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La mort dans la ville quand les hommes remplacent les femmes.

En 1909, quand Arnold van Gennep, le celebre ethnographe francais, publiait Les rites de passage, devenu depuis le livre de chevet de tous les ethnologues, il se penchait sur la description et l'analyse des rites, consideres comme essentiels pour le parcours de vie de l'homme. Il n'est pas le premier a avoir observe que la vie est jalonnee par des rites, mais reste le premier a avoir decouvert que les trois principaux groupes de rites sont, dans n'importe quelle ethnie et a n'importe quelle epoque, lies aux memes moments de la vie, a savoir, la naissance, le mariage et la mort. Et c'est toujours a lui qu'on doit la decouverte des trois sequences de tout rite: preliminaire, liminaire et postliminaire.

Mais van Gennep n'a pas prete une attention particuliere aux actants des rites. Il a mentionne, bien sur, les rites dont les protagonistes etaient des femmes ou des hommes, d'apres le cas, mais les differenciations possibles dans le cadre des rites, en fonction du genre, n'ont pas fait du tout l'objet de sa reflexion. D'ailleurs, l'idee que les rites peuvent se differencier en fonction du genre des actants s'est presentee bien plus tard aux ethnologues. Par cela, on ne veut pas impliquer qu'ils n'ont pas remarque la difference entre les rites destines aux femmes et celles destines aux hommes, mais il faut souligner que le fait qu'il y a des rites performes surtout par des femmes ou par des hommes, en fonction du type et de la personne qui doit passer d'un etat a l'autre a travers cette ceremonie, n'a pas ete observes et analyses.

Tout rite suppose l'existence d'un ou de plusieurs beneficiaires, assistes par un ou plusieurs actants. Dans le cas de beaucoup de rites et/ou ceremonies, le beneficiaire et l'actant peuvent se confondre ; c'est le cas de certains rites sacrificiels ou qui rythment le passage annuel du temps. Pourtant, dans le cas des rites qui jalonnent la vie, a savoir les rites de passage, le beneficiaire joue plutot un role passif, car l'acte rituel en soi est accompli par d'autres actants. D'ailleurs, cela est tout a fait normal, si on pense aux trois grandes categories de rites de passage: les rites de naissance, les rites de mariage et les rites de mort.

Il est vrai que, dans les rites de mariage, les beneficiaires--les jeunes mariees--jouent un role actif pendant certaines etapes. La situation est tout a fait differente pour les rites de naissance et de mort. Dans le cas des premiers, les beneficiaires sont la mere et le nouveau-ne, que les actants manipulent pour les aider a passer d'un monde a l'autre, du monde des ancetres (d'oU beaucoup de societes traditionnelles considerent que les enfants viennent) vers le monde des vivants. Et si, dans certaines etapes du rite, la nouvelle mere prend part activement aux actions, le nouveau-ne est manipule incessamment par les actants, car il manque presque totalement d'autonomie. Dans le cas des rites de mort, le beneficiaire principal est cense etre le defunt, bien que sa famille fait partie de la categorie des beneficiaires passifs. Ce fait qui est hors du doute si l'on pense aux rites de protection dont le but est de proteger la famille contre l'influence nefaste de la mort, de la contamination que le contact avec le mort suppose d'une maniere implicite ou implicite dans toutes les societes (mais, comme cela ne fait pas le sujet de cet article, on va seulement se contenter de rappeler cette situation, sans nous y attarder). Pourtant, puisque le defunt este, par la force des choses, passif, nous ne pouvons parler que des actants qui accomplissent les rites funeraires a son intention, tout comme a l'intention de sa famille.

A partir de van Gennep, les theoriciens des rites ont decrit et analyse les elements de base qu'on peut retrouver dans tout rite. Pourtant, pour longtemps, on n'a pas prete trop d'attention aux actants, car l'analyse des rites proprement dits accaparait toutes les energies des ethnologues. Mais, en partant d'un certain moment, les chercheurs ont commence a se rendre compte que l'analyse du genre des actants est une cle essentielle pour comprendre les relations interhumaines. Et, dans le cas des rites de passage, il est encore plus important de remarquer les differences que suppose l'accomplissement d'un rite ou d'un autre par les hommes ou par les femmes, puisqu'il st impossible d'ignorer leurs significations. Une telle approche peut etre saisie, pour n'en donner qu'un seul exemple, chez Jocelyne Bonnet (1988), qui part du fait meme que les femmes, a la difference des hommes, sont les depositaires des connaissances ancestrales, transmises de generation en generation, ce qui leur confere un statut quasi-professionnel dans le cas de l'accomplissement de certains rites, surtout lies a la fertilite, a la vie et a la mort.

Cet article se propose, par consequant, d'observer le role que les femmes jouent--ou plutot jouaient--dans l'accomplissement des rites de mort dans l'espace roumain et surtout dans les villes de Roumanie. De meme, on va essayer de deceler les tensions de genre, masculin-feminin, qui semblent devenir de plus en plus aigues dans les villes roumaines actuelles.

Il faut preciser, tout d'abord, que l'espace roumain (ou, pour etre plus precis, le sud, l'est et le nord-est de la Roumanie actuelle) a ete longtemps essentiellement rural. Le fait est d'une importance cruciale, puisque entre la maniere oU l'on habite dans la ville et celle oU l'on habite dans un village il existe un tres grand clivage: le village, d'un cote, avec son economie plus ou moins autarchique, suppose des liens sociaux etroits entre ses habitants, parmi lesquels se trouvent l'entraide et la participation en commun aux moments essentiels de la vie des hommes ou du cycle annuel. D'autre part, dans la ville les liens sociales ont une puissante tendance a s'affaiblir, voire meme a se rompre, les individus se detachant ainsi du cocon gregaire qui, dans les villages, impose les regles de comportement et de vie. On ne veut pas entendre par cela que la ville manque de regles ou d'echanges sociaux, mais il faut neanmoins faire la difference entre le village en tant que Gemeinschaft (communaute) et la ville en tant que Gesellschaft (collectivite), pour reprendre la celebre distinction sociologique de Ferdinand Tonnies, datant des la fin du XIXe siecle.

Par consequent, il faut preciser que l'affirmation que la vie en Roumanie a ete, jusqu'au debut du XIXe siecle, essentiellement rurale ne veut pas impliquer qu'il n'y avait pas de villes, mai que la vie dans celles-ci etait--a la difference de l'etat des choses en Europe occidentale--rythmee par des regles sociales tres proches de celles specifiques pour le village.

Les femmes agissaient, dans les villes comme dans les villages, comme les professionnelles des rites de passage. Ce sont les sages-femmes qui se chargeaient de tout le processus de la naissance, autant du point de vue "technique" que rituel. Ce sont toujours les sages-femmes et, en general, les vieilles femmes qui s'occupaient de ce que les ethnologues appellent "la toilette du mort", a savoir la preparation du cadavre pour l'au-dela. Parmi ces preparatifs se trouvait le lavage du mort, son habillement, les mesures de protection contre sa possible transformation en revenant, la consecration (dans un sens generalement religieux, mais sans un rapport etroit avec la religion chretienne en particulier) de la tombe pour l'enterrement, tout comme la preparation des plats que les participants aux funerailles allaient consommer au retour de l'enterrement. Des femmes avaient en charge aussi les rites postliminaires, qui supposent l'integration du mort dans le monde des ancetres et, en meme temps, la protection de la communaute contre les eventuelles--et indesirables--passages entre le monde des morts et celui des vivants.

En ce qui concerne les hommes, dans les villes comme dans les villages, leurs roles etaient seulement ceux des adjuvants des femmes, charges du travail dur (comme, par exemple, celui de fossoyeurs, de croque-mort ou de porteurs du mort). Meme la position du pretre etait secondaire, dans le cas des rites de naissance tout comme dans celui des rites de mort. La messe d'enterrement avait une grande importance, certes, mais ce qui comptait vraiment pour la communaute etait la preparation du mort pour le voyage vers l'au-dela, pour que ce voyage ne nuise pas aux survivants. Et cela etait essentiellement l'affaire des femmes.

On a employe l'imparfait pour rappeler tous ces actes, mais il est important de preciser que le passe convient seulement pour decrire ce qui se passe dans les villes actuelles, puisque l'etat des choses ci-decrit persiste encore dans les villes roumaines. On a mentionne deja que les villes ont connu le meme ordre jusqu'il y a peu. L'industrie funeraire utilisait des hommes, bien sur, mais leurs activites etaient, tout comme au village, subordonnees a celles des femmes. Neanmoins, l'etat des choses a change dramatiquement depuis environ trente ou meme quarante annees, l'espace feminin semblant envahi par l'element masculin. Les observations de terrain ont mene a la conclusion qu'a present, dans la ville, la ceremonie funeraire tend a etre performee exclusivement par les hommes. Ce passage rappelle le transfert similaire opere dans le cas de l'accouchement.

Si, dans ce dernier cas, le transfert du savoir-faire et des connaissances s'est opere entre les sages-femmes et les docteurs, les derniers prenant la place des femmes au nom de la science, de l'hygiene et de la modernite, dans le cas des rites de mort, la situation est un peu differente. Dans ce cas, les docteurs jouent un role tres important avant la mort, mais leur role cesse totalement apres le constat du deces. En echange, ce sont les croque-morts qui ont pris le dessus. Certes, les villes, meme les villes de Romanie, n'ont pas manque de croque-morts, mais les fonctions de ceux-ci n-avaient pas du tout l'importance qu'elles tendent a avoir au moment actuel. La maniere occidentale, oU la mort se passe a l'hopital, dans un espace aseptique, oU des preparations pour les funerailles s'occupent des firmes specialisees, des entrepreneurs de pompes funebres, etait quasi-inconnue en Roumanie jusqu'il y a deux ou trois decennies. C'est seulement dans les grandes villes, par exemple, que les morts etaient deposes dans la chapelle d'une eglise ou d'un cimetiere. Et, meme dans ce cas, il s'agissait des exceptions, des gens dont la famille ne pouvait ou ne voulait pas se charger des preparations des funerailles et que la communaute blamait plus ou moins pour cet "abandon" du mort, comme il etait ressenti. Puisque, pour la plupart des morts, ils etaient gardes a la maison les deux ou trois jours qui precedaient les funerailles et c'etaient toujours les femmes qui s'occupaient de toutes les preparations, exception faite le repas d'apres les funerailles, qui, depuis trois decennies, a migre de la maison du defunt vers de restaurants ou de bistrots.

