Printer Friendly

La guerre des sexes dans les Egarements du coeur et de l'esprit de Crebillon.

La vie sociale de l'elite francaise du 17eme siecle a ete comparee a un theatre ou hommes et femmes construisaient leur identite suivant un role (different selon le sexe, l'age, la classe sociale et l'etat civil) que les convenances et bienseances socio-mondaines de l'epoque prescrivaient. La theatralite de cette vie sociale, cette obsession du comportement et de soi en tant que classe elitiste, capturee en outre dans les romans mondains comme La Princesse de Cleves (1678), se retrouve au 18eme siecle chez Crebillon, Duclos et Laclos. (1)

Un aspect fondamental attribue a l'hotesse, a la maitresse de maison, a la salonniere etait celui de "civiliser" ce beau monde en disseminant un ideal de politesse et de bonnes manieres, en assurant le "bon gout" en matiere d'esprit et de conversation, la discretion (l'equivalent du bon gout) dans les affaires galantes. Au sein d'un tel systeme de conventions et de regles publiques appelant a un conformisme social astreignant, le role confie a la femme peut etre percu de facon contradictoire, offrant ample matiere a reflexion quant a la veritable influence de cette derniere sur la distribution des roles masculins et feminins. Saurait-on envisager, dans les codes de conduite sociale prescrits par les femmes a la gente aristocratique masculine, une tentative d'emancipation feminine et une forme de guerre de pouvoir, ou devrait-on simplement voir dans les pratiques sociales et conversationnelles des divers salons de l'epoque, un refuge de bienseances et de distinctions auquel adherait sans probleme une societe d'ordre et de hierarchie dans laquelle chacun y trouvait son compte? (2)

Cette question de pouvoir ou domination feminine dans les salons tres varies qui se developpent jusqu'a la Revolution partage la critique litteraire. Certains voient dans les salonnieres des 17eme et 18eme siecles francais de feroces "arbitres du gout," (3) d'impitoyables censeurs de la conduite et de la pensee masculines. Glotz et Maire parlent de petites cours presidees par "une dame au moins un peu mure" qui regne, implacable, sur ses sujets males. (4) Kors decrit les regles imposees aux hommes dans certains salons comme socialement et intellectuellement limitatives (5). Goodman peint l'espace masculin dans lequel l'homme est contraint de vivre comme une "prison doree" (6) au sein de laquelle la femme exerce une autorite "despotique" indiscutable. (7) Pour Pekacz, la presence de la femme conditionne forme et contenu de la conversation et des moeurs "polies," contribuant a un manque de naturel et de spontaneite vivement critique par certains de ses participants, qui, degoutes, chercheront ailleurs une forme de sociabilite plus satisfaisante. (8)

La critique plus traditionnelle au contraire, sans ignorer la "deference exquise" que les hommes devaient a leur hotesse et le "spectacle galant jou[e] sans relache," voit plutot dans le monde du salon un groupe d'hommes et de femmes "partageant les memes distractions et preoccupations intellectuelles" ou sociales. (9) Mongredien, dans La vie des societes aux XVIIe et XVIIIe siecles, ne cite que, pour seule "contrainte" a la liberte de conversation et de comportement, le maintien constant du bon gout par une femme souvent conciliante et genereuse, une maitresse de maison intelligente et accueillante aupres de qui on trouvait "une societe cultivee, agreable et profitable a frequenter," un milieu meme ou les grands esprits prenaient "conscience d'eux-memes," elaborant et affrontant en commun idees et passions. (10) Picard, partageant cet avis, souligne l'intelligence initiatrice de ces femmes et l'existence d'un esprit critique qu'il qualifie de "completement emancipe." (11)

A la lueur de ces deux courants de pensees critiques qui se contredisent, une certitude s'impose: la culture salonniere a contribue a une prescription des roles masculins et feminins et a une redistribution sensible des pouvoirs. Une analyse des Egarements du coeur et de l'esprit de Crebillon fils (1736-1738), privilegiant dans son memoire l'etude de la mondanite et des rapports entre sexes, permet de montrer comment la litterature de la Regence du debut du dix-huitieme siecle reflete cette redefinition sociale des roles. (12) La facon dont le libertin Versac manipule les codes amoureux aristocratiques de conduite imposes par les femmes afin de s'infiltrer dans l'espace social et sexuel feminin ainsi que la maniere par laquelle il initie son jeune eleve Meilcour au pouvoir de l'amour, pouvoir qu'il tente de reprendre des femmes, de s'approprier puis de passer a son jeune eleve, permettent de mettre en evidence non seulement sa connaissance et sa maitrise remarquables du milieu sociopsychologique des salons dans lequel il evolue, mais egalement la perversion qu'il en fait pour parvenir a ses propres fins.

Narre de facon retrospective par le Meilcour aristocrate vieilli et experimente qui s'amuse de sa naivete passee, le romanmemoire inacheve offre en outre un temoignage unique sur l'art de la conversation, une tradition sociale et une forme esthetique elitiste qui constituent ressence de la culture salonniere de l'epoque et que Versac tente de recuperer pour mieux dominer. (13) Dans ce cercle feminin, qui elabore et repand ces rituels culturels destines a controler l'homme, trois femmes essentielles interviennent: Mme de Lursay, Mme de Senanges et la jeune Hortense de Theville. Cette forte presence feminine illustre les enjeux du combat qui se deroule dans le salon. Gravitant tout aussi bien autour du personnage central Versac que de son eleve Meilcour, ces trois femmes, par leurs philosophies et attitudes amoureuses et conversationnelles differentes, apportent des nuances appreciables aux debats. Certaines apparaissent fascinees ou amusees par ce vieux libertin: c'est le cas de Mme de Senanges, vieille galante toujours amatrice de jeunes proies comme Meilcour. D'autres sont inquietes et craintives, telle Mme de Lursay, seductrice avisee mais soucieuse de sauver les apparences. Les dernieres sont representees indifferentes et insoumises aux jeux libertins, comme Hortense qui, fraichement sortie du couvent, procure defi a relever pour Versac et matiere a reflexion sur la nature de son libertinage.

C'est ainsi sur cette toile de fond majoritairement feminine que se tisse judicieusement le portrait de la redoutable guerre personnelle a laquelle se livre Versac et pour laquelle methodologie et psychologie feminines sont mises a rude epreuve. C'est sur cette meme toile de fond qu'un Meilcour plus age nous retrace les aventures et lecons de son double plus jeune, brulant d'envie de se lancer et de briller, comme ses jeunes pairs aristocrates, dans le royaume complexe et insidieux du salon de Mme de Lursay.

