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La Dira du livre XII de l'Eneide et l'influence de la mantique romaine sur le mythe des Furies (Virgile, En., XII, 842-870).

A un instant decisif de l'affrontement entre les camps troyen et latin, alors que le duel entre les deux heros pietine, Jupiter precipite l'issue

du combat en depechant sur terre un demon charge deloigner Juturne du champ de bataille ou elle protegeait son frere. L'intervention de la Dira est, de fait, decisive et irremediable: epouvantee par l'apparition de la creature ailee, Juturne se retire en plongant dans un fleuve profond, tandis que Turnus, dont le bouclier a ete frappe par les ailes du demon, echoue a soulever une pierre et a echapper au trait lance par son rival, qui se fiche definitivement dans sa cuisse. Si le schema actantiel, classique, valide pleinement l'utilite dramatique du demon, l'identite de la Dira s'avere problematique, tant le texte virgilien multiplie a son sujet les ambigu'ites. S'agit-il d'une Furie, comme nous invitent a le considerer la plupart des traducteurs, qui traduisent Dirae par Furies, ou doit-on voir dans cette appellation le signe distinctif d'une autre classe de demons, comme lont pense certains critiques?

Outre la recherche de clarte inherente a toute activite interpretative, la question merite que lon y accorde quelque interet si lon songe precisement que lors du face a face ultime entre les deux heros, cest sous l'action des furies ou des Furies qu'Enee accomplit le geste fatal qui donne a lepopee sa resonance tragique. Faut-il opposer l'action malefique d'Allecto, suscitee par Junon, opposante au parcours heroique des Troyens, a l'intervention parallele d'une Dira, lancee par Jupiter, qui viendrait contrecarrer les plans de Junon, dans une lutte cosmogonique entre demons de camps opposes? Si lon assimile au contraire les Dirae aux Furies, peuvent-elles d'un cote, sommees par Jupiter, empecher Turnus de combattre degal a egal, dans la loyaute, puis refaire surface dans le camp adverse pour inciter Enee, pourtant vainqueur, a ecouter ses pulsions violentes et pourfendre le suppliant a ses pieds (1)?

Par-dela les considerations philologiques et la stricte definition terminologique, le debat porte en realite sur l'interpretation du dernier livre dans son ensemble.

Nombreuses sont les questions que souleve cet extrait, dont l'ambiguite, imputable selon les uns au degre d'inachevement du poeme, rapportee selon les autres a la richesse foisonnante des mythes, a engendre une myriade de suppositions chez les exegetes anciens et modernes. Quelles en sont les difficultes? Le texte evoque deux Dirae nees en meme temps que Megere du Tartare, sans preciser si Megere s'ajoute aux deux jumelles pour constituer un trio de trois Dirae (cest lopinion de R. Edgeworth (2) qui refute l'assimilation des Dirae aux Furies et conclut qu'il y a trois Dirae dont Megere, et plusieurs Erinyes de nombre non specifie, mais incluant Allecto et Tisiphone), ou si lon doit supposer deux Dirae celestes aux cotes de la Furie Megere (cest l'interpretation de E. Benoist (3), pour qui Virgile suit une tradition d'apres laquelle Megere seule se trouve aux Enfers--ce qui revient a constater une incoherence interne a l'reuvre avec ce qui est expose au livre VI), ou s'il s'agit plus communement des trois Furies designees sous le vocable de Dirae (Megere etant alors sur le meme plan que les deux pestes mentionnees plus haut). Pourquoi ces demons resident-ils aux cotes de Jupiter ? La Dira qui intervient est-elle l'une des Furies ou un autre demon ? Les deux pestes sont-elles Allecto et Tisiphone ? Megere est-elle une Dira ? Comment se fait-il que Virgile mentionne une Megere tartareenne dont il n'a pas ete question au livre VI ? Pourquoi a-t-il mentionne lexistence de deux Dirae s'il nen fait intervenir qu'une ?

Le temoignage de Servius, exegete antique a priori mieux a meme que nous de connaitre la valeur des termes dans leurs aspects semantiques, mythiques ou religieux, ne nous aide guere, puisqu'il propose encore une quatrieme interpretation, avec une Megere infernale, differenciee d'une Megere terrestre et d'une autre aerienne: Tartaream Megaeram : bene 'Tartaream addidit, ut ostendat esse et terrenam et aeriam Megaeram: nam, ut etiam in tertio diximus, uolunt periti quandam triplicem potestatem esse et in terris et apud superos, sicut est furiarum apud inferos. ideo autem dicit has ex Nocte progenitas, ut ostendat et latenter oriri et intolerabilem esse iram deorum (4). Il fait donc de ces dernieres des incarnations de la colere divine et precise que ces creatures sont similaires aux Furies. Mais cette similitude signifie-t-elle pour lui que les Dirae sont semblables et donc superposables aux Furies, ou ressemblantes mais distinctes? Dispositio haec poetae, quae dicit has et similes esse furiis, et cum his esse procreatas, hoc agit, ut ostendat illam prudentium opinionem, esse tam apud superos quam in terris, sicut apud inferos furias (5). Servius tend donc a assimiler Furies et Dirae dans un groupe unique et identique. Les variations terminologiques renverraient a une repartition specifique dans l'espace, la designation changeant lorsque le demon occupe une aire geographique distincte : ainsi se trouvent dans le ciel les Dirae, sur terre les Furiae, dans les Enfers les Eumenides : ad Aen. IV, 609 : Dirae in caelo, Furiae in terris, Eumenides apud inferos; unde et tres esse dicuntur. Et Servius de conclure que les poetes confondent les termes, emploient l'un pour l'autre de facon interchangeable, sauf a caracteriser une localisation, avec les attributs subsequents : ad Aen. III, 209; apud Inferos Furiae dicuntur et canes, apud superos Dirae et aues, in medio uero Harpyiae dicuntur. Mais la fiabilite de Servius reste relative, puisque, dans son commentaire du livre III de l'Eneide, il confond les Furies et les Harpyes en se fiant aux pretentions affichees par la Harpye, sans comprendre le jeu parodique de l'auteur.

1. L'identification du demon

Sans dresser l'historique exhaustif des positions developpees par chacun des critiques au cours des trente dernieres annees, on extraira de ces publications quelques etudes significatives.

1.1. La "vulgate"

Le courant dominant de la critique etablit, depuis deux siecles, lequivalence entre les Dirae et les Furies. R.J. Edgeworth (6) cite une dizaine de references bibliographiques, puisees dans la critique anglo-saxone, depuis le XIXe siecle (T.L. Papillon, A.E. Haigh, Virgil, 1892 : "The two Furies unnamed here are of course Allecto and Tisiphone") jusqua nos jours (C.J. Fordyce, Aeneidos libri VII-VIII (ad VII, 324), Oxford, 1977, p. 124 "The dirae deae or Dirae are the Furies invented by Roman mythology as an equivalent for the Greek Erinyes"). De nombreux autres exemples pourraient etre puises dans les bibliographies allemandes, italiennes et francaises, montrant que l'assimilation entre Dirae et Furies est allee de soi pendant longtemps.

1.2. Le tournant

Cest avec les travaux de W Hubner, auteur d'une these sur les Dirae dans lepopee romaine (7), que s'amorce un tournant. Ce dernier etablit une distinction entre les Furies, comme puissances infernales, inspiratrices du furor, et les Dirae, comme puissances inhibitrices, associees a Jupiter (cf. p. 12-42). Il est bientot suivi par R.E. Edgeworth (8), qui abonde dans son sens et prolonge la demonstration par une comparaison avec Homere. Larticle du critique americain donne lieu six ans plus tard a la reponse houleuse, voire furieuse, du savant allemand (9). Quels sont les enjeux du debat?

Les deux critiques contestent en premier lieu lequivalence entre Dirae et Furiae au nom d'un flottement terminologique, observable dans lelision du nom de la Dira depechee par Jupiter. L' absence de denomination justifierait de considerer les Dirae comme appartenant a un groupe distinct de celui des Furies, dotees, quant a elles, d'un nom (Tisiphone, Allecto, Megere).

En second lieu, la position spatiale des deux Dirae, stationnant pres du trone du Jupiter, entre en contradiction avec les livres VI et VII, ou Allecto et Tisiphone resident dans les Enfers et sont explicitement designees comme des creatures stygiennes : elles occupent les chambres de fer (ferrei thalami VI, 273-80) ou le sejour infernal (sedes VII, 324, VII, 562). La provenance infernale des Erinyes est marquee par des termes insistants : tartareennes, stygiennes, cocytiennes (VII, 479, 562), acherontiennes (VII, 312), proches du Phlegeton (VI, 551, 555) ; au livre VII, Junon explique a Allecto quelle n'a rien a faire sur terre (VII, 557-9). Et en Grece, elles sont interdites d'acces a l'Olympe (Eschyle, Eum., 179-197; 190; 197; 365). Sous le poids de cette tradition poetique, mais probablement egalement influences par une conception du monde judeo-chretienne, nos deux critiques refusent denvisager la creation par Virgile d' "Eumenides Olympiennes", subordonnees a un Jupiter orageux. Il est vrai que cette alliance releve, y compris a lepoque augusteenne, de loxymore. La resolution de cette entrave a une conception manicheenne du cosmos est trouvee dans une bipartition des roles, faisant de la Dira un agent de Jupiter et des Furies des demons agissant contre Jupiter. Un tel point de vue nous semble errone, tant il est vrai que les Furies virgiliennes n'agissent jamais directement contre Jupiter, mais sous les ordres de Pluton infernal. Dans le paganisme antique, les dieux sont capables de colere : un siecle plus tard, chez Stace, Jupiter pretera serment au nom du Styx.

R. Edgeworth explique enfin levocation de la paire des Dirae preposees au trone de Jupiter par un antecedent litteraire. L'insistance virgilienne sur la presence de deux demons aux cotes de Jupiter alors que seul l'un des deux intervient ferait echo a deux scenes de l'Iliade: celle du chant XVI, ou Zeus envoie deux incarnations du Sommeil et de la Mort pour transporter le corps de Sarpedon jusquen Lycie ou sa famille pourra lui eriger une stele. Virgile substitue une paire demoniaque et destructrice a une paire noble et sereine; celle du chant XXIV, 527, ou Achille s'adresse a Priam: "deux jarres reposent sur le sol (de la maison de Zeus), pleines de tous les dons qu'il veut nous accorder: l'une de maux et l'autre de faveurs": ainsi sexpliquerait la dualite du trone de Jupiter. Selon W Hubner, auquel nous nous rallions, ce rapprochement manque de pertinence, car Homere presente une alternative entre le bien et le mal, tandis que, chez Virgile, les deux demons sont egalement effrayants et seul l'un dentre eux intervient.

Les deux critiques s'accordent neanmoins dans leurs conclusions : la Dira evoque une Furie sans en etre une et l'absence de nom pour la designer la rend plus terrifiante (10).

Par-dela le fait qu'une telle approche, logique, fondee sur l'instabilite spatiale du demon, nous semble totalement inadaptee au discours mythique, les deux critiques ne pretent pas attention au fait que la geographie infernale nest pas davantage coherente, puisque les Furies sont censees se trouver tantot dans le vestibule de l'Orcus tantot pres du Phlegethon, ou Tisiphone officie dans les prisons tartareennes.

1.3. Les arguments de l'iconographie

Le chercheur australien C.J. Mackie (11) renouvelle de facon decisive les donnees du debat en quittant la scene litteraire pour convoquer les sources archeologiques et epigraphiques du Sud de l'Italie et de l'Etrurie, ou sont frequemment depeints des demons ailes feminins, accompagnes d'inscriptions. Il releve cinq inscriptions grecques figurant sur des vases de Paestum dates du IVe s. av. JC, signes par Asteas, faisant apparaitre les noms de Megere, Allecto, Tisiphone et Poina, a chaque fois groupees par paires. Une amphore depeint Oreste a Delphes poursuivi par deux Furies, Megere et Allecto (LIMC, Erinys no. 51, planches 599, 6). Une hydrie paestane, decoree de l'histoire de Bellerophon, represente le buste d'Aphrodite entre deux Furies, dont Allecto a gauche, et a droite un nom perdu. Un troisieme vase montre Oreste se purifiant a Delphes sous le regard de deux Furies, Tisiphone a gauche, Megere a droite. Deux fragments d'un quatrieme vase portent les noms de Tisiphone a droite et Megere a gauche, et sur un dernier cratere figurent Poina et Tisiphone (pour Poina, voir Eschyle, Ag. 58-59). Les objets collectes attestent de facon claire lexistence, trois siecles avant Virgile, de Furies dotees de ces noms et groupees par couple.

La division alleguee par W. Hubner (entre Dirae et Furies) et R.J. Edgeworth (entre Megere et les Dirae d'une part, et le groupe des Furies Allecto et Tisiphone d'autre part), ne tient pas. Lexamen des sources iconographiques nous invite a ne faire qu'un seul et unique groupe des Dirae et des Furies, et a identifier, en accord avec C. J. Mackie, dans les Dirae du livre XII, Tisiphone, Allecto et Megere.

S'il est impossible de demontrer avec certitude que Virgile s'appuie sur des documents iconographiques precis, on peut toutefois admettre l'apport conjoint de plusieurs traditions ainsi que l'influence passive d'un milieu socio-culturel et d'une aire geographique, qui expliquerait la fusion entre les sources litteraires grecques et la demonologie locale: lexpression geminae pestes serait un heritage des couples de l'iconographie, tandis que le trio des Furies remonterait a Euripide, le premier dans les sources litteraires a fixer leur nombre a trois.

Les demons du sud de l'Italie et de l'Etrurie ont la meme fonction effrayante que la Dira du chant XII. Tuchulcha, demon funereaire etrusque dans la tombe d'Orcus a Tarquinia (IVe s. av. J.-C.), au-dela de ses differences avec les Furies (il presente une face de vautour et des oreilles d'ane), tient des serpents dans ses mains et tourmente Thesee et Pirithous, deux supplicies qui figurent dans la liste des victimes de Tisiphone au chant VI. La Dira du livre XII est a la fois symbole de mort, avec une fonction annonciatrice (sur un cratere, une Furie prefigure le destin tragique des protagonistes) et dispensatrice de mort, deux fonctions qui sont celles de Vanth dans les urnes cineraires (12).

Supposer l'influence de la demonologie locale est d'autant plus pertinent que cette Dira romanisee se trouve sur le chemin d'Enee, ainsi que le remarque C. J. Mackie, precisement apres son arrivee en Italie. Si lon peut reprocher a C. J. Mackie de deduire abusivement du texte virgilien l'appartenance de Megere a la famille des Dirae (ce qui lui permet ensuite de poser lequivalence entre Furies et Dirae a partir du releve de l'inscription de Megere sur les vases dans le role d'une Furie), si lon peut le critiquer egalement d'avoir considere que Virgile s'inspirait des demons italiens sur la base de la dualite des Erinyes (alors que deja, dans les textes grecs, Erinys donne la mort), il faut lui reconnaitre le merite d'avoir fait avancer la recherche sur des bases plus sures.

1.4. La reception dans la poesie imperiale

L'analyse des textes de la poesie latine imperiale confirme les dires de Servius et prouve qu'apres Virgile, les poetes confondirent Dirae, Erinys et Furiae, tout en les employant dans des contextes differencies ; synonymes, les termes eurent leur particularite demploi (13).

Parmi les tres nombreux exemples que nous relevons dans le vaste corpus de la poesie des deux premiers siecles apres J.-C., nous citerons quelques exemples significatifs: dans Hercule sur l'Oeta de Seneque, Dejanire s'adresse a dira Megaera, puis l'apostrophe par l'adjectif seul (v 1005-1007), et dans Thyeste, lombre de Tantale evoque "l'affreuse cohorte des Furies" (78 : dira Furiarum cohors). Un extrait d'une satire de Juvenal (VII, 66-71) apporte un temoignage irrefutable de ce qu'a son epoque, l'assimilation de la Dira a une Erinye ne fait aucun doute. Le satiriste precisement commente le livre XII de l'Eneide :
   Magnae mentis opus nec de lodice paranda
   attonitae currus et equos faciesque deorum
   aspicere et qualis Rutulum confundat Erinys.
   nam si Vergilio puer et tolerabile desset
   hospitium, caderent omnes a crinibus hydri,
   surda nihil gemeret graue bucina. (14)


Dans les Pheniciennes de Seneque (428-429), le depart de Jocaste sur le champ de bataille est compare a celui d'une Furie animee d'un tourbillon impetueux, lancee a la vitesse d'une fleche parthe. Le verbe furio se combine avec la sagitta parthica qui fait un clair echo au texte virgilien, dans lequel le depart de la Dira etait refere a la trajectoire d'une fleche :
   Vadit furenti similis aut etiam furit.
   Sagitta qualis Parthica uelox manu
   excussa fertur (15)


Nous pouvons donc conclure que Virgile a combine des elements issus de traditions diverses, litteraire et iconographique, pour proposer une synthese originale: un groupe de trois Furies sur le modele euripideen, incluant une reminiscence des paires telles quelles etaient representees sur les vases, qui associaient par deux les noms d'Allecto, de Megere, de Tisiphone, et de Poina, dans des combinaisons differentes. Virgile procede a une contamination mythique entre elements sentis comme homogenes et unis par des rapports de contigu'ite, avec probablement des phenomenes de transfert, d'assimilation, de derivation ou de croisement comparables a ceux qui sont en jeu dans la romanisation des dieux grecs. De la meme facon que la Grece a pu convertir, a un moment de son histoire, les Erinyes en Eumenides, le transfert de ces demons dans la culture latine sest accompagne d'une serie d'adaptations. Leur traduction dans la langue latine debouche sur une terminologie variee, qui recourt tantot aux Furiae quand il s'agit de mettre l'accent sur le dechainement de la violence ou la punition du crime, tantot aux Dirae, pour insister sur une signification plus nettement religieuse.

2. La fonction ominale

2.1. Le monstrum comme avertissement

La Dira n'agit pas de son propre chef, mais elle execute la volonte de Jupiter. Son apparition remarquable sur terre signale ouvertement cette volonte divine, illustrant par la la vocation du monstrum latin, que letymologie rattache au verbe moneo (cf. Varron, cite par Serv., ad Aen III, 366): le monstrum est ce prodige, a la fois l'apparition phenomenale et la creature hors-norme, qui avertit des intentions des dieux. Dans son "Esquisse d'une histoire de monstrum", C. Moussy (16) rappelle que monstrum qui derive de monere a donne lieu a monstrare (comme le souligne aussi Ciceron, De la nature des dieux, II, 7) qui a moins le sens de "montrer" qu' "enseigner une conduite"; le monstrum est ainsi un avertissement donne par les dieux. Il est aussi cette creature qui, pour etre reconnaissable et fonctionner comme avertissement, emprunte une forme extraordinaire, deviante par rapport a l'ordre naturel. La divination latine etablit une distinction entre presages avertissant l'homme de la conduite qu'il doit tenir (omina, auspicia), et prodiges (revelant que la paix des dieux est rompue et que les individus sont menaces du courroux divin). Parmi les tres nombreux synonymes disponibles dans la langue latine pour designer le signe envoye par les dieux (monstrum, omen, ostentum, portentum, prodigium, miraculum, visiblement confondus dans la theologie romaine, et sentis comme equivalents), le substantif monstrum, peu employe par les prosateurs, connait dans la poesie epique une expansion extraordinaire. Les distinctions entre presage et prodige sont fondues dans le chant XII de YEneide ou la Dira est a la fois un omen et un prodigium-monstrum. La Dira virgilienne a le sens du teras grec, cest-a-dire de "signe prefigurant l'avenir" (17).

L'apparition de ce monstre nest donc pas consecutive a une priere que Troyens ou Latins aurait adressee aux dieux, par le biais de rituels, mais emane directement de Jupiter, qui lui octroie une fonction dramatique precise : faire comprendre a Juturne que son frere est perdu et oter a Turnus ses forces physiques et morales. Elle est donc un prodige, en tant quevenement de caractere surnaturel, participant d'un merveilleux epique, mais aussi un presage, avec une valeur predictive (Cic., De diuinatione, I, 42 : "prodige parce qu'il predit"). Cette fonction ominale est clairement soulignee dans le texte : v 854 : inque omen Iuturnae occurere iussit. A sa vue, la reaction de Juturne est immediate : elle reconnait dans cette forme un ordre imperieux de Jupiter, sans qu'il lui soit besoin d'autres indices pour le comprendre. La Dira apporte "un bruit de mort", sonum letalem (v. 877). Quant a Turnus, une paralysie sempare de lui insidieusement, bridant ses efforts, figeant son sang, bloquant ses tentatives de combat. Elle symbolise donc la mort, par sa seule presence, mais contribue aussi a la dispenser, semblable par cette fonction au demon Vanth de l'iconographie etrusque. Le monstre, bien que terrifiant, est subordonne a une hierarchie complexe de causes et d'effets, integre dans un cosmos organise dans lequel sa place est definie et strictement canalisee par des dieux dont il nest que lexecutant. Si le rappel de sa genese renvoie au chaos d'une Nuit prolifique en creatures abominables, son role est ici cantonne aux decisions superieures de Jupiter. Le verbe qualifiant la position spatiale de ces Dirae, aux cotes de Jupiter, designe l'action de ceux qui executent les ordres d'un magistrat : apparent. Elles en sont les apparitrices, pretes a mettre en application les decisions du roi, presentees comme celles d'une justice immanente. Jupiter trame des chatiments divers, mort, maladie, guerre, autant de fleaux qui sont les effets d'une sanction divine chatiant des conduites humaines jugees reprehensibles. L'intervention de cette Dira est-elle juste? Elle intervient a un moment ou Jupiter et Junon se sont enfin reconcilies : le duel etait a son comble entre les deux heros Enee et Turnus, lorsqu'une entrevue celeste, destinee a resoudre le conflit, aboutit a un arret, pris de commun accord. Jupiter obtient de Junon qu'elle consente a la cessation des hostilites et a l'etablissement des Troyens dans le Latium, a la condition, en echange, que perdure le nom des Latins. Lenvoi de la Dira est a replacer dans le cadre de cet accord entre les dieux, eux-memes soumis a un destin devant lequel ils doivent plier. Junon ne peut lutter contre l'avenir radieux qui est promis a cet Enee, comme futur dieu indigete. La Dira est chargee d'eliminer celui qui fait obstacle a la realisation des destins : Turnus. Les Furies, qui sont certes associees a la violence primitive, aux puissances nocturnes, au royaume souterrain, participent ici au renforcement des decrets de Jupiter. A la fois agents du desordre (semeuses de discorde) et d'ordre (sanctionnant les coupables), elles manifestent dans leurs fonctions une ambivalence que traduit leur localisation spatiale (18): tantot dans les Enfers quand il s'agit de chatier les criminels, tantot dans le ciel quand il s'agit de retablir l'harmonie perdue. Cette ambivalence est constitutive de leur monstruosite, car elle est propre a inspirer l'horreur et le malaise, mais de nature aussi a justifier leur existence, en les integrant dans un monde ou le mal a sa place mais peut faire lobjet d'un possible depassement. La Dira emane des profondeurs de la Nuit (sata nocte) et se meut dans le ciel a la facon d'une fleche rapide. La dualite du monstre trouve un parallele dans la complexite du dieu, qualifie de saeuus (v. 848) : le deuxieme hemistiche du vers 849 est a comprendre en effet comme le developpement de la section precedente, le roi cruel ne qualifiant pas Pluton, comme on l'a parfois suppose, mais bel et bien Jupiter. Lepithete de saeuus, denotant sa cruaute, renforce la lecture de Servius, soutenant que les dieux sont eux aussi permeables aux emotions humaines et peuvent ressentir colere, voire fureur, et faire appel aux monstres infernaux pour servir leurs desseins (letum horrificum uolunt Iouem non esse mortis auctorem, sed posse mortis genere uelprodesse uel obesse mortalibus). Jupiter sentoure de sinistres deesses quand il a de sinistres desseins, ce qui est une nouveaute par rapport a l'Orestie ou les Erinyes n'avaient pas de contact avec Zeus. Ainsi, Jupiter peut etre favorable ou defavorable aux mortels en leur reservant un genre de mort adapte.

Comment ne pas, des lors, mettre en rapport la colere de Jupiter, decide a faire cesser ces trop longs combats, avec la requalification des Furies sous un nom qui fait apparaitre, de facon clairement audible, cette colere (d-ira) ? Virgile a-t-il ete conscient des effets de lepiclese ? A-t-elle ete choisie sciemment, ou reflete-t-elle les trefonds de la conscience auctoriale ? Servius, lecteur antique, l'avait compris ainsi: pestes cognomine dirae proprie 'pestes' uocantur, 'dirae' uero cognomine. et dictae 'dirae', quod non nisi ante iratum Iouem uidentur, ut saeuique in limine regis apparent (19). Le substantif est entendu, suivant une etymologie populaire et fantaisiste, comme issu d'une contraction de la periphrase : deorum ira. Et cest bien ainsi que lexplique Serv. auct.: Aen. IV, 453 : Dira enim deorum ira est, quae duplici modo colligitur, aut ex signis aut quocumque modo et quaecumque ex parte.

2.2. Un terme technique de la mantique romaine

L'etude de letymologie et des emplois de l'adjectif dirus montre l'ancrage profond du terme dans la sphere religieuse. D'apres A. Ernout (20), l'adjectif dirus proviendrait d'un dialecte sabin ou ombrien (il est "donne par Servius, ad Aen. III, 235 comme ombro-samnite"). Il se rattacherait au grec deinos "qui inspire la crainte, funeste, extraordinaire", et au verbe deido "craindre". Dirus est un terme religieux qui appartient a la langue des augures, et se trouve souvent joint a omen. Le feminin pluriel pris substantivement designe les mauvais presages (cf. Cic, Div. I, 16, 29 : etenim dirae, sicut cetera auspicia, ut omina, ut signa, non causas offerunt cur quid eueniat sed nuntiant euentura, nisi prouideris (21). Le Thesaurus Latinae Linguae distingue essentiellement deux sens: d'une part, un sens strict, religieux ("fatal, sinistre, annoncant une calamite, de mauvais augure"), employe a propos des presages, des imprecations, des incantations, des execrations, ou applique aux divinites ou creatures funestes, surtout en rapport avec les Enfers (l'adjectif qualifie toute une serie de divinites effrayantes et negatives, Circe, la Necessite, Jupiter, Charon, Tisiphone, Gradivus, les Manes, les Parques, Cupidon, le Styx, Megere, les Furies) ; d'autre part, un sens plus large ("abominable, atroce, terrible"), dans lequel les notions de nuisance et de terreur prevalent. Il est alors employe pour caracteriser des monstres (aigle, Harpyes, Charybde, Sphinx, hydre, serpent), des hommes (Ulysse, Hannibal), des choses (tempete, lieux, instruments, pus, sang), des actes (criminels, fureur, passion, faim, religion, douleur, blessure, mort). Si la palette des emplois est tres large, le terme associe ses connotations negatives a un contexte religieux, magique, occulte, ou sacre, designant des etres ou des phenomenes surnaturels et malefiques.

De tres nombreux exemples tires de l'historiographie ou de la poesie latine, chez Tite-Live, Ovide, Horace, attestent que l'adjectif dirus appartient au vocabulaire technique de la mantique romaine. Dans le langage des augures, les dirae res signifient un presage non favorable : cf. Accius, 80 ; Cic., Leg. II, 21 (augures) ; Div., 1, 28 (auspices) ; Virg., Georg., I, 488 (cometes); Tib., El. 1, 3,17 (omina dira) ; Ov., Met. V, 550 (dirum omen : bubo) ; Sen., Dial. VI, 9, 4 (dirum omen); Sil., Pun. VII, 48 (dirum omen); Plin., H.N., X, 85 (bubo uisus dirum ostentum est). Les poetes mettent en scene les dirae precationes (Hor., Epod. V, 89; Tib., El. II, 6, 53). Les grammairiens tardifs, comme nous l'avons deja vu a propos de Servius, rattachent ce vocable a la colere divine : Isid., Orig. X, 75 : dirus immisericors quasi diuina ira in id adactus.

Trois emplois chez Tite-Live, ou dirus est tantot adjectif tantot substantif, confirment la valeur religieuse et magique du terme. Au livre X, 28, 15, l'historien rapporte le comportement hero'ique de Decius fils en 295 a Sentinum, qui, lors du combat contre les Samnites, appuyes par les Gaulois et les Etrusques, decide de se devouer pour la communaute a laquelle il appartient afin de garantir le succes romain. Il se livre a une autodevotion spectaculaire, prononcant des imprecations contre lui-meme pour provoquer a son passage la terreur et la fuite. Il attire a lui les dieux infernaux, dans un rituel magique et religieux qui a pour but de sauver la patrie. Tite-Live montre dans ce rituel de la religion ancienne une variante particuliere du piaculum : le general, presente comme un heros, consacre son sang aux dieux du ciel comme a ceux des Enfers et empeche que leur courroux ne setende sur la patrie entiere. Pactisant avec les Enfers, il devient infernal et souille de son contact ses ennemis. Diris est ici le substantif: Deuotus inde eadem precatione eodemque habitu quo pater P Decius ad Veserim bello Latino se iusserat deuoueri, cum secundum sollemnes precationes adiecisset prae se agere sese formidinem ac fugam caedemque ac cruorem, caelestium inferorum iras, contacturum funebribus diris signa tela arma hostium, locumque eundem suae pestis ac Gallorum ac Samnitium fore,--haec exsecratus in se hostesque, qua confertissimam cernebat Gallorum aciem, concitat equum inferensque se ipse infestis telis est interfectus (22). Au livre X, 38, Tite-Live raconte les circonstances particulieres d'un recrutement au cours duquel lon fit preter serment a des soldats selon de vieilles pratiques samnites. La recrue devait prononcer une formule d'imprecations contre sa famille et sa descendance pour le cas ou il manquerait a son devoir de marcher au combat. Dirus est ici adjectif : Dein iurare cogebant diro quodam carmine, in exsecrationem capitis familiaeque et stirpis composito, nisi isset in proelium quo imperatores duxissent et si aut ipse ex acie fugisset aut si quem fugientem uidisset non extemplo occidisset (23). Au livre X, 41, 3, Tite-Live depeint les Samnites enchaines par la peur et incapables de resister a l'assaut et a la vaillance des Romains. Le serment qu'ils ont prete dans le cadre du sacrifice les paralyse au lieu de les aiguiser au combat, puisque chacun a peur de voir sa famille maudite a jamais. Tite-Live sous-entend que le rituel est condamnable parce qu'il est malsain de jouer avec les puissances infernales. L'armee est qualifiee d'armee de lin par rapport au tissu qui entoure l'autel, mais dans un sens figure, Tite-Live signifie sa fragilite. L' exemple est interessant en ce qu'il combine les deux adjectifs dira et furiale en les placant sur un meme plan, comme deux synonymes : Quippe in oculis erat omnis ille occulti paratus sacri et armati sacerdotes et promiscua hominum pecudumque strages et respersae fando nefandoque sanguine arae et dira exsecratio ac furiale carmen, detestandae familiae stirpique compositum; iis uinculis fugae obstricti stabant, ciuem magis quam hostem timentes (24). La contamination mise en reuvre par la Dira percue comme une pestis (au sens de fleau, mais aussi de maladie contagieuse) dans le dernier chant de l'Eneide seclaire si on la met en rapport avec le rite romain de la deuotio dont nous venons de lire une illustration notoire avec le recit livien de la deuotio des deux Decius.

Enfin, dans le domaine de la fiction litteraire, l'adjectif dirus est tres couramment employe soit pour qualifier les Furies, leurs actes, leurs attributs, dans le contexte d'une malediction, soit pour se substituer a elles en epiclese. Chez Ovide (Met. IV, 499), la Furie Tisiphone lance des serpents qui diffusent des atteintes funestes, diros ictus. Dans une scholie a Horace, 1, 2,1, on lit : a furiis tractum, quae dirae dicuntur. Chez Horace (Epod. V), lenfant prononce contre ses bourreaux des maledictions, dirae, et compare son ombre a une Furie prete a harceler Canidie. Tel un demon nocturne, lame de lenfant se vengera de ses bourreaux eternellement : diris agam uos ; dira detestatio / nulla expiatur uictima [...] nocturnus occurram furor / petamque uoltus umbra curuis unguibus, / [...] et inquietis assidens praecordiis / pauore somnos auferam (25). Tibulle (II, 6, 53) invoque les Dirae (traduites par "Furies" dans ledition CUF) contre lentremetteuse Phryne qui ecarte Nemesis du poete : tunc tibi, lena, precor diras (26). Lexemple permet de comprendre comment l'adjectif sest specialise pour devenir synonyme des Furies. D'autres cas sont plus complexes, comme precisement le vers de l'Eneide, ou Didon prononce sa malediction contre Enee (vv. 607 et suiv.). La reine invoque le Soleil (astre brulant), Junon (divinite du mariage, qui assemble les coeurs), Hecate, divinite souterraine, et les Dirae ultrices, quelle associe "aux divinites d'Elissa qui se meurt" (di morientis Elissae). Ces divinites sont-elles les Manes de Didon ou les dieux qui emportent les morts ou les divinites susceptibles de venger sa mort, cest-a-dire les Erinyes nees de son sang qui tourmenteront le responsable de sa mort ? Plus tard, chez Stace, l'ambiguite disparait : lorsqu'ffidipe est assiege par les Dirae I, 51-52 (tamen assiduis circumuolat alis / saeua dies animi, scelerumque in pectore Dirae (27)), nul n'irait contester que ces Dirae representent a la fois les demons ailes de la mythologie, Erinys romanisees, et l'image interiorisee d'une conscience qui persecute obstinement et cruellement le coupable apres son forfait.

L'approche lexicale des emplois de dirus dans l'historiographie et la poesie latines confirme l'arriere-plan religieux indissociable de ce terme, nous invitant a lire dans la Dira du chant XII une creature surnaturelle, liee aux puissances occultes, annonciatrice du malheur et de la mort.

2.3. Oiseau de malheur

Les changements d'apparence font partie des attributs extraordinaires des demons et d'un merveilleux indissociable du genre epique. Aussi ne sommes-nous pas surpris de la metamorphose de la Dira, de la meme facon qu'Allecto se deguisait en la personne de Calybe. Mais la figure empruntee est ici choisie a dessein : loiseau renvoie au monde des augures. On a souvent compare lenvoi de cet oiseau-fleche, qui ponctue la fin de lepopee, avec le debut de l'Iliade, ou Apollon tire des fleches porteuses de la peste dans le camp troyen : a un parallele structurel avec le paradigme epique offert par le modele homerique se superpose un arriere-plan religieux. Virgile insiste d'abord sur sa rapidite (son depart est immediat, elle pourfend les airs), la compare a une fleche (se deplacant dans lether mais aussi susceptible de donner la mort). La narration, elliptique, condense ici les effets poetiques, tel lemploi de celeris (v. 859), qui peut etre accorde soit au sujet nominatif feminin sagitta soit a lobjet umbras; l'adjectif incognita laisse supposer que celeris qualifie plutot les ombres traversees a la hate, sans quoi le recit juxtaposerait deux adjectifs sujets, mais la disposition de l'adjectif ainsi place insiste d'une part sur la celerite de la trajectoire, induit d'autre part une liaison stridens et celeris par laquelle le lecteur assimile d'abord cette rapidite a celle de la fleche. La Dira d'ailleurs "vole" avant meme d'avoir revetu la forme de loiseau. Le poete insiste ensuite sur ses ailes, notamment par l'hendiadyn expressif du vers 869 qui separe le bruit, stridorem, de ce qui le produit, les ailes, en mettant en relief, par un detachement, alas. Juturne englobe cette Dira dans un pluriel qui les compare aux Harpyes, autres genies ailes : uolucres obscenae (cf. Georg. I,470). Elle prend la forme enfin d'un oiseau de nuit, qui presage la mort et figure le destin (chat-huant, hibou), a un moment ou le duel entre Enee et Turnus est critique pour Enee (28). Sa fonction ominale est clairement soulignee. Loiseau est agressif : il frappe violemment le bouclier de Turnus : v. 866 fertque refertque. Cet oiseau fatal joue un role identique a tous ces demons ailes, Sphinx, Keres, Harpyes, Sirenes, presents sur les sarcophages, et qui representent lame du mort qui va senvoler.

2.4. Sur le seuil

Un dernier indice nous convainc de l'importance du substrat religieux, la localisation de ces demons sur le seuil ou officie Jupiter : v 849 Iouis ad solium saeuique in limine regis. La mention du seuil semble faire double emploi avec celle du trone, cite juste avant. Genee par ce redoublement des complements de lieu, la critique y a souvent vu une redondance. Pourtant, le trone et le seuil renvoient a deux symboliques distinctes : si le trone symbolise le pouvoir du dieu, le limen fait plutot reference a la fonction mediatrice de ces demons qui assurent la liaison entre les dieux et les hommes. Limen appartient egalement au vocabulaire de la mantique romaine. De fait, Dirae et Furiae sont presque systematiquement associees au seuil dans l'Eneide, dans un emploi quasi formulaire qui nocculte pas la valeur religieuse mais au contraire la renforce: Didon est accablee par les avertissements terribles des propheties et par ses reves, et son delire est compare a celui d'Oreste poursuivi par les Dirae : ultricesque sedent in limine Dirae (IV, 473) ; dans le vestibule des Enfers, la chambre des Eumenides est sur le seuil : VI, 279: in limine bellum ferreique Eumenidum thalami; Allecto assiege le seuil d'Amata : tacitumque obsedit limen Amatae (VII, 343). Le seuil est aussi un espace de transition entre le monde des hommes et celui des dieux, le lieu d'une religion primitive, qui suscite la terreur. De fait, ce limen figure aussi le passage de la vie a la mort, et se trouve evoque dans des instants de grande intensite dramatique (pour les Cyclopes III, 616, Cacus, VIII, 231, Proserpine VI, 402, Helene VI, 525, insistant sur une situation trouble ou annoncant la mort prochaine d'un personnage). R. Edgeworth sest sans doute trompe en projetant sur le seuil un caractere tabou et de mauvais augure (29). Mais indiscutable est la valeur religieuse du limen, qui souligne, dans leconomie dramatique de ce dernier chant, le basculement irreversible de l'action.

Si nous ne souscrivons pas aux conclusions de W. Hubner, lorsqu'il distingue deux classes differentes de demons (Dirae et Furiae), nous reconnaissons a sa suite comme irrefutable l'influence operee par la mantique romaine: "Virgile a contribue a donner aux demons ailes de lepopee et aux Arai de la tragedie grecque les traits des oiseaux prodiges romains" La romanisation de la demonologie grecque seffectue a travers une serie de transferts culturels dont rendent compte les documents litteraires, iconographiques, archeologiques, epigraphiques. L'influence manifeste des pratiques religieuses ominales nationales participe clairement de ce phenomene d'adaptation-transformation du mythe herite. Virgile aurait-il senti l'hesitation entre eris et ara que rendent loisibles les incertitudes etymologiques a lencontre de l'Erinys, percue par consequent tantot comme puissance de discorde, tantot comme malediction? Ainsi pourrait sexpliquer la mention, a cet endroit du texte, du nom de la tartareenne Megere, la seule parmi ces demons a etre nommement citee dans le cadre de leur genealogie commune, quand le terme qui la designe renvoie a sa capacite a jeter le mauvais oeil (cf. megairo=envier, jeter le mauvais oeil, fasciner), rencherissant sur le contexte surnaturel et quasi magique du passage, dans ses modalites operatoires : serait-ce elle qui agit, en envoutant de sa presence Juturne, puis en paralysant Turnus ? Le texte reste a ce sujet imprecis; neanmoins, une telle interpretation aboutirait a une repartition des roles entre les trois Furies, au sein des trois livres ou elles interviennent : Tisiphone dans les Enfers (VI), Allecto semant la discorde dans le Latium (VII), et Megere infligeant la malediction finale (XII), dans une parfaite tripartition ou se refleterait le souci dequilibre caracteristique de la maniere virgilienne. Quoi qu'il en soit, l'apparition de cette Dira engendre la terreur pour ceux qui la croisent. Ou lon constate que Virgile, tout en connaissant parfaitement Lucrece et la doctrine philosophique qui demontre que lexistence des monstres est explicable en dehors de toute intervention divine, reactive, pour les besoins de son entreprise poetique, le point de vue theologique sur les monstres, alors meme que par ailleurs eclate son scepticisme sur la science augurale et les presages (30).

3. Les choix esthetiques

La lecture d'un texte eminement poetique comme celui-ci ne saurait se reduire a des considerations philologiques, religieuses ou philosophiques, dont on a mesure pourtant tout l'interet dans les pages qui precedent. L' on n'a pas assez songe que la Dira etait une abstraction faite forme, obligeant le poete a mettre en reuvre des procedes "poietiques" specifiques dont il convient dexaminer maintenant les caracteristiques, pour une approche cette fois poetique de l'extrait. Les critiques que nous avons cites, cedant a une certaine forme d'imperialisme du langage, se sont focalises sur la question de la terminologie, et ont cru bon de deduire de l'identification prealable de la creature sa signification ultime, dans un systeme interpretatif binaire, qui lenvisageait soit comme Dira soit comme Furia. Ce presuppose les a conduits a considerer l'appellation du demon comme condition premiere de lexegese, a valoriser le signifie par rapport au signifiant, et a negliger l'image au profit du verbe. Leur demarche trouve par ailleurs une part de sa legitimite dans une poesie qui se developpe selon un regime majoritairement axiologique, pretant une attention extreme aux valeurs et soumettant le discours a lobligation den rendre compte. La Dira virgilienne est effectivement integree dans un systeme de representation symbolique coherent, marque par une forte polarite ethique. Mais elle est aussi une image, une figure tropologique elaboree au moyen de procedes poetiques, une construction plus largement adressee a l'imaginaire: du mot a la forme, il y a un passage qui merite que nous nous y arretions. L'imaginaire n'a-t-il pas ses raisons que la raison ignore superbement ? Une analyse litteraire de lextrait nous conduit a nous interesser aux procedes de la "monstration" par lesquels le poete informe la representation, ce qui revient a examiner les moyens narratifs, descriptifs, rhetoriques du montage poetique, par lequel une abstraction devient creature douee de vie. La Dira du livre XII est a la fois la personnification allegorique d'une abstraction (elle figure visiblement l'irruption d'un evenement funeste) et un personnage dote d'un statut actantiel (une creature surnaturelle suscitant leffroi), a la fois dotee d'un theme et d'un phore. Ce cumul est reperable dans l'usage de la majuscule, signal demarcatif de la personnification.

Le premier point sur lequel nous voudrions insister est celui de la mise en scene d'un demon sur lequel le poete projette les categories du monstrueux. Les dictionnaires de mythologie hesitent a qualifier les Erinys et les Furies de monstres ou de demons, le sens commun invitant a voir dans l'allegorie de la vengeance ou de l'imprecation plutot un demon. Poete epique, Virgile choisit loption hyperbolique conforme au genre eleve. Juturne qualifie la Dira de monstrum (v. 874), terme dans lequel se superpose le sens de prodige et celui de creature surnaturelle.

La personnification fonctionne comme une allegorie dans la mesure ou elle donne lieu a une composition ou les elements sont orchestres au sein d'un systeme semiotique coherent. M. Aquien et D. Boutet (31) definissent l'allegorie comme "une image filee et animee, qui, grace a une isotopie coherente dans un contexte narratif, renvoie de maniere metaphorique a un univers referentiel". Loperation de conversion qui consiste a figurer l'irruption d'une sanction divine sous la forme d'un etre demoniaque participe de la creation d'une atmosphere solennelle et inquietante, requise par le genre et le moment (celui de la cloture de l'oeuvre). Les linguistes et les rhetoriciens insistent souvent, dans l'analyse du processus allegorique, sur cet ecart qui separe le discours premier d'une signification seconde qui lui serait afferente : mettre en scene l'allegorie revient a enoncer une donnee avec l'intention cependant de signifier parallelement autre chose, voire tout autre chose. L'image allegorique, le texte allegorique, presentent un sens immediat coherent, mais conformement a l'etymologie du terme, accueillent dans la representation un sens second dordre symbolique. Chez Virgile, le degre despacement entre discours premier et discours second est quasi nul. La Dira fusionne le comparant (oiseau) et le compare (l'evenement) en les placant dans une relation qui tient davantage de l'analogie que de la contigu'ite, pour une elucidation instantanee qui ne requiert aucun effort apparent de dechiffrement, et dans un ideal de transparence platonicien entre letre et le paraitre. Signifiant et signifie se superposent parfaitement pour une reception limpide des effets de son intervention. La portee de ce monstrum est demonstrative : cette Dira partage avec les Harpyes, le Cyclope, la meme isotopie du monstrueux, comme signe immediatement visible et equivalent exacerbe du mal.

Pourtant, dans cet univers apparemment si limpide, lepiclese qui substitue a la Furia une Dira reintroduit la menace de lopacite ou de la confusion. Plusieurs consequences decoulent de cette substitution. L'aire semantique de dirus place la Furie sur un terrain plus specifiquement religieux. La transparence du symbole est associee a lopacite de ses causes, comme dans lepisode de Laocoon. Enfin, la personnification de la Dira est une creation, un hapax monstrueux. En utilisant Dira comme allegorie, sans qu'il y ait d'antecedents dans la tradition epique ni meme tragique, Virgile deplace l'attention de la creature imagee vers ce qui la nomme et "manipule ce nom comme s'il etait un corps" (32). L'hypotypose favorise plus ouvertement l'interrogation; comme le dit G. Lascault, le monstre doit donner a penser ; les interpretations que suscitent les monstres font apparaitre un grand jeu hermeneutique. L'image pourvue d'un sens implique que lon reconnaisse en elle la valeur symbolique quelle porte, mais elle merite aussi detre etudiee pour ses capacites expressives. Pour paraphraser G. Lascault, en modifiant sa citation, "le texte image <ne doit pas etre> aboli au profit du savoir que lon suppose situe derriere lui". En inventant la Dira comme il a invente la Fama, Virgile s'attache a donner au monstrueux une forme visible, qui exerce par le vecteur de la figuration une empreinte plus forte sur les esprits que ne le ferait le discours conceptuel.

Quels sont donc les choix poetiques adoptes par Virgile dans la representation du monstre? Lon observe chez le poete une tension constante entre le desir de communiquer leffroi devant la violence bestiale ou les lois implacables du destin, et la recherche d'un equilibre rassurant garanti par l'inspiration du uates. La volonte de dominer le monstre par les ressources d'une spiritualite active doit composer avec la resurgence sournoise des hantises de l'affect.

3.1. La maitrise du discours : entre equilibre et suggestion

Le monstre est canalise par lordre narratif comme il est integre dans la symbolique cosmique. La composition de la sequence est marquee par lequilibre : deux vers annoncent les intentions de Jupiter ; quatre autres retracent lexistence des Dirae et les circonstances de leur naissance; les quatre suivants detaillent leur fonction et leur place aux cotes de Jupiter ; deux vers decrivent le depart d'une Dira, sommee d'intervenir par Jupiter. Cette premiere sequence au calibrage regulier (2-4-4-2) est suivi par une seconde, elle aussi equilibree. Deux groupes de six vers sont consacres au voyage de la fleche, puis aux attaques de loiseau. Sur le plan architectural, lequilibre des proportions est parfait, d'un bout a l'autre symetrique (4 groupes de 6 vers). Les informations sont delivrees suivant un ordre logique : la naissance mythique des Dirae, leur place dans le ciel, le depart de l'une delles. Le jeu des demonstratifs, en attaque de vers (dicuntur ... hae ... harum ... illa), dessine un encadrement clair a l'image d'un monde ordonne.

Le souci de controle est identique a propos de la place respective de la narration et de la description au sein de la diegese. Virgile ne s'attarde pas trop a decrire le monstre ; il prefere en faire une image agissante, et se concentre sur son mode d'action. Le recours a une comparaison longuement developpee, qui assimile la deesse a une fleche, evince momentanement le demon de la narration au profit du comparant, et aboutit a une description oblique, ou le nombre limite des informations fait saillir une intensite emotionnelle maximale. A la difference de lexpressionnisme eschyleen (le dramaturge campant des etres demoniaques d'une violence extreme, nauseabonds, vampirisants, exhalant une haleine sanglante, les yeux degouttant de pus), Virgile prefere la sobriete descriptive, qui suggere plutot quelle ne dit--indice significatif en faveur d'une esthetique classique. Le conflit cree par la nature du sujet represente et la recherche d'equilibre transparait dans des structures phoniques ou syntaxiques ou se lisent des effets de symetrie, comme dans les redoublement sonores (geminae cognomine, partu paribusque) ou la juxtaposition verbale (apparent acuontque).

3.2. Mythe et rhetorique

Demblee, Virgile place ses informations sous le signe du rapporte, en invoquant une tradition mythique (v. 845 dicuntur) qu'il est en train en realite de renouveler. L'indexation du nom (cognomine) souligne l'ecart par rapport a la designation plus classique de Furiae. L'indication de la gemination (geminae pestes) introduit la menace de la division, incompatible avec tout principe d'harmonie. En position centrale du vers, le substantifpestes apporte ses connotations de souillure. L'inscription du demon dans sa filiation genealogique, comme progeniture d'une nuit originelle et chaotique, appelle un color hesiodique, qui transparait dans la solennite des noms propres, disposes dans un entrelacs chiasmatique (a-b-b-a se combine avec adj.-nom-nom-adj.), et dans la noirceur renforcee de la juxtaposition Tartaream Nox. Dans cette naissance aux circonstances inquietantes, la proliferation incontrolee se mele aux difficultes d'identification. L'epithete Tartaream refere peut-etre autant a une origine stygienne qu'a une atmosphere malfaisante, de la meme facon que l'epithete de la Nuit, intempesta, deja employee dans Georg. I, 248, revet une signification temporelle (en renvoyant a une nuit perpetuelle comme l'interprete Servius) aussi bien que morale (en denotant une conduite facheuse, inopportune). Cest dans une nuit noire et nuisible que les Dirae ont ete engendrees, en meme temps que Megere.

L'adjonction d'ailes et de serpents consacre leur morphologie effrayante et hybride, marquee par le fantasme dencerclement (les serpents senroulent en spirale autour du corps), le hors norme (addidit insiste sur l'ajout de parties heterogenes, dans un processus de creation archa'ique ou la genese releve du bricolage), l'alliance du chthonien et de l'aerien. Les proprietes etonnantes de ces ailes refletent l'art virgilien de la suggestion : brassent-elles le vent, le battent-elles en s'agitant, ou sont-elles pleines de vent, ou encore impalpables et fabuleuses comme le mythe ? Le vers a ete suffisamment expressif pour que Properce en reprenne la clausule entiere, a propos de l'Amour (II, 12, 5).

Virgile s'adresse a nos emotions et travaille a eveiller nos peurs les plus primitives, en soignant lexpressivite de la langue poetique, grace aux alliterations notamment (letum horrificum morbosque deum res / molitur 851-852 ; talis se sata Nocte tulit terrasque petiuit 860-861), mais egalement en pratiquant l'art savant de lellipse, suggerant la presence d'un demon sans nom et sans visage, d'autant plus terrifiant qu'il reste relativement indefini. Les deictiques hae v. 849 et harum unam v. 853 sont suffisamment indetermines pour que nous ne sachions pas avec certitude s'ils font reference aux deux Dirae ou au trio incluant Megere. La creature qui intervient en dernier ressort na d'autre designation que ce demonstratif et l'appellation generale de Dira, dont on a vu le caractere flottant (33). Dans un schema narratif qui semble clair, Virgile glisse donc l'ambiguite qui destabilise, brouille nos reperes en laissant ouvertes plusieurs options de lecture.

La comparaison epique avec la fleche des Parthes introduit a nouveau des connotations negatives, avec la reference a un Orient dangereux, au poison inguerissable dont elle est la vectrice, et qui reprend les images de souillure et de contagion implicites dans la qualification de pestis. Les images s'agencent et se completent en formant un reseau symbolique coherent. Le cours rapide de la narration s'aligne sur la celerite du demon, notee a trois reprises : celerem 853 ; celeri 855 ; celeris 859.

La metamorphose en oiseau prolonge la hantise du tourbillon et de lenfermement circulaire, deja suggeres dans les spirales de serpent et dans le lancer de la fleche (torsit). L'immediatete de loperation (subitam 862) en renforce le caractere magique, tandis que le desordre syntaxique (alitis in paruae subitam collectafiguram) mime le malaise virgilien face a une transformation qui rompt l'ideal platonicien d'adequation entre letre et le paraitre et rend precisement l'apparence fallacieuse. Les modifications dans lordre des mots, la disjonction des adjectifs d'avec les noms qu'ils accompagnent mettent en relief loiseau (alitis), dont les chants a contre-temps (importuna) rappellent les malefices de sa mere importune, Nuit. Elle se perche sur les toits deserts comme Fama, agresse le bouclier de Turnus comme les Harpyes, provoque la meme torpeur horrifiee, enoncee a grand renfort de gutturales et delisions (v. 869 : arrectaeque horrore comae et uox faucibus haesit).

Virgile recourt donc a une rhetorique du mal, mettant a contribution une serie de moyens semantiques (adjectifs denotant le noir, l'horrible, images de tourbillon) ou stylistiques (syntaxe bousculee) appliques aux autres monstres du carmen, Fama, Polypheme, Cacus, selon une ecriture codee ou les images sorganisent en un systeme symbolique. L'agression de la Dira est mimee par l'anaphore du verbe principal avec redoublement du preverbe -re : fertque refertque, suivie du participe sonans qui attire l'attention sur les sonorites du vers. Le bouclier, arme defensive, fait lobjet d'une agression inedite, animale, de la part des ailes du demon, pour un combat deloyal.

3.3. Dispensatrice de terreur

Si Virgile repugne a setendre sur la monstruosite de sa creature, il insiste en revanche fortement sur lepouvante que sa presence suscite. Turnus est totalement paralyse a sa vue, et plonge dans une torpeur irrepressible :
   Illi membra nouos soluit formidine torpor
   arrectaeque horrore comae et uox faucibus haesit. (34)


La scene se transporte aussitot aupres de Juturne, qui entend au loin le battement d'ailes terrible. Tendue vers le but impose par les destins, la narration progresse irremediablement, appuyee par l'acceleration narrative qui precipite Taction en ne disant que lessentiel. A son tour, Juturne est terrifiee par cette apparition dont elle comprend immediatement la signification. Considerant la vanite d'une resistance quelconque, Juturne na plus pour issue que de fuir le champ de bataille.
   Talin possum me opponere monstro?
   Jam iam linquo acies. Ne me terrete timentem,
   obscenae uolucres: alarum uerbera nosco
   letalemque sonum, nec fallunt iussa superba
   magnanimi Jouis. (35)


La terreur inspiree par le monstre est traduite par la tournure en miroir (ne me terrete timentem), ou Juturne avoue sa peur extreme, augmentee par le rejet de l'apostrophe obscenae uolucres, qui demultiplie la Dira en un collectif effrayant semblable au vol des Harpyes. Juturne serait-elle victime d'une hallucination, sous lemprise de la folie ? L' alliteration en -sc (obscenae nosco) reproduit dans le discours le bruit des battements d'ailes. La Dira execute la sa fonction principale de dispensatrice de terreur, telle que Virgile l'avait exposee dans sa presentation des origines et des attributs du monstre (v. 850 : acuontque metum mortalibus aegris). L'image de l'aiguillon rappelle ici l'un des attributs des Furies, le fouet par lequel elles agitent la conscience des fautifs et des criminels. Jupiter recourt a elles pour terrifier les villes (territat) ou les acculer a un trepas horrible (horrificum en position centrale du vers 851).

Si sa sobriete descriptive est grande, Virgile parvient neanmoins a communiquer a l'auditeur un effroi maximal en soulignant leffet produit par le monstre sur les hommes qui en sont spectateurs et victimes. Le recit de l'agression de la Dira est intimement lie a ses repercussions sur ses victimes et a la peur ressentie. Apres la disparition de Juturne dans les gouffres du fleuve voisin, la Dira continue a s'acharner sur le malheureux Rutule. Ses assauts sont encore suggeres en creux, a travers le comportement anormal de Turnus, soudain en proie a une violente lethargie. Arrachant une pierre colossale, Turnus sent soudain ses genoux flechir et son sang se glacer : successum dea dira negat (36). Le syntagme dea dira fait reapparaitre la divinite dans le monstre pour exhausser sa puissance illimitee, et dans le passage du substantif a lepithete dira se lit l'abandon de la personnification monstreuse au profit d'une tournure plus usuelle, insistant sur l'inflexibilite d'une deesse dont lepiphanie est funeste aux hommes. A nouveau, Virgile insiste sur la peur ressentie par le heros devant cette apparition (916 : metu, tremescit).

L'epopee culmine sur un sommet depouvante. M. Paschalis (37), qui a travaille sur les relations semantiques entre les noms propres des personnages et leur comportement a mis en evidence a juste titre le rapport entre la Dira et le registre de lepouvante auquel elle est associee. Nous avons rappele plus haut que les linguistes mettaient en relation le latin dirus avec le grec deinos "qui inspire la crainte, funeste, effrayant" et deido "craindre" Le changement d'identite de Juturne, qui emprunte l'apparence du cocher Metiscus (nom construit sur la racine de metuo), traduit la peur quelle eprouve pour son frere, mais prepare aussi le face a face entre loiseau-augure qui dispense autour de lui lepouvante et la peur quelle est predestinee a connaitre. Face a Enee (que les consonances de son nom denotent comme terrible : cf. en grec ainos "terrible, effrayant"), sopposent des adversaires mines par la peur. Dira lepouvantable porte un nom symbolique comme Cacus "le mauvais", les Harpyes "les ravisseuses", Celeno "la sombre", Ocypete "la rapide", Allecto "l'incessante", Cyclops "oeil rond", Megere "lenvieuse". Son apparition sous la forme d'un oiseau lugubre, associe aux tenebres (comme le hibou accompagnant les pressentiments de Didon), annonce la mort, tandis que Juturne est comparee a une hirondelle effrayee. Turnus est au comble de la stupeur, lorsqu'Enee fait tournoyer une pique qui apporte le sinistre trepas, dirum exitium v. 924, comme un dernier echo a ces forces adverses liguees contre le Rutule et contre lesquelles il ne peut rien.

L'attaque de cette Dira qui frappe le bouclier de Turnus comme on jette le mauvais reil forme une vision paroxystique d'agression ou se lisent la hantise virgilienne de la violence, la peur de la bestialite et les reticences devant les forces instinctives. Lancee par un Jupiter punitif et sourcilleux, l'arrivee du demon sur terre obeit cependant a une volonte superieure qui en legitime l'action. J. Thomas (38) note chez le poete de Mantoue "une double lecture des images de violence, dites avec une sincerite bouleversante [...] puis integrees dans une structure ontologique qui en fait a la fois un etat regressif et un stade preliminaire au developpement spirituel". A charge a Enee, puis au lecteur du poeme, d'interpreter correctement les signes manifestes par les divinites et den tirer les lecons qui s'imposent. Le combat entre Troyens et Latins ne pouvait se resoudre qu'apres l'intervention d'une divinite (la Dira) aussi effrayante que celle qui l'avait suscitee (Allecto). Face a la brutalite des impulsions (celles, belliqueuses, de Turnus et Amata, aveugles par le furor), Virgile oppose le modele Enee, qui sefforce de dominer ses passions et de canaliser la violence. Le livre XII est celui qui met un terme a ce long voyage initiatique : dernier livre du zodiaque, cest le livre de la balance, avec la figure centrale de Jupiter tenant entre ses mains et soupesant le sort des combattants, de part et d'autre. La Dira qui precipite l'issue du combat en faisant pencher la balance d'un cote porte en elle la violence qui la rend sinistre et effrayante mais elle se soumet a l'instance superieure des destins quelle est chargee de rendre visibles aux yeux des mortels. Elle fonctionne donc comme un symbole, structure comme un langage auquel son nom renvoie explicitement, par l'adoption d'un signifie qui se superpose au signifiant quelle est aussi. Du langage, le symbole possede la richesse polysemique. Nous reconnaissons dans la Dira une epiclese de la Furie, a la fois semblable a elle et rendue distincte du fait de sa denomination differente, chargee essentiellement de traduire ses liens avec le monde obscur de la divination. Le poete, uates, organise les images et les symboles de son epopee en structures d'une coherence impressionnante, par lesquels il se fait l'intermediaire entre les manifestations transcendantes de la vie et la communaute humaine a laquelle il les communique, dans un message qui reste toujours inspire et sacre. J. Thomas a raison de conclure en lexistence de deux structures dominantes mises en reuvre dans le poeme : "une perception 'non dominee' du monde manifestee a travers des frequences particulieres demploi determinant des hantises [...] ; et, par ailleurs, une architecture 'dominee' [...] tendant, a travers des symboles elabores, a la ramener a une unite essentielle" (39).

4. Le geste final d'Enee

Cette dualite, nous la retrouvons dans le geste final d'Enee, qui a suscite bien des commentaires contradictoires chez les exegetes virgiliens. Alors qu'Enee observe a ses pieds son rival vaincu, le suppliant de l'epargner, il est emporte par un mouvement de fureur ultime et enfonce son epee droite dans la poitrine de Turnus, dont l'ame senvole vers le royaume des ombres, indignee.
   Ille, oculis postquam saeui monimenta doloris
   exuuiasque hausit, Furiis accensus et ira
   terribilis. (40)


Comment sexplique cet emportement final ? Pour certains critiques, le meurtre de l'adversaire, a un moment ou celui-ci est deja domine, diminue la gloire d'Enee. L'assassinat est-il imputable a l'intervention exterieure de demons (les editeurs hesitent, en publiant tantot furies tantot Furies) ? a un debordement passionnel ? Lorsqu'atteint par la lance d'Enee, Turnus tombe a terre, Enee s'approche du blesse incapable de se defendre et se trouve en proie a une psychomachie interieure. Le poete prend soin de montrer ses hesitations : ebranle par les arguments de son rival, le futur fondateur de Lavinium fremit, roule des yeux et retient son bras, puis prend le parti contraire d'abattre l'adversaire.

Certains commentateurs ont vu dans ce suspens de Taction une mise en scene en rapport avec une question politique sous-jacente et avec l'actualite du temps: a Tissue d'une guerre, comment le vainqueur doit-il traiter les vaincus ? Doit-il adopter une conduite de clemence ? Et plus largement, l'individu ou le peuple porte par les destins est-il condamne a se souiller les mains ? La reussite ne peut-elle etre exempte de violence ? La defaite de Turnus etait acquise, Enee pouvait epargner sa vie. En achevant l'adversaire suspendu a ses genoux, Enee adopte, selon certains critiques, un comportement contradictoire avec la fameuse pietas qui definit son profil hero'ique. Pour M. Putnam (41), le denouement renverrait a la fureur qui aurait anime les vainqueurs de Perouse et traduirait la prise de distance critique du poete a lencontre de la politique du Prince. Le furor qui anime Enee fait echo a celui qui avait inspire Junon au debut de Treuvre, dessinant de louverture du poeme a sa cloture une boucle dominee par les passions. Mais alors cest l'heroisme d'Enee qui semble remis en question, introduisant une ultime felure tragique dans un parcours par ailleurs exemplaire.

Une telle lecture nous semble relever du contresens, car elle oublie de considerer les Furies sous l'angle de ce quelles sont aussi, les deesses de la vengeance, pour ne voir en elles que l'allegorie des passions qui assiegent Enee, devoilant en lui la face negative des pulsions humaines. Nous nous rallions pleinement a l'interpretation opposee de P. Heuze (42), qui lit dans la mise a mort de Turnus, a la suite de J. Hellegouarch, un sacrifice rituel au ceremonial hieratique, obeissant a un mouvement de vengeance assume et motive par des raisons morales et psychologiques. Cest en effet la vue du baudrier de Pallas arbore par Turnus sur ses epaules comme trophee de guerre qui reveille en Enee la douleur d'avoir perdu le jeune homme confie a sa garde par Evandre et la dette contractee a legard de ce pere spolie de son fils. Enee nobeit donc pas a un acces de fureur incontrolee mais venge la mort de Pallas, au nom de l'amitie qui le liait a son pere. Ce sont donc l'affection ressentie pour Evandre et son fils et le sens du devoir qui le conduisent a accomplir ce geste ultime. La necessite de la vengeance est presentee ici comme la reponse evidente a une brusque resurgence de lemotion, dans un effet pathetique et dramatique puissant. Les Furies auxquelles cede le heros sont a la fois celles d'Enee, mu par la fureur irrepressible de la vengeance, et celles de Pallas, au nom si evocateur de paix, criant vengeance pour loutrage subi. La mort de Turnus apporte une reparation concrete et symbolique a cet outrage : Enee voue le corps du Rutule aux manes de Pallas, et sa main agit au nom de la victime, depuis le monde des morts jusqu'a celui des vivants: Pallas te hoc uolnere, Pallas immolat et poenam scelerato ex sanguine sumit (43). Enee conduit alors une mise a mort rituelle destinee a apaiser l'ame de Pallas dans l'au-dela et lui dedie le corps de celui qui fut naguere son bourreau. Tout Tarriere-plan tragique et religieux du mythe des Eumenides tel qu'il apparaissait dans les tragedies grecques, avec la reparation du sang par le sang, est ici present en filigrane. Turnus, qui setait declare pret a se devouer pour la communaute (XI, 442), tel Decius dans le recit livien, fait lobjet d'une immolation sacrificielle a laquelle il ne setait pas prepare, surpris de tomber au nom du motif invoque par Enee. Sa vie qui sechappe de son corps, indignee, est celle du vaincu dans l'arene d'un combat conte comme une scene de gladiature, mais aussi celle d'un criminel immole par son ennemi dans un geste de vengeance reparatrice. Mais meme legitime par des raisons morales, le sacrifice reste ce qu'il est : un moment de grande cruaute pour celui qui l'accomplit et de grande douleur pour un herosproficiens, sur le chemin d'une evolution toujours a parfaire. Alors meme qu'Enee symbolise une nouvelle forme d'hero'isme, integrant des valeurs nouvelles comme la piete, temoignant de levolution de la societe et de la sensibilite propre de l'auteur, la montee des emotions qui commandent l'accomplissement de son acte final est liee a un trio qui fera fortune dans la litterature imperiale et plus particulierement dans la tragedie senequienne : dolor, furor, ira (v. 945-946). L'heroisme doit composer desormais avec des resonances tragiques.

Conclusion

EEneide reflete le degre de complexite tout a fait etonnant auquel est parvenu le mythe des Furies dans le chef-d'reuvre de Virgile, ou nous reconnaissons plusieurs strates et niveaux d'interpretation : la reprise de la tradition homerique des Erinys, deesses de la justice, contaminee avec les assauts d'Eris dispensatrice de la discorde (Allecto), la tradition tragique des Eumenides, avec la loi du talion sanguinaire (mise a mort de Turnus), l'allusion aux lectures allegorisantes voyant dans les demons des personnifications des passions humaines (le fleuve des Eumenides, dans le livre VI). A cet heritage litteraire et philosophique grec (44) se superpose l'influence de la philosophie et de la religion romaine, tres nette dans lenvoi de la Dira refletant la colere jovienne. Dans le riche eventail des monstres convoques par Virgile, les Furies detiennent le record des apparitions : Tisiphone aux Enfers chatie les coupables en leur imposant la torture du fouet ; Allecto exhumee des profondeurs tartareennes par Junon seme dans le Latium les feux de la discorde ; depechee du ciel par Jupiter, la Dira du livre XII paralyse Turnus pour faire triompher le camp troyen. De la tradition eschyleenne qui donnait aux demons le double visage de monstres et de deesses, Virgile conserve la representation duelle de creatures ambivalentes, a la fois effroyables et a la solde de divinites plus puissantes quelles, dispensant a leur passage leffroi necessaire pour que l'homme garde le respect qu'il doit a la justice. Elles representent aussi, comme Allecto, le danger des pulsions de violence qui animent l'homme et la presence de ces demons dans le cosmos souleve la question delicate et non resolue de lorigine du mal sur terre. Mais leur capacite de nuisance se trouve limitee, cantonnee, soumise a la puissance superieure des Olympiens dans le ciel, de Pluton dans les Enfers. En jouant de lepiclese et en faisant intervenir une Dira plutot qu'une Furia, Virgile modifie la tradition mythique en louvrant a l'influence de la mantique romaine. Lepisode que nous avons analyse temoigne une fois de plus de lextreme densite spirituelle de cette epopee pa'ienne, ou les hommes se meuvent dans un univers religieux et mysterieux empli de signes a decrypter. Les Furies sont subtilement appelees Dirae a un moment ou il s'agit pour Virgile de souligner plus etroitement le rapport que le demon entretient avec les augures et le destin, trop puissant pour etre devie de son cours mais charge de son lot de tragedies. Les monstres qui font partie de ces signes envoyes par les dieux mettent aussi en evidence l'abime qui separe Enee, porte par le fatum, de Turnus, accable par ce meme fatum. Enee sort indemne de toutes ses rencontres nombreuses avec les monstres, tant physiquement que moralement : il fuit Polypheme, riposte a l'attaque des Harpyes, degaine son epee devant les simulacres du vestibule infernal, et sort sain et sauf de ces rencontres. Turnus au contraire doit faire face a une attaque fatale et effrayante, qui annonce et precipite sa mort pour le conduire jusqu'aux rivages de l'au-dela.

ISABELLE JOUTEUR

Universite de Poitiers

isabelle.jouteur@wanadoo.fr

* Recebido em 07-12-2014; aceite para publicacao em 18-03-2015.

(1) M. C. J. PUTNAM, The poetry of the Aeneid, Ithaca and London, 1988, p. 163, note que, si la Dira est Allecto, il est puissamment ironique que Turnus soit infecte au nom de Junon puis tue au nom de Jupiter par le meme demon.

(2) "The Dirae of Aeneid XII", Eranos, 84, 1986, 133-143.

(3) Eneide, VII-XII, Paris, Hachette, 1872.

(4) "Il a ajoute Tartaream pour montrer qu'il existe aussi une Megere terrestre et une aerienne; car, comme nous l'avons dit, les poetes habiles veulent qu'il y ait un pouvoir triple, sur terre, chez les dieux den haut, et dans le troisieme lieu [le royaume infernal]; de meme qu'il est des Furies dans les Enfers, de meme il dit qu'elles sont nees de la Nuit pour montrer qu'elles naissent en cachette et que la colere divine est intolerable".

(5) "La presentation du poete montre quelles sont similaires aux Furies, et nees en meme temps quelles; Virgile procede ainsi pour illustrer lopinion des gens avises, selon laquelle les Furies sont aussi bien dans le ciel que sur terre et dans le monde souterrain!".

(6) Art. cit., note 3.

(7) Dirae im romischen Epos, Hildesheim and New York, 1970, Spoudasmata, 21.

(8) Art. cit.

(9) "Die Dira im zwolften Buch der Aeneis : eine Klarstellung", Eranos, 92, 1994, 23-28.

(10) La position de R.J. Edgeworth est donc la suivante : il suppose trois Dirae, dont Megere, et plusieurs Erinyes de nombre non specifie mais incluant Allecto et Tisiphone. Et si Virgile a note lexistence de deux Dirae pour nen faire intervenir qu'une finalement, cest que son poeme s'acheve dans la terreur et la colere, sans reconciliation.

(11) "Vergil's Dirae, South Italy and Etruria", Phoenix, 46, 1992, 4, 352-361.

(12) Le travail de C. J. Mackie peut etre nuance ou complete en ce qu'il a surestime l'importance de l'iconographie locale tout en negligeant l'iconographie grecque: il observe en effet que Vanth etrusque et les Furies italiennes sont caracterises par un attirail arme et un visage effrayant qui a pu influencer Virgile, mais l'iconographie grecque meriterait detre mise a contribution, puisquelle est egalement conforme a ces representations : cf. F. LISSARAGUE, "Comment peindre les Erinyes ?", Avez-vous vu les Erinyes ?, Metis, ns 4, 2006, 51-70.

(13) W. HUBNER, op. cit., a limite son etude des Dirae au corpus de la poesie epique, en travaillant sur Valerius Flaccus, Stace, Claudien, mais n'a pas tenu compte des nombreux releves offerts par la poesie elegiaque ou tragique.

(14) "Cest l'ceuvre d'un grand esprit que n'hebete point le tracas d'une couverture a acheter que de se representer les chars, les chevaux, la figure des dieux et l'aspect de l'Erinye bouleversant le creur du Rutule. Si Virgile n'avait pas eu un petit esclave et une habitation supportable, la Furie eut perdu tous les serpents de sa chevelure et la trompette devenue muette neut rien fait entendre de sa plainte grave" (trad. O. Sers).

(15) "Elle va, semblable a une Furie, ou plutot, cen est une ; telle une fleche rapide lancee par la main du Parthe et qui vole".

(16) REL, 5, 1977, 345-369.

(17) C. Moussy, art. cit., releve quatre passages ou Virgile utilise successivement monstrum et omen a propos d'un meme prodige : monstrum a clairement valeur de presage et omen designe la signification du prodige nomme monstrum.

(18) Le cas est similaire avec Diane triuia, distribuee entre Hecate infernale, Diane-Artemis terrestre et Selene celeste.

(19) "Elles sont appelees au sens propre fleaux, mais surnommees dirae ; et elles sont designees comme dirae parce quon ne les voit qu'aux cotes de Jupiter en colere, en tant qu'apparitrices sur le seuil du roi cruel".

(20) Les elements dialectaux du vocabulaire latin, H. Champion, 1928.

(21) "Car les annonces funestes, comme les autres auspices, presages et signes, napportent pas la cause d'un evenement ; elles annoncent des evenements a venir si on ne prend pas de mesures" (trad. G. FREYBURGER et J. SCHEID, La Roue a Livres, 1992).

(22) "He was then devoted with the same form of prayer and in the same habit his father, Publius Decius, had commanded to be used, when he was devoted at the Veseris, in the Latin war ; and having added to the usual prayers that he was driving before him fear and panic, blood and carnage, and the wrath of gods celestial and gods infernal, and should blight with a curse the standards, weapons and armour of the enemy, and that one and the same place should witness his own destruction and that of Gauls and Samnites,--having uttered, I say, these imprecations upon himself and the enemy, he spurred his charger against the Gallic lines, where he saw that they were thickest, and hurling himself against the weapons of the enemy met his death", Livy, tome IV, books VIII-X, Harvard University Press, The Loeb Classical Library, 1926 (trad. B. O. FOSTER), p. 468.

(23) Op. cit., "They then compelled him to take an oath in accordance with a certain dreadful form of words, whereby he invoked a curse upon his head, his household, and his family, if he went not into battle where his generals led the way, or if he either fled from the line himself or saw any other fleeing and did not instantly cut him down", p. 507.

(24) Op. cit., "For their eyes beheld all that array of the secret rite, and the armed priests, and the mingled slaughter of men and beasts, and the altars spattered with the blood of victims--and with that other blood--and they could hear the baleful execrations and that dire oath, framed to invoke perdition on their families and on their stock. These were the chains that stayed them from flight, and they feared their countrymen more than they feared their foes", pp. 517-519.

(25) "Ma malediction vous poursuivra; une malediction solennelle, nulle victime ne lexpie [...] je courrai vers vous, nocturne Furie ; ombre, j'attaquerai vos visages de mes ongles crochus [...] et pesant sur vos poitrines angoissees, jen chasserai le sommeil par l'epouvante".

(26) "Contre toi, entremetteuse, j'appelle les Furies/ presages funestes".

(27) "La lumiere de lame lobsede cruellement dans un battement d'ailes incessant : les Furies qui poursuivent le coupable tiennent son creur".

(28) Le hibou est associe aux mauvais presages (cf. Ov. Met, V,550, bubo, dirum mortalibus omen). W. Hubner, op. cit., consacre un long developpement a ce sujet, distinguant chouette et hibou. Dirus est tres frequemment employe a propos des oiseaux de mauvais augure : Calp., Egl. VI; Plin., H.N., 18, 4 ; Tac., Ann. XII, 48 ; Claud. XX, 230, 8.

(29) Il conclut a cela a partir de l'analyse de toutes les occurrences du mot dans l'Eneide. Son point de vue est nuance par W. Hubner, qui releve chez son collegue des inexactitudes dans l'analyse linguistique des sources grecques: chez Homere, Il. 24, 527 (passage dans lequel R. Edgeworth voyait, avec la dualite des fonctions de Zeus, une source possible pour les deux Dirae virgiliennes), le poete parle du sol et non du seuil (Achille s'adresse a Priam, en indiquant lexistence de deux jarres sur le sol de la maison de Zeus [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII], l'une pleine de maux, l'autre pleine de faveurs). W Hubner ajoute quen latin, limen designe le seuil de la porte plutot que le linteau et suppose que les demons ailes se trouvent au niveau du linteau, ce qui l'amene a conclure que le limen ne figure pas un espace tabou.

(30) M. BLOCH, Les prodiges dans l'Antiquite classique, PUF, 1963 ; E. BREGUET, "Virgile et les augures", REL, XXXI, 1953, pp. 64-65.

(31) Lexique des termes litteraires, sous la direction de M. JARRETY, Librairie generale francaise, 2001, p. 23.

(32) G. LASCAULT, Le monstre dans lart occidental, Klincksieck, 2004, p. 348.

(33) Pour les uns, il s'agit de Megere (puisquelle est la seule nommee dans la presentation de la progeniture de nuit), ou de l'une des trois Furies ; pour d'autres (C. J. Fordyce, M. C. J. Putnam), ce ne peut etre Megere, assignee aux enfers et sans lien avec le ciel.

(34) "Une torpeur etrange denoue ses membres dans lepouvante, ses cheveux se dresserent d'horreur, sa voix s'arreta dans sa gorge", vv. 867-868 (trad. J. Perret).

(35) "Puis-je resister a un tel monstre? Oui, oui, je quitte la guerre. Ne m'epouvantez pas quand deja je crains, oiseaux sinistres ! Je connais le battement de vos ailes, votre bruit de mort ; cet ordre imperieux, je le sais bien, cest celui du magnanime Jupiter", vv. 874-877.

(36) "La deesse farouche lui refuse le succes", v. 914.

(37) Virgil's Aeneid, Semantic Relations and Proper Names, Clarendon Press Oxford, 1997, pp. 400 et suiv.

(38) Structures de l'imaginaire dans l'Eneide, Les Belles Lettres, 1981, p. 364.

(39) Op. cit., p. 14.

(40) "Apres qu'il eut empli ses yeux de la vue de ces parures--elles ravivent en lui une douleur cruelle -, enflamme par les Furies, terrible en sa colere", vv. 945-947.

(41) Virgil's Aeneid, Interpretation and influence, Chapel Hill and London, 1995.

(42) L'image du corps dans l'wuvre de Virgile, Ecole francaise de Rome, De Boccard, 1985, pp. 161-164.

(43) "Dans ce coup, cest Pallas qui t'immole, Pallas qui se paie de ton sang scelerat", vv. 948-949.

(44) Dans la tres ahondante bibliographie sur ce mythe, quelques references : A. HENRICHS, "Anonymity and polarity: Unknown gods and nameless altars at the Areopagus", ICS, 19, 1994, 27-58. M. JUNGE, Untersuchungen zurIkonographie der Erinys in dergriechischen Kunst, Kiel, 1983. A. L. BROWN, "Eumenides in Greek tragedy", CQ, 34, 1984, 260-81. H. SARIAN, "Erinys", LIMC, III. 1, 1986, 825-43. H. LLOYD-JONES, "Erinyes, Semnai Theai, Eumenides", in E. M. Craik (ed.), Owls to Athens: Essays on Classical Subjects presented to Sir Kenneth Dover, Oxford, 1990, pp. 203-11.
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Title Annotation:texto en frances
Author:Jouteur, Isabelle
Publication:Euphrosyne. Revista de Filologia Classica
Article Type:Ensayo critico
Date:Jan 1, 2015
Words:12722
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