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LES MENTALITES MORTUAIRES EN EGYPTE ANTIQUE.

Dans toute culture, groupe ou individu existe une memoire : une accumulation historique a partir de laquelle on interprete le monde dans lequel on vit. Toutes les angoisses ou esperances existantes en nous portent en leur sein des mythes anciens, parfois meconnus de l'homme moderne. Selon Levi-Strauss, les mythes sont a la base de toutes les civilisations et si certains sont particuliers a chaque societe, d'autres traversent les epoques et franchissent les frontieres de leurs societes d'origine, ce sont les << mythes-racines >>, c'est-a-dire des fondements mythiques, universalises qui passent de peuple en peuple, en conservant un argument central plus ou moins identique, avec des deformations de scenario, des changements dans le nom des personnages et de leurs attributs secondaires. Dans ces mythes, nous observons la presence des dieux et de leurs actions.

Cette structure est a la fois interne mais aussi le resultat d'influences externes, plus diffuses et donc moins commentees par les historiens. L'aspect trop scientifique de l'Histoire de ces deux derniers siecles a justement empeche de voir que les civilisations ne s'expliquent pas seulement par des faits politiques et economiques mais aussi par des valeurs que nous qualifierons de << sensibles >> (au sens emotionnel). Apres une longue controverse, pas terminee, les historiens commencent aujourd'hui a accepter deux idees importantes : les emotions sont parfois plus essentielles que les sciences pour expliquer une civilisation et il faut voir au-dela de la Grece, en l'occurrence en Egypte, pour comprendre les origines de certaines valeurs europeennes.

S'il y a un point sur lequel chaque civilisation developpe tout un savoir culturel et religieux, ce sont les rituels funeraires. L'Homme est le seul etre vivant a prendre soin de ses defunts. Il signe la son humanite. Des la prehistoire, il enterre ses morts. Les premieres civilisations humaines se fondent sur l'idee qu'ensemble, chaque individu peut se proteger des dangers exterieurs mais egalement, chaque individu peut grace a des divinites se proteger de l'aneantissement de la mort. Le sociologue Jean Cazeneuve ecrivait : << Une societe depourvue de tout rituel serait une anomalie >>.

Pour cette recherche, nous nous attarderons sur les rites funeraires et a l'influence de l'Egypte ancienne dans la constitution des rites funeraires europeens. Meme si les autorites chretiennes ont cherche a supprimer toute trace de paganisme en brulant des temples et meme la grande bibliotheque d'Alexandrie, ces traditions egyptiennes n'ont jamais totalement disparu. Nous nous interesserons notamment aux rites funeraires lies au dieu Anubis qui progressivement s'installeront tout autour de la mediterranee. Le dieu Anubis est celui dont les temoignages sont les plus nombreux et permettent donc de plus aisement etudier le passage des rites de l'epoque egyptienne a l'epoque greco-romaine.

L'objectif est de demontrer, comme Platon l'a ecrit, que la civilisation europeenne n'est pas nee d'une creation spontanee venue des Grecs mais d'un lent metissage des pensees, traditions et mythes greco-egyptiens. Nous pouvons identifier plusieurs etapes dans ces transferts: la maturation egyptienne, les influences egyptiennes sur l'orphisme, le platonisme grec, la philosophie greco-romaine puis le christianisme.

Les papyrus egyptiens, comme le livre des morts, constituent les sources les plus pertinentes pour faire une presentation des mentalites funeraires en Egypte. Par la suite, nous pouvons voir comment les cultes isiaques (consacres a la deesse Isis) ont permis de continuer a propager les rites lies au dieu Anubis tout autour de la Mediterranee. Des sanctuaires dedies a Anubis sont repertories dans toute l'Europe occidentale. Des textes d'epoque mentionnent que des sanctuaires dedies a Anubis ont existe dans les actuelles villes d'Arles ou Nimes.

Pourquoi l'Egypte?

Il n'existe presque aucun travail concernant l'Egypte ancienne a Taiwan puisque les historiens s'interessent logiquement a la Chine ancienne. Les Egyptologues font soit un travail d'archeologue, soit un travail d'etude des papyrus et textes ecrits dans les pyramides et tombeaux, sans le mettre en perspective avec les autres civilisations, comme la civilisation grecque. L'Histoire globale de Philippe Aries ouvre des perspectives novatrices sur les mentalites egyptiennes. Tout travail historique traditionnel vise a etudier une societe ancienne, une classe sociale mais tres peu les individus. Les theses de Lucien Febvre, pere de la notion de mentalites permet a la discipline historique d'avoir acces pas seulement aux structures evenementielles des societes mais aux structures mentales des individus la composant. Cette nouvelle approche souleve une question cruciale : quelles sont les racines de l'Europe ? est-ce que tout commence, comme le disent tous les manuels scolaires, en Grece ?

Partie 1 : Les mentalites dans l'Histoire et l'Histoire des mentalites.

Les mentalites sont un des grands acquis des sciences humaines au XXeme siecle. De simple concept, elles contribuent meme a construire un courant scientifique specifique.

A) Les mentalites dans l'Histoire

Les premiers historiens a considerer les mentalites comme un outil historique majeur sont Marc Bloch (1886-1944) et Lucien Febvre (1878-1956). Malgre leur grande notoriete, c'est Philippe Aries (1914-1984) qui en fera un veritable courant academique. Les nouvelles sciences de l'Homme comme l'anthropologie et la psychanalyse ont permis a l'histoire de s'ouvrir aux mentalites, changeant radicalement ses approches scientifiques.

Lucien Febvre est considere comme l'initiateur de ce nouveau courant. Il n'a pas seulement introduit la notion de mentalite en Histoire, il s'est aussi efforce d'en assurer la conceptualisation et la diffusion (Hulak 2008). La popularite du structuralisme a fait que les disciplines des sciences humaines se sont entremelees, rendant les definitions des nouveaux courants perilleux. Les mentalites, apres une synthese des travaux de Febvre, designent alors << le systeme de representations d'une epoque, l'ensemble de categories de la sensibilite, de l'expression et de la conceptualisation, dont est supposee la coherence interne >> (Hulak 2008 : 89-109). C'est le debut officiel de la psychologisation de l'Histoire, ce qui ne plaisait pas a tout le monde mais malgre les resistances, elle finit par s'imposer. L'apparition de la notion d'univers mental collectif pousse definitivement les historiens a s'engouffrer dans cette nouvelle voie car elle permet d'ouvrir des portes jusque-la fermees.

L'anthropologue Claude Levi-Strauss etait a la recherche egalement d'un moyen d'etudier les mythes et les psychanalystes comme Jung lui donnent quelques indices grace a l'inconscient collectif. L'objectif est de depasser la notion de l'inconscient freudien pour arriver a des notions acceptables par toutes les sciences humaines et sociales. L'anthropologue propose le terme de << subconscient >> et le definit comme << le reservoir des souvenirs et des images collectionnees au cours de chaque vie >> (Abastado 1979 : 16). Tres rapidement, certains historiens comme Febvre font un lien evident entre les notions d'inconscient collectif, subconscient et mentalites. D'ailleurs, Jung confirme ce rapprochement en affirmant que << les mentalites survivent dans l'inconscient collectif >> (Elloue-Engoune 2016). Cette notion d'inconscient collectif n'est pas une notion universaliste ou englobante, elle se restreint a une population donnee que fixe le chercheur. Cette approche scientifique consiste donc a analyser les elements linguistiques, intellectuels et affectifs qui cernent les pensees et les sentiments de personnes dans le contexte de leur epoque.

Lucien Febvre savait que les mentalites se heurtent aux traditionnelles approches historiques enseignees dans les universites. Au college de France, il essaye de montrer qu'il est possible de changer les methodes d'enseignement de l'Histoire sans remettre en cause la matiere historique elle-meme. Il a deux idees simples et efficaces. La premiere est de ne plus se contenter d'etudier les textes mais aussi les objets, la nature, les gens... Pour l'egyptologie qui se fonde sur l'archeologie, c'est une initiative qui lui convient parfaitement. De plus, l'Histoire, plus seulement collective, s'ouvrent aux individus, notamment par des enquetes de terrain ou des etudes de temoignages ecrits. La aussi, les textes herites par les egyptologues sont souvent des temoignages, notamment de scribes.

L'objectif de l'historien des mentalites n'est pas de diviser la societe en classes sociales mais en structures sociales (groupes delimites par le chercheur en fonction de son enquete). Ensuite, cette structure est toujours vue a deux niveaux : collectif et individuel. Nous pouvons ainsi constater si des mentalites sont propagees dans un territoire donne et dans toute une population donnee. De plus, cette methode permet d'analyser les vecteurs de circulation de mentalites (exterieur-interieur ou inversement, roi-peuple ou peuple-noblesse...) Des surprises peuvent emerger comme des traditions que l'on croyait disparues qui persistent au sein d'autres traditions grace a l'etude d'un territoire ou grace a l'etude de migrations de populations.

Apres Lucien Febvre, Marc Bloch est l'autre grand fondateur de ce courant et se distingue sur certains points de Lucien Febvre. Ces divergences n'empechent pas une lecture scientifique coherente de l'approche historique des mentalites. L'historien Yves Marie Berce remarque que << pour Marc Bloch, l'etude des mentalites ne passe par l'unite de la conscience individuelle, mais par l'unite des realites sociales >> (Berce 1995). Bloch s'est specialise dans les systemes de croyances et les representations collectives par l'analyse des rites et des representations symboliques. Ces travaux sont aussi tres utiles pour les egyptologues qui etudient les textes antiques car la symbolique est partout. Nous sommes ici dans une approche clairement anthropologique de l'histoire. Pour Marc Bloch, on ne saurait pretendre expliquer une institution si l'on ne la rattache pas aux grands courants intellectuels, sentimentaux, mystiques de la mentalite contemporaine etudiee. Il affirmait : << cette interpretation par le dedans des faits d'organisation sociale sera la loi de mon enseignement. >> (Berce 1995 : 175)

Dans un deuxieme temps, cette Histoire s'est tellement rapprochee de l'anthropologie qu'il fut impossible de les differencier. On parle alors d'Histoire des mentalites ou d'anthropologie historique. Bloch fonde la science historique sur l'observation et l'enquete mais aussi la comparaison. Au moyen d'une comparaison entre des societes differentes, l'association entre un facteur determine et un type social est montree, ce qui assure entre les deux une relation causale (Chelzen 2012). Dans la societe feodale par exemple, il montre que la feodalite est apparue en Europe dans les regions ou le lien familial etait fragilise par la double filiation (pere et mere). Au contraire, dans les regions a filiation agnatique (c'est-a-dire paternelle), la feodalite ne s'est pas developpee. La these selon laquelle les liens feodaux viennent se substituer a des liens familiaux peut alors etre avancee.

Les travaux de Febvre et de Bloch bousculent et suscitent des polemiques car l'integration de la psychologie dans les sciences humaines est parfois violemment critiquee. Pour le philosophe Pierre Raymond (1982 : 125), c'est meme un des principaux griefs des intellectuels marxistes de cette epoque (qui sont majoritaires dans les universites francaises) qui s'opposent a cette psychologisation qu'ils voient se propager chez les intellectuels allemands puis francais. Pour eux, l'Histoire se fonde sur l'objectivite, ce qui est l'antithese de la psychologie. Nous ne nous attarderons pas sur la veracite de toutes ces affirmations, l'essentiel etant de demontrer qu'il est loin d'exister une unanimite derriere le courant des mentalites.

Febvre et Bloch ont ete des agitateurs d'idees a une epoque ou toutes les disciplines entrent en mutation donc ces ouvertures, ces evolutions sont inevitables. Les deux fondateurs sont consideres aujourd'hui comme parmi les plus grands historiens contemporains par leurs pairs et comme inattaquables sur leurs idees politiques ou morales. Par consequent, tout le reste releve simplement du debat academique. Assez curieusement, si l'Histoire des mentalites a suscite de violentes critiques, l'anthropologie historique qui arrive plus tard (avec un meme contenu) a ete epargnee, preuve que le probleme de ce courant se trouve surtout dans une epoque et non vraiment dans le contenu scientifique. Les mentalites sont alors des habitudes affectives et/ou intellectuelles (croyance heritee ou non reflechie).

L'histoire des mentalites a pu devenir majeure dans les sciences humaines grace au grand succes academique de sa revue de reference intitulee << les Annales >>, elle-meme egalement creee par Febvre et Bloch. Elle est << la revue francophone d'histoire la plus diffusee dans le monde >> (EHESS 1999). Elle a son importance car elle a contribue a trancher le debat entre les deux tendances du courant de l'Histoire des mentalites. Meme si aujourd'hui, les historiens ne font plus cette difference entre les approches societales et individuelles des sujets historiques, ce n'etait pas encore le cas a cette epoque. Nous constatons dans l'observation des etudes publiees dans la revue des Annales que << l'approche societale >> est majoritaire. Toutefois, la vision de Febvre a toujours ete presente, prouvant que les deux approches ont un impact non equivalent, mais qu'elles sont complementaires pour comprendre l'entierete de ce courant. De meme, dans d'autres pays, ce resultat ne serait peut-etre pas le meme car en France, si l'Histoire semble marquee par la sociologie ou l'anthropologie, elle n'a pas les memes influences ailleurs. De plus, la philosophie qui accompagne cet aspect humaniste minoritaire marque egalement la specificite des ecoles francaises de l'Histoire et ne doit donc pas etre ignoree.

Le grand historien Jacques le Goff a compris le tournant qu'a pris la discipline et a decide d'en garder les apports positifs : << l'Histoire des mentalites se situe au point de jonction de l'individuel et du collectif, du temps long et du quotidien, de l'inconscient et de l'intentionnel, du structural et du conjectural, du marginal et du general >> (Dosse 2005 : 214). Cette definition est suffisamment generale pour englober toutes les faces des mentalites. Une fois passee l'epoque des fondateurs, le plus important specialiste des mentalites a ete Philippe Aries qui presentait l'inconscient collectif comme le principe supreme de l'explication historique.

B) L'Histoire des mentalites

Le XXeme siecle francais est traverse par de grands noms dans le domaine des sciences humaines et sociales. Professeur associe a Sciences Po, chroniqueur aux Echos et conseiller scientifique de l'Ecole nationale superieure de securite sociale, Julien Damon presente dans son livre les << 100 penseurs de la societe >> (2016). Philippe Aries y est present car il a instille une veritable revolution dans la recherche en Histoire.

Cette nouvelle etape a commence avec Lucien Febvre et Marc Bloch qui sont les premiers a se lancer dans une definition historique approfondie de la notion de mentalites. Febvre est dans le cadre de cette recherche le plus interessant car il a integre une approche psychologique aux mentalites. Si les historiens restent dans le doute sur cette dimension psychologique des faits historiques, certains l'ont pleinement accepte et ont constitue une ecole de pensee. Philippe Aries devient le chef de file d'un courant appele l'Histoire des mentalites. Cet historien atypique a la particularite d'avoir construit une renommee mondiale alors qu'il n'etait pas un universitaire la plus grande partie de sa vie professionnelle. Cette situation lui a permis de franchir des tabous dans la methodologie de l'ecriture scientifique. Les plus grands ont ete de ne pas se focaliser sur un seul sujet de specialisation et d'accepter pleinement le travail multidisciplinaire. Philippe Aries a acquis sa reputation sur la qualite de son analyse sur plusieurs themes, dont notamment la mort. Comment parler d'un sujet aussi eminemment sensible avec des outils academiques traditionnels ? Devant un tel dilemme, il fallait apporter une nouvelle vision. Michel Vovelle, specialiste de la Revolution francaise, grand lecteur d'Aries, mentionnait que l'histoire de la mort est tissee de silences involontaires et volontaires. Ainsi, la discipline historique approfondit des themes inedits comme le silence. Comment etudier ce qui n'est pas perceptible ? Jean Jose Marchand, un des plus grands critiques litteraires francais, se passionnait pour le mystere dans la litterature et donc du lien evident pour lui entre l'imaginaire et la realite. Il voit dans les travaux d'Aries ce meme effort d'analyse entre la face scientifique et la face mysterieuse, mythique de l'Histoire. << Aries, en nous montrant qu'il y a une attitude devant la vie et la mort qui est en deca, a la fois, du reel et de l'ideologie (car il n'y aura de reel que si nous choisissons de vivre, donc si nous mesurons ce pour quoi nous sommes prets a mourir), opere un renversement copernicien de l'analyse historique, donc de la morale sociale, de la politique, de l'economie et meme de l'esthetique comparee >> (Marchand 1977). Cette methodologie prend de front l'analyse evenementielle et cartesienne des sciences historiques. On parle maintenant de morale, de psyche, de representations sociales et mentales. D'autres sciences humaines s'y engouffrent, comme l'anthropologie ou la psychanalyse. C'est Aries qui force l'Histoire a y entrer de plain-pied aussi. Ainsi, l'Histoire ne se definit plus comme une suite chronologique d'evenements, mais comme une evolution des structures inconscientes de l'individu et de la societe a laquelle il appartient.

La particularite de l'Histoire des mentalites tient notamment au fait qu'elle se base sur une grande variete de sources, ce qui provoque des critiques chez les << puristes >>. Neanmoins, elle ouvre incontestablement des portes sur de nouveaux themes que la discipline historique abordait peu. Le livre de Philippe Aries qui sert de reference est << L'Homme devant la mort >> (1977) ou il y devoile sa methodologie de travail. << L'observateur passe en revue une masse heteroclite (et non plus homogene) de documents, et il essaie de dechiffrer, au-dela de la volonte des ecrivains ou des artistes, l'expression inconsciente d'une sensibilite collective. >> (Gros 2013)

Aries recourt ainsi a plusieurs corpus documentaires : litteraires, liturgiques, testamentaires, epigraphiques et iconographiques. L'histoire des mentalites ne se concoit pas comme une etude chronologique, mais comme une analyse thematique a dominante cognitive. Prenons l'exemple de la mort qui concerne cette recherche ou Philippe Aries identifie quatre aspects :

1) La mort apprivoisee. La mort n'est pas seulement une affaire individuelle car elle est commemoree par des ceremonies collectives ritualisees. La communaute cherche a garantir sa continuite et sa stabilite. Le mourant l'accepte et y participe pour des raisons religieuses (sauver son ame, garantir son passage vers un monde paradisiaque...) ou des raisons sociales (permettre a la famille et ses proches de l'assister dans ses derniers instants).

2) La mort de soi. Ce sont les questions existentielles qui sont un des fondements de l'etre humain : la conscience de sa propre mortalite et trouver un moyen de la depasser. L'Homme, a travers les religions, a pose une solution quasi universelle : si la mort physique est un fait, l'ame continue a exister dans un au-dela.

3) La mort de toi. La crise psychique de la mort d'une personne proche est sur le plan psychique bien souvent plus devastateur qu'apprehender sa propre mort. Nous avons ici une exaltation romantique de la mort qui est une des sources les plus riches de la litterature. Elle explique egalement le culte des tombeaux et les visites des cimetieres. Contrairement a l'idee recue, les cimetieres ont un sens social bien plus pour les vivants que pour les morts enterres.

4) La mort inversee. C'est la negation contemporaine des trois premieres morts. Le mourant ne gere plus sa propre mort, elle est entre les mains des proches, des medecins et de la societe. C'est le bouleversement majeur des civilisations contemporaines. La mort ne fait plus partie de la vie, elle est rejetee, confiee a l'autre, a la collectivite, a Dieu...

Les themes abordes dans cette Histoire des mentalites sont l'au-dela, la survie personnelle, le bien et le mal, la souffrance et les rituels. La grande evolution dans l'histoire humaine est que la mort a ete progressivement rejetee car les vivants croient avoir une maitrise de leur vie et une sorte de droit acquis a vivre.

L'occident semble alors avoir vecu deux etapes majeures dans son Histoire, son antiquite ou la representation de la mort est proche des autres civilisations de par le monde puis l'irruption des religions monotheistes et de la philosophie rationaliste, qui change lentement et radicalement cette representation, car nous passons d'une civilisation de la mort a une civilisation de la vie. Jacques Derrida deplorait une sorte de disparition de la mort dans l'Occident moderne et dans les societes industrialisees. Le philosophe deplorait qu'on n'enseigne plus comme dans l'antiquite puis au Moyen-Age a bien mourir (Martin 2013). Concretement, cette affirmation est comme toujours dans les sciences humaines a la fois vraie et fausse. Ainsi, Aries analyse deux facteurs : les evolutions sociales et les permanences psychiques profondes.

Le Moyen-age marque cette transition. Pendant l'antiquite, il existe la ville des vivants et la necropole (la ville des morts). Au Moyen-age, on commence a enterrer certaines personnes importantes de l'Eglise sous les cathedrales. Ensuite, progressivement, tous les Chretiens sont enterres pres d'une eglise. Il n'existe plus alors de separation entre les vivants et les morts. A cette epoque, dans les cimetieres, il y a des habitations et parfois meme des commerces. Cette incongruite pour notre epoque marque toutefois qu'au Moyen-Age, le cimetiere reste encore une petite ville des morts dans laquelle les vivants installent leur mode de vie.

Afin de montrer que l'Histoire a une utilite contemporaine, faisons une rapide reference a une actualite sociale tres sensible. Lors de la loi Leonetti de 2005 sur l'encadrement juridique de la fin de vie, le rapport parlementaire a mentionne que ses travaux se sont notamment fondes sur les ecrits de 4 historiens dont Philippe Aries. Ce dernier est cite 32 fois autour des themes de la mort familiere, la mort publique, la mort interdite, les temps de la mort, la mort sauvage et le deuil. L'esprit de cette loi interdit toujours l'euthanasie et le choix par l'Homme de l'heure de sa propre mort (considere comme un suicide et donc le resultat d'une pathologie psychologique). Toutefois, tout est fait pour rendre les derniers instants de vie moins douloureux. Serait-ce un apprentissage a bien mourir comme le souhaitaient les anciens ? On pourrait y croire. Toutefois, la tendance lourde qui s'installe dans tous les pays europeens est d'accepter l'euthanasie donc les principes d'accepter et de preparer sa mort (qui sous-entendent toujours une souffrance dans les derniers moments sont un moyen ancestral de questionner l'ame sur ce qu'elle est prete ou non a faire pour ne pas quitter son enveloppe charnelle. De cet ultime combat existentiel depend la qualite du passage dans l'au-dela).

Si la mort est la fin du temps consacre a notre existence, l'Histoire est la discipline qui etudie justement cette notion du temps que Philippe Aries juge fondamentale dans l'argumentation en faveur des mentalites. Cette hypothese finit alors par aboutir a l'idee que le temps est le lien entre les mentalites, ancree dans un passe ancestral, et l'Histoire, qui obeit aux memes regles. Nous pouvons meme alors finir ce raisonnement en enumerant que l'Histoire est une question de mentalites et que comprendre la mort dans nos societes est affaire de mentalites donc d'Histoire. Comme nous l'avons souligne precedemment, l'Histoire des mentalites n'est pas une simple evolution chronologique, elle est un ensemble, une unite inseparable. Comme nous pouvons alors le deduire, cette unite est basee non sur des elements intermediaires comme les evenements politiques ou economiques mais sur le plus petit des elements : l'individu, pris dans sa dimension physique et psychologique. Ainsi, un individu dans notre present a une relation a la mort qui se comprend par la totalite de l'Histoire de la mort dans la meme aire geographique.

Nous y retrouvons des traces des accumulations mais toute l'Histoire est la. Alors pouvons-nous affirmer qu'il est inevitable de trouver dans toutes les civilisations mediterraneennes des traces des comportements vis-a-vis de la mort heritee de l'Egypte antique ? Verifions cette hypothese en ouvrant le livre des morts, la << Bible >> des Egyptiens.

Partie 2 : Le Livre des Morts d'Egypte

Le debat sur des liens entre l'Egypte et la Grece reste grand car si les historiens acceptent une influence, ce n'est que marginalement. Si l'historien europeen a etudie, a l'universite, la civilisation grecque, ce n'est presque jamais le cas de l'Egypte. En etudiant le principal ouvrage egyptien, le Livre des morts, a travers la methodologie de l'Histoire des mentalites, nous pourrons mieux connaitre cette civilisation.

A) Une etude historique des mentalites mortuaires

Il faut commencer ce propos en affirmant que toutes les civilisations anciennes ont leur livre des morts. Le theologien et philosophe, Jean-Yves Leloup, a ecrit un ouvrage (2009) qui survole les plus importants livres des morts (Egypte, Tibet, Europe...) afin d'en constater que malgre les differences culturelles des rituels, l'objectif est toujours le meme : apprendre a accepter la mort. Nous pouvons en tirer deux consequences immediates. La premiere est que la mort est un sujet universellement central et constitue un pilier incontournable de la construction de tout schema mental collectif d'une civilisation. La deuxieme est que la mort a accompagne et meme incite l'Homme a ecrire ou a dessiner, en tout cas a communiquer. Pour les historiens specialistes des civilisations anciennes, la plupart des textes originaux qui nous restent sont ceux qui nous parlent de la representation sociale de la mort et de l'au-dela. C'est le cas notamment de l'Egypte antique.

Pour les Egyptiens dont la civilisation a traverse trois millenaires avant Jesus Christ, la vie apres la mort etait une realite tangible, comme en atteste le Livre des Morts appele aussi Livre de la Sortie au Jour. Les Egyptiens suffisamment fortunes devaient emporter dans leur tombe un exemplaire du Livre des morts parce qu'il venait en aide au defunt. Pres de 200 formules composaient le rouleau qui pouvait mesurer jusqu'a 25 metres. Ce n'est pas un texte uniforme et ecrit en une fois. Il est un agregat de formules rajoutees au fil des siecles, montrant a la fois la complexification de la religiosite des Egyptiens, mais aussi leur extremement richesse culturelle et litteraire. Les plus anciennes datent de la XVIIe dynastie (1600 environ avant notre ere). Le Livre des Morts ne peut, pour des lecteurs contemporains, etre considere comme de la pure religion car le principe meme de religiosite dans une societe polytheiste n'a rien a voir avec notre societe monotheiste. Selon nos criteres, il integrait un contenu religieux autant que magique. L'egyptologue Francois Lexa ecrit que << Dans la magie, l'Homme croit a sa propre puissance pour lutter contre les difficultes et les dangers qui le menacent >> (1929) dans sa vie terrestre et dans l'au-dela.

Dans le livre des morts, il y a un moment cle dans le cheminement du defunt dans l'au-dela : la pesee de l'ame. Cette idee de jugement ultime, qui sera reprise dans le christianisme renforce l'argument que la mort doit etre preparee. Philippe Aries voyait dans ce moment deux des quatre aspects de la mort, la mort apprivoisee et la mort de soi ou l'Homme prepare sa mort physique et sa continuite vers un au-dela. Dans une balance etait posee d'un cote une plume, symbole de la deesse de la Justice Maat, et de l'autre, l'ame du mort (la psychostasie). Pour s'assurer que l'ame soit plus legere, le Livre proposait au defunt toute une liste de formules qui vise a montrer la purete de celui qui les proclame. Il y a ici une difference majeure avec le christianisme. Quand un Chretien meurt, il doit faire penitence et confesser tous ses peches. Dieu misericordieux pardonne tous ceux qui se confessent avec sincerite. La religion egyptienne ne fonctionne pas du tout ainsi. Le defunt se doit d'etre pur a son arrivee. Ainsi, nous retrouvons une notion fondamentale : la preparation. L'Homme, toute sa vie terrestre prepare sa mort et pour cela, il doit respecter les volontes des dieux. Pour l'Egyptien, celui qui a ete honnete et un bon croyant, ne peut craindre la mort. Il pouvait en toute quietude suivre les formules enoncees par le Livre des morts, a savoir celles d'abord concernant toutes les fautes non commises pour prouver sa vertu aux juges. Qui sont-ils ? D'abord Anubis a la tete de chacal qui prepare le mort pour son jugement, puis Thot, a tete d'ibis, qui va ecrire tous les propos de ce moment. Horus presente enfin le mort a Osiris qui regne sur le royaume des morts.

Il existe aujourd'hui << quatre textes consideres comme les plus grands enseignements religieux : la confession negative du Livre des Morts egyptien, le decalogue de Moise, les Beatitudes du Christ et le Sermon des quatre verites de Bouddha >> (Bancourt 2001). Une des plus grandes differences entre ces textes est probablement la presentation de l'Homme de sa propre moralite. La << Confession negative >> se dit de la proclamation d'innocence que recite le defunt devant le tribunal d'Osiris pour demontrer que son ame vertueuse merite le salut. Les religions ont comme objectif primaire d'apprendre aux Hommes de differencier le bien et le mal, le Livre des morts egyptien nous transmet la plus ancienne conception du bien de l'histoire humaine qui nous soit parvenue. Les formules enoncees par le defunt semblent pour un public contemporain infantilisantes ou du moins naives. Bien des commentateurs ont verse dans la critique morale, oubliant blaspheme ultime que combat l'historien : l'anachronisme. Ainsi, l'egyptologue francais Gaston Maspero, membre de l'Academie des Lettres, ecrivait d'un ton direct et sans aucun tact stylistique que la confession des Egyptiens << est un procede naif >> (Maspero 1983 : 345) et continuant ses stereotypes ecrit que toutes les anciennes civilisations etaient dans le meme etat d'esprit. Certains historiens oublient la lecon du structuralisme qui a demontre que tout commence avec de la linguistique. Dans ce cas-la, le poids, la valeur et la dimension culturelle et cognitive des mots sont a prendre en compte et ce qui nous parait naif aujourd'hui etait sacre jadis. Enfin, probablement que la peur panique devant la mort des contemporains paraitrait egalement infantile pour un Egyptien. Ces affirmations visent a souligner ce que l'Histoire des mentalites considere comme un de ses fondements : decrire et analyser des sentiments ou des emotions mais ne jamais se les approprier.

Un autre anachronisme fonde sur un stereotype reste tenace : les religions polytheistes etant par definition animistes sont donc moins << serieuses >> que les religions monotheistes fondees sur des philosophies et des croyances plus intellectuelles. Pourtant, l'heritage egyptien demontre que cette civilisation a atteint un niveau de religiosite tel que nous n'en comprenons pas encore toutes les subtilites. Il faut apprendre objectivement a comprendre les mentalites egyptiennes et depasser la simple lecture des mots. Ainsi, quand dans ces confessions negatives, il est interdit de voler les offrandes faites aux dieux, ce n'est pas une simple question de vol, mais surtout une volonte de ne pas provoquer une rupture dans l'apport de l'energie aux defunts dans l'au-dela. La ou l'homme moderne voit des affirmations materielles, l'Egyptien y voit une affirmation spirituelle.

L'approche de l'ecriture doit egalement etre prise en compte. Si pour des Francais, ecrire est souvent synonyme d'expression d'une idee logique et claire, pour des Egyptiens, ecrire est un moyen de communiquer et bien souvent, la personne qui declame n'a pas toujours une comprehension precise de ce qu'il lit. En effet, les mots ont a cette epoque des vertus magiques qui permettent d'interagir avec et dans l'au-dela. L'academicien Alfred Maury relate dans son livre (Maury 2016) que les philosophes grecs s'offusquaient que les Egyptiens puissent croire que de simples mots qualifies de magiques puissent donner des ordres aux dieux. De nombreux textes de l'Antiquite ont une particularite qui tient a l'usage des mythes et des symboles, auxquels il faut restituer leur signification. Pendant des siecles, l'ecriture et les textes egyptiens sont restes infranchissables puis apres la maitrise des hieroglyphes, il a fallu dechiffrer des phrases souvent nebuleuses et obscures. Avec la diffusion de l'Histoire des mentalites, l'historien a de meilleurs outils cognitifs pour penetrer leur comprehension.

Nous comprenons ainsi que le Livre des morts est plus qu'un guide spirituel, il est egalement un manuel a usage pedagogique. Nous savons en France depuis la IIIeme Republique le role central de l'ecole dans la formation des jeunes a devenir des citoyens qui votent et qui font partie d'une communaute nationale, d'une civilisation. Le Livre des morts a donc joue un role encore plus important que prevu dans la formation de la civilisation egyptienne. Nous pouvons alors nous poser la question de savoir si la facon de percevoir la mort est le socle d'une civilisation car elle est la rencontre a la fois des mentalites mais aussi d'une organisation sociale, religieuse et politique. << Le Livre des morts propose une initiation pour aboutir a une veritable transmutation >> (Molinie 2010 : 128). L'etre humain devient alors un et multiple a la fois. Il garde sa specificite tout en appartenant a l'univers. Il est l'incarnation de la deesse Maat qui symbolise l'ordre et l'equilibre. Des mots-cles apparaissent qui installent un champ lexical de la transmutation, comme salut, delivrance, liberation et immortalite. Cette formation initiatique s'est perdue apres l'antiquite et est une des plus grandes pertes intellectuelles que n'ont pas su compenser ni les ecoles religieuses, ni les universites. Ces connaissances etant absentes des formations universitaires contemporaines, nous nous heurtons a la difficulte inherente a une spiritualite eteinte depuis plusieurs millenaires et ce, malgre des diffusions de fragments dans les civilisations posterieures. Comme l'affirmait Philippe Aries, les mentalites se logent dans un inconscient collectif, donc comment en retirer l'essence par des outils scientifiques rationnels ? Les rares sources dont on dispose viennent directement des ecrits de l'Antiquite. Cependant, leurs auteurs utilisent une langue appropriee a cette epoque et aux sujets religieux. Leurs allusions volontairement voilees et incompletes ne permettent pas de reconstituer d'une facon precise et certaine les modalites de l'initiation egyptienne. Philippe Aries avait defini que l'Histoire ne peut pas se voir selon des etapes chronologiques sans lien l'une avec l'autre mais comme un tout. Par consequent, le postulat de l'universalite d'un fonds esoterique commun a l'Egypte et aux civilisations mediterraneennes posterieures est plausible. Il n'est donc pas impossible, contrairement a ce que croient les egyptologues, de retrouver dans la civilisation europeenne des traces jusque-la oubliees de mentalites egyptiennes. En anthropologie, Levi-Strauss avait affirme que toutes les societes se fondent sur la famille, element commun qui semble aujourd'hui indiscutable. Existe-t-il d'autres elements communs issus d'un savoir qu'on peut qualifier d'esoterique a defaut de religieux ?

B) Une ouverture a la psychanalyse jungienne

La psychanalyse peut parfaitement completer les travaux de Philippe Aries dans la tentative de comprendre les meandres de la pensee egyptienne. Les recherches de Jung sur l'inconscient collectif creent une notion commune avec l'Histoire des mentalites. Quand on regarde pour la premiere fois les illustrations du Livre des morts, on se croirait dans une fable de La Fontaine. Une des differences fondamentales est que pour La Fontaine, chaque animal a une caracteristique principale qui le place chez les personnages gentils ou mechants. Pour le Livre des Morts, un meme animal peut etre soit un dieu, soit un demon. Nous en avons des exemples varies tels que le serpent ou le crocodile.

En mettant en parallele l'egyptologie et la psychanalyse, le lecteur s'interroge sur les aspects psychologiques et historiques de l'interpretation des textes, des images ou des representations sociales. Le premier constat de Jung est qu'a notre epoque, l'ame est a l'interieur, car elle est psychologisee mais dans la civilisation egyptienne, elle est aussi exteriorisee et a sa propre motricite independante. Jung evoque l'Egypte ayant une << religion grandiose >> (Liard 2007) au moins tout aussi complexe que le christianisme qui lui est plus tardif. Quand l'Histoire et la psychanalyse peuvent s'allier sur le theme des mentalites et d'un inconscient collectif, nous voyons emerger sous les soi-disant textes infantiles egyptiens une mythologie et une religiosite d'une grande subtilite dont l'Occident contemporain n'a pas encore commence a en percevoir les rudiments.

Jung a pousse plus loin l'etude des mentalites egyptiennes en prenant soin de ne pas commettre les memes erreurs que de nombreux egyptologues : la prise en compte de l'ecriture dans son contexte de l'epoque. Cette etude comporte plusieurs niveaux : linguistique, culturelle et cognitive. L'egyptologue Francois Chabaud s'est saisi, dans le cadre de sa these de Doctorat (2012), des travaux de Jung pour tenter une analyse des hieroglyphes. Les signes ou les ideogrammes (les images), les phonogrammes (les sons), la gravure (le toucher), le vibratoire (l'onde horienne dans l'Egypte ancienne, la pulsion chez Freud) sont les 4 articulations de la langue egyptienne. L'objectif est de declencher chez le lecteur une reaction psychique liant une symbolique a un objet. L'ecriture egyptienne est de par son origine liee a la necessite d'exprimer des textes religieux, d'ou cette approche a la fois concrete et abstraite des idees exprimees par les hieroglyphes (d'ailleurs l'etymologie de ce mot en grec signifie << gravure sacree >>, ce qui indique bien le lien entre l'essence meme du hieroglyphe et la religion).

L'aspect linguistique de cette question de la comprehension des hieroglyphes pour mieux entrer dans la semantique se complete par une autre question : comment traduire ce que l'on a du mal a cerner clairement ? Les traducteurs contemporains ont de grandes difficultes avec les hieroglyphes car ils se pensent d'une autre facon que les langues avec alphabet. Ainsi, il n'existe pas de ponctuation, ce qui pour le Francais est difficile a concevoir. Le traducteur ne peut qu'imaginer les coupures de phrase ou des groupes de mots, ce qui engendre fatalement des risques importants de contre sens. De meme, la conjugaison est quasi non identifiable, le traducteur ne peut pas percevoir parfois si c'est meme un passe, un present ou un futur. Tout est dans la contextualisation. La aussi, les risques sont grands de passer a cote de la comprehension de ces textes anciens. Le traducteur est presque oblige de laisser la linguistique au second plan pour d'abord voir l'idee et les habitudes de formulation des autres textes. Pour cela, il faut avoir une bonne connaissance des mentalites des Egyptiens afin d'anticiper les regroupements de mots dans une phrase autour de notions culturelles, sociales, politiques ou religieuses. En fin de compte, il n'existe aucune traduction officielle et definitive des textes ecrits en hieroglyphes, chacune comporte de grandes differences.

Apres l'aspect linguistique, les aspects culturel et cognitif s'imposent grace aux travaux du psychanalyste Roland Khater sur le decryptage du Livre des morts d'Egypte (Khater 2011). L'auteur revele le sens psychologique des differentes divinites et analyse leurs interactions en tant que parametres psychiques. Roland Khater faisait partie des lecteurs frustres par l'illogisme apparent de la traduction du Livre des morts. Dans son livre, il raconte qu'un jour ou il travaillait sur les instances psychiques, il a modifie la celebre definition freudienne pour arriver a une nouvelle theorie d'un moi a deux tendances : le moi-coherent et le moi-ego. Pour Freud, le moi est le resultat d'une tension entre le ca et le surmoi, Khater y voit plutot une division du moi entre le ca (que nous rapprochons du moi-ego) et le surmoi (moi-coherent). La theorie est differente non dans le sens mais dans les liens qui la structurent. En d'autres mots, Freud voit trois entites separees, Khater en voit une seule, avec deux sous-divisions. La consequence essentielle de l'approche de Khater est d'accentuer le role du moi dans l'appareil psychique et d'accentuer en meme temps la dualite psychique (le bien et le mal). Nous savons que Freud a appuye son travail sur des mythes grecs comme CEdipe par exemple. Une fois cette reecriture accomplie, Khater fait de meme et s'apercoit qu'elle s'imbrique parfaitement dans les mythes egyptiens. Il voit dans l'opposition entre les dieux Horus et Seth la meme opposition qu'entre les deux << moi >> de sa theorie psychanalytique. Avec cette porte d'entree, une nouvelle lecture est possible.

En effet, le Livre des morts pousse le lecteur a une introspection et a se questionner sur son moi profond. Le livre ne donne aucune lecon de morale et les dieux ne menacent pas l'Homme, ils agissent qu'en fonction de la vie que chacun a eue, vertueuse ou non. Dans les mythologies posterieures et dans le christianisme, il existe un role paternel, avec ses exces. Toutefois, la vraie peur de l'Egyptien etait de mourir une seconde fois, de voir son eveil interieur detruit. << Je ne mourrai pas une seconde fois >> (extrait du chapitre 44 du Livre des morts). Cette notion de seconde mort va se transmettre dans l'Apocalypse de Saint Jean : << Quant aux laches et aux incredules, et aux abominables, et aux homicides, et aux impudiques, et aux magiciens, et aux idolatres, et a tous les menteurs, leur part sera dans l'etang brulant de feu et de soufre : ce qui est la seconde mort >>. Nous constatons que chaque individu est tourne totalement vers lui-meme. En Egypte, tout est concentre sur cette peur tandis qu'en Europe chretienne, d'autres considerations sont aussi prises en compte. Il y a donc sur ce point une transmission de l'Egypte vers l'Europe meme si des transformations dans le dogme sont visibles.

Si les religions monotheistes modernes fondent leurs dogmes sur la penitence et la recompense, la religion egyptienne prefere le travail sur soi (ce qui constitue une veritable approche psychanalytique) pour etre digne d'etre sauve. De meme, si des prophetes tels que Moise ou Jesus servent de jonction entre Dieu et les hommes, la religion egyptienne adopte la voie du perfectionnement a travers l'initiation.

Ainsi, une question de semantique se pose a laquelle les traductions n'ont pas fait attention, semble-t-il. Faut-il dire que les Egyptiens adoraient ou honoraient leurs dieux ? Dans les religions monotheistes, << adorer >> est le verbe adequat mais pour les Egyptiens, les dieux sont des guides, tout comme Anubis guide les ames. Contrairement a de nombreuses civilisations antiques, les dieux egyptiens ne demandent aucun sacrifice humain et n'ont pas de cote sanguinaire. Ils ouvrent la voie vers la connaissance et la possibilite de connaitre l'eternite. De meme, les dieux egyptiens peuvent mourir (comme Osiris) et les hommes interagissent avec eux. La fragilite du dieu de l'Egypte tranche avec l'invulnerabilite du dieu grec et il en sera de meme pour les religions modernes. Il existe ainsi une osmose dans la societe egyptienne entre les hommes et leurs dieux qui sont a leur image.

Ainsi, les dieux et les deesses du Livre des Morts representent des desirs psychiques qui aident l'Homme a developper son eveil interieur et a evoluer vers la deification. L'importance de la religion egyptienne est qu'elle a su identifier, selon Roland Kather, des desirs-cles qui forment la structure de ce que Freud appelle l'appareil psychique. Les demons representent notamment les desirs destructeurs et favorisent les etats de conscience chaotique. Ils amenent l'individu a aller vers sa seconde mort, la vraie. Le Livre des Morts sensibilise le lecteur a la relation existante entre la dimension mentale et la dimension corporelle et il l'incite a faire prevaloir les valeurs instructives aux plaisirs materiels. Le recueil s'apparenterait donc a un de nos recueil de prieres.

Partie 3 : Les emotions face a la mort en Egypte sous l'angle de l'Histoire des mentalites. La methodologie de l'Histoire des mentalites nous a permis de mieux penetrer les arcanes de l'esprit egyptien grace au Livre des morts. Pour confronter cette comprehension theorique, l'etude des structures sociales de l'Egypte face a la mort selon Marc Bloch puis Philippe Aries sont une voie d'analyse.

A) L'etude historique des emotions.

Dans l'Egypte des Pharaons, la mort n'est pas un tabou, elle est un etat transitoire vers une survie apres la mort physique. C'est pourquoi les Egyptiens consacraient beaucoup de temps a preparer les ceremonies de celebration des rites funeraires et pratiquaient la momification des corps. Ils construisaient des tombeaux gigantesques, les pyramides. Les historiens ont une connaissance de la societe egyptienne grace a deux categories de textes : religieux et biographiques. Ces ecrits demontrent la priorite pour la civilisation antique egyptienne de bien preparer sa mort physique et sociale. Les textes religieux garantissent ce passage vers une vie eternelle et les biographies permettent de sauvegarder la memoire des grands personnages. Dans l'Egypte antique, l'ecriture est consideree comme avoir le pouvoir de faire exister ce qu'elle nomme et inversement de condamner a l'oubli ceux qui etaient effacer. Les Romains ont perpetue cet usage et l'ont appele << la damnatio memoriae >>. Rien n'etait plus terrible pour un pharaon que de ne pas savoir assurer la perpetuation de son souvenir sur les murs des temples. L'historien Stephane Benoist explique que << la destruction du nom depasse la simple punition ponctuelle, elle est une prolongation du chatiment au-dela de l'existence terrestre >> (Benoist 2007 : 7). Nous determinons que dans la mort en Egypte, il y a ainsi trois aspects : la mort physique, la seconde mort (dans l'au-dela) et la mort sociale.

Au debut de l'histoire egyptienne, seul le pharaon pouvait rejoindre les dieux. Ce concept religieux a change pour s'etendre a tous. L'au-dela, comme espoir de survie apres la mort, venait d'etre cree. Depuis, c'est le but ultime sur les plans philosophiques et religieux de toute existence, quelle que soit la civilisation issue du pourtour mediterraneen. A partir du Moyen Empire, le developpement de la religion osirienne impose a tout etre humain une bonne conduite durant la vie terrestre pour pretendre a la vie eternelle. La croyance osirienne repose en effet sur l'idee que le defunt rejoint le dieu des morts Osiris dans son royaume d'Occident.

Il existe dans l'au-dela un maintien de certaines regles sociales de la vie terrestre. Ainsi, les citoyens ne sont pas egaux devant la mort. Cette inegalite se fonde notamment sur le faste mis en avant par la famille du defunt lors des rituels (des offrandes variees, l'usage de pratiques funeraires plus ou moins couteuses, etc.). Tout le ceremonial definit aussi, selon la classe et le rang des individus, une accessibilite et une reussite plus ou moins assuree lors des epreuves sur le chemin de l'eternite, qui sont finalement autant d'etapes revelatrices d'une vie vertueuse. Comme mentionne precedemment, la mort sociale est importante donc pour le peuple, l'absence de moyens financiers est ici un reel probleme. Ici, nous ne parlons pas de prestige comme pour le pharaon, mais une possibilite de se rappeler ses ancetres. Dans les civilisations antiques, le culte des ancetres est un fondement de la stabilite sociale des societes. Le pharaon lui-meme respectait strictement cette tradition. L'archeologue Jacques-Joseph Champollion ecrivait que << A la foule des dieux que le roi devait honorer, il ajoutait religieusement ses propres ancetres, son pere et sa mere recevaient les premiers hommages, et les aieux, quelquefois en grand nombre, etaient nommes dans l'ordre >>. (Champollion 1839) Nous savons aussi que dans les ceremonies, les femmes etaient presentes. Si la discrimination par l'argent est incontestable dans ces rituels, les hommes et les femmes sont parfaitement egaux car le respect pour les ancetres est une consideration morale qu'aucune regle sociale ne pourrait remettre en cause.

Mis a part le cote materiel, les ceremonies funeraires sont une excellente source pour etudier les mentalites. Les rites de deuil de l'Egypte antique visent a la manifestation publique et ostensible des emotions. Chacun a des obligations d'afficher son affliction pour correspondre aux regles morales et sociales vis-a-vis du defunt, de la famille et de la societe. Des paroles, souvent convenues, temoignent de sa tristesse et toute une gestuelle ainsi que des demonstrations bruyantes (des pleurs et des cris) completent l'ensemble ceremonial.

Le rite de deuil est selon le sociologue Robert Hertz << une participation necessaire des survivants a l'etat mortuaire d'un parent >> (1928). Cette ritualite est autant une mise en scene qu'une << mise en sens >> (Tristesse rituelle et lamentations funeraires en Egypte ancienne, Youri Volokhine, 2008). Cette theatralite est a la fois un besoin d'exprimer des sentiments, ce que la civilisation europeenne tendra a museler par la suite et a la fois une obligation sociale de rendre un hommage au defunt. Si tous les historiens qui presentent l'antiquite egyptienne decrivent un rituel social, ils oublient bien souvent l'expression personnelle des emotions alors que les deux sont indissociables. Or, a cette epoque, les textes ne retracent que des phenomenes collectifs qui constituent des elements de la civilisation egyptienne. Il est rare et difficile d'avoir des temoignages individuels et donc la pratique personnelle et les emotions mises en avant. De plus, les historiens de l'Antiquite semblent d'accord sur l'aspect collectif ritualise et nient grandement l'irruption de l'individu. Si des rites sont par definition des gestes que l'on repete, aucun psychologue, specialiste du deuil, ne peut affirmer que les individus reagissent de facon identique face a ma meme situation et encore moins, nous pouvons socialiser les emotions. Il n'existe pas des emotions pour la famille du pharaon et d'autres pour les familles appartenant au peuple. On peut accepter l'existence d'un surmoi different en fonction des caracteres et de l'education de chacun, cela n'en fait pas des structures emotionnelles.

Pour comprendre l'expression des emotions durant l'Egypte antique, il faut rapprocher les temoignages qui nous sont restes sous forme textuelle ou iconographique afin de demontrer qu'au-dela des rites, nous touchons les emotions personnelles des Egyptiens. D'ailleurs des preuves nous sont donnees sur l'etude des lamentations. Nous constatons qu'il y a lors des funerailles les lamentations provenant de la famille mais aussi des pleureuses, des femmes qui viennent se rajouter au cortege de la famille. Ces pleureuses jouent le role social et collectif des lamentations tandis que chacun des proches du defunt pouvait exprimer ses sentiments comme il le souhaite. Ainsi, l'ecrivain et editeur mentionne dans son livre que le celebre historien grec Herodote s'etonnait de ne jamais savoir si les lamentations egyptiennes etaient feintes ou vraies >>. (Panckoucke 1826 : 186) Cette plainte d'Herodote nous signifie aussi que la civilisation grecque avait commence a dissocier les rituels collectifs et les sentiments personnels. Toutefois, nous savons que ces traditions sociales ont perdure jusqu'a au moins Louis XIV. Elles ont ete de moins en moins systematiques et marquaient surtout les ceremonies funeraires de personnalites ou de personnes appartenant a des regions tres restreintes. Nous voyons ici l'emergence des theses de Philippe Aries sur la necessaire psychologisation de l'Histoire pour comprendre l'integralite des mentalites.

Tout comme Herodote, les voyageurs etrangers qui viennent en Egypte sont frappes par l'immixtion du collectif dans la sphere privee. En effet, nous avons aussi le temoignage (Chamoux 1994 : 37-50) de Diodore de Sicile. Il fait un travail bien plus approfondi et precis que celui d'Herodote. Surtout, il ose la comparaison entre l'Egypte et la Grece, ce qui est une mine d'informations pour les historiens. Il est peu interesse par le cote fastueux des ceremonies egyptiennes et par les tombeaux, trop ostensibles a son gout. Il se passionne, par contre, pour les rites funeraires suivis par le peuple, ce qui est pour l'Histoire des mentalites une enquete de terrain de premiere importance. Il ecrit que suite a la mort d'un taureau sacre, un deuil collectif est proclame et apres une observation rigoureuse, il ne voit pas de difference entre l'expression des emotions lors d'un deuil familial et celle de ce deuil << officiel >>. Chaque Egyptien de la region avait des contraintes strictes qu'il respectait sans aucune reticence : jeune pour purifier son corps et lamentations pour marquer son lien au mort, ici le taureau sacre. Durant la ceremonie, les classes sociales sont moins apparentes. Il y avait comme une unite du peuple au sein de ce rituel. La mise en scene de la tristesse sur la place publique peut choquer les Grecs (n'oublions pas que Platon a demande qu'on legifere pour interdire la manifestation des emotions publiques trop demonstratives). De plus, les Grecs y voyaient aussi de l'idolatrie. Enfin, la Grece qui a developpe la philosophie humaniste pouvait mal imaginer qu'un animal ait les memes considerations que des personnes. Pourtant, le fait qu'en Egypte, comme en Inde aussi par exemple, le peuple respecte ses animaux au point de les considerer comme leurs egaux est un signe tres humaniste. A ce moment-la, ce debat etait difficile a mener. Toutefois, en Egypte, ces emotions publiques sont exprimees dans la necropole. Ainsi, des l'origine, les emotions s'expriment differemment dans la ville (des vivants) et la necropole (des morts). La quasi-disparition des necropoles dans l'antiquite europeenne a provoque quasi celle aussi de traditions comme l'expression publique et ritualisee des emotions. Diodore de Sicile, malgre son incomprehension de certains aspects de la culture egyptienne, donne a ses contemporains une lecon d'humilite et d'objectivite historique en affirmant que la mythologie egyptienne est proche de la vie en societe tandis que la mythologie grecque n'est qu'un ensemble de fables. L'Historien des mentalites peut alors sortir de sa formation classique (au sens grec du terme) pour se demander ce que l'Egypte avait de spirituel et que nous avons perdu.

B) L'approche psychologique de l'etude historique des emotions.

Comme nous l'avons vu, la mort est en Egypte a la fois une question collective et individuelle. Nous connaissons a present les rituels sociaux, l'aspect psychologique, pour ne pas dire psychanalytique, s'installe comme deuxieme point. L'egyptologue Jan Assman a fait une etude qui s'avere interessante pour un historien des mentalites. Il commence son livre ainsi : << L'homme est l'animal qui doit vivre en se sachant mortel et la culture est le monde que l'homme edifie pour pouvoir vivre avec ce savoir >> (2003). La mort d'Osiris marque mythologiquement l'irruption de la mort dans le monde. Osiris est assassine par son frere Seth. Isis, son epouse, reconstitue son corps et le ressuscite. Toutefois, celui-ci devra rester dans l'au-dela. Assman voit dans le mythe les trois images de la mort : << la mort comme ennemie, la mort en tant que retour a l'origine et la mort comme mystere >> (1998 : 169-173). Si la mort est une ennemie et que nous subissons une injustice, nous demandons alors reparation devant le tribunal des dieux. C'est de cette reflexion que s'est progressivement imposee l'idee du jugement des defunts. Une des plus celebres scenes de la mythologie egyptienne qui voit la pesee de l'ame du defunt en presence du dieu Anubis ne se justifie plus seulement par des considerations sociales mais par une necessite psychologique d'accepter la mort, toujours vecue comme une profonde injustice.

Quant a la mort en tant que retour a l'origine, Jan Assman la considere comme notion tellement ancienne qu'il est difficile de la definir. L'anthropologue francais Lucien Levy-Bruhl parlait de mentalites primitives, Jung d'inconscient archaique. Cette notion de mort represente l'existence comme dans un cercle avec naissance, mort et renaissance au sein d'une genitrice que certains appellent aujourd'hui l'univers ou Dieu et que les Egyptiens representaient sous les traits de la deesse Nout. Cet aspect tres psychanalytique de la mort permet apres la mort ennemie representee par Anubis de mieux comprendre aussi la mort comme retour a l'origine representee par Nout.

Enfin, la mort mystere est l'idee selon laquelle l'Homme doit accepter de ne pas tout comprendre. Dans la religion egyptienne, le sacre et proche du secret. Il existe une deesse voilee, certains y voient Isis, mere des dieux et des mortels que nul ne peut voir et qui a pour fonction de voiler les morts. Cette vision retrace une des plus grandes angoisses existentielles de l'Homme : qu'y a-t-il apres la mort ? nous ne le savons pas, la seule chose que l'on sait est que quelqu'un est la, Isis (?), pour voiler le cadavre et nous signifier le debut de notre chemin vers l'au-dela.

La theatralisation de la mort permet de faire un transfert d'une tragedie personnelle vers une tragedie sociale. Par consequent, la mort, parce qu'elle est d'abord une affaire d'emotion individuelle devient ensuite une affaire d'emotion collective. Tout le pan de l'origine psychologique faisait defaut dans l'explication de nombreux egyptologues ayant tendance a toujours tout voir par des structures sociales. La theatralisation, ce mot a pris une connotation negative aujourd'hui, sous-entendant une exageration ou un comportement irrationnel. Nous voyons la une opposition entre le rationnel issu de la rupture de la philosophie grecque et les mentalites de l'Egypte qui englobent tout l'eventail des emotions. Il n'y a donc pas d'opposition analytique mais d'approche, les Grecs preferant la pensee reflechie a la pensee immanente (au sens qu'elle se suffit par elle-meme).

Dans le mythe d'Osiris, le meurtre de celui-ci est vecu comme une catastrophe cosmique. Par consequent, chaque individu peut alors vivre le deces d'un de ses propres avec la meme ampleur. Seth y incarne la mort qu'il donne injustement et qu'il convient de critiquer et de condamner avec vigueur. Si dans les ceremonies contemporaines, les parents du defunt doivent montrer de la dignite et de la retenue en essayant d'interioriser leur chagrin, c'est tout a fait le contraire dans la societe egyptienne qui verrait d'un mauvais oeil que le defunt ne soit pas pleure, ce serait par extrapolation ne pas pleurer la mort d'Osiris. L'egyptologue belge Marcelle Verbrouck a fait des travaux archeologiques sur des tombes thebaines datant de la XVIIeme dynastie. On observe sur elles des dessins (1938) sur lesquels les emotions sont mises en valeur de facon detaillee : bras leves, lamentations, poitrine denudee... Par consequent, quand des personnes pleurent lors des ceremonies funeraires, ce ne peut etre considere comme vulgaire puisque c'est la reconstitution des lamentations d'Isis.

L'egyptologue Pascal Vernus a publie un livre intitule << chants d'amour de l'Egypte antique >> (1992). Il essaye de demontrer ce que representait pour les Egyptiens la litterature. Ils la definissent comme de belles Lettres, autrement dit, des textes avec une belle tournure stylistique. A cette epoque, la litterature est essentiellement orale. C'est qu'a la moitie de l'Histoire de l'Egypte que les ecrits commencent a se repandre reellement. Il constate avec interet que les chants d'amour et les chants funeraires egyptiens sont dans le meme ton et dans la meme stylistique. Pleurer un etre decede et desirer sa presence sont vus comme les deux faces d'une meme piece. L'emotion pour l'un des etats psychologiques fait appel a l'autre et inversement. Ainsi, exprimer son amour revient a exprimer sa douleur. L'Egyptien verrait donc dans l'absence de douleur une absence d'amour. Bien souvent, montrer ces emotions est associe aux femmes, ce qui n'est pas le cas dans l'Egypte antique. Les hommes ont aussi un role. L'egyptologue Francois Rene Herbin decrit dans << le livre de parcourir l'eternite >> (1994) cette scene traditionnelle ou les hommes ont leurs membres couverts de poussiere et chantent des plaintes a haute voix.

Pour conclure cette Recherche, nous avons vu que l'apport des travaux de Philippe Aries a considerablement ete utile aux archeologues et aux specialistes de l'antiquite egyptienne. D'une Histoire politique et sociale, en bref collective, nous passons a une Histoire des mentalites ou individu et societe s'entremelent. Les sentiments et les emotions, longtemps catalogues comme purement litteraires, deviennent des outils pour les historiens. En effet, les textes anciens ne sont generalement pas des traites ou des lois, mais des mythes. L'Histoire scientifique que nous a transmis la Grece antique a revele ses limites pour parler des civilisations anterieures a la Grece. Philippe Aries nous permet de transgresser des tabous comme la chronologie ou les evenements et de passer a une etude de l'ordre de l'inconscient. Aujourd'hui, l'Egypte antique nous ouvre ses portes et nous comprenons mieux ses messages. Parmi eux, sa facon d'apprehender, de preparer et d'accepter la mort nous serait d'une grande utilite. Elle constitue un passe lointain et sera en partie notre avenir car l'Homme sera spirituel ou disparaitra.

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Author:de Payen, Eric
Publication:Fu Jen Studies: literature & linguistics
Date:Jul 1, 2017
Words:10128
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