Afin d'entrer dans le monde, afin de se faire un nom et une reputation, tout jeune aristocrate a besoin du bon vouloir et de l'aide d'une femme qui lui accordera nom et reputation s'il accepte de se plier aux regles et convenances sociales et amoureuses. "Vous avez actuellement besoin d'une femme qui vous mette dans le monde" (EG 239) insiste Versac. C'est donc exactement la demarche qu'entreprend initialement le jeune Meilcour. Ses premiers pas dans le monde cependant, loin d'etre le fruit de sa propre initiative, sont le resultat des efforts de Mme de Lursay, une proche amie de sa mere, qu'il admire et qu'il respecte. Meilcour nous avoue qu' "[il] fu[t] six mois dans cet embarras [de ne savoir comment agir], et [qu'il] y serai[t] sans doute reste plus longtemps, si une des Dames qui [l]'avait le plus vivement frappe n'eut bien voulu se charger de [s]on education." (14)

Tout en se laissant initier par Mme de Lursay, Meilcour, cependant, ne semble pas comprendre que le jeu qu'il joue a ete des le depart truque par sa partenaire. Car il s'agit bien pour ces femmes "predatrices" telles que Mme de Lursay de preserver une certaine reputation, justifiee ou non, tout en reduisant sa "proie," le jeune aristocrate, a un stade d'admiration qui l'empechera de voir chez sa "tentatrice" ses imperfections et son comportement manipulateur. (15) Ebloui par de fausses vertus et d'apparentes perfections, le jeune aristocrate n'a plus qu'a avouer son amour a la "tentatrice" tant admiree, qui, de son cote, n'est jamais amenee a reveler sa veritable personnalite ni ses veritables intentions de seduction a sa "victime."

L'admiration est a vrai dire une arme particulierement efficace et puissante dans ce jeu de l'amour. Elle peut etre un instrument re-doutable de manipulation psychologique. Decrite par Descartes comme la seule passion demeurant dans l'ame, elle est egalement la seule qui ne connaisse aucun contraire par lequel elle pourrait etre contree, controlee, maitrisee. L'admiration n'a ni le bien ni le mal pour objet et previent de tout jugement de l'entendement. (16)

Dans les Egarements, ce pouvoir de l'admiration a suspendre l'en-tendement se voit rapidement transforme par la femme aristocrate en un habile dispositif de manipulation et de domination sur ses admirateurs. Utilisant deliberement les effets paralysants de l'admiration sur le jugement a des fins de conquetes amoureuses, la femme se construit un premier bouclier contre tout danger masculin d'acceder a une verite quelconque sur sa personnalite ou sa respectabilite et donc contre toute ouverture eventuelle autorisant son "adversaire" masculin a prendre possession de son royaume. Refusant de lacher ce sceptre qu'elle tient comme bon lui plait, elle le force ainsi a "s'incliner devant la loi de [son] pays" (13). (17) Mme de Lursay a recours a l'admiration avec Meilcour, qui reste ainsi attache, voire enchaine a l'experte Mme de Lursay parce qu'elle etait emotionnellement celle qui le "toucha le plus continuellement" (EG 52). Loin de vouloir juger, il se laisse entrainer par la seule femme qu'il admire par habitude et qui lui laisse entrevoir "le moins de rigueurs" (EG 49).

Mme de Lursay serait parvenue a ses fins si, par un malencontreux concours de circonstances, elle ne s'etait pas d'abord absentee le jour de la visite determinante du jeune homme, si, a cause de cette absence, l'attention de Meilcour ne s'etait pas fixee sur un autre objet d'admiration, la jeune Hortense, si enfin, Versac n'avait pas declenche une bouleversante campagne de medisance et de destruction contre la Marquise. Si l'entreprise de la Marquise a pourtant failli reussir, c'est bien parce qu'elle a su entretenir dans l'esprit de Meilcour une immense confusion. Les efforts qu'elle deploie pour afficher un comportement ambigu et contradictoire interdisent chez Meilcour toute possibilite d'acces a des idees claires quant a la veritable nature des sentiments de son educatrice envers lui: "il n'y e[u]t qu'elle qui se comprit" (EG 93) conclut-il, reduit a une admiration paralysante.

Le savoir et la connaissance d'un "objet" passent en effet par l'eta-blissement d'idees claires et precises de cet objet. A partir du moment ou la verite (sur des intentions, des sentiments, ou meme des faits) est volontairement et systematiquement obscurcie par la representation confuse qu'on en fait et a partir du moment ou cet obscurcissement prolonge l'etat d'admiration dans lequel la femme veut maintenir sa proie, on peut sans hesitation parler de manipulations psychologiques. C'est a ce petit jeu que se livre deja Mme de Lursay, jeu qui n'echappera pas a Versac.

L'admiration est dangereuse quand elle est excessive et persiste mais elle est egalement un moyen de prendre connaissance de choses que l'on aurait ignorees autrement. C'est d'abord par l'admiration que Versac fait sa premiere entree dans le monde etroit et cloture de Meilcour. C'est ensuite par elle que s'enclenche ce lent processus de "deniaisement" libertin qui, nous dit le narrateur, portera ses fruits, puisque notre jeune novice deviendra, dit-il, le grand rival du maitre a penser Versac.

L'inclination de Meilcour a admirer spontanement n'est, de ce fait, pas si mauvaise en elle-meme. Elle est du reste humaine et naturelle. Ce qui est nefaste cependant, c'est de ne pas pouvoir sortir de ce stade admiratif, qui ne devrait etre que transitoire, ne servant qu'a prendre initialement conscience de connaissances. Lorsque Mme de Lursay limite l'acces de Meilcour a des idees claires sur ses intentions et sa reputation, elle falsifie ainsi les donnees initiales, rend impossible le processus d'acquisition de connaissances qui se produit deja dans le premier stade de l'admiration. Elle finit en fait par interdire a Meilcour la construction d'un savoir quel qu'il soit. Le Meilcour averti relatant ses premiers pas difficiles condamne le stratageme de Mme de Lursay et reconnait avoir "depuis, senti toute l'adresse" et "le plaisir que donnait [a cette femme s]on ignorance" (EG 72). C'est ce mecanisme du savoir, manipule d'abord par des femmes comme Mme de Lursay, que Versac s'evertue a pervertir a son avantage.

Le vieux libertin, qui a tres bien compris le pouvoir feminin et manipulateur de l'admiration, utilise donc lui-meme l'admiration afin de se faire remarquer par le jeune Meilcour, afin de penetrer l'horizon limite du jeune apprenti et de provoquer chez lui une perte lente mais efficace de son innocence et de son ignorance, afin de le sortir de cette transe dans laquelle Mme de Lursay l'a place. L'entree flamboyante de Versac dans le salon de Mme de Lursay ou cette derniere recoit Meilcour (le texte precise qu'il "entra avec fracas" [EG 131]) a l'effet que Versac voulait produire. Meilcour est immediatement subjugue par l'esprit eblouissant du libertin et par sa presence magnetique. Les superlatifs abondent et temoignent de l'admiration qu'il eprouve des lors et sans reserve pour le maitre a penser: les hyperboles telles que l'"esprit le plus agreable, et la figure la plus seduisante" (EG 130), "le plus audacieux petit-maitre qu'on eut jamais vu" (EG 130), "[a]dore de toutes les femmes qu'il trompait et dechirait sans cesse" (EG 130), "elles l'avaient mis a la mode des l'instant qu'il etait entre dans le monde" (EG 130) sont autant d'expressions consacrant le magnetisme dont Versac fait preuve.

Apres cette avalanche d'emotions, Meilcour commente les prouesses de Versac, utilisant une serie de verbes actifs et decisifs tels que "vaincre" (EG 130), "fixer" (EG 130) et "deplacer" (EG 130) qui confirment l'emprise immediate que Versac a sur Meilcour. Admiratif, subjugue, Meilcour le transforme en un veritable personnage invincible, tout puissant, presque surnaturel, auquel il aimerait ressembler, qu'il aimerait pouvoir imiter (18): "Versac, tel qu'il etait, m'avait toujours plu beaucoup. Je ne le voyais jamais sans l'etudier et sans chercher a me rendre propres ces airs fastueux que j'admirais tant en lui" (EG 131).

L'impact initial que Versac a sur Meilcour est a vrai dire exactement le meme que celui recherche par les femmes pour seduire des jeunes hommes. Il demontre le succes de Versac a s'approprier, avec l'admiration, la strategie feminine de seduction et de manipulation telle qu'on la voit pratiquee dans les Egarements. Toutefois, Versac ne se contente pas d'utiliser ces tactiques pour ne s'emparer que du controle emotionnel que Mme de Lursay brigue. Le projet de Versac depasse l'emotionnel et vise egalement le developpement intellectuel de Meilcour. L'entree de Versac dans le monde de Meilcour est en fin de compte plus intellectuelle qu'emotionnelle. La puissance de Versac declenche en effet une espece de sursaut de conscience chez ce dernier, qui entrevoit une nouvelle forme d'existence assez convaincante et intrigante pour l'inciter a observer et analyser la conduite d'un homme remarquable. Grace a Versac, Meilcour entre dans le monde par une nouvelle porte qui lui laisse entrevoir un ordre nouveau de connais-sances et de valeurs differentes des convenances sociales mondaines auxquelles il etait accoutume. Par Versac, Meilcour connait une nouvelle resurrection, decouvre le pere qu'il n'a jamais eu et auquel il voudrait s'identifier: "Versac etait pour moi le premier des hommes" (EG 143) avance-t-il.

Versac reussit donc non seulement a s'octroyer le role de mere et de matrone pour Meilcour mais egalement celui du pere eclaire et eclairant que Meilcour n'avait jamais connu. D'une part, Versac parvient, en donnant intellectuellement naissance a sa propre progeniture, en introduisant Meilcour a ce monde neuf vu a travers son savoir, a contester le role biologique de la mere et le role "societaire" de la femme initiatrice au monde aristocratique. D'autre part, Versac devient le modele paternel que Meilcour va constamment chercher a imiter.

Les commentaires de Heyden-Rynsch dans son etude sur les salons europeens de l'epoque nous permettent de mieux apprecier le genie de Versac dans son effort pour reconquerir un espace abandonne aux femmes. Elle commente le projet revolutionnaire des salonnieres de l'epoque d'etablir dans leurs salons des principes matriarcaux qui s'opposaient radicalement aux normes patriarcales traditionnelles en place a la Cour et au sein des institutions de l'epoque. (19) Une fois a l'interieur de cet espace feminin "situe en dehors des normes et des systemes societaires qui pendant longtemps n'avaient accorde aux femmes qu'un role de soumission,"

les femmes pouvaient alors "aspirer a l'emancipation et a une certaine reconnaissance sociale." (20) Le genie de Versac en ce sens reside dans sa decision deliberee de combiner modeles matriarcaux et patriarcaux dans son combat pour la reappropriation de l'espace feminin.

Saisi par Versac, Meilcour est maintenant pret a recevoir les enseignements du maitre libertin qui desire l'eclairer. Pour eclairer Meilcour, Versac expose d'abord les vertus veritables (c'est-a-dire imparfaites) de Mme de Lursay en procurant au jeune homme une description si claire et si complete du passe cache et tumultueux de Mme de Lursay que Meilcour ne peut qu'etre convaincu du savoir et du pouvoir de son maitre:
  Ne sait-on pas qu'il y a cinquante ans au moins qu'elle a le coeur
  fort tendre? Cela n'etait-il pas decide avant meme qu'elle epousat cet
  infortune Lursay [...]. Ignore-t-on qu'il la surprit un jour avec
  D ..., le lendemain avec un autre, et deux jours apres avec un
  troisieme [...]. Pense-t-elle, continua-t-il, avec son Platon qu'elle
  n'entend ni ne suit, nous en imposer sur les rendez-vous obscurs
  qu'elle donne, et que nous ne soyons la-dessus aussi dupes que les
  jeunes gens qui, ne connaissant ni la nature ni le nombre de ses
  aventures, croient adorer en elle la plus respectable des Deesses, et
  soumettre un coeur qu'avant eux personne n'avait surpris? (EG 133-34)


Meilcour est si vivement impressionne par les capacites de Versac a penetrer la "verite" sur sa propre situation amoureuse avec Mme de Lursay qu'il perd instantanement l'interet et l'admiration qu'il nourrissait pour Mme de Lursay et tourne son attention vers son nouveau modele masculin d'admiration: "Ce portrait si vrai de ma situation dissipa entierement le doute ou j'avais ete jusque-la" (EG 134), confie Meilcour, desormais lie emotionnellement et intellectuellement a Versac.

La premiere etape du parcours et du "deniaisement" intellectuels passe donc par l'etablissement d'un savoir sur que Versac veut transmettre a Meilcour, base sur la production d'images claires et convaincantes devant lesquelles l'ambiguite feminine, qui privilegie la suspension du jugement et capitalise sur l'emotionnel, ne peut qu'ab-diquer. Ce recours au pouvoir masculin intellectuel de conviction, qui permet a Versac d'exposer au grand jour la veritable nature des relations de Meilcour avec Mme de Lursay, presente un double interet: il permet d'une part, de montrer le role fondamental de la representation d'idees claires sur le declenchement par Versac de l'admiration chez son protege. Il procure d'autre part une methode efficace de manipulation et de controle des femmes que Versac veut mettre a sa merci.

Savourant son premier succes aupres de Meilcour, Versac poursuit sa campagne d'education sur l'art de manipuler et de controler a la perfection ce monde domine par l'influence des femmes. En d'autres termes, Versac apprend a Meilcour a devenir Versac lui-meme. Pour l'attacher davantage a sa cause, il s'efforce de prolonger en Meilcour l'etat d'admiration dans lequel il l'avait vu plonger des sa premiere entree fracassante dans le monde du jeune disciple, reprenant a son avantage le systeme feminin de l'eblouissement.

Puisque Meilcour le considere comme un pere, autant jouer le role de ce pere jusqu'au bout. Le libertin prend ainsi volontiers la defense du jeune homme a diverses occasions lorsqu'il est accuse en public, par exemple, de s'interesser a Mme de Lursay. Quand Mme de Senanges, une habituee des salons de Mme de Lursay, s'interroge sur les veritables sentiments et intentions de Meilcour vis-a-vis de la Marquise, Versac n'hesite pas a ravaler un peu de sa fierte pour devenir le complice du jeune homme. Provoquant Mme de Senanges en la priant de les deviner, Versac fait la demonstration de ce lien pere-fils qui existe desormais entre lui et Meilcour: "[p]ar pitie, Madame, devineznous," (EG 217) declare-t-il de facon strategique. (21)

Cette requete que Versac adresse a Mme de Senanges de les "deviner" releve non seulement de la provocation mais montre egalement jusqu'ou Versac est pret a aller pour s'approprier espace et psychologie reserves aux femmes. "Deviner" (les sentiments et intentions d'une femme) est en effet un devoir masculin que leurs predateurs feminins leur ont impose pour ne jamais avoir a s'engager elles-memes activement. L'incapacite totale de Meilcour a "deviner" son educatrice irritait d'ailleurs profondement Mme de Lursay. Lui revelant d'abord de facon deguisee que "deviner" est exactement la clef miraculeuse qui ouvre toutes les portes du chateau fort feminin, "Je vous defends meme de me deviner" (EG 90), elle lui reproche finalement avec insistance son inaptitude insupportable a saisir ce jeu difficile et ambigu feminin ("quoique votre defaut ne soit pas de deviner aisement ..." (EG 184). Reprenant a son actif un vocabulaire et un code de conduite que les femmes leur impose, Versac lance un defi moqueur a Mme de Senanges tout en gagnant le respect et la confiance de son futur homologue aristocrate qui, rassure, comprend soudain qu'il n'a plus a se livrer a cette activite hasardeuse de "deviner."

La demarche de Versac porte ses premiers fruits puisque Meilcour se promet, resolu, de "chercher" (EG 226) avec "soin" (EG 226) Versac, comme un enfant observe et imite les modeles presentes par son pere: "[j]e me separai d'elle et de Versac, resolu de chercher l'un avec autant de soin que je me promettais d'en mettre a eviter l'autre" (EG 226). Conscient de sa victoire, Versac avoue etre "charme de [pouvoir a son tour] instruire Meilcour" (EG 240) a sa facon.

La manipulation et la domination que Versac entreprend de faire de l'espace feminin ne se limitent pas au domaine emotionnel et intellectuel mais s'etend bien au contraire au domaine du comportement. Afin de seduire et de controler les femmes, Versac apprend donc et enseigne plus tard a Meilcour a exceller dans l'art de la conversation, un art que les femmes des salons parisiens ont defini et raffine, une matrice fertile et protegee ou elles ont prospere.

Dans la societe des salons parisiens telle que celle des Egarements, ou, remarque Cusset, pres des deux tiers du texte sont un dialogue, faisant de la conversation un mode narratif privilegie, il est clair que l'art de dominer dans la conversation pour eblouir verbalement, seduire et manipuler est d'une importance capitale. (22) Pour Versac, il s'agit donc bien de "s'emparer de la conversation" et de louer ses propres vertus.

C'est un argument qu'iljuge de taille puisqu'il s'evertue a le repeter a maintes reprises. Nuancant la forme du message tout en gardant intact le contenu, il se livre a un exercice de style revelateur: "[s]urtout, parlons toujours, et en bien de nous-memes" (EG 246-47), recommande-t-il a Meilcour. "Tout homme qui vous blame de trop parler de vous ne le fait que parce que vous ne lui laissez pas toujours le temps de parler de lui: plus modeste, vous seriez martyr de sa vanite" (EG 247), rencherit-il. "[V]ous ne pouvez assez vous emparer de la conversation" (EG 251), conclut-il.

En s'emparant de la conversation et en se consacrant corps et ame a l'art d'eblouir l'autre par ses vertus verbales, le libertin refuse a l'autre, et pour quelques instants du moins, toute possibilite d'acces au jugement, au raisonnement et a la critique. Foudroye par le mot, l'autre se voit dans l'obligation de se rendre, le temps d'un discours que le libertin a tout interet a faire durer.

