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Le Cosmopolitisme antisemite de Georges Eekhoud dans La Nouvelle Carthage.

Publie en 1888, La Nouvelle Carthage de Georges Eekhoud est sans conteste l'une des pieces maitresses du naturalisme belge. Situe a une periode charniere dans l'oeuvre d'Eekhoud, ce roman marque la phase initiale d'un developpement qui menera l'ecrivain hors du socialisme vers un anarchisme ouvertement revendique, apre melange d'une haine du bourgeois et d'une defiance a l'egard des masses serviles, et en meme temps attirance profonde pour les milieux interlopes. (1) Cette attirance est en partie fondee sur le culte de l'exception monarchique et l'exaltation d'un nationalisme atypique. Le mythe du Nord et la corollaire manifestation d'un antisemitisme diffus, si previsibles sous la plume d'un ecrivain belge de cette epoque, s'accompagnent en effet dans La Nouvelle Carthage d'une exaltation du type cosmopolite et de la surprenante glorification de creatures "enjuivees," les runners, pirates de l'Escaut aux origines indeterminees.

Le roman d'Eekhoud retrace une prise de conscience identitaire issue de la rencontre du personnage principal, Laurent Paridael, avec le sous-proletariat et de la revelation qui s'en suit de son statut d'homme marginal, revelation qui conduira celui-ci a l'affirmation de son desir homosexuel. (2) Dans ce parcours initiatique, le Juif est indirectement pris dans un processus de projection, le heros s'identifiant a ces etres "enjuives" que sont les runners. L'antisemitisme d'Eekhoud est aussi l'avatar d'un sentiment mitige face a une inquietante modernite, qu'il rejette dans un premier temps avant de se reconcilier avec elle et de se l'approprier comme une nourriture indispensable a son "anarchie erotique" (Granier 4). (3)

A priori cosmopolitisme et nationalisme ne sont pas incompatibles chez un peuple place a un carrefour de cultures et de langues. (4) Par contre ce qui est pour le moins surprenant c'est le fait d'appliquer, comme le fait Eekhoud dans La Nouvelle Carthage, des caracteristiques attribuees au Juif par la rhetorique antisemite a des etres decrits comme les nouveaux parangons de la race belge. Comme la plupart de ses contemporains, Eekhoud envisage un retour aux sources de la "belgitude," mais celui-ci ne s'inscrit pas dans une continuite historique. Il s'agit au contraire d'une rupture, qui fait table rase de la race autochtone essentiellement concue comme un condense des peuples europeens pour lui substituer des hommes, les runners, dans la physionomie desquels triomphent les traits de la race orientale, mais qui se trouvent paradoxalement identifies aux grands ancetres Normands en vertu d'une genealogie imagi-naire.

L'apologie de voyous tels que les runners est une constante de l'oeuvre d'Eekhoud, relevant d'une mythologie personnelle enracinee dans un desir homosexuel qui transcende les divisions de classe. A cette mythologie personnelle vient se greffer le nationalisme ambiant. Connu avant tout comme un auteur regionaliste, Eekhoud appartient a une generation d'ecrivains belges qui entendent faire contribuer la litterature de leur pays a la construction d'une identite nationale et voient dans le naturalisme un moyen d'affirmer l'experience qui leur est propre a partir de l'observation du milieu, de l'epoque et de la race auxquels ils appartiennent. (5)

Dans la veine zolienne, La Nouvelle Carthage est une vaste fresque qui illustre la lutte des classes. Toutefois, contrairement au socialisme de Zola, celui d'Eekhoud est impregne d'antisemitisme a l'instar des professions de foi de son ami Edmond Picard, senateur socialiste et nationaliste considere comme "le plus grand antisemite de son pays, le Drumont belge" (Ringelheimio). (6) Point d'ancrage des nationalismes fin-de-siecle, l'antisemitisme, comme le souligne Marc Angenot, sert de palliatifs aux "deterritorialisations menacantes" et autres "ideologies de la desintegration" prevalant dans le discours de l'epoque, la "doxa antisemite" correspondant a "une hegemonie ... qui domine le terrain ideologique, ... concue comme surdeterminant en bloc tous les champs discursifs et toutes les pratiques qui s'y affrontent" (171, 177). La vision qui se degage de l'oeuvre d'Eekhoud est neanmoins singuliere, enracinee non seulement dans le sol natal mais aussi dans la carte du desir, l'homosexualite de l'ecrivain presidant a d'improbables rapprochements historiques et a des affinites de race inattendues.

Si l'homosexualite d'Eekhoud a ete recemment documentee par les travaux de Mirande Lucien, presque aucun mot par contre sur son antisemitisme. (7) Dans la plus recente edition de La Nouvelle Carthage, Paul Gorceix souligne dans le roman la presence de deux passages charges d'antisemitisme, le chapitre sur la Bourse et le portrait de Freddy Bejard. Il ne fait cependant aucun commentaire sur leur teneur raciste. La critique a bien note l'evident enthousiasme de l'auteur de La Nouvelle Carthage pour les paysages et les etres qu'il decrit, enthousiasme fonde sur un ardent nationalisme. (8) La question du racisme dans l'oeuvre d'Eekhoud est toutefois passee sous silence, un silence qui ne fait que contribuer a renforcer cette amnesie belge face a l'antisemitisme decriee par Paul Emond dans son introduction a La Fin des bourgeois de Camille Lemonnier. Emond rappelle en effet que "l'ensemble de l'histoire de l'antisemitisme dans la litterature et la pensee en Belgique francophone ... reste a ecrire," tache a laquelle la presente etude s'efforce d'offrir une modeste contribution.

La Nouvelle Carthage raconte la derive de Laurent Paridael, orphelin recueilli par son oncle, Guillaume Dobouziez, hors de la haute bourgeoisie vers les bas-fonds des faubourgs. L'intrigue se situe dans une ville portuaire, Anvers a la fin du 19e siecle, cite marchande orgueilleuse, oublieuse du peuple qu'elle exploite et des valeurs ancestrales sur lesquelles reposent sa stabilite, son dynamisme et sa vertu. La reference a Carthage evoque bien sur la menace du peril Juif. (9) Eekhoud decrit sa ville natale comme une cite corrompue par une horde de parvenus "cosmopolites," adjectif privilegie par la rhetorique antisemite de l'epoque. Dans La Nouvelle Carthage les Juifs et les Belges "enjuives," c'est-a-dire tous ceux qui ont ete contamines par les Juifs et ont fini par leur ressembler, menent une danse infernale, depouillant la Campine anversoise, region de Polders situee a proximite d'Anvers, et precipitant la fiere cite a la ruine et au carnage. (10)

A l'image sulfureuse de la corruption des industriels et des financiers qui sont en train de prendre possession d'Anvers, Eekhoud oppose la sagesse des anciennes classes dirigeantes, la bourgeoisie traditionnelle et l'aristocratie anversoises. L'attitude de ces derniers face a Freddy Bejard par exemple, le multimillionnaire au passe criminel qui entend flatter Anvers par de "magnifiques entreprises par lesquelles il collabor[e] a la prosperite exterieure de sa ville natale" est significative de leur droiture. Eekhoud precise que, contrairement aux "brasseurs d'affaires," aux "speculateurs s'inclinant devant le million d'ou qu'il provienne," "l'aristocratie et l'autochtone bourgeoisie patricienne ... tinrent [Bejard] en ... pietre consideration" se rememorant les "scandales anciens" (52). Tout comme les aristocrates, les bourgeois de vieille souche conservent une memoire collective et refusent de se soumettre au culte de l'ephemere valorise par les speculateurs en Bourse. Ils sont decrits comme des etres integres, genereux envers leurs amis et leurs employes, incorruptibles en affaires, faisant preuve d'une rigueur morale qui les garantit contre les speculations mensongeres. Telles sont les caracteristiques du bon Daelmens-Deynze, dont le commerce en denrees coloniales remonte a une epoque immemoriale. Un chapitre de La Nouvelle Carthage lui est consacre, qui oppose sa prosperite, fondee sur son honnetete et sur la stabilite et l'homogeneite de son entourage compose uniquement de Flamands, a la decheance de Guillaume Dobouziez, provoquee par ses "relations remuantes et cosmopolites" (141).

Comme son titre l'indique, La Nouvelle Carthage est la chronique d'une destruction annoncee retracant la lutte du campinois et de l'anversois contre l'etranger, le Juif ou l'Oriental, l'Americain et le metis. CEuvre xenophobe et raciste, ce roman illustre aussi le duel, ancre dans une profonde crise identitaire, entre des tendances reactionnaires et une modernite a la fois incontournable et fascinante. La tonalite dominante du racisme d'Eekhoud est celle d'un antisemitisme conforme a la stereotypie de l'epoque, largement repandue par Charles Drumont. Celui-ci caracterise avant tout le Juif comme un marchand de chair humaine au "teint de cire" et aux doigts crochus, "toujours contractes par le rapt," tantot creature parasitaire, "pou visqueux et gluant," tantot insecte menacant, "araignee aux longues pattes agrippantes," travaille par "le mal de l'or," veritable "lepre hereditaire" (123, 36, 38, 103). Dans La Nouvelle Carthage, le Juif, ou encore l'etranger ou le parvenu "enjuive," erige sa fortune sur la depouille de l'Aryen idealiste et naif, en particulier le vigoureux paysan de la Campine, qui se laisse subjuguer et envoyer a l'autre bout du monde par des "entrepreneurs d'emigration" compares a des "vampires" qui ont "jet[e] leur devolu sur le meilleur sang des Flandres" (171). (11)

Le foyer de l'activite du Juif et de ses comparses est la Bourse, decrite comme une synagogue dans laquelle rabbins et fideles, inhumains rapaces, s'arrachent des empires et marchandent les ames des paysans flamands, traites sans egards comme une simple cargaison de riz ou de cafe. La Bourse, faut-il le rappeler, est consideree en cette fin de siecle antisemite comme le haut lieu de la juiverie. Picard affirme que "la Bourse, la juiverie, c'est tout un" et exhorte ses contemporains a raser ce "repaire" de "cosmopolites," ce "camp retranche du capitalisme," afin de neutraliser les Juifs de maniere definitive (117). Dans La Nouvelle Carthage, la description de la Bourse occupe un long chapitre. Eekhoud la presente comme un lieu grouillant, repugnant et vaguement malefique. A son ouverture, "[l]es rites commencent. Le bourdonnement sourd des incantations s'eleve parfois jusqu'au brouhaha. Debout chapeau sur la tete comme a la synagogue, les fideles s'entassent et jabotent. Et, graduellement, l'atmosphere se vicie. On distingue a peine les metaux et les couleurs des peintures murales; les elegants rinceaux se noient dans un brouillard d'halenees et de fumees opaques! Le pouacre encens! ... A premiere vue, en tombant dans cette assemblee, on songe aux conventicules et aux sabbats" (145).

Eekhoud s'attarde a brosser le portrait du Juif rhenan Fuchskopf, qualifie de "marchand d'ames," un de ces "Shylocks anversois" qui se rassemblent dans le temple de la haute finance (146, 231). Cliche digne d'une caricature de Daumier, ce portrait reproduit quelques-uns des poncifs de l'antisemitisme. Le Juify est decrit comme un etre cruel, au physique de predateur, faisant preuve d'un culte immodere de l'or et d'un egoisme feroce. (12) Fuchskopf, a qui l'on est venu demander de l'aide, "tire de son porte-monnaie un luisant ecu de cinq francs et, au lieu de le consacrer a une exceptionnelle aumone, le passe a deux ou trois reprises sous le nez du solliciteur, puis le presse amoureusement entre ses doigts crochus et moites comme des ventouses, l'approche meme de ses levres comme s'il baisait une patene et, flechissant a moitie le genou, adresse cette intraduisible oraison au fetiche.... Puis, ricanant, remet l'hostie dans son gousset" (146). Morceau de bravoure de la rhetorique antisemite, ce passage tire son effet d'une delirante exageration, d'autant plus signifiante pour un lectorat impregne de catholicisme qu'elle est fondee sur une parodie de l'eucharistie. (13)

Le Juif de race n'est pas seul dans La Nouvelle Carthage a idolatrer l'or et a faire preuve d'indifference face a la misere de son prochain. En cela Eekhoud adopte un antisemitisme diffus, appliquant volontiers aux chretiens "enjuives" les caracteristiques du Juif. A ses yeux, le bourgeois parvenu est un Juif. La cousine Lydie par exemple, riche heritiere epousee pour sa fortune par l'oncle Dobouziez, elle qui se montre insensible a la douleur de son neveu Laurent Paridael lors des obseques de son pere, a la "joue citronneuse" d'une juive (17). Poursuivant ce rapprochement, Eekhoud la decrit comme "une nabote nouee, jaune, ratatinee comme un pruneau, aux cheveux noirs et luisants, ... de gros yeux, noirs aussi, glauques et a fleur de tete" (10). On retrouve ce regard obscur et cette peau jaune dans le portrait de Bejard. Decrit comme un "trafiquant en chair blanche" dont l'"agence d'immigration" embarque pour le Bresil des cargaisons de paysans affames, Bejard est a plusieurs reprises compare a l'usurier juif. Du Juif, il a "la peau jaunatre, presque sereuse, le nez crochu, ... les yeux gris" (50). Creature insidieuse et fourbe, il finit par reduire a sa merci la bourgeoisie d'Anvers, tenant l'honneur et la fortune de ses collegues entre "[s]es doigts crochus de marchand d'ebene" (115). Comme le rappelle Marc Angenot, cette dissemination des caracteristiques du Juif, appliquees sans rigueur au non-Juif, est une attitude frequente chez les socialistes antisemites a la fin du 19e siecle. (14) Elle leur permet de concilier une vision humanitaire, internationaliste, commandant le soutien de l'ouvrier juif, et la haine du Capital, qui stigmatise la haute juiverie. Membre du Parti Ouvrier Belge, fervent militant socialiste, Eekhoud rejoint cette maniere large d'apprehender la question juive, qui n'est pas limitee a une race specifique mais confondue a la question sociale.

Au socialisme d'Eekhoud, il faut ajouter son fervent nationalisme, qui prend la forme d'un attachement presque exclusif a son terroir natal, Anvers et la Campine anversoise. Le nationalisme d'Eekhoud ne s'accompagne neanmoins pas d'une passion xenophobe comme c'est le cas pour son ami Picard, ce "secretaire general de l'ame belge" selon l'expression de Robert Musil (Ringelheim 88). Pour Picard, le principal danger est l'etranger incompatible avec la race autochtone, son racisme etant polarise sur le Juif ou plus generalement le Semite, l'Arabe ou l'Oriental. (15) La principale hantise de Picard est le metissage, qui produit selon lui un type "inferieur a la meilleure" des deux races mises en presence, les genes de la race inferieure provoquant ineluctablement l'effacement des qualites de la race superieure (112). (16)

Eekhoud fustige le Juif, qui selon lui exploite et corrompt ses compatriotes, et finit par les exproprier. Il elargit toutefois la definition du Juif au-dela des frontieres de la race. Pour lui, est Juif tout etre n'ayant pas de racines ou les ayant perdues. Le Juif tel qu'Eekhoud le concoit est une sorte de "horla," pour reprendre le fameux oxymore forge par Maupassant, creature a la fois d'ici et d'ailleurs ayant pour mission de contaminer et d'aneantir. Son avenement peut etre interprete comme une figuration du peril juif, qui menace le sujet indigene de deterritorialisation. Maupassant decrit le "horla" comme un envahisseur, vampire ou sangsue buvant la vie du protagoniste de l'histoire dans son sommeil avant de le chasser definitivement de sa demeure. Erre juif, selon Eekhoud, est d'abord une affaire de deplacement geographique, ayant pour effet de desolidariser l'individu de la communaute, de le marginaliser et de le condamner a la monstruosite. L'une des principales vertus de l'ancienne bourgeoisie anversoise et du fier paysan de la Campine est justement d'etre sedentaire, c'est-a-dire enracine, qualite qui semble difficile a preserver dans un monde moderne libre-echangiste. Dans une ville portuaire comme Anvers, exposee a de constants echanges, la menace de l'etranger est evidemment decuplee, et avec elle la menace d'un melange et d'une degradation de la race, l'impur, l'hybride, le superficiel et le changeant finissant par regner au detriment de la bonte et de la beaute de tout ce qui se trouve solidement ancre dans le sol et la tradition.

Haut lieu de la juiverie, le batiment de la Bourse est decrit par Eekhoud comme un monument composite, voue au culte de l'ephemere, "d'un gothique panache de reminiscences mauresques et byzantines, mi-partie aryen, mipartie semite, present[ant] un compromis bien digne de ce temple du dieu Commerce, par excellence le dieu fugitif et versatile." Ses voutes sont "decorees d'attributs, de symboles et d'ecussons de tous les pays," faisant de cet "elegant palais" le symbole de la tendance moderne au cosmopolitisme (145). Modernite et cosmopolitisme sont egalement presents dans le personnage de Bejard, qui pense et agit comme les Juifs, a qui il ressemble physiquement.

Cousin par alliance de Laurent Paridael, Bejard reintegre apres vingt-cinq ans d'exil le giron anversois. Son pere avait fait fortune au Texas dans la culture du riz et de la canne a sucre, mais la guerre de secession le contraint de regagner l'Europe. Il epouse la tres convoitee Regina Dobouziez, cousine de Laurent Paridael, dont celui-ci est secretement amoureux. Bejard avait du quitter Anvers a l'adolescence, suite a la decouverte des tortures imposees a de jeunes ouvriers dans l'usine de son pere, tortures auxquelles on le suspectait d'avoir participe. Ayant passe plus de la moitie de sa vie a l'etranger, Bejard n'a plus de germanique que son prenom, Alfred ou Frederic, d'ailleurs perverti par l'usage d'un diminutif a consonance anglo-saxonne, "Freddy." Eekhoud le decrit comme un etre hybride, deracine, possedant a la fois les traits du Juif citadin et de l'aventurier revenu du Nouveau Monde: "Dans son allure et sa physionomie regnaient a la fois la cautele du Juif moisi derriere le comptoir d'une gasse (ruelle) sordide de Francfort ou une laan (allee) d'Amsterdam, et l'audace de l'aventurier qui a ecume les mers et opere au grand jour et au grand air dans les pays vagues.... Chez cet etre l'expression etait mixte et disparate; les yeux eteints dementaient la parole cassante ou, reciproquement, la voix papelarde et larmoyante contredisait l'eclair dur et malicieux des prunelles grises" (50). Bejard lui-meme se dit "cosmopolite, libre-echangiste, utilitaire," autant de qualificatifs contraires a l'ethique nationaliste et socialiste d'Eekhoud (51). Sa duplicite, son opportunisme et son absence de rigueur morale peuvent se lire dans les references contradictoires qu'il professe et les attitudes changeantes qu'il affiche, pronant tour a tour Richard Cobden et Francois Guizot, l'un fervent partisan de la democratie americaine, l'autre ministre du gouvernement monarchique de Louis-Philippe, et affectant en affaires des allures de yankee pour exagerer en societe l'etiquette des parfaits gentlemen anglais.

Bejard represente a la fois l'individu etranger et les puissances etrangeres qui menacent moralement et economiquement la vieille cite d'Anvers. Lorsque les debardeurs anversois, groupes en Nations, ces "corporations ouvrieres rappelant les anciennes guildes flamandes," refusent de se plier a la concurrence deloyale que Bejard entend susciter entre eux, il fait venir des dockers hollandais pour les remplacer (98). C'est lui aussi qui propose d'introduire des elevateurs venus des Etats-Unis, appareils qui servent a decharger le grain et font perdre leur emploi a une grande partie de la main-d'oeuvre devenue inutile. Bejard fait surtout figure de colporteur de pratiques venues d'outre-Atlantique et de transfuge d'un continent dont l'opulence et la concurrence sont vivement redoutees. Comme le remarque Marc Angenot, "l"americanisation' des moeurs" est l'un des ideologemes participant de la doxa dominante de l'epoque, dont la question juive est "une composante diffuse et omnipresente" (166, 147). Eekhoud decrit l'Amerique comme un continent d'abondance, les riches greniers transatlantiques precipitant la faillite de "l'Europe caduque." Il evoque les contrees vers lesquels s'expatrient les paysans flamands, juges inderacinables, comme des terres promises, "croulantes de bles et de fruits, dont les produits, betail gras, viandes savoureuses, bles prolifiques, inondaient, par dela les oceans, les marches de l'Europe, confondaient et submergeaient la faune et la fauve derisoires arrachees a nos paturages et a nos guerets epuises" (169).

L'Amerique n'est toutefois pas le seul point d'ancrage de la hantise d'une deterritorialisation et d'une perte d'identite. Eekhoud deploie dans La Nouvelle Carthage tout un imaginaire marque par la peur de l'autre, que ce soit le transfuge juif et ses imitateurs, qui forcent les paysans de la Campine a s'expatrier et par consequent a se judaiser en devenant a leur tour des etres deracines, ou encore l'Oriental, variante de la figure du luif, creature effeminee qui menace la virilite des marins flamands.

Destination de nombreux bateaux en partance d'Anvers, l'Orient est decrit comme "ces terres de feu peuplees d'etres a la pulpe citronneuse, de femmes reptiliennes et d'hommes effemines, ... ces populations jaunes et felines comme leurs fievres" (231). Les marins qui doivent y faire escale soulagent leurs "postulations charnelles" aupres de la population locale "avec la repugnance d'un apoplectique qui se fait tirer une palette de sang," et cet acte de vampirisme "les precipit[e] tout d'un bloc vers des voluptes cuisantes suivies de stupeurs et de remords." On retrouve dans ces evocations des cliches de l'antisemitisme de l'epoque, l'Oriental, qui figure le Juif, etant decrit comme lubrique et eminemment feminin, sangsue a la peau jaune. (17) L'exploitation par les Juifs de la faiblesse sexuelle des Aryens est egalement un lieu commun de l'antisemitisme a la fin du 19eme siecle. (18) Aux "debauches feroces" accomplies avec reticence en Orient, Eekhoud oppose la familiarite des mers germaniques et des "cotes occidentales," sur lesquelles les marins a l'ame enfantine et mystique ont laisse leurs "nostalgies amoureuses." "[L]es brises viriles et reconfortantes, ... le baiser quasi lustral du premier brouillard" annoncent le retour bienheureux au terroir (232).

Eekhoud offre une vision de l'Orient impregnee de carnage et d'un exotisme pervers. Les marins occidentaux qui en abordent les rivages affrontent "une flore capiteuse et entetante, les epices, les venins et l'incandescence de l'atmosphere les fouettent, les emballent." L'Orient est decrit comme une terre de cataclysmes ecrasee sous un soleil brulant, un lieu qui evoque une imagerie infernale, "le cauchemar des tourmentes de typhons et de cyclones durant lesquelles d'occultes pretresses de Sivah, avec des sifflements et des torsions de tarasques, ne semblent pomper l'huile bouillante de la mer que pour y substituer les laves telluriennes et les metaux en fusion du firmament" (232). L'attrait puissant qu'exerce sur Eekhoud ce type de visions apocalyptiques a tonalite decadente est visible dans l'ensemble de son oeuvre. En effet, si celui-ci apprecie en tant qu'esthete la paisible simplicite des paysans de la Campine, il montre egalement un gout prononce pour les scenes de carnage, kermesses voluptueuses et meurtrieres comme celles d'Escal-Vigor, qui coincident a des moments d'extase ou se resolvent des passions sensuelles dechainees.

Les "voluptes cuisantes" dont on fait l'experience en Orient sont comparees aux "delassements absolus" qu'offrent les runners, qui accostent sur l'Escaut les navires en quarantaine et debauchent leur equipage (222). Les runners exercent sur Laurent un attrait quasi magnetique, et Eekhoud en brosse un portrait enthousiaste qui masque a peine le desir qu'ils lui inspirent. Les runners sont pourtant des etres "enjuives," mais leur evocation s'accompagne d'un renversement de la stereotypie antisemite. Le sentiment anti-Juif de l'auteur de La Nouvelle Carthage, nourri a la fois de socialisme et de nationalisme, s'efface pour faire place a l'adulation d'etres deracines, batards au sang mele. Plus profondement, ce revirement suppose une acceptation de la modernite par Eekhoud le bourgeois en rupture de ban et l'esthete homosexuel.

L'engouement de Laurent Paridael, evident alter ego d'Eekhoud, pour les runners est motive par sa position sociale et ses tendances homosexuelles. (19) Parent pauvre de sa famille, son defunt pere etait commis d'usine, Laurent est rejete par les Dobouziez, ses tuteurs, qui voient en lui un intraitable sauvage et un indecrottable Flamand. Des sa premiere visite chez les Dobouziez, sa cousine Gina lui demande d'un ton railleur: "Paridael, c'est du flamand cela? ..." Elle ajoute aussitot, reproduisant un prejuge de classe qu'elle a entendu proferer par son pere: "Papa m'avait dit que tu ressemblais a un petit paysan, avec tes joues rouges, tes grandes dents et tes cheveux plats ... Qui donc t'a coiffe ainsi? Oui, papa a raison, tu ressembles bien a un de ces petits paysans qui servent la messe ici" (13). Laurent n'est pourtant pas un paysan flamand. Meme s'il a vecu au contact des habitants de la Campine anversoise, il est originaire de la ville. Toutefois, son statut d'inferieur au sein de la famille Dobouziez le marginalise et contribue a le rapprocher tout d'abord du peuple ouvrier, puis des milieux interlopes qui grouillent dans les faubourgs d'Anvers et pour lesquels il eprouve une vive sympathie. Il finit par devenir le compagnon des runners, qui "juiv[ent] de leur mieux les pauvres diables de marins" (214). Ces jeunes hors-la-loi exercent sur lui un charme irresistible qu'il ne parvient pas encore a s'expliquer. Seize annees plus tard dans Voyous de velour ou L'Autre vue, qui raconte la suite des aventures de Laurent Paridael, Eekhoud n'hesitera pas a devoiler l'attirance physique de son personnage pour ces "croustillantes plantes humaines," ces "parias" devant lesquels Laurent avoue s'etre "pame, fondu, dissous, tant etait brulante [s]on extase" (59, 167). Dans La Nouvelle Carthage cependant il se contente de suggerer des affinites qui motivent son heros a imiter les runners, dont il adopte le vetement et la maniere d'agir et de parler.

Le runner est decrit comme une "[e]ngeance topique entre toutes, [dont] la plupart voient le jour .. au fond d'une boutique de mareyeur ou sous le toit d'une herberge cosmopolite." Il est le plus souvent le resultat d'un croisement de races accidentel, suscite par la presence d'etrangers echoues sur le port d'Anvers. Metis aux origines "indetermine[es]," il est le fruit de l'union d'une blonde servante germaine et d'un timonier italien aux sourcils noirs et au "teint citronneux," ou encore "du croisement furtif d'un lamaneur hollandais et de la pensionnaire d'une posada espagnole" (214). Si Eekhoud fait reference a une genealogie indo-europeenne, le runner, a cause de son metissage, est avant tout un homme sans attache territoriale, autrement dit un Juif, un cosmopolite. Avec les Orientaux a "la pulpe citronneuse," il partage non seulement la couleur de peau, mais aussi l'allure feline. De par son activite de contrebande, qui l'amene a depouiller ceux qui reviennent de voyages au long cours de l'integralite de leur solde en les leurrant par le constant besoin de satisfaire des desirs longtemps inassouvis, il est semblable au Juif parasitaire qui systematiquement, comme le souligne Drumont, "s'approprie ... le benefice du travail d'autrui" (La France vi). En cela, le runner differe peu de ces rabatteurs, suppots de Bejard, qui circulent dans les campagnes pour aguicher les credules paysans et les inciter a emigrer, leur servant comme sur "[u]n ecran magique dans une chambre obscure" des "boniments ruissel[ant] d'or et de soleil" (171). Ces "courtiers en mensonges" sont eux aussi des creatures qui "juivent" les pauvres Flamands (214). Qualifies de "vampires" ou d'"apotres," ils sont egalement compares a de sournoises sirenes, "ribaud[s] pervers et squameux" qui "flatte[nt] les faiblesses, emoustille[nt] la sensualite brutale, appate[nt] la gloutonnerie charnelle" des probes paysans, et les laissent "la gorge seche, ou se tremoussant, aux images paillardes, harceles, entrepris par [leur] vice subtil et piquant" (170, 172).

C'est sur ce metis, ce parasite a la peau et aux manieres de Juif, qui depouille ses victimes et les laisse exsangues, que Laurent jette son devolu en raison d'affinites peu compatibles avec le nationalisme et l'antisemitisme autrement affiches dans La Nouvelle Carthage. Eekhoud va meme jusqu'a distinguer dans les runners "un indelebile et vigoureux cachet de terroir" et finit par affirmer que, bien qu'"echappes de toutes les races, leurs disparates s'harmonisent, s'amalgament de maniere a composer une physionomie autochtone" (215). La physionomie du runner se superpose ainsi a celle du paysan campinois, et le runner "enjuive" est soudain associe a la figure de l'homme du Nord par excellence, sa venue rappelant "une descente de Normands en l'an mille" (223). Cette transformation est l'expression d'un nationalisme renouvele, qui reconcilie Eekhoud avec le monde moderne, dont la ville aux "composantes antinomiques" est l'incarnation (Gorceix, "Lecture" 459). Eekhoud precise que le runner, devenu le sujet de predilection de son regard d'artiste, "quintessenciait les vices et les perfections memes de la grande ville!" (215).

Tandis que la Campine se depeuple, les paysans flamands s'exilant vers des "milieux incompatibles," la population des faubourgs augmente, presageant une modernite inevitable, associee non seulement a l'exode rural et a l'expansion des villes, mais aussi au metissage force de populations deracinees par l'action d'un capitalisme inhumain, qui a la longue deforme les ames et les corps. Si Laurent est dans un premier temps hostile a ce mouvement, c'est avant tout parce qu'il degrade les corps qu'il admire, ces "jeunes pousses humaines," ces "chefs-d'oeuvre vivants" issus de la saine campagne (221). Il reprouve "les arts insalubres," a savoir "les travaux trop durs et trop exclusifs, les manoeuvres ne mettant en action qu'un seul cote du corps," et il maudit "les ateliers createurs de monstres, hauts-fourneaux, charbonnages" (220-21). Toutefois, par un revirement qui l'amene a concilier la beaute antique et celle de ses contemporains, il se met a apprecier et meme a preferer les specimens fabriques par son epoque. Comme l'explique Eekhoud, "par une etrange contradiction, il convenait du charme imperieux et tragique de ce temps. Les contemporains offraient une beaute caracteriste et psychique, sinon aussi reguliere infiniment plus pittoresque et meme plus sculpturale que celle des generations revolues" (221).

Eekhoud en vient donc a aimer son epoque pour des motifs esthetiques et, plus profondement, sexuels. Le runner, qui appartient a "la classe la plus turbulente et la plus temeraire des proletaires anversois" reduits a la fin du roman a vendre leurs services aux bourgeois de la ville, n'a d'interet pour Laurent, et pour Eekhoud, que par l'emotion et le desir qu'il suscite (252). Cette emotion et ce desir motivent tour a tour dans La Nouvelle Carthage le sentimentalisme champetre se fixant sur des beaux specimens venus de la Campine, le socialisme inspire par les honnetes ouvriers des Nations et l'anarchisme revele par la frequentation des irresistibles voyous, cette "excentrique et meme interlope plebe" qui peuple "l'excentrique banlieue" (26, 38).

Si l'utilisation par Eekhoud de la rhetorique antisemite s'accompagne d'une mise en scene des peurs et angoisses d'une epoque instable, hantee par le spectre de la deterritorialisation, l'antisemitisme dont fait preuve l'auteur de La Nouvelle Carthage n'est pas profondement ancre dans une ideologie raciste, comme c'est le cas pour Picard par exemple. Il s'agit au contraire de l'application diffuse et superficielle d'une stereotypie omnipresente dans la doxa a la fin des annees 1880. La ferveur nationaliste d'Eekhoud, ecrivain regionaliste attache a son terroir et a ceux qui le peuplent, n'empeche pas celui-ci de succomber aux charmes d'un cosmopolitisme porteur d'une humanite nouvelle, qui suscite chez l'ecrivain belge une curiosite d'esthete et souleve en lui un irrepressible desir. Son heros, Laurent Paridael, "barbare affine," finit par communier avec les etres qui envahissent le sol de la Flandre, et dont le deferlement presage la fin d'un monde (21). La mise en scene d'une telle communion reconcilie finalement Eekhoud avec la race belge, qui, comme le fait justement remarquer Lucien, "est la resultante d'un incessant bouturage a ce carrefour de l'Europe, que tous les peuples 'occuperent'" ("Georges Eekhoud, du regionalisme" 2). Eekhoud accepte ainsi un metissage situe au coeur de son patrimoine hereditaire. (20) Neanmoins, contrairement a Picard pour qui "[l]'ame belge ... apparait 'unique en son essence, procedant de l'ame germaine et de l'ame latine, ces deux varietes les plus saillantes de la race aryenne' a laquelle la primaute du monde semble devolue," les etres qu'exalte Eekhoud n'appartiennent pas a une race intrinsequement superieure (Ringelheim 45). Les runners constituent une humanite degradee, honnie et marginalisee. En cela, ils se rapprochent du Juif, homme marginal par excellence. (21) La qualite qu'Eekhoud decele en eux est tout d'abord rattachee a une emotion esthetique passant par le regard. En effet, c'est la beaute physique des runners qui justifie le renversement des valeurs opere par Eekhoud dans La Nouvelle Carthage et par la suite dans Voyous de velours ou L'Autre vue.

Cette decouverte d'une esthetique nouvelle permet a Laurent Paridael, et indirectement a Eekhoud, de se reconcilier avec lui-meme sur le plan de l'ethique. Ce processus, dans lequel il est difficile de ne pas voir une entreprise deculpabilisante ayant pour but d'apaiser la conscience douloureuse d'Eekhoud et de son personnage par rapport a leur situation d'homosexuel marginalise, est clairement exprime dans le journal de Laurent Paridael: "Le ciel se montre sourd a ma detresse. Ma morale redevient conforme a mon esthetique et rien de ce qui me parait beau ne me parait mal" (Voyous 132-33). En cela, Eekhoud se revele moins nationaliste qu'esthete, son emotion esthetique prevalant sur son sentiment nationaliste.

La morale de l'ecrivain belge est differente de celle d'un antisemite comme Drumont, qui envisage le peril juif et par extension l'avenement de la modernite en terme de regression et de corruption, la race aryenne et le christianisme reculant devant l'"oeuvre de destruction" des Semites (La Derniere 551). Pour Eekhoud, militant homosexuel et anarchiste, la fin d'un monde est invoquee et attendue comme porteuse de la possible revelation d'une religion nouvelle, "affirmation d'un pantheisme [ou] d'un paganisme sensuel" fortement colore d'uranisme (Day 1-2). Les runners sont qualifies de "mauvais messies" et, de meme qu'Henry de Kehlmark dans Escal-Vigor est presente comme l'"apotre" de la "religion de l'amour absolu, aussi bien homo-qu'heterogenique" (Escal-Vigor 231, 234), Laurent est decrit comme un etre d'"une generosite chevaleresque ressemblant a une maniere d'apostolat" et compare a l'antechrist (Voyous 14). Dans ce contexte a rebours, l'alterite n'est plus tant menacante que providentielle. Eekhoud oppose au "racisme forcene de Picard" et a la fievre antisemite de Drumont l'appel a un ordre nouveau, une renaissance dans laquelle "l'enjuivement" equivaut a un premier pas hors de la loi commune (Ringelheim 92). C'est ainsi que le personnage principal de La Nouvelle Carthage finit par s'acoquiner avec des etres "enjuives," allant meme dans la suite de ses aventures racontee dans Voyous de velour ou L'Autre vue jusqu'a former avec eux "une sorte de franc-maconnerie" (140), les Francs-Macons etant consideres par les antisemites de l'epoque comme "infeodes aux Juifs" (Drumont, La France xi).

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NOTES

(1) Sur les idees politiques et sociales d'Eekhoud voir l'article de Hem Day. Consulter egalement la premiere partie d'Eekhoud le rauque de Mirande Lucien.

(2) Paul Aron associe a la structure profonde de l'oeuvre d'Eekhoud ce parcours fidele a l'orientation ideologique et sexuelle de l'auteur. Voir son article publie dans Reseaux.

(3) Le rapprochement entre l'antisemitisme de la fin du 19e siecle et l'angoisse provoquee par l'avenement d'une modernite qui modifie les valeurs et le mode de vie des societes occidentales est souligne par Marc Angenot. Celui-ci considere en effet la haine du Juif comme le point nodal d'une reaction contre "la fluidite perverse que le desordre capitaliste, industriel, 'moderne' ne cesse d'engendrer" (169). Dans la meme veine, Leon Poliakov estime que "la France 'juive' de Drumont etait tout simplement la France moderne, republicaine et laique" (4: 55).

(4) Pour une presentation du nationalisme cosmopolite de la Belgique, voir dans l'introduction de Paul Gorceix a la Belgique fin-de-siecle le chapitre intitule "Mythe du Nord et cosmopolitisme" (32-34).

(5) Sur le naturalisme belge, voir l'etude d'Anne-Francoise Luc.

(6) Avocat de renom et gloire nationale, Edmond Picard est la seule reference pour la Belgique dans l'histoire de l'antisemitisme de Leon Poliakov. Picard est l'auteur d'ouvrages nationalistes foncierement antisemites a cote desquels, comme le souligne Foulek Ringelheim, "les proclamations ... d'un Barres ou d'un Maurras paraissent tiedes" (45). Sa Synthese de l'antisemitisme, qui connut un assez grand succes, fut reeditee par les nazis en 1942. Ce pan de son oeuvre resta neanmoins quasiment ignore en Belgique jusqu'a la publication des essais de Michel Graindorge et de Foulek Ringelheim en 1994 et 1999.

(7) Mirance Lucien a notamment edite une partie de la correspondance d'Eekhoud, ses lettres d'amour adressees a Sander Pierron, et ses publications sur l'uranisme.

(8) Sur l'ecriture d'Eekhoud, Paul Gorceix affirme que "la passion est le ressort de ses evocations" (448). Dans son introduction a l'edition americaine de La Nouvelle Carthage, Llyod Morris evoque pareillement l'amour passionne d'Eekhoud pour sa terre natale, associant l'enthousiasme de l'ecrivain pour les sujets qu'il depeint au genie du peuple flamand.

(9) Dans sa Synthese de l'antisemitisme Picard rappelle l'importance des guerres puniques en tant que l'un des principaux episodes du conflit seculaire qui opposa les Semites aux Aryens.

(10) L'idee d'une contamination de la bourgeoisie europeenne par les Juifs est largement repandue a l'epoque. Poliakov a ce sujet cite Proudhon qui "accuse les Juifs d'avoir 'rendu, par toute l'Europe, la bourgeoisie, haute et basse, semblable a eux'" (3: 386).

(11) L'idealisme et la naivete de l'Aryen sont dument exploites par Drumont, qui caracterise celui-ci comme le "fils du ciel sans cesse preoccupe d'aspirations superieures" et l'oppose au Semite materialiste, "negociant d'instinct" qui "vit dans la realite," "ne voyant guere rien au-dela du present" (La France 9). Selon Drumont, l'Aryen est un etre "candide," "geant bon enfant ... heureux pourvu qu'on lui conte une de ces legendes dont a besoin son imagination eprise du merveilleux" (11).

(12) Selon Drumont le Juif est incapable de faire preuve de "cette charite infatigable, inepuisable" qui est l'apanage du chretien (La France 53). Comme le precise par ailleurs Picard, le mot "Juif" par extension a pu "etre employe comme un simple qualificatif applicable a tous ceux qui se dirigent suivant une norme ayant pour caracteristique la trop constante et trop exclusive poursuite de leurs interets aux depens du prochain" (50).

(13) A noter que ce sont d'abord les catholiques a la fin du 19e siecle qui, succedant aux socialistes, font preuve d'antisemitisme. Comme l'indique Poliakov, "les mouvements socialistes, qu'ils aient ete 'utopiques' ou 'scientifiques', a la seule exception du saintsimonisme, etaient entaches d'antisemitisme. Mais au cours des annees 1880, le relai fut pris par les militants du camp adverse, surtout par des catholiques" (4: 46).

(14) Voir la presentation par Angenot des "Publications socialistes" (113-26).

(15) Les termes Juif, Arabe et Oriental sont volontiers utilises de maniere interchangeable dans le discours raciste de l'epoque. Pour Picard par exemple, "Le Juif est un Semite, le Juif est presque un Arabe, le Juif est un oriental" (79).

(16) Graindorge rappelle qu'Hitler fera preuve d'une meme hantise du metissage, affirmant dans Mein Kampf: "L'histoire etablit avec une effroyable evidence que, lorsque l'Aryen a melange son sang avec celui de peuples inferieurs, le resultat de ce metissage a ete la ruine du peuple civilisateur" (Graindorge 65).

(17) Pour Drumont le Juif est un etre "huileux" au "teint de cire," porteur de la "loque jaune" (La France 61, 123, XVIII). Picard considere que le Juif "suce [et] gonfle comme la sangsue, sans augmenter le patrimoine commun" (44). Sur la perversion sexuelle du Juif et son manque de virilite, Drumont, citant Lavaler, affirme que les Hebreux font preuve de "temperaments effemines" et d'une "complete depravation" (La France 34). Poliakov souligne chez Proudhon le rapprochement entre le Juif et la femme, la "[h]antise de la femme" et la "hantise du Juif" ayant pour celui-ci des "significations voisines" (3: 390).

(18) Voir dans le livre de Stephen Wilson le chapitre consacre aux fantasmes des antisemites sur l'influence sexuelle des Juifs (584-601).

(19) La ressemblance entre le protagoniste de La Nouvelle Carthage et Eekhoud a ete souvent relevee par la critique. Benjamin Woodbridge rappelle qu'Eekhoud "a mis tant de lui-meme dans son Laurent Paridael que quelques critiques ont pu l'identifier a ce heros" (92). Faisant reference aux biographes d'Eekhoud, Lucien souligne qu'il [Eekhoud] les avait implicitement encourages a lire La Nouvelle Carthage comme un roman autobiographique" (Eekhoud 17). De nombreux elements biographiques ont ete reproduits dans La Nouvelle Carthage, la mort precoce de la mere et du pere de l'ecrivain, la tutelle de son oncle Henri Oedenkoven qui, comme Guillaume Dobouziez, etait proprietaire d'une fabrique de bougies, ou encore ses etudes dans un pensionnat suisse.

(20) Dans sa biographie de l'ecrivain, Lucien precise qu'" le] n dosant savamment ce qui est de 'la race' et ce qui est de l'education, Eekhoud se construit un patriciat a la fois germain et latin" (Eekhoud 18).

(21) Sur la notion de l'homme marginal et ses affinites avec le Juif, se reporter au chapitre consacre a ce sujet dans la Psychanalyse de l'antisemitisme de Rudolph Loewenstein (198-205).
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Author:Chavasse, Philippe
Publication:Nineteenth-Century French Studies
Article Type:Critical essay
Geographic Code:1USA
Date:Sep 22, 2009
Words:6925
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