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La reception d'Erasme dans les Caracteres de la Bruyere.

L'histoire de la publication des Caracteres de La Bruyere est proprement vertigineuse : des sa parution en 1688, le texte connait un tel succes que trois editions se suivent dans la meme annee--mais c'est surtout a partir de la quatrieme edition de 1689 que se developpe veritablement le jeu complexe des additions et des remaniements qui ne cessera qu'avec la mort prematuree de La Bruyere. De 1689 a 1696, ce sont ainsi six nouvelles editions qui verront le jour, chacune differente des precedentes du fait de l'ajout de nouveaux textes et de reagencements multiples de l'ordre des remarques (2).

Dans ce tourbillon, certaines grandes structures du livre restent cependant identiques. D'une edition a l'autre, nous trouvons d'abord le Disconrs sur Theophraste, dont la fonction est de justifier d'une part l'utilite morale de la traduction par La Bruyere des Caracteres de Theophraste, et d'annoncer d'autre part l'adjonction, a la suite des caracteres traduits du grec, de << nouveaux caracteres >> destines a satisfaire les lecteurs que l'Antiquite n'interesse pas, c'est a dire en particulier les cercles les plus dissipes de la mondanite :
   ... Les femmes au contraire, les gens de la Cour, et tous ceux qui
   n'ont que beaucoup d'esprit sans erudition, indifferents pour
   toutes les choses qui les ont precedes, sont avides de celles qui
   passent a leurs yeux et qui sont comme sous leur main ; ils les
   examinent, ils les discernent, il ne perdent pas de vue les
   personnes qui les entourent, si charmes des descriptions et des
   peintures que l'on fait de leurs contemporains, de leur
   concitoyens, de ceux enfin qui leur ressemblent, et a qui ils ne
   croient pas ressembler ... (3)


Au Discours sur Theophraste et aux Caracteres traduits du grec succede donc une nouvelle preface, suivie des << nouveaux >> Caracteres composes par La Bruyere a l'intention de ses contemporains. Outre l'opposition entre l'Antiquite du siecle de Theophraste et le present de celui de Louis XIV, ces deux parties de l'ouvrage de La Bruyere se distinguent par le fait que le Discours et les Caracteres de Theophraste restent inchanges d'une edition a l'autre, a la grande difference de la preface et des nouveaux Caracteres. Ainsi la preface aux nouveaux Caracteres est-elle en constante evolution d'une edition a l'autre, a mesure que La Bruyere ajoute des conseils a ses lecteurs sur la bonne facon de lire la description des moeurs << de ce siecle >>. Le fait est que les Caracteres de La Bruyere, qui prennent la forme de << remarques >> comme La Bruyere les nomme, ne comportent pas seulement des descriptions de defauts moraux, mais prennent une immense variete de ton et de forme. Comme l'explique la preface,
   On pense les choses d'une maniere differente et on les explique par
   un tour aussi tout different; par une sentence, par un
   raisonnement, par une metaphore ou quelque autre figure, par un
   parallele, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par
   un seul trait, par une description, par une peinture. (4)


Non seulement la souplesse de la pensee justifie la richesse des formes d'expression, mais elle explique aussi que le texte se transforme significativement d'une edition a l'autre, resultant parfois en une reorganisation profonde du propos. Le livre de La Bruyere se presente done resolument sous le signe d'une instabilite remarquable : il cherche ouvertement son public, presente un texte de Theophraste qui s'avere d'emblee insuffisant, et annonce enfin une fluidite de la forme qui se revelera a terme problematique.

L'epigraphe d'Erasme

De fait, dans l'histoire editoriale du texte des Caracteres, la quatrieme edition de 1689 marque un tournant. Le texte prend une ampleur toute nouvelle, 350 nouvelles remarques sont ajoutees qui donnent un autre ton a l'ouvrage et laissent entendre une nouvelle assurance de la part de l'auteur. Les ajouts a la preface revelent cependant les ambiguites du projet tout entier : l'auteur nous rappelle que l'instruction est le seul but de la description ridicule des mceurs qu'il nous propose, et qu'il ne faudrait en aucun cas chercher sous les travers mis en scene la critique indirecte de tel ou tel personnage connu (5). La Bruyere espere ainsi << pouvoir protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne interpretation, toute fausse application et toute censure ; contre les froids plaisants et les Lecteurs mal intentionnes >> (6).

Cette quatrieme edition de 1689 se distingue toutefois par une particularite signalee par Gerard Genette (7) comme un des premiers exemples d'epigraphes de la litterature francaise, et qui consiste en une citation latine de la lettre a Martin Dorp d'Erasme a propos de la reception de L'Eloge de la Folie :
   Admonere voluimus, non mordere : prodesse, non laedere :
   consulere moribus hominum, non officere. (8)


Cette citation ne surprendra pas compte-tenu des affinites qui se degagent deja, apres la description sommaire qui vient d'etre faite du projet des Caracteres, entre la demarche de La Bruyere et L'Eloge de la Folie d'Erasme. Toutefois, l'epigraphe souleve en elle-meme un certain nombre de questions. Tout d'abord, la citation se deplace lors de la huitieme et avant-derniere edition : d'abord situee au verso du titre general du volume (et s'appliquant done a la traduction de Theophraste tout comme au texte de La Bruyere), elle figure desormais au dos du titre particulier (ou faux titre) des Caracteres ou Mceurs de ce siecle, et ne concerne plus que le texte de La Bruyere (9). Dans le contexte des jeux de changements qui constituent manifestement pour Les Caracteres un mode de creation et de developpement essentiel, ce deplacement tardif de la citation d'Erasme prouve done que le sens de celle-ci demeure vivant pour La Bruyere tout au long de l'elaboration de son oeuvre.

La citation latine n'est par ailleurs ni precisement identifiee (seul le nom d'Erasme est donne), ni suivie d'une traduction en francais. La Bruyere a-t-il estime que ces quelques phrases etaient suffisamment connues pour qu'il se dispense de toute precision? A-t-il au contraire voulu donner a entendre pour elle-meme la parole, la voix d'Erasme a l'entree de son texte? La encore, le geste litteraire a plus de poids qu'il n'y parait : La Bruyere en effet, qui se refere souvent dans son texte a differents auteurs anciens ou contemporains (dans le Discours sur Theophraste, dans le premier chapitre << Des ouvrages de l'esprit >>, mais ailleurs aussi), ne fait jamais de citations. De maniere plus frappante encore, le seul texte des Caracteres qui se rapproche d'une citation est un pastiche de Montaigne insere dans la cinquieme edition (10). Dans un livre si manifestement habite par les ecrits des autres, le pastiche a la maniere de Montaigne apparait comme une tentative particulierement interessante--et unique--de se glisser dans les mots d'un autre. De la meme facon, la citation d'Erasme constitue done l'irruption de la voix de l'auteur de L'Eloge de la Folie, mais cette fois dans ses propres mots, et, qui plus est, dans toute la nouveaute spectaculaire de la pratique de l'epigraphe (11). Par ailleurs, le Discours sur Theophraste etablissant, comme nous l'avons vu, un jeu de miroir entre la traduction du grec et les Caracteres de La Bruyere, on peut considerer que le deplacement de la citation d'Erasme lors de la huitieme edition vient inserer cet unique exemple de citation precisement entre le texte de Theophraste et celui de La Bruyere. En un sens, les nouveaux Caracteres sont desormais precedes de deux textes exogenes : la traduction de Theophraste et le court extrait de la lettre a Martin Dorp. La citation d'Erasme apparait done presque comme un troisieme terme, ou a tout le moins une autre reference textuelle fondamentale pour le texte de La Bruyere.

