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LITERATURE FACING HISTORY: WHY FICTIONAL/LA LITTERATURE FACE A L'HISTOIRE: LE POURQUOI FICTIONNEL.

Bien avant les evenements de janvier 2015 en France, la litterature s'est interessee, avec ses propres moyens, aux mobiles qui ont determine certaines personnes d'adherer aux mouvements extremistes et de commettre des attentats. 11 est clair que le journal televise et la presse ont beaucoup plus d'impact sur le public qu'une fiction, sur laquelle plane toujours le doute du possible et de l'impossible, de la virtualite, de l'irrealite. Vu la proliferation de pareils conflits ces demiers temps, notre article nous permettra de reflechir si la litterature devrait revenir a sa forme engagee (terme a comprendre dans son sens transhistorique), recuperer une interpretation que d'aucuns nommeraient morale, tout en etant tout simplement humaniste. La reponse a cette interrogation sera nuancee par l'analyse de quelques romans signes par des ecrivains provenant de pays differents, comme, par exemple, l'Egyptien, Alaa al-Aswany, L'immeuble yacoubian (1) (2002), l'Algerien Yasmina Khadra, L'attentat (2) (2005), la Francaise Karine Tuil, L'invention de nos vies (3) (2013), qui, entre autres, montrent des identites en crise et attirent l'attention sur les rapports entre l'individu, le probleme religieux et celui politique. Nous nous focalisons surtout sur les causes (le contexte, les mobiles) qui ont determine une personne a adherer a des groupes terroristes.

Yasmina Khadra est le pseudonyme de l'ecrivain algerien Mohammed Moulessehoul, ne en 1955, militaire comme formation, auteur aussi de romans policiers. Le livre qui nous interesse, L'attentat, est paru en 2005, il a gagne plusieurs prix, ayant un grand succes aupres des lecteurs et il a ete porte a l'ecran en 20124. Le livre raconte l'histoire d'un medecin arabe, Amine Jaafari, travaillant a Tel-Aviv (done en territoire juif), marie a Sahem dont il apprend qu'elle est l'auteure d'une attaque kamikaze dans un cafe, soldee avec beaucoup de morts parmi lesquels des enfants aussi. Inquiete par la police israelienne qui ne reussit pas a trouver les coupables, Amine est oblige de faire sa propre enquete pour s'expliquer a lui-meme comment sa femme, qu'il aimait et qui l'aimait, est devenue une kamikaze qui tue des enfants. Le sujet est dur, au moins pour un lecteur europeen, mais, dans cette partie du monde, les attentats ont souvent lieu, et c'est d'habitude la presse et la television qui les presentent. L'ecrivain algerien veut ainsi determiner ses lecteurs a reflechir sur ce probleme politique avec les moyens qu'offre la lecture d'un livre, car l'espace et le temps genereux de la lecture permettent de nuancer les choses, de les analyser en detail.

Le roman devient une quete de la verite realisee par le docteur Jaafari. Son premier pas est d'aller a Bethleem ou sa femme a de la famille et ou il apprend qu'elle est allee avant le jour fatal pour recevoir la benediction pour son futur acte de la part d'une figure religieuse tres connue dans la region, un grand orateur qui soutient la cause des musulmans d'Israel, le Cheikh Marwan. Mais approcher cette personne est tres difficile, et Amine est meme battu a cause de son entetement a rencontrer un possible responsable moral pour les crimes de sa femme. La rupture entre Amine et ses autres << freres musulmans >> se produit au moment ou les autres voient dans sa femme une heroine, un exemple a suivre, une femme courageuse qui a commis cet acte dans un esprit de sacrifice a suivre comme modele. Le chirurgien qui a lutte toute sa vie pour sauver les autres, pour vaincre la mort, ne peut pas comprendre les raisons politiques qui acceptent de sacrifier des vies humaines au nom d'une cause territoriale et politique. Pour lui la vie humaine est une valeur supreme.

La lettre envoye par sa femme avant l'attentat, reste assez mysterieuse, mais la suite du roman est en pleine concordance avec ses idees: << A quoi sert le bonheur quand il n'est pas partage, Amine, mon amour? Mes joies s'eteignaient chaque fois que les tiennes ne suivaient pas. Tu voulais des enfants. Je voulais les meriter. Aucun enfant n'est tout a fait a l'abri s'il n'a pas de patrie ... Ne m'en veux pas. >> (p. 76) Cette lettre detruit d'abord complement l'idee que l'amour sauve de tout, qu'il est suffisant a tout, qu'il est capable de resoudre tout probleme. Elle introduit aussi la necessite de meriter un enfant et montre les complexes d'inferiorite de cette femme qui ne se permet pas d'etre mere parce qu'elle considere qu'elle n'est pas meritoire. Le troisieme aspect est lie a l'exigence d'avoir une patrie, refletant le statut du musulman en territoire juif predominant, se nourrissant du desir de recuperer une terre offerte a quelqu'un d'autre avec lequel il se place dans une position antagonique, renforcee par la difference religieuse.

Le chauffeur de taxi a Bethleem ecoute une cassette ou l'imam Marwan, dans un discours troue de lieux communs, mais astucieusement utilises, incite a la revolte: << En verite, mes freres, la richesse d'un homme n'est pas ce qu'il possede, mais ce qu'il laisse derriere lui. Et que possedons-nous, mes freres? Qu'allons-nous laisser derriere nous? ... Une patrie? ... Laquelle? ... Une histoire? ... Laquelle? Des monuments? Ou sont-ils? [...] Tous les jours, nous sommes traines dans la boue, sinon devant les tribunaux. Tous les jours, des tanks nous roulent sur les pieds, renversent nos charrettes, defoncent nos maisons et tirent sans sommation sur nos gamins. Tous les jours, le monde entier assiste a notre malheur ... >> (p. 126), discours qui met en evidence les points nevralgiques d'une communaute qui ne se sent pas respectee et acceptee. Les moyens persuasifs ne sont pas d'une complexite particuliere, la situation est decontextualisee, mais c'est le type de diseours qui attire des adeptes et prepare le psychique humain a tolerer les crimes commis au nom de la restauration d'une legitimite consideree comme collectivite. Et il se peut bien que l'orateur prenne les consequences pour causes.

Amine a du mal a rencontrer Marwan parce que l'entourage du cheikh craint qu'il ne soit un espion de la police israelienne qui lui aurait demande de collaborer pour arreter le reseau islamique dont faisait partie sa femme. En plus, le docteur n'est pas agree parce qu'il n'adhere pas a l'admiration totale envers sa femme dont la photo est collee sur les murs, pour que son nom et son acte deviennent un modele de vie pour les autres musulmans. La discussion avec l'imam de la Grande Mosquee de Bethleem est pleine d'agressivite verbale des deux cotes, les deux personnes ne s'expliquent pas, elles communiquent seulement l'une a l'autre le mepris pour la vie que mene l'autre. L'imam montre son orgueil et sa confiance inebranlable dans sa cause: << rien ne vous autorise a prendre cet air outre ou a vous situer au-dessus des mortels; ni votre reussite sociale ni la bravoure de votre epouse [...]. Pour moi, vous n'etes qu'un pauvre malheureux, un miserable orphelin sans foi et sans salut qui erre tel un somnambule en pleine lumiere. [...] Car le batard, le vrai, n'est pas celui qui ne connait pas son pere, mais celui qui ne se connait pas de reperes. >> (p. 158).

Le cheikh Marwan tente de le seduire avec une rhetorique laudative pour sa femme, mais vite les deux se retrouvent sur des positions opposees en ce qui concerne leur maniere de se rapporter a l'etre humain. Le cheikh apostrophe le docteur: << Non, mais sur quelle planete vis-tu, monsieur? Nous sommes dans un monde qui s'entre-dechire tous les jours que Dieu fait. On passe nos soirees a ramasser nos morts et nos matinees a les enterrer. Notre patrie est violee a tort et a travers, nos enfants ne se souviennent plus de ce qu'ecole veut dire, nos filies ne revent plus depuis que leurs princes charmants leur preferent Y Intifada (5), nos villes croulent sous les engins chenilles et nos saints patrons ne savent plus ou donner de la tete; et toi, simplement parce que tu es bien au chaud dans ta cage doree, tu refuses de voir notre enfer. [...] Mais de grace, ne viens pas demander apres ceux qui, ecoeures par ton impassibilite et ton egoi'sme, n'hesitent pas a donner leur vie pour t'eveiller toi-meme ... Ta femme est morte pour ta redemption, monsieur Jaafari. >> (pp. 168-169). Ce serait done une conduite typiquement sacrificielle qui caracterise ces terroristes. La replique d'Amine oppose la necessite de la vengeance a un ideal plus noble parce qu'humaniste: << nous vivons bien sur la meme planete, mon frere, sauf que nous ne logeons pas a la meme enseigne. Tu as choisi de tuer, j'ai choisi de sauver. Ce qui est l'ennemi pour toi, pour moi est un patient. Je ne suis ni egoiste ni indifferent et j'ai autant d'amour-propre que n'importe qui. Je veux seulement vivre ma part d'existence sans etre oblige de puiser dans celle des autres. Je ne crois pas aux propheties qui privilegient le supplice au detriment du bon sens. >> (p. 169).

A Janin, ou les ruines de la ville refletent la destruction spirituelle de l'individu, Amine est emprisonne, torture par un chef inconnu des islamistes, afin que ses souffrances et humiliations (on simule plusieurs fois son execution), lui apprennent comment on vit chaque jour dans ce territoire et pourquoi on arrive a preferer la mort a la vie: << Tous les garcons que tu as vus [...] detestent la guerre comme e'est pas possible. Parce que tous les jours, l'un d'eux est emporte a la fleur de l'age par un tir ennemi. Eux aussi voudraient jouir d'un statut honorable, etre chirurgiens, stars de la chanson, acteurs de cinema, rouler dans de belles bagnoles et croquer la lune tous les soirs. Le probleme, on leur refuse ce reve [...] On cherche a les cantonner dans des ghettos jusqu'a ce qu'ils s'y confondent tout a fait. C'est pour cela qu'ils preferent mourir. Quand les reves sont econduits, la mort devient l'ultime salut. >> (pp. 230-231) Ces jeunes personnes ne trouvent pas une autre solution que la mort, et elles veulent mourir en martyrs, ils veulent que leur mort ait le plus d'impact sur ceux qui restent.

Commettre un acte de terrorisme resulte d'un choix personnel, mais sur l'impact d'une psychologie et d'une mentalite de groupe; l'ecrivain algerien le concoit egalement comme un acte ego'iste, vu les consequences qu'il a sur la vie des proches. Ainsi, en dernier exemple est a mentionner Wissam, petit-fils du patriarche Omr, grand-pere d'Amine, qui s'est jete avec la voiture pleine d'explosifs sur un poste de controle israelien, suite a quoi la maison de la famille est demolie par la police israelienne comme mesure de repression.

Une loi du Talion semble etre revenue sur ces terres, et elle conduit tout le monde a la mort.

Dans le roman L'immeuble yacoubian, paru en 2002, l'Egyptien d'Alaa al-Aswany decrit la vie de quelques personnes, provenant de diverses classes sociales qui habitent un immeuble autrefois grandiose au centreville du Caire. Ses habitants (allant des pauvres aux nouveaux riches) sont surpris dans leur rapport avec la societe mercantile et corrompue, et qui assiste a la montee de la pression islamiste. Ce microcosme represente la societe egyptienne actuelle.

Une partie de l'intrigue decrit quelques annees de la vie de Taha Chazli, le fils du gardien de l'immeuble, qui, conduit par l'idee de justice et de merite, reve d'etre policier, et a qui on refuse ce droit justement a cause de son statut social inferieur. Il reussit brillamment ses examens ecrits, mais il est refuse a l'examen oral, a cause du metier de son pere. Etudiant a l'Universite du Caire, il se dirige vers un islam integriste sous l'influence du cheikh Chaker, et, suite a une manifestation des etudiants adherents, il est arrete par la police, torture et abuse. Traumatise par cette experience, il prend la voie d'un islamisme actif et veut s'entrainer dans des camps pour participer a des attentats. Ce camp secret d'entrainement represente une sorte de contre-societe utopique, ou on reconnait ses merites, ou ses camarades le respectent et ou il est marie avec une << soeur >> dont il tombe amoureux. Mais Taha reste obsede par son desir de vengeance personnelle et meurt en essayant de tuer son tortionnaire qu'il reconnait lors de sa premiere mission qui devait se terminer par un attentat.

Adresse a un groupe social pauvre, le discours du cheikh Chaker a le plus d'impact: << Dieu nous a prescrit le djihad (6) dans le but d'exalter sa parole. Le djihad est non seulement l'une des obligations islamiques, comme la priere et le jeune, c'est aussi la plus importante de toutes. Mais les dirigeants corrompus, courant apres l'argent et les plaisirs, qui ont gouverne le monde musulman dans les temps de decadence, ont deliberement decide, avec l'aide de leurs theologiens hypocrites, d'ecarter le djihad des obligations de l'islam car ils ont compris que l'attachement des gens au djihad allait se retourner contre eux a la fin et leur faire perdre leurs trones. >> (pp. 131-132). Par rapport au livre de Yasmina Khadra, il ne s'agit pas ici d'une << guerre >> entre deux peuples et deux religions, mais d'une guerre interne, entre des musulmans. C'est la decision qu'ont prise ces groupes pour protester contre les injustices et renverser un gouvernement corrompu. Ils ne croient plus dans la force de la democratie a faire respecter les droits de l'individu et a assurer l'egalite.

Dans ce roman, la societe est divise en riches et pauvres, et les attaques s'adressent a ceux qui se sont laisse corrompre pour de l'argent; la seule solution entrevue par les opposants et le retour a l'islamisme: << Eh bien, nous leur disons tout haut: nous ne voulons pas que notre nation soit socialiste ni democratique. Nous la voulons islamique, islamique, islamique. Nous menerons le djihad, nous nous prodiguerons nous-memes et tout ce qui nous est cher jusqu'a ce que l'Egypte redevienne islamique. L'islam et la democratie sont deux contraires qui ne se rejoignent jamais. [...] La democratie signifie que les gens se gouvernent eux-memes et pour euxmemes, et l'islam ne reconnait que le gouvernement de Dieu. Ils veulent soumettre la loi de Dieu a l'Assemblee du peuple pour que messieurs les deputes decident si la loi est applicable ou pas. [...] La charia (7) du Dieu de Verite, qu'il soit glorifie et exalte, ne se discute pas et ne s'examine pas. >> (p. 133) Il est etonnant que des termes charges de confiance (tel la << democratie >>) ne sont pas compris de maniere positive, suggerant la desillusion des gens qui ont cru dans cet ideal, mais, a present, pour cette partie du monde au moins, le sens et la mise en pratique des principes democratiques ont ete devoyes. A la place d'une forme laique, on desire un pays qui se conduit selon des preceptes religieux.

Une scission nette existe entre l'Ouest (europeen et americain) et l'Est. Avec une autorite qui se veut patemelle (done comprehensive, affective, protectrice, mais aussi punitive), le discours du cheikh Chaker incite les jeunes a la revolte: << Mes chers enfants, la mission de la jeunesse islamique aujourd'hui est de retrouver la notion de djihad et de la faire revenir dans l'esprit des musulmans et dans leurs coeurs. C'est precisement ce que craignent l'Amerique et Israel et, avec eux, ces traitres qui nous gouvernent. Ils tremblent de peur devant le grand reveil de l'islam qui, jour apres jour, s'affirme avec plus d'ardeur dans notre pays. Un petit nombre de moudjahidin (8) du Hezbollah ou du Hamas ont ete capables de vaincre l'Amerique toutepuissante et l'irresistible Israel >> (p. 134). On voit clairement qu'une autre forme pour eon vaincre est la desinformation ou l'interpretation tendancieuse des faits, toutes les deux des modalites efficaces pour manipuler une foule.

Un autre exemple de manipulation des informations de la part des leaders islamistes, apparait dans le cas du jeune Taher, responsable d'une manifestation contre l'armee americaine qui attaque les << freres musulmans >> dlrak. On fait de nouveau appel a des situations qui impressionnent le public: << Mes freres, nous sommes venus aujourd'hui pour mettre fin au massacre des musulmans en Irak. Notre Nation islamique n'est pas morte comme le voudraient ses ennemis. Jeunesse de l'islam, tandis que nous parlons maintenant, les missiles des infideles pilonnent l'Irak frere. Ils se glorifient d'avoir completement reduit Bagdad en poussiere et de l'avoir transforme en champ de ruines. Ils disent qu'ils ont fait revenir Bagdad a l'age de pierre, apres avoir completement detruit ses centrales electriques et ses usines de purification des eaux. Maintenant, mes freres, a chaque instant, des milliers d'irakiens tombent en martyrs, la peau arrachee par les bombes americaines. >> (p. 196-197) On peut remarquer aussi un penchant vers la presentation dramatique des evenements, une insouciance quant a la veridicite des faits, et de nouveau comme dans l'autre roman, une tendance a prendre les consequences pour les causes.

Taha Chazli s'entrainera dans un camp secret afin d'apprendre a organiser des attentats. Sa formation combine l'entrainement militaire avec l'etude du Coran: << le reveil avant l'aube, la priere, la lecture du Coran, le petit-dejeuner et, ensuite, trois heures ininterrompues d'exercices physiques violents (gymnastique et arts martiaux). Ensuite les freres se reunissaient pour suivre des cours de fiqh (9), d'etude et de commentaire du Coran et de hadith (10), donnes par le cheikh Bilal ou par d'autres oulemas. Quant a l'apres-midi, elle etait consacree a l'entrainement militaire. Les freres montaient dans un grand autobus (sur lequel etait ecrit le nom de la societe egyptienne de ciment Torah) et ils allaient au coeur de la montagne ou ils s'entrainaient au tir ainsi qu'a la fabrication et a la manipulation des bombes. >> (p. 286)

Comme conclusion a l'analyse de ce livre nous presentons l'avis d'Alla al-Aswany sur le rapport entre la litterature et le terrorisme: << Ils [les Freres musulmans] ne lisent pas de litterature. Si vous lisez la litterature, vous ne pouvez pas devenir Frere musulman; et si vous etes Frere musulman, la litterature ne vous interesse pas. Ce sont des groupes qui ont une structure fasciste. Des l'age de 14 ou 15 ans, ils ont une liste de livres qu'ils doivent lire, laquelle est mise au point par les leaders. Le probleme, c'est qu'ils pensent que l'Islam, c'est eux. Que ceux qui sont contre les Freres sont contre l'Islam. >> (11). L'auteur met en evidence deux types de litterature et l'importance du libre choix, car la litterature peut etre un instrument de manipulation ou de liberation (si elle est capable de faire parvenir la verite aupres des lecteurs).

Dans L'invention de nos vies, Karine Tuil raconte la vie de Samir Tahar, tunisien d'origine modeste, musulman, qui s'empare de la biographie de son ami juif Samuel Baron et fait une carriere exceptionnelle en tant qu'avocat a New York, soutenu aussi par d'autres juifs riches qui acceptent plus facilement de soutenir un des leurs. Il est charismatique et, en quelques annees, il incarne le succes sur tous les plans: professionnel, familial, financier, sentimental. Le choix de se faire passer pour un juif est explique par le protagoniste aussi suite a ce qui est arrive le 11 septembre: << Le jour meme, alors que j'etais totalement traumatise par la violence de l'attaque j'avais plusieurs amis intimes qui travaillaient dans les tours, chez Cantor Fitzgerald--, je marchais dans les rues de New York, tetanise, j'avais envie de hurler, mais j'etais incapable de parler, et pourtant j'ai quand meme voulu appeler ma mere pour la rassurer, [...] j'etais emu en entendant ma mere et je ne m'en suis pas rendu compte, mais je lui ai spontanement parle en arabe ... ca a dure quelques secondes comme ca avant que je ne comprenne, quand j'ai vu des regards pleins de haine se braquer sur moi, que j'etais devenu un ennemi, un paria. Ce matin-la, un type m'a meme insulte en hurlant que je ferais mieux de rentrer dans mon pays et que les Americains 11 se vengeraient et nous detruiraient tous jusqu'au demier! [...] Apres, j'ai vecu une periode tres dure, on m'arretait regulierement; dans les aeroports, surtout, on me demandait si j'etais musulman, si j'etais arabe [...] Dans tous les milieux que je frequentais, j'entendais des choses terribles: que les musulmans etaient inassimilables. Que tot ou tard ils devenaient des islamistes dangereux. Qu'ils ne pouvaient vivre que sous des dictatures car ils avaient besoin d'etre domines. Qu'ils etaient doubles. Qu'il fallait les renvoyer, s'en debarrasser. Ne leur jamais faire confiance. J'ai entendu des propos d'une violence inouie! [...] j'etais ecoeure de ce qui s'etait passe, je ne me sentais aucune communaute de destin avec les salauds qui avaient fait ca. Leur islam n'etait pas le mien [...] Et ;'ai aussi entendu des choses terribles de l'autre cote. Il m'est arrive, par exemple, de me retrouver dans un endroit ou il y avait un petit groupe d'Arabes musulmans qui ne savaient pas que je les comprenais et devant moi, expliquaient le plus naturellement du monde que les attentats du 11 Septembre avaient ete fomentes par les services secrets israeliens et americains dans le seul but de justifier une attaque americaine, que les juifs avaient ete prevenus avant, qu'il n'y avait pas de victimes juives dans les tours, j'assistais au retour de la theorie du complot!--cet antisemitisme primaire. >> (pp. 86-87)

Son ami juif, Pierre Levy, a qui il avoue finalement sa vraie identite, met en rapport les complexes des victimes au rang des deux religions: <<Tu veux entendre une verite brutale? Le genre de choses qu'on ne dit pas publiquement pour preserver la paix civile? La verite, c'est que les Arabes se sentent humilies et les juifs, persecutes. La verite, c'est que les Arabes reagissent encore comme si on cherchait a les dominer, a les coloniser, et les juifs, comme s'ils risquaient toujours d'etre extermines. Chaque groupe doit composer avec ca ... et parfois, ca mene a une concurrence victimaire: qui a le plus souffert? Qui souffre le plus? Qui a le plus de morts? Qui est le bourreau? La victime? >> (pp. 130-131) (12).

Samir a un demi-frere, Francois, que sa mere lui demande d'aider, surtout lorsque celui-ci devient frustre et violent. Samir est aussi une victime du chantage lorsque Francois le menace de devoiler sa vraie identite. Ainsi Samir lui propose de lui verser une somme mensuelle d'argent dans un compte sans savoir que son frere deviendra un djihadiste. Francois est arrete en Afghanistan, ou il s'entrainait en vue de commettre des attaques, et enferme a Guantanamo. Samir est soupconne lui aussi d'etre membre de l'Al-Qai'da (<< Cet argent servait a financer les deplacements de ton frere, ses formations paramilitaires et a diffuser ses appels au meurtre. >> (p. 168)), et arrete pour complicite dans une entreprise terroriste contre les interets americains. Sa vraie identite est vite devoilee, et il perd tout (prestige, boulot, femme, enfants, amis, amour), sauf sa vie.

Tout comme le docteur Amine Jaafari imagine par Yasmina Khadra, Samir ne peut pas comprendre comment son demi-frere est devenu un integriste: << Quels evenements se sont produits pour que ce type un peu simple, obsede par les filies et par les objets de consommation courante, ce type qui disait "adorer New York" [...], que s'est-il produit dans sa vie pour qu'il choisisse de devenir ce combattant arme, haissant l'Amerique, pret a mourir au nom d'Allah? >> (pp. 203-204) Et les interrogatoires des deux personnages se ressemblent, a l'exception que Samir y reste quelques semaines (13).

Les causes qui ont fait adherer Francois aux mouvements islamistes ne sont pas si visibles que dans L'immeuble yacoubian. On pourrait les Her a son enfance : enfant batard, ne d'une relation impossible d'un homme riche et marie pour lequel sa mere travaillait comme menagere, et qui decide de s'eloigner de la mere et de l'enfant pour ne pas se compromettre socialement. Francois se sentira toujours un enfant indesirable, rejete par la societe. Il grandit sans repere patemel, dans des conditions miserables, mais les memes que celles qui ont determine son frere a depasser sa condition et a devenir l'une des personnes les plus enviees en Amerique. Francois est le contraire de son frere, il rate tout dans sa vie: ses etudes, ses emplois, sa mere decouvre des armes dans sa chambre. Apparemment, il a canalise sa violence personnelle sur la voie d'une violence politique et religieuse que le contexte du debut du XXIe siecle lui a offerte.

Samir est puni, d'une certaine maniere, par une instance superieure, par le destin qui se venge de lui a cause de ses mystifications. La lecon que lui donne le destin s'apparente a la logique des tragedies grecques: le hybris, le peche de l'orgueil est celui qui deplait le plus a la divinite qui exerce sa justice par le biais de la justice humaine. Mais ce roman fait penser les lecteurs a un autre type de fatalite, car Samir peut etre accuse de vol d'identite, de faux, mais dans les limites de la legalite, tandis que le fait pour lequel il est arrete n'a pas ete commis en connaissance de cause. Tout comme lui, son frere s'est servi d'une autre personne dans son propre interet; Samir est une sorte de bouc emissaire pour la societe americaine, qui jusqu'a la preuve contraire est charge de tous les peches (crimes). La joie (de vivre) qu'il ressent a la sortie de la prison est une veritable catharsis de ses peines.

Conclusion

Il est clair pour un Europeen ou Americain que cette partie du monde--ou partie de cette partie du monde--pense differemment les choses, qu'on ne croit pas aux memes valeurs, que la religion est devenue un refuge et un mode de vie et de survie pour ces gens, et qu'on ne donne pas a la vie et a la mort la meme signification. Il se peut aussi que ces conflits engendrent d'autres conflits parce que les gens n'ont acces qu'a des morceaux de verite, ou parce qu'on leur offre une interpretation avec un parti pris evident, tres subjective. Il faut reconnaitre qu'une partie des arguments des musulmans sont justes et refletent une realite bien identifiable avec le visage d'une guerre de type guerilla, de tous les jours, cachee. On peut compatir avec les sou ffrances de ceux qui sont en permanence menaces par les bailes. Il y a toujours des victimes collaterals de ces guerres qui deviennent vite civiles. Une loi du Talion s'instaure rapidement, justifiee par la vengeance. Et elle n'est pas productive, mais repressive.

Dans L'Attentat et L'invention de nos vies c'est un membre de la famille qui cause des ennuis et a cause des choix duquel l'epoux, respectivement le frere sont enquetes, car ils sont soupconnes de complicite. Le lecteur condamne l'autre (l'epouse, le frere) et compatit avec le protagoniste (Amine, Samir). Dans L'lmmeuble yacoubian, la situation est di iterente, car le lecteur compatit justement avec celui qui commettra des attentats; le lecteur est conduit par l'ecrivain a comprendre et a accepter (au moins en partie) les choix du protagoniste Taher. Dans ce dernier cas on est, en tant que lecteur, dans une situation de type Raskolnikov (du roman Crime et chatiment de Dostoievski), Julien Sorel (Le rouge et le noir de Stendhal) ou Meursault (L'etranger d'Albert Camus), ou le lecteur arrive a absoudre le personnage de ses crimes en entendant les mecanismes de sa logique, en lui trouvant des circonstances attenuantes, et ce n'est que l'auteur, comme instance morale supreme (decisionnelle) qui << punit >> son personnage (prison ou peine de mort).

Ce genre de romans n'interesse pas trop la critique litteraire ou la poetique: ils n'ont pas de sens caches a reveler, ils ne parient pas sur des jeux formeis, car leur message se veut des plus clairs. Dans la discussion des theoriciens de l'art sur la mimesis, leur representation de la realite ne s'eloigne pas trop de celle-ci. Ces auteurs investissent plus dans la vraisemblance que dans l'invention. Ce sont des exemples de litterature engagee, terme a comprendre dans son sens transhistorique. Ils ne sont pas ecrits pour le simple plaisir de l'ecriture, ni ne s'encadrent dans la categorie de l'art gratuit. Ils ont une portee moralisatrice qui mise sur une valence educatrice, et leurs livres sont doues d'une force de contestation (sociale, politique). Tout comme les politiciens, ces ecrivains << engages >> se servent des mots pour eveiller des consciences. Ils croient tous, en vrais humanistes que la valeur la plus importante de notre epoque est l'homme.

La litterature sert a dire des choses qu'on n'ose pas dire toujours a haute voix. Cela s'explique aussi par le fait que, derriere l'etiquette de << roman >>, on gagne une liberte supplementaire a dire l'indicible, car il y a une supposition de fiction, de choses inventees, done d'irrealite qui protege, epargne. Mais, evidemment, a bon entendeur, salut.

Bibliographie

"Alaa El-Aswany, l'ecrivain menace", interview prise par Didier Jacob le 21 fevrier 2014, publie dans le Nouvel Obs [http://bibliobs.nouvelobs.eom/romans/20140220.OBS7102/alaa-el-aswany-l-ecrivain-menace.html], 8 mai 2015.

al-Aswany, Alaa (2007), L'immeuble yacoubian, traduit de l'arabe (Egypte) par Gilies Gauthier, Paris : Babel.

Khadra, Yasmina (2005), L'attentat, Paris: Juliard.

Tuil, Karine (2013), L'invention de nos vies, Paris : Grasset.

Simona Jisa, Simona Jisa has a PhD in Letters, Reader at the Faculty of Letters, Babes-Bolyai University in Cluj-Napoca, Romania. She lectures Modem and Contemporary French Literature; Master Coordinator of Francophone Literature (<< Litterature et civilisation--dialogue dans l'espace culturel francophone >>) of the same faculty in which she lectures South Literature courses. She is member of CERFA (Centre d'Etude du Roman francais actuel) and Centre d'Etudes Africaines part of Babec-Bolyai University.

Contact: simonajisa@yahoo.fr

(1) Toutes les citations de ce livre renvoient a Alaa al-Aswany, L'immeuble yacoubian (2002), traduit de l'arabe par Gilies Gauthier, Paris : Actes Sud, 2006.

(2) Toutes les citations de ce livre renvoient a Yasmina Khadra, L'attentat, Paris : Julliard, 2005.

(3) Toutes les citations de ce livre renvoient a Karine Tuil, L'invention de nos vies, Paris : Bernard Grasset, 2013.

(4) Le topos du Proche et du Moyen Orient a interesse l'ecrivain algerien aussi dans des romans tels: Les Hirondelles de Kaboul (2002) ou Les Sirenes de Bagdad (2006).

(5) Cela veut dire soulevement, revolte contre un regime oppresseur ou un ennemi etranger; elle designe egalement le mouvement d'opposition populaire contre l'armee israelienne presente dans les territoires occupes et dans certaines zones devolues a l'Autorite palestinicnne.

(6) Le djihad est le combat sacre sur le chemin de Dieu. Le djihad el Akbar est le combat sacre que l'homme mene en lui-meme contre l'ignorance de Dieu, contre la tentation de la mecreance. L'autre djihad est celui que le musulman mene a l'exterieur contre les ennemis de l'islam. Selon les interpretations, ce dernier peut avoir une nature offensive ou defensive.

(7) C'est la loi islamique, celle qui codifie a la fois les aspects publics et prives de la vie d'un musulman, ainsi que les interactions societales.

(8) Un combattant de la foi qui s'engage dans le djihad.

(9) Un avis juridique pris par les juristes de l'islam sur les limites a ne pas depasser par les musulmans.

(10) Un hadith est un propos du Prophete rapporte par la tradition.

(11) "Alaa El-Aswany, l'ecrivain menace", interview prise par Didicr Jacob le 21 fevrier 2014, publie dans le Nouvel Obs, [http://bibliobs.nouvelobs.eom/romans/20140220.OBS7102/alaa-elaswany-l-ecrivain-menace.html], 8 mai 2015.

(12) Pierre Levy prend sa defense aussi lorsque Samir est arrete et sa femme est sur le point de divorcer en apprenant la vraie appartenance religieuse de son mari: << En France, un etudiant noir, d'origine maghrebine, un etudiant avec un nom a consonance juive ou etrangere, peut etre interroge a l'oral et si, a l'issue de cet examen, il est recale, il pensera souvent qu'il l'a ete en raison de ses origines. La suspicion de l'inegalite--ce poison. Et le pire, c'est qu'ils ont parfois raison! >> (p. 195).

(13) Les interrogatoires en pleine nuit et dans des salles surchauffees ou l'on me laisse crever de soif pour que j'avouc un crime que je n'ai pas commis, que j'adhere a des pensoos qui ne sont pas les miennes? Ou alors, au contraire, l'isolement dans une cellule glacee et humide ou l'on m'a jete apres m'avoir entierement deshabille. Ou encore, debout dans une cellule grillagee tellement petite que je ne peux pas m'asseoir! Est-ce que tu as deja essaye de tenir dans cette position plus de douze heures sans pouvoir meme flechir tes genoux? >> (p. 225), demande-t-il a son ami Samuel Baron, venu le visiter dans la prison.
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Author:Jisa, Simona
Publication:Studia Europaea
Date:Sep 1, 2015
Words:5315
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