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L'immigration en dehors des metropoles: vers une relecture des concepts interculturels.

Resume/Abstract

Based on research and experience in several regions in Quebec, this article critically assesses a number of the concepts used in the literature on migration and interculturalism, with the aim of renewing existing conceptual and theoretical perspectives. These renewed concepts and related issues, which intersect in the diverse fields of immigration studies, will enrich our knowledge of cosmopolitan urban environments. We position integration at the centre of the debate in policy as well as in research to lead us to possible articulations between cultural community and local community. In addition, adaptation and discrimination serve as the basis of our reflections given new findings in the regional context. Questions of citizenship and social participation are analysed through the lens of local interaction, and we question the relevance of policies on multiculturalism and interculturalism. We finish our conceptual tour of regional immigration by considering ethnicity and ethnicization, which refer to the symbolic universe and range of "otherness" generated in the local context.

Au travers d'experiences et de recherches menees dans plusieurs regions du Quebec, nous proposons ici de relire les concepts habituellement utilises dans les etudes sur les migrations et les questions interculturelles, de les questionner sous ce nouvel eclairage et de mettre de l'avant de nouveaux enjeux conceptuels et theoriques. Ces concepts renouveles et les enjeux identifies, se situant toujours de maniere transversale par rapport aux divers domaines d'etudes sur l'immigration, permettront par la suite d'enrichir les connaissances portant aussi sur les milieux urbains cosmopolites. Nous aborderons ainsi la question de l'integration au centre des debats tant politiques que scientifiques pour nous pencher ensuite sur les articulations possibles entre communaute culturelle et communaute locale. Ce sont aussi les concepts d'adaptation et de discrimination qui serviront de base de reflexion selon nos nouveaux resultats en contexte regional. Les questions de citoyennete, de participation sociale seront alors travaillees a l'aulne des interactions locales interrogeant ainsi la pertinence des politiques multiculturelles ou interculturelles. Finalement, nous acheverons ce voyage conceptuel en regions autour de l'ethnicite et de l'ethnicisation, marqueur de l'identite et processus d'assignation qui referent a des univers symboliques differents selon l'eventail d'alterite ouvert par le contexte local.

L'IMMIGRATION DANS DES ZONES A FAIBLE DENSITE D'IMMIGRANTS: UNE QUESTION POLITIQUE, DES EFFETS SOCIAUX ET HUMAINS

L'immigration en dehors des metropoles est le plus souvent traitee comme un a cote des migrations vers les grands centres urbains cosmopolites et les concepts qui ont ete developpes autour de l'immigration et de l'interculturalite l'ont ete dans les contextes urbains a la fois les plus frequentes par les migrants et les plus utilises comme terrains par les chercheurs. (1) C'est a partir de cette experience de l'immigration dans ces villes multi-ethniques qu'on a mis de l'avant les concepts d'integration, de communautes ethniques et culturelles, de ghettos ethniques ou de repli culturel. C'est aussi au travers de ce prisme qu'on aborde la representativite des immigrants dans les instances politiques ou leur participation citoyenne au monde associatif et communautaire. Plus encore c'est pour faire face a certains effets pervers de ces processus urbains comme la concentration ethnique ou les violences inter-ethniques que les decideurs politiques se sont penches sur l'immigration en dehors des grands centres traditionnels. Mais en tentant de deplacer les flux migratoires vers des zones non traditionnelles, les regions du Quebec, des villes moyennes au Canada ou encore des localites rurales, on deplace aussi les lunettes conceptuelles construites dans le contexte cosmopolite montrealais ou torontois. C'est ainsi qu'on va aborder la structuration des communautes culturelles dans les regions du Quebec, les craintes de repli culturel a Moncton ou la representativite des immigrants dans les instances decisionnelles de Sherbrooke.

Ce texte propose une toute autre perspective puisqu'il s'agit, au travers d'experiences et de recherches menees dans plusieurs regions du Quebec, de relire les concepts habituellement utilises dans les etudes sur les migrations et les questions interculturelles, de les questionner sous ce nouvel eclairage et de mettre de l'avant de nouveaux enjeux conceptuels et theoriques. Ces concepts renouveles et les enjeux identifies permettront par la suite d'enrichir les connaissances portant aussi sur les milieux urbains cosmopolites.

Pour etablir cette nouvelle perspective, nous utiliserons les resultats et processus de plusieurs recherches dont certaines en cours. Nous refererons ainsi aux etudes de casi' effectuees dans trois localites du Quebec accueillant des immigrants depuis moins de dix ans et dans des proportions tres faibles:LacMegantic en Estrie, Trois-Pistoles dans le Bas-Saint-Laurent et Thetford Mines dans la region du centre du Quebec. Nous reprendrons aussi les donnees issues de la recherche mende en parallele sur Sherbrooke et Chicoutimi-Jonquiere en 1999 (Vatz Laaroussi, Tremblay, Corriveau, et Duplain 1999) ainsi que du projet de diffusion des connaissances (2001) qui nous a permis d'animer des forums sur la question de l'immigration dans six regions du Quebec (Quebec, Sherbrooke, Hull, Rimouski, Chicoutimi, et Montreal). Enfin nous refererons a l'etude en cours sur la comprehension interculturelle a Sherbrooke, Lac-Megantic en Estrie et Moncton, St Jean au Nouveau-Brunswick (2) (Vatz Laaroussi, Gallant, et Belkhodja).

Avant d'entrer dans le travail conceptuel de ce texte, nous proposerons dans un premier temps un bilan de la situation au Quebec au travers des politiques en jeu et des recherches deja effectuees. Nous serons des lors a meme d'elaborer une reflexion sur les concepts issus des etudes interculturelles dans les grands centres cosmopolites pour mieux les arrimer a un nouveau contexte de production:les zones habituellement peu peuplees en immigrants et donc peu exposees a la diversite ethnique, culturelle ou religieuse bien que ces zones soient aussi parfois habitees par des minorites linguistiques ou autochtones. Nous aborderons ainsi la question de l'integration au centre des debats tant politiques que scientifiques pour nous pencher ensuite sur les articulations possibles entre communaute culturelle et communaute locale. Ce sont aussi les concepts d'adaptation et de discrimination qui serviront de base de reflexion selon nos nouveaux resultats en contexte regional. Les questions de citoyennete, de participation sociale seront alors travaillees a l'aulne des interactions locales interrogeant ainsi la pertinence des politiques multiculturelles ou interculturelles. Finalement, nous acheverons ce voyage conceptuel en regions autour de l'ethnicite et de l'ethnicisation, marqueur de l'identite et processus d'assignation qui referent a des univers symboliques differents selon l'eventail d'alterite ouvert par le contexte local.

Enfin notons que cette reflexion n'a pas qu'une valeur epistemologique puisque les politiques canadienne et quebecoise s'affrontent autour d'un concept majeur: celui de la communaute ethnique ou culturelle et de son impact pour l'integration des nouveaux venus et pour la cohesion sociale. Deux hypotheses quelque peu divergentes sont des lors en jeu au Canada:la premiere affirme que les petits milieux favorisent l'insertion de nouveaux arrivants par des interactions personnalisees et quotidiennes avec la societe locale (Ministere des relations avec les citoyens et de l'immigration du Quebec [MRCI] 1993; 2003); l'autre insiste sur la reconnaissance des specificites culturelles et religieuses des minorites pour que des rapports harmonieux puissent s'etablir dans tout milieu qu'il soit regional ou metropolitain (Citoyennete et Immigration Canada [CIC] 2003).

Nous relevons ici le defi d'alimenter ce debat et de l'eclairer avec de nouvelles donnees qui permettront peut etre de sortir de la bipolarisation actuelle. En effet nous croyons que les connaissances localisees peuvent etre cumulees, systematisees et modelisees pour donner naissance a un nouvel univers conceptuel ou a tout le moins re-dessiner les contours et les articulations de celui auquel nous referons traditionnellement dans les etudes ethniques et interculturelles. C'est ensuite grace a ce nouvel outillage conceptuel que chercheurs, praticiens et decideurs pourront poser autrement peut etre les liens entre milieux, insertion et cohesion sociale.

QUELQUES RECHERCHES ET BILAN DE LA SITUATION AU QUEBEC

Au Quebec, si la question de l'immigration dans les regions hors Montreal est marginale sur le plan scientifique, elle est pourtant abordee au plan politique depuis 1970, lorsqu'est apparu le concept de "demetropolisation," qui a touche essentiellement les immigrants de la categorie des refugies. En 1992, un document d'orientation en matiere de regionalisation de l'immigration insistait au Quebec sur l'importance de cibler les efforts de regionalisation sur les immigrants independants. Le cadre et les orientations de regionalisation de l'immigration qui en sont issue s'appuient sur trois postulats: 1) une repartition regionale plus equilibree des immigrants favorise leur integration a la societe d'accueil; 2) leur apport contribue au developpement economique et a la vitalite demographique des regions ou ils s'etablissent; et 3) une repartition regionale plus equilibree des immigrants contribue a diminuer l'ecart socioculturel entre la region de Montreal et les autres regions administratives du Quebec.

Quelques etudes regionales ont ete realisees pour cerner les effets de cette politique sur le local, d'une part, et l'insertion des immigrants, d'autre part. Sans evaluer completement les effets de la politique, les recherches tentent de mieux comprendre les processus qu'elle induit. Ainsi lors d'une presentation, un fonctionnaire du Ministere des relations avec les citoyens et de l'immigration (Pinsonneault 2003) insiste sur le fait que les immigrants entrent plus vite sur le marche de l'emploi en region qu'a Montreal et que la majorite de ceux qui y restent, sont satisfaits de leur qualite de vie. Par contre, d'autres etudes (Vatz Laaroussi 1999; Conseil des Relations Interculturelles 2003) insistent sur le manque de services adequats en region, sur l'isolement des familles immigrantes et sur leurs difficultes a integrer le marche de l'emploi selon leurs qualifications (Cardu 2002). Apres douze ans d'application de cette politique, la question de la retention en region reste posee et, si on saisit mieux quels sont les facteurs qui la permettent (l'acces a la formation et a l'emploi, la qualite de vie familiale et educative pour les enfants, la prise en compte des besoins des differents membres de la famille, la qualite des soins de sante et d'education, l'instauration de minicommunautes culturelles), ces conditions sont le plus souvent loin d'etre remplies.

Les recherches (Cardu 2002; Charbonneau et al. 2000; Vatz Laaroussi 2004) demontrent ainsi que la sensibilisation de la population locale et la formation des intervenants restent bien insuffisantes et que les problemes d'emploi et de formation continuent de representer les noeuds du probleme. Cependant, de nouvelles mesures ont recemment ete mises en oeuvre (Plan d'action 2003). Par exemple, des carrefours d'integration, dont les actions s'appuient sur le developpement de partenariats locaux, ont ete mis sur pied et des ententes ont ete signees avec les villes de Sherbrooke (2002) et Quebec (2001) afin de favoriser l'integration des personnes immigrantes et le rapprochement interculturel. De meme la Ville de Sherbrooke a desormais une Politique d'accueil et d'integration des immigrants. L'etablissement de refugies publics en region s'est egalement poursuivi, et des refugies ont par exemple ete accueillis en 2004 a Trois-Pistoles. Notons que le gouvernement canadien s'interesse aussi a cette politique puisqu'en 2002, sortaient plusieurs rapports visant a identifier les possibilites d'installer des immigrants dans les regions canadiennes ou dans les provinces traditionnellement peu ouvertes a cette population. L'experience quebecoise est alors etudiee de pres (CIC 2003; Conversation Metropolis 2003).

Mais regardons plus specifiquement quelles sont les regions visees par les orientations de regionalisation de l'immigration au Quebec. On a note d'abord un interet pour les regions dites eloignees, l'objectif de l'immigration etant alors la revitalisation socio-economique de zones en perte demographique importante. C'est ainsi qu'on a envoye des refugies dans le Saguenay-Lac-Saint-Jean ou dans le Bas-Saint-Laurent. La retention s'etant averee fort modeste, voire nulle (lors de notre recherche de 1999, tous les immigrants Bosniaques diriges vers Chicoutimi et Jonquiere avaient quitte la region dans les deux annees suivant leur arrivee), on a alors vise des regions dites peripheriques avec des localites urbaines plus developpees (l'Estrie, la Mauricie, la region de Quebec, la Monteregie, ou encore l'Outaouais). La proximite de ces regions avec des centres universitaires et industriels visait a permettre une meilleure qualite de vie aux familles immigrantes s'y installant et la encore on souhaitait leur installation a long terme.

Par contre, de maniere ponctuelle, des projets specifiques en milieu semi-rural et en regions plus eloignees des grandes villes, continuent a voir le jour amenant une dizaine de familles refugiees a Trois-Pistoles, situant la ville de Lac-Megantic comme une zone de seconde destination ou regroupant plusieurs familles refugiees dans des localites urbaines vivant une forte baisse demographique comme Drummondville ou Thetford Mines. Aucune etude quantitative fiable ne permet de saisir directement les flux de ces populations une fois qu'elles sont arrivees au Quebec cependant diverses evaluations varient de 40 a 70 pourcent de retention apres cinq ans de sejour. Dans toutes les etudes des conditions favorables a la retention, les conditions socioeconomiques (les possibilites d'emploi) viennent en premier suivies des possibilites d'education pour les enfants et rapidement apres de la presence d'espaces de reseautage, d'appartenance et d'implication pour les immigrants. Nous allons le voir en parlant d'integration, c'est alors toutes les spheres de la vie des nouveaux arrivants qu'il faut scruter et surtout articuler les unes aux autres.

DE L'INTEGRATION A LA QUALITE DE VIE

Selon Vinsonneau (2002, 53), "la thematique interculturelle concerne tous les acteurs sociaux individuels aussi bien que collectifs; elle s'inscrit precisement a l'articulation entre la culture du groupe et la capacite individuelle a traiter les ressources culturelles collectives." Ce concept est utilise plutot en psychologie et en sciences de l'education. Les sociologues par contre s'interessent peu a l'interculturel. Lorsqu'ils traitent des phenomenes migratoires et des relations inter-ethniques, ce sont les outils conceptuels de l'integration, de l'identite et de l'ethnicite qui semblent avoir leur faveur. Parler d'integration c'est alors aborder les processus qui conduisent le migrant a se "placer" dans la societe d'accueil, a y devenir sujet et acteur. Mais c'est aussi regarder dans ce groupe d'accueil quels sont les facteurs et mecanismes qui facilitent l'entree et l'installation du nouveau venu. Si ces processus sont individuels, ils sont cependant senses concerner un grand nombre de ces individus et etre traverses par des politiques ou des protocoles qui les standardisent et les generalisent.

Li (2003), reprenant les definitions politiques de l'integration au Canada, en montre la dualite encore plus presente au Quebec ou la Politique d'immigration evolue selon le modele de la convergence culturelle. D'un cote il s'agit d'evaluer en quoi les immigrants deviennent des membres productifs de la societe et y developpent des relations formelles et informelles, fixant ainsi les standards des premiers arrives comme l'echelle d'integration des nouveaux venus. De l'autre on insiste sur le fait que, dans une societe pluraliste, ces derniers doivent pouvoir conserver leurs differences culturelles et religieuses. Sur le plan theorique, Li insiste sur le fait que, malgre de nombreux debats, l'integration est consideree le plus souvent comme un concept operationnel visant a mesurer comment les immigrants different des natifs ce qui renvoie encore a une forme de standard predetermine qui fixerait les normes a atteindre sur le plan economique, linguistique ou social pour faire partie de la dite societe.

Ce concept d'integration parait cependant beaucoup moins pertinent lorsqu'on aborde les processus en jeu avec des populations atomisees, dix familles a Trois-Pistoles, soixante unites familiales de deuze origines arrivees sur cinq ans a Lac-Megantic par exemple. On n'est plus alors dans la situation ou plusieurs composantes sociales sont en relation dialectique pour former un tout. On ne peut qu'analyser des interactions interindividuelles et des trajectoires personnalisees. Les mesures et les standards de l'integration perdent de leur force lorsqu'on les applique a quelques unites et l'integration elle-meme n'a plus le meme sens lorsqu'elle est percue comme le cheminement d'individus pour s'inserer localement. Discours theorique et discours politique se retrouvent alors sur une perspective interactionniste qui glisse le plus souvent des rapports sociaux (entre groupes, entre majorite et minorites) aux relations sociales (entre individus, au sein de petits groupes).

Il est interessant de constater que dans les discours politiques de nos localites, c'est la qualite de vie qui fait l'unanimite comme point de rencontre entre natifs et immigrants, entre acteurs et organisations. Implicitement si les immigrants et les natifs ont une bonne qualite de vie, c'est que l'integration est reussie et qu'elle va perdurer car ne l'oublions pas, dans ces regions, la question principale est celle de la retention des nouveaux venus. La qualite de vie refere alors de maniere ecologique a toutes les spheres de la vie des individus et de leur famille:l'emploi, l'acces a l'education, les services et leur proximite, la sante, la securite, l'habitat et les relations inter-individuelles. Notons que si cette definition prend en compte les besoins du developpement humain selon Maslow, elle insiste peu sur la participation sociale ou sur la citoyennete democratique et encore moins sur les rapports de force entre sous groupes. Par contre elle s'accorde bien avec les notions de developpement local et de developpement economique centrales pour ces regions qui se depeuplent et dont l'economie regresse. En effet on s'attend a ce que ces immigrants ayant une bonne qualite de vie participent au developpement local et economique par leur travail, leurs investissements, leur frequentation des structures scolaires et leur consommation locale.

Il est egalement interessant de regarder a titre d'exemple la situation de l'immigration a Lac-Megantic. En 1998 et apres plusieurs experiences malheureuses d'envoi de familles refugiees a Lac-Megantic (aucune retention), le MRCI a decide de ne plus y faire de l'accueil de premiere destination puisque les personnes ne restaient pas et que la francisation sur place etait trop couteuse. Depuis lors, la M.R.C. du Granit fait de l'accueil de seconde destination, et elle compte actuellement environ soixante unites familiales dont la majorite sont des refugies de Colombie, mais egalement du Congo, de Serbie, de Croatie, de Bosnie, du Burundi et du Cambodge. Elle a egalement accueilli des immigrants independants qui sont originaires de Roumanie, de France, du Portugal, de Belgique, d'Algerie, de Tunisie, du Maroc, du Mexique et de l'Espagne.

Ainsi les personnes immigrantes viennent s'installer dans la region uniquement lorsqu'elles ont signe un contrat avec une entreprise et elles ont toutes fait auparavant un passage dans une autre ville plus importante ou elles ont suivi les cours de francisation et ou les enfants ont deja ete scolarises, le plus souvent en classe d'accueil. Elles viennent en famille et le service local d'accueil veille a ce que les enfants soient inscrits en milieu scolaire et a ce que la famille ait acces a un logement et aux services de sante locaux. Ainsi, ces familles beneficient d'une qualite de vie correcte dans leur nouveau milieu de vie. Par contre notre recherche montre que l'instauration de reseaux sociaux immigrants conditionne leur implantation locale a plus long terme et que plusieurs d'entre elles continuent a quitter Lac-Megantic parce qu'elles n'y trouvent pas le support ethnique et culturel present dans les grandes villes ou les communautes sont structurees. Les notions de qualite de vie en lien avec le developpement local font des lors ressortir l'enjeu de l'atomisation des immigrants et leur besoin de reconnaissance en tant que sous groupe participant a la vie locale et pas uniquement comme travailleur-consommateur.

DE LA COMMUNAUTE CULTURELLE A LA COMMUNAUTE LOCALE:L'IMPORTANCE DES RESEAUX

Et pourtant le concept de communaute culturelle ou ethnique n'apparait guere pertinent en region. Si parler de communaute, c'est envisager un ensemble relativement structure de personnes ayant des interets communs, des experiences communes, un territoire commun et des references communes, il est difficilement applicable dans nos regions ou localites qui accueillent quelques colombiens, trois familles irakiennes et d'autres en provenance de l'Europe de l'est, de l'ouest ou de l'Afrique. On parlera alors plus facilement de communaute locale referant implicitement a des locaux qui ne le sont pas que par le partage du territoire mais qui le sont aussi par le partage de l'histoire. C'est ainsi que les nouveaux arrivants se retrouvent exclus de la communaute locale sans pour autant referer a une communaute d'origine, d'histoire ou de culture.

C'est des lors le concept de reseau qui, dans ce contexte, ouvre une alternative a la communaute culturelle. Ainsi que l'explique Sanicola (1994) les reseaux recouvrent les fonctions remplies par les familles, les groupes ou les systemes tout en les transcendant. Les reseaux, sans frontieres stables, fluctuant dans le temps et dans l'espace, sont a la fois des systemes de relations et de socialisation;ils ont une histoire, une culture qui se construisent avec leur expansion, avec l'arrivee de nouveaux membres, avec le depart d'autres, grace a des vecteurs qui peuvent etre humains mais aussi materiels et qui entretiennent une forme de solidarite. Ce concept est particulierement important pour les immigrants et est largement developpe dans le present numero au travers des textes de Margaret WaltonRoberts et de Lucille Guilbert.

Cependant notons ici que les reseaux sociaux des immigrants s'elargissent avec le temps, et au long de leur trajectoire qui passe souvent par plusieurs pays et eventuellement plusieurs provinces et plusieurs villes au Canada. Ils peuvent ainsi depasser les frontieres regionales et locales pour former des espaces de fonctionnement deterritorialises qui favorisent la formation d'appartenances communautaires fortes meme si elles ne s'operationnalisent pas au quotidien. Pensons ici aux membres des diasporas qui ont maintenu leur identite culturelle ou religieuse au travers des liens symboliques de reseaux transnationaux, le plus souvent virtuels. De plus il faut noter ici la tendance mondiale a la mobilite des populations. Ainsi que le mentionne Catherine Wihtol de Wenden (2004, 67), "beaucoup de nouveaux migrants aspirent d'avantage a la mobilite qu'a l'installation definitive. Ils considerent souvent leur sejour comme un passage vers d'autres destinations plus convoitees ou comme un aller retour entre ici et chez eux." En ce sens leurs reseaux sont aussi larges et mobiles que leurs projets migratoires.

Dans le meme temps, les regions qui recoivent ces immigrants inseres dans des reseaux sociaux forts et aspatiaux, sont le plus souvent dans une demarche de developpement local ou les reseaux locaux et territoriaux representent la strategie de survie et de developpement. On s'attend a ce que ces nouveaux arrivants s'integrent a ces reseaux ou a tout le moins les investissent comme des parts actives et fortes de leur propres references. Des lors on peut parfois noter une discordance dans l'articulation entre les reseaux nomades des immigrants et les perspectives de developpement local le plus souvent territorialisees mises en oeuvre par les milieux sur les plans social et economique.

On peut citer ici la difficulte vecue par des immigrants afghans de confession ismaelite a s'implanter a Lac-Megantic ou pourtant ils avaient acces a l'emploi. Leurs reseaux culturels et religieux non seulement depassaient le territoire de Lac-Megantic mais plus encore y etaient completement exterieurs. Les reseaux locaux ne leur faisaient aucune place et ils n'y avaient pas acces. La vie familiale dans cette localite devenait quasi-schizophrenique. La communaute afghane de Sherbrooke a regle le probleme en mettant en oeuvre un transport en commun quotidien qui permet aux travailleurs de vivre a Sherbrooke ou la communaute s'est structuree, d'effectuer 120 kilometres a l'aller et autant au retour, de gagner un salaire et de garder les reseaux et appartenances communautaires qui permettent la survie identitaire.

Pour d'autres localites, c'est a l'interieur meme du contexte local qu'emergent de nouveaux reseaux auxquels les immigrants peuvent se referer. Il en est ainsi des reseaux interculturels d'immigrants qui se construisent autour de l'experience commune d'immigration et autour de strategies collectives pour faire face aux difficultes d'adaptation a un nouveau milieu. La caracteristique de ces reseaux, dans les petits milieux, c'est qu'ils ont peu tendance a se structurer si ce n'est autour d'activites ponctuelles. Peu d'entre eux deviendront des associations ou des groupes communautaires organises. Par contre, ils remplissent les fonctions de support, d'echange et de solidarite dont les immigrants ont tous besoins.

Notons finalement que les quebecois natifs seront parfois integres de maniere isolee a ces reseaux d'immigrants:les personnes qui en feront partie sont le plus souvent celles ayant beaucoup voyage ou encore ayant des relations particulieres avec un membre immigrant du reseau. Par contre peu d'immigrants se trouvent inclus dans les reseaux locaux centres sur l'histoire commune et le quotidien local partage par des generations. Dans la recherche sur les programmes de jumelage en region (Charbonneau et Vatz Laaroussi 2003), il avait ete ainsi demontre que les reseaux immigrants avaient tendance a absorber les jumeaux quebecois alors que les quebecois integraient peu leurs jumeaux immigrants a leurs propres reseaux. Les echanges entre reseaux migrants et reseaux locaux apparaissent des lors assez faibles mais il est clair que c'est au travers de cette notion que pourrait se mesurer la vitalite de l'interculturel dans les petits milieux.

ADAPTATION DES INDIVIDUS ET DES STRUCTURES : LA VALEUR DE L'EXCEPTION

Un autre concept interpelle par le contexte des petits milieux est celui de l'adaptation. Provenant directement de la psychologie (Piaget), il permet d'identifier et de mesurer les processus grace auxquels un individu s'ajuste a son environnement et en meme temps le transforme pour se l'approprier. On parle alors d'adaptation reciproque. Tres souvent les etudes sur l'immigration ne traitent que d'un des deux cotes de cette adaptation reciproque: beaucoup de recherches portent sur les capacites, les competences et les strategies d'adaptation des immigrants a leur nouveau milieu, incluant ses caracteristiques physiques, geographiques, linguistiques et culturelles. L'adaptation est alors un des processus privilegies de l'integration. D'autres etudes plus rares (Legault et al. 1999) s'interessent a l'adaptation des structures a la population migrante. On parle ainsi de l'adaptation des services sociaux et de sante en insistant sur les besoins de formations des intervenants, sur la necessite de banques d'interpretes pour aider a l'intervention, sur l'importance de services specialises (pour les refugies par exemple) ou encore sur la mise en oeuvre de mediateurs culturels qui aident a la relation entre les migrants et les institutions locales (l'ecole, le CLSC).

En regions, le contexte oblige a parler d'adaptation reciproque et a regarder ensemble les divers processus en jeu. En effet un migrant ne pourra mettre en oeuvre de bonnes strategies d'adaptation que si la region lui ouvre un acces minimal a ses structures. De la meme maniere un chercheur ne pourra analyser les competences d'adaptation de l'immigrant qu'au regard de l'offre institutionnelle et vice-versa, celle-ci ne pourra etre analysee qu'a la lueur de son adaptation potentielle a une nouvelle population, toujours tres faible en nombre. La question de l'universalite des services ou de la specialisation se pose alors de maniere fort differente de ce qu'elle implique, par exemple, en contexte montrealais dans le cadre du Quebec.

L'etude de cas de Trois-Pistoles est tres parlante sur ce plan : dix familles refugiees colombiennes ont ete accueillies en 2003-2004 et toute la population a participe a cet accueil. Les familles ont ete jumelees, des soirees de rencontre ont ete organisees. Les services scolaires, sociaux et de sante ont ete sensibilises a cette arrivee et ont mis en oeuvre des strategies pour repondre au mieux aux besoins de cette population. Chacun a fait appel a ses connaissances individuelles en espagnol, en geographie de l'Amerique latine, sur la sociologie des familles etc. Le premier bilan effectue par les acteurs locaux de cette experience est positif: ils se disent fiers de s'etre adaptes et d'avoir su bien accueillir ces familles. Par contre il est tres interessant de noter que plusieurs d'entre eux disent qu'ils ne sont pas prets a recommencer l'experience s'ils ne sont pas plus soutenus materiellement et avec des ressources supplementaires. Certes l'accueil du CLSC a su s'adapter, certes les professeurs des enfants ont su s'adapter, certes les medecins ont su s'adapter au cas par cas, mais ils soulignent que cette adaptation est restee portee par des individus, par des bonnes volontes et n'a en aucun cas ete structuree. En ce sens il ne s'agit pas d'une adaptation structurante qui a change les pratiques organisationnelles. Cependant il est notable que tous les acteurs locaux ont appris dans cette experience et que ce capital de savoirs pourra etre reutilise lors de nouvelles experiences a la seule condition, disent ces memes acteurs, qu'il soit soutenu par des mesures institutionnelles et formalisees.

C'est ainsi que Trois-Pistoles nous semble soulever la valeur de l'exception. (3) Cette experience a reussi parce qu'elle etait exceptionnelle; la repeter lui ferait perdre ce caractere d'exception et les acteurs, locaux et immigrants, ne pourraient reproduire ce qu'ils ont fait dans une situation de creativite et d'innovation unique. L'immigration en dehors des zones traditionnelles nous amene donc a repenser l'idee des projets pilotes. S'ils ne gagnent pas a etre reproduits au meme endroit ou de la meme maniere puisqu'ils ont marche grace a leur valeur d'exception et dans le contexte de la rencontre singuliere entre des individus locaux et des individualites immigrantes, peut etre doivent ils plutot etre reterritorialises, transferes sur d'autres territoires incluant d'autres acteurs locaux et d'autres immigrants qui feront eux aussi leur premiere et seule experience. On pourrait ainsi parler de projets pilotes nomades tout comme les immigrants, projets pilote qui representent finalement des rencontres singulieres d'individus, d'histoires et de projets. Par contre se pose encore la question de la retention. Si elle restent en si petit nombre, ces familles colombiennes reussiront elles a construire les reseaux de solidarite, d'echange et d'appui dont elles ont besoin pour instaurer une continuite identitaire et donc pour s'implanter a long terme dans la region?

En effet "le local, s'il represente un cadre essentiel a l'analyse de politiques sociales et culturelles precises, est aussi un catalyseur des diverses identites portees a la fois par les immigrants qui l'investissent et par les natifs qui y sont historiquement ancres" (Shields 2003, 152). Nous avons montre dans d'autres textes (Vatz Laaroussi 2001a; 2004a) combien la prise en compte des histoires autres etait necessaire dans la demarche d'interculturalite. Plus encore, dans les petits milieux, toute occasion de mettre en dialogue les histoires locales et migrantes, porteuses d'identites differenciees, s'avere une opportunite d'avancer vers une nouvelle forme de cohesion sociale. Ce dialogue est aussi permis par ce que Baccouche (2004) appelle l'histoire inclusive. Pour que nouvelle cohesion sociale, il y ait, anciens et nouveaux arrivants doivent se reconstruire une memoire commune incluant les piliers fondateurs des uns et les identites collectives des autres.

CITOYENNETE, REPRESENTATION ET ENGAGEMENT ASSOCIATIF

La participation civique est le plus souvent abordee comme une composante de la citoyennete (Helly et van Schendel 2001; CIC 2003; Guilbert 2004). Une etude longitudinale (Renaud et al. 2002) realisee essentiellement aupres de Montrealais montre que le niveau de participation des immigrants a la vie civique est equivalent a celui des Quebecois nes au Quebec dans une moyenne de dix ans apres leur arrivee. Dans les grandes metropoles, les Politiques municipales mettent en oeuvre des moyens pour favoriser cette participation civique. Qu'en est-il de ce niveau de cohesion sociale et de participation sociale dans les regions? Peut-on parler dans de petits milieux de nouveaux types de citoyennete et quelles en sont les dimensions? Quel role peuvent y jouer les associations ethniques, multiethniques ou autres dans les regions?

Dans leurs fondements memes, les orientations de regionalisation de l'immigration tablent sur une participation sociale accrue et facilitee pour les immigrants en regions. On pourrait alors penser qu'immigrer en region favorise l'engagement associatif. Nos recherches (Vatz Laaroussi 2004b) nous permettent de donner une reponse a double sens. Certes cet engagement peut etre accru si on fait sa place en region mais il n'est pas le declencheur de l'insertion socio-economique locale.

Ainsi lors des consultations pour la mise en oeuvre de la Politique d'accueil et d'integration de la ville de Sherbrooke, de nombreux debats ont eu lieu sur benevolat, engagement et participation civique. Dans un premier temps les redacteurs de la politique souhaitaient mettre de l'avant une orientation visant a favoriser le benevolat chez les nouveaux arrivants, en particulier dans les associations et organismes locaux a vocation non ethnique. Il s'agissait pour eux d'une porte d'entree vers la communaute locale. Plusieurs immigrants participants s'opposaient a cette idee et mentionnaient que le benevolat representait souvent du "cheap labour" dans une situation ou ils avaient avant tout besoin d'emplois. En meme temps ils estimaient que les benevolats effectues, et pour certains ils etaient nombreux, ne leur ouvraient pas le monde du travail et peu celui du monde local. En fait le benevolat semble loin d'etre un gage de l'implantation en region. L'engagement associatif peut en etre un facteur secondaire lorsque les besoins d'emploi ont ete combles et lorsque le nouveau venu a la possibilite d'y inclure ses propres reseaux. La encore il parait essentiel de prendre en compte la hierarchie des besoins selon Maslow et de ne pas inverser les etapes par lesquelles se construit l'insertion sociale.

L'enquete de 2002 sur la diversite ethnique au Canada (Statistiques Canada 2003) va dans le meme sens puisqu'il est notable que les immigrants de la premiere generation possedent un fort sentiment d'appartenance a leur groupe ethnique et celui-ci se manifeste dans leur nouveau milieu de vie par une adhesion a des groupes qui refletent cette appartenance et par des references a des reseaux sociaux ethniques. Ils s'engagent d'abord et avant tout dans des associations ethniques ou d'immigrants. Puisque celles ci sont souvent inexistantes en region et plus encore dans les milieux ruraux comme Trois-Pistoles ou Lac-Megantic, l'engagement migrant risque d'y etre plus faible qu'a Montreal. Par ailleurs cette enquete demontre aussi que les immigrants d'arrivee relativement recente (moins de dix ans au Canada) participent moins a tous les types d'associations que ceux arrives depuis plus de dix ans. S'il faut prendre le temps de s'adapter a son nouveau pays, de creer des reseaux, de s'installer dans un nouvel emploi et dans une nouvelle collectivite avant de s'engager dans une participation associative, on ne peut certainement pas compter sur cette participation pour faciliter l'implantation locale.

Enfin il est notable que le champ associatif migrant a peu de reconnaissance politique en region, celle-ci passant surtout par les reseaux montrealais ou par des partis politiques non ethniques beaucoup plus presents dans les villes cosmopolites. On se trouve alors dans un contexte ou engagement social et politique sont eminemment differencies et ou l'associatif immigrant ne permet pas d'articulation entre ces deux domaines.

DISCRIMINATIONS SYSTEMIQUES VERSUS INTERACTIONS : INVISIBILITE ET ETHNICISATION

Malgre l'ensemble de ces difficultes vecues par les immigrants en region ou dans les petits milieux, il semble beaucoup plus difficile d'y parler de discriminations. En effet la encore ce concept a ete construit dans l'analyse de rapports majorite-minorites et des luttes de pouvoir qui s'y instaurent. Ainsi que l'ecrit Mutombo (2003, 391), "tous les groupes minoritaires entretiennent avec le groupe majoritaire un rapport hierarchique fonde sur la discrimination," ce rapport etant porteur d'identites assignees, de representations et d'attentes. Dans les milieux ou les immigrants sont en faible nombre, il est peu pertinent d'envisager des rapports de groupes meme si ceux ci sont omnipresents au moins dans les prejuges qui sont vehicules. Ainsi on n'hesitera pas a dire a Chicoutimi ou il n'y a que quatre familles asiatiques "C'est comme a Vancouver, ils font leur quartier chinois, ils vont bientot se creer un pays dans notre pays." En meme temps les chercheurs devront sans cesse recontextualiser leurs analyses en fonction du milieu ou ils se situent.

Dans une recherche actuelle (Vatz Laaroussi, Gallant, et Belkhodja), nous utilisons le terme de comprehension (ou incomprehension) interculturelle qui refere directement au paradigme interactionniste. Dans notre perspective, la comprehension interculturelle qui se construit dans les etapes d'insertion du migrant et d'adaptation du milieu local, peut s'analyser selon deux axes en interaction : les representations et les actions. Dans chacun de ces axes nous nous interessons aux elements de l'inclusion soit par exemple les participations et affiliations, les ouvertures a la connaissance de l'autre, la prise en compte des competences differentes. En parallele nous identifions aussi les elements d'exclusion soit par exemple les stereotypes, les meconnaissances, les propos et actes racistes. Dans nos petits milieux, nous croyons comme Morin (1999), que les obstacles a la comprehension peuvent etre l'indifference mais aussi l'egocentrisme, l'ethnocentrisme et le sociocentrisme qui ont pour trait commun de se situer au centre du monde et de considerer comme secondaire, insignifiant ou hostile tout ce qui est etranger ou eloigne.

Ainsi a Sherbrooke, nous voyons s'articuler a la fois des dimensions d'inclusion identifiees dans la Politique de la ville, dans la volonte de certains professeurs de la commission scolaire ou dans le discours d'acteurs locaux ("On gravite toujours autour du milieu interculturel et moi, je trouve que c'est tellement une richesse pour nous, ici... ") mais aussi des composantes d'exclusion au travers de prejuges, de

separations patentes (" C'est sur ils vont dans des associations, mais les quebecois ils ne sont pas la, ils n'ont pas necessairement des affinites avec des gens qui sont d'autres origines."), et d'evenements critiques lies a des interactions specifiques ("Nous a l'ecole, on a des filles de familles musulmanes, elles n'avaient pas le droit de porter de shorts. Il y a un reglement de l'ecole qui dit qu'il faut un vetement d'education physique et c'est ca le vetement. La prof d'education physique, elle etait prise avec ca ..."). Les acteurs concernes sont en meme temps dans un debut de prise de conscience de ces processus et dans une demarche qui vise parfois a amoindrir ces incomprehensions tout en se sentant incompetents et non responsables face aux problemes de discrimination systemique (la reconnaissance des diplomes et des experiences professionnelles). Dans le discours local, les immigrantes et immigrants prennent vie et place au travers de plusieurs situations de contact interculturel experimentees, situations qui construisent pour la population locale un capital d'alterite interculturelle comprenant a la fois des reussites et des echecs, un imaginaire et des representations specifiques.

A Lac-Megantic, par contre, la demarche d'alterite interculturelle semble peu partagee localement et l'accueil ou l'integration ne sont pas vues comme des responsabilites communes. Un seul organisme accueille et accompagne les nouveaux arrivants. Dans le discours des autres acteurs locaux, ils sont plutot invisibles et c'est peut etre parce qu'ils le sont, qu'on les accepte. La les mecanismes d'inclusion sont economiques (avoir un emploi pour s'installer a LacMegantic) mais ne touchent pas les interactions sociales qui continuent ainsi a se nourrir de generalisations et d'ethnocentrisme. Pour plusieurs acteurs locaux, et les immigrants qui vivent la depuis plus de dix ans semblent partager cet avis, la comprehension interculturelle, c'est l'integration complete, en fait l'assimilation qui fait qu'on ne parle pas de differences et qu'on tend a les occulter: "Dans notre milieu, on est habitue a notre affaire. On mene notre petite vie. Les immigrants qui veulent rester ici, il doivent jouer la game comme nous, comme ici ..."

Plutot que de parler de representation des membres des communautes ethnique, c'est ici le concept de leur visibilite qui parait le plus pertinent, visibilite qui n'est pas liee a la couleur de la peau mais plutot a la place qu'on fait a l'autre different et au regard qu'on veut bien porter sur lui. Une entrevue a Radio Canada aupres de jeunes filles revenant d'un festival a Montreal traduit bien cette perspective: "Quand on est chez nous, sur la Cote Nord, il y a si peu de noirs, s'il y en a un et qu'il reste, il va se fondre dans notre ville, on ne verra plus qu'il est noir. A Montreal, il y en a tellement qu'on voit toujours qu'ils sont differents et c'est menacant." Ainsi il faut etre invisible, transparent ou blanc pour trouver sa place parmi les blancs! C'est alors tout le rapport a la difference qui est en jeu et qui s'analyse differemment selon le milieu dans lequel il s'installe.

Cette analyse nous amene au concept d'ethnicisation ou de marquage ethnique qui est issu aussi des theories de la discrimination. La encore il semble que l'ethnicisation regionale differe du marquage ethnique minoritaire en milieu cosmopolite. En effet, dans la situation des petits milieux, le migrant est appele a s'inserer dans un imaginaire regional monolithique fort different de l'imaginaire urbain pluriethnique et il s'y insere seul et non au travers d'un groupe minoritaire a la fois espace de stigmatisation et d'appartenance. Les Colombiens de TroisPistoles se retrouvent ainsi ethnicises mais dans une perspective beaucoup plus interactionniste que structurelle en lien avec les relations qu'ils entretiennent avec les locaux et selon l'image singuliere qu'ils donnent. Dans le groupe concerne, il semble qu'il y