteur que son pire ennemi (36). Il se compare lui-meme a la brebis galeuse du troupeau (37) et s'apitoie sur son sort avec une complaisance narcissique. Mais, d'autre part, il ne cesse de prendre des initiatives decisives : il joue sa fortune en engageant simultanement tous ces vaisseaux, pousse Bassanio dans les bras de Portia, engage Shylock a contracter avec lui (ourdissant ainsi le piege qu'on dira), impose les conditions draconiennes de la grace qui sera finalement accordee a l'usurier, et persuade Bassanio de se separer de l'anneau de Portia. Voila beaucoup pour un has been melancolique.

Il nous faut donc poursuivre plus avant la discussion de son personnage. Ce ne sera qu'au terme de l'analyse juridique que le portrait d'Antonio se precisera. Nous y decouvrirons alors une figure qu'il faudra bien appeler perverse : celle d'un joueur pathologique qui s'emploie a miner les regles (38) et a briser les engagements (les siens et ceux des autres), celle d'un manipulateur de genie qui s'aliene d'autant plus fortement ses debiteurs qu'il les oblige sans interet, celle d'un sadique qui recherche la destruction morale de ses adversaires. Ce personnage un peu en retrait, melancolique et apparemment resigne, pourrait bien etre l'ame damnee de la piece. Ce n'est sans doute pas un hasard si Shakespeare l'a intitulee << Le Marchand de Venise >> et non pas, a l'exemple de Marlowe et de son Juif de Malte, le Juif de Venise.

iv. Shylock, << Je veux la loi >> (39)

Il y a aussi beaucoup de complexite dans le personnage de Shylock : s'il concentre et assume tous les stereotypes du Juif honni, il parvient cependant a susciter la compassion et a tendre aux chretiens un miroir mimetique. Mais surtout, au-dela des cliches et des idees recues, il suscite une interrogation universelle sur les motivations qui poussent un etre humain a s'engager dans un pacte aussi fou que celui qui le lie a son ennemi et qui le conduisent a en reclamer, de facon quasi suicidaire, l'execution en justice.

Dans cette Venise masquee, tout se passe comme si Shylock avait decide d'adherer sans distance au masque que les Venitiens lui attribuent depuis toujours : celle du Juif cruel, avare, diabolique. A neuf reprises, il sera explicitement traite de demon (40); pas une fois il ne rejettera l'accusation, comme s'il etait totalement inutile de discuter. Il ne fait du reste jamais mystere de son ressentiment et de la soif de vengeance qui l'anime. Il est, en somme, le bouc emissaire, plus vrai que nature, dont la position venitienne, chretienne et bien pensante, a besoin pour afficher sa superiorite morale (41).

Plusieurs traits concourent a ce portrait caricatural : il cite regulierement la Bible, notamment pour justifier la pratique de l'usure; il a l'elocution solennelle, comminatoire et repetitive, a la maniere des vieux prophetes de l'ancien Testament (42), il fait tout pour se rendre impardonnable et appelle sur sa tete la malediction des siecles (43). Brandissant son couteau au-dessus de la tete de son rival, il semble dire aux chretiens : << vous me traitez de chien? Eh bien voyez comme je mords! >>. Somme de se justifier devant le tribunal, il n'invoque que son bon plaisir--il ne peut pas << sentir >> Antonio. Toute sa tirade multiplie les allusions animales (le rat qui empeste, le porc qui baille, le chat qui erre) (44), comme s'il entendait abolir toute humanite et se ravaler aux rangs des humeurs les plus primitives (<< c'est mon humeur >> (45)).

Mais, aussi paradoxal que cela paraisse, Shylock, dans l'outrance de sa propre caricature, parvient a eveiller la compassion et a susciter des interrogations, au moins dans le chef des spectateurs contemporains. Il fait mouche au moins a deux reprises, lorsqu'il evoque le mimetisme entre Juifs et chretiens. Une premiere fois face aux amis d'Antonio dans la celebre tirade : << un Juif a-t-il pas des yeux? un Juif a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des emotions, des passions? >> (46) Si les chretiens se vengent du tort que leur font les Juifs, pourquoi s'etonner que ces derniers leur rendent la pareille? << La vilenie que vous m'enseignez je la pratiquerai et ce sera dur, mais je veux surpasser mes maitres >> (47), lance le reprouve a la face des superbes. Shylock assenera encore cette morale, cette fois a la face du Doge qui l'enjoint de renoncer a sa livre de chair : << elle m'appartient >>, repond l'usurier, exactement comme vous appartiennent vos esclaves que vous traitez comme des mules, alors qu'il s'agit bien d'etres humains (48). Mais, bien entendu, les superbes ne se reconnaitront pas dans ce miroir qui a la cruaute de la verite (49).

Par ailleurs, notre siecle, plus social assurement que celui de Shakespeare, a compris que l'attachement passionne a la loi, et meme a la lettre de la loi, etait une attitude courante, et somme toute rationnelle, dans le chef des parias pour lesquels une loi, meme inique, vaut encore mieux que l'arbitraire total des puissants (50). Le legalisme de Shylock cesse alors d'etre ridicule--il n'est que l'indice de l'attachement des groupes minoritaires au peu qu'ils ont obtenu. On pourra soutenir egalement que ce legalisme n'est que la face juridique de l'imperatif moral du respect de la parole donnee; et, de ce point vue, on ne peut nier que Shylock soit un homme de parole--on mesure par exemple la souffrance, non feinte, qu'il eprouve lorsqu'il apprend la perte de la bague de fiancailles qu'il avait recue de son epouse (51). Enfin, il ne faut pas beaucoup d'imagination pour se representer ce que sera pour lui l'Acte V (apres le verdict inique qui l'a frappe et pendant que les Venitiens celebrent en famille leur triomphe a Belmont) (52).

Des lors que le masque est enleve du visage de Shylock et que nous y reconnaissons une part de nous-meme, l'interrogation est relancee, une vraie question se pose : quel est cet homme qui proclame << Je veux la loi>> (53)? L'expression suggere deux significations qui se surdeterminent mutuellement : << je revendique quelque chose en justice, j'exige mon droit>> et <<je veux le droit; ma passion, mon desir, c'est le droit>> (54). Que cache cette passion juridique? Passion : a la fois surinvestissement affectif et epreuve mortelle qui conduit a la crucifixion.

Pourquoi Shylock s'identifie-t-il a son billet (my bond, I want my bond) au point d'en faire un talisman, un fetiche, un destin? Pourquoi, contrairement a toutes ses habitudes, consent-il ce pret sans interets? Flatte de venir en aide au glorieux marchand, cherche-t-il a s'integrer dans la communaute venitienne, ou anticipe-t-il, avec jubilation, une possible vengeance? Pourquoi s'entete-t-il jusqu'a l'absurde, bien au-dela du point de non-retour, au cours du proces? Est-il << esclave de la lettre >> par temperament comme l'Angelo de Mesure pour mesure, ou par atavisme, comme tant de lecteurs doivent le penser? A-t-il une conception << magique >> de la loi qui devrait toujours se derouler mecaniquement, selon son prescrit? Est-il un rebelle fanatique, attache a la force revolutionnaire du droit positif, comme le Michael Kholhaas de von Kleist est un rebelle fanatique attache a la force revolutionnaire du droit naturel?

Ici encore, il nous faudra attendre l'analyse juridique approfondie de la piece pour eclairer ces questions et preciser le portrait de Shylock. On devine, a ce stade, qu'aveugle de ressentiment, et tres naif sans doute sur la veritable nature de la loi, Shylock est tombe a pieds joints dans le piege que lui tendait Antonio. Comme si c'etait le pervers masochiste qui avait suscite la cruaute de l'illusoire bourreau.

3. Enjeux : les mises et les risques

Tout jeu implique des pieces ou des jetons que l'on echange, risque, perd ou accumule. Dans Le Marchand de Venise ils sont nombreux et diversifies.

Les mises d'Antonio, ce sont d'abord ses galions qu'il lance sur les mers dans d'improbables aventures commerciales : six au total, dont on perd la trace, qu'on donne bientot pour disparus corps et biens, et dont on finit par en retrouver trois miraculeusement. Mais son gage principal n'est rien de moins que son coeur lui-meme--la fameuse livre de chair dont on parle tout le temps et qu'on ne voit jamais. Mais, au vrai, les Venitiens ont-ils seulement un coeur? Antonio n'aurait-il gage que du vent?

Les objets de Shylock, quant a eux, sont reels, sans doute trop reels -a vrai dire, triviaux et deplaces; comme ce couteau qu'il aiguise a l'entame du proces, trop confiant dans son bond. Ou la balance, qu'il exhibe au cours de la meme scene, et qui a ses yeux represente le symbole irrefutable du commerce et de la justice--de la justice de son commerce, elle qui lui permettra de peser la livre de chair au plus juste. Pauvre Shylock qui reste depourvu du troisieme attribut de la justice--le bandeau de la clairvoyance paradoxale qui lui permettrait de voir ce qui creve les yeux de tous : jamais un Juif n'obtiendra d'un tribunal venitien une livre de chretien. Finalement, ne lui restera, a l'issue du proces, que la corde pour se pendre que lui offre gracieusement, en maniere de plaisanterie encore, le cruel Gratiano.

Portia, l'heroine de Belmont, est entouree de nombreuses mises. Les coffrets, bien evidemment, dont un seul contient son portrait et la cle de son coeur. Ces coffrets qui egarent tous ses pretendants sauf celui qu'elle s'est choisi. Les anneaux aussi (le sien et celui de sa suivante-doublure) qui marquent son emprise sur Bassanio et qu'elle parvient a se reapproprier au moment meme ou elle semble le perdre. A rapprocher de la bague que Jessica vole a son pere et qu'elle echange contre un singe (symbole de luxure)65. Portia, ce sont encore les deguisements dont elle s'affuble au tribunal (a rapprocher de ceux que revet Jessica pour s'echapper de la maison paternelle), et les livres de droit qu'elle est censee avoir compulses chez le grand juriste Bellario et qui doivent accrediter sa jeune science juridique.

Entre ces differents joueurs circule l'argent : les 3 000 ducats empruntes par Bassanio, pretes par Shylock (qui lui-meme les tient de son confrere Tubal), garantis par Antonio, et ensuite plusieurs fois demultiplies (au moins virtuellement) par Portia et les amis d'Antonio pour l'arracher aux griffes de son inflexible creancier.

Dans le jeu shakespeareen ce sont aussi les textes qui circulent, porteurs d'ambiguites et d'enigmes, enjeux d'interpretations contradictoires, sources de toutes sortes de malentendus. La lettre de change elle-meme, assortie de sa fameuse clause, le testament du pere de Portia, les grimoires symboliques qui accompagnent chacun des coffrets, les lettres d'Antonio a Bassanio, de Ballario au juge ...

4. << Faites vos jeux, rien ne va plus >> : tours de passe-passe et coups fourres

La partie s'engage, les cartes sont distribuees, les des jetes. Suivons leurs mouvements.

Antonio, convenons-en, joue gros : il prend des risques enormes en aventurant toute sa flotte d'un seul coup--un risque a la mesure du gain espere : 27 000 ducats. Il double encore la mise en engageant sa propre livre de chair. Au final, cependant, il recupere presque tout : la moitie de ses navires (et donc aussi la plus-value de leur cargaison) et, bien entendu, son integrite corporelle. Le jeu serait-il truque? Assurement : on connait le subterfuge qui permet a Portia, deguisee en juriste, d'emporter la conviction du tribunal et de defaire Shylock. Mais il faut relever aussi que le sort des six galions n'a jamais releve que de la rumeur (56), avant que Portia n'exhibe, in fine, une lettre mysterieuse rapportant le retour au port de trois navires << richement charges >> (57). Est-il incongru de s'interroger sur l'origine de ces rumeurs et de se demander a qui elles profitent?

Face a lui, Shylock semble immobile : il ne joue pas et ne prend pas de risques--a l'exception de ce billet fatal qu'il va signer sans reclamer d'interets. Il se contente d'en appeler a la loi et de reclamer son du. Et pourtant, au final, il se retrouve completement depouille, << lessive >> comme on dit dans le monde des joueurs. Il perd toute maitrise sur ses biens (on y reviendra) et il est contraint de se convertir a cette religion chretienne qu'il abhorre. Le retournement de situation est complet et sa situation exactement l'inverse de celle de son ennemi : celui-ci avait risque sa fortune, et c'est lui qui est ruine, celui-ci avait engage son coeur, et c'est lui qui perd son ame.

Si l'on envisage les personnages feminins (Portia et Jessica), on aboutit a un pareil constat. Portia, elle aussi, joue gros. La curieuse roulette matrimoniale qu'a imagine son pere ne risque rien de moins que sa personne : son portrait cache dans un des trois coffrets, c'est elle toute entiere qui est engagee (selon une logique de la synecdoque qui traverse toute la piece). En confiant, dans la suite, l'anneau matrimonial au volage Bassanio, elle rejoue symboliquement la scene--elle se livre toute entiere a son nouveau seigneur et maitre tout en le marquant d'un indice de fidelite qu'elle saura suivre a la trace. C'est que, on le sait, Portia s'y entend a aider le hasard : elle truque, a deux reprises, l'epreuve des coffrets et sa ruse au tribunal lui permet de recuperer subtilement l'anneau dont Bassanio l'inconstant venait de se separer. Encore une fois, les gages et les mises n'ont qu'en apparence quitte le camp des Venitiens, comme si le jeu n'avait ete que virtuel.

En revanche, cote Shylock, les pertes engagees par sa fille Jessica sont bien reelles. Elle s'enfuit reellement du domicile paternel, non sans emporter la caisse et se convertir au christianisme dans le meme mouvement. Comme si ce bilan n'etait pas suffisamment catastrophique, Shylock devra encore endurer la defection de son domestique, Lancelot, debauche au service du prodigue Bassanio.

La << grace >> dont beneficie finalement Shylock, a l'issue du proces, a-telle pour effet de retablir les balances? Qu'on en juge : dans un premier temps, le Doge, desireux de prouver la magnanimite des chretiens et leur superiorite morale sur les Juifs, accorde la vie sauve a l'usurier ainsi que la restitution de la moitie de ses biens (correspondant a la part publique de la saisie). Rencherissant sur ce beau geste, Antonio fait mine de renoncer a la seconde moitie des biens de l'usurier (la partie privee de l'amende), non sans assortir cette renonciation de conditions diaboliques. Shylock renoncera a sa foi, tandis que lui-meme, Antonio, fera don au mari chretien de Jessica de la moitie << privee >> de la saisie tout en assurant la gestion de ces biens. Enfin, Shylock etablira sur le champ un testament leguant a sa mort l'ensemble de sa fortune a sa fille renegate. On comprend que Shylock, terrasse par un malaise, quitte la scene sans un mot supplementaire--sans doute attendait-on de lui qu'il dise << merci >> : mais cette mercy chretienne l'aura brise, corps et biens. Un avenir de miseres et d'humiliations l'attend, a l'image de ces maranes et autres conversos que leur conversion ne mettra jamais a l'abri des vexations et des poursuites.

Au terme de ces differents mouvements des gages et des mises, le bilan est facile a etablir : il ne reste rien dans la colonne << Shylock >>, toutes les valeurs ont rejoint la colonne << clan des Venitiens >>. Et la verite eclate : seul Shylock a joue serieusement, ou plutot seul Shylock ne jouait pas. Cote venitien, tout est au contraire marque de la legerete du jeu, a la maniere de ces jeux d'enfants ou l'on dispose de plusieurs vies et d'un capital virtuellement infini. Too big to fail : Antonio est trop considerable pour tomber en faillite--le casino ne perd jamais definitivement.

La morale de l'histoire, c'est Portia qui l'administre a ses hommes dans la scene finale des anneaux a Belmont. << Voyez comme vous etes inconstants >>, dit-elle aux Venitiens; << vous aviez jure de ne jamais vous separer de ces anneaux [...], vous n'apprenez rien, vous restez des joueurs >>, retorque-t-elle, amusee, a Bassanio qui, a nouveau, jurait ses grands dieux et a Antonio qui, a nouveau, s'appretait a cautionner les engagements de son ami. Cette morale legere, et somme toute complice, dit la verite de Venise : ici le risque est seulement virtuel, les engagements apparents et superficiels--rien n'est vraiment engage, car rien ne saurait troubler l'ordre seculaire de la Serenissime. C'etait folie--et tragedie -de Shylock que de s'etre engage serieusement dans une representation de comedie.

II. Les morales de l'histoire

Une intrigue aussi complexe et des personnages aussi ambivalents suscitent, on s'en doute, des interpretations en sens divers. On y a vu, tour a tour, une satire de la justice, ou, au contraire, une apologie du pardon, ou encore une piece d'inspiration marxiste avant la lettre. Sachant que notre ligne d'interpretation principale est juridique (58), nous retiendrons ici quatre themes qui, chacun, autorisent des lectures specifiques de la piece--du reste plus complementaires qu'antagonistes : le langage (partie II-A), le jeu des apparences et de la verite (partie II-B), le rapport Juifs-chretiens et l'antisemitisme pretendu de la piece (partie II-C), la confusion venitienne permanente entre choses et personnes, argent et amour (partie II-D).

A. Langage

La substance meme de l'oeuvre dramatique est le langage; on ne devrait jamais aborder l'analyse d'une oeuvre qu'apres ce passage oblige : loin d'etre un detour, il nous conduit au coeur de la chose.

A cet egard, le contraste est frappant--et revelateur de leur rapport respectif a la loi--entre l'usage que font de la parole Shylock, d'un cote, et les Venitiens de l'autre (59).

Le langage de l'usurier est sans detour, direct, precis--souvent meme, on l'a vu, repetitif. Il annonce ses engagements et il s'y tient; il n'a pas besoin d'interprete ou de mediateur. Surtout, lorsqu'il jure, il est conscient de mobiliser une loi superieure a la loi humaine : il mobilise une parole qui, si elle passe sans doute par sa bouche et la langue humaine, depasse la langue humaine pour se fonder dans une source transcendante qui le lie irrevocablement (60). Il refusera plusieurs fois la somme convenue, parce qu'il a jure s'en tenir au billet : << Je jure, sur mon ame, qu'il n'est pas au pouvoir de la langue de l'homme de m'ebranler>> [nos italiques] (61). Parce qu'il est fait devant le ciel, le jurement n'est pas remissible par une parole humaine.

A l'oppose, chez les Magnifiques, la parole est legere et inconstante, comme tout le reste. On jure, on abjure, on se parjure, on promet, on se compromet, on s'engage, on se degage--rien ne doit arreter le jeu mondain de la conversation. L'ironie de l'histoire, c'est qu'il reviendra a Portia, dans l'Acte V, d'en administrer la lecon aux Venitiens, elle meme qui faisait grief a Shylock, dans l'acte precedent, de s'en tenir a la parole donnee. Ainsi, a Bassanio qui vient, une fois de plus, de <<jurer par [s]es beaux yeux >>, elle repond, cinglante : << Notez bien ce discours! Dans mes deux yeux il voit double lui-meme, un dans chaque oeil. Jurez par votre double face, on croira ce serment >> (62). Perfide Venise (Albion?) qui dit blanc et noir a la fois, qui dit le vrai et suggere le faux, qui dit une chose et en fait une autre. Mais, bien entendu, Bassanio-Janus n'y entend rien car le voila de ja qui re-jure a la replique suivante, et qu'Antonio, a nouveau, se porte garant de ce serment de joueur. Mais est-il vraiment dupe des lors que ce qu'il garantit c'est que son << maitre ne violera plus jamais sciemment sa parole >> [nos italiques] (63)?

B. La comedie des apparences

De nombreux commentateurs voient dans l'opposition entre la realite et les apparences le motif central et le fil conducteur de la piece (64). << Ne vous fiez pas aux apparences >>, telle serait la morale de cette histoire--ainsi, c'est la vengeance qui triomphe sous le masque de la misericorde.

D'innombrables indices accreditent cette interpretation, comme si Shakespeare s'ingeniait lui-meme a thematiser tres explicitement cette mise en garde. D'entree de jeu, c'est Portia qui s'epanche sur la vanite des maximes (65); plus loin c'est Bassanio, lucide pour une fois, qui declare : << Ainsi peuvent les apparences n'etre rien--le monde est toujours egare par l'ornement >> et, comme s'il devinait la suite des evenements : << en justice, est-il une cause infecte et si gatee qui, pimentee d'une gracieuse voix, ne voile sa mauvaise face? >> (66). La tirade se poursuit en trente vers encore, pour se conclure par cette maxime: <<Ainsi l'ornement n'est que [...] l'apparence du vrai que vet le temps perfide pour empieger les plus sages >> (67).

Plus tard, ce sera Antonio se gaussant des citations bibliques de Shylock : <<le diable, a ses fins, peut citer l'Ecriture [...]. Une pomme jolie pourrie au coeur ... Oh! quels jolis dehors se donne le mensonge! >> (68). Et puis encore Bassanio se defiant de l'apparente amenite de l'usurier : << Je n'aime pas beau dire et coeur de chenapan >> (69).

On pourrait poursuivre a l'envie le jeu des citations : de meme que Venise est masquee, ainsi la faussete des apparences lui est-elle, en quelque sorte, une seconde nature. Applique a la piece elle-meme, l'avertissement induit necessairement le principe de la double lecture, comme le souligne fortement Rene Girard. A fleur de texte, on trouve une interpretation simple, unilaterale, voire caricaturale qui flatte les preju ges d'un public populaire; mais se devine aussi, au detour de telle ou telle replique, la touche ironique qui subvertit le cliche a destination d'un public plus averti ou plus critique. Tel un objet mysterieux qui tournerait sans cesse sur lui-meme, la piece semble avoir le don de se presenter a chaque spectateur sous l'angle le plus favorable a la perspective qui est la sienne, explique Girard (70). Dans ces conditions, rendre justice a la piece et laisser resonner son ambivalence consiste a resister a toutes les lectures unilaterales qui en reduiraient la portee. L'enseignement est pour le moins destabilisant, car s'il y a une faussete des apparences, n'y a-t-il pas, a l'inverse, quelque verite dans l'erreur?

C. L'antagonisme des Juifs et des Chretiens : l'antisemitisme pretendu de la piece

Incontestablement, ce motif est lui aussi omnipresent, presentant un biais tres puissant qui devait rejouir les spectateurs des nombreuses periodes antisemites et qui suscite aujourd'hui une gene confuse dans le public contemporain. Ce ne sont pas seulement les pluies d'injures qui s'abattent sur Shylock et le sort inique qu'on lui reserve qui nourrissent ce theme. Plus fondamentalement, on n'aurait pas tort de lire la scene centrale du proces (juridique) comme une parodie efficace de l'affrontement seculaire qui oppose deux des religions du Livre (71). Face a un Doge-Pilate demissionnaire se rejoue le grand affrontement du Juif crucificateur et de l'homme-Dieu qui, par amour des siens, offre sa vie en rachat de leur faute. Rien n'y manque : ni la provocation de Shylock, appelant la responsabilite de son geste sur sa tete et celle des siens, ni la reaction indignee du public chretien qui s'apprete a lui administrer la traditionnelle lecon de theologie sur la superiorite de la grace a l'egard de la loi.

Une oeuvre du XVIIe siecle, au theme aussi sensible, a ce point ideologiquement surdetermine, demande sans doute qu'on se garde de projeter sur elle les canons de lecture << politiquement corrects >> du XXIe siecle (72). Ce n'est cependant pas l'avis de Raphael Drai, tres severe a l'egard d'un Shakespeare juge << complaisant a l'egard d'un public dont il avait voulu flatter les instincts les plus vils en s'assurant du meme coup d'un succes financier appreciable >> (73). L'auteur enfonce-t-il vraiment son public dans << ses ressentiments les plus archaiques >> (74)? Ce n'est pas l'opinion de Rus sell Brown qui ne juge pas la piece antisemite, notant, a la suite de nombreux critiques, que Shylock est convaincant lorsqu'il tend aux chretiens le miroir mimetique dans lequel se reflete leur propre vilenie (75). Ce Shylock, reprouve et humain, parvient meme a s'attirer par instants la compassion des spectateurs, par contraste avec le Barrabas de Marlowe. On s'accorde d'ailleurs generalement a reconnaitre que Le Juif de Malte est une oeuvre beaucoup moins nuancee.

Il sera donc judicieux de s'affranchir des deux lectures antagonistes et dogmatiques, juive et chretienne, qui, comme toujours dans ces cas-la, ne manquent pas de se renforcer dans leur mutuel aveuglement (76). Comme on l'a deja signale plus haut, Shakespeare subvertit l'antisemitisme du meme geste qui le manifeste, et la profondeur de son texte reside precisement dans la tension qui s'instaure entre le niveau de surface qui accable le Juif, et le niveau profond (parfois subliminal) qui deconstruit ironiquement le prejuge qui l'accable. Sans doute, explique Girard, Shylock est-il presente comme le bouc emissaire de la cite des Doges. Mais encore faut-il s'entendre : ou bien le motif du bouc emissaire fonctionne comme theme de la piece, sans que l'auteur ne le prenne a son compte; ou bien il en represente une structure, et dans ce cas, l'auteur s'associe a la curee avec ses personnages. Dans le cas present, le motif du bouc emissaire est exploite a la fois comme theme et comme structure, Shakespeare presentant a ces deux types de public le Shylock qu'ils sont chacun capables de percevoir (77). A son public antisemite il sert un Shylock caricatural et presente un proces tres peu vraisemblable, mais neanmoins efficace au plan dramatique des lors qu'il conforte un desir d'exclusion qui ne demande qu'a se prendre pour la realite. Il s'y entend aussi cependant pour distiller suffisamment d'indices autocritiques pour que l'effet << bouc emissaire >> puisse se retourner contre ceux qui pretendent l'utiliser a leur profit--<< comprenne qui pourra >>, semble suggerer le poete elisabethain. On trouve dans une autre piece de Shakespeare, Troilus et Cressida, un autre exemple de cet art supreme du double langage : s'il ne peut veritablement refuter le prejuge populaire de l'epoque qui oppose le fidele Troilus a l'inconstante Cressida (sorte d'Helene a rebours), il multiplie cependant, a l'intention des happy fews, les strategies de deconstruction de ce prejuge sexiste (78).

D. La confusion entre choses et personnes, argent et amour

A Venise, cette confusion est permanente; si naturelle qu'elle en devient inconsciente. Elle impregne le discours et dicte le comportement de chacun des protagonistes. De tous les themes de la piece il est certainement le plus explicite; nous en avons denombre non moins de quinze occurrences que l'on reprend ici, sans pretention d'exhaustivite.

Bassanio s'endette pour seduire Portia presentee comme une << toison d'or>> (79) a conquerir; toute l'affaire s'apparente a une operation commerciale prometteuse. Portia elle-meme etait, avec sa dot, << risquee >> par le testament de son pere dans la << loterie >> des coffrets; son portrait (synecdoque pour sa personne entiere) etait enferme dans l'un d'eux. Une fois conquise, Portia voudrait bien decupler sa valeur, pour persuader son epoux de la << bonne affaire >> qu'il a faite : << pour vous je voudrais tripler vingt fois ma valeur [...] et pouvoir [...] surpasser l'evaluation>> (80).--Dans la meme scene, Portia reconnait que Bassanio lui est cher desormais, des lors que cher elle l'a achete : << Puisque cher achete vous me resterez cher >> (81). A Belmont toujours, le couple de Nerissa et Gratiano (la suivante et l'ami, double symbolique du couple principal) qui vient de contracter mariage dans le sillage du premier, parie immediatement mille ducats sur lequel des deux menages aura le premier garcon (82). C'est par amour pour Bassanio qu'Antonio s'endette aupres de l'usurier; en echange, Bassanio reconnait que c'est a lui, Bassanio, qu'il doit le plus << en argent comme en amour >> (83). Confusion des sentiments toujours ...

Dans sa pratique commerciale, Antonio prete sans interet, mais, en negligeant d'etablir des comptes, il se fabrique une creance virtuellement infinie et s'aliene la personne meme de ses obliges; le marchand s'achete ainsi un puissant reseau de beneficiaires de ses largesses. La clause des 3 000 ducats contre la livre de chair, pour delirante qu'elle paraisse, ne fait alors que pousser a la limite l'identification permanente et l'echange constant qui se pratique entre personnes et valeurs monetaires. L'effet se renforce encore du jeu de mots entre << livre de chair >> et << livre monetaire >> (en anglais pound). Antonio n'est-il pas << cousu d'or >>? Lors du proces, Shylock refusera les nombreuses propositions de remboursement qu'on lui fera, bien au-dela du montant nominal de sa creance, comme si celle-ci s'etait litteralement incarnee dans la personne de son debiteur, comme si lui aussi etait desormais contamine par le virus venitien de la confusion entre argent et personne. Le proces (civil) se termine non par un reglement de comptes financier, mais par une condamnation penale (une peine de mort, peine personnelle par essence) finalement commuee en saisie financiere et conversion forcee : la confusion atteint ici son comble.

Par amour pour son fiance chretien, Jessica vole son pere en s'enfuyant de la maison familiale; elle ira jusqu'a vendre contre un singe la bague de fiancailles (symbole d'allegeance personnelle) de ses parents. Lancelot, temoin de cette fugue assortie de conversion, se permet cette plaisanterie a l'adresse de Jessica : << Cette fabrication de chretiens fera monter le prix du cochon, si nous devenons tous des mange-porc >> (84). De l'influence des conversions sur les cours de bourse (et inversement). Apprenant l'enlevement de sa fille, Shylock se repand en lamentations ridicules melant, une fois de plus, personne et argent : << O ma fille! Enfuie avec un chretien! Mes ducats chretiens! >> (85). Les anneaux de mariage de Portia et Nerissa, symboles sacres et inalienables d'un engagement personnel, sont facilement cedes par les epoux en paiement des services des juristes (Balthazar et son clerc) a l'issue du proces. Au cours de la meme scene, Portia-Balthazar avait fait mine de refuser tout honoraire : << Est assez paye qui est satisfait >>, declare-t-elle, et parlant une fois de plus par antiphrase, elle ajoute << Je n'eus jamais de penchant mercenaire ... >> (86) On notera au passage l'echo subliminal qui s'etablit entre mercenary et mercy.

Cette derniere observation peut etre generalisee : mercy et merchant, le pardon et le marchand, presentent des racines etymologiques communes --merces (salaire, prix, recompense, et, en latin tardif, faveur, grace) et merx-mercis (marchandise)--comme si la piece explorait le noeud primitif qui rapproche de facon ambivalente venalite et gratuite. Cette ambiguite se retrouve du reste dans le terme francais << commerce >> qui s'entend a la fois de l'echange de services et de marchandises et, dans un sens plus general, des relations qu'on entretient avec les personnes, voire meme du mode de socialite dont on fait montre (pensons par exemple a cette qualite d'etre d'un commerce agreable). Meme ambiguite encore dans la figure tutelaire de Venise, Mercure (le Hermes des Grecs), dieu du commerce, mais aussi des voleurs, dieu de la communication, mais aussi le tricheur, le Fripon divin qui seme la confusion.

On ne s'etonnera pas, dans ces conditions, qu'inscrite sous le signe d'une ambivalence aussi fondamentale, la piece (et particulierement la confusion de l'amour et de l'argent) puisse generer des interpretations aussi opposees.

D'un cote, la lecture idealiste : celle de Russell Brown, par exemple, encore reprise en traduction dans l'edition Flammarion de 1994 (87) : loin d'etre choquant, le rapprochement de l'amour et du commerce (assorti d'usure) est bienvenu--le bonheur demultiplie des amants n'en est-il pas l'interet naturel? Pour triompher en amour, comme pour reussir en affaires, il faut savoir tout hasarder. L'incessant echange que pratique la piece entre vocabulaire du negoce et discours amoureux ne ferait que refleter cette verite. Et ce serait la valeur morale de la piece que de tirer cette ambivalence vers le haut : a la difference de Shylock qui rabat l'echange sur le strict calcul du donnant-donnant, Portia parviendrait a le transcender en le rapportant a la generosite, au don et au pardon : << Donnez et vous recevrez>> serait, en definitive, le fin mot de l'histoire -<< donner est plus important que recevoir, donner sans compter, sans arriere-pensee >> (88).

Convaincu, au contraire, de l'incommensurabilite des personnes et des choses, Kenneth Gross denonce la confusion anthropologique qu'induit l'omnipresence de l'etalon monetaire dans son role pretendu d'equivalent universel (89). L'argent serait pareil au Golem de la tradition talmudique : cet etre humanoide cree par un magicien a partir de matiere inerte et cense le servir, mais qui lui echappe bientot et finit par lui dicter sa loi. Le Golem figure-t-il parmi les personnages du carnaval de Venise? Sans doute pas; on ne peut cependant s'empecher de penser qu'il en inspire plus d'un. On le devine aussi tirer, en coulisses, les ficelles de la representation, faussant aussi bien les regles de l'economie que celles de l'amour.

Mis sous le signe de la confusion des sentiments et des affaires, cet argent-amour denature, en effet, les principes du commerce : en negligeant d'assurer ses navires et en empruntant et pretant sans interet, Antonio subvertit le negoce en lui substituant une logique d'allegeance personnelle repondant a des lois politiques (feodales) et affectives d'une toute autre nature.

Mais l'argent-amour denature aussi les sentiments, des lors qu'il leur imprime une venalite qui devrait leur rester etrangere. En substituant sans cesse un code pour un autre, Antonio est gagnant a tous les coups : l'argent vient-il a manquer, il mobilise les sentiments; reste-il en defaut d'amour ou d'amitie, il s'achete l'affect manquant. Le comportement de ces Magnifiques illustre exactement la perversion que Michael Walzer denonce dans ses Spheres de justice. La conversion, definie comme le fait de tirer profit de la superiorite acquise dans une sphere (le savoir, le pouvoir, les graces divines ou l'argent, par exemple) pour exercer un pouvoir indu ou revendiquer un benefice immerite dans une autre sphere. Ainsi d'une pression politique exercee en vue d'obtenir un diplome ou un emploi (90). Ces importations non controlees d'une sphere a l'autre sont generatrices d'inegalites fondamentales, explique encore le philosophe americain; elles sont a l'origine d'une corruption generalisee, ajouterons-nous. La corruption ou le melange des genres, la corruption ou la privatisation du pouvoir, la corruption ou la decheance du tiers ... toutes choses qui se verifieront dans la piece.

III. Le jeu de lois

Il y a deux manieres de traiter les enjeux juridiques de la piece : la perspective realiste qui prend au mot les donnees juridiques de l'intrigue comme s'il s'agissait de la chronique d'un dossier reel, dont on etudie de surcroit les sources historiques et les retombees jurisprudentielles ulterieures, ou la perspective de poetic justice qui envisage ces donnees sur un mode symbolique ou allegorique mettant en lumiere leurs dimensions anthropologiques et politiques. Se limiter a l'option realiste, c'est assurement manquer l'intelligence profonde de la piece et reduire l'intrigue a un casus d'ecole de droit; c'est denaturer l'intention de Shakespeare, et durcir aussi, de facon mecanique et causale, les liens qui le lient a ses sources d'inspiration et aux resonances de son oeuvre sur le droit de son epoque (comme s'il s'agissait d'un simple precedent juridique). A l'inverse, negliger de prendre au serieux ces dimensions juridiques, c'est priver la piece de son ancrage dans la realite, occulter ses sources probables et negliger ses retombees ulterieures.

On peut penser que c'est precisement un des traits distinctifs les plus surs des grandes oeuvres du corpus droit et litterature que de se preter simultanement a ces deux types de developpements. D'autant que, il ne faut pas en douter, souvent la realite depasse la fiction : loin de plomber l'ecriture poetique par sa technicite, l'appareillage juridique peut, dans certaines circonstances, s'averer une source d'inspiration feconde, comme c'est le cas ici pour les modalites etonnantes d'execution d'une creance sur la personne du debiteur. Il faut donc penser l'articulation des deux plans plutot que de les dissocier; ainsi, ce n'est pas parce qu'on juge la clause penale illegale au regard de tel ou tel systeme juridique historique qu'elle est depourvue d'efficacite dramatique dans la piece. Ou encore : c'est par le contrat et la loi que Shylock entend assouvir sa vengeance, c'est dans l'enceinte du tribunal que Portia defait son ennemi. Les passions qui s'affrontent dans la piece, si elles surdeterminent radicalement les instruments juridiques, n'en sont pas moins des passions juridiques--rappelons-nous le << I crave the law >> de l'usurier--l'homme qui desirait le droit a en crever (91).

Il nous faut donc tenter, dans les deux developpements juridiques qui suivent, de croiser les fils de la realite et de la fiction.

A. Approche historico-realiste

1. Les sources et le contexte de l'affaire Shylock v. Antonio

La scandaleuse clause penale de la livre de chair prelevee sur le corps du debiteur a-t-elle des precedents historiques? On songe immediatement a la loi juive du talion ainsi qu'a la Loi des douze tables. Mais, a y regarder de plus pres, la realite est sans doute plus nuancee.

La << loi du talion >> trouve une premiere formulation dans le livre de l'Exode : << Mais si l'accident est mortel, tu donneras vie pour vie, oeil pour oeil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brulure pour brulure, plaie pour plaie, meurtrissure pour meurtrissure >> (92). On en trouve d'autres occurrences dans le livre du Levitique (93), ainsi que dans le livre du Deuteronome (94). Les commentateurs talmudiques contestent l'interpretation chretienne de ces passages (a supposer deja que leur traduction fut correcte) : il s'agirait moins, dans la tradition juive, de vengeance que de compensation du dommage--une compensation equilibree, le plus souvent financiere, et a evaluer au cas par cas devant le tribunal rabbinique (on aura note la formulation plus compensatoire que vengeresse du texte : << tu donneras >>, plutot que << tu prendras >>). Il est certain que le sens general de ces passages est de << civiliser >> la vengeance archaique, de l'encadrer et de la limiter, le souci etant de se soustraire au cycle mortifere de la violence en miroir. Il est necessaire egalement d'eclairer le sens de ces passages a l'aide d'autres prescriptions, telle cette injonction tiree du livre Les proverbes de Salomon : << Ne dis point : Je lui ferai comme il m'a fait; je rendrai a cet homme selon ce qu'il m'a fait >> (95); ou encore ce passage du Levitique : << Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas point de ressentiment contre les enfants de ton peuple; mais tu aimeras ton prochain comme toi-meme >> (96).
   L'autre source a laquelle Shakespeare devait songer est la Loi des
   douze tables, premier corpus de droit romain ecrit, redige en 450
   avant notre ere. La troisieme table, relative aux debiteurs en
   defaut, se rapproche directement de notre affaire. On en cite ici
   les principaux extraits :

   Une fois la dette reconnue ou l'affaire jugee en proces legitime,
   que le debiteur ait 30 jours pour payer.

   Ensuite qu'il y ait mainmise sur lui ; qu'on le conduise devant le
   juge.

   S'il ne satisfait pas au jugement ou si personne ne se porte garant
   pour lui en justice, que le creancier le prenne, l'attache avec une
   corde ou des chaines d'un poids minimum de 15 livres, ou, s'il le
   veut, davantage.

   [...]

   A defaut d'arrangement, le debiteur est enchaine soixante jours.
   [...] Au troisieme jour du marche, il est puni de la peine
   capitale, ou d'etre vendu a l'etranger, au-dela du Tibre.

   Au troisieme jour du marche, qu'on le coupe en morceaux. S'ils en
   prennent plus qu'il leur en est du, que cela se fasse en toute
   impunite
   [notre traduction]. (97)


Nous y voila : << qu'on le coupe en morceaux >>! Avec cette precision additionnelle qui a peut-etre inspire (a rebours) a Shakespeare le coup de theatre de derniere minute de Portia : peu importe si les creanciers en prennent un peu plus que leur part.

Ce texte, d'une cruaute insigne, a-t-il jamais ete effectif? On en discutait deja dans l'Antiquite. Ainsi, dans le livre vingtieme des Nuits attiques, Aulu-Gelle rapporte une discussion imaginaire d'un jurisconsulte et d'un philosophe a propos de cette troisieme table (98). Certes, reconnait le juriste, rien de plus barbare que ce chatiment, mais precisement, argumente-t-il, << on a entoure la peine de cet appareil de cruaute, precisement pour n'avoir jamais a y recourir >> (99). De fait, l'antique chronique ne rapporte aucun exemple d'application de ce texte, preuve que la dissuasion a fonctionne : << La severite de la repression est souvent une lecon de conduite, un moyen de discipline morale >> (100), conclut-il.

Il ne faut donc pas prendre ces textes a la lettre, meme dans leur acception historique. Du reste, a l'epoque de Shakespeare, on y reviendra, les juridictions d'equite << liberai[en]t les debiteurs des penalites purement pecuniaires, stipulees dans les contrats >> [note omise] (101) et une litterature de fiction se developpait, critiquant le formalisme juridique grandissant qui se developpait autour des Inns of Court (102).

D'autres textes, beaucoup plus recents, relatifs au traitement des debiteurs defaillants, ont egalement pu inspirer Shakespeare. On peut citer a cet egard un ouvrage de 1592 intitule Symboloeography de William West (103) qui se presente comme un manuel a destination des courtiers, armateurs et assureurs, contenant divers modeles de contrats et de clauses. Pensons par exemple au Statute Merchant, contrat de pret conclu devant notaire ou autres autorites marchandes, dont l'inexecution se soldait par la privation de liberte du debiteur, ou, a defaut de le trouver, par la saisie de ses biens et de ses terres.

Deuxieme observation : contrairement aux vaisseaux d'Antonio, les cargaisons et les flottilles venitiennes etaient tres bien assurees. Depuis le XIVe siecle, Venise etait devenue le principal centre mondial de l'assurance maritime. L'une des ruelles qui conduisait au Rialto se denommait << rue de l'assurance >>; des courtiers y proposaient des formulaires preimprimes, souscrits, pour des sommes de 100 a 200 ducats, par des centaines de personnes qui partageaient ainsi les risques de naufrages et d'attaques de pirates.

On cloturera ce tour d'horizon en s'interrogeant sur la situation des Juifs en Grande-Bretagne a l'epoque de Shakespeare. Il semblerait qu'ils fussent peu nombreux a l'epoque sur le territoire de l'ile. Les historiens rapportent neanmoins des emeutes anti-Juifs a Londres durant les annees 1593-1598, c'est-a-dire precisement a l'epoque de la redaction du Marchand.

Un point plus precis de l'actualite de l'epoque merite cependant d'etre evoque car il eut un grand retentissement, et les spectateurs de Shakespeare l'avaient certainement encore en memoire. Il s'agit du proces scandaleux (a nos yeux) fait a un Juif d'origine portugaise installe a Londres : un certain Rodrigo Lopez, converti a la religion chretienne et medecin de son etat. Attache a la cour royale, il fut poursuivi et condamne sur la base d'une allegation d'espionnage au profit de l'Espagne, puissance etrangere en guerre avec l'Angleterre. Elisabeth I le laissa condamner, n'ignorant rien de son innocence; a ce deni de justice vint s'ajouter l'atroce supplice inflige a l'infortune vieillard. Donne en pature a la populace, Lopez fut pendu, dependu avant que la mort n'ait fait son office, ensuite chatre, eviscere et decoupe en quartiers; enfin les morceaux de chair furent bouillis pour assurer leur conservation et expedies en exemple aux quatre coins de la ville (104). Cet horrible recit illustre bien le fait que la cruaute souvent imputee a l'oeuvre de fiction se trouve confirmee et meme depassee dans la realite; il suscite par ailleurs un curieux sentiment d'inversion (on impute au Juif les desseins diaboliques qu'on lui applique), double d'une impression de denegation theatralisee de la realite--comme si le public elisabethain avait besoin de decharger sur un odieux Shylock imaginaire un trop plein de culpabilite refoulee (106).

2. Les principaux themes juridiques de la piece

Le contrat de pret et la clause penale qui l'accompagne sont, bien entendu, au coeur de la discussion. Mais la piece regorge d'autres dimensions juridiques : il y est question de testament et de mariage (a), du statut des etrangers (b), ainsi que de droit processuel (c).

a. Testaments et mariages

La piece evoque le testament du pere de Portia, ainsi que celui que l'infortune Shylock sera contraint de rediger en faveur de sa fille et de son beau-fils chretiens. Par ailleurs, au mariage de Portia et Bassanio viennent s'ajouter celui de Jessica et de Lorenzo (qui enlevera cette derniere), ainsi que celui de Nerissa et de Gratiano (doublure du premier couple). Les historiens du droit de l'epoque, notamment B. J. et Mary Sokol, qui consacrent un livre entier au theme juridique du mariage dans l'oeuvre de Shakespeare (106), rappellent que, de facon previsible, les peres exercent un tres grand pouvoir sur leurs enfants en matiere matrimoniale (sans pouvoir les contraindre totalement cependant, car le consentement des epoux est une condition essentielle de validite de l'union), et qu'en mariage, les femmes sont totalement subordonnees a leur epoux (107). Ces deux principes sont cependant pour le moins relativises dans la piece. Jessica, suite a son enlevement (consenti)--abduction of heiress (rapt d'heritiere)--, contracte un mariage contre la volonte de son pere. En principe, un tel delit etait considere comme un tort fait au pere, un dommage susceptible de reparation; mais nul ne songe a suggerer une telle action en reparation a Shylock (108). Par ailleurs, une autre sanction a l'egard des enfants refrac taires etait la privation d'heritage (109); mais, sur ce point encore, Shylock sera defait : Antonio obtiendra du Doge de forcer l'usurier a leguer toute sa fortune a sa fille renegate.

Portia, quant a elle, semble, en apparence du moins, se conformer a la volonte de son pere mort (110), mais on a deja souligne son aptitude a inflechir cette volonte dans le sens de ses souhaits. De meme si, en bonne epouse, elle se soumet totalement a celui qu'elle appelle desormais son seigneur et maitre (<< my Lord >> (111)), elle s'y entend pour garder la conduite du menage. On notera au passage que son acte d'allegeance personnelle se double du transfert de tous ses titres et tous ses biens a Bassanio (112). Cette operation de transfert de saisine (livery of seisin) pouvait s'operer par differents gestes rituels, notamment la delivrance d'une pincee de terre, mais aussi per anulum, par la remise d'un anneau.

b. Statut des etrangers

On ne fera qu'evoquer ce theme, independamment du fait de son influence decisive sur le sort de l'infortune Shylock. On se souvient que Portia exhibe ce texte, en fin de proces et de facon totalement inattendue, comme un veritable coup de grace (c'est le cas de le dire). Lisant un des livres de droit dont elle a eu soin de se munir, elle rappelle que, s'il est prouve contre un etranger qu'il a cherche a attenter, par des moyens directs et indirects, a la vie d'un citoyen de Venise, il sera condamne a mort et que ses biens seront saisis (113). Certes, aujourd'hui encore, les Etats sou verains font un sort different aux nationaux et aux etrangers, mais, bien entendu, les droits fondamentaux sont reconnus, du moins en principe, aux uns comme aux autres. Il est etonnant, de ce point de vue, que ce Statut des etrangers ait suscite si peu de commentaires. A-t-on pris la mesure de son iniquite? Voila un texte qui menace de mort l'etranger qui s'en prendrait, meme indirectement, meme par simple intention (<< comploter>>), sans menager d'exception (la legitime defense, par exemple), a l'integrite d'un citoyen (l'inverse n'est pas vrai; la discrimination est evidente). Et, d'un texte aussi severe, on fait application a Shylock apres l'avoir assure que rien dans la loi de Venise ne s'opposait a l'execution de son billet (114), et sans que lui soit laissee la moindre possibilite de se defendre ou d'intenter appel (115). Tout se passe comme si la sagacite des commentateurs et l'interet des spectateurs se concentraient exclusivement sur la clause penale et les moyens juridiques pour l'invalider, tandis que l'egale cruaute de ce regime sombre dans l'indifference generale. La possibilite de grace qu'il menage cependant pourrait partiellement expliquer cette indifference, mais on a vu que cette << grace >> etait l'occasion d'imposer a l'usurier des represailles, moins sanglantes sans doute, mais non moins cruelles.

c. Droit de la procedure

L'acte IV tout entier met en scene un proces; singulier proces, en verite. Sans doute, et c'est un acquis minimum, Shylock ne se fait-il pas justice a lui-meme : la clause penale dont il est le beneficiaire, il en demande execution en justice. Mais de quelle justice s'agit-il? Une justice rendue par un Doge evanescent, rex inutilis, qui, a bien des egards, evoque un Ponce Pilate impuissant et sans doute complaisant. Le vide est comble par l'intervention miraculeuse de Portia au terme d'une triple imposture : femme, elle se presente deguisee en homme; non-juriste, elle se pare d'une science d'emprunt; amicus curiae (c'est-a-dire un personnage etranger aux parties, ni temoin ni meme expert, invite au tribunal pour l'eclairer sur un aspect important de l'affaire qui risquerait d'etre insuffisamment pris en compte), elle a tot fait de conduire le proces et d'en dicter le verdict. Plus fondamentalement encore, et c'est une quatrieme imposture, Portia, en tant qu'epouse de Bassanio, est directement interessee a l'issue du proces. Dans la suite, lorsqu'il s'agira de moduler la grace accordee par le Doge, Antonio lui succedera dans le role du tiers interesse. Si donc Shylock, toujours legaliste, s'en remet aux instances judiciaires pour voir consacrer son droit, il n'en va pas de meme dans le clan des Venitiens. Dans leur jeu, le tribunal n'aura ete qu'une nouvelle scene de comedie et le Doge un nouveau personnage de carnaval.

La << procedure >> de l'instance confirme cette analyse. Le proces civil se mue en un instant en un proces criminel, l'accusation est menee par Yamicus curiae, Shylock est dans l'impossibilite de se defendre, et toute voie d'appel lui est barree.

Comment reagir face a tant d'invraisemblances? Soit on tentera de << redresser >> Shakespeare en reecrivant les phases de ce proces, pour le traduire, cette fois correctement, dans les voies procedurales du droit anglais de l'epoque. C'est l'option << hyper-realiste >> que choisit Mark Edwin Andrews (116). Soit on prend acte de ces ecarts litteraires a l'egard de la norme juridique, et loin d'y voir des incorrections a redresser, on les interprete comme des indices d'une verite fictionnelle, relevant de la poetic justice et d'une surdetermination passionnelle qu'on se propose d'eclairer bientot.

d. Le contrat d'empnmt et la clause penale

Quantite de questions se posent a leur sujet.

Et d'abord la question de la vraisemblance de la clause penale (la livre de chair) proposee par Shylock << en maniere de boutade >> (117). Cette clause assortit un contrat qui sera signe par le debiteur et revetu du sceau d'un notaire. Tout se passe donc comme si, a Venise (ou du moins, la Venise poetique de Shakespeare), le principe de l'<< autonomie de la volonte >> (ce que les parties decident a force de loi) etait sans limite. Par contrat, une partie pourrait donc renoncer au droit a la vie.

Mais, dira-t-on, libre aux parties de signer des billets de comedie, tant qu'elles ne passent pas a l'acte; or c'est precisement ce que pretend Shylock en faisant arreter Antonio pour le traduire en justice. Voila que la plaisanterie devient serieuse; on cesse de rire, et des cohortes de commentateurs prennent la plume. Le rideau se leve sur une grandiose representation juridique, avec, dans les roles principaux, la loi, l'equite et le pardon. Face au couteau degaine et a la poitrine offerte, les facultes critiques s'emoussent, l'emotion et les bons sentiments (pre)-jugent avant meme d'avoir ecoute.

Il nous faut donc, une fois encore, redoubler d'attention et serier les questions. Est-on certain tout d'abord qu'il s'agit vraiment d 'equity dans cette affaire ? Et suffit-il d'assimiler vaguement equity et mercy dans une commune reprobation du formalisme juridique ?

De nombreux analystes relisent la piece dans les termes d'un majestueux affrontement entre droit (associe a justice stricte) et equite (118). Or, il faut deja y etre attentifs, l'equity revet, en droit anglais, au moins deux sens distincts. Dans un premier temps, il s'agit de l'equite au sens aristotelicien de prudence jurisprudentielle qui tempere les rigueurs de la loi, qui actualise le conservatisme d'un vieux precedent (119), qui personnalise la solution trop generale d'une norme abstraite. L'equite est alors une justice << sur mesure >>, adaptee aux particularites du dossier et personnalisee au regard des protagonistes. Elle suppose une discretion du juge (par opposition a son devoir de reserve) qu'on peut definir comme la prise de responsabilite du juge qui s'efforce d'usiner le produit << semi-fini >> que represente la norme legale en exploitant, de maniere raisonnable, la marge de jeu qui lui ouvre toujours un ensemble de textes ecrits.

Dans un deuxieme sens, plus technique, Yequity s'entend de la justice rendue par la Chancery Court, sous l'autorite du Chancellor dans le but de temperer la rigueur des decisions des cours de common law. Il est etabli que, des le XVIe siecle, les juridictions d 'equity attenuaient la rigueur des clauses penales (conclues in terrorem) lorsque les dommages civils (prevus bona fide) pouvaient suffire au dedommagement du creancier (120). Ce dernier se contentait, dans- ces conditions, d'exiger un equitable relief of the bond's penalty (121). Selon certains auteurs, dont Andrews que nous aborderons dans la jurisfiction, Shakespeare prendrait parti dans le clebat de son temps et aurait plaide pour l'intervention des Cours d'equite. Il denoncerait le formalisme des raisonnements trop attaches au respect des precedents ou a la lettre de la loi, leur preferant des formes de balance des interets du genre de celles que Bassanio propose pour passer outre a la recon naissance de dette : << qu'un grand droit naisse au prix d'une petite entorse >> (122).

A mieux y regarder cependant, ce n'est pas d 'equity qu'il est question dans la piece (dans aucun des deux sens mentionne), mais bien de mercy. La mercy, ou l'au-dela de la justice et de la loi; non plus l'amendement de la loi et l'humanisation de la justice, mais le passage a une autre logique. Une logique de la gratuite (sur le modele de la misericorde divine), une grace qui est une prerogative de celui qui, souverain, se met, par ce geste, au-dessus de la loi, ou du particulier qui, en accordant son pardon, transcende lui aussi la justice et la loi. Cette logique du supplement vient d'en haut (123), elle n'est jamais contrainte, et beneficie autant a celui qui la donne qu'a celui qui la recoit.

Sans doute, il faut le reconnaitre, Portia utilise-t-elle aussi des expressions qui favorisent la confusion entre ce pardon et l'equite : ainsi lorsqu'elle dit que << la clemence adoucit la justice >> (124) ou lorsqu'elle affirme << plaid [er] pour mitiger la rigueur du proces >> (125). Il n'en reste pas moins que l'equite et le pardon n'operent pas sur le meme plan : l'equite s'inscrit dans le ressort du droit, et part d'une loi generale et abstraite qu'elle tempere; le pardon, quant a lui, est extra- ou supra-juridique, il transcende toute espece de loi et instaure une logique souveraine de don et de pardon.

Plusieurs arguments devraient nous convaincre de ce que le conflit se joue entre loi et pardon et non entre loi et equite (126). Sans meme mentionner les motivations interessees de Portia qui denaturent radicalement son superbe appel a la clemence, on rappellera d'abord que le terme equity n'apparait jamais dans la piece. Gary Watt signale, du reste, qu'il ne figure qu'a quatre reprises seulement dans l'ensemble de l'oeuvre de Shakespeare (127). On relevera ensuite que la clause n'est jamais contestee pour elle-meme. Au contraire, c'est a quatre reprises qu'Antonio la confirme et declare s'y conformer (128). A son tour, Portia la declare << en regle avec la loi venitienne au point qu'on ne peut faire obstacle [aux] poursuites >> (129). Quant au Doge, loin de contester le marche, il s'applique, des l'entame du proces, a en appeler a l'humanite de Shylock, sa clemence, sa douceur et sa tendresse humaine (love) (130)--il attend de l'usurier <<a gentle answer >> (131). Avec cette gente reponse et cet appel a l'amour, on est bien, convenons-en, en-dehors de la sphere du droit. Plus tard, l'appel de Portia a la mercy n'est pas adresse a la Cour dans l'espoir qu'elle attenue la durete de la clause; il est destine a Shylock dont elle attend un sursaut de generosite, un passage a l'acte, non dans le sens de l'execution de la clause (le terme << execution >> est pourtant ici particulierement pertinent), mais dans le sens de l'abandon des poursuites, de renonciation unilaterale a son droit. Don, pardon, abandon ... tout se passe comme si le clan des Venitiens faisait peser sur le seul Shylock tout le poids de la rentree dans le reel au moment ou cette mauvaise plaisanterie, qui decidemment tourne mal, devenait trop derangeante et qu'il fallait arreter le jeu--ici le jeu de la justice.

Ceci nous conduit finalement a la question decisive : sur le fond, quel parti adopter? La loi le pardon (confondu, par beaucoup d'auteurs, mais on n'y revient plus, avec l'equite)? Daniel J Kornstein soutient que la grande majorite des commentateurs emboite le pas a Portia et celebre, dans Le Marchand de Venise, le triomphe du bon sens et de la clemence sur les rigidites de la loi. Cependant, le parti oppose, depuis Rudolph von Ihering au moins, ne manque certes pas d'arguments et voit sans doute ses rangs grossir avec le temps.

La clause litigieuse est-elle valide? Doit-elle etre appliquee par le tribunal? Elle fait l'objet de trois interpretations differentes dans la piece : une lecture litterale, une lecture humaniste et une lecture hyper-litterale.

Selon la premiere, aucun argument juridique ne s'y oppose. Priver le creancier de son benefice serait, du meme coup, ebranler la confiance des investisseurs etrangers et compromettre ainsi le credit commercial de Venise. Selon la deuxieme lecture, la clause, valable en elle-meme, s'avere cependant d'une inhumanite extreme, de sorte que son beneficiaire se grandirait en y renoncant. Enfin, on se rappelle de la << ficelle >> hyperlegaliste a laquelle se raccroche Portia en dernier recours : ce sera la livre de chair et pas une goutte de sang ni un gramme supplementaire.

Reconnaissons d'abord la mauvaise foi et l'absurdite de la troisieme lecture : comme le notait deja Ihering au XIX (e) siecle (132), il est evident que le sang etait implicitement compris dans la livre de chair convenue. Mais alors que penser de la clause elle-meme? Il aurait ete aise d'invoquer plusieurs arguments juridiques a l'encontre d'une clause attentatoire a la vie du debiteur. Par exemple, une variante du principe d'ordre public qui fixe quelques limites elementaires a la liceite des conventions, encore telle telle reglementation limitant la validite des contrats de jeu (gambling contract) (133). Aucun tribunal a Jerusalem (la loi juive interdisant de prelever un morceau de chair sur un animal vivant), ni a Rome (on se souvient de la discussion de la Loi des douze tables) ni a Londres n'aurait prete son concours a l'execution d'une telle clause. D'autant que Shylock s'etait vu offrir plusieurs fois la somme convenue au cours du proces, ce qui, dans la procedure anglaise, aurait du suffire a ecarter sa demande de l'execution en nature, soit un moyen introduit devant les juridictions d'equite et consistant a exiger du creancier de se voir remettre en nature l'objet convenu (134). En definitive, la solution raisonnable du litige residait dans le remboursement a Shylock du principal, agremente d'un montant complementaire, compensatoire de son dommage. Mais une telle issue aurait banalise le conflit; elle l'aurait transforme en contentieux ordinaire, justiciable d'une raison commune, alors qu'il s'agit ici, de toute evidence, d'un differend, justiciable de la poetic justice.

Ceci nous conduit a evoquer deux prolongements de la piece sous forme de << jurisfictions >>.

3. La posterite juridique du Marchand

En resume, la question se ramene a savoir si le plaidoyer litteraire administre par Shakespeare en faveur de l'equite et des juridictions d'equite (a supposer cependant que tel fut son propos, ce que nous avons discute, mais on ne peut nier que beaucoup ont du le comprendre en ce sens) a exerce une influence decisive sur la partie de bras de fer historique que se livraient, depuis des decennies sinon des siecles, les deux types de juridictions anglaises. Beaucoup le pensent (135), a commencer par Andrews lui-meme (136). Et ceux-la de citer une celebre affaire de 1615, Glanvile v. Courtney (137) dont les elements factuels et les resultats sont exactement ceux qu'Andrews prete a Shakespeare : decision favorable a l'usurier rendue par Lord Coke, Chief Justice of the Common law Courts, et ensuite injonction en sens contraire rendue par le Chanceliier, Lord Ellesmere. A partir de ce moment, les choses devenaient claires : la Couronne avait nettement et definitivement pris le parti de Y equity. Le Roi Jacques Ier, qui avait inspire cette decision, l'emportait ainsi sur Lord Coke, qui avait pretendu lui disputer ses prerogatives juridiques. Desormais prevaudrait l'adage : << where equity and law conflict, equity shall prevail >>. W. Nicholas Knight, discute lui-meme par de nombreux auteurs (138), defend la these selon laquelle Jacques Ier, qui avait certainement assiste plusieurs fois aux representations du Marchand (de meme, du reste, que Lord Coke, Lord Bacon et Lord Ellesmere, dans le cadre des Inns of Court, notamment), aurait ete directement influence par Shakespeare (139). Possible, mais evidemment inverifiable. Il est vrai que tout se trouve chez l'immense poete elisabethain, y compris l'anticipation de la these de Knight dans la bouche de Hamlet : << La piece!--c'est la que je piegerai la conscience du Roi >> (140). Shakespeare, maitre a penser du Roi, pourquoi pas?

B. Approche de poetic justice

Il est temps d'inscrire la piece dans son horizon naturel : celui des passions juridiques pour lesquelles le droit n'est pas seulement un outil, mais un enjeu. Pour progresser dans ce labyrinthe, nous disposons desormais des deux fils d'Ariane necessaires : une premiere analyse des caracteres, et un decryptage des procedures juridiques suivies. Il nous reste a nouer ces deux fils et a decouvrir l'etrange motif qu'ils tissent (141).

La cle de voute de la piece est, de toute evidence, constituee par la haine qui cimente le couple Shylock-Antonio. Il fallait bien qu'un jour ces deux-la se rencontrent. Rappelons-nous : Antonio, le parrain blase, vaguement deprime, en quete de frissons inconnus. Il risque son va-tout commercial en engageant tous ses navires non assures. Mais ce n'est pas assez, alors meme que son ami Bassanio vient de s'eprendre d'une belle heritiere. Maintenant il voudrait se mettre totalement a decouvert, et trembler enfin dans un << rien ne va plus >> flamboyant. Le fantasme de ce joueur invetere? Toucher enfin une limite; une vraie limite, une limite dans le reel. Atteindre la << derniere vie >> du jeu et la jouer a pile face-une chance sur deux, le risque << pour de vrai >>. Peut-etre faut-il pousser encore d'un cran l'analyse et convenir que cet Antonio-la est meme un peu masochiste. Il reve d'une loi qui lui enseignerait enfin la limite et s'inscrirait a meme son corps, comme l'officier de la Colonie penitentiaire (142) qui, sevre de loi, finissait par se jeter lui-meme sur la machine des supplices dans l'espoir que la sentence ecrite en lettres de sang sur son corps lui revele enfin la regle. Lui, l'homme des graces et de toutes les echappatoires, il buterait enfin sur de l'implacable; lui qui a tout achete, il serait enfin confronte a de l'irremissible. Il toucherait enfin un << arret >> du destin. Aussi, cette loi implacable, il se jure de la defier. Avec, n'en doutons pas, au fond du coeur qu'il va risquer, ce redoublement secret de jouissance--la perspective qu'il pourrait bien gagner encore. Cette statue du Commandeur qu'il va defier, ce sera Shylock.

Shylock, l'antithese absolue, le frere ennemi. L'homme du livre et du texte; l'homme de parole et d'engagement. Le financier parasite et pourtant indispensable a ses affaires comme a celles de Venise. Le rival de rien qui pourtant jette une ombre grandissante sur ses trafics. Le souffredouleur de la fete venitienne, dont la vue seule suscite le rejet. Ce refoule de l'inconscient qui a le mauvais gout de faire retour bien trop souvent. Et puis, n'est-il pas le descendant des deicides, celui sur la tete duquel plane une malediction eternelle? Chaque mot, chaque pas de Shylock portent le poids de cette malediction; il n'est plus, des l'instant ou sa fille cherie l'a trahi pour un chretien, qu'un bloc de ressentiment--comme un megalithe de haine au beau milieu de la fete. Le hasard lui fournira son adversaire: ce sera Antonio, le prince des joueurs a la derive.

Ces deux-la devaient se rencontrer. Dans cette Venise electrisee, ils s'attirent et se rejettent comme le positif et le negatif. Deux adjectifs inattendus les caracterisent, qui disent cette polarite : Antonio est triste Shylock imagine un contrat amusant; voila donc que, dans la tension qui les oppose, ils echangent leurs roles : le royal marchand va jouer dans la douleur, le Juif reprouve anticipe sa jubilation. Alors les deux hommes decident de pactiser; peut-etre attendaient-ils cet instant depuis des annees. Ils vont se pousser a bout, dans une partie sans merci, en poussant la loi a bout. Par lassitude faustienne, Antonio pactisera avec le diable et risquera sa vie; par haine atavique, Shylock assumera le stereotype du Juif mangeur d'homme dans l'espoir d'assumer enfin une vengeance seculaire.

C'est Antonio, bien entendu, qui prend l'initiative et se reserve donc d'emblee l'avantage. Le piege diabolique du contrat, c'est lui qui l'ourdit. C'est lui qui se traine, a demi defait, devant son rival, en demandeur de credit. Entre les deux ennemis, c'est une scene de seduction paradoxale qui se joue, un lien base sur la haine reciproque qui se noue--resistance garantie. << Prete-[moi cet argent] comme a ton ennemi>> (143), lance-t-il a l'usurier, et ne compte pas sur moi pour te remercier, je continuerai a te cracher au visage comme je l'ai toujours fait et comme tu le merites. Antonio provoque, excite : allons, sois le chien que tu es, mords! Et voila Shylock, abruti de haine, aveugle de ressentiment, ivre de vengeance, qui tombe dans le piege beant. Il fait mine de chercher les bonnes graces de son adversaire, il semble se jouer de la situation en proposant la clause << par maniere de plaisanterie >> (144), mais personne n'est dupe : l'humour n'est pas son genre et il y a bien longtemps qu'il a cesse d'esperer les bonnes graces des Venitiens. Comme un animal affame, il a flaire sa proie et se jette dessus : pas de quartiers!

Sans doute un contrat demande-t-il une consideration. Mais precisement, le coeur d'Antonio est exige en << consideration >> de quinze siecles de malefices infliges a son peuple. Faible compensation, mais fameux benefice symbolique pour un homme seul. Hypnotise par ce fabuleux marche, Shylock en vient a oublier ses imperatifs commerciaux : pour une fois il se passera d'interets. Son interet dans l'affaire est d'un autre ordre, infiniment superieur, a vrai dire au-dela de toutes ses esperances. Une vengeance assouvie par la loi, pouvait-il rever mieux ? Double appat tendu par Antonio : la vengeance et la caution de la loi. Le reprouve legaliste n'y resiste pas. Desormais le bond sera son talisman, son destin, son salut; il s'y identifie totalement, ainsi qu'a cette loi qui, croit-il, lui en assure l'execution certaine. Muni de ce papier, signe par son debiteur et passe devant notaire, Shylock desire desormais la loi (desir fou, absolu, a en crever--I crave the law (145))--il est desormais la loi, il en tient lieu, il en est le lieutenant sur terre (146). Double aveuglement de Shylock, qui bien a tort, renonce aux lois du commerce, et, de surcroit, se meprend sur le sens de la loi (la loi venitienne, la loi juive, la Loi tout court) dont il se pretend le lieutenant. Avec le coeur dAntonio, il croit tenir son os--un os protege par la loi qu'il erige en fetiche. Son petit fetiche personnel ...

Face a lui, Antonio peut se contenter de tendre le cou. La proie qui piege le chasseur, voila l'exploit du masochiste a l'egard de son partenaire qui n'etait pas un sadique, mais qui le devient par occasion (147). A vrai dire, Antonio tente ici le coup de sa vie--une formidable partie de << qui perd gagne >>, a quoi se reconnait a coup sur la strategie du pervers. Qu'on en juge. S'il gagne (ses galions rentrent au port charges de richesses), il aura fait coup triple : il aura obtenu un pret sans interet, il aura impose sa loi du << sans interet >> au financier juif, il l'aura frustre de sa jubilation vengeresse. S'il perd (il est ruine), il aura enfin eprouve une limite et rencontre cette resistance qui s'etait toujours derobee devant lui--avec, en prime, ce surcroit de jouissance tire de la certitude qu'en definitive cette limite est le fruit d'une machination dont il est lui-meme l'auteur--assez de quoi flatter son fantasme de toute-puissance. Dans les deux cas, en jouant si gros, il se sera offert de bonnes decharges d'adrenaline, lui que guettaient la routine des affaires et la morosite des amours platoniques. Enfin, qu'il gagne qu'il perde, il s'aureole du prestige social d'un sacrifice (pseudo)-christique : n'a-t-il pas offert sa vie pour racheter la dette d'un ami?

Fonde sur de telles motivations, on comprend que le pacte infernal soit a toute epreuve. Son manque apparent de consideration juridique (et donc de validite legale) est le signe le plus certain de son effectivite, et donc de sa valeur affective. Comme un arc electrique tendu entre les poles opposes, la clause lie desormais les deux partenaires << a la vie, a la mort >>.

Avec aussi cet effet potentiel, que le proces va bientot reveler, d'inverser, brutalement et a plusieurs reprises, les polarites. Au depart, l'exclu, le paria, c'est Shylock, le Juif, assigne a residence, la nuit et les jours de fete, dans son ghetto. Puis voila que, par la magie du pacte, Antonio vient occuper la place de l'exclu potentiel (148): le charge de la dette, le bouc emissaire, c'est lui; lui, pour une fois, le porteur du valet noir. Et puis tout s'inversera encore une fois : Portia se chargera de refiler la mauvaise carte a Shylock--il sera temps alors de l'exclure vraiment et definitivement. L'usurier, muni de son petit fetiche legal, avait cru pouvoir passer a l'acte--deja il avait aiguise son couteau. Mais il n'avait pas les moyens du passage a l'acte; seule la Serenissime disposait de ce privilege.

Pour le comprendre, il faut maintenant creuser plus avant ces notions de contrat, de loi et de jugement que Shylock avait cru, mais un peu vite, mettre dans son jeu.

Le contrat pouvait-il venger Shylock? Il le croyait sincerement : sur la forme, il etait garanti par notaire; sur le fond, il traduisait une commune volonte des signataires--cette volonte privee qui fait loi dans les regimes liberaux. De surcroit, s'il fallait vraiment rationaliser, Shylock pouvait toujours invoquer la necessite de garantir absolument les billets pour preserver le credit commercial de Venise. Mais il faut aller plus loin. En tant qu'instrument juridique des volontes privees, le contrat est (sans se reduire a cela, bien entendu, et sans que ce fantasme ne se concretise, comme on le verra) l'instrument par excellence des strategies de la perversion. Les pages de Sade sont remplies de pactes noues entre les roues, et il n'est pas d'orgies qui, sous sa plume, ne reponde a une mise en scene soigneusement reglee (149). Gilles Deleuze ne dit pas autre chose dans son analyse des oeuvres de Sacher-Masoch (150). Ce n'est pas un hasard le resultat d'une simple trivialite : le contrat prive n'est, pour le pervers, pas seulement l'instrument (evident) de sa volonte privee, Beaucoup plus fondamentalement, on comprend vite qu'il est l'objet veritable, et donc l'enjeu de sa passion. Le pervers est celui qui, du meme geste, denie la loi commune et y substitue sa loi personnelle--une loi bien plus cruelle que celle de la cite, une loi mortifere qu'il inscrit dans le corps des autres, et souvent aussi dans son corps propre. Ainsi pour Shylock, rendu pervers et sadique par les circonstances (et pour son inspirateur Antonio, pas dupe et donc doublement pervers), la clause diabolique avait pour enjeu de se substituer a la loi commune (qui exclut les Juifs depuis des siecles) et de la remplacer par une loi privee--celle de la vengeance de Shylock--avec l'illusion qu'elle serait garantie par la loi du commerce international que Venise est bien forcee d'adopter, quoi qu'il lui en coute.

Mais, bien entendu, Shylock s'est aveugle, il est victime de l'illusion qui le fait croire a la realite d'un droit d'exception (151), comme s'il existait une loi << rien que pour lui >>--une loi a laquelle, de surcroit, les autorites allaient diligemment preter main-forte. En realite, comme le lui signifie Portia, la loi n'a pas cesse de le << tenir >> : << Arrete, Juif. Car la loi encore a une prise sur toi >> (152): << la loi a encore prise sur toi >>--tel est pris qui croyait prendre. Shylock pretendait appliquer la loi << a la lettre >>, le voila pris au << pied de la lettre >> (pas un gramme supplementaire). << Au pied! >> hurlent desormais les Venitiens a ce chien.

OU s'est donc glissee l'erreur? Pas seulement dans la mecomprehension du contrat (que toujours la loi encadre, d'une maniere d'une autre). Aussi, et c'est encore plus grave, dans la mecomprehension de ce qu'est la loi commune, l'oubli de ce sur quoi reposent ses fondements. Double fondement, en verite : dans l'au-dela transcendant de la legitimite, et dans l'en deca prosaique des rapports de force (effectivite).

Sur le versant transcendant, Shylock en est venu a oublier la nature de sa propre loi juive : une loi qui (comme toute loi commune digne de ce nom) delivre et eleve, une loi qui noue le lien social, une loi qui soit un instrument de vie et non de mort. Il oublie la loi noahide qui interdit de mutiler un animal (a fortiori un homme) vivant; il oublie cet autre principe de la culture juridique juive : << une mesure juridique [...] ne doit pas s'appliquer de maniere degradante ni etre l'occasion d'une manifestation de cruaute >> (153). Il se forge une loi fetiche a lui et croit mobiliser a son appui la loi commune qu'il reduit alors a une forme de cloture mecanique, un instrument implacable de mort. Contre-sens fatal. Il renoue avec la conception de la loi la plus archaique qui soit, une loi quasi-naturelle de necessite qui frappe de facon mecanique. Cette loi dont la civilisation grecque s'est arrachee en civilisant les deesses vengeresses (les sanglantes Erinyes) (154) et que Franz Kafka redecouvrira dans ses cauchemars (155). Contre-sens et aussi sacrilege de Shylock qui s'en remet, comme le note Daniel Sibony, a une << Dieu-destin-Loi qui ne pardonne pas >> (156), oubliant que le Dieu de sa religion est aussi celui du pardon.

Mais l'aveuglement de Shylock lui aura voile aussi l'autre face de la loi, le pilier d'effectivite sur lequel elle repose aussi, les rapports de force qui, hic et nunc, lui assurent sa prise dans le reel (157). Naivete de Shylock qui s'imaginait benoitement triompher de << la loi du plus fort >>. Comment a-t-il pu croire que les Magnifiques lui cederaient la peau de l'un des leurs? Antonio pouvait sans doute jouer a ce jeu-la parce qu'il devait bien se douter qu'trc. fine un arbitre sifflerait la fin de la partie. Mais fallait-il que le financier soit desespere pour avoir a ce point pris son desir de loi (I crave the law) pour la realite!

Reste enfin la troisieme figure juridique : l'instance du jugement. Fort de son bon droit, Shylock attendait sans ciller la confirmation de son titre par un juge impartial. Mais il ne rencontre qu'un Doge/Pilate qui se deforce sur un tiers partial. Dans la jungle venitienne ou prevaut assurement la loi du plus fort, le jugement ne remplit aucune des deux fonctions que lui assigne Paul Ricoeur (158). Il ne parvient ni a garantir << a chacun sa part >> en << departageant >> equitablement les plaideurs (fonction courte du jugement), ni, a fortiori, a renouer le lien social en reconciliant les protagonistes et en menageant les conditions qui leur permettraient, bourreau et victime, de << reprendre part >> a la vie sociale (fonction longue du jugement). Incapable deja d'assurer le role social minimal du suum cuique tribuere, la justice de comedie du Doge est bien entendu dans l'incapacite d'honorer sa mission noble de longue portee. Le deni de justice dont Shylock est victime conduit naturellement a son exclusion.

En resume, Shylock avait cru pouvoir mobiliser a l'appui de son destin vengeur les trois principaux instruments juridiques : un contrat << a sa main >>, une loi commune pour le garantir, un juge pour l'executer. Mais, ce faisant, il perdait de vue que chacune de ses sources de droit presente un << double-fond >> : le contrat est toujours, d'une maniere l'autre, encadre par la loi qui lui fixe des limites (159), la loi s'inscrit dans le double horizon d'une legitimite qui la transcende et d'une effectivite de rapports de forces qui la subvertissent, et enfin le jugement, s'il veut honorer sa fonction longue, ne peut se limiter a cautionner une vengeance privee.

La traduction anthropologique de ce constat est que, dans la constitution de l'espace symbolique des pronoms personnels, constitutif de la socialite, les je et les tu doivent necessairement s'en referer au il du tiers, de la societe et de la loi, sous peine de s'abimer dans un corps-a-corps fusionnel mortifere. Tel le couple Shylock-Antonio, desarrime de la loi commune, et enchaine dans une morbide etreinte de haine.

Double interpretation, des lors, de l'echec programme de Shylock -une interpretation materialiste qui rappellera qu'un Juif ne triomphe pas d'un chretien dans la Venise du XVIIe siecle, ni personne de la loi du plus fort. Et une interpretation anthropologique qui enseigne qu'une loi personnelle n'est pas une loi.

Tout jeu (y compris le grand jeu de lois venitien) s'appuie sur un metajeu plus moins cache. Seul Shylock semblait l'ignorer. La perversite du clan des Venitiens aura ete d'invoquer le meta-jeu transcendant de la grace pour couvrir exclusivement les manigances de leur meta-jeu de pouvoir. On atteint au sommet de la perversite lorsque le plus fort detourne a son profit exclusif, et donc corrompt radicalement, le langage transcendant de la legitimite.

Francois Ost, Universite Saint-Louis, Bruxelles.

(1) Voir Sophocle, << Antigone >> dans Theatre complet, traduit par Robert Pignarre, Paris, Garnier, 1964, acte 2, 456.

(2) Voir William Shakespeare, The Merchant of Venice, 7e ed par John Russell Brown, Londres, Methuen, 1955.

(3) John Russell Brown, << Preface >> dans Shakespeare, Le Marchand de Venise, traduit par Jean Grosjean, Paris, Flammarion, 1994, 7 a la p 29. Nous nous refererons a cette edition bilingue pour la version originale et sa traduction francaise.

(4) Ibid a lap 31.

(5) Richard A Posner, Droit et litterature, traduit par Christine Hivet et Philippe Jouary, Paris, Presses Universitaires de France, 1996 a la p 112.

(6) Pour une critique acerbe de cette interpretation, voir Richard Weisberg, Poethics and Other Strategies of Law and Literature, New York, Columbia University Press, 1992 aux pp 206-10 [Weisberg, Poethics].

(7) William Shakespeare, << Le Marchand de Venise >> dans Cuvres completes de W. Shakespeare, t 8, traduit par Francois-Victor Hugo, Paris, Pagnerre, 1861, 167 a la p 186.

(8) Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte III, scene 2, 297-313 aux pp 182-85.

(9) Voir ibid, acte IV, scene 1, 37 aux pp 210-11.

(10) Ibid, acte IV, scene 1, 142 a la p 221. Dans la version originale, << I stand here for law >> (ibid a la p 220).

(11) Voir ibid, acte IV, scene 1, 220 a la p 227.

(12) Ibid, acte IV, scene 1, 302-03 a la p 235.

(13) Voir ibid, acte IV, scene 1, 307 a la p 235.

(14) Ibid, acte IV, scene 1, 393 a la p 243. Dans la version originale, << 1 am not well >> (ibid a la p 242).

(15) Ibid, acte V, scene 1, 254 a la p 277.

(16) Voir Christopher Marlowe, Le Juif de Malte, Paris, Avant-Scene, 1999.

(17) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte I, scene 2, 12-25 aux pp 58-61.

(18) Voir AD Nuttall, Shakespeare the Thinker, New Haven, Yale University Press, 2007 a la p 256; BJ Sokol et Mary Sokol, Shakespeare, Law, and Marriage, Cambridge, Cambridge University Press, 2003 a la p 63.

(19) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte I, scene 1, 167-72 a la p 57, acte III, scene 2, 238 a la p 181.

(20) Ibid, acte I, scene 1, 130-31 a la p 55.

(21) Daniel Sibony, Avec Shakespeare : eclats et passions en douze pieces, Paris, Editions du Seuil, 2003 a la p 212.

(22) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte III, scene 2, aux pp 18485.

(23) Voir ibid, acte IV, scene 1, 281 a la p 233.

(24) Voir Sokol et Sokol, supra note 18 a la p 127.

(25) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte III, scene 2, 247 a la p 184.

(26) Voir Richard H Weisberg, << The Concept and Performance of "The Code" in The Merchant of Venice >> dans Paul Raffield et Gary Watt, dir, Shakespeare and the Law, Oxford, Hart, 2008, 289 aux pp 295-96 [Weisberg, << Concept and Performance >>].

(27) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte I, scene 2, 88 a la p 65.

(28) Voir ibid, acte III, scene 2, 63-72 a la p 167.

(29) Voir Charles Ross, << Avoiding the Issue of Fraud: 4, 5 Philip & Mary c.8 (the Heiress Protection Statute), Portia, and Desdemona>> dans Constance Jordan et Karen Cunningham, dir, The Law in Shakespeare, Basingstoke (R-U), Palgrave Macmillan, 2007, 91 a la p 97.

(30) Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte III, scene 2, 305-06 a la p 185.

(31) Ibid, acte III, scene 4, 61-62 a la p 194.

(32) Ibid a la p 195.

(33) Ibid, acte I, scene 1, 47 a la p 47.

(34) Voir Posner, supra note 5 a la p 111.

(35) Voir Luke Wilson, << Drama and Marine Insurance in Shakespeare's London >> dans Jordan et Cunningham, supra note 29, 127 a la p 129.

(36) Voir Kenneth Gross, Shylock is Shakespeare, Chicago, University of Chicago Press, 2006 a la p 49.

(37) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte IV, scene 1, 114 a la p 217.

(38) Voir. Weisberg, << Concept and Performance >>, supra note 26 a la p 294.

(39) Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte IV, scene 1, 203 a la p 225. Dans la version originale, << I crave the law >> (ibid a la p 224).

(40) Voir Russell Brown, << Preface >>, supra note 3 a la p 9.

(41) Voir Anton Schutz, << Shylock as a Politician >> dans Raffield et Watt, Shakespeare and the Law, supra note 25, 271 a la p 283.

(42) Voir Gross supra note 36 a la p 55.

(43) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte IV, 1, 203 a la p 225.

(44) Voir ibid, acte IV, scene 1, 40-62 a la p 213.

(45) Ibid, acte IV, scene 1, 43 a la p 213. Dans la version originale, << it is my humour >> (ibid a lap 212).

(46) Ibid, acte III, scene 1, 48-50 a la p 155.

(47) Ibid, acte III, scene 1, 61-62 a la p 157.

(48) Ibid, acte IV, scene 1, 90-100 a la p 214-17.

(49) Voir Rene Girard, Shakespeare : les feux de l'envie, traduit par Bernard Vincent, Paris, Bernard Grasset, 1990 a la p 299.

(50) Voir Daniel J Kornstein, Kill all the Lawyers? Shakespeare's Legal Appeal, Princeton, Princeton University Press, 1994 a la p 74.

(51) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte III, scene 1, 100-02 a la p 161.

(52) Voir Gross, supra note 36 a la p 106 et s (evoquant le sort qui attend Shylock : vexations, folie, simulation, suicide). Les exemples n'ont pas manque, au travers de toute l'Europe des XVP et XVIIe siecles, notamment apres l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492.

(53) Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte IV, scene 1, 203 a la p 225. Dans la version originale, << I crave the law >> (ibid a la p 224).

(54) Voir Bradin Cormack, << Shakespeare Possessed: Legal Affect and the Time of Holding >> dans Raffield et Watt, supra note 25, 83 aux pp 83-84.

(55) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte III, scene 1, 100-02 a la p 161.

(56) Voir ibid, acte II, scene 8, 27-31 a la p 137; acte III, scene 1, 4-7 a la p 153.

(57) Ibid, acte V, scene 1, 277 a la p 279.

(58) Voir ci-dessous, partie III.

(59) Voir Weisberg, Poethics, supra note 6 a la p 94 et s.

(60) Voir Jacques Derrida, Qu'est-ce qu'une traduction <<relevante>>?, Paris, L'Herne, 2005 a la p 36.

(61) Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte IV, scene 1, 237-39 a la p 229.

(62) Ibid, acte V, scene 1, 243-46 a la p 277.

(63) Ibid, acte V, scene 1, 252-53 a la p 277.

(64) Voir par ex Russell Brown, << Preface >>, supra note 3 a la p 23; Kornstein, supra note 50 aux pp 66, 77 et s.

(65) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte I, scene 2, 10 a la p 59.

(66) Ibid, acte III, scene 2, 73-77 a la p 167.

(67) Ibid, acte III, scene 2, 97-101 a la p 169.

(68) Ibid, acte I, scene 3, 94-98 a la p 77.

(69) Ibid, acte I, scene 3, 175 a la p 83.

(70) Voir Girard, supra note 49 a la p 305.

(71) Voir Sibony, supra note 21 a la p 215.

(72) Voir Schutz, supra note 41 aux pp 280-81.

(73) Raphael Drai, Le mythe de la loi du talion : une introduction au droit hebraique, Aixen-Provence, Alinea, 1991 a la p 40.

(74) Ibid.

(75) Voir Russell Brown, << Preface >>, supra note 3 a la p 10.

(76) Voir Gross, supra note 36 a la p 10.

(77) Voir Girard, supra note 49 a la p 304-05.

(78) Voir ibid a la p 170.

(79) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte III, scene 2, 238 a la p 181.

(80) Ibid, acte III, scene 2, 152-58 a la p 173. Notons d'ailleurs le jeu de mots en anglais : << the full sum of me is some of something >> (ibid a la p 172).

(81) Ibid, acte III, scene 2, 312 a la p 185.

(82) Voir ibid, acte III, scene 2, 214 a la p 177.

(83) Ibid, acte I, scene 1, 131 a la p 55.

(84) Ibid, acte III, scene 5, 20-21 a la p 199.

(85) Ibid, acte II, scene 8, 15-16 a la p 135.

(86) Ibid, acte IV, scene 1, 411, 414 a la p 245.

(87) Voir Shakespeare, Le marchand de Venise, traduit par Jean Grosjean, Paris, Flammarion, 1994.

(88) Russell Brown, << Preface >>, supra note 3 aux pp 30-31.

(89) Voir Gross, supra note 36 a la p 52.

(90) Voir Michael Walzer, Spheres de justice : une defense du pluralisme et de l'egalite, traduit par Pascal Engel, Paris, Editions du Seuil, 1997 a la p 23 et s.

(91) Shakespeare, The Merchant of Venice, supra note 3, acte IV, scene 1, 203 a la p 225.

(92) J-F Ostervald, dir, La Sainte Bible qui contient l'Ancien et le Nouveau Testament, Paris, Ch. Meyrueis, 1866, Exode, XXI, 23-25.

(93) Voir ibid, Levitique, XXIV, 19-20.

(94) Voir ibid. Deuteronome, XIX, 19-21.

(95) Ibid, Les proverbes de Salomon, XXIV, 29.

(96) Ibid, Levitique, XIX, 18.

(97) XII Tab 3.1-3.3, 3.5-3.6.

(98) Voir Aulu-Gelle, << Nuits attiques : livre vingtieme>> dans M Charpentier et M Blanchet, dir, OEuvres completes d'Aulu-Gelle, traduit par MM de Chaumont, Flambart et Buisson, t 2, Paris, Garnier Freres, 1845, 432.

(99) Ibid a la p 443.

(100) Ibid a la p 444.

(101) Posner, supra note 5 a la p 109.

(102) Voir Cormack, supra note 54 a la p 84.

(103) Voir William West, Simboleography which may Be Termed the Art, or Description, of Instruments and Presidents, vol 1, Londres, Companie of Stationers, 1615.

(104) Voir Drai, supra note 73 a la p 42-43.

(105) Voir ibid a la p 40-44.

(106) Voir Sokol et Sokol, supra note 18.

(107) Voir ibid aux pp 30-41, 117, 126.

(108) Voir ibid aux pp 102-03; Ross, supra note 29 a la p 92.

(109) Voir Ross, supra note 29 a la p 94.

(110) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte I, scene 2, 22-24 a la p 61. Dans la langue originale : << so is the will of a living daughter curbed by the will of a dead father >> (ibid a la p 60).

(111) Ibid, acte III, scene 2, 172 a la p 172.

(112) Voir acte scene 2, 170-72 a la p 172 (<< a cet instant [...] la maison, ces valets et ce meme moi-meme sont a vous--mon maitre! >>).

(113) Voir ibid, acte IV, scenel, 345-50 a la p 239.

(114) Ibid, acte IV, scene 1, 176-77 a la p 223, 245-46 a la p 229.

(115) Voir Kornstein, supra note 50 a la p 81.

(116) Voir Mark Edwin Andrews, Law versus Equity in The Merchant of Venice: A Legalization of Act TV, Scene 1, with Foreword, Judicial Precedents and Notes, Boulder, University of Colorado Press, 1965 aux pp xi, 19.

(117) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte I, scene 3, 140 a la p 81. Dans la langue originale : << in a merry sport >> (ibid a la p 80).

(118) Voir. Thomas C Bilello, << Accomplished with What She Lacks: Law, Equity, and Portia's Con >> dans Jordan et Cunningham, supra note 29, 109 a la p 109. Sur l'evolution du debat en faveur de Shylock, voir Adriana Marina Pieternella Gaakeer, The Value of the Word: A Study of the Work of James Boyd White in the Perspective of Law and Literature, Sanders Instituut, Rotterdam, 1995 aux pp 198 et s.

(119) Voir Gary Watt, Equity Stirring: The Story of Justice Beyond Law, Oxford, Hart, 2009 aux pp 211 et s.

(120) Voir Bilello, supra note 118 aux pp 115-16.

(121) Voir AWB Simpson, A History of the Common Law of Contract: The Rise of the Action of Assumpsit, Oxford, Clarendon Press, 1987 a la p 118 et s.

(122) Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte IV, scene 1, 214 a la p 227. Dans la langue originale, << a little wrong >> (ibid a la p 226).

(123) Dans sa belle tirade, Portia evoque << la douce pluie du ciel >> (ibid, acte IV, scene 1, 182 a la p 225).

(124) Ibid, acte IV, scene 1, 194 a la p 225. Dans la langue originale : << mercy seasons justice >> (ibid a la p 224).

(125) Ibid, acte, IV, scene 1, 200 a la p 225. Dans la langue originale : << to mitigate the justice of thy plea >> (ibid a la p 224).

(126) Voir. Bilello, supra note 118 a la p 110 et s.

(127) Voir Watt, supra note 119 a la p 206.

(128) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte I, scene 3, 151, 166 aux pp 81-83; acte IV, scene 1, 11-13 a la p 211, 82-83 a la p 215.

(129) Ibid, acte IV, scene 1, 176-77 a la p 223.

(130) Voir ibid, acte IV, scene 1, 25 a la p 211.

(131) Ibid, acte IV, scene 1, 34 a la p 210.

(132) Voir Dr Rudolph von Ihering, The Struggle for Law, 5e ed, traduit par John J Lalor, Chicago, Callaghan, 1879 aux pp 81-82, n 1. Voir aussi Kornstein, supra note 50 a la p 70.

(133) Voir Kornstein, supra note 50 aux pp 70-73.

(134) Voir ibid a la p 71; Mark Fortier, << Shakespeare and Specific Performance >> dans Raffield et Watt, supra note 25, 7.

(135) Voir par ex Kornstein, supra note 50 a la p 89.

(136) Voir Andrews, supra note 116 a la p xii.

(137) 2 Bulstrode 301, 80 ER 1139.

(138) Voir par ex Kornstein, supra note 50 a la p 89. La discussion est egalement menee en reference aux figures contrastees d'Angelo (loi) et d'Escalus (equite) dans Mesure pour mesure.

(139) Voir. W Nicholas Knight, Shakespeare's Hidden Life: Shakespeare at the Law, 15851595, New York, Mason & Lipscomb, 1973 aux pp 282-86.

(140) William Shakespeare, Hamlet, traduit par Francois Maguin, Paris, Flammarion, 1995, acte II, scene 2, 596-597 a la p 197. Dans la version originale : << The play's the thing wherein I'll catch the conscience of the King >> (ibid a la p 196).

(141) Les pages qui suivent doivent beaucoup a la lecture de Sibony, supra note 21 aux pp 201-31.

(142) Voir Franz Kafka, << La Colonie Penitentiaire >> dans Franz Kafka, La Colonie Penitentiaire et autres recits, traduit par Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, 1948, 7.

(143) Shakespeare, The Merchant of Venice, supra note 3, acte I, scene 3, 130 a la p 79.

(144) Voir ibid, acte I, scene 3, 140 a la p 81.

(145) Ibid, acte IV, scene 1, 203 a la p 225.

(146) Voir ibid, acte IV, scene 1, 142 a la p 221. Dans la langue originale : << I stand here for law >> (ibid a la p 220).

(147) Voir Sibony, supra note 21 a la p 207.

(148) Voir Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte IV, scene 1, 114-15 a la p 217.

(149) Voir Francois Ost, Sade et la Loi, Paris, Odile Jacob, 2005 aux pp 162 et s.

(150) Voir Gilles Deleuze, Presentation de Sacher-Masoch : le froid et le cruel, Paris, Editions de Minuit, 1967 aux pp 66 et s.

(151) Voir Sibony, supra note 21 a la p 202.

(152) Shakespeare, Le Marchand de Venise, supra note 3, acte IV, scene 1, 342-43 a la p 239. Dans la version originale : << Tarry, Jew. The law hath yet another hold on you >> (ibid a la p 238).

(153) Drai, supra note 73 a la p 41.

(154) Voir Francois Ost, Raconter la loi : aux sources de l'imaginaire juridique, Paris, Odile Jacob, 2004 a la p 102 et s.

(155) Voir ibid a la p 347 et s.

(156) Sibony, supra note 21 a la p 213.

(157) Sur la dialectique de la force et du bien realisee par le droit, voir Francois Ost et Michel van de Kerchove, De la pyramide au reseau? Pour une theorie dialectique du droit, Bruxelles, Publications des Facultes Universitaires Saint-Louis, 2002 a la p 365.

(158) Voir Paul Ricoeur, Le juste, Paris, Esprit, 1995 a la p 185 et s.

(159) Voir Francois Ost, Du Sinai au Champ-de-mars : l'autre et le meme au fondement du droit, Bruxelles, Lessius, 1999 a la p 5 et s.
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Title Annotation:Wainwright Lecture
Author:Ost, Francois
Publication:McGill Law Journal
Date:Jun 1, 2017
Words:21736
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