Ce qui est interessant a noter ici, c'est qu'une des raisons pour lesquelles Mme de Lursay rencontre tant de difficultes a initier Meilcour au monde des salons est precisement son incapacite a tenir une conversation qui lui soit agreable a cause de son ignorance des regles de la conversation avec une Dame. Au cours d'innombrables conversations avec sa "maitresse," il se voit souvent ridiculise ou destabilise dans sa maniere de converser; reduit a un silence frustrant, il ne sait plus que dire. Destabilise par cette maitresse potentielle, Meilcour s'avoue souvent vaincu, "ne [s]e sent[ant] pas la force de lui repondre" (EG 62) ou "ne lui repond[ant] rien" (EG 73). Ce qui irrite en fait le plus Mme de Lursay, c'est que l'incapacite de Meilcour a suivre ses regles de conversation empeche la Marquise de decrocher un aveu du jeune homme, quelque chose qui aurait du etre automatique et qu'elle considere avec ardeur depuis le debut. Cela aurait permis a la Marquise de mettre Meilcour a sa merci sans jamais s'exposer elle-meme aux dangers d'une confidence. L'ultime source de confusion chez Meilcour provient des arguments intentionnellement contradictoires que Mme de Lursay introduit dans son dialogue avec lui. Paradoxalement, cette confusion intentionnelle ne fait qu'intensifier le desir de Meilcour d'acceder a des idees claires sur les regles du jeu de l'amour et accentue sa soif de certitude et de succes, ces choses memes que son adversaire feminin essaie d'eviter pour maintenir sa proie le plus longtemps possible dans le stade paralysant de l'admiration. La frustration dans les deux camps est inevitablement ce qui resulte de leurs confrontations.

Versac, au contraire, comprend les intrigues conversationnelles des salons. Son genie consiste a s'approprier le langage feminin du milieu dans lequel il opere. Dote d'un don de voyance plus aigu que ses contemporains aristocrates, il observe et analyse soigneusement les mecanismes, les manierismes et les tendances dissimulatrices refletees dans le jargon de son milieu, feint de s'y conformer en l'imitant, se singularise et domine enfin en renvoyant grossis les travers d'une societe elle-meme hautement manieree et dissimulatrice. (23)

Voulant donc foudroyer, Versac exploite l'esthetique de la parole "polie" et subtile, une parole dont l'art maitrise accorde a ses adeptes salonniers le statut social superieur et distinctif d'aristocrate raffine, l'eleve au rang de l'elite et confere a son mode de vie le statut d'objet d'art. "La vie salonniere etait precisement construite sur le modele artistique: ce qui soulignait l'effort de ses habitues etait celui de creer une enclave acceptable au niveau esthetique, afin de transformer leur vie, remplie d'ennuis et deceptions, en une oeuvre d'art," commente Erica Harth sur les pratiques salonnieres, corroborant critiques et manuels de conversations destines a cet "age" de la conversation caracteristique des XVIIe et XVIIIe francais. (24)

La conversation constitue I' arme majeure de cette vie-objet d'art. C'est une parole que les salonnieres voulaient polie et convenable, remplissant en fait "la fonction essentiellement non productive de recevoir et de procurer du plaisir." (25) Tout autre discours verbal, a objectif utilitaire, n' aurait su pretendre a l'appellation controlee de "conversation," renvoyant plutot au vulgaire ou au bourgeois dont la priorite n'etait pas le divertissement et le plaisir dans la parole. (26) C'est en outre ce plaisir que Meilcour ne sait offrir a Mme de Lursay avee un discours qu'il voudrait utilitaire et productif, ce a quoi son initiatrice experimentee refuse categoriquement de s'adonner pour des raisons plus personnelles et egoistes qu 'esthetiques. Pour Mme de Lursay, les convenances conversationnelles lui servent de masque personnel et social derriere lequel elle peut se dissimuler, imposer a ses proies masculines discretion et respect, retirer a tout homme le droit au savoir.

Dans ce monde ou on ne "tarit pas" (EG 256) de paroles, ou, pense Meilcour, il faut avoir "un esprit bien fecond" (EG 256) pour alimenter "une conversation perpetuelle" (EG 256), Versac revele que la parole salonniere qu'il a observee est une parole qui ne "dit" en fait rien, qui ne "raisonn[e]" (EG 257) pas, qui ne desire ni approfondir un sujet ni le suivre. Versac elabore done un langage qui consiste d'abord en un flot rapide de mots qui conduisent au "non raisonnement." Cette rhetorique singuliere qu'il cultive est ensuite basee sur l'"abus de mots qui tient lieu de pensees," comme le comte l'explique a Meilcour durant la promenade a l'Etoile qu' il propose au jeune homme pour echapper aux interruptions constantes des salons. Dans cet espace nature!, hors des enceintes du cercle feminin, loin des promenades salonnieres conventionnelles aux Tuileries, libere de toute influence et domination feminines, Versac peut desormais achever la mise au monde de sa jeune progeniture et completer son instruction. Dissequant en toute liberte le discours feminin aristocrate, il expose les principes d'un art qui peut desormais etre manipule et exploite. Ce discours unique, dans un cadre soigneusement selectionne, est decisif puisque le Meilcour averti avoue qu'il "n'a que trop influe sur les actions de [s]a vie" (EG 240):
  [L'] abus de mots tient lieu de pensees. J'ai vu beaucoup de ces gens
  steriles, qui ne pensent, ni ne raisonnent jamais, a qui la justesse
  et les graces sont interdites, mais qui parlent avec un ai de capacite
  des choses memes qu'ils connaissent le moins, joignent la volupte a
  I'impudence [...], l'emporter sur des gens de beaucoup d'esprit, qui,
  modestes, naturels et vrais, meprisent egalement le mensonge et le
  jargon. (EG 251)


Plutot que de "dire," Versac propose de "medire." "Medire." et "Medire" et "etourdir" (EG 125), voila la solution: "Souvenez-vous done que la modestie aneantit les graces et les talents; qu'en songeant a ce que l'on a a dire, on perd le temps de parler, et que, pour persuader [done seduire et manipuler], il faut etourdir," (EG 251) affirme Versac, rappelant a Meilcour qu'il ne fait que reproduire les tendances de son temps qu'il a judicieusement observees: "[c]omme c'est a la medisance uniquement que se rapporte aujourd'hui l'esprit du monde, on s'est applique a lui donner un tour particulier, et e'est plus a la facon de medire qu'a toute autre chose, que l'on reconnalt ceux qui possedent le bon ton." (EG 254)

L'equilibre entre apparent conformisme et singularite que Versac parvient a trouver fait de sa parole une arme tranchante par son caractere parodique et ambigu, que personne n'ose defier. (27) "Il donnait un charme nouveau a ce qu'il rendait d'apres les autres, et personne ne redisait comme lui ce dont il etait l'inventeur" (EG 130), dit Meilcour de l'art conversationnel de son maitre. "Il savait se donner de ces agrements singuliers qu'on ne peut ni attraper ni definir" (EG 130). Beaucoup de gens voulaient I'imiter, mais personne n'y reussissait, conclut-il finalement sur un jargon original et inimitable qui, respectant le precepte salonnier mondain de l'agreable, peut se permettre, grace a ses tournures originales, l'"heureuse impertinence" (EG 130) de s'imposer, juger et dominer. C'est un jargon qui, extraordinairement familier et approprie mais que personne ne peut reproduire et donc dechiffrer, eblouit, soumet l'autre a l'etat dangereux parce que non critique de l'admiration. Laissant sans defense, il finit par conquerir.

C'est ainsi que Versac s'empare de la forteresse conversationnelle feminine et prend sa revanche. Prenant soin de ne jamais attaquer directement ses "victimes," il a recours aux observations generales qu'on accepte, d'une part, parce qu'elles n'ont pas l'allure du jugement qui pointe du doigt, mais qui destabilisent d'autre part, parce qu'elles renvoient si parfaitement I'image des maneges salonniers. "S'il y a quelques femmes qui souhaitent que les faiblesses de leur coeur soient a jamais igmais ignorees, combien n'en est-il pas qui n'aiment que pour qu'on le sache, et qui prennent soin elles-memes d'en instrui-re le public" (EG 140), lance par exemple Versac a Mme de Lursay, qui, a l'universalite du discours du vieux libertin, ne reussit qu'a retor-quer au niveau inferieur et peu convaincant de l'anecdotique: "Mais ... Madame de *** qui vous aimait si tendrement et qui desirait ... plus?" (EG 140).

L'ideologie amoureuse et conversationnelle de Mme de Senanges, a cet egard, offre une variation interessante sur les debats. Consideree par Meilcour comme une "coquette delabree" (EG 153) dont "l'impu-dence" (EG 153) le gene, elle affiche toutes les "qualites" masculines de domination que Versac incarne. "[N]e craigna[nt] jamais de dire ce qu'elle pensait ... elle avait de ces tournures de Cour, bizarres, negligees et nouvelles, ou renouvelees" (EG 152) qui rappellent l'impertinence originale et inimitable du vieux libertin. Cette impertinence passe pourtant mal chez une femme dans une societe polie des salons ne pouvant tolerer l'arrogance d'une "femme philosophe" (EG 151) qui, se placant "au dessus du prejuge" (EG 151), se "denature" et incommode aussi bien hommes que femmes. Le Meilcour marque au depart par les valeurs du monde feminin qui l'entoure a d'ailleurs honte de devoir son entree officielle dans le monde a une femme qui n'avait "jamais su masquer ses vues" (EG 205). La conventionnelle Mme de Lursay, pour qui discretion et respect sont les forces motrices qui motivent paroles et actions, la desapprouve egalement. Mais Versac, lui, rend hommage a une femme, qui, par un renversement de roles dont on le sait maitre, avoue avoir mis d'abord dans le monde, avant de la laisser elle-meme "mettre a la mode" (EG 204). Condamnant le degout que Mme de Seanges provoque en Meilcour, Versac rappelle les codes sociopsychologiques en vigueur et revele la perversion qu'il en fait: "Vous avez actuellement besoin d'une femme qui vous mette dans le monde, et c'est moi qui y mets toutes celles qui veulent y etre celebres. Cela seul doit faire la difference de votre choix et du mien" (EG 239).

Le concept de creativite dans l'imitation, de prise de liberte originale dans la copie de modeles deja existants, est la source meme de la methodologie que Versac represente et transmet a Meilcour. Etre original tout en imitant, se distinguer tout en se conformant en apparence aux structures et tendances deja existantes, voila le processus ingenieux par lequel Versac reussit a nouveau a penetrer et dominer un espace influence par les femmes. En s'appropriant et en controlant la conversation, il viole cette matrice sure et protegee que les femmes se sont amenagee et qu'elles ont soigneusement gardee. Et c'est cet art et cette connaissance meme que Versac a de la conversation qu'il tente desormais de transmettre a Meilcour afin que le jeune libertin reussisse lui-meme a seduire, manipuler et controler.

Le combat que Versac mene pour reconquerir l'espace feminin ne serait pas complet s'il n'entreprenait pas egalement une appropriation du monde physique. C'est en soumettant son corps a un manierisme qui appartient essentiellement aux femmes qu'il tente l'experience. Meilcour remarque bien qu' "il [c'est-a-dire Versac] avait la jambe belle, [et] il la fit valoir. Il rit le plus souvent qu'il put, pour montrer ses dents, il prit enfin les contenances les plus decisives, celles qui montrent le mieux la taille, et en developpent le plus les graces" (EG 159).

C'est ici cependant que l'on s'apercoit que les efforts extremes de Versac pour gagner cette guerre des sexes lui font en fin de compte perdre le combat. "[i]nfeode aux desirs feminins," (28) Versac, Victime de son propre jeu, devient d'abord plus "femme que les femmes ellesmemes." (29) En voulant se reapproprier un espace social que les femmes des salons s'etaient accapare, il s'est en fait laisse prendre au piege de sa recreation de l'espace feminin. Son observation rigoureuse du manierisme propre aux salons qu'il frequente, sa connaissance des bienfaits et mefaits de l'admiration sur la suspension de l'entendement, sa confiance inconditionnelle en une methodologie basee sur l'imitation et le conformisme dans l'originalite ne l'ont en fin de compte mene qu'a l'egarement, a l'alienation. C'est par ce processus paradoxal mais comprehensible "d'effeminisation" que le moi du libertin commence a perdre son integrite, a se fragmenter.

L'alienation s'avere indiscutable et une etude du champ lexical dont use Versac dans son discours de l'Etoile rend compte de cette alienation, qui, tout en ne laissant aucun doute, est d'autant plus tra-gique qu'elle est consciente et volontaire. En fait, Versac avoue la faille d'un remarquable systeme dont il est l'inventeur: "s'y plier" (EG 253), "sacrifi[er] tout au frivole" (EG 249), etre "soumis" (EG 244), "se condamner" (EG 248), avec une "peine extreme" se "gater l'esprit" (EG 249). Ces expressions ne font que confirmer la lucidite et l'intelligence du Comte qui lui procurent un pouvoir indiscutable sur les autres tout en l'asservissant lui-meme a une collectivite feminine.

Le "bon ton" dont il a baptise sa science du monde symbolise le conformisme excessif "a une codification colletive" dont Versac ne tarde pas a mesurer les limites. (30) C'est avec Hortense qu'il en prend pleinement conscience. Subjugue par sa beaute froide et vertueuse, Versac tombe finalement dans son piege de l'eblouissement. La coherence du systeme libertin echappe ainsi a sa propre raison au profit de son admiration incontrolee, ce qui ne manque pas de l'irriter. Hortense, indifferente, plonge le Comte dans un "desagrement qu'il n'avait jamais eprouve" (EG 176) auparavant. Il finit par se lasser "du personnage qu'il [avait entrepris de] jou[er]" (EG 176).

Avec l'Hortense indifferente et insoumise fraichement sortie du couvent, troisieme et derniere femme du trio des Egarements, Versac a affaire a un type de femme aristocrate exterieure a l'economie des salons ou il circule. Bien que nouvelle chez Mme de Lursay, elle se differencie des autres par son manque d'inclination totale au jeu libertin de l'apparence et de la conversation. Elle parle d'ailleurs tres peu dans ce milieu ou le dialogue, rappelons-le, occupe les deux tiers du roman. Ne cherchant ni a jouer, ni a seduire ou etre seduite, ni a manipuler, elle n'opere pas dans le moment, dans l'instant admiratif que le libertin essaie de saisir et maintenir sans relache. En n'adherant pas a l'amour-manege des salons, elle echappe ainsi au piege de l'admiration de l'instant, a cette suspension du temps et du jugement pour le plaisir de l'occasion. C'est cela meme qui la differencie du jeu feminin psychologique et conversationnel des autres et qui declenche la frustration de Versac.

Qui donc sort vainqueur de cette guerre libertine salonniere des sexes? Versac? Son appropriation et sa perversion des codes de conduite feminins le poussent a ne plus savoir a quel sexe il appartient. Meilcour? Les declarations selon lesquelles il a depuis maitrise, voire meme depasse son maitre laissent reveur: le roman, inacheve, garde le silence sur la nature de ses succes libertins et ne permet donc pas de juger. Mme de Lursay? Mme de Senanges? Force nous est de constater que leurs marges de manoeuvre restent limitees et leur autorite fragile dans un monde qui continue de juger les qualites d'une femme suivant des codes critiques essentiellement patriarcaux. Mere responsable du developpement emotionnel/amoureux de sa progeniture, la femme des Egarements finit par s'enfermer dans un systeme de regles de conduite et de conversation ingenieuses et raffinees, certes, mais qui handicapent plus qu'elles ne protegent: une femme qui ne craint pas de dire tout ce qu'elle pense fait vite I'objet de critiques acerbes des deux cotes de la barriere, telle Mme de Senanges, dont l'impudence la denature et la masculinise presque. A l'image du roman inacheve, la guerre des sexes des Egarements ne debouche sur aucune victoire concluante ... ou devrait-on conclure plutot que les deux camps sortent vaincus d'un combat qui continue de se livrer sans fin.

Luther College (lowa)

Notes

(1) Pekacz, 83, 84. Pour une discussion sur la mondanite, voir par exemple The Novel of World-liness: Crebillon, Marivaux, Laclos, Stendhal de Peter Brooks.

(2) Selon Relya, dans "Les Salonnieres et la difference de la protection," la salonniere, loin de dominer, encourageait plutot l'epanouissement des beaux esprits en procurant une audience motivee et interessee.

(3) Martin, 103.

(4) Glotzet Maire, 13.

(5) Kors, 92.

(6) Goodman, The Republic of Letters. A Cultural History of the French Enlightenment, 55.

(7) Goodman, "Seriousness of Purpose: Salonnieres, Philosophes, and the Shaping of the Eighteenth-Century Salon," 113.

(8) Pekacz, 94.

(9) Pekacz, 298.

(10) Mongredien, 316-17.

(11) Picard, 353.

(12) La critique recente sur l'oeuvre crebillonnienne semble accorder une place privilegiee a I'analyse de ce rapport a l'autre sexe et a la facon dont la structure narrative complexe et les dialogues entre personnages cles conduisent le lecteur a des interpretations nouvelles quant aux intentions du discours crebillonnien. Voir par exemple "Parole de femme dans Les Egarements du coeur et de l'esprit de Crebillon fils" de Demoris (1999), "The Female Mentor in Crebillon's Les Egarements du coeur et de l'esprit" (Deimling, 2003), "Meilcour ou le libertin 'partage' selon Crebillon fils" (Deney Tunney, 2003) qui soulignent un discours feministe favorable au personnage de Mme de Lursay. En parallele a cette critique a laquelle participe la nouvelle vague d'his-toriographie revisionniste feministe menee par Goodman, Harth, DeJean et Lougee, pour ne citer que quelques grands noms, se dressent d'autres tendances critiques egalement uniques telles l'etude par Cazenobe du discours politique dans les oeuvres de Crebillon (Crebillon fils ou la politique dans le boudoir, 1997). Geraud se concentre, elle, sur l'ironie, au centre de la pensee et de l'esthetique crebillonniennes (La lettre et l'esprit de Crebillon fils, 1995); le lien entre seduction et dialogue fait I'objet de l'analyse de Salvan. Seduction et dialogue dans l'oeuvre de Crebillon, 2002. Ces nouvelles tendances critiques ont I'interet de poursuivre la rehabilitation d'un ecrivain "qu' on a un peu vite range sous l'etiquette equivoque du romancier libertin" pourtant "observateur aigu du coeur humain et de la vie en societe" (Sgard, "Dix ans avec Crebillon," 23).

(13) Vidal, dans Watteau's Painted Conversations: Art, Literature, and Talk in Seventeenth-and Eighteenth-Century France, parle d'une "esthetique" de la conversation dont on n'a pas retrouve d'equivalent jusqu' a ce jour et dont les peintures de Watteau ont reussi a capturer les formes artistiques raffinees et subtiles (92).

(14) Crebillon fils, 52. Toutes les citations qui renvoient a cette edition seront indiquees dans le texte sous l'abreviation EG, suivie du numero de la page.

(15) Pour un developpement interessant sur le personnage de Mme de Lursay, voir Carole Dornier (205-17).

(16) Rene Descartes, 109.

(17) Mary Vidal, 8.

(18) Pour une discussion sur le role mythologique de Versac, voir Pierre Saint-Amand (16-29).

(19) Verena von der Heyden-Rynsch, 18.

(20) Ibid., 12. C'est moi qui traduis.

(21) C'est moi qui souligne.

(22) Catherine Cusset, No Tomorrow: the Ethics of Pleasure in the French Enlightenment, 71. Voir aussi du meme auteur Les Romanciers du plaisir dont No Tomorrow est une traduction et une expansion.

(23) Juranville, 106.

(24) Harth. 38. C'est moi qui traduis. Voir notamment Madeleine de Scudery, Conversations sur divers sujets et Andre Pessel, "De la conversation chez les Precieuses."

(25) Vidal, 93.

(26) Ibid., 93.

(27) Pierre Hartmann, 90.

(28) Juranville, 106.

(29) L'expression est de Rousseau qui, quelques decennies plus tard, condamne severement dans sa Lettre a d'Alembert sur les spectacles le comportement des hommes dans les bureaux d'esprit: "Ce qui derangeait vraiment Rousseau" ecrit Dena Goodman sur cette reflexion, "c'est que ... les hommes se rabaiss[aient] pour gagner l'admiration de (mauvaises) femmes. Le probleme avec les salons est que, dans leur enceinte, les hommes n'aspirent uniquement qu'a plaire aux femmes. et ce faisant, tombent dans l'erreur. Pire que cela, ils deviennent effemines, ont toutes les allures d'une femme" (Ma traduction de "Seriousness of Purpose," 12).

(30) Philip Stewart. 8.

Ouvrages Cites

Brooks, Peter. The Novel of Worldliness: Crebillon, Marivaux, Laclos, Stendhal. Princeton: Princeton University Press, 1969.

Cazenobe, Colette. Crebillon fils ou la politique dans le boudoir. Paris: Champion, 1997.

Crebillon fils. Les Egarements du coeur et de l'esprit. Ed. Etiemble. Paris: Gallimard, 1977.

Cusset, Catherine. Les Romanciers du plaisir. Paris: Champion, 1998.

______. No Tomorrow: the Ethics of Pleasure in the French Enlightenment. Charlottesville and London: University Press of Virginia. 1999.

Deimling. Katherine. "The Female Mentor in Crebillon's Les Egarements du coeur et de l'esprit." Eighteenth-Century Fiction 16.1 (2003): 13-31.

Demoris, Rene. "Parole de femme dans Les Egarements du coeur et de l'esprit, de Crebillon fils." Writers and Heroines: Essays on Women in French Literature. Ed. Shirley Jones Day. Bern: Peter Lang, 1999. 105-29.

Deney-Tunney, Anne. "Meilcour ou le libertin 'partage' selon Crebillon fils." L'Esprit createur 43.4 (2003): 83-94.

Descartes, Rene. Les Passions de l'ame. Introd. et notes Genevieve Rodis-Lewis. Paris: Vrin, 1988.

Dornier, Carole. "La 'Lecon' des Egarements." Songe, illusion, egarement dans les romans de Crebillon. Ed. Jean Sgard. Grenoble: ELLUG, 1996. 205-17.

Geraud, Violaine. La lettre et l'esprit de Crebillon fils. Paris: SEDES, 1995

Glotz, Marguerite et Madeleine Maire. Salons du XIIIe siecle. Paris: Hachette, 1945.

Goodman, Dena. The Republic of Letters. A Cultural History of the French Enlightenment. Ithaca and London: Cornell University Press, 1994.

______. "Seriousness of Purpose: Salonnieres, Philosophes, and the Shaping of the Eighteenth-Century Salon." Proceedings of the Annual Meeting of the Western Society for French History 15 (1988): 111-21.

Harth, Erica. Ideology and Culture in Seventeenth-Century France. Ithaca: Cornell University Press, 1983.

Hartmann, Pierre. "Education et alienation dans Les Egarements du coeur et de l'esprit." Revue d'Histoire Litteraire de France 96 (1996): 71-98.

Heyden-Rynsch, Verena von der. Europaische Salons: Hohepunkte einer versunkenen weiblichen Kultur. Darmstadt, Germany: Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1997.

Juranville, Francoise. "Un roman d'apprentissage au XVIIIe siecle: ecriture et gai savoir dans Les Egarements du coeur et de l'esprit." Revue d'Histoire Litteraire de la France 96 (1996): 98-110.

Kors, Alan Charles. D 'Holbach's Coterie: An Enlightenment in Paris. Princeton: Princeton University Press, 1973.

Martin, Kingsley. The Rise of French Liberal Thought: A Study of Political Ideas from Bayle to Condorcet. Westport, Connecticut: Greenwood Press, 1980.

Mongredien, Georges. La vie des societes aux XVIIe et XVIIIe siecles. Paris: Hachette, 1950.

Pekacz, Jolanta T. "The French Salon of the Old Regime as a Spectacle." Lumen: Selected Proceedings from the Canadian Society for Eighteenth-Century Studies 22 (2003): 83-102.

Pessel, Andre. "De la conversation chez les precieuses." Communications 30 (1979): 14-30.

Picard, Roger. Les salons litteraires et la societe francaise: 1610-1789. New York: Brentano's, 1943.

Relya, Suzanne. "Les Salonnieres et la difference de protection." L'age d'or du Mecenat (1593-1661). Eds. Rouland Mousnier et Jean Mesnard. Paris: CNRS, 1985. 295-303.

Saint-Amand, Pierre. "The Immortals." Libertinage and Modernity. Ed. Catherine Cusset. Yale French Studies 94 (1998): New Haven: Yale University Press. 116-29.

Salvan, Genevieve. Seduction et dialogue dans l'oeuvre de Crebillon. Paris: Champion, 2002.

Scudery, Madeleine de. Conversations sur divers sujets. 2 vols. Paris: Claude Barbin, 1680.

Sgard, Jean. "Dix ans avec Crebillon." Rivista di Letteratura Moderne e Comparate 56.1 (2003): 15-25.

Stewart, Philip. Le Masque et la parole: le langage de l'amour au XVIIIe siecle. Paris: Corti, 1973.

Vidal, Mary. Watteau's Painted Conversations: Art, Literature, and Talk in Seventeenth-and Eighteenth-Century France. New Haven and London: Yale University Press, 1992.
COPYRIGHT 2006 University of Pennsylvania Press
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2006 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

 
Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Author:Lauersdorf, Josee S.J.
Publication:French Forum
Article Type:Critical essay
Geographic Code:4EUFR
Date:Jan 1, 2006
Words:7656
Previous Article:Book received.
Next Article:'Vox populi, vox dei': Baudelaire's uncommon use of commonplace in the Salon de 1846.
Topics:

Terms of use | Privacy policy | Copyright © 2018 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters