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La chimie analytique et la conservation des objets de musee.

La chimie analytique et la conservation des objets de musee

Il peut sembler etrange, et meme inapproprie pour certains, d'accoler les mots "analyse" et "objet de musee". L'objet de musee, parce qu'il est le fruit du genie createur d'un individu ou de toute une civilisation, jouit d'un grand respect. Cet objet semble magique et mysterieux, parce qu'il a traverse les siecles pour nous faire revivre des moments du passe. Pourtant, l'objet de musee est materiel et par le fait meme source d'informations: informations sur les materiaux qui le composent, qui permettent de mieux connaitre l'artiste ou l'artisan et sa techniq ue, et informations sur les transformations qu'il a subies au cours des annees, qui permettent cette fois de mieux assurer sa survie. C'est pourquoi les conservateurs et restaurateurs n'hesitent pas a franchir le pas et a confier leurs precieux objets aux chimistes.

L'interaction chimiste-restaurateur, de nos jours, ne constitue pas une rarete. En effet, le restaurateur au cours de son travail peut etre aux prises avec divers problemes relies aux materiaux constituant l'oeuvre, ou a des materiaux rajoutes anterieurement a des fins de restauration ou de preservation. Pour pouvoir decider de la suite d'un traitement, ou pour acquerir de nouvelles donnees sur l'histoire materielle de l'objet, le restaurateur aura souvent recours a l'analyse.

Le chimiste, dans le domaine de la conservation, utilise les techniques classiques d'analyse: diffraction de poudre, chromatographie, spectroscopie infrarouge, tests chimiques en solution. Par contre, toute la difference vient de la taille de l'echantillon a analyser: comme il s'agit souvent de prelevements faits sur une oeuvre, la taille de l'echantillon est reduite au strict minimum, de sorte que les diverses techniques d'analyse doivent etre adaptees a l'echelle microscopique. C'est ainsi que les patrons de diffraction de poudre sont obtenus a l'aide d'une camera de Gandolfi au lieu de la camera de Debye-Scherrer habituelle. De la meme facon, un dispositif de micro-echantillonnage a cellule de diamant remplace la pastille de KBr en spectroscopie infrarouge (figure 1). Finalement, plusieurs tests chimiques en solution sont effectues sur une lamelle et leurs resultats observes au microscope.

Le travail du chimiste en conservation est varie. Il s'agira par exemple de determiner la nature d'un pigment utilise pour peindre le feuillage d'un arbre, pigment qui semble brun plutot que vert. S'agit-il d'un pigment brun volontairement choisi par l'artiste, ou d'un resinate de cuivre, a l'origine vert, qui aurait vire au brun au fil des ans? Ou alors, est-ce vraiment un pigment vert, mais couvert d'un vernis jauni, le faisant ainsi paraitre brun? Selon le resultat de l'analyse, on decidera si un devernissage est utile ou non. Les materiaux de conservation eux-memes feront souvent l'objet d'analyses. En effet, l'avenement des polymeres et des plastiques a mis a la disposition des restaurateurs une variete d'adhesifs et de produits de revetement. Malheureusement, ces composes ne produisent pas toujours l'effet desire, surtout a long terme. Les restaurateurs d'aujourd'hui sont donc aux prises avec des materiaux utilises dans un but tres louable par les restaurateurs d'hier: materiaux jaunis, fissures ou degrades.

Si l'analyse est souvent faite dans le but d'identifier un echantillon inconnu, elle est aussi appliquee au controle. Par exemple, dans le domaine de l'archeologie sous-marine, le restaurateur qui traite les objets en fer provenant des epaves fait appel au titrage potentiometrique pour determiner la quantite d'ions chlorures presents. Ce dosage, maintes fois repete dans les laboratoires d'enseignement par des etudiants blases, est pourtant d'une importance primordiale pour le restaurateur. En effet, la presence d'ions chlorures favorise la corrosion du fer, et le processus de lavage des pieces archeologiques ne sera interrompu que lorsqu'on aura atteint la limite de detection de la methode potentiometrique. On evite ainsi de voir des objets reduits en poussiere par la corrosion au moment de de l'etape finale du sechage. Dans le domaine des sciences naturelles, des collections d'oiseaux et d'animaux empailles ont ete examinees par spectrometrie de fluorescence des rayons X pour determiner si les specimens contenaient des quantites importantes de mercure ou d'arsenic (figure 2), ces elements entrant dans la composition des substances employees par les taxidermistes. Dans ce cas, on se preoccupait plutot de la securite des restaurateurs et du public cotoyant les specimens. Et bien que les chimistes, n'etant pas toxicologues, ne puissent faire des recommandations quant aux mesures a prendre, ils pouvaient au moins fournir des renseignements sur lesquels les toxicologues se baseraient.

La notion de controle s'applique aussi a l'environnement. Idealement, les objets de musee devraient etre eternels, mais malheureusement la plupart des materiaux subissent, a divers degres, des changements physiques et chimiques. Certaines degradations sont intimement liees a la nature meme de l'objet et resultent de la decomposition chimique provenant de molecules complexes instables, de la photodegradation ou de la modification du degre de polymerisation. Mais, les agents externes comme l'oxygene, l'eau, la pollution atmospherique ou les produits volatils provenant des materiaux associes a la restauration ou a la mise en valeur de l'objet lors d'expositions, peuvent aussi contribuer a sa deterioration. Meme lors de son entreposage, les risques sont eleves, a cause de la proximite d'autres objets et du manque de ventilation adequate. Une piece de plomb, en presence de bois tel que le cedre ou le chene, peut developper a sa surface des petits cristaux blancs; les vapeurs d'acide organique emises par le bois entrainent alors des dommages irreversibles.

Les scientifiques de la conservation etudient les causes de deterioration des objets de musee en fonction des diverses conditions dans lesquelles ils sont places et de la composition du milieu ambiant. De telles etudes permettent de fournir aux musees les caracteristiques de divers materiaux dans la perspective de leur deterioration. Dans le cas d'emission de produits volatils, le chimiste utilise un chromatographe en phase gazeuse couple a un spectrometre de masse. Cet instrument permet la separation des produits et l'analyse qualitative de meme que quantitative. Dans le cadre de l'evaluation des adhesifs, l'emploi du spectrometre infrarouge a transformee de Fourier permet d'identifier les produits entrant dans la composition d'un adhesif, et donc de prevoir les volatils pouvant etre emis, susceptibles par exemple d'entrainer la corrosion des metaux. Les recherches ne se limitent pas seulement aux adhesifs, mais portent aussi sur les differents types de bois, peintures, vernis, plastiques et materiaux d'isolation. Bref, tout ce qui peut cotoyer les objets de musee.

Outre les analyses reliees a un probleme particulier, les chimistes font face a des projets beaucoup plus vastes lorsqu'il s'agit de dater une oeuvre, tache qui est entreprise notamment lorsqu'il y a possibilite de fraude. Ce genre de projet requiert les efforts d'une equipe pluridisciplinaire qui sera en mesure d'interpreter des resultats et des observations relevant du domaine de la chimie, de la physique et de l'histoire de l'art. Il y a quelques annees, une vaste collection de pieces d'orfevrerie de traite a fait l'objet d'un tel examen (figure 3). L'orfevrerie de traite, comme son nom l'indique, servait de monnaie d'echange. Les Europeens utilisaient des objets en argent (croix, medaillons, pendentifs en forme de castor, etc.) pour payer les biens, notamment les fourrures, qu'ils acqueraient des Indiens. Plusieurs musees collectionnent de telles pieces, et l'un d'eux s'etait vu offrir une collection consistant en quelques trois cents objets, en echange bien sur d'une somme d'argent substantielle. L'apparition sur le marche d'une aussi vaste collection a suscite des doutes, et le musee a decide de recourir aux scientifiques. On a utilise la spectrometrie de fluorescence des rayons X pour determiner la composition des pieces. Le choix d'une technique non destructive s'imposait, car il etait hors de question de prelever un echantillon, si petit soit-il. Les objets de la collection etaient en general de petites dimensions et ne comportaient pas d'endroits abimes, ou le prelevement d'un echantillon aurait passe inapercu. On a aussi procede a un examen minutieux des objets au microscope. Les donnees concernant la composition de l'argent utilise pour faconner les objets (c'est-a-dire le pourcentage d'argent et la presence d'autres elements en trace) et des observations relatives a l'execution des pieces (fini du metal, qualite de l'execution, presence ou non de marques de poincons, etc.) ont permis de conclure que les objets de la collection ne possedaient pas les caracteristiques des pieces d'orfevrerie de traite authentiques.

Dans le domaine de la peinture, l'analyse chimique fournit des renseignements precieux quand il s'agit de dater une oeuvre. Ici, il s'agit bien de dater et non d'"authentifier". Le chimiste ne peut pas remplacer le conservateur ou l'historien d'art pour attribuer un tableau a un artiste. Le scientifique se base sur des donnees bien precises. C'est ainsi que l'identification des pigments utilises par le peintre permet souvent de delimiter une periode pendant laquelle le tableau a ete peint. En effet, si certains pigments sont employes depuis des temps immemoriaux, d'autres n'ont fait leur apparition que recemment, c'est-a-dire aux [19.sup.e] et [20.sup.e] siecles. On a aussi remplace certains pigments mineraux par leur equivalent synthetique. Soulignons en passant l'apport considerable de la chimie dans ce domaine! Finalement, les materiaux d'artiste ont eux aussi ete a la merci des modes, de sorte que certains pigments on ete tres en vogue pendant un certain temps, pour ensuite tomber dans l'oubli. Par consequent, il est possible de relier la nature des pigments (composition chimique et egalement origine naturelle ou synthetique) a une periode donnee. La decouverte de blanc de titane dans un tableau presente comme datant du [18.sup.e] siecle sonne le glas pour le faussaire: le blanc de titane n'a ete mis sur le marche qu'autour de 1922!

Mais gardons nous de conclure que l'examen scientifique n'est qu'une chasse aux faux! Bien souvent, il s'agira aussi d'etablir l'etat de conservation d'une oeuvre dont l'authenticite est bien etablie; ou alors l'examen aura pour but d'accumuler des donnees sur la technique et les materiaux dont se servait un artiste ou un groupe. Par exemple, on connait peu les materiaux utilises par les groupes autochtones du Canada pour peindre leurs objets d'art ou de rituel. On ne connait pas non plus l'influence des Europeens dans ce domaine, alors que l'on sait que bien des aspects de la vie des peuples autochtones ont ete bouleverses par l'arrivee des Europeens et de leur technologie.

La chimie, que ce soit dans le domaine de la recherche fondamentale ou dans celui de la conservation, permet donc de satisfaire la curiosite humaine. Mais, dans le domaine des arts, l'emerveillement ne cesse pas lorsqu'on obtient des reponses. Au contraire, il semble que les renseignements accumules nous rendent l'oeuvre encore plus fascinante. Peut-etre est-ce parce que, une fois la nature materielle de l'oeuvre exploree, nous sommes devant a ce qu'il y a de plus beau chez l'homme, c'est-a-dire son genie...

PHOTO : Un oiseau empaille est soumis a une analyse par spectrometrie de fluorescence des rayons

PHOTO : X. Art director: Sylvia Quesnel.

PHOTO : Quelques objets d'orfevrerie de traite.

MARIE-CLAUDE CORBEIL, MCIC ET JEAN TETREAULT Institut canadien de conservation Ministere des communications, Ottawa
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Author:Tetreault, Jean
Publication:Canadian Chemical News
Date:Oct 1, 1989
Words:1815
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