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L'opinion allemande sous le nazisme: Baviere 1933-1945.

par Ian Kershaw. (Traduit Pierre-Emmanuel Dauzat.) Collection CNRS Plus. Paris, CNRS Editions, 2002 [1995], 375 pp. 29.50? (cloth).

Cet ouvrage dense et remarquablement documente contient la traduction de l'anglais tiree d'un livre meconnu, intitule Popular Opinion and Political Dissent in the Third Reich: Bavaria 1933-1945, dont la premiere edition anglaise date de 1983, mais qui vient d'etre reedite chez Oxford University Press (en 2002). L'auteur est historien, medieviste de formation et professeur d'histoire contemporaine a l'Universite de Sheffield; il a publie une multitude d'ouvrages traitant de l'Allemagne de la premiere moitie du 20e siecle, dont plusieurs--sur le nazisme--avaient ete traduits en francais. Ian Kershaw avait precedemment consacre une etude (publiee seulement en allemand) au phenomene de l'adulation populaire vouee a la figure hitlerienne durant les annees 1930 en Allemagne; le present ouvrage se veut au contraire un examen des opinions dissidentes a l'egard du iuhrer, entre 1932 et 1945, principalement dans le sud de l'Allemagne.

L'une des questions fondamentales posees par le cauchemar hitlerien serait de tenter de comprendre les mecanismes ayant conduit a l'acceptation par la population allemande du regime hitlerien, avec son ideologie, son autoritarisme, ses injustices, mais aussi sa logique belliqueuse et surtout l'avenement des camps de concentration et le recours a la solution finale. Parmi les civils, certains savaient la dure verite, d'autres l'ignoraient, d'autres encore fermaient les yeux. Or, contrairement a l'impression souvent evoquee a propos de cette epoque, une partie non-negligeable mais non-majoritaire de la population allemande denigrait les politiques du parti de Hitler. C'est l'angle particulier que l'auteur a ici choisi. Si les ideologies nazies nous sont assez bien connues, que peut-on dire en revanche de l'opinion publique dans l'Allemagne hitlerienne? Adherait-elle globalement, unanimement, aveuglement, comme on le croit souvent, aux theses de l'etat totalitaire? La reponse que produit lan Kershaw apporte plus de nuances, dans la mesure ou la population allemande y est presentee, non pas comme un tout homogene, mais formant plutrt un ensemble de subjectivites et d'individualites, de groupes sociaux loin d'etre univoques. En principe, les ideologies pronent des valeurs, des ideaux, des messages, aupres des masses, mais les mentalites ayant cours au sein des populations ne les epousent pas entierement, ni systematiquement.

L'avenement de Hitler en 1933 avait cree des remous en Allemagne; son regime brutal creait des conditions penibles pour beaucoup d'Allemands, et pas seulement pour la population juive. En fait, beaucoup d'Allemands critiquaient ouvertement le nouveau gouvernement de 1933, comme on le fait de nos jours dans beaucoup de pays lors d'un changement de regime. De son cote, le clerge allemand emettait des 1934 de nombreuses reserves quant au bien-fonde des theses aryennes. Selon Ian Kershaw, le conflit entre le Reich et les Eglises, catholique et protestante, a largement contribue a la perte de credibilite du regime hitlerien pour une large part des pratiquants allemands. L'autre element determinant pour miner rapidement la confiance de la population envers ce systeme fut l'antisemitisme violent instaure par les nouveaux dirigeants des 1933. Or, bien qu'une majorite de la population s'accommodait de la presence du nouveau regime, l'auteur s'est neanmoins interesse aux groupes d'opposition (et pas uniquement aux resistants), a leurs moyens d'expression, a leurs ideologies. "On ne peut manquer d'etre frappe, dans la presque totalite des couches de la population, par l'ampleur de la desillusion et du mecontentement enracines dans la vie quotidienne." ecrit Ian Kershaw (p. 331). Les opposants n'etaient pas tous communistes et n'etaient pas systematiquement elimines.

Les zones rurales recoivent une attention particuliere, dans la mesure ou la Baviere constitue une region forcement agricole, et que beaucoup de villages etaient relativement isoles. Dans les premiers chapitres, l'auteur etablit une analyse de l'opinion publique en fonction des classes sociales: paysans, ouvriers, bourgeoisie. Il rappelle en outre qu'en 1933, les Allemands largement insatisfaits de la Republique de Weimar et perplexes depuis les sacrifices survenus au moment de la crise croyaient obtenir un veritable changement en votant pour des partis extremistes. Ainsi, comme l'histoire l'a prouve, les pires formations politiques profitent parfois de la volonte de changement de la part d'une frange de la population.

L'ouvrage L 'opinion allemande sous le nazisme. Baviere 1933-1945 est a la fois instructif, nuance et resulte de longues annees de recherches dans les archives, les journaux, des documents publics. Des centaines de notes completent chaque chapitre, puisant dans des archives allemandes souvent inedites. Du point de vue methodologique, l'auteur consulte et compare un grand nombre de documents d'epoque qui expriment "l'air du temps" (rapports de gendarmerie, sondages, correspondances privees). Les resultats sont souvent revelateurs quant au moral de la population allemande durant cette periode de privations : anomie, crise de confiance envers les dirigeants, desillusions face aux politiques. On savait que la propagande de Goebbels etait elaboree avec beaucoup d'attention et a tres grande echelle. On savait aussi que certains y resistaient, mais on trouvera ici la coherence servant de fondement a cette opposition

courageuse et marginale dont on a relativement peu parle. L'auteur explique et demonte que les populations rurales etaient de plus en plus indifferentes ou hostiles envers le nazisme, surtout durant les annees de guerre. On se plaignait autant des conditions difficiles, du favoritisme (par exemple autour de l'exemption du service militaire) et de la barbarie des autorites, sans parler des persecutions envers la population juive. Ian Kershaw conclut que cette attitude perplexe de la population rurale n'a toutefois pas eu beaucoup d'influence sur les reactions des dirigeants nazis, ne faisant que contribuer a creuser le fosse entre le pouvoir et les paysans. On comprend en outre que le pouvoir nazi a considerablement nui a sa propre cause en s'alienant ouvertement les representants religieux, fussent-ils Juifs, Catholiques ou Protestants. Ce livre rigoureux pourra interesser les historiens des religions, les demographes, les sociologues et les chercheurs en communication politique.

Yves Laberge

Institut quebecois des hautes etudes internationales, Quebec
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Author:Laberge, Yves
Publication:Canadian Journal of History
Article Type:Book Review
Date:Aug 1, 2003
Words:966
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