Printer Friendly

LA DIVINATION ET SES SOURCES PRIMORDIALES EN MILIEU YAKAPHONE.

RESUME

Dans la perspective de la culture des Yakaphones au sud-ouest de la Republique democratique du Congo, c'est a travers son reve chamanique et son flair perspicace de la conduite des consultants que le devin ou la devineresse parvient a discerner les signifiants du malheur impensable, voire innommable du client. Consultee, la devineresse en transe sonde l'oracle a venir a travers une phonation inchoative de propos mythologiques concernant l'aube de toute vie. Le battement rythmique du tambour a fente invite les esprits de la famille et du culte ainsi que les consultants a se joindre a l'interrogation a travers une serie de questions fixes a reponse affirmative ou negative. L'essai phenomenologique met en avant le fait que l'oracle est une emission vocale du regne de la nuit et de la lune comme manifestation des sources regeneratrices primordiales de toute vie. L'oracle scrute la malediction et l'ensorcellement enjeu, et interroge l'affliction et sa blessure du tissu social et cosmologique. S'elaborant sans sujet ou auteur du dire, l'oracle neanmoins entame une communication entre <<Tailleurs>> invisible ou insaisissable et la realite de <<l'ici>>, de texture visible.

Mots cles: Devisch, divination, Yakaphones, Republique democratique du Congo, reve, intuition, phenomenologie, reciprocite, tambour a fente, lune, savane

ABSTRACT

From the perspective of the Yakaphones in the southwest of the DR Congo, it is through his or her shamanic dream and intuitive insight into the conduct of consultants that the diviner succeeds in discerning some major signifiers regarding the client's unthinkable, hence unnameable misfortune. Consulted, the diviner in trance probes the oracle to avail an inchoative phonation of mythological propositions concerning the dawn of all life. The rhythmic beat of the slit drum--that the diviner wears on her or his left arm in the manner of a newborn baby--invites the spirits of the family and the cult, as well as the consultants to join the query and react to a series of fixed questions on an affirmative or negative way. The phenomenological essay advances how the oracle is a vocal emission of the realm of the night and moon, itself a manifestation of the regenerative and primordial sources of all life. The oracle detects the curse and ensorcellment at play, and interrogates the affliction's social and cosmological wounds. Elaborating without a subject or author of the saying, the oracle probes a communication between the invisible or indistinguishable << elsewhere >> or otherness and the visible reality of the <<here>>.

Keywords: Devisch, Divination, Yakaphones, Democratic Republic of Congo, Dream, Intuition, Phenomenology, Reciprocity, Slit Drum, Moon, Savanna

RESUMEN

Desde la perspectiva de la cultura de los yakafonos del sudeste de la Republica democratica del Congo, es a traves de su sueno chamanico y gracias a su perspicaz intuicion del comportamiento de quienes lo consultan, que el adivino o la adivina logra discernir los significantes de la mala suerte inconcebible, ver innombrable, del cliente. Consultada, la adivina en transe sondea el vaticinio por venir a traves una fonacion incoativa de propositos mitologicos relacionados con el alba de cualquier vida. El latido ritmico del tambor de hendidura invita a los espiritus de la familia y del culto, asi como a los consultantes, a sumarse a la consulta a traves de una serie de cuestiones fijas con respuesta afirmativa o negativa. El ensayo fenomenologico evidencia el hecho que el vaticinio es una emision vocal del reino de la noche y de la luna en tanto que manifestacion de las fuentes regeneradoras primordiales de la vida. El oraculo escruta la maldicion y el embrujamiento en cuestion, y sondea la afliccion y la herida del tejido social y cosmologico. Elaborandose sin sujeto o autor de lo que se dice, el oraculo no obstante inicia una comunicacion entre el <<otro lugar>> invisible o inasible y la realidad de <<aqui>>, de textura visible.

Palabras clave: Devisch, adivinacion, Yakafonos, Republica democratica del Congo, sueno, intuicion, fenomenologia, reciprocidad, tambor de hendidura, luna, sabana

Divination and Its Primordial Sources among the Yakaphones

La adivinacion y sus fuentes primordiales en medio yakafono

Citons quelques propos incisifs du vieux maitre-devin, Tseembu Madila, attestant la perennite de la divination de type chamanique en pays Kwaango, au sud-ouest de la Republique democratique du Congo: la majorite de la population comprend les Yakaphones ou Yaka qui, aujourd'hui, comptent quelque 800000 personnes. Voici d'abord le contexte de ces propos. Debut 1991, Dirk Dumon de la VRT (Radio-television belge de la Communaute flamande) m'avait invite a coordonner un projet de film scientifique relatif aux differents types de guerisseurs au Kwaango (Dumon et Devisch 1991). Mi-septembre, apres que l'equipe venait de filmer la phase finale essentielle de l'initiation de Maama Tseembu (a l'age de 26 ans, mere de trois enfants) lui octroyant le statut de devineresse-chamane, nous avons invite le maitre-devin Tseembu Mwalungu (initie autour de 1940) a un bref dialogue filme avec nous:

Question: Maitre, que pense-t-on de vous, devins ?

Maitre-devin: Les Yaka disent: l'oracle nous manquerait s'il n'existait plus. La devineresse ne nous dit-elle pas ce que nous devons faire en cas de maladie? Et les membres des eglises--chretiennes, pentecotistes--qui nous deprecient, tout comme les communes de guerison au nom de l'esprit sacre, ne cessent de dire: rejetez les cultes d'affliction et de guerison, c'est du peche. Mais ne tombent-ils pas malades, eux aussi? Tout compte fait, qui serait alors a meme de m'expliquer pourquoi je tombe malade et pourquoi je dois mourir?

Question: Et un medecin ne peut-il pas vous aider?

Maitre-devin: A l'hopital ne nous dit-on pas: traitez le patient d'apres les coutumes de notre peuple?

Dumon et Devisch 1991: sequence finale

Participant aux pratiques quotidiennes des Yakaphones et a leur quete de bonne sante et de resonance avec tout ce qui vit, je me suis graduellement oriente vers les pratiques rituelles de guerison. J'y ai appris combien les affliges et leur groupe familial cherchent en premier lieu a agir sur l'origine et le contexte de la maladie invalidante ou de l'adversite recurrente. A cette fin, tout en surgissant des reves et de l'intuition onirique du devin ou de la devineresse, l'examen divinatoire offre une lecture obligee, en principe contestable, des dimensions intercorporelle, sociale et morale de l'affliction. Cette lecture emphatique du malheur concerne les mondes ambivalents des ancetres, des esprits de cultes d'affliction (tel que ngoombu), ainsi que des <<manigances ensorcelantes de la nuit>>. La divination, tout particulierement, se donne comme but d'offrir pareil discernement par une demarche hermeneutique plutot que causale. A vrai dire, l'acuite du discernement divinatoire (ngoombu) concernant le destin affligeant la famille des consultants releve d'une finesse de perception <<heritee a la naissance par la voie des meres>> (yibutukulu). C'est en effet de sa perspicacite exceptionnelle--discernement a meme de demeler promptement une problematique singuliere sans information verbale prealable--que l'oracle tient son autorite. Notons que les Yaka qualifient cet art de feminin, voire de maternel, du fait qu'il emane d'une intuition lucide de la vie, du vivre humain et de sa vulnerabilite. La vie est percue comme emergeant des <<entrailles du monde>> (ngoongu), a savoir de l'insondable profondeur de l'origination qui, incessamment, traverse les couches de l'humain, du social et du monde local, tant de son energie vitale que d'une certaine opacite.

En revanche, aux yeux du missionnaire age d'origine belge qui, en mars 1971, me conseilla le groupement Taanda pour mon sejour de recherche, la divination ne pouvait etre qu'objet de damnation. Je l'entends encore me dire, tout assure: <<Si j'arrivais a eradiquer la croyance en la divination, le pays Kwaango serait desormais au Christ>>. Donc, cet ideal prejudiciel de l'oeuvre missionnaire coloniale m'etait encore vante, onze ans apres l'independance politique du pays.

Une reflexivite auto-anthropologique s'est affinee chez moi au cours de quatre decennies de rencontres interculturelles (Devisch 2011, 2018: chap. 2). En ce qui me concerne, l'analyse des diverses competences cognitives des Yaka continue a remettre en question les perspectives metaphysiques et ethiques eurocentrees axees sur une subjectivation du monde et du sujet autocentre et singulier. C'est la metaphysique que j'avais faite mienne a travers ma langue maternelle et la version moderniste du christianisme. Puis, lorsque j'etais etudiant jesuite, cette vision de l'homme a ete au centre de ma formation academique en philosophie et en anthropologie sociale. Mais, voulant m'engager a coeur ouvert dans l'univers de vie des Yaka, et prevenant les ecueils des presomptions culturelles eurocentrees, ma recherche anthropologique ne s'est pas faite comme jesuite. Aujourd'hui, dans les regions kwaangolaises oo dominent les eglises pentecotistes bien hostiles a ce qu'elles appellent du paganisme, les consultations divinatoires se font de nouveau a l'ecart du regard public, comme a l'epoque des missionnaires coloniaux.

Approche endogene

C'est dans la rencontre assidue avec des autorites dans le groupe-hote que j'ai cherche a apprendre de l'interieur la structuration de la langue et de la culture locales. La premiere annee, mon attention se tournait particulierement vers la construction et le codage de l'espace et du temps, adressant le jeu des relations physiques et intersubjectives (Devisch 1993, 2011; Devisch et Brodeur 1996). La recherche s'est deroulee en parallele avec une participation a la vie quotidienne dans le groupement Taanda (comprenant quelque 1 300 personnes) au Kwaango du nord. Elle a eu lieu de janvier 1972 a octobre 1974, ainsi que pendant deux brefs sejours en 1991. De 1986 a 2003, j'ai entrepris des sejours annuels de recherche--bien qu'avec une participation reduite aux activites quotidiennes de trois semaines ou davantage chez les Yaka etablis dans des bas-quartiers de Kinshasa, oo ils sont autour d'un demi-million.

Je suis bien conscient du privilege dont j'ai pu beneficier en rencontrant --tres regulierement et dans un esprit de reflexivite et de veracite--des chefs de famille, des juges coutumiers, de meme que des pretres-guerisseurs de cultes d'affliction et de guerison, ainsi que des devins et devineresses. Ils furent mes principaux interlocuteurs pour l'investigation en profondeur et l'approche endogene.

Mon effort autocritique de comprehension endogene s'inspire de la phenomenologie experientielle et intersubjective de Merleau-Ponty (1964). Dans l'accueil sensible a l'experience donnee, et desireux comme je l'etais d'apercevoir la resonance entre mondes visible et invisible, j'ai veille a ajuster mon approche multisensorielle--multimodale ou cinesthesique--du corps anime et pulsionnel. Par l'etre dans le monde et l'action du corps, le monde est transforme, incorpore, tout comme les effets de l'affection et des competences cognitives se voient corporeises. Implique dans les rythmes et les mouvements de la vie quotidienne, avec les taches en groupe liees a la survie dans les vastes savanes du Kwaango, le corps devient mondain et le monde corporel ou corporeise. C'est la phenomenologie de Merleau-Ponty qui ouvre a l'ontologie de la chair, c'est-a-dire a l'ontologie des affects, emotions, habitus et mouvements modelant le corps vecu subjectivement comme une impressionnabilite. La chair (luutu) contribue a la constitution du <<sujet>> (muutu) par lequel se developpe une incorporation ou internalisation du monde regulant ce qui s'eclot entre les etres et les objets d'usage courant, ou l'habitus et les mouvements regis par la temporalite autochtone dans le monde (local) du vivant (n-totu).

Portant sur les donnees de la vie et de la guerison, la divination et les autres modalites de connaissance imaginative ou de comprehension intuitive (ngiindu, -yiindula) du monde, y compris de l'interconnexion des etres et des objets usagers, se gardent de dissocier le vivre et le monde, la matiere et la pensee, l'exteriorite et l'interiorite, le visible et l'invisible. Pareille comprehension, de type phenomenologique, saisit l'etre dans son monde du vivant, et cela particulierement a partir du rapport reversible entre le regard et la vue, le toucher et le tangible, le sensible et le sentant.

Chemin faisant, ma recherche se focalisait sur les savoirs erudits (-baandza) et les modes de connaissance (ngiindu), et surtout sur l'heuristique endogene s'appliquant a percer, du dedans de la propension (yikuma, hangululu) des choses, l'enigme du non representable, de l'indicible et de l'incomprehensible (-pfweetisa, ma wufweeta) du corps humain, du corps social, du corps-sujet intersubjectif et du corps sociopolitique, tout comme du corps cosmocentre ou du monde local du vivre humain. Cette interconnexion des divers champs de l'univers local du vivant est ressentie dans la rythmicite et la resonance homogenes (-niingasana). En temoigne la tradition comprenant les institutions, les formes de symbolisation, incluant l'heritage intergenerationnel des <<dettes de la nuit>>. La tradition constitue un horizon avant tout lumineux qui nous devance, et dont le tressage qualifie les rapports largement insaisissables entre mondes visible et invisible (Devisch 2018: chap. 1). C'est dans cette perspective queje m'interroge sur la variete de pratiques rituelles destinees a endiguer les forces <<de la nuit>> susceptibles de bloquer la reciprocite vitale entre membres de famille.

Me familiarisant avec les huit devins dans le groupement Taanda et ses environs, j'ai ete impressionne par leur comprehension intuitive du probleme soumis a l'oracle de type chamanique (ngoombwa weefwa). Ce dernier n'est consulte qu'en cas de detresses graves, comme les maladies et les deces angoissants. Les consultants s'adressent, de preference, a une devineresse ou un devin vivant a une journee de marche ou plus, hors du cercle des rumeurs. A leur arrivee, sans mot dire, ils font une halte aupres de la devineresse, qui aussitot commence la premiere phase de l'oracle. Celle-ci consiste a <<saisir le probleme pour lequel ils sont venus>>. Si la devineresse dit vrai, les consultants l'approuvent laconiquement tout en lui remettant le substitut symbolique (yiteendi) du malade ou du defunt: c'est un morceau de tissu ou d'argile de kaolin qui a ete en contact avec le corps de l'afflige. La devineresse poursuivra l'oracle le lendemain matin, sur la base de son reve, de sa sensorialite aigue et de son contact avec le substitut symbolique.

Se developpe alors une sorte d'empathie (-baandza bakweenu) charnelle (la chair etant a comprendre au sens de Merleau-Ponty 1964) entre la devineresse et le vecu du client ou des consultants. La scrutation que la devineresse effectue a l'arrivee des consultants percoit le motif, le mobile ou le but de l'acte malefique soumis. Cette comprehension immediate, emergeant dans le corps de la devineresse en transe et puis dans le reve nocturne, se profile comme une aperception interne doublee d'un discernement (-kana, lukanu) a la facon d'une <<perspicacite ou connaissance immediate au niveau du coeur (comme siege des preoccupations de maintien de la reciprocite)>> (-mona mu mbuundu). L'oracle proprement dit s'elabore le lendemain matin. Par sa perception aigue, la devineresse designe alors l'innommable dechirement qui a eu lieu dans la famille et entraine l'affliction.

Au retour de la consultation, les palabres familiales, les pratiques rituelles et l'appel a la reconciliation initiee par l'oracle assurent la revivification des affliges et la reprise des structures institutionnelles et symboliques. La famille et son monde du vivant sont amenes a se revivifier a la facon d'une gestation et d'une renaissance, signifiees par le tambour a fente.

Prenons un moment de recul pour examiner un double trait capital de l'oralite. Une premiere caracteristique porte sur la temporalite propre a cette culture de l'oralite a meme d'innover la tradition ancestrale. Cette caracteristique d'innovation contredit les ecrits ethnographiques coloniaux concernes par la seule temporalite d'une modernite orientee vers le developpement economique et administratif. Leurs ecrits prejudiciels caracterisent les populations peu alphabetisees comme etant retrogrades, attachees aux valeurs du passe et d'une tradition obsolete. Au contraire, en etudiant en detail les rituels funeraires et les cultes de guerison, ainsi que l'articulation de l'oracle divinatoire et son accueil par le conseil familial, il m'est apparu que, dans leurs efforts de conciliation entre personnes, groupes et mondes, les notables ne cessent de s'inspirer de facon inventive <<de ce que les ancetres ont legue>> (bambuta basiisabwa). Autrement dit, la tradition les devance comme un horizon qui rend possible une reprise, aux aspects innovateurs, des institutions et des structures symboliques.

La deuxieme caracteristique a pointer dans la culture de l'oralite est le fait qu'elle implique un contact direct qui se vit premierement au niveau intercorporel et multisensoriel. Lors des premiers mois dans le groupe-hote, j'eprouvais le rapprochement comme courtois mais neanmoins fuyant et assez desorientant. Je ne comprenais que petit a petit ce qu'on me disait, mais, a ma surprise, les paroles exercaient un vif impact sur mon corps, m'affectant tantot de gaiete, de gratitude, voire d'enchantement, tantot de desarroi, de malaise, de tension, voire de peur. Chemin faisant, le contact et la thematique se diversifiaient et se clarifiaient davantage. La premiere annee, ceux qui etaient proches de moi et sentaient mon intention me recommandaient la rencontre avec un bon nombre d'experts rimeis, du fait de leur comprehension sagace <<des differends et des agissements qui relevent de la nuit>>. Ces experts m'etaient decrits comme insaisissables et forts, vivant hors du commun: ils demeureraient toute une semaine chez tel client, chef de lignage ou notable, et puis chez tel autre, pour leur fabriquer des objetsrecours de defense et de contre-attaque ensorcelante. Mais j'ai attendu plus d'une annee avant de chercher a rencontrer l'un ou l'autre, en fait jusqu'a ce que ma maitrise de la langue et qu'une disposition respectueuse dans le contact puisse m'octroyer quelque autorite en depit de mon jeune age.

Dans mon approche de la divination en Afrique noire, ma poursuite d'une epistemologie adequate n'a cesse de s'affiner depuis ma participation a la International Conference on Recent African Studies qui s'est tenue a Leiden, au Centre des etudes africaines en 1979 (Devisch 1985). Puis, John Pemberton m'amena a creuser la signification dense du tambour a fente, appele aussi tambour a levres (Devisch 2000). Des trois contributions aux ouvrages collectifs consacres aux diverses formes de divination en Afrique, deux offrent l'analyse detaillee d'une consultation (Devisch 2013, 2015); l'autre contribution (Devisch 2012) examine diverses modalites et approches de la divination en Afrique noire. Un autre essai (Devisch 2013) concerne un jeune homme en fin d'etudes a l'Universite de Kinshasa; deux reves rapportes a valeur d'oracle revelent a quel point son ambition effrenee d'obtenir un diplome <<dans la tradition du Blanc>> s'avere maudite, ne pouvant mener qu'a la mort.

Afin de clarifier l'approche adoptee ici, venons-en a la critique que Knut Myhre (2006) a faite de mon analyse semantique et de mes termes de <<mediumnique>> et de <<voyant>> (notions queje trouvais deja obsoletes du temps de cette critique). Developpant une perspective cognitiviste inspiree des Investigations philosophiques de Wittgenstein (2005 [1956]), Knut Myhre analyse le discours divinatoire en milieu chagga du district Rombo, dans la region du Kilimandjaro en Tanzanie du nord-est. Myhre aborde la divination comme une expression qualifiee de la grammaire et des termes mentaux par lesquels les membres de la societe concernee elaborent <<une forme d'enquete qui constitue une connaissance du monde >> (Myhre 2006:313). Selon cet auteur, les recits du devin chagga, pour autant qu'ils signent une lecture pragmatique, fonctionnent comme des jeux de langue visant a reorienter des subjectivites et des formes de vie sociale et pratique des Chagga. Vue a partir de ma presente approche phenomenologique, sa lecture m'apparait vider la scrutation de Tailleurs invisible des esprits et des forces que l'oracle poursuit a partir des reves du devin et de son intuition perspicace concernant la conduite des consultants. De par son epistemologie eurocentree, Myhre exclut toute approche, phenomenologique en particulier, de la divination qui devoilerait l'intention implicite ou la dimension subverbale d'un ensorcellement entre parents proches. Neanmoins, l'approche phenomenologique dans la ligne de Merleau-Ponty me permet de clarifier la comprehension intuitive et sensorielle que la devineresse developpe, par le flair et le vecu dans la chair et le reve, du probleme soumis. La perspicacite de cette comprehension intuitive comme voie de co(n)naissance ne me force pas a en parler en termes de voyance. J'ai formule dans d'autres essais (Devisch 2012, 2013, 2015) une evaluation plus circonstanciee de l'approche cognitiviste et pragmatique.

J'admets que, en ce qui concerne la divination, il n'y a pas de termes exempts de presomptions ethnocentriques et eurocentrees: c'est ainsi que j'utilise le terme d'<<esprit>> avec reticence, et ce, pour designer la dimension qui institue l'experience de contact, certes ambivalente, avec Tailleurs invisible. Dans cette meme acception occidentalocentree, le sorcier abuserait de cette experience de contact en la manipulant pour y enfermer sa victime qui, se sentant trop exposee ou deja affaiblie, se paralyse dans l'envie et la mechancete fantasmees a venir de ses parents et de ses proches.

L'enonciation divinatoire acephale

L'oracle divinatoire suit une tradition suggerant une optique et des enonciations specifiques. Alors, abordons cette specificite par une breve presentation d'une consultation de l'oracle (documentee dans Dumon et Devisch 1991; et approfondie au paragraphe 2.4): une femme, veuve depuis trois semaines, accompagnee de son pere classificatoire et de son oncle ainsi que d'un pere classificatoire du defunt (apportant le fusil que le defunt avait recu en pret), ont marche toute une journee pour se rendre chez la devineresse au village de Yibwaati, au Kwaango du Nord. A leur arrivee en soiree, les consultants s'adressent a la devineresse en lui transmettant sans mot dire le morceau de tissu et de kaolin qui a ete en contact avec le corps du defunt et lui sert de substitut. La devineresse, Maama Tseembu Madila, ne connait pas ces gens; peu apres leur arrivee, la consultation s'entame par une breve entrevue. Ne disposant d'aucune information prealable, c'est grace a sa perspicacite qu'elle doit, tout en commencant dans un langage rythme et passablement mythique, reveler la nature du cas. Par le battement du tambour a fente (Devisch 2000) et par ses chants, elle invite l'esprit ngoombu a l'emporter en transe et a inspirer l'oracle.
   Coo coo coo, wee wee, weefwa, weefwa ngoombu.

   Coo coo coo; ecou ecou, ecoutez bien, ecoutez ngoombu.

   Ecoutez ce que j'ai appris dans mon sommeil et en route.

   Moi Tseembu, ecoutez-moi: j'ai vu [les objets-forces] makana et
   tsaambwa mbuumba.

   Dites au ngoombu pourquoi vous etes venus:
   Est-ce pour des affaires du pouvoir dans la famille?

   Dites-le clairement et sans hesitation, pourquoi vous etes ici:
   Aupres de moi, ici dans ce lieu, chez la devineresse.
   Pour que je puisse annoncer,
   Ce que j'aurai deja appris dans mon sommeil,
   Ce qui pousse le defunt a venir ici.
   Dites-le clairement et sans hesitation.
   Ecoutez ngoombu.

   Il suit vos traces: les traces de votre complot.

   J'ai percu les traces du vol de chevres et de produits agricoles.

   Ils [les voleurs, s'appretant a ensorceler] se sont caches derriere
   un culte d'affliction [tout en faisant semblant de proteger le
   bien-etre de l'afflige].

   Ecoutez l'oracle: car il dit la verite. Ecoutez l'oracle.
   De quoi est-il mort? D'enflures et d'inflammations sur tout le
   corps.

   Approuvez cette explication.


(Les consultants acceptent. Maama Tseembu Madila se retire alors jusqu'au lendemain matin. La session matinale debute en reiterant l'exploration tatonnante qui a eu lieu en soiree a l'arrivee des consultants. Au matin, l'attention des consultants se trouve de nouveau aiguillonnee par la transe-possession du devin, ou du moins par un semblant de possession. Alors, une grille de lecture aidera la devineresse a creuser la portee physique, sociale et cosmologique du malheur soumis.)
   Tseembu: Coo coo coo; ecou ecou, ecoutez bien, ecoutez ngoombu.
   Ecoutez ce que j'ai appris dans mon sommeil ... [le plus souvent
   reiterant encore davantage l'entrevue de la veille]

   A votre demande et sous votre responsabilite, je me charge de la
   tache confiee. Alors, deposez un objet de valeur dans le panier de
   l'oracle. Donnez-moi de la force.

   Je vois a l'Est des hommes sans defense et des femmes qui
   n'accouchent que d'albinos et de nains.

   Dans mes reves de nuit et de jour, je percois beaucoup de
   problemes. Sachez que je ne mange pas (1) le grillon messager des
   defunts: il est mon egal.

   Pere du defunt: Il y a des afflictions dans notre famille.
   Dites-nous pourquoi, afin de cerner le probleme.

   Pere de la veuve: Deplie la couverture et regarde si elle est
   intacte. Tseembu: La couverture semble en bon etat.

   Dans mon sommeil, j'ai percu les traces du vol de chevres et de
   produits agricoles.

   Ils se sont caches derriere un culte d'affliction.

   (La devineresse imite le chien de chasse qui a repere sa proie.)

   Tseembu: De quoi est-il mort? D'enflures et d'inflammations sur
   tout le corps.

   Approuvez cette explication.

   Ne mettez pas en doute la veracite de mon oracle.

   J'ai vu en reve que le defunt etait un chef de famille.

   Ce fusil est celui du defunt. Il l'a recu de son oncle, le frere de
   sa mere.

   Tue par votre malfaisance, il n'est pas mort de maladie mais par
   votre complot.

   Il a accepte le pret d'un fusil [mais a omis de le remettre ou de
   recompenser pour le pret]. Il s'est livre ainsi a l'ensorceleur.

   Vous avez conjure une malediction sur lui.

   Toi, le frere de la mere, tu lui as donne le fusil en pret.

   Veuve: Mon mari avait dit que celui-ci voulait attenter a sa vie.

   Oncle: Ce n'etaient que des mots [pour reclamer le pret]: les mots,
   peuvent-ils tuer?

   Tseembu: Faut-il que j'ouvre ton coeur a l'aide de mon herminette
   [qu'elle exhibe] ?

   Oncle: En tant que frere de la mere, j'ai en tout cas des droits
   sur sa vie.

   Tseembu: Vas-tu continuer a nier [ta complicite dans cet
   ensorcellement meurtrier]?

   Ce sont les forces malefiques de vous, oncles maternels, qui l'ont
   conduit a la mort.

   Mais tu as fait comme si ce n'etait qu'une simple maladie:

   Causee par des esprits d'un culte transmis dans cette famille.

   Ce ne sont pas les esprits qui ont tue.

   Vous, freres de la mere du defunt, vous etes des sorciers et vous
   l'avez tue.

   Offrez du sang sacrificiel aux ancetres afin de prevenir leur
   revanche.

   Vous, peres de la veuve, demandez aux freres de sa mere, Des
   chevres et des porcs en compensation de sa mort.

   Admettez cette explication.


(Suit une discussion animee entre les differents groupes d'interet. Tseembu insiste sur une confirmation de l'oracle.)

Examinons l'imaginaire collectif relatif a l'oracle et son optique de base. Commencons par la question epineuse, notamment que l'oracle porte sur Tailleurs largement soustrait au dire. Les esprits et les forces ensorcelantes, etant invisibles, referent essentiellement a cette experience de contact avec Tailleurs. Traitant de cette experience, l'oracle opere une interconnexion entre la realite de <<l'ici>>, de texture visible, et Tordre de <<Tailleurs>> invisible; la realite de l'ici, dans Tordre du reel yaka, concerne essentiellement la quete de sante et d'entente dans la famille affligee. Notons que par son diagnostic, l'oracle transforme le probleme de nature physique, sociale et cosmologique en un effet d'intrusion operee par Tailleurs non localisable. L'ailleurs des esprits et des forces dites de la nuit est depourvu de spatialite, de contenance ou d'etendue. L'ailleurs s'avere sans volume confine ou presence perceptible, voire sans support physique; Tailleurs est intangible, inclassable et enigmatique. De fait, les devins et les pretres des cultes d'affliction et de guerison ne posent pas l'esprit et les forces comme une apparition a contenance palpable, ni comme un vecu s'exprimant en representations, voire comme une instance discursive.

Dans l'imaginaire populaire, Tailleurs invisible foisonne d'esprits ancestraux et d'esprits de cultes, ainsi que de forces ensorcelantes. La notion d'esprit et de forces prend effet en rapport avec ce qui institue l'experience que fait l'individu d'un changement soudain et extreme, affectant la resistance ou la convalescence, ou encore l'anxiete face a une malediction. Pensons aussi au souvenir d'une personne decedee qui tantot s'efface, tantot se revivifie aupres des descendants. Les esprits et les forces relevent de Tordre de Taffect, tel que l'angoisse, la haine, la rage, l'etre possede. L'affection est une experience corporelle non consciente, d'une intensite sensuelle et sensorielle sublinguale sur laquelle l'individu a tres peu de controle. Elle peut avoir une influence sur les reves, les fantasmes et les fantaisies de la personne affectee. Cette derniere a du mal a mettre l'affection en mots, bien qu'elle peut y referer en specifiant le contexte et les marques de l'experience corporelle, sensuelle, tout comme les images oniriques. En outre, cette dimension qui institue l'experience de Tailleurs se trouve facilement substantivee par une nomination et une representation qui ouvrent la voie des croyances mythiques.

Premierement, les Yaka et bien d'autres Bantous font reference aux esprits des aieux, en l'occurrence aux aieux masculins du patrilignage qui, apres deux ou trois generations, sont rememores comme ancetres (au singulier: khita, khulu, m-fu). Leur reminiscence durable agit de la maniere la plus vivante qui soit et selon un mode personnel couvrant trois ou quatre generations. Elle definit les positions structurales des descendants du meme lignage. Afin de les rendre imaginables ou representables, l'imaginaire collectif confine les esprits dans l'autel des ancetres du lignage. Les quelque quatre a six arbres particuliers entoures d'une haie, a verdure durable, commemorent les grands chefs de generations de souche agnatique luunda etablis dans ce lieu depuis l'immigration. Les ancetres d'origine matrilineaire koongo sont evoques par des buches fourchues gardees dans une maisonnette. Dans les deux cas, l'autel ancestral comprend une boule d'argile de kaolin cachee dans le sol, en temoignage des sources primordiales. L'autel se trouve en face de la maison du chef de lignage. Dans les moments de crise, c'est a lui de sommer les ancetres de contribuer aux sources reproductrices de la communaute et du milieu de vie. En outre, c'est aux anciens qu'incombe de faire barriere a la sorcellerie et d'obstruer les destinees fatales de souffrance, de conflit et d'horreur dans la famille.

Deuxiemement, les esprits propres a un culte (phoongu) d'affliction et de guerison ont un nom et une histoire de descendance a travers les meres (Devisch 1993:147-160). En effet, les afflictions congenitales sont associees a l'un ou l'autre culte. Les esprits du culte hereditaire sont mis a contribution par les pretres guerisseurs qui tentent egalement de les amadouer, car ces esprits, de nature ambivalente, sont aussi capables d'affliger sournoisement d'autres membres de la famille. Les esprits d'un culte sont evoques dans un autel erige pres de la maison du pretre-guerisseur, du patient initie et du chef du segment lignager matrilineaire au sein duquel l'affliction se transmet. L'autel comprend une boule d'argile de kaolin au pied de l'arbre propre au culte; l'initie a soin de garder les statuettes et les objets-forces protecteurs (terme generique: n-kisi) gardes en bas du lit. A ma connaissance, les devins et les pretres-guerisseurs de cultes affichent un rapport relativement neutre ou desenchante face aux esprits du culte.

Troisiemement, les gens redoutent l'ensorcellement ou l'envoutement (buloki, busiingi ye buwaangi) opere par des esprits ancestraux en furie apres la plainte d'un chef de famille, ou bien par les forces fougueuses (ngaandzi) que le sorcier malfaiteur (n-loki) manipule. La notion de forces evoque une dimension de l'existence humaine qui n'est ni volontaire, ni intentionnelle. Les forces comprennent un ensemble peu differencie d'agents invisibles, indomptes et ambivalents, en jeu au niveau de la connexite entre personnes et mondes. L'imaginaire collectif considere que certaines personnes intrepides sont capables de deployer une capacite d'animer, voire de subjectiver et d'envouter un objet en le chargeant de velleites d'actions, d'intentions ou de forces de defense et d'attaque (binwaanumt, mateenda). Pareil objet-force peut contaminer la victime ciblee par les intentions depravees de son maitre.

