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LE VIDEOMAPPING: UN ART DU TROMPE L'OEIL ET DE L'ANAMORPHOSE AU POTENTIEL SOCIAL ET COMMUNAUTAIRE INDENIABLE.

C' est d'abord en tant qu'artiste et enseignant en art numerique que j'ai ete interpelle par ce qu'on appelle le videomapping. Ce medium artistique s'impose dans nos villes, tapissant les edifices de fresques lumineuses animees. Les oeuvres utilisant le videomapping fascinent les publics, simulant par des jeux d'illusions la chute et la reconstruction des cathedrales, revelant les details architecturaux, emulant des systemes de particules, integrant les corps des passants dans des compositions videographiques projetees a grande echelle et mettant en valeur le passe des lieux. Je me suis interesse a ses racines historiques, a son emergence et je m'interroge sur son avenir, son potentiel creatif social et communautaire.

Un art en continuite

La volonte de l'humain de s'emouvoir par des dispositifs illusoires etait deja bien presente a la Renaissance. Pour bien saisir les racines historiques de l'apparition du videomapping, il faudrait remonter le temps jusqu'a l'avenement de la perspective mathematique d'Alberti. On peut citer en exemple la Salle des perspectives de la Villa Farnesina, peinte par Baldassare Perruzi. Il s'agit d'une piece entierement couverte de fresques peintes au debut du 16e siecle. L'oeuvre raconte une histoire, illustree sur des frises, en haut des murs, montrant des scenes mythologiques. La salle est egalement tapissee d'illusions d'optique evoquant la presence de colonnes romaines, simulant de fausses textures luxueuses comme le marbre et devoilant une vue virtuelle imprenable sur Rome. Au 17e siecle, les Quadratura imitaient les reliefs architectoniques sur les voutes et dans les coupoles des cathedrales. L'une de ces oeuvres architecturales baroques celebres est le Triomphe de St-Ignace, par Andrea Pozzo. Il utilise des subterfuges pour fusionner la realite avec l'architecture, et l'etendre en quelque sorte jusqu'au paradis. Ce spectacle fait croire aux pouvoirs de l'Au-dela en offrant au regardeur un voyage temporaire dans un paradis visible, mais intangible. Une autre technique illusionniste importante est l'anamorphose. Ce procede est utilise dans les nouvelles formes de projection videographique, notamment pour creer une illusion de tridimensionnalite avec des objets virtuels bidimensionnels, ou encore pour faire apparaitre des formes sur des surfaces irregulieres et visibles a partir de points de vue particuliers. On la recense notamment dans la peinture Les ambassadeurs, de Hans Holbein, en 1533, sous la forme d'un crne deforme, apparaissant telle une image subliminale. Afin de retablir la perspective disloquee du crne, le visiteur doit, en sortant de la piece, regarder l'oeuvre en rasant le mur. L'anamorphose (1804) de J. B. Lavit (1), articulee sur plusieurs plans, eclate une image sur differentes grilles de deformation. Ceci permet l'ajustement d'une image sur des objets ayant des surfaces orientees dans plusieurs directions. Outre les techniques graphiques, il m'apparait important de relever les innovations de la lanterne magique en 1659, et de la camera obscura des 1665, qui sont les ancetres du videoprojecteur et de la photographie.

L'apport du numerique et l'avenement d'un nouveau courant artistique

Il demeure primordial de prendre en compte l'inscription du videomapping dans une continuite historique des techniques et procedes ci-haut mentionnes, qui sont reactualises par l'apport du numerique. Les precurseurs se sont manifestes depuis les annees 60; on pense aux scenographies mecanisees et lumineuses de Joseph Svoboda (2), aux nombreux dispositifs audiovisuels lors de l'expo 67 (3), aux ecrans humains de Michel Lemieux, etc. C'est cependant des le debut de notre millenaire que le videomapping s'impose tel un reel mouvement artistique. Augmented Sculpture, de Pablo Valbuena (4), creee en 2007 et presentee dans les galeries d'art et festivals internationaux, suscite l'engouement pour le medium. L'oeuvre est un ecran-sculpture module par une projection faisant varier la perception de l'espace. Cette installation ajoute une dimension temporelle a l'espace en le transformant continuellement par des mouvements de lumiere. La projection superposee a la sculpture met en evidence ses aretes, tout en deplacant des zones d'ombre artificielles. Une seconde oeuvre de Valbuena revisite les principes propres aux Quadratura. Avec une piece in situ qu'il nomme d'ailleurs Quadratura (5) (2010), l'artiste rend hommage aux principes de cette technique avec les moyens de la lumiere projetee. L'oeuvre de Valbuena s'inscrit comme une influence incontournable pour plusieurs autres artistes pionniers, tels Joanie Lemercier, Olivier Ratsi, Miguel Chevalier ou encore les 1024 Architecture, qui misent sur des effets de perspectives emulant des realites augmentees et generant des propositions souvent transposees a l'echelle architecturale. La pratique demontre ainsi sa capacite sans precedent de transformer l'espace urbain en environnements immersifs, hybrides et modulables par la lumiere. En jouant sur la construction-deconstruction des modules architecturaux qui nous entourent et en proposant des agencements d'espaces extraordinaires impactant sur le rapport des citoyens avec les villes, le videomapping defie notre comprehension de l'espace en detournant les lois physiques les plus elementaires.

Le videomapping : zoom out sur les espaces et les communautes

Inspire par ces nouvelles pratiques, j'ai voulu explorer les principes de l'anamorphose en mouvement dans la piece Coup d'Eclat (2011) (6), presentee a la Galerie Eastern Bloc lors du festival Sight and Sound. Le public deambulait dans un environnement singulier constitue de formes geometriques, qui lorsqu'elles etaient percues du point de perspective ideal, apparaissaient comme flottant dans l'espace de la galerie. Le jeu esthetique ne reposait pas ici sur la variabilite simulee d'un objet physique a la maniere de Valbuena, mais sur les deplacements du spectateur, necessaires pour decouvrir les formes cachees. Les oeuvres utilisant le videomapping usent d'une rhetorique de l'illusion et du spectaculaire, proposant l'exploration formelle comme resultat. Le public qui s'emeut devant ces prouesses techniques n'est-il pas en quelque sorte une victime de cet artifice, un peu comme l'ont ete les spectateurs du fameux film L'Arrivee d'un train en gare de La Ciotat, des freres Lumiere, en perdant toute distance critique face a la mediation de l'image ? Comme ce fut le cas pour le cinema, il est a prevoir que l'effet de subterfuge risque de s'estomper avec l'habituation au medium. Les dispositifs de videomapping sont de plus en plus presents dans les espaces publics. La lumiere des projecteurs plombe sur des batiments qui existent dans un environnement et dans une communaute. J'aime a imaginer qu'on puisse encore reculer davantage le point de vue, afin d'inclure sous le projecteur les communautes qui habitent ses lieux. L'artiste Krzysztof Wodiczko aborde dans son oeuvre abondante cette dimension sociale. Pour nommer un exemple proche de nous, en 2014, il presentait a la Place des Arts de Montreal Homeless Projection (7), une oeuvre in situ a grande echelle oo les corps et les voix des sans-abri du Quartier des spectacles mobilisaient la surface de projection du Thetre Maisonneuve, qui devenait une estrade ou une arene citoyenne. Vu la portee qu'a pu avoir une telle diffusion, peut-on envisager une plus grande participation citoyenne dans les oeuvres projetees dans l'espace public ?

La projection urbaine de Montreal a Dakar

Ce questionnement emerge de mes recentes participations dans des projets de co-creation avec des artistes senegalais et tunisiens. Depuis 2013, le centre d'artistes Perte de Signal encourage en effet des initiatives sociales autour du videomapping. Le centre et certains de ses artistes developpent des outils libres et recherchent les occasions de collaborer a des projets inedits a l'etranger. Il soutient notamment deux outils de creation, Freeliner (8) et Mapmap (9). Le premier est un logiciel developpe par l'artiste Maxime Damecour. La particularite de Freeliner est la possibilite performative qu'il offre, celle d'animer avec de la lumiere des structures en temps reel. Damecour s'en sert pour creer des performances en direct lors d'evenements, et comme outil de mediation facilitant la comprehension et l'appropriation du videomapping. Le second outil, Mapmap, lance egalement en 2013 par Sofian Audry et Alexandre Quessy, permet de projeter et d'adapter des sources videographiques sur des surfaces irregulieres. Produit avec le support de l'Organisation internationale de la Francophonie, Mapmap est presente a Dakar au Senegal dans le cadre des residences Sondes. Les interventions initialement prevues comme des formations pour les artistes locaux se deroulent plutot comme des laboratoires fertiles de co-creation. Perte de Signal adapte par la suite ses ateliers Libremapping (10), les transformant en laboratoires pour des projets de projection in situ avec les artistes locaux. Les outils developpes, issus de la culture du logiciel libre, surpassent leur fonction de ressource technique et agissent comme pretexte a la mediation, en tant qu'interfaces sociales a partir desquelles les participants comprennent et s'approprient rapidement le medium. Quessy, Audry, Damecour et moi-meme sommes retournes a Dakar en 2016 rejoindre la communaute du centre d'artiste Ker Thiossane (11), afin de reflechir sur les thematiques de la ville, du reve du mouvement et de la futurite. Le groupe s'elargit en integrant les createurs senegalais Dame Diongue et Seydou Dousey. Il investit le Jet d'eau, une fontaine desaffectee au milieu d'un rond-point, situee au coeur du quartier populaire Sicap Liberte 2 de Dakar (12). La fontaine, vestige de l'epoque coloniale, jadis erigee comme symbole de liberte et d'emancipation, est tristement devenue un symptome bien visible d'un abandon de l'organisation urbaine et d'un sentiment d'impuissance face a l'appropriation de la ville. Le desir de realiser une oeuvre qui revalorise cet espace public cree un enthousiasme contagieux dans la communaute et l'effort prend l'ampleur d'un labeur collaboratif impliquant, durant une periode de deux semaines, la participation de danseurs, de musiciens, de chanteurs, d'une fanfare deambulatoire, et meme d'un pyrotechnicien. Tous travaillent a concretiser ce projet d'abord improbable par un happening public spectaculaire. La performance intitulee le Show Bideew (13) evoquait les problematiques de salubrite de la ville tout en proposant une reappropriation du lieu par et pour les citoyens. Ce type de laboratoire, organise par Perte de Signal, est mis en oeuvre dans d'autres contextes, notamment a Haiti et en Tunisie (14).

Les productions visuelles utilisant le videomapping seduisent par leur capacite a jouer sur nos perceptions. Leurs moyens, a l'echelle des grands concerts, de l'architecture et des evenements corporatifs, sont colossaux et spectaculaires. Une industrie creative importante se constitue autour des techniques de projection et de la creation de contenus. Le maniement de cet art de la projection reste cependant accessible par des outils simplifies et des demarches de co-creations concues par et pour les artistes. Avec son enorme potentiel d'occupation des espaces publics, le videomapping aspire a offrir aux artistes et citoyens une reelle possibilite d'appropriation sociale et communautaire de leurs espaces.

Danny Perreault est artiste et enseignant en art numerique. Il est titulaire d'une maitrise en communication en media experimental de l'Universite du Quebec a Montreal. Son memoire, depose en 2013, porte sur les questions reliees au videomapping. Il produit des oeuvres audiovisuelles, des installations video volumetriques, et participe a des laboratoires de co-creations avec d'autres artistes du centre Perte de Signal. Il s'interesse aux impacts esthetiques et sociaux des arts numeriques.

(1) Baltrusaitis, Jurgis. 2008. Anamorphoses, tome 2, Les perspectives depravees. Paris, Flammarion, coll. << Champs >> p. 166.

(2) http://www.svoboda-scenograf.cz/en/polyekran-polyvision/.

(3) http://cinemaexpo67.ca/films/.

(4) Voir http://www.pablovalbuena.com/selectedwork/augmented-sculpture-v1/.

(5) Voir http://www.pablovalbuena.com/selectedwork/quadratura/.

(6) Presente les 12 et 13 mai 2011, lors du festival Sight and Sound, Eastern Bloc, Montreal. Avec la collaboration de Manuel Chantre, Guillaume Bourassa, Sebastien Gravel et [Victortronic].

(7) http://www.quartierdesspectacles.com/fr/blogue/583/une-videoprojection-pour-don ner-une-voix-aux-plus-demunis.

(8) Infos et telechargement : http://www.nnvtn.ca/visuals/alc-freeliner/.

(9) Infos et telechargement : http://www.mapmap.info/.

(10) http://perte-de-signal.org/atelier-libremapping/.

(11) http://www.ker-thiossane.org/.

(12) Interview par Afropixel TV durant le processus de creation, https://youtu.be/_bW3iju8_ go.tation du Show Bideew par Afropixel TV, https://youtu.be/ScAu5K1ARu4.

(14) En septembre 2016, une experience semblable de co-creation d'une oeuvre de videomapping fut repetee avec des artistes de Tunis, dans le cadre du festival d'art numerique EFest. L'installation modeste, qui se voulait au depart etre une foret numerique interactive, deviendra, a la demande du directeur du festival, la scenographie principale de la soiree musicale Electron libre, moment phare de l'evenement. Artistes participants : Danny Perreault, Alexandre Quessy, Safia Ouanaies, Ahlem Zamdar, Ghassen Kadri, Khaoula Bahroun, Leila Rokbani, Masha Zoetrop, Myriam Hamida.

Legende: Methode de co-creation--illuminee par le logiciel Freeliner de Maxime Damecour, Dakar, 2016. Photo : Danny Perreault.

Legende: Danny Perrault, Coup d'eclat, 2011. Anamorphose videographique. Eastern Bloc, Montreal, Photo : Gridspace.

Legende: Rond-point Jet d'eau avec projection de numerisations de tissus africains, Dakar, 2016. Photos: Danny Perreault.

Legende: Show Bideew en plan d'ensemble, Dakar, 2016. Photo : Danny Perreault.

Legende: Rond-point Jet d'eau, avant, de jour, Dakar, 2016. Photo : Danny Perreault.

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Title Annotation:MAPPING & PROJECTIONS
Author:Perreault, Danny
Publication:ETC Media
Date:Jun 15, 2017
Words:2304
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