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La reintroduction des orangs-outans: recit, figure et construction de l'animalite (note de recherche).

Cette note de recherche porte sur la reintroduction des orangs-outans a Borneo. Il montre que la reconstitution de l'animalite par le travail humain donne corps aux savoirs ethologiques, mais aussi a une representation de l'animalite qui intensifie certains traits. L'ensemble s'inscrit dans un collectif hybride structure par la relation d'apprivoisement de l'orang-outan, malgre l'ambition de liberer celui-ci. Le choix de l'espece, les caracteristiques developpees et la protection constituent une emprise inedite sur des etres alors non domestiques qui renvoie au concept d'anthropocene. Les benevoles de cette ONG ont-ils toutefois d'autres choix face a la disparition de la foret primaire?

Mots cles: Louchart, primates, orang-outan, maternage, reintroduction, apprivoisement, onomastique, maternage, Borneo, anthropocene, anthropologie

This paper discusses the rehabilitation process of orangutans in Borneo. It shows how animal culture and behavior are embodied through humans. With knowledge, nursing, transmission, interactions, reintroduction involves the reconstitution of their animality and animal taming, despite the aims of liberation and authenticity. As biodiversity collapses, chosen species, selected items and long-term protection altogether extend domestication to wilderness. Reintroduction contributes also to define the Anthropocene. Nevertheless, do volunteers have any other choice as deep forest disappears?

Keywords : Louchart, Orangutan, Rehabilitation, Dayak, Nurture, Taming, Nursing, Indonesia, Kalimantan, Biodiversity, Anthropology

Esta nota de investigaciones aborda la reintroduccion de orangutanes en Borneo. Muestra que la reconstitucion de la animalidad gracias al trabajo humano se encarna en los conocimientos etnologicos, pero tambien en una representacion de la animalidad que intensifica ciertas caracteristicas. El todo se inscribe en un colectivo hibrido estructurado por la relacion de acostumbramiento del orangutan, a pesar de la intencion de liberarlo. La eleccion de la especie, las caracteristicas desarrolladas y la proteccion constituyen una empresa inedita sobre los seres hasta ahora no domesticados que remite al concepto de antropoceno. Sin embargo los trabajadores voluntarios de esta ONG ?tienen acaso otra opcion ante la desaparicion del bosque primitivo?

Palabras clave: Louchart, primates, orangutan, proteccion maternal, reintroduccion, acostumbramiento, onomastico, Borneo, antropoceno, antropologia

Orangutan Reintroduction: Reconstruction or Reconstitution of Animality? (Research Note)

La reintroduccion de orangutanes: relato, figura y construccion de la animalidad (nota de investigacion)

Introduction

Les orangs-outans disparaissent a mesure que les forets de Borneo et de Sumatra s'amenuisent. Des 400 000 orangs-outans de Borneo de l'epoque neolithique, il ne resterait que 40000. De leur puissance surhumaine exposee par Edgar A. Poe dans le Double assassinat dans la rue Morgue ne subsisterait que l'impuissance face a leur disparition annoncee. Du personnage du roi Louie du Livre de la Jungle de Kipling (1925 [1894]) a celui de Nenette de Nicolas Philibert (2009), l'orang-outan s'est mue en etre sensible, intelligent et possedant une culture. La situation des orangs-outans, inscrits sur la liste rouge des especes menacees d'extinction selon l'International Union for Conservation of Nature (UICN), ne s'est guere amelioree malgre l'engouement qu'ils suscitent. A ce phenomene majeur qui caracterise notre temps repond la reintroduction d'animaux. Ainsi, la construction de sanctuaires et les projets de reintroduction tels que celui de Nyaru Menteng au Kalimantan Central (Borneo, Indonesie) ne posent pas juste la question de la conservation de la biodiversite, mais aussi celle de la place des animaux dits <<sauvages>> desormais inclus dans des communautes hybrides.

Repondant a l'effondrement de la biodiversite, la reintroduction marquerait une telle emprise sur la faune qu'il lui faudrait dorenavant passer par les mains humaines pour perdurer (Seddon et al. 2005). Il s'agit ici de produire de l'authenticite animale a partir d'animaux souvent captifs, en fonction de normes et de representations. R. Larrere (1994) et A. Micoud et S. Bobbe (2006) avaient souligne la contradiction entre, d'une part, la quete de purete chez l'animal reintroduit, et, d'autre part, la reconstruction de l'animalite.

A une trentaine de kilometres au Nord de Palangkaraya, le site de Nyaru Menteng abrite une clinique veterinaire dediee a la reintroduction du Pongo Pygmaeus. On le designe souvent comme un <<sanctuaire>>, ou une <<ecole>>, plutot que comme un elevage. Or, le colloque intitule <<Domestication et communautes hybrides>> (13-15 avril 2016, Paris) a pose une grande variabilite des situations d'usages et de maitrise de l'animal dans les situations d'apprivoisement et de domestication. L'usage patrimonial se distingue ici de l'utilite productive, la protection se double du controle, et la gestion demographique se complete par une definition de l'animalite de l'animal. Ce faisant, ne s'agirait-il pas d'intensifier chez cet animal les traits les plus saillants au risque de le schematiser? Le present article se cantonne a deux registres. Le premier interroge le systeme, a la fois communaute globale, site et multiplicite de statuts qui se federent, se structurent et se donnent a voir autour de l'orang-outan. Le second s'interesse aux modalites du travail sur l'animal et a la complexite de la transmission d'une culture animale par l'homme.

Des vies melees: un elevage d'animaux sauvages

Reintroduire, sanctuariser

Nyaru Menteng depend de la Borneo Orangutan Survival Foundation (BOSF) et de l'autorite responsable de la protection de l'environnement (Balai Konservasi Sumber Daya Alam). Lone Droscher-Nielsen le dirige depuis sa construction en 1999 et preside au destin de plus de 600 orangs-outans dont s'occupent pres d'une centaine de nurses et d'employes. Le fait de placer dans un elevage des animaux dits << sauvages >>, mais saisis chez des particuliers, et de leur apprendre ensuite a redevenir conformes aux savoirs ethologiques constitue le paradoxe fondamental de la reintroduction.

Des primatologues comme Marc Ancrenaz, Anne Russon, Carel van Schaik, Birute Galdikas ou Cheryl Knott ont lie leurs activites scientifiques a l'engagement ecologique en faveur de ces animaux. Pour cela, ils nouent des alliances de circonstance avec les autorites indonesiennes, les habitants de l'ile, mais egalement avec des parcs zoologiques ainsi que des organismes divers de financement allant de l'Etat a des ONG. Ces arrangements locaux cedent parfois lorsque qu'un notable local detient un orang-outan, ou que les demandes repetees de pots-de-vin sont trop pressantes. La reintroduction des orangs-outans se trouve ainsi au cLur d'un reseau et de problematiques mondiales, tout en s'enracinant dans le contexte singulier du front pionnier de Borneo, c'est-a-dire de la mise en exploitation et de la colonisation d'un espace reste sous peuple jusqu'a la fin du XXe siecle.

L'activite de Nyaru Menteng consiste a recuperer ces animaux detenus illegalement chez des particuliers ou dans les plantations de palmiers a huile qui ont empiete sur les forets. Le territoire couvert par les equipes de sauvetage s'etend sur l'ensemble de la province du Kalimantan Central. Les percees indonesiennes du front pionnier partent classiquement des voies fluviales, a partir desquelles elles s'etalent et se ramifient en cloisonnant l'habitat de la faune. Trafic, industrie papetiere, plantations, braconnage et incendies volontaires se conjuguent pour creer une dynamique d'extinction contre laquelle ce centre entend lutter. Pour y parvenir, Nyaru Menteng beneficie de plusieurs elements strategiques. La jonction des administrations forestieres et de la recherche fonctionne efficacement pour obtenir des terrains et le quasi-monopole des activites scientifiques concernant les orangs-outans. Les financements obtenus par BOSF pesent evidemment dans cette imbrication entre l'appareil d'Etat et le reseau mondial de financement et de militantisme de l'ONG.

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La strategie s'articule egalement autour d'un double langage. Si l'image d'une femme europeenne--telle que Lone Droscher-Niclsen ou Birute Galdikas avant elle --luttant pour sauver l'animal convainc les donateurs et les documentaristes, elle offre localement le visage du neocolonialisme et sert l'argumentation opposee. Une autre image d'Epinal revient frequemment dans les medias: celle des protecteurs de la nature, allies aux peuples tout aussi <<naturels>>, pour reprendre l'expression de Rousseau: les Dayaks en l'occurrence. A ceci pres que plusieurs populations de l'interieur de l'ile ont cesse de chasser des orangs-outans tout simplement parce qu'il n'y en avait plus, et pas pour des considerations morales.

Enfin, les bonnes relations entre les cadres de BOSF et l'administration locale souffrent d'une suspicion permanente de corruption. Aussi, le consentement local s'obtient-il par l'emploi de personnel, l'achat de nourriture en grande quantite, le financement de programmes d'education, et en se rangeant du cote de ceux que la corruption opprime. Si la reintroduction d'un orang-outan coute environ 4000 [euro], les effets redistributeurs locaux font de Nyaru Menteng l'un des employeurs et lieu de consommation maraichere les plus importants de la region. De plus, les zones sanctuarisees doivent se situer sous la bienveillance des riverains, qui y trouvent leur interet en fournissant la main d'Luvre et l'alimentation des orangs-outans et en repoussant des intrusions qui mettraient en peril cette source de revenus. Chaque ile fluviale serait en mesure d'heberger une cinquantaine d'individus, qui continuent d'etre ravitailles et de financer ainsi les producteurs environnants.

Un rapport a l'animal qui structure l'ensemble

Si l'orang-outan se fait connaitre du grand public, c'est par ecran interpose: l'acces au centre de reintroduction est limite de plusieurs facons. Il s'agit d'une propriete privee, appartenant a l'administration et geree par BOSF, qui a la responsabilite des orangs-outans. La sauvegarde constitue une forme d'appropriation. On reste par ailleurs surpris du faible nombre de doctorants admis par le Scientific Advisory Board au sein de l'ONG, meme apres avoir recu l'aval de l'Institut indonesien des sciences (Lembaga Ilmu Pengetahuan Indonesia). En revanche, les documentaristes et journalistes utiles a la promotion mediatique des sites penetrent facilement sur ceux-ci et accedent ainsi de pres aux animaux.

La possibilite pour les ethologues ou les cadres de l'ONG d'interagir avec les orangs-outans leur permet de se poser en tant que detenteurs legitimes du pouvoir. Puisque cette microsociete existe autour de l'animal, il convient d'entretenir un lien exceptionnel avec lui pour legitimer une hierarchie. Les veterinaires ne possedent pas le pouvoir, ce sont des employes tres qualifies, mais pas des cadres. Ces derniers proviennent du reseau militant qui finance la clinique veterinaire. Lone Droscher-Nielscn avait ete hotesse de l'air avant de vouer son existence aux orangs-outans. Au-dela des besoins mediatiques, elle leur parle, les caresse, abrite les plus petits dans son salon, le tout sous la surveillance de quelques baby-sitters venues y passer la nuit. Surtout, elle se fait systematiquement connaitre d'eux a leur arrivee. Marquer l'animal de sa presence, l'habituer a soi releve d'un processus de controle, voire d'apprivoisement. C'est la l'une des contraintes de la reintroduction d'animaux que de vouloir proteger l'integrite et l'authenticite de l'animal, tout en devant malgre tout le controler et se trouver involontairement en situation d'apprivoisement.

L'intuition joue un role capital dans les jeux de pouvoir et leur mise en scene; jeu de pouvoir, c'est-a-dire demonstration publique d'une faculte de communication avec les orangs-outans qui ne se transmet pas. Au-dela de l'expertise ethologique qui suppose des annees d'etudes et de specialisation, l'intuition et le <<dialogue>> avec l'animal relevent de la grace, et d'une forme difficilement falsifiable--pour reprendre Kuhn (1962)--de savoir. Lone le dit: elle comprend les orangs-outans avec <<les tripes>>. Willie Smits joue pour sa part du dialogue et de l'intuition de facon ostentatoire et permanente. Il part du principe que si Pongo et Homo possedent une phylogenie commune, les corps peuvent se comprendre en l'absence de langage, et qu'en reproduisant les attitudes et vocalisations des pongides, on se fait comprendre d'eux.

De l'acces privilegie a l'acces par l'ecran, l'ensemble de la communaute globale de l'ONG devient une societe locale au sein de la clinique veterinaire, oo l'animal endosse le role d'externalite structurante du social. S'eloigner du pouvoir revient a s'eloigner du corps de l'animal. L'eloignement caracterise les employes masculins, qui ne s'occupent pas des plus petits et gerent des orangs-outans plus ages, plus autonomes et plus distants. A contrario, si le fait de pouvoir acceder facilement a l'animal caracterise l'encadrement, cet acces demeure ponctuel et relativement bref, ce qui n'est pas le cas pour les nurses. Deux formes de cohabitation radicalement distinctes coexistent.

Le maternage: fondamental et ambigu

Lorsque les Dayaks qui travaillent dans ce centre de rehabilitation parlent aux orangs-outans, le premier reflexe est de penser a leur heritage animique. N'en restons pas a cet a priori et voyons plus en detail le contenu des dialogues. C'est pourquoi l'ensemble de ces comportements ont ete consignes et mesures aupres des neuf baby-sitters qui travaillaient le plus frequemment avec le groupe d'orangs-outans habitues a ma presence.

Les orangs-outans qui parviennent a Wanariset ou Nyaru Menteng sont frequemment dans un pietre etat. Animes de soubresauts, de mouvements compulsifs, ils se balancent d'avant en arriere ou restent prostres. Beaucoup arrivent a Nyaru Menteng apres avoir subi des privations, des violences ou vecu en isolement complet dans une simple boite. Le role des nurses s'avere ici le pilier du systeme. Elles sont chargees de donner aux petits orangs-outans le biberon, de les langer, de mener leurs entrainements de gymnastique et surtout de repondre a leur demande affective. Le plan affectif se revele particulierement soigne, la directrice du projet selectionnant soigneusement les baby-sitters qui assurent les gardes et les soins aux plus petits. Certaines dorment a meme le salon de leur employeuse, a cote de paniers contenant trois ou quatre tout petits primates portant chacun sa petite liquette. A cette tres grande proximite s'ajoutent la parole et la commensalite. On mange a cote des orangs-outans et on leur parle. En indonesien, evidemment. Mais si on leur parle dans une langue qu'ils ne comprennent pas mieux que l'anglais ou le francais, c'est souvent pour etre compris de la cantonade et le propos consiste generalement a les faire obeir : ici (sini), fais pas ca (tidak), tu m'ennuies (kamu gangu), grimpe (naik)! Autant d'imperatifs qui instaurent la limite entre les employes et leurs proteges. Les nurses s'adressent en termes simples aux orangs-outans (une ou deux syllabes), alors qu'elles se parlent entre elles en utilisant des phrases complexes et plus en dayak qu'en indonesien. Les salutations sont egalement tres differentes puisque nul ne serre la main aux orangsoutans, ni ne leur dit <<a bientot>> (sampaijumpa lagi).

Il en va de meme pour les repas et les chansons; on mange a cote des singes, mais pas avec eux. Les baby-sitters chantent des comptines, mais pour habiter le temps, car les heures semblent parfois interminables dans les clairieres de l'arboretum. Et c'est la, loin des bureaux de la clinique veterinaire, que les employes dayaks marquent leur difference avec l'animal (ekor). En dessinant sur la peau des primates (on repasse le contour des yeux, dessine des croix, des figures geometriques), en les maquillant, en les empechant de se hisser dans leurs hamacs, en les repoussant manuellement ou a l'aide d'une branche, puis en se lavant systematiquement avec un savon veterinaire avant de rentrer chez eux, les employes marquent sans cesse la distance. En riant aussi, car l'animal est d'autant plus drole qu'il mime l'humain sans y parvenir completement, et cet echec reitere assure l'hilarite quotidienne. On rit aussi lorsque le nom d'un orang-outan ressemble trop a celui d'un employe.

Apres avoir passe six heures pres des orangs-outans, les baby-sitters et les techniciens n'oublient jamais de se laver, bien qu'ils soient en uniforme et utilisent des gants en caoutchouc. Les caresses sont finalement rares et breves, les parties du corps touchees sont souvent les memes : epaules, nuque, crane. Les orangs-outans caresses font toujours face a la baby-sitter, ce qui gene les contacts sur l'abdomen, mais pas sur le bas du dos ou les membres. On peut y voir une geographie du corps caresse, c'est celle de la pilosite, qui evite le visage et la peau nue. Lorsque la peau des orangs-outans est touchee, c'est d'ailleurs moins pour la caresser que la pincer, en faire un bourrelet a secouer, a petrir. Une baby-sitter peut aussi se saisir d'un orang-outan qu'elle juge trop envahissant. Dans ce cas, elle se leve brusquement et le depose avec d'autant moins de douceur qu'il lui a deja mordu un pied, tire les cheveux ou tente plusieurs fois de monter dans son hamac. Les baby-sitters et les techniciens repoussent en effet les orangs-outans lorsqu'ils veulent monter ou jouer dans les hamacs; lorsqu'ils s'arrogent les fruits et biberons des autres; essaient de manger dans les assiettes; ou s'attaquent a leurs pieds.

Les femmes dayakes eduquent frequemment leurs petits freres et sLurs ou ont elles-memes des enfants (ce n'est le cas que d'une minorite), ce qui les distingue fondamentalement des <<Occidentales>> presentes au NMORP en ete. La difference est lisible dans la position des mains et dans la proximite des corps : de jeunes Dayakes gardent une distance en accomplissant leur devoir de maternage, alors que les benevoles venues d'Europe ou d'Amerique du Nord affichent une tendance a serrer le petit contre elles et a le tenir comme on le ferait avec un bebe habille. De meme, la chair est prise a pleine main pour verifier l'embonpoint, alors qu'une pincee assez douce suffit lorsqu'il s'agit des enfants que l'on espere en bonne sante malgre une malaria persistante dans le village. Meme si le but et le geste se ressemblent, l'outrance et l'exageration reinstaurent une limite. Le timbre de voix est plus doux, les coups pour punir sont plus forts ; chaque geste prevu peut etre detourne par les employes qui les mettent en pratique. Surtout lorsqu'il s'agit du corps animal. La facon dont les medicaments sont administres a Nyaru Menteng est totalement differente ; les enfants sont encourages et les meres affichent un visage rassurant pour que leur enfant accepte de prendre la cuiller dans la bouche, alors que les orangs-outans sont saisis, se defendent et subissent une injection de force entre les dents a l'aide d'une seringue. Tout en ayant des besoins similaires a ceux des humains, les petits pongides boivent eux-memes les biberons, restent au sol ou le boivent alors qu'il est tendu vers eux. Les quantites et le temps consacre different egalement, car l'on veille plus a nourrir les enfants qu'a abreuver un orang-outan.

L'observation qualitative, bien que sur un echantillon reduit de trois benevoles et neuf Dayakes, ne permet aucunement des generalisations culturalistes, et n'a de valeur que statutaire dans le cas present. A priori, des employes dayaks de culture animiste, a la fois monotheistes et porteurs de traditions, auraient pu transferer cet animisme dans leurs relations concretes avec l'animal, mais il n'en est rien. La plupart des nurses dayakes disent avoir eprouve un a priori tres negatif a leur sujet. Les recits traditionnels motivaient meme une certaine crainte, levee a posteriori par la banalisation du contact avec de petits primates.

La majeure partie des baby-sitters font des efforts pour accepter le contact avec les primates, dont elles se mefient beaucoup. Cela peut s'expliquer par le passage d'une relation de predation occasionnelle a un rapport quotidien de domestication. La crainte initiale reflete un heritage culturel. Seuls les hommes allaient autrefois defier ces puissants primates, dont la reputation de violeurs s'est perpetuee jusqu'a nos jours.

Un jour que j'etais triste et avec une amie a la lisiere de la foret, nous avons vu un gros orang-outan. Il cherchait a manger mais ne nous avait pas vues. Nous avions cependant tres peur puis avons change d'endroit, car nous avions peur a cause de ce que racontent les gens : ils disent que les orangs-outans peuvent emmener des humains dans les arbres. Mais ici, c'est different parce qu'ils sont tout petits. Mais ce jour-la, nous avons couru quand meme. C'est a cause de la superstition, je sais, mais demande a Rosy : elle fait des cauchemars a cause de ca.

Siti, 15 fevrier 2013

Ici, les orangs-outans sont souvent agressifs, mais ils sont petits. Quand j'etais enfant, ca me faisait tres peur. Maintenant j'ai l'habitude parce que je les vois tous les jours, je trouve qu'ils ressemblent un peu a des enfants quand ils jouent, mais je ne voudrais pas travailler avec des adultes. Je n'aimerais pas travailler non plus dans la foret avec ceux qui sont encore a l'etat sauvage.

Rosy, 16 fevrier 2013

Autrefois, beaucoup de gens croyaient que l'on pouvait disparaitre dans la foret a cause des orangs-outans. Les esprits pouvaient punir ceux qui faisaient des choses interdites [...] il y avait aussi des fantomes et des choses mysterieuses qui pouvaient s'en prendre a nous. Le nom, c'est Kahiyu Kandal. Moi, je suis allee a l'ecole, alors je suis plus eduquee, mais, bon, il faut quand meme faire attention parce que la foret peut etre dangereuse.

Muliadiadi, 27 juillet 2013

Revenons pour cela sur la definition de l'animisme que donne Philippe Descola (2005) : cela consiste a concevoir un monde dont tous les existants possedent des principes immateriels tels que l'ame ou l'esprit, mais different par leurs aspects materiels respectifs. Ce monde se divise en tribus-especes souvent identifiees a un maitre des animaux (Kahiyu Kandal pour les orangs-outans). Les regles de la predation integrent alors des aspects diplomatiques afin de ne pas contrarier ce maitre des animaux, qui pourrait tarir la ressource en guise de represailles. Ici, la prise en charge des pongides se fait a l'echelle des individus, ce qui s'eloigne passablement des relations d'ordre diplomatique entre les villageois et Kahiyu Kandal. Il ne s'agit plus d'apaiser des etres potentiellement dangereux, mais de prendre soin des petits, a la demande de l'employeur. Mettons alors de cote toute these essentialiste qui attribuerait aux Dayaks une bienveillance particuliere a l'egard des orangs-outans. De plus, la dimension collective de l'animisme traditionnel ne correspond pas aux rapports individuels concrets avec les animaux de Nyaru Menteng. Cette relation individuelle requiert des codes et une ritualisation a l'echelle interactionnelle, dans une relation d'apprivoisement.

Un collectif hybride

Construction d'une figure de l'animalite

L'orang-outan beneficie d'une representation aujourd'hui tres favorable dans les opinions publiques, qui utilisent le registre de la parente en plus des similitudes physiques et mentales. Il devient a ce titre une icone de la deforestation, le personnage central d'un nouveau grand recit structurant environnemental. Une seconde logique s'attache a l'individu animal, en tant qu'etre sensible, souffrant, pensant et interagissant avec les personnels de BOSF. Le pathos et le dolorismc, l'individualite de l'animal domestique rejoignent le contenu scientifique des observations des ethologues. L'orang-outan devient une figure de recit, celui qu'il faut suivre des heures durant dans les forets en quete de quelques instants de similitude outillee ou comportementale avec l'homme. On remarquera dans les deux cas l'absence de distinction nette entre nature et culture; il ne s'agit plus d'un homme sauvage au corps humain et denue de culture, mais d'un autre etre de culture.

L'apparence anthropomorphe de l'orang-outan aurait pu lui valoir la consideration des naturalistes des XVIIIe et XIXe siecles, mais il n'en fut rien: Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire le consideraient comme un babouin. Les premiers auteurs mettent en avant la monstruosite des grands primates, dont la force colossale s'oppose tellement a l'intelligence des petits pongos ramenes en Europe qu'ils ne sont pas tout de suite identifies en tant que jeunes et adultes. L'opposition se poursuit jusqu'a Schopenhauer, aussi admiratif des petits qu'il a pu denigrer les grands. Ni Buffon, ni Cuvier, ni Lamarck ne leur accordent d'intelligence. De l'imitation, certes. De la ruse, assurement. Mais ils se persuadent surtout du fait que le corps animal de l'homme auquel renvoie Yorang ne suffit pas a definir l'humanite. On se souvient du <<parle et je te baptise>> du Cardinal de Polignac de Diderot devant la cage de l'un d'entre eux. Rousseau leur concede pour sa part une culture, mais il a besoin d'eux comme modele anterieur a toute civilisation dans son argumentaire. La Mettric considere de son cote qu'un grand primate devait ctre educable et pourrait acceder au langage par imitation de l'Homme.

Les petits orangs-outans captures puis emmenes en Europe ont suscite la reflexion sur l'intelligence comparee des animaux et des enfants, prolongee par la pratique en laboratoire et les experiences sur l'acquisition du langage. Ce passe a eu des consequences non negligeables en etablissant la tradition comparatiste entre l'intelligence des enfants et celle des primates, tout en delaissant le milieu de vie des singes. Les travaux de Boutan (1914), Bruner (1983), Yerkes et Yerkes (1951), Miles (1994, 1995) et Russon (1998, 2002) montrent quant a eux une certaine continuite dans la comparaison entre primates et enfants. Les fervents defenseurs des primates que furent Alfred Russell Wallace (1872) (le cas de Darwin serait plus discutable car il en parle peu) puis Wolfgang Kohler (1927 [1917]) et le couple Yerkes (1951) ont en effet multiplie les mises en situation hors-sol, mais ce n'est qu'a partir des annees 1970 que les etudes de terrain se sont generalisees (Louchart 2015).

Ironie du sort, les orangs-outans devenaient des primates aussi interessants que les chimpanzes au moment meme oo le gouvernement indonesien entreprenait la mise en valeur systematique de Borneo, ce qui revenait a causer leur disparition. Huile de palme, foresterie, industrie papetiere, mines et incendies volontaires ont succede a la chasse ainsi qu'au projet rizicole aussi pharaonique que desastreux du Satu Juta Hektar Sawah. Les exploitants offrent aujourd'hui des primes pour abattre les orangs-outans adultes dans les plantations, et les petits sont alors captures puis enfermes. Certains font meme l'objet de zoophilie. A peine Yorang avait-il gagne en proximite mentale et sociale avec l'Homme que s'ajoutaient une forme de dolorisme et un devoir d'assistance projete par-dela la barriere des especes. Entres dans le domaine de la culture et de l'intelligence, les grands primates entraient de concert dans une sphere de la morale qui s'etait construite contre leur sauvagerie supposee aux siecles precedents. L'orang-outan beneficie d'une representation aujourd'hui tres favorable dans les opinions publiques, qui utilisent le registre de la parente en plus des similitudes physiques et mentales.

Du savoir ethologique au collectif hybride

A la fois non Humain dans la classification du vivant et dote d'une culture et d'une individualite, l'orang-outan vu par les primatologues ressemble a s'y meprendre a l'Humain. Lorsque les animaux arrivent au refuge de Nyaru Menteng, un nouveau nom leur est attribue, et leurs empreintes digitales sont inserees dans leurs dossiers medicaux. Ils subissent une serie de tests et de soins veterinaires avant d'entrer dans une courte phase de quarantaine en cage. Les noms des orangs-outans proviennent generalement du registre courant de la consommation reelle ou televisuelle : marques (Dancow, Nike), celebrites (Mozart, Zidane) et personnages de fiction (Minnie, Donald). Dote de ce nom, l'animal entre dans une sphere de sociabilite au sein de cet elevage. Il n'en reste pas a l'animal-fetiche mais acquiert une individualite a part entiere. Cette individualite se voit notamment dans la multiplication des portraits.

Les primatologues ont longuement detaille le regime alimentaire de l'orang-outan, a la fois folivore et frugivore selon les saisons. Cette variabilite pese lourdement sur la demographie et la structure de type fission-fusion decrite par les specialistes. Mais ici, du lait (pour le calcium), des fruits et des legumineuses sont fournis chaque jour en quantite. Or, J. Mac Kinnon (1974) et S. Knott (1998) ont montre que les orangs-outans etaient frugivores a plus de 75% au moment de la saison des fruits, mais folivores a plus de 80% lors des mois les moins pluvieux, ce qui donne une alimentation frugivore, certes, mais seulement a 60%. Plus qu'une necessite biologique conforme a l'etat sauvage, la richesse de l'alimentation et son caractere lacte renvoient donc davantage a des normes alimentaires occidentales. Les nurses ont l'habitude de deverser les fruits et legumes sur le sol, oo les orangs-outans se servent en attendant la prochaine livraison. Ils choisissent ainsi parmi les rations d'ananas, oranges, nangkas et autres cannes a sucre disposees au sol. Il est frequent qu'une bonne part de ces fruits soit entamee puis delaissee, ce qui montre l'abondance dont les futurs reintroduits jouissent par rapport a leurs congeneres sauvages.

Non seulement ces orangs-outans sont bien mieux nourris qu'a l'etat sauvage, du fait qu'ils ne sont pas tributaires de la variabilite saisonniere, mais ils profitent longtemps d'apports mineraux et caloriques plus consequents. De surcroit, ils ne seront pas melanges avec une population libre. En effet, le Decret de 1995 regissant la reintroduction des orangs-outans ne laisse place a aucune ambiguite: les lachers doivent imperativement se faire a l'ecart des populations sauvages, et apres les examens veterinaires necessaires. Par ailleurs, la reintroduction respecte un principe de segregation : on ne melange pas Pongo Pygmaeus pygmaeus avec abelii, ni meme avec schwurmii, pas plus qu'on ne remet donc des <<rehabs>> en contact avec des <<free ranging>>. Ce cloisonnement des sous-categories est conforme a une optique de conservation de l'etat du monde. C'est la une version essentialiste de l'animal, qui compose le collectif hybride : on observe la projection de normes humaines vers l'animal (individualite) et une forme de cloisonnement patrimonial.

L'evolution des termes employes et faits observes rapproche considerablement ccs orangs-outans de nous, au point de se voir reconnus en tant qu'etres sociaux et culturels. C'est a partir de Nishida (1987) que le mot <<culture>> se banalise pour decrire les comportements acquis et transmis des grands primates. La societe de l'orang-outan apparait en fin de compte bien moins sauvage qu'on ne le croyait. 11 parade plus qu'il ne combat. Un pas determinant semble franchi avec la mise en evidence de systemes sociaux independants du seul instinct, de formes d'apprentissage et de transmission independants des humains (a la grande difference des observations en laboratoire). La premiere vague d'etudes en foret des orangs-outans remonte a la charniere des annees 1960-1970, avec ensuite les publications de Horr (1969), Mac Kinnon (1974), Rijksen (1974), Rodman (1979), puis Galdikas (1982).

Depuis les annees 1980, des travaux comme ceux de Van Hooff et Sugardjito (1986) ou Van Schaik (1999) adoptent des perspectives evolutives dans les rapports entre le milieu de vie et la societe animale. Une certaine gene demeure perceptible dans la facon dont l'ensemble des gestes et techniques propres a des populations animales sont designees, au moins jusqu'au milieu des annees 1970. Neanmoins, le glissement est enterine avec la fin de la decennie. Si des controverses et des interrogations telles que l'automedication ou la conscience de soi et d'autrui continuent de faire vivre la discipline, l'eventail des ressemblances n'a cesse de s'elargir, jusqu'a la synthese concernant nos orangs-outans de Van Schaik dans Science en 2003. L'ensemble du collectif hybride inclut par consequent des etres ayant en commun les elements suivants : des techniques corporelles et outillees, des variants culturels qui se transmettent, la rationalite et l'intcntionnalite des actes, une vie en societe oo compte la communication, et la pression evolutive commune a toutes les especes. Les elements symetriques entre <<nature>> et <<culture>> mis en evidence par les travaux de terrain des primatologues embrassent largement les domaines culturels et sociaux. En plus de ces transferts, la double identification de l'animal en tant qu'individu et comme representant d'une population essentialisee et patrimonialisee, donc exclue du champ social, permet de ne pas confondre le concept de collectif et celui de societe. En tant qu'espece, les orangs-outans s'integrent a la biodiversite et font l'objet des programmes de reintroduction. En tant qu'individus, ils ouvrent la voie a une sociabilite interactionnelle et a des logiques d'assistance au sein du collectif global-local.

Mieux qu'authentiques: reconstitues

Dans La Pensee sauvage, C. Levi-Strauss (1962) avait isole trois fonctions devolues au nom: la distinction qui permet de reconnaitre et d'interpeller; le classement qui marque l'appartenance; et la signification qui renseigne quant a certains aspects de la personne, humaine ou non. Levi-Strauss proposait d'opposer les especes en deux categories, chacune dotee d'une gamme de noms signifiants. Les especes metaphoriques et independantes de la notre peuvent recevoir des noms inclus dans l'onomastique humaine (metonymiques). Celles dont les societes sont incluses au sein d'un systeme humain (metonymiques) recoivent des noms metaphoriques, comme ceux des orangs-outans de Nyaru Menteng.

Tout pensionnaire y recoit un nouveau nom si le sien parait trop stereotype (Bobo, Bibi, June, Juli). En le rebaptisant, on marque la fin de son ancien statut de captif, son individualite et eventuellement un trait distinctif comme son embonpoint (Sumo), ou son lieu d'origine (Pundu, Taruna). La liste exhaustive des 619 noms recenses est trop longue pour etre exposee en integralite, mais les noms de personnes celebres ou de personnages de fiction y sont les plus nombreux, suivis de prelevements dans un lexique usuel et de marques de produits de grande consommation. On y trouve le nom de celebrites mondialement connues ou de personnages historiques et mythologiques : Jupiter, Olympe, Jimi (Hendrix). On utilise des noms de personnages de dessins animes et de fictions tels que Daisy, Isildur, Alibaba. On y voit enfin des mots tires du langage usuel, de produits ou marques alimentaires, puis des epithetes : Dancow, Gula (sucre), Berani (courageux).

Ces noms subissent des alterations ou peuvent etre abandonnes. << Mozart >> etant difficilement prononcable pour les employes de la clinique, Lonc finit par le rebaptiser <<Beethoven>> ou <<Betopen>>, ce qui rend parfois incomprehensibles et confuses les prises de notes. On retrouve aussi des surnoms. Donald est appele <<Donie>> ou <<Don>> lorsque l'on travaille dans la foret; il en va de meme pour Taruna (Runa ou Run-run) ou Nabima (Bim-Bim). De fait, cette onomastique permet bien de classer et d'identifier les orangs-outans en groupes, d'informer quant aux differents profils comportementaux, mais aussi de signifier la nature des relations. En recevant un nom a son arrivee, chaque nouvel orang-outan entre dans un systeme qui le singularise. A contrario, l'attribution d'un nom le place dans un systeme de protection et d'obligation d'assistance. Il sera desormais nourri, soigne, protege et heberge. En constituant un <<troupeau sacre>>, l'animal sort du domaine de l'exploitation humaine, il devient le centre d'une economie du don, et son existence justifie a elle seule un tel modele economique.

La rehabilitation met aussi en evidence une necessaire reification de l'animal, ici considere comme un individu moderne par transfert axiologique. Les elements saillants reprennent le double registre oo s'inscrit l'orang-outan: a la fois semblable et different. Le registre du semblable recouvre le domaine du social et de la culture. Celui de la difference correspond a la puissance physique et aux attributs proprement specifiques a l'espece. Aux items culturels et biologiques choisis et transmis, il convient d'ajouter la transmission involontaire, par imitation par exemple. Des lors, la rehabilitation s'oriente davantage vers une reconstitution que vers une construction de l'animalite. Le developpement de ces pongides bien nourris favorise leur puissance physique. Sur le plan physique, la captivite se pense comme une contrainte a valoriser. Les cages s'elevent jusqu'a dix metres de haut et sont decorees de maniere a rappeler la foret. Des chaines et des pneus permettent de s'y balancer, afin d'acceder a la nourriture qui est placee au-dessus, de maniere a stimuler l'escalade sur les agres, et de renforcer leur musculature. C'est tout un ensemble de differenciations des mondes qui est a l'Luvre. Dans l'espace tout d'abord (distances entre les corps, differenciation des milieux humain et forestier), ainsi que dans les corps (force brute, pilosite). De leur propre aveux, les biologistes qui ont oriente les regles de la reintroduction ont anticipe ces differences physiques, et c'est l'un des arguments en faveur d'une stricte separation entre les orangs-outans reintroduits et les autres : ces derniers verraient leurs propres ressources reduites et les nouveaux arrivants auraient probablement le dessus lors d'inevitables affrontements.

La facon dont les employes evaluent regulierement chaque orang-outan nous eclaire sur ce qui importe le plus en vue de reconstituer l'animalite. Cette evaluation individualisee tient compte des interactions, de la capacite a vivre dans les arbres, mais aucunement d'une structuration sociale pouvant former un groupe autrement que par gestion de leur demographie. Certes, on remarque oralement la <<dominance>> de certains, ce qui reste un critere assez limite, meme en ethologic.

Les formulaires d'evaluation mentionnent l'escalade a differentes altitudes (bas, haut, assis sur une branche), l'alimentation (feuilles, fruits, lait, ecorce), le jeu ou l'activite (seul, avec d'autres au sol ou au sommet, nidification, dans un hamac), le repos (souvent ou non, au sol, dans un nid) et les vocalisations emises (kiss squeak, gemissements, cris). Cela concorde avec l'individualisme methodologique de la primatologie, mais demeure sommaire en termes de description interactionnelle, tres sommairement categorisee comme <<jeu>> (main) pour toute activite, qu'elle soit solitaire, sociale ou manuelle. Durant l'heure de cette observation, les employes incitent les orangs-outans a faire de leur mieux, par la parole ou par le geste. Ils les enjoignent d'executer telle ou telle tache, leur montrent parfois ce qu'il faut faire, les deplacent pour les mettre en situation, ou se contentent d'un simple encouragement verbal. Les criteres --meme sommaires--sont orientes vers des qualites partagees par les pongides et les humains, alors que, selon les employes dayaks, la premiere qualite des orangs-outans est d'etre arboricole.

La notion de culture animale ne se limite pas a l'outillage. L'accent est pourtant mis sur la chasse aux insectes sociaux, la construction d'un nid et l'obtention de miel a l'aide d'une brindille. Le temps passe au sol excede celui passe dans les arbres, et correspond au developpement d'aptitudes manuelles. Certaines ont ete repertoriees en tant que signifiants culturels, comme l'usage de feuilles pour s'essuyer le corps, se fabriquer une <<poupee>>, boire dans une flaque d'eau, ou se gratter avec un baton par exemple. Si la maitrise des brindilles et petites branches est rapide, il n'en va pas de meme pour les nids. En revanche, les orangs-outans imitent l'epluchage d'oranges, devissent les bouchons des jerricans de lait, et multiplient les usages des feuilles en vue de boire ou de s'essuyer, manipulent des flacons delaisses dans l'arboretum, ou des coques des noix de coco mangees les jours precedents. La transmission d'une culture animale par les employes ne se laisse pas enfermer par une seule modalite, directe ou indirecte, pour reprendre l'idee d'Haudricourt (1962). Elle conjugue ici l'amenagement d'un cadre de vie, le controle de l'animal, l'apprentissage cible ou involontaire, et ce qui ne se transmet pas mais fait seulement l'objet d'un controle incomplet.

Conclusion

L'histoire commune des hommes et des pongides a mis ces derniers en danger d'extinction. La mobilisation d'une ONG autour de sa survie s'appuie a la fois sur une gamme de ressemblances et sur la conservation de l'environnement, des representations heritees de l'histoire et qui pesent sur la constitution des savoirs biologiques qui concernent l'orang-outan. Malgre la qualite de ces savoirs, ils n'echappent ni au cadre ontologique qui les a produits, ni aux contraintes culturelles qui orientent les questionnements et la reintroduction. N'ayant pas acces a l'animalite elle-meme, la reintroduction s'organise autour d'un animal reifie qu'elle s'efforce de reconstituer conformement a ses schemes normatifs. La question de la reintroduction et de la reconstitution de l'animalite se pose avec d'autant plus d'acuite que le rythme de disparition des especes vivantes tend a generaliser l'intervention humaine a des fins de preservation. N'est-il pas constitutif de l'anthropocene que d'etendre cette emprise sur le vivant au point que la nature ne constitue plus l'exterieur de la sphere sociale, mais un processus de travail? La reintroduction d'animaux nous fournirait alors un interessant modele d'anthropologie prospective.

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Frederic Louchart

Laboratoire d'anthropologie sociale

52, rue du Cardinal Lemoine

75005 Paris

France

frederic.louchart@gmail.com

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Legende: Figure 1: carte de la presence des orangs-outans a Borneo en 2011 (Louchart 2011:82)
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Author:Louchart, Frederic
Publication:Anthropologie et Societes
Date:May 1, 2017
Words:7645
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