Au moment actuel, les entrepreneurs de pompes funebres ont pris totalement le dessus. Il s'agit des firmes specialisees, dont les employes sont en general des hommes, qui s'occupent du mort, tout comme en Europe occidentale, des le moment du deces. Ce sont surtout des hommes, donc, qui se chargent de l'obtention du certificat de deces, ce sont surtout des hommes qui embaument le cadavre et l'habillent, ce sont eux qui portent le cercueil au moment de l'ensevelissement, tout, bien sur, contre une somme d'argent payee pour leurs services. Et c'est cette composante mercantile qui est tout a fait nouvelle et qui change entierement les rapports. Au temps oU les femmes etaient celles qui accomplissaient tous les preparatifs, elles ne demandaient pas d'argent pour leur travail--il s'agissait plutot d'un paiement symbolique et en nature--et que leurs actes visaient non seulement la preparation physique du cadavre, mais aussi--et surtout !--sa preparation rituelle et symbolique pour le voyage vers l'au-dela. En echange, les preparatifs dons s'occupent les hommes, au moment actuel, representent un service paye, base sur un contrat, et visent seulement et uniquement le cote profane, depourvu de toute signification symbolique et rituelle, de l'enterrement.

Les donnees presentees ici se basent sur des recherches propres de terrain et la conclusion qui semble s'imposer est que, tout comme dans le cas de l'accouchement, la tension entre le masculin et feminin, dans le cas des rites urbains de mort, semble se resoudre, au moment actuel, en faveur de l'element masculin. Celui-ci a pris le dessus dernierement, mais, bien que le ceremonial soit devenu plus aseptique, pour ainsi dire, il semble avoir neanmoins perdu son cote sacre, puisque l'accent s'est deplace d'une maniere dramatique vers le cote ceremonial, de spectacle, en oubliant presque le rite.

Pourtant, la tension entre l'approche profane des funerailles, qui semble etre masculine, et celle sacree, reservee aux femmes, n'est pas du tout disparu. Et si, un siecle (ou meme plus) apres que l'accouchement est devenu affaire des medecins, il commence a se manifester maintenant la tendance de retour a l'accouchement a la maison, en compagnie des sagesfemmes, on peut s'attendre, a un moment donne, au retour de la mort aussi a la maison, aux femmes et, par consequence, dans la vie des gens. Preuve en sont les nombreux rites profanes inventes et accomplis pour apaiser la douleur des survivants. Mais ce sont seulement les recherches futures qui pourront confirmer ou infirmer cette presupposition.

BIBLIOGRAPHIE

Bonnet, Jocelyne (1988), La terre des femmes et ses magies. Paris, Robert Laffont.

Fellous, Michele (2001), A la recherche de nouveaux rites: rites de passage et modernite avancee. editions L'Harmattan, fevrier (Collection << Logiques sociales >>).

Segre, Monique (sub dir.) (2000), Mituri, rituri, simboluri in societatea contemporana (Mythes, rites, symboles dans la societe contemporaine). Timisoara: Amarcord.

Thomas, Louis-Vincent (1985), Rites de mort (pour la paix des vivants). Paris: Fayard.

--(1988), Anthropologie de la mort. Paris: Payot.

Turner, Victor (1977), The Ritual Process. Structure and Anti-Structure. New York: Cornell University Press.

Van Gennep, Arnold (1996), Riturile de trecere, Iasi: Polirom, [Les rites de passage. Paris, 1909].

Zane, Rodica (2007), Etnologie la timpul prezent (Ethnologie au present), Bucarest: Editions de l'Universite de Bucarest.

FLORENTA POPESCU-SIMION

Universite Spiru Haret

florenta.simion@gmail.com

Florenta Popescu-Simion est chargee de cours a l'Universite Spiru Haret de Bucarest. Elle donne des cours d'ethnologie et de communication interculturelle. DEA en ethnologie et folklore roumain et en histoire de la langue roumaine. Elle a soutenu une these de doctorat sur l'anthropologie de la mort dans les villes de Roumanie. Ses interets portent sur des themes comme l'ethnologie urbaine, la dynamique des rites dans le monde contemporain, la theorie de la communication. En tant que professeur d'ethnologie, elle s'est penchee sur les changements dont les rites du cycle de la vie sont sujets a l'epoque actuelle, aussi bien que sur la dynamique de la communication inter--et intraculturelle.
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Author:Popescu-Simion, Florenta
Publication:Journal of Research in Gender Studies
Article Type:Report
Geographic Code:4EXRO
Date:Jul 1, 2014
Words:2427
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