Les malefices auxquels l'oracle renvoie sont, quant a eux, de par leur nature mome, retires du regard social. L'oracle en parle en termes de forces de la nuit et les evoque par une perle rouge, ou par un petit morceau de fard rouge fonce ou de charbon de bois, evocateurs respectivement du sang verse ou d'une contrariete redoutable. Mais les oracles nous enseignent que l'acces a ces forces releve d'une capacite qui est soit innee ou heritee de mere a enfant, soit leguee en louage temporaire par des experts. Pareil louage s'effectue par la transmission d'armes sorcellaires amalgamant des forces de defense et d'attaque faites de mixtures de cendres de substances, plantes, reptiles ou insectes toxiques, agressifs et abjects, desormais non identifiables. C'est selon les besoins du client que l'expert compose ses mixtures sinistres. La variete de contenants et de substances constitue un fatras heteroclite. De tous points de vue, contenant et contenu se montrent rebelles a composer avec l'ordre des signifiants; autrement dit, ils s'effectuent dans la violation du sens. De meme, l'octroi des forces dont il est question ici ouvre un flux de dons et de contre-dons << dans le sang >> difficile a faire cesser. Il est certain que l'experience incontrolable du mal, des malefices, de l'infortune ou de la mort laisse l'individu et la famille avec un sentiment de l'etrange, du non-maitrisable, de l'incomprehensible, de l'innommable et de l'angoissant. Le membre fragilise et exaspere, appartenant a une famille victime d'afflictions non maitrisables, finit par s'adresser a la devineresse en tant que dernier recours. Approfondissons davantage cette metaphysique de l'innommable. Les Yaka ne developpent pas de notion du merveilleux, du miraculeux et ne concoivent pas d'etres angeliques. Etant donne que le rapport avec l'ancetre et les cultes, voire avec les forces ensorcelantes releve du domaine de l'experience partagee et domestiquee en commun, il n'est pas question d'un surnaturel, d'un au-dela du naturel ou du monde. L'effectivite de la presence des esprits et des forces se marque dans le corps et son monde. Il n'y a non plus d'effort, voire de pretention a controler le domaine de l'innommable par la seule parole de raison.

En outre, ce qui frappe dans l'etude de la divination est l'effet transmodal entre affects, phantasmes, images, sensorialite, signifiants. Par exemple, il s'opere une transmodulation entre l'angoisse et l'etonnement des consultants, s'etendant sans doute a leur experience auditive de la voix du devin et surtout du ton, ainsi qu'a la transmission d'energie aux consultants en concordance avec leur experience interieure. Pareil effet est en resonance avec l'ouverture etagee de l'oracle vers d'autres mondes et perspectives, ainsi que vers des articulations rituelles produites ou evoquees que voici: la devineresse se coiffe d'une calotte faite de la peau de loutre-musaraigne, de potamogale ou d'hermine; son chant evoque le coq qui annonce le lever du soleil. Cette ouverture multisensorielle (visuelle, olfactive, auditive, tactile, motrice) accompagne l'entree en transe en union avec l'esprit ngoombu, s'ouvrant a la connexion transmodale combien saisissante entre mondes visible (de l'univers du vivant) et invisible (des esprits et des forces).

Comprehension intuitive par le flair et le reve

C'est son flair aiguise ou nez fin (fumbu) qui aide la devineresse a depister la malfaisance dans l'univers local du vivant. Mais c'est le reve diurne ou nocturne (-Iota, ndosi) qui, pour sa part, offre un certain acces a Tailleurs ambivalent sous le forme du mal que le consultant soumet a l'oracle. Autrement dit, le reve de la devineresse fait un voyage dans Tailleurs et sa profondeur afin d'y acceder a quelque comprehension onirique (-mona mu ndosi) du cas soumis. L'ailleurs tenebreux et impalpable est l'insondable profondeur des origines tels que la source d'eau, le premier quart de lune, la couvaison, et surtout l'essor de vie foetale enveloppee dans le corps maternel et les rencontres primordiales avec les bruits du corps maternel et les berceuses.

Dans le meme ordre, l'imaginaire populaire reconnait deux aptitudes de perception aigue relative a l'afflige: celle qu'a la devineresse dans le reve et le contact sensoriel, d'une part, et celle du flair qu'a le chien, d'autre part (au Kwaango n'existe que le chien de chasse). Le rituel d'initiation au culte ngoombu equipe et destine la devineresse a depister l'origine et les traces de l'affliction. Ainsi, le crane d'un chien repute pour ses excellentes capacites a tracer le gibier est apprete de maniere rituelle pour proteger et renforcer le flair de la devineresse. Elle est desormais instituee dans son role d'anti-sorcier (documentee dans Tavant-derniere sequence dans Dumon et Devisch 1991). Par contre, dans les contes pour enfants et les chants de danse, la conduite du chien inspire une maniere allegorique de caracteriser les formes humaines d'embrouillement, d'intrusion et de harcelement sexuel. En effet, le chien figure comme le compagnon intime mais gourmand du chasseur: il leche le sang du butin abattu, tout comme il dort sur le lit inoccupe de son maitre. C'est dans le rire ou les moqueries que sa conduite est evoquee comme obscene et incestueuse (reniflant sans gene le bas du corps des gens, se lechant lui-meme entre ses pattes de derriere, ou copulant avec celle qui Ta mis bas). A cet egard, pour les Yaka, la conduite du chien peut evoquer la quintessence de l'horreur. Pourtant, la devineresse n'hesite pas a depister la malfaisance et le malfaiteur, et ce, a la facon du chien de chasse bien dresse. Donc, traversant des frontieres normatives et semiotiques, la devineresse apparait dotee d'une disposition suspendue entre liberte et contrainte, transgression et desir ambivalent, docilite et insubordination.

Resumons: l'oracle fait fonction d'articulation entre le corps sensoriel et le langage, entre les affects et les signifiants, entre le repli libidinal sur soi et l'identification du sujet avec l'esprit d'un culte d'affliction ou de guerison, voire avec les esprits ancestraux. L'oracle vise une elucidation de l'affliction, suivie d'une recomposition de l'histoire constitutive de l'identite de l'afflige. Le reve se deploie comme un des declencheurs de l'acces a Tailleurs. De facon generale, le sommeil et le reve s'identifient d'abord avec l'univers de la nuit, de la lune et de l'ombre (yiniinga) de l'afflige. Toutefois, le dire de la devineresse inspiree par le reve n'offre pas de representation ou d'image de l'esprit, ni aucune reference spatiale ou proprement historique tracable. Alors que la devineresse et ses objets de culte sont affectes, voire animes, par l'esprit ngoombu, elle ne se positionne pourtant pas comme l'encorporation de l'esprit, ni comme sa deleguee.

La lune et le kaolin avivent la comprehension qu'on peut avoir de Tailleurs invisible

Sollicitee a devoiler les <<affaires de la nuit>>, la devineresse cultive une correspondance intime et suivie avec le cycle lunaire. La documentation museologique de Jean-Sebastien Laurenty (1968: 139) montre que dans les societes voisines des Yaka, notamment des Yombe, Sundi et Bembe au Bas-Congo, le tambour divinatoire arbore la forme du croissant lunaire. En effet, la lune est une apparition de ngoongu, a savoir les entrailles de la terre constituant les sources primordiales de l'univers local du vivant. C'est le point de jaillissement se renouvelant sans cesse et d'oo emergent les puissances de gestation et de regeneration de l'univers local du vivant. Les mythes evoquent combien le monde de l'origine est en constante emergence vivifiante. Il est delimite par les trajets diurnes et nocturnes du soleil et de la lune. Ces trajets sont vus comme paralleles aux cours des grandes rivieres.

La nuit, a la facon d'une riviere souterraine qui le conduit a travers le monde des esprits ancestraux et des cultes, le soleil se ressource aupres des sources du monde local du vivant, ngoongu, d'oo il rejaillira le matin. Selon la conception partagee, le soleil emerge a l'aube a la source de la grande riviere Kwaango qui irrigue toute la region (la population de l'ouest fait reference au Kwaango, les habitants plus a Test parlent de la Waamba). Le point culminant du parcours du soleil a lieu quand il etend sa masse d'eau en ebullition sous la forme de l'arc-en-ciel couvrant l'environnement local et le fertilisant par sa pluie.

La transition qui se produit a la nouvelle et a la pleine lune est une apparition complementaire de ngoongu: la nuit, la couleur blanche de la pleine lune etend la lumiere et ses vertus de ressourcement a tout l'univers pour le regenerer. Lorsqu'au dernier quart de lune, le soleil couchant embrase la lune de sa couleur rouge, l'imaginaire populaire y voit une etreinte entre le soleil et la lune. La lune obscure connote la menstruation ou la fin de la fecondite. Par contre, les activites et les moments cruciaux de la vie de l'individu et du groupe se deroulent autour de la pleine lune. C'est alors qu'au grand matin, la communaute locale accueille les jeunes initiees dans leur statut physique de femmes pretes pour le mariage, ou encore les nouveaux circoncis comme acquerant le statut de jeunes hommes. Au cours de son perigee diurne dans le sous-sol, la pleine lune s'enduit de l'argile blanche des entrailles de l'univers local. A son apogee, elle chasse l'obscurite de la nuit. Alors, par une veillee et des danses ininterrompues du soir au matin, le groupe residentiel celebre la victoire du regne du jour sur les forces de la nuit.

Par la voie du reve et de la transe, la devineresse fait valoir les qualites de la lune qu'elle a corporeisees. A la nouvelle lune, elle oint son visage de kaolin (-yebala pheemba). Se preparant pour l'oracle, elle applique des traits de kaolin autour de ses yeux, sur la fente dentee des grands cauris qu'elle porte sur le front lors de la consultation de l'oracle, ainsi que sur son tambour, en declamant: <<Que la nouvelle lune et le kaolin portent bonheur au culte, que je l'ouvre a la lumiere>>. Elle veille la nuit de pleine lune, en chantant, entre autres: <<J'annonce la lune qui eclate de clarte, afin que cette lumiere jaillisse aussi en moi et que j'aiguise mon flair pour qu'en retour j'avive l'intelligence ou l'illumination de la lune>>. La pleine lune est denommee katsumbwa, litteralement: celle qui fait le saut, le virement.

Le tambour a fente et les signifiants subverbaux

La devineresse initie les diverses etapes de l'oracle par son battement rythmique du tambour, qu'elle accompagne de chants en vue de se mettre dans une disposition propre a mener l'oracle. Voici nos questions. Les signaux qu'emet le tambour effectuent-ils une communication credible avec Tailleurs invisible des esprits et des forces informes? Comment alors concevoir le message et l'auteur de ces signifiants subverbaux, en-deca des representations, effectuant l'entree en contact avec Tailleurs innommable? Dans le meme ordre d'idees, comment comprendre l'aptitude du reve a entrer en communication avec les esprits, et a deceler le message issu de l'entrelacement avec Tailleurs? Qui, ou quelle instance anime ces forces qui, a leur tour, plongent la devineresse en transe ?

Rappelons que l'oracle se developpe dans le registre corporel sensoriel a partir d'une intuition perspicace et surtout d'une comprehension onirique qu'acquiert la devineresse (en etat de sommeil ou de transe) de Tailleurs, bien que ce dernier voile les resonances des divers mondes. La vision du reveur visite une pluralite d'experiences selon de multiples perspectives. Faisant fi des categories conventionnelles et par l'effet d'une transmodulation entre le flair, l'ecoute, la vision et la sensibilite oniriques plongees dans la detresse du client, la devineresse semble percevoir un spectacle sublingual; il est fait d'affects ambivalents qui, offusques, auraient sans doute fait alliance avec les esprits ou les forces de la nuit en vue d'une retorsion ou d'une vengeance: pensons a l'attirance et l'emballement, l'attachement et la bienveillance, ou a leurs contraires comme l'anxiete et l'horreur, la haine et la rancune, ou encore l'aversion et la rage.

Entamant l'oracle par le battement rythmique de son tambour, puis l'accompagnant par la recitation d'enonces mythologiques cryptiques, la devineresse sonde la reverberation entre les etres et les forces de l'ici et ceux de l'invisible et de Tailleurs. Elle scrute le passe qui perdure dans le present, tout comme elle decrypte le futur apparaissant tel un deploiement ou devenir, voire une renaissance. Au rythme de l'inspiration onirique et de la transe-possession, ainsi que de la recitation, l'oracle examine de facon tatonnante la detresse du client en l'exprimant dans les termes de l'imaginaire collectif: il demele l'influence des esprits ancestraux et des esprits d'affliction et de guerison, mais aussi des forces ensorcelantes.

Cette quete et cette expressivite suggerent le lieu a partir duquel l'oracle s'enonce: c'est effectivement a partir de, et a travers son corps deployant une capacite debordante pour entrer en resonance sensitive et vitale avec l'affliction du client: le battement du tambour ainsi que les trois cauris a fente attaches sur une peau de loutre-musaraigne (petit mammifere insectivore qui entre aussi dans l'eau), que la devineresse porte sur le front ou comme calotte cranienne; les cauris sont appeles <<l'oeil de ngoombu>> (diisu dyangoombu), attestant que l'oracle, dans la jouissance et la souffrance, est issu de la bouche vaginale animee du rythme basai: il s'agit du rythme, transmetteur de vie, de la communion conjugale et de la maternite.

L'oracle du tambour a fente parle le langage uterin au sens propre: il capte le message des entrailles du monde, habite par la communaute affligee, et le developpe en signifiants. En ajoutant des paroles au battement rythme du tambour et a la phonation inchoative, l'oracle emet le message a partir d'une matrice et d'une bouche vaginale, et cela dans un rapport quasi maternel avec le client. Le chant divinatoire enonce ce rapport de la facon suivante: <<Ah maman, je frappe mon tambour pour qu'il se confie a mon gros vagin>> (Yeebeetaka n-kooku maama, kangwaana phenya mbuta). C'est ainsi que le tambour, a la facon d'un nouveau-ne, est porte sur le bras gauche, a savoir le bras feminin. Etant surmonte d'une tete, le tambour et son message prendraient ainsi une dimension androgyne. De fait, l'oracle genere la vie que le client recherche.

Cette capacite regeneratrice de la parole divinatoire est comparee au suc recolte de l'inflorescence du palmier (se developpant plus tard en grappes de noix de palme) et qui, fermente, se transforme en un vin tres prise. L'ideal prescrit que le reclus <<se nourrit exclusivement de vin de palme>>. La devineresse-recluse s'en sert dans la fente de son tambour. Le vin de palme situe la reclusion et l'oracle dans le temps de la fermentation et de la maturation. C'est aussi le temps euchronique du sommeil et du reve inspirant l'acuite de vision et la comprehension perspicace, mais aussi des processus de fecondation et de gestation.

Au regard de la culture, tout ce que le tambour et l'art divinatoire evoquent concerne des sources d'energies non domestiquees, a savoir la nuit, les esprits, la poule qui couve, la communion orgasmique et la fermentation, ainsi que la couvaison, la parturition et la transe-possession, desoccultant le malheur et Tailleurs fugitif des esprits et des forces. Ces effusions ou ces blocages d'energie fournissent l'idiome usuel par lequel la divination parle de l'affliction et des zones troublantes de l'imaginaire collectif. L'oracle est la porte entre le cosmologique et le social: ayant lieu en retrait de la vie communautaire diurne et aux moments de transition cosmologique (coucher et lever du soleil, nouvelle et pleine lune), l'oracle mobilise l'ardeur du corps, des affects, de la jouissance, tout comme l'adherence des consultants a une etiologie a base d'images et de signifiants qui appellent et conduisent les partis en conflit a surmonter la crise par des propos et des actes rituels de reconciliation.

Le deroulement d'une consultation

Tel que rapporte au debut de cette seconde partie, la consultation de l'oracle entame sa premiere phase, peu apres l'arrivee des consultants. Ayant sommairement accueilli ces derniers, la devineresse incorpore et devine le cas, principalement par le contact sensoriel et l'intuition perspicaces ainsi que par l'echange de quelques propos avec eux. Entrant en transe, modulee a la fois par un dehanchement rythme avant de s'accroupir, puis par le battement de son tambour et la phonation inchoative <<coo coo coo>> (evocatrice de la poule qui pond un oeuf et le couve jusqu'a l'eclosion), la devineresse entame et, puis entrecoupe son diagnostic de propos mythologiques concernant l'aube de toute vie dans l'univers du vivant. Ensuite, elle examine quelques questions fixes a reponse affirmative ou negative (dont une forme typique est rapportee par De Beir 1975:124-125). Les consultants se joignent a cette interrogation. Celle-ci parcourt un registre etiologique enoncant les principaux types possibles de malheurs et de perturbations sociales chatiant, par exemple, un vol, un acte de sorcellerie ou une violation de droits propres a la lignee uterine ou aux allies. Les reponses que les consultants donnent a ces questions aident la devineresse a cerner les coordonnees, avant tout sociales, du probleme porte devant l'oracle (-kwaata ngoombu). En reprenant les refrains, les consultants se trouvent concretement impliques, voire meme amenes a l'introspection. Satisfaits d'une ebauche de definition pertinente du probleme, ils peuvent ajouter quelques informations et puis offrir un premier paiement.

La seconde phase de la consultation, proprement etiologique, n'a lieu que le lendemain matin, laissant la devineresse puiser dans ses reves. Parmi les images oniriques, un nombre concernent les faits et gestes des oncles, leurs soins rituels depraves, une initiation recue, une malediction, un ensorcellement. Ensuite, la devineresse applique une grille etiologique (-ta ngoombu) aux donnees obtenues par son flair et sa perception sensorielle de la disposition des consultants, ainsi que par le dialogue succinct avec les consultants. Cette grille consiste a allouer la part de responsabilite aux differents segments de la famille qui ont partie liee avec l'affaire et a determiner le mode d'intervention au niveau des trois corps: physique, social et cosmologique.

La brousse: l'extra-territorialite de la seance divinatoire

A la vue d'une devineresse-novice, les gens rient spontanement et se mettent a plaisanter avec elle. Qu'il me soit permis de rapporter ici un evenement fascinant mais deroutant qui a aiguillonne mon interet pour la divination. Au troisieme mois de mon travail de terrain, j'ai ete bouleverse par la visite dans ma case de paille que me reserva une devineresse-novice. Sans suivre de sentier, elle sortait de la brousse pres de chez moi. La novice portait une peau de loutre-musaraigne avec trois cauris comme calotte cranienne; pour le reste, elle n'avait que le bas-ventre couvert par quelques haillons et une fourrure de hyene: cet animal nocturne se nourrit principalement de charognes, broyant les os et produisant des excrements de couleur blanchatre, couleur evocatrice de vie. Comme la novice s'approchait sans crier gare pour me flairer et me toucher, la sensualite de ce contact desarmant m'apparut d'une hasardeuse franchise. Aux dires des temoins, elle ne cessa d'inspecter le teint de ma peau qui lui evoquait, disaient-ils, la couleur blanche associee aux ossements des ancetres. De plus, l'assistance reagissait par des rires et des plaisanteries (-mokasana) afin d'apprivoiser en quelque sorte la scene. Ils se comportent de la meme facon que les consultants face a la devineresse consultee entrant en transe. Alors, l'aine des consultants, avec flegme, fait mine de capter de sa main le souffle de la devineresse afin de le lui remettre dans le nez pour la calmer.

Une atmosphere joviale similaire predomine lors du deuil d'une devineresse, enterree au carrefour dans la savane pres du village. C'est aussi le lieu oo la devineresse-novice entre en transe, generalement en s'identifiant a la poule qui y cherche sa nourriture et rentre pour continuer une couvaison dans une case habitee. L'activite divinatoire de la devineresse est decrite par l'expression: <<Lorsqu'elle se deplace vers la savane>> (ho weedi mutseki). C'est au croisement de sentiers entre le village et la brousse que, pour attirer l'esprit ngoombu et les consultants, la devineresse construit une structure pyramidale en appuyant l'extremite des branches l'une contre l'autre: les branches proviennent de l'arbre n-kwaati, dont le bois tres dur est capable de survivre aux feux de brousse annuels.

Dans la pratique, les consultants en region rurale marchent une bonne journee pour arriver en soiree a la demeure de la devineresse choisie, et ce, lors d'une phase de lune croissante. Consulter l'oracle s'appelle: <<Partons dans la savane pour consulter l'oracle>> (Tweenda mu tsekya ngoombu). Les abords du village forment le lieu privilegie de la seance divinatoire. Pour l'imaginaire collectif, la savane en bordure du village, et particulierement le carrefour qui y mene, est le lieu (liminal, subsocial et ambivalent) caracterisant la demarche des consultants et le deroulement de l'oracle. C'est aux abords du village et de la savane que l'imagination populaire situe la manifestation non orientee du desir du sujet stimule par le desir de l'autre, en particulier a l'occasion des danses du soir soustrait au regard normatif des anciens du village.

Il importe de caracteriser deux animaux, visiteurs de cet espace liminal, qui ont ici une portee symbolique dans l'imagination populaire. Si un chien d'un village voisin penetre plusieurs fois dans la savane frontaliere d'une meme maison, evoquant ainsi une intrusion sexuelle si ce n'est sorcellaire, le maitre de maison est en droit de demander reparation au maitre du chien. Il y a aussi la poule couveuse et le coq, animaux domestiques et bipedes qui traversent les divisions spatiales et temporelles de base, chantant au lever du soleil, sautant sur le toit, entrant dans la maison et s'y cachant sous le lit ou dans un coin, passant enfin de l'espace villageois a la savane ou la foret. L'image de la poule sur le point de pondre, ou du coq dont le chant annonce le lever du soleil, inspirent l'image de l'eclosion des aptitudes divinatoires dans la devineresse-novice. Le matin de son initiation finale, au bord du village et de la savane, l'initiee se comporte a la facon d'un animal predateur; de ses dents, elle arrache la tete d'un poulet qu'elle vient d'attraper (scene documentee dans Dumon et Devisch 1991).

En associant la consultation de l'oracle au caractere liminal de la poule couveuse et du coq chantant, tout comme de la savane qui se regenere apres les feux de brousse annuels, l'imaginaire collectif percoit dans la devineresse et l'oracle la capacite homeopathique qu'a l'affliction de tourner le malefice implique contre lui-meme, de maniere autodestructive.

L'axiome de la reciprocite equitable et de la source regeneratrice

L'oracle est une clarification de l'ici afin d'acceder aux sources regeneratrices situees dans Tailleurs opaque. Selon l'ontologie des Yaka, la vie, la sante et la guerison ne seraient possibles que grace a I'interrelation et a la reverberation, de nature organique, mobilisatrice et vivifiante. Cette interrelation relie les etres, les esprits (ancestraux, cultuels et totemiques) et les forces non domestiquees, ainsi que les actions et le cours des choses affectant l'univers visible d'ici et l'echo ou le reflet de Tailleurs enigmatique (comme analyse en detail dans Devisch 2015, et 2018: chap. 5). Au fondement de cette impulsion se trouve ngoongu, la poussee des sources primordiales du monde local qui sans cesse revivifient les etres et les choses utiles dans le monde local. La scrutation effectuee par l'oracle contribue a debloquer la reciprocite equitable animant les rapports (d'ordre physique, sensoriel, social ou moral) entre parents et descendants, familles et groupes residentiels, gemes et generations, pratiques quotidiennes et pratiques rituelles, monde de l'ici et monde de Tailleurs. L'oracle est la voix conjointe des etres et agents habites, par exemple, par l'envie et la rancune, la colere et la haine, l'agression et l'horreur. L'oracle explore les reminiscences de malheurs et de zones d'ombre indicibles dans l'histoire familiale, ainsi que les sursauts dans l'imaginaire social relatif aux esprits ancestraux ou aux esprits d'affliction. Il explore en outre les angoisses face a un ailleurs adverse ou insolite.

Au regard commun, l'oracle est la voix de l'interconnexion sociale. Il est en effet destine a mettre fin, du moins pour quelque temps, a l'affliction et au desarroi dans la communaute locale, et particulierement dans la descendance uterine. L'oracle attribue l'origine du malheur a une grave meconduite visant a faire du tort a un parent matrilineaire proche: pensons au vol ou a l'abus sexuel perpetre dans la maison conjugale meme, voire a un acte d'ensorcellement condamne d'avance par une malediction fatale. Le declencheur de l'affliction, l'oracle le situe dans le domaine ambivalent de l'errance du desir poussant le sujet a suivre aveuglement son envie qui conduit a la malveillance et a la detresse. De la sorte, l'oracle ouvre a l'afflige, a sa famille et a leur mode de vie une piste leur permettant de convertir le desarroi et l'anxiete en un gout de vivre retrouve. Ainsi, il offre au rituel de guerison qui s'ensuit une chaine faconnable entre l'essor du mal declenchant une affliction, d'une part, et la neutralisation de la malfaisance et le relevement de l'afflige, d'autre part.

L'etiologie divinatoire ne parait pas, loin de la, hantee par les discours moraux coloniaux ou missionnaires qui, soit condamnaient et punissaient la transgression par une amende et un renvoi au village cense etre <<pauvre>>, soit la chargeaient comme peche grave et perte de la grace divine. Empreints de modernite rationnelle, ces discours exogenes visaient l'elevation du converti en quete d'autonomie: l'individu moderne, dit <<evolue>>, etait appele a se distancier de sa culture sociocentree, et particulierement de la solidarite egalitariste dans la famille, desormais declassee. Pour sa part, en tant que voix du sens existentiel que le malheur donne revet pour le groupe, la devineresse developpe une investigation hermeneutique et sociocentree plutot que proprement historique, moralisatrice et egocentree.

C'est bien l'enonciation divinatoire, et non l'afflige ayant la position de sujet, qui confirme le verdict. Par exemple, l'imputation de sorcellerie est d'abord une tentative pour contenir, dans une figure ou une procedure institutionnelle, ce qui echappe de soi a la figuration et a la regle sociale. La parole divinatoire met en forme la masse informe des situations anxiogenes et des episodes traumatiques qui paralysent les consultants. Elle fournit aux existences infortunees des victimes une articulation qui debloque la quotidiennete fade et deroutee. Elle assimile ensuite ce drame, qui est vecu dans les phantasmes et l'imaginaire social, a l'univers epique du mal. L'oracle ne s'engage nullement dans une quete speculaire de la verite: il ne cherche pas a degager un ordre objectif de faits, ni a verifier ou arbitrer les temoignages et les arguments apportes par la famille affligee venue consulter. L'oracle fonctionne sur la base d'un dispositif de l'axiome de base, notamment de la reciprocite probe et de la source regeneratrice. Il elabore un rapport tout particulier avec les consultants qui, dans le processus de la scrutation divinatoire, retracent la memoire-en-acte de l'aube de la vie et ouvrent un horizon propice a l'histoire familiale elucidee.

Il se peut que l'oracle repere l'axiome ethique de base auquel la malediction fatale a fait appel. Cet axiome s'enonce de la maniere suivante: << S'il est vrai que quelqu'un vole et vole [sans raison et en recidive], alors qu'il tombe malade et reste malade>> (Kaamba, yiba wuyiba, yakoonda beela, wubeela). L'axiome evoque l'application ineluctable de la sanction, si vraiment il y a eu transgression du principe d'echange ou de reciprocite personnalisee qui soutient la reproduction heureuse de la vie dans la famille concernee.

L'etiologie divinatoire evite de se muer en un discours moralisateur d'obligations et de valeurs. L'axiome metaphysique elementaire s'affirme dans l'acte d'enonciation illocutoire qui recele et recouvre les traces et les ebauches de signifiance emergente relative a la reciprocite fondamentale ressentie dans la propension de l'ordre des choses aux niveaux physique, social et cosmologique. Il ne s'agit donc pas d'un ordre ethique erige en Loi par la palabre des autorites de la famille, le chef du village ou l'Etat, ni par le Dieu chretien gravant dans la pierre le Decalogue remis a Moise. L'enonciation divinatoire s'erige comme un acte de connaissance des axiomes fondamentaux du vivre des consultants dans l'univers du vivant. Selon la perspective etiologique de l'oracle ou de la palabre organises par les autorites de la famille, il n'est question de regle ou d'interdit que lorsqu'un parent soulfre d'un tort reconnu comme prejudiciable a l'univers de vie local et, plus concretement, aux interets des membres. Autrement dit, c'est par la voie de la palabre appropriee ou de l'oracle qu'un acte malefique (vol, abus sexuel, intrusion ou autre violation) est juge illicite et outrageux. L'etiologie divinatoire, tout comme la malediction et la palabre de crise, consistent a soumettre le recit du mefait a la regle fondamentale de l'echange. Tout comme le don et l'echange conditionnent la transmission <<genree>> de la vie, centree autour des fonctions genesique et nutritionnelle bien personnalisees, ils soustendent la vie familiale et sociale, ainsi que les fonctions corporelle et pratique, affective et reflexive, festive et symbolique, rythmant et revigorant la resonance entre mondes visible et invisible.

La seance divinatoire se termine par un verdict et une prescription. Une partie est accusee de sorcellerie ou d'une infraction ayant reactive la malediction d'antan. La prescription consiste en un sacrifice, un dedommagement, un oncle a contacter, un culte a organiser. La partie mise en cause organise une chasse au gibier dont l'issue sert de presage pour confirmer ou, au contraire, dementir la veracite et l'autorite de l'oracle.

Je postule que ce sont l'enonciation illocutoire de l'oracle et le compte-rendu solennel lors de la palabre de crise organisee par les notables de la famille--suivie par le bon augure de la chasse fructueuse organisee au terme de la palabre--qui s'attestent en actes performatifs permettant de demeler et de domestiquer un sort aveugle. Ne s'agit-il pas la, en effet, d'un dire instigateur sans tete connue ou sans sujet du dire qui s'assume comme protagoniste? Autrement dit, adressant le deces ou l'affliction en question, qu'est-ce qui inspire un tant soit peu le conseil des aines de la famille a denoncer le malfaiteur sournois, et a dire leur comprehension de Tailleurs innommable impliques? N'est-ce pas une trace suggeree pour ouvrir une voie vers la pacification, le ralliement familial et l'avenir des lors propice? L'oracle ne contribue-t-il pas a faciliter que l'afflige et ses proches puissent continuer la vie en commun dans un bien-etre au-dela du conflit et de l'affliction fatale? Ce sont les sources primordiales, sommees par l'oracle et le conseil des aines, et rendues presentes par le tambour a fente, qui sans cesse regenerent l'univers local du vivant et situent les rapports avec Tailleurs dans l'ere des origines.

References

De Beir L., 1975, Religion et magie des Bayaka. St. Augustin, Bonn, Anthropos-Institut-Haus Volker und Kulturcn.

Devisch R., 1985, <<Perspectives on Divination in Contemporary Sub-Saharan Africa>>: 50-83, in W. van Binsbergen et M. Schoffeleers (dir.), Theoretical Explorations in African Religion. Londres, Kcgan Paul International.

--, 1993, Weaving the Threads of Life: The Khita Gyn-Eco-Logical Healing Cult among the Yaka. Chicago, The University of Chicago Press.

--, 2000, <<The Split-Drum and Body Imagery in Mediumistic Divination among the Yaka>>: 116-133, in J. Pemberton (dir.), Insight and Artistry in African Divination. Washington, Smithsonian Institution Press.

--, 2011, <<La rencontre anthropologique et ses ombres>>, Anthropologie et Societes, 34, 3:23-39, disponible sur Internet (doi: 10.7202/1006199ar) le 28 aout 2017.

--, 2012, <<Divination in Africa>>: 79-96, in E. Bongmba (dir.), The Wiley-Blackwell Companion to African Religions. Oxford, Blackwell Publishing.

--, 2013, <<Of Divinatory Connaissance among the Yaka of the DR Congo>>: 107-118, in W. van Beck et P. Peek (dir.), Reviewing Reality: Dynamics of African Divination. Berlin, LIT Verlag.

--, 2015, <<Of Divinatory Connaissance in South-Saharan Africa: the Bodiliness of Perception, Inter-Subjectivity and Inter-World Resonance>>: 107-118, in E. Hsu et C. Potter (dir.), Medical Anthropology in Europe: Shaping the Field. Londres, Routledge.

--, 2018, Corps et affects dans la rencontre interculturelle. Louvain-la-Neuve, Editions Academia-L' Harmattan.

Devisch R. et C. Brodeur, 1996, Forces et signes: regards croises d'un anthropologue et d'un psychanalyste sur les Yaka. Paris, Editions des archives contemporaines.

Dumon D. et R. Devisch, 1991, L'oracle de Maama Tseembu [Film]. Bruxelles, Tervuren, Television Belge-Flamande, Division Science, Africamuseum, Gestion Archives, 50 min.

Laurenty J.-S., 1968, Les tambours a fente de l'Afrique centrale, 2 vols. Tervuren, Musee Royal de l'Afrique Centrale.

Merleau-Ponty M., 1964, Le visible et l'invisible. Paris, Editions Gallimard.

Myhrf, K.., 2006, <<Divination and Experience: Explorations of a Chagga Epistemology>>, Journal of the Royal Anthropological Institute (N.S.), 12:313-330, disponible sur Internet (doi: 10.1111/j. 1467-9655.2006.00293.x) le 9 avril 2018.

Wittgenstein L., 2005 [1956], Investigations philosophiques (Philosophische Untersuchungen). Paris, Editions Gallimard.

Rene Devisch

Institute for Anthropological Research in Africa-IARA

Katholieke Universiteit Leuven

Parkstraat 45, Box 3615

3000 Leuven

Belgique

rene.devisch@kuleuven.be

(1.) L'expression <<je ne mange pas>> suggere aux consultants que, comme devineresse, elle s'attend a une premiere part des honoraires; ce sur quoi, elle recoit une couverture qui a appartenu au defunt.
COPYRIGHT 2018 Universite Laval
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2018 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Author:Devisch, Rene
Publication:Anthropologie et Societes
Geographic Code:6ZAIR
Date:May 1, 2018
Words:11412
Previous Article:L'<> AU REGARD DE L'<>: Ressorts d'un point de vue onirique sur ce qui n'est pas encore advenu chez les Wayuu de Manaure...
Next Article:<>: Les enonces divinatoires des experts de la grippe aviaire.
Topics:

Terms of use | Privacy policy | Copyright © 2020 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters