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La traversee de l'Atlantique ou la mort ? Une reflexion critique sur la notion d'echange.

Crossing the Atlantic or dying? Critical reflection on the concept of exchange

Maintes fois la thematique de l'ecriture litteraire francophone africaine, celle du roman en particulier, se fonde dans la majorite des cas, sur la description des voyages ou des itineraires des protagonistes. (1) Se basant sur la recherche de Mohamadou Kane, Locha Mateso fait ce constat en ces termes : "Le temps et l'espace subissent dans le roman africain un traitement particulier. Loin de s'immobiliser en un temps ou en un espace unique le recit se modifie au gre de l'itineraire du heros, suivant une structure triadique". (Mateso 342)

Si certains ecrivains tentent de depeindre, avec un succes relatif certes, leur environnement le plus immediat, au point de se faire passer pour des "nationalistes", (2) il est cependant evident que bon nombre d'autres auteurs africains francophones choisissent de placer les vicissitudes de leurs heros dans des cadres geographiques qui changent selon les occurrences en deplacement: les aventures des heros commencent sur le continent africain avant de se denouer dans des "nouveaux mondes" et / ou dans l'espace initial dans le cas des recits triadiques. Le passage dans ces nouveaux espaces, toujours a decouvrir, pourrait s'interpreter, dans la plupart des cas, comme une opportunite dont se servent ces auteurs pour depeindre des subjectivites qui s'enrichissent au contact de differentes visions du monde.

La metaphore de la mort

Cependant le passage dans un autre monde (sur l'autre rive) n'offre pas forcement un espace d'echange culturel mutuel. L'on pourrait egalement l'interpreter comme un transfert metaphorique de la vie a la mort. Kane emploie egalement ce concept de la "mort" en insinuant qu'on "voyage inlassablement dans le roman africain" et qu'au bout de ce voyage "le heros rencontre souvent la mort" (Mateso 342). Cette mort, qui apparait dans l'analyse de Kane (cite par Mateso) comme un phenomene physique et naturel, trouvera une interpretation figurative dans cet article. Il s'agit d'interroger a travers cette image la notion d'"echange" culturel dans un espace mouvant. L'analyse a cherche a comprendre en amont la cohabitation entre des elements heterogenes dans des subjectivites qui s'interrogent sur leur vraie identite, dans un contexte ou des subjectivites "mineures" ou marginales se font absorber par des subjectivites dominantes. Loin de proceder a une investigation sociologique, quelques romans africains ont permis d'analyser cet aspect et d'interroger par ce biais les enjeux de la notion d'echange.

Dans le commerce triangulaire sous-tendu par la traite des esclaves, on a vu des descriptions, comme celles apparaissant dans les documents historiques dont l'un des plus recommandables, a notre avis, serait La traite des Noirs et ses acteurs Africains de Tidiane Diakite, des Noirs arraches de leur Afrique matricielle et nourriciere pour etre vendus au-dela de l'Atlantique. (3) Ce coup de force lugubre, que l'opinion actuelle a tendance a jeter dans les oubliettes de l'histoire, resonne encore comme une menace de mort dans le penser de certains ecrivains pour qui la traversee de l'Atlantique continue a s'identifier a ce voyage fatal. Il va de soi que dans certaines cultures d'Afrique, dont la culture luba en Republique Democratique du Congo, etre / vivre a l'etranger, surtout au-dela de l'Atlantique, c'est etre en brousse (mu cisuku en langue ciluba), c'est-a-dire vivre temporairement dans un milieu de la debrouille ou d'incertitude qu'il faudrait tot ou tard quitter.

Une lecture de certains romans africains revele que l'ecriture des voyages ne decrit pas uniquement un espace geographique concu comme cyclique, ou triadique selon la terminologie de Kane (1986), dans lequel le heros revient au point de depart. Certains auteurs choisissent une representation lineaire de l'espace dans laquelle des heros font des voyages allers simples, sans (ou apres avoir perdu l') intention de retourner. Au cours de ces voyages, le heros rencontre souvent la mort (Mateso 342).

Cette apprehension lineaire de l'espace voudrait se lire aussi bien geographiquement que cognitivement. Sur le plan purement spatial, le roman Sur l'autre rive d'Henri Lopes, publie aux Editions du Seuil en 1992, pourrait etre considere comme l'un des bons exemples de ce type de voyage. Le titre "Sur l'autre rive" n'est pas sans charge affective. Le lecteur comprend au cours de la lecture que l'autre rive de l'Atlantique, les Caraibes, constitue pour l'univers romanesque, un ideal a atteindre, pour des habitants de cette rive-ci, l'Afrique. Marie-Eve Atipo, la protagoniste de ce roman, s'exprime de la sorte : "Moi a qui le travail fait habituellement tout negliger, tout oublier, j'ai souffert comme une bete blessee a mon retour a Brazzaville. Deja, a cette epoque, j'avais songe a m'enfuir pour aborder d'autres rives et me metamorphoser en une autre." (Lopes 201)

Ces propos ecrits a la premiere personne, avec moi en tete, voudraient d'abord singulariser l'intention de la protagoniste. Ce singulier serait de nature subjective, un "je" qui se concoit malaise dans une societe a laquelle le personnage ne voudrait plus appartenir. Le "je" est au bout de ses souffles et se voit ravaler au plus bas de l'echelle sociale: "j'ai souffert comme une bete blessee".

Cependant ce "je" ridiculise n'a qu'une seule alternative immediate: s'enfuir. Cette fuite dans le penser pourrait etre consideree comme un renoncement du terroir, de la terre matricielle a laquelle appartient la protagoniste. Neanmoins, ce renoncement est d'autant plus radical que l'espace renonce est avant tout elargi; l'heroine refuse de quitter Brazzaville pour Lagos ou Libreville; elle pense accoster sur des rives lointaines. Il s'agit explicitement et deliberement de traverser non pas le Fleuve Zaire a l'epoque (ou le Fleuve Congo actuellement), mais de franchir l'Atlantique pour accoster aux Caraibes, en Guadeloupe precisement, un espace a comprendre comme une insertion dans l'hegemonie culturelle et economique de la France. Dans ce contexte, l'en-deca se percoit aux yeux du personnage comme un lieu de desenchantement qu'il faudrait a tout prix abandonner. L'au-dela est idealise, "sur l'autre rive", "illo loco", un espace ideal de conquete.

Dans cette perspective de separation, le rejet de l'Afrique contraint le sujet a l'exil. Cet exil, qui est depeint dans ce texte au moyen d'un trajet aller-simple, est aux antipodes des voyages qui seront decrits et au bout desquels le voyageur revient sur sa terre natale.

Sur le plan cognitif, le voyageur qui va en exil indetermine prend des distances importantes vis-a-vis de sa vision du monde: il renonce categoriquement a un systeme de penser du depart pour se verser deliberement dans un autre.

Cette interpretation est dictee par les propos du personnage de Marie-Eve dans la citation precedente: "me metamorphoser en une autre" (Lopes 201). On comprend l'exil dans ce texte comme un moyen de representer dans l'imaginaire le reniement de soi dans la vision du monde d'un sujet. Ce renoncement d'un systeme de valeurs qui definit une vision du monde dans laquelle le personnage a toujours evolue constitue une tentative, au moyen de la plume, de remettre en question des elements d'une culture qui jusqu'alors regentait le comportement du personnage dans son milieu d'origine. "Se metamorphoser en une autre" est une prise de position consciente de se redefinir et de devenir comme l'Autre, cet Autre qui n'est pas sur place, mais qu'on doit retrouver sur des rives lointaines.

Dans cette perspective, on pourrait en deduire que le deplacement effectue par un sujet vers un autre espace est une expression ou une reconnaissance d'un manque; aux yeux du personnage, l'espace premier manque de modele fiable localement auquel le protagoniste desenchante pourrait se referer. Ce modele, quand bien meme il existerait, se verrait defie par la rigidite d'une tradition incontestable. D'ou, l'importance d'atteindre l'au-dela de la mer: "Pourquoi avoir tout abandonne, brule ce qui m'etait le plus precieux, change d'identite, avoir franchi le fleuve, la mer, l'ocean, pour changer de plumage, comme un oiseau a la veille d'une saison nouvelle? Il aurait suffi de lever les ambiguites, de rompre et continuer a vivre labas." (Lopes 227)

On pourrait donc en deduire, et selon le texte, que ce changement radical, d'espace et d'essence, se concoit dans l'esprit du personnage non pas comme une lointaine tentation, mais plutot comme un imperatif categorique auquel on ne saurait se derober: "Une force irresistible, quelque part dans ma poitrine me repetait de couper les liens et de m'en aller" (Lopes 227).

Vu sous l'angle d'un imperatif et surtout dans le penser de ce personnage, "couper les liens" equivaudrait a se liberer. Il s'agit de se liberer d'un systeme de penser dont le personnage ne voudrait plus faire partie. A ce titre, l'exile et le nomade deviennent indissociables. Qu'en pensent Edouard Glissant et Julien Musinde?

Le nomade ne serait-il pas determine par ses conditions d'existence? Et le nomadisme, non pas une jouissance de liberte mais une obeissance a des contingences contraignantes. (Poetique 24)

Je veux aller vers un univers inconnu ou aucun guide fiable n'est prevu. Et pourtant, il faut que j'y aille. (Musinde 13)

"Il faut que j'y aille" de Musinde illustre litterairement cet imperatif dont parle Glissant sous le signe de "contingences contraignantes". Meme si le sujet semble choisir de quitter son milieu (contrairement aux victimes de la traite), ce choix, tout compte fait, n'est que l'inconsequence d'un desenchantement longtemps interiorise. La fuite s'avere donc comme une coercition, et le sujet, contre tout son gre, est pousse a l'extreme et finit par prendre une decision ineluctable de separation.

Que pense-t-on alors de cette nouvelle conquete, de ce nouveau systeme de penser auquel des subjectivites exilees ou nomades voudraient adherer? A travers le roman Sur l'autre rive, Lopes ne s'acharne pas a en decrire les valeurs les plus fondamentales sur lesquelles la vision du monde est construite; le personnage exile (de l'Afrique en Guadeloupe) ne semble pas d'emblee etablir un jugement de valeur sur le vrai motif de son acte, ni declarer sans ambages l'injustice de sa culture: "Etait-ce la voix de l'ange qui me chuchotait a l'oreille ou la main du demon qui m'entrainait alors? Ai-je agi par courage ou par lachete? Meme aujourd'hui, je n'ai pas de reponse a toutes ces questions. Que des suicides demeures sans reponses!" (Lopes 227)

Neanmoins, le personnage de Marie-Eve affirme avoir atteint l'ideal en etant sur l'autre rive; et sa satisfaction est totale, ce qui pourrait devoiler son jugement de valeur qui jusqu'alors n'etait pas explicitement exprime dans l'ambiguite de ses propos dans la citation precedente. En substance, elle declare ce qui suit :
Aujourd'hui, j'ai oublie le pays, et quand j'y pense c'est par
inadvertance. Quand j'entends des professions de foi sur l'amour de la
terre natale, je me tais. Quand la voix d'un poete exile me trouble, je
m'accuse d'avoir un coeur de bete. S'il m'arrive d'etre interrogee sur
mes origines, je reponds, sans aucune hesitation, que je suis fille du
Moule, la commune de Rico. (Lopes 227-8).


L'intention de tout oublier, voire de gommer toutes les traces d'un passe africain pourtant rattache a son etre, est affichee dans le penser de ce personnage qui s'est envole vers des rivages lointains qui, a ses yeux, s'impose comme un havre de paix, un lieu de reconfort jamais connu. Et Glissant d'ecrire a ce sujet: "Et je me souviens qu'il y a quarante ans ou cinquante ans, les Antillais qui etaient en France pretendaient volontiers qu'ils etaient descendants de Caraibes pour pouvoir echapper a la part africaine qu'ils avaient en eux et dont, sans doute, ils avaient honte, sous la pression culturelle du colonisateur." (Introduction 61)

Un present heureux oppose a un passe dont on ne veut plus se souvenir, voila qui constituerait la metamorphose dont parle le protagoniste du roman Sur l'autre rive. C'est ce changement de soi, ce reniement de valeurs initiales qu'on retrouve egalement dans l'oeuvre de Rene Maran ou le personnage de Jean Veneuse se veut francais: "La France est ma religion. Je ramene tout a elle. Enfin, hormis ma couleur, je me sais Europeen" (Maran 184.). Dans cette perspective, Lourdes Rubiales a fait une etude interessante intitulee: "JE HAIS MA RACE! Un homme parmi les autres de Rene Maran". Rubiales ecrit je hais ma race en lettres capitales, suivis d'un point d'exclamation. Il va de soi que son etude se base sur ce constat de Fanon : "le noir ne s'attendant plus a transformer le regard que l'Autre, en l'occurrence le Blanc, a porte sur lui pendant si longtemps, s'acharne a devenir l'Autre" (Rubiales 121-2).

Et Fanon de dire de surcroit: "Aussi penible que puisse etre pour nous cette constatation, nous sommes obliges de la faire : pour le noir il n'y a qu'un destin. Et il est blanc" (Fanon 8). Des personnages comme Marie-Eve (Sur l'autre rive), Jean Veneuse (Un homme pareil aux autres), etc. n'affichent aucune intention de retourner en Afrique. Ils choisissent d'adherer inconditionnellement a une vision du monde definie par l'Autre sur le sol d'arrivee. C'est dans cette perspective qu'on peut penser que la traversee de l'Atlantique se lit metaphoriquement, du moins dans certaines oeuvres, comme le passage a la mort. Il s'agit d'un aller simple dans l'au-dela, mais que l'on comprend comme une representation de la negation deliberee de soi. L'image de la mer que l'on traverse avant d'atteindre l'autre rive est symboliquement chargee. Mais son role cathartique est souligne surtout par Lopes dans ce passage du roman Sur l'autre rive: "Jour apres jour, s'insinuant en moi a pas de loup, la mer a accompli sa tache. Elle m'a envahie, a noye tous les paysages de la memoire, et les bougies de l'enfance se sont eteintes." (Lopes 7)

A la lumiere de ce passage, qui constitue le debut du roman, on peut entrevoir le fait que le personnage qui entre dans le nouveau systeme de pensee, en passant par la mer, n'a pas de base de sustentation prealable qui pourrait lui servir de point d'attache. Il s'agit d'une representation d'un terrain fertile, presque rendu a nouveau vierge, susceptible de recevoir et d'adopter de maniere inconditionnelle une vision du monde jamais connue auparavant. C'est la mort symbolique d'une culture que la mer efface du cerveau du protagoniste le liberant ainsi, de maniere symbolique certes, de toute empreinte d'une identite initiale que possedait le protagoniste.

Mourir sans mourir

Mais alors, en depit de la motivation de ceux qui decident de traverser la mer, comment l'ecriture preconise-t-elle d'eviter cette mort transatlantique? L'oeuvre de Musinde semble indiquer que la mort est inevitable: Quis quis es morieris. Neanmoins, elle presente la renaissance comme un remede efficace dans la recherche de soi : "Toute productivite n'est possible que si le grain meurt. Au juste, pour devenir arbre qui porte des fruits succulents, le grain meurt sans mourir" (Musinde 108). Mais comment l'oeuvre represente-t-elle donc ce fait de "mourir sans mourir"? Y a-t-il moyen de remettre en doute la demarche de la tabula rasa de la culture anterieure pour en adopter une autre.

Dans le roman Retour de Manivelle de Julien Kilanga Musinde on peut lire ce qui suit : "Mon fils, je sais que tu veux aller vers ces pays lointains au contact d'autres cultures. Je ne veux pas te l'interdire. Mais il faut d'abord assimiler ta propre culture avant d'aller vers celles des autres." (Musinde 10)

Ces propos du pere ne meritent pas d'etre interpretes comme une simple exhortation ; ils vont au-dela d'un conseil tout en exprimant un tres haut degre de conscience consecutif a une observation minutieuse des tendances a la mode. Le pere parle a son fils, "mon fils", et le fils entend "voyager" vers des contrees lointaines. Cette hierarchisation des roles des personnages dans la repartition des roles n'est cependant pas gratuite. Le pere est considere, du moins dans cette oeuvre sinon en general, comme detenteur, de par son age, d'un savoir esoterique auquel "le fils", vu son age, ne pourrait acceder que par une initiation specifique. La hierarchisation revient donc a la mystification du savoir, exigeant au fils un certain degre d'ouverture avant que son corps, receptacle bien prepare, ne recoive une nouvelle connaissance.

Ainsi les propos du pere, "il faut d'abord assimiler ta propre culture", sonnent comme une obligation morale faite par un maitre (le pere) a un novice (le fils). Ces propos, qui sont une coercition morale, sont renforces dans le texte, sur le plan stylistique, par l'emploi par le pere des imperatifs du genre "regarde cet arbre (Musinde 10), regarde ces feuilles, regarde-les bien" (Musinde 11), etc. Ces imperatifs mettent l'emphase sur l'initiation au secret de la nature locale au terme de laquelle, en guise de couronnement rituel, l'initie est convie a "boire du vin de palme dans une corne de buffle" (Musinde 11). Ces injonctions, dont certaines constituent des interdits, remettent en question l'elan originel d'un depart motive par le desir de faire une amnesie quasi totale.

Cependant l'aspiration du "fils" de voyager dans les contrees lointaines s'identifie a la modernite et a l'epoque au cours de laquelle les relations transatlantiques sont de plus en plus a la mode. En fait cette modernite a pris de l'elan il y a environ quatre siecles, et cette epoque ne constitue qu'une etape. Musinde inscrit les subjectivites de son univers romanesque dans une logique classique : celle des heros voyageurs incarnes entre autres dans les romans Aventure ambigue (Cheik Hamidou Kane), Un homme pareil aux autres (Rene Maran), Sur l'autre rive (Henri Lopes), etc.

Les heros voyagent et reviennent comme des entites differentes. Ces entites se sont enrichies de (ou ont subi) l'experience tributaire du contact avec differentes cultures. Le moi est dote de nouvelles connaissances qui des fois se presentent comme des defis par rapport aux normes de la societe d'origine. C'est cela qu'on retrouve dans l'itineraire des heros voyageurs qui servent bien de l'experience accumulee lors de longs voyages pour envisager et comprendre leur propre vie. Il s'agit de l'experience aussi bien positive que negative. L'accumulation des experiences dans un espace autre que l'espace natal pourrait etre percu comme une evolution positive des lors que les heros s'en servent pour le bien de la societe du depart. Lorsque le personnage de Kolele, dans un autre roman de Lopes, revient sur sa terre natale, elle ramene le sens de propriete qu'elle a acquis de ses voyages. "Revenir sur terre" (Le Lys 393), telle est sa maniere de s'exprimer.

Par contre, lorsque le heros ne revient pas cela equivaudrait a la mort. Musinde insinue cependant dans son oeuvre que la mort n'a de sens que dans la renaissance. Cette renaissance est a comprendre, a la lumiere du passage "mourir sans mourir" (Lopes 108), comme la revalorisation de soi et l'acceptation de l'Autre. Il s'agit bien non seulement d'etre parmi les autres mais aussi et surtout d'atteindre un degre fiable de melange non previsible, qui est la creolisation selon Glissant ou le metissage selon les autres. Il s'agit d'arriver a ce moi different mais pluriel que Marc Gontard definit comme "une figure etrange, ambivalente, et bien souvent indechiffrable" (Gontard 8). Cependant en terme de creolisation, Glissant estime que: "La creolisation exige que les elements heterogenes mis en relation "s'intervalorisent", c'est-a-dire qu'il n'y ait pas de degradation ou de diminution de l'etre, soit de l'interieur, soit de l'exterieur, dans ce contact et dans ce melange." (Introduction 19)

Dans cette lancee, peut-on penser que certains voyages transatlantiques decrits en litterature africaine entendent, de maniere consciente, representer ou imaginer ce "moi etrange" et pluriel? S'agit-il d'inventer une nouvelle tradition, celle du moi multiple?

S'appuyant sur Deleuze et Guattari, Edouard Glissant fait la distinction entre la pensee racine et la pensee du rhizome (Poetique 59). Dans cette reflexion, "la racine unique est celle qui tue autour d'elle alors que le rhizome est la racine qui s'etend a d'autres racines (Poetique 59). Glissant lie le principe d'une identite rhizome a l'existence des cultures composites, c'est-a-dire des cultures dans lesquelles se pratique une creolisation (Poetique 60).

Cette creolisation, en tant que resultante d'une vision du monde rhizomatique, est indissociable de la renaissance que depeint Musinde, aussi bien dans un espace cyclique (Retour de manivelle) que dans un espace lineaire (Jardin secret).

Conclusion

Qu'arrive-t-il sur l'autre rive? La reponse serait une certaine mort, du moins de par certaines oeuvres citees dans cet article. Et probablement, la renaissance. La metamorphose de Marie-Eve ou celle de Jean Veneuse, et de tant d'autres, peut servir d'exemple illustrant cet aneantissement de soi. L'identite de l'ego se perd alors que le reniement de soi se consolide. Ainsi vient la mort d'une identite, cedant la place a une nouvelle identite qui souvent est en contradiction avec la premiere.

Que faire devant la mort? Musinde pense qu'il faut mourir sans mourir, peutetre mourir pour renaitre dans sa progeniture, comme dirait la Grande Royale dans l'Aventure ambigue. Ainsi, la contradiction, le paradoxe apparent dans la metaphore "mourir sans mourir" insinue un changement, un renouvellement perpetuel ou tout etre meurt pour renaitre. (Musinde 69)

L'injonction faite au fils par le pere, "maitrise d'abord ta propre culture avant d'aller vers les contrees lointaines" (Musinde 10), parait un baume de vie susceptible de ressusciter le moi dissout dans l'autre monde ou mieux de le reveiller. C'est bien sur une bonne metaphore, la prise du vin de palme dans la corne de buffle, qu'emploie Musinde comme une bonne protection contre la mort (une mort culturelle et metaphorique sur l'autre rive). Cette acceptation de soi se pose comme condition sine qua none de la creolisation ou de l'echange et surtout de la renaissance. L'acceptation de l'Autre, qui semble etre impose uniquement aux Africains et pas aux autres (le personnage de l'oeuvre de Musinde s'etant vu dans l'interdiction de s'exprimer dans sa langue africaine sous peine d'etre expulse de l'ecole), est aussi condamnable que le reniement de soi :
Un jour, ne pouvant pas supporter ma solitude, j'ai frappe a la porte
de ma voisine pour faire sa connaissance. Cette dame m'a brutalement
repondu en menacant de faire venir la police. Quand j'ai parle a des
amis qui avaient assure mon accueil a Vouille, ils se sont moques de
moi en me recommandant de ne plus tenter cette experience dangereuse.
Qu'y a-t-il d'anormal a prendre contact avec des voisins lorsque ma
culture l'autorise? (Musinde 114-5)


Il est evident, a la lumiere de ce passage, de penser que ce n'est que lorsque le metissage sera multilateral qu'il permettra de s'eloigner, comme le pense Nathalie Davis, "des autels impurs du nationalisme et des races, tout en pressant de penser par-dela les frontieres" (Diop 107). Avec espoir, ce jour-la, les morts de part et d'autre de l'Atlantique ressusciteront. Les voyages seront triadiques et cycliques. C'est a ce jour-la que pense Aime Cesaire dans son Cahier d'un retour au pays natal, lorsqu'il ecrit :

Partir. Mon coeur bruissait de generosites emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais a ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair: "J'ai longtemps erre et je reviens vers la hideur desertee de vos plaies." Je reviendrais a ce pays mien et je lui dirais : "Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai" (Cesaire 61).

Notes

(1.) La liste des romans africains de voyage ne peut pas etre exhaustive. On peut citer parmi ces romans de voyage, entre autres: L'aventure ambigue de Cheik Amidou Kane (1961), La nouvelle romance d'Henri Lopes (1976), Le chercheur d'Afriques d'Henri Lopes (1990), Loin de mon pere de Veronique Tadjo (2010), L'appel des arenes d'Aminata Sow Fall (1982), Celles qui attendent de Fatou Diome (2010), etc.

(2.) L'allusion est faite ici a l'analyse faite par Samba Diop sur l'ecriture senegalaise (Diop).

(3.) Allusion est faites ici aux ecrits de Senghor (Hosties noires), Cesaire (Cahier d'un retour au pays natal), etc.

References

Cesaire, Aime. Cahier d'un retour au pays natal. Presence Africaine, 1971.

Diakite, Tidiane. La traite des Noirs et ses acteurs Africains--Du [XV.sup.e] siecle au XIXe siecle. Berg International, 2008.

Diop, Samba. Discours nationaliste et identite ethnique a travers le roman senegalais. Silex/Nouvelles du Sud, 1999.

Fanon, Frantz. Peau noire masques blancs. Seuil, 1959.

Glissant, Edouard. Introduction a une poetique du divers. Gallimard, 1996.

__. Poetique de la relation. Gallimard, 1990.

Gontard, Marc. La violence du texte. Etudes sur la litterature marocaine de langue francaise. L'Harmattan /SMER, 1981.

Lopes, Henri. Le Lys et le Flamboyant. Seuil, 1997.

__. Sur l'autre rive. Seuil, 1992.

Maran, Rene. 1947. Un homme pareil aux autres. Arc-en-ciel, 1962.

Mateso, Locha. La litterature africaine et sa critique. A.C.C.T & Karthala, 1986.

Musinde, Julien Kilanga. Retour de manivelle. Riveneuve, 2008.

Rubiales, Lourdes. "JE HAIS MA RACE! Un homme parmi les autres de Rene Maran". Estudios de lengua y literature francesas, vol 11, 1997, pp. 121-33.

Patrick Kabeya Mwepu is the Head of School of Languages & Literatures at Rhodes University. He is the editor of French Studies in Southern Africa.

E-mail: p.mwepu@ru.ac.za

DOI: dx.doi.org/10.17159/2309-9070/tvl.v.55i1.1571
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Author:Mwepu, Patrick Kabeya
Publication:Tydskrif vir Letterkunde
Article Type:Essay
Geographic Code:60AFR
Date:Sep 22, 2018
Words:4094
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