De fait, contemporaine de l'apparition de cette epigraphe, la remarque 26 [IV] du chapitre << Du merite personnel >> fonctionne comme un hommage au grand humaniste en employant des themes tres proches de ceux de l'Eloge de la Folie :
   Apres le merite personnel, il faut l'avouer, ce sont les eminentes
   dignites et les grands titres dont les hommes tirent plus de
   distinction et plus d'eclat ; et qui ne sait etre un ERASME doit
   penser a etre Eveque. Quelques-uns pour etendre leur renommee
   entassent sur leurs personnes des Pairies, des Colliers d'Ordre,
   des Primaties, la Pourpre, et ils auraient besoin d'une Tiare :
   mais quel besoin a Trophime d'etre cardinal? (12)


Le moraliste fait preuve ici d'une ironie mordante en feignant de presenter les honneurs comme un pis-aller des lors que le merite personnel fait defaut. La drolerie reside bien entendu dans la chronologie qui place la gloire apres le merite alors qu'il est evident que les hommes se precipitent toujours d'emblee vers les marques d'honneur et que personne, en realite, n'a jamais veritablement songe a << etre un ERASME >>. Au dela des jeux d'ironie cependant, c'est bien le locuteur des Caracteres lui-meme qui valide et inscrit en lettres capitales cette ambition etrange d'<< etre >> un nouvel Erasme, comme s'il s'agissait, apres avoir emprunte en epigraphe la voix de l'auteur de YEloge de la Folie, de vouloir s'approprier desormais sa personne toute entiere.

De facon bien plus fondamentale toutefois, la citation de la lettre a Martin Dorp vient dire de la facon la plus directe possible quelque chose que La Bruyere ne tient pas a enoncer lui-meme. La citation en elle-meme repond a ceux qui se sont sentis attaques par L'Eloge de la Folie, mais elle fonctionne aussi en reponse aux << froids plaisants >> et aux << lecteurs mal intentionnes >> des nouveaux Caracteres evoques par la preface et qui se sont eux aussi sentis << mordus >> par les critiques de La Bruyere. Cependant, ce que cette irruption de la voix d'Erasme met dramatiquement en scene ici, dans la premiere personne du voluimus, c'est bien une erreur dans l'intention du texte, c'est la reconnaissance d'un desaccord total entre le but avere d'un texte et le resultat de celui-ci, c'est-a-dire l'affirmation d'une incertitude profonde quant aux resultats de la reception. En dernier lieu, c'est bien aussi dans ces quelques phrases prononcees par la bouche d'autrui que l'ecrivain La Bruyere peut s'exprimer a la premiere personne de la facon la plus forte qui soit au sujet de ce qui constitue un enjeu majeur de son texte.

Ambiguites du projet theophrastien

Pourquoi done attacher tant d'importance a cette presence explicite mais somme toute discrete d'Erasme dans Les Caracteres ? Outre l'originalite de cette epigraphe, c'est que le contexte de redaction des Caracteres, les figures d'heritage, si l'on peut dire, parmi lesquelles La Bruyere inscrit son texte, sont tout aussi insaisissables. Et la seule autorite reconnue, celle de Theophraste, massive dans le discours complexe qui lui est consacre, laisse deviner de larges zones d'ombres. La Bruyere lit et traduit Theophraste dans l'edition

de Casaubon de 1599-1612, dans laquelle Casaubon lui-meme s'efforce de justifier philosophiquement et moralement ces descriptions ridicules des vices que sont Les Caracteres, des lors que ceux-ci doivent etre attribues au grand Theophraste, successeur d'Aristote a la tete de l'Academie (13). Nombre d'erudits contestent en effet le serieux du texte des Caracteres, et Erasme luimeme, dans son De Copia, refuse de l'attribuer a Theophraste, voyant dans ces caracteres, ou notationes, le fruit d'un travail de grammairien et non celui d'un philosophe (14).

La question, pour Casaubon, est de savoir si Ton peut done devoiler de maniere morale ou philosophique les vices et leurs ridicules a l'aide d'une simple description qui fasse rire. Par opposition a une analyse philosophique des concepts de l'ethique, ou a une morale des preceptes, Casaubon, suivant ici Seneque (15), insiste sur l'efficacite de cette morale << caracteristique >>, qui fonctionne par la simple presentation d'images. Casaubon defend notamment cette these en rappelant longuement dans son commentaire l'absence d'une partie perdue du texte attribue a Theophraste, dans laquelle figurerait une peinture des vertus. C'est cette partie positive et exemplaire du texte, explicitement annoncee par Theophraste mais manquante dans le texte final des Caracteres, qui justifie tout entiere cette doctrine morale purement descriptive, a tel point que Joseph Hall, eveque d'Exeter, trouvera bon quelques annees plus tard, en proposant sa propre traduction en anglais des Caracteres, de leur adjoindre des caracteres des vertus de sa propre composition (16).

De ces debats, il resulte pour La Bruyere que plusieurs grandes questions restent en suspens. Outre celle de la moralite de la representation des ridicules et du fonctionnement des images se pose aussi la question des limites du ridicule, susceptible d'envahir toute description du reel (symbolisee par les figures de Democrite le rieur et de Timon le misanthrope). De plus, la demarche de La Bruyere, qui ne se soucie pas de formuler une ethique fondee sur des principes philosophiques ni de developper une morale de preceptes basee sur le modele de l'injonction, nous propose une ecriture eparpillee et multiforme, sans figure enonciative centralisatrice. Or, s'il est vrai que la justification des Caracteres (ceux de Theophraste comme ceux de La Bruyere) se fonde sur ces caracteres des vertus absents, et qu'une part importante du sens de la demarche des Caracteres de La Bruyere doive etre cherchee dans ces jeux de correspondance avec un double, alors la figure d'Erasme comme sage a toute son importance comme contrepoint des insuffisances du projet de La Bruyere lui-meme.

On aura en effet compris, a l'enonce de ces enjeux, combien l'auteur de L'Eloge de la Folie est susceptible de constituer une reponse, d'etre un des elements du puzzle qu'est cette question du contexte, et done du sens de la demarche de La Bruyere dans son ecriture des << nouveaux Caracteres >>. Cette hypothese est d'autant plus plausible que les affinites entre les deux textes va beaucoup plus loin que la seule remarque 26 [IV] du chapitre << Du merite personnel >>, comme en temoignent la multitude des themes traites par la Moria (ou Folie) qui sont repris, declines dans les Caracteres. Ces derniers semblent avoir repris certains developpements de la Folie pour les transformer en chapitres entiers (nous pensons ici aux chapitres << Des biens de fortune >>, << De la cour >>, << Des grands >>), mais ce sont partout des figures qui apparaissent, au fil de la lecture, familieres d'un livre a l'autre. Pour prendre au hasard, dans le chapitre XXXIX de L'Eloge, les passionnes de construction nous rappellent la remarque 2 du chapitre << De la mode >>, ou bien encore chez Erasme les fous de jeux d'argent qui trouvent un echo certain dans les remarques 71 a 75 [V] du chapitre << Des biens de fortune >>. D'autres themes s'averent tres proches, comme celui des passionnes de genealogie, ou la question du courage a la guerre.

La Bruyere a done tire parti du travail de compilation des sources antiques, notamment satiriques, que constitue d'un certain point de vue L'Eloge de la Folie, mais il semble avoir aussi cultive les techniques et les conseils sur l'ecriture ahondante developpes dans le De copia d'Erasme. II n'est pas jusqu'a la figure de Theophraste elle-meme, dans le discours qui lui est consacre, qui ne ressemble par certains aspects au grand humaniste. C'est ainsi que Theophraste est evoque comme l'auteur des Caracteres, mais aussi d'un recueil de proverbes disparu. Outre qu'il choisisse de signaler en particulier cet ouvrage parmi la longue liste eclectique des titres de livres attribues a Theophraste, La Bruyere nous depeint ailleurs le philosophe comme un sage serein, << qui avait coutume de dire qu'il ne faut pas aimer ses amis pour les eprouver, mais les eprouver pour les aimer; que les amis doivent etre communs entre les freres, comme tout est commun entre Ies amis >> (17). Developpements qui nous rappellent immanquablement le premier des Adages, << Amicorum communa omnia >> (18). De fait, si la figure d'Erasme a pu trouver sa place dans le portrait de Theophraste, c'est bien parce que L'Eloge de la Folie constitue une autre inspiration forte du texte de La Bruyere, au meme titre peut-etre que les Caracteres du philosophe antique. A bien des egards, L'Eloge repond a toutes les ambigui'tes du projet de La Bruyere que nous avons rencontrees.

Pedagogie du rire et ethique de l'ecriture chez Erasme

La preface de L'Eloge de la Folie se place sous le patronage d'une longue serie d'auteurs anciens qui se sont illustres dans le genre de l'eloge paradoxal, comme le combat des rats et des grenouilles par Homere, l'eloge de l'injustice par Glaucus, celui de la calvitie par Synesius, et bien evidemment l'eloge de la mouche et du parasite par Lucien. La preface de L'Eloge pose naturellement aussi la question de la raillerie, qu'on jugera indigne de la qualite de philosophe d'Erasme autant que de la charite chretienne. Pourtant, selon Erasme, les hommes de lettres ont aussi le droit de se detendre, surtout si ces exercices d'ecriture d'humour permettent de susciter des idees nouvelles chez leur lecteur. Au reste selon lui, il ne s'agit pas seulement d'amener le public a decouvrir ou a redecouvrir d'un regard neuf ce qui etait devenu invisible a force d'habitude, mais aussi d'appliquer a un sujet pueril le traitement qu'il merite, tant il est vrai que le serieux ne saurait etre de mise dans la critique de travers et de situations qui ne meritent rien d'autre qu'un eclat de rire. Le rire de Democrite est bien salutaire dans ces situations. Dans l'exercice d'une ecriture caustique et satirique, la question est bien evidemment de viser le general tout en epargnant le particulier. Du reste, en critiquant l'ensemble des travers de la societe, l'ecrivain satirique assure son public de son impartialite. Erasme revendique par ailleurs une certaine legerete de trait qui l'eloigne d'un Juvenal, dont il prend ses distances. l'Eloge s'occupe ainsi des ridicules plus que des defauts veritablement graves.

La lettre a Martin Dorp dont est extrait le passage choisi par La Bruyere reprend nombre de ces themes (19). Le plaidoyer d'Erasme pour se defendre contre les critiques qui Pont accable apres la publication de L'Eloge de la Folie consiste ainsi dans une nouvelle affirmation du caractere benin de la satire des lors que celle-ci s'adresse au general et non au particulier, qu'elle attaque tout le monde sans nommer personne. De ce point de vue, des lors qu'on s'est tenu a l'ecart de toute attaque personnelle, les reactions indignees suscitees par L'Encomium moriae sont la preuve la plus eclatante du succes et de l'efficacite d'une critique detournee.

Pour Erasme en effet, la methode du jeu et du rite a droit a toutes les dignites des traites les plus serieux, et il n'y a aucune difference pour lui entre les intentions de la Moria, ou Folie, et celles de l'Enchiridion :
   Dans la Moria, sous l'apparence d'un jeu, il est question exactement
   de la meme chose que dans l'Enchiridion. J'ai voulu avertir et non
   mordre ; etre utile, et non blesser; servir la moralite, et non lui
   faire obstacle. Platon, ce philosophe si grave, trouve bon qu'il y
   ait dans les banquets des invitations a boire copieusement parce
   que, selon lui, certains defauts peuvent etre dissipes par la gaite
   du vin qui ne sauraient etre corriges par la severite. (20)


Dans le contexte de la problematique du texte theophrastien evoquee plus haut, on ne saurait trop insister sur l'importance de ce rapprochement, par Erasme lui-meme, entre un livre des vices et son double des vertus. Qui plus est, ce rapprochement apparait dans le contexte immediat de la citation choisie par La Bruyere. Des lors qu'on opte pour une doctrine morale qui passe par les seductions de l'image, en particulier comique, il semble necessaire de devoir aller chercher un contre-point dans un autre texte, vertueux celui-ci mais totalement separe.

Bien plus, la lettre a Martin Dorp est aussi essentielle en ce sens qu'elle s'interroge d'emblee non pas sur la methode de l'ecrivain, mais sur les intentions de celui-ci, et sa capacite a se detacher affectivement et emotionnellement du sujet dont il traite. L'ideal de l'ecrivain evoque par Erasme est celui d'etre utile, ou a tout le moins de ne pas etre nuisible :
   En publiant chacun de mes livres j'ai toujours eu un seul but :
   apporter par mes efforts quelque chose d'utile, et si c'est
   impossible, en tout cas ne rien apporter de nuisible. Donc, alors
   que nous voyons nous meme de grands hommes abuser de leurs ecrits
   pour donner cours a leurs passions, Pun chantant ses amours
   absurdes, l'autre flattant ceux qu'il veut attraper, un troisieme,
   provoque par une injustice, ripostant avec la plume, un autre
   claironnant ses propres louanges et surpassant dans
   l'autoglorification n'importe quel Thrason ou Pyrgopolynice, moi,
   malgre mon peu d'esprit et mon chetif savoir, j'ai toujours vise a
   etre, si possible, bienfaisant; sinon, a ne blesser personne.
   Homere a satisfait sa haine contre Thersite par la cruelle charge
   qu'il donne de lui dans ses vers. Platon a piquote bien des gens
   qu'il nomme dans ses dialogues ! Qui a ete epargne par Aristote
   puisqu'il n'a epargne ni Platon ni Socrate ? Demosthene a eu son
   Eschine contre qui se dechainer avec la plume. Ciceron a eu son
   Pison [...]. Cela a toujours ete l'habitude des savants de confier
   leurs souffrances ou leurs plaisirs a leurs papiers comme a de surs
   confidents, de deverser dans leur sein tous les debordements de
   leur coeur. Meme on en trouve qui n'ont pas d'autre dessein quand
   ils entreprennent d'ecrire un livre que d'y introduire au passage
   les mouvements de leur ame et de les faire ainsi passer a la
   posterite. (21)


<< Ne blesser personne >> : tel a ete sa principale preoccupation selon Erasme, celle-la meme que La Bruyere reprend a son compte, mais la liste de tous ceux qui n'ont pas su suivre cette recommandation est impressionnante : Homere, Platon, Aristote, Demosthene, Ciceron, les plus grands sont tous la qui un jour ou l'autre laisserent leur humeur prendre le pas sur la necessaire retenue de l'ecrivain. La reference classique a Thersite en particulier--la premiere dans la liste d'Erasme--nous rappelle que Casaubon, a l'appui de son effort pour justifier l'ecriture des caracteres des vices chez Theophraste, cite aussi le traitement de Thersite par Homere en le presentant comme le << caractere >> de l'homme pleutre. Toujours, nous retrouvons cette question d une correspondance des vices aux vertus qui pour Erasme comme pour La Bruyere disparait sous l'impulsion d'un desir de vengeance personnelle. Qu'elle s'exerce a l'encontre de personnages fictifs ou reels, ce qui importe ici pour Erasme c'est que le geste de critique satirique s'inscrit toujours dans le meme mouvement d'epanchement personnel et egoiste, mouvement auquel l'auteur se laisse aller en un moment d'aveuglement complaisant a l'egard de soi-meme. Or cette dimension nous parait essentielle, tant pour Erasme que pour La Bruyere dans la mesure ou la citation du grand humaniste place la question de l'ethique de l'ecrivain au fronton des nouveaux Caracteres. Erasme semble en effet particulierement soucieux de presenter ses ecrits comme des textes qui tiennent plus compte de l'interet de ses lecteurs que de ceux de l'auteur. Son ecriture se presente ainsi comme radicalement opposee a toute motivation personnels, quand bien merae l'exercice (comme ici la Moria) serait de pur delassement.

Les echos sont done nombreux entre la lettre a Martin Dorp, la preface de L'Eloge de la Folie et les problematiques sur lesquelles Les Caracteres fondent une bonne part de leur propre reflexion sur les enjeux d'une ecriture du ridicule. En prenant la question a l'envers, nous pouvons aussi nous interesser a la facon dont Erasme a pu etre recu dans les annees qui correspondent au contexte immediat des Caracteres. A nouveau, plusieurs correspondances entre cette reception et certaines des problematiques portant sur la morale du ridicule que nous avons rencontrees apparaissent.

Importance de L'Eloge de la Folie au dix-septieme siecle : la traduction de Petit de 1670

Les recherches de Gerard Defaux sur la presence d'Erasme au dix-septieme siecle sont a cet egard eclairantes, tant pour l'influence importante d'Erasme sur Moliere que pour la presence plus generale de cet auteur dans le siecle (22). De nombreuses editions revelent une presence constante de l'ceuvre d'Erasme dans le paysage litteraire francais, meme si son discours reste quelque peu a la marge dans la mesure ou Erasme n'est pas percu en France comme un catholique orthodoxe. Neanmoins, des personnalites comme Balzac, Guy Patin, Chappuzeau s'interessent de pres a lui. Une edition latine expurgee des Colloques est ainsi publiee a Paris par Nicolas Mercier de 1656 a 1691, le chanoine Pierre le Venier edite de son cote l'Utraque copia verborum ac rerum, Samuel Chappuzeau traduit les Colloques en 1662 et 1663 et les publie a Paris chez Louis Billaine, tandis que Petit propose en 1670 une traduction francaise de L'Eloge de la Folie. Enfin Jean Richard publie en 1688 Les Sentiments d'Erasme de Rotterdam, conformes a ceux de l'Eglise catholique, sur tous les points controversez. Cependant, l'oeuvre d'Erasme est peu diffusee, victime avec Marot et Rabelais de l'<< efficacite glaciale de la censure religieuse et politique--Erasme ne circule pas en France, il y est proprement gele >> (23), meme si cela n'exclut pas une presence dans le contexte litteraire du XVIIe siecle, et ce d'autant plus que cette presence et l'influence eventuelle de la pensee d'Erasme sont difficiles a deceler et a peser dans la mesure ou << elles se fondent dans le puissant courant de protestation janseniste et augustinien >> (24).

Sur cette question, la traduction de L'Eloge de la Folie par Petit publiee a Paris en 1670 est d'une grande utilite en ce qu'elle signale de fait une curiosite pour Erasme de la part du public pour qui le latin pouvait representer une barriere. Qui plus est, la longue preface, en cherchant a justifier l'entreprise de L'Eloge de la Folie, presente un debat similaire a celui dans lequel s'inscrivent Les Caracteres de La Bruyere. Petit aborde d'emblee pour mieux l'ecarter la question des convictions religieuses d'Erasme, qui pourraient justifier l'entreprise de denigrement systematique des institutions et de la tradition de l'Eglise catholique. Il concede que certaines de ces critiques de la part d'Erasme sont certainement justifiees, mais il n'approuve pas la maniere qui tourne << si fort la chose en ridicule >>. Reprenant certains termes cites par La Bruyere luimeme, Petit concede que cet exces a effectivement fait croire a certains que << celuy qui en est l'Auteur, a peut-etre eu autant de dessein de mordre & de medire, que de reprendre charitablement les defauts de ceux dont il parle >> (25). L'esprit de charite constitue ici la pierre de touche du projet critique, il apparait comme le garde-fou designe d'un exces de ridicule, preuve de ce que les deux notions peuvent souvent fonctionner ensemble dans les annees qui precedent l'ecriture des Caracteres (26).

Une fois cette question ecartee, Petit entreprend de justifier le texte d'Erasme. Les attaques de la Folie contre quelques sujets << qui sont infiniment au dessus de toute la raillerie >> sont injustifiables, et Petit, de maniere bien maladroite pour une defense de l'ouvrage qu'il a traduit, range Erasme aux cotes de Lucien et de Rabelais, auteurs qu'il n'est pas question d'imiter, mais qu'on ne peut pas meme << lire sans que la conscience nous en fasse quelques reproches >> (27). Precisement, l'aspect le plus interessant du propos de Petit reside en fait dans le deuxieme volet des accusations portees contre Erasme, celui de la << medisance, qui est l'autre chef d'accusation pour qui on luy fait son proces dans le monde >>. A l'en croire, Erasme etait un autre Ciceron qui aurait risque de perdre un ami pour ne pas rater l'occasion d'un bon mot, en l'occurrence de << railler agreablement >> :
   Il est vray qu'il a donne sur les doigts a beaucoup de gens, &
   qu'il n'a jamais laisse passer une occasion de railler
   agreablement, sans s'en servir avec autant d'avantage qu'il a pu.
   Mais pourquoy n'en auroit-il pas use en cette rencontre comme tant
   d'autres qui se sont mis sur un pied, d'ou il semble qu'il leur ait
   ete permis de se moquer impunement du vice, & des deffauts des
   autres, ou pour mieux dire le vice ayant ete de tout temps expose a
   la censure de ceux qui ont entendu l'art de le dauber
   ingenieusement, pourquoy auroit-on ferme a Erasme un champ, ou tant
   d'esprits qui ne le valent pas se sont donnez carriere avec la
   derniere liberte? Ciceron laisse-t-il d'etre un des premiers hommes
   du monde, quoy que Pon die de luy qu'il aimoit mieux perdre un amy
   que de ne pas dire un bon mot, & la raillerie spirituelle
   n'est-elle pas encore aujourd'huy le sel des conversations ? On
   dira peut-etre qu'il y a bien de la difference entre les choses qui
   se disent dans un entretien particulier, & celles qui s'ecrivent, &
   dont on fait un livre. (28)


<< Bon mot >>, << raillerie spirituelle >>, << sel des conversations >> : le vocabulaire employe ici par Petit est incontestablement celui des salons mondains du dixseptieme siecle, et c'est en cela que son projet de traduction est interessant, dans la mesure ou il explicite des affinites entre L'Eloge de la Folie et le contexte de la mondanite contemporaine des Caracteres de La Bruyere. Le texte d'Erasme semble connu dans ce milieu, meme s'il semble y etre critique, et la demarche de L'Eloge de la Folie se rattache clairement, lorsqu'elle n'est pas excessive, a l'exercice de la << raillerie spirituelle >> bien comprise, c'est-a-dire autorisee par le fait que le vice a << ete de tout temps expose a la censure de ceux qui ont entendu l'art de le dauber ingenieusement >> (29). Surtout, la complexite de l'exercice de cette << raillerie >> est soulignee dans l'opposition entre oral et ecrit puisque ce qui peut se dire en conversation particuliere ne saurait etre diffuse par la publication : nous sommes clairement dans le domaine de l'attaque personnelle en petit comite, qu'il serait inconvenant d'imprimer et de tourner en << satyre >>. Le propos est identique a celui du debut du chapitre << Des ouvrages de l'esprit >>, et marque bien une preoccupation particuliere a une epoque qui voit les valeurs d'elaboration du discours transformees par le modele de la conversation. Or a cette idee d'un gout suppose d'Erasme pour la medisance, Petit oppose un argument precis :
   Je repons a cela, que quoy qu'il paroisse manifestement dans les
   Ouvrages d'Erasme, qu'il a ete de l'humeur de beaucoup d'autres,
   c'est a dire qu'il s'est plu a rire aux depens de ceux qui Pont
   merite, cependant il y a de l'apparence qu'il n'a point eu ce
   dessein dans la Louange de la Folie, & qu'il a plutost songe a
   donner une instruction aux hommes, qu'a se faire un divertissement
   de leurs mauvaises coutumes. En effet si l'on pouvoit convaincre
   l'Auteur de ce Traite d'avoir seulement travaille a une pure Satyre
   en le composant, faudroit-il pas avouer qu'il auroit ete un autre
   Misantrope, puis qu'il n'y a point de conditions quelques relevees
   qu'elles soient, dont il n'ait dit quelque chose. (30)


Il est singulier de retrouver ici l'accusation de << Misantrope >>, qui fait echo a d'autres reproches du meme genre faits a Theophraste. L'edition des Caracteres de Theophraste par Federic Morel en 1583 cite en effet un texte de source inconnue qui associe la demarche de Theophraste a celle d'un Timon (31). Le choix de rire de tout le monde est une pente dangereuse qui peut amener a la haine du genre humain, et en s'attaquant ainsi a toutes les conditions, on pourrait penser qu'Erasme n'etait anime que d'une rage misanthropique. A cela, Petit s'empresse de retorquer qu'Erasme n'etait certainement pas un ennemi du genre humain dans la mesure ou il avait incontestablement beaucoup d'amis, dont << Thomas Morus >> lui-meme, le dedicataire de la Moria. Ce dernier n'aurait certainement pas protege << un homme qui de propos delibere se fut amuse a gourmander les autres par des libelles diffamatoires >> (32).

Cependant, au moment ou Petit publie sa traduction d'Erasme, en 1670, c'est un autre texte auquel cette reference nous fait penser, qui est bien evidemment la piece du Misanthrope de Moliere, produite en 1666. Erasme, selon Petit, ne saurait ainsi etre assimile a Alceste sur le point de se retirer au desert. Toutefois, si nous repensons a l'observation de Petit << qu'il y a bien de la difference entre les choses qui se disent dans un entretien particulier, & celles qui s'ecrivent, & dont on fait un livre >>, il semble que celle-ci s'applique en l'occurrence au personnage de Celimene. Cette derniere, on s'en souvient, se plait a critiquer son entourage, mais elle commet l'erreur de confier au papier certaine de ses railleries. Ce qu'elle pouvait partager en conversation dans la scene 4 de l'acte II se retourne contre elle lorsqu'une de ses lettres est lue publiquement dans la derniere scene de la piece (33).

La preface de Petit a sa traduction de L'Eloge de la Folie d'Erasme est done interessante a plus d'un titre pour notre propos. Elle replace tout d'abord explicitement la demarche d'Erasme et la morale d'une ecriture du ridicule dans le contexte contemporain de la mondanite, qui est aussi le publie des Caracteres. Par un effet d'optique singulier, c'est un peu comme si Erasme rejoignait La Bruyere dans les salons decrits par Moliere. En l'occurrence, suivant l'argumentaire de Petit, la question de la destination du texte, et des aleas du passage de la parole au texte sont aussi importants pour Erasme que pour La Bruyere et nous ramene aux ambigui'tes de l'intention de l'auteur. A travers l'epigraphe de l'extrait de la lettre a Martin Dorp, ce sont done bien toute une serie d'echos entre le projet erasmien et celui de La Bruyere qui se revelent, et qui touchent au coeur de la justification morale des Caracteres (34).

Pour une ecriture de la charite

Emmanuel Bury rappelle dans son introduction a son edition des Caracteres l'importance du De copia d'Erasme pour decrire la demarche de croissance du texte de La Bruyere, a la fois comme organisation en lieux communs (loci) et expansion virtuose et infinie du texte. A cet egard, l'extrait de la preface des Caracteres citee au debut de notre propos, enumerant les differentes formes que peut prendre l'expression d'une seule pensee, peut apparaitre comme une reference au traite d Erasme (35). De fait, la Folie de L'Eloge signale a plusieurs reprises le vertige qui la prend devant le discours de derision dans lequel elle s'est engagee et qui semble a la mesure de la folie infinie des hommes, mais elle parviendra pourtant a mettre un terme a son morceau d'eloquence paradoxale. En revanche, il est remarquable de constater a quel point La Bruyere semble pour sa part confronte a Limpasse d'un texte qui ne sait pas comment finir. Ainsi dans le chapitre XXIX de l'Eloge, la Moria nous rappelle que la vie est une comedie et qu il serait vain de vouloir arracher le masque des acteurs pour montrer leur vrai visage. Il faut, nous dit-elle, accepter cette imposture de la vie, il faut boire ou bien quitter le banquet, faisant reference a l'adage 947 << Aut bibat, aut abeat >> (36). Or dans la fin de la remarque 26 de la huitieme edition, au chapitre << Des esprits forts >> (37), le locuteur des Caracteres nous rapporte une anecdote qui fait etrangement echo a Erasme :
   Une troupe de masques entre dans un bal, ont-ils la main, ils
   dansent, ils se font danser les uns les autres, ils dansent encore,
   ils dansent toujours, ils ne rendent la main a personne de
   l'assemblee quelque digne qu elle soit de leur attention ; on
   languit, on seche de les voir danser et de ne danser point;
   quelques-uns murmurent, les plus sages prennent leur parti et s'en
   vont. (38)


Du masque des acteurs a ceux de cette troupe de danseurs, les circonstances ne sont pas les memes, mais dans le contexte du ballet des masques que constitue le texte des Caracteres, c'est bien la perplexite des sages qui frappe chez La Bruyere, confrontes a cette danse qui n'en finit pas, et qui ne semble laisser d'autre issue que celle d'un retrait misanthrope du monde. Nous sommes loin de l'assurance de la Folie ou de celle de l'adage 947, qui presentent tous deux la vie comme une experience humaine partagee par tous et qu'il faut assumer comme telle (39). Bien plus, la longue description de la danse des masques de la remarque 26 [VIII], semblable a tant d'autres descriptions des Caracteres, semble designer un processus de copia devenu incontrolable, une fecondite de l'invention ayant degenere en proliferation textuelle sans fin (40).

Or c'est aussi en cela que la figure d'Erasme constitue un modele pour les Caracteres. La Moria, toute folie qu'elle est, developpe, on le sait, son discours dans un face a face avec Dieu, en un effet de miroir qui n'est pas du tout celui des Caracteres. C'est de cette facon qu'en inversant sagesse et folie la Moria peut accueillir la parole du Christ lui-meme a l'interieur de son discours, de meme que la lettre a Martin Dorp justifie a nouveau l'entreprise de L'Eloge par l'exemple des paraboles du Christ (41). Le texte des Caracteres, lui, malgre un dernier chapitre consacre aux mysteres de la religion sous la forme d'une confrontation avec les << esprits forts >>, est avant tout un discours de l'homme, et done un discours dechu. La remarque 26 [IV] du chapitre << Du merite personnel >> consacree a Erasme en est un bon exemple. Comme nous l'avons vu, La Bruyere souligne a quel point les hommes sont attires par le faste et les marques d'honneur, et ce y compris dans le contexte des institutions religieuses.

Il est cependant frappant d'observer comment le texte de l'Eloge de la Folie, sur un theme identique, decrit Ies vetements d'apparat des eveques et des pontifes mais s'empresse aussitot de rappeler le symbolisme de ceux-ci : la blancheur de l'etoffe evoque une vie sans tache, les gants rappellent << l'administration des sacrements pure et non souillee du contact des choses humaines >> (42), la doublure de pourpre des cardinaux n'est rien d'autre que << l'amour tres ardent de Dieu >> (43). De facon remarquable en revanche, la figure erasmienne du sage se voit dans les Caracteres progressivement ensevelie sous la debauche des descriptions du luxe (44).

Alors que L'Eloge de la Folie s'inscrit en miroir de VEnchiridion, il semble done bien que Les Caracteres de La Bruyere fonctionnent, tout comme dans le cas des vertus absentes du texte de Theophraste, en face d'un texte manquant. Pire, c'est l'ecriture meme du moraliste qui se revele victime d'une proliferation sterile d'un texte dont Dieu est absent. Nous sommes loin d'une ecriture de la charite, tant il est vrai que ce terme, que nous avons rencontre a plusieurs reprises dans nos analyses, ne figure pas une seule fois dans Les Caracteres*5.

Sarah Lawrence College

Ceuvres citees

La Bruyere, Jean de. Les Caracteres, edition de Marc Escola. Paris : Champion, 1999.

--. Les Caracteres, edition de Emmanuel Bury. Paris : Le Livre de Poche, 1995.

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Cave, Terence. The Cornucopian Text. Oxford : Clarendon, 1979.

Defaux, Gerard. Moliere ou les metamorphoses du comique : de la comedie morale au triomphe de la folie. French Forum, 1980 [Paris : Klincksieck, 1992] .

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Eden, Kathy. The Renaissance Rediscovery of Intimacy. Chicago : U of Chicago P, 2012.

Fumaroli, Marc. << L'Eloquence de la Folie >>. Dix Conferences sur Erasme, << Eloge de la Folie >>--<< Colloques >>, textes reunis par Claude Blum. Paris : Champion, Geneve : Slatkine, 1988 : 11-21.

Genette, Gerard. Seuils. Paris : Seuil, 1987.

Jardine, Lisa. Erasmus, Man of Letters; The Construction of Charisma in Print. Princeton, New Jersey : Princeton UP, 1993.

Kruse, Margot. << Un precurseur de La Bruyere : Joseph Hall et ses Characters of virtues and vices en France >>. C.A.I.E.F. 44 (mai 1992) : 245-60.

Leveau, Eric. << La Bruyere entre theatre et caractere, ou le risque de faire quelque chose de rien >>. Classical Unities: Place, Time, Action, textes reunis par Erech Koch. Tubingen : Biblio 17-Gunter Narr Verlag, 2001.

(1.) Cet essai est base sur une communication donnee a Bruxelles en 2007 : << Reception d'Erasme dans Les Caracteres de La Bruyere >>, Colloque international << Fortunes d'Erasme, reception et traduction de la Renaissance a nos jours >>, Institui Superieur de traducteurs et d'interpretes, Haute Ecole de Bruxelles, Universite Libre de Bruxelles, Bruxelles, Sept. 2007.

(2.) L'edition procuree par M. Escola (Paris, Champion, 1999) permet de suivre de maniere tres detaillee Involution du texte d'une edition a l'autre. Toutes nos references au texte de La Bruyere renvoient a cette edition.

Pour la reference des remarques, compte tenu de l'importance de l'evolution du texte au fil des editions, nous avons choisi d'indiquer systematiquement en chiffres romains entre crochets l'edition dans laquelle chaque remarque est apparue. Par souci d'homogeneite, nous utilisons aussi dans notre commentaire les chiffres romains pour designer les differentes editions.

(3.) p. 84

(4.) p. 156

(5.) Les << cles >> se multiplieront a partir de 1693, qui identifient differentes personnes soit-disant visees derriere les pseudonymes choisis par La Bruyere.

(6.) p. 153

(7.) Genette, Seuils, Paris, Seuil, 1987, p. 135.

(8.) p. 149. << J'ai voulu avertir et non mordre ; etre utile, et non blesser ; servir la moralite, et non lui faire obstacle >>, traduction de J. Chomarat, Erasme, CEuvres choisies, Paris, Le Livre de Poche classique, 1991, p. 286.

(9.) Voir Escola, p. 149.

(10.) << Je n'aime pas un homme que je ne puis aborder le premier, ni saluer avant qu'il me salue, sans m'avilir a ses yeux, et sans tremper dans la bonne opinion qu'il a de lui-meme. MONTAIGNE dirait [imite de Montaigne (Note de La Bruyere introduite dans l'edition VII)] : Je veux avoir mes coudees franches, et estre courtois et affable a mon point, sans remords ne consequence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant, & aller au rebours de mon naturel, qui m'emmeine vers celui que je trouve a ma rencontre (...) >> (p. 255-56).

(11.) Il y a, entre la citation d'Erasme et le pastiche de Montaigne, d'autres affinites : la citation de la lettre a Martin Dorp nous fait entendre la voix d'Erasme lui-meme, a propos d'un texte ou il a endosse spectaculairement le masque de la Moria. A l'inverse, le pastiche de Montaigne est une facon pour La Bruyere d'endosser la persona de Montaigne, dont le livre s'affiche comme celui d'une parole directe, personnelle et sans fard. Ainsi, d'Erasme a Montaigne se joue bel et bien pour La Bruyere la question de la parole empruntee.

(12.) p. 196-97 ; Cette remarque opere la synthese des chapitres de l'Eloge de la Folie qui concerne l'hypocrisie des Grands (LVI) puis celle des plus eminents representants de l'Eglise (LVI-LIX).

(13.) Theophrastou ethikoi characteres, Theophrasti notationes morum. Isaacus Casaubonus recensuit, in Latinum Sermonem vertit, & Libro commentario illustravit. Editio tertia recognita, & ac infinitis in locis ultra praecedentes aucta & locupletata. Cum indice necessario, Lugduni, apud Viduam Ant. de Harsy, Ad insigne Scuti Coloniensis, 1612.

(14.) Livre I, ch 80, pour les notationes. Voir E. Bury, << La Bruyere et la tradition des "Caracteres" >>, La Bruyere, Les Caracteres, Litteratures classiques, supplement au no. 13, janvier 1991, p. 6-19, ainsi que la preface de l'edition des Caracteres qu'E. Bury a procuree (Paris, Le Livre de Poche, 1995), qui contient des analyses paralleles aux notres.

(15.) Lettres a Lucilius, lettre 95.

(16.) Ces Caracteres ainsi completes feront l'objet d'une traduction francaise par Loiseau de Tourval des 1610. Pour une analyse eclairante des rapports entre Casaubon, Hall et La Bruyere, voir Margot Kruse, << Un precurseur de La Bruyere : Joseph Hall et ses Characters of virtues and vices en France >>, C.A.I.E.F, Paris, no. 44, mai 1992, p. 245-60. Sur la tres forte tradition du caractere en Angleterre au XVIIe siecle, voir Benjamin Boyce, The Theophrastan Character in England to 1642, Cambridge, Mass, 1947.

(17.) Discours sur Theophraste, p. 91.

(18.) Les Adages erasmiens constituent par ailleurs l'extraordinaire exemple d'un texte qui ne cesse de s'etendre et d'augmenter au fil des editions, tout comme Les Caracteres.

(19.) Lisa Jardine a montre combien l'ensemble de l'activite editoriale d'Erasme, y compris lettres et prefaces, releve d'un effort concerte pour construire une figure d'auteur controlee. Cette lettre a Dorp s'inscrit ainsi dans une << querelle >> autour de l'Eloge qui s'avere entierement fabriquee. Voir Erasmus, Man of Letters; The Construction of Charisma in Print, Princeton UP, 1993, p. 180 et suiv.

(20.) Erasme, YEuvres choisies, presentation, traduction et annotations de Jacques Chomarat, Paris, Le Livre de Poche classique, 1991, p. 286.

(21.) Ed. cit. p. 283-84.

(22.) Voir Moliere ou les metamorpboses du comique: de la comedie morale au triomphe de la folie, French Forum, 1980 [Paris, Klincksieck, 1992] en part. p. 74 et suiv., et << Un evangeliste au pays de la Contre-Reforme : Erasme en France au XVIIe siecle >> dans Horizons europeens de la litterature francaise au XVIIe siecle, textes reunis et edites par Wolfang Leiner, Gunter Narr Verlag, << Etudes litteraires francaises >> 41, Tubingen, [1988], p. 353-64.

(23.) Art. cit., p. 360.

(24.) Art. cit., note 38 p. 364.

Nous avons consulte plusieurs editions de l'Eloge de la Folie qui figurent a la Bibliotheque Nationale : une edition publiee en 1648 comporte notamment la Lettre a M. Dorp (Des. Erasmi, Moriae encomium, cum G. Listrii commentariis. Epistolae aliquot in fine additae, Lugduni Batavorum, J. Maire, 1648). La traduction de Petit de 1670 ne comporte pas la Lettre a M. Dorp, mais celle-ci figure a nouveau dans une edition de 1676 publiee a Bale (Stidtitiae laus, Des. Erasmi declamatio (...), Basileae, typis Genathianis, 1676). Une edition de 1685 publiee a Amsterdam ne contient en revanche pas cette lettre (Stultitiae laus, Desid. Erasmi declamatio; Amstelaedami, apud H. Wetstenium, 1685).

(25.) La Louange de la Folie, traduite d'un traitte d'Erasme, intitule (Encomium Moriae. Par Monsieur Petit, de Pontau de mer, Advocat en Parlement. Satyre en prose. Paris, Augustin Besoigne, 1670, Preface, n. p.

(26.) Il faut noter le contexte, ici, de ces analyses de Petit, en reference explicite a une << guerre des religions >> a laquelle Erasme le << lutherien >> aurait participe, et Petit est tout dispose a conceder que le grand erudit n'en aurait pas moins merite sa statue a Rotterdam s'il s'etait abstenu d'ecrire l'Eloge de la Folie.

(27.) Ibid., n. p.

(28.) Ibid., n. p.

(29.) Plus loin, Petit, citant Horace et Juvenal comme << l'effroy du vice de leur siecle >>, justifie la fonction morale de la satire : << une satyre spirituelle qui ne va point jusques a l'emportement d'une medisance grossiere, chatie-t-elle pas admirablement bien ceux qui se sont rendus dignes d'etre repris ? >> Les protestations contre ces auteurs

satiriques n emanent jamais de ceux << en qui il n'y a rien a redire >>, mais au contraire des << faiseurs de sotises, & ces ames basses que le vice gourmande avec un empire si absolu, en ont conceu tant d aversion, qu'il semble qu'on leur parle du plus horrible des monstres >>.

(30.) Ibid. n. p.

(31.) Theophrastou Characteres ethikoi. Theopbrasti de Notis Morum Liber Singularis, cum facetissimus, tum utilissimus. Cum Angeli Politiani Latina intrepretatione, a Federico Morello Parisiensi cum eruditis viris recognita, & octo posterioribus Notis, quae antea desiderabantur, ab eodem in hac editione adaucta. Lutetiae, Apud F. Morellum Typographum Regium, 1583.

Rappelons par ailleurs que pour la question du rire et de la misanthropie, Montaigne constitue un reiais important (Les Essais, I, 50, << De Democrite et d'Heraclite >>), qui substitue au couple de Democrite et Heraclite celui de Diogene et de Timon.

(32.) Ibid. n. p.

(33.) Les rapports entre Les Caracteres de La Bruyere et la piece de Moliere, et le personnage de Celimene en particulier, ont ete souvent soulignes (voir notre article, << La Bruyere entre theatre et caractere, ou le risque de faire quelque chose de rien, >> Classical Unities: Place, Time, Action. E. Koch (ed.). Tubingen : Biblio 17-Gunter Narr Verlag, 2001).

(34.) On notera par ailleurs que L'Eloge de la Folie est destinee a un ami--ce que la lettre a Dorp rappelle. Une autre question se pose ici, celle de la difference entre un texte ecrit pour quelqu'un de confiance et un autre ecrit pour le << public >>, dont on sait a quel point il est insaisissable pour La Bruyere.

Par ailleurs, il est interessant de relever comment, en reponse a cette accusation lancee contre Erasme de n'etre qu'un auteur de << libelles diffamatoires >>, Petit mobilise la mediation de l'image, en une demarche identique a celle de Casaubon et de La Bruyere :

<< Disons done que la Louange de la Folie est moins une satyre qu'une peinture ingenieuse de nos deffauts, qu Erasme nous a laisse, afin que nous la mettant devant les yeux, nous en tirions une instruction salutaire, remercions sa memoire du soin qu'il a eu de nous donner des lecons profitables, plutost que de l'accabler d'imprecations, comme l'on voit faire tous les jours a un nombre infini de gens >> (ibid., n. p.).

(35.) Terence Cave, dans ses analyses lumineuses de ce traite d'Erasme, souligne l'importance qu'y prend la figure de Protee (The Cornucopian Text, Oxford, Clarendon 1979, p. 3-34).

(36.) << Si, en pleine representation, quelqu'un essaie d'enlever leur masque a des acteurs pour montrer aux spectateurs leur vrai visage au naturel, ne gache-t-il pas toute la piece ? Et ne merite-t-il pas qu'on le chasse du theatre, a coup de pierres, comme un malade mental ? [...] C'est agir a contre-temps que de ne pas s'adapter aux circonstances presentes, ne pas se plier aux usages, ne pas se rappeler au moins cette grande loi des banquets : Bois ou va-t'en !', et demander que le theatre ne soit plus du theatre. >> trad. Cl Blum, Paris, Robert Laffont, 2004, p. 34-35

(37.) p. 581

(38.) p. 581-82

(39.) L'adage evoque l'exemple de Caton quittant un spectacle dont il ne pouvait accepter les debordements indecents, mais Erasme cite aussi les Tusculanes de Ciceron, pour qui cette loi des banquets des Grecs s'applique a la vie (<< Mihi quidem, inquit, in vita servanda videtur illa lex, quae in Graecorum conviviis obtinet: Aut bibat, inquit, aut abeat >>, Desiderii Erasmi Roterodami Opera omnia ; Amsterdam 1969-, II, 2, p. 452). On peut considerer que le sous-texte de l'adage concerne en effet la question du suicide.

(40.) Terence Cave souligne du reste les ambivalences des analyses d'Erasme a l'egard du processus de la copia, y discernant un mouvement centrifuge qui emporte le texte vers un plaisir et une << celebration >> du discours particulierement visible dans des oeuvres de fiction telles que la comedie ou les ouvrages de Lucien, auxquels la fin du traite d'Erasme consacre de longs developpements (o.c., p. 33-34).

(41.) Ed. cit., p. 287.

(42.) Ed. cit., p. 79.

(43.) Ibid.

(44.) Voir en particulier les remarques 27 et 28 qui suivent la remarque sur Erasme, et en particulier le celebre premier paragraphe de la remarque 27, ajoutee lors de la cinquieme edition (<< L'or eclate, dites-vous, sur les habits de Philemon ...>>).

(45.) Seul le terme << charitable >> apparait, mais il figure dans le discours prononce par La Bruyere lors de sa reception a l'Academie (1693), a propos de l'Abbe de la Chambre, a qui La Bruyere succede. C'est l'annee suivante, lors de la huitieme edition, que l'epigraphe d'Erasme sera deplacee.
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Title Annotation:Erasmus and "The Characters" by Jean de la Bruyere
Author:Leveau, Eric
Publication:The Romanic Review
Geographic Code:4EUFR
Date:May 1, 2013
Words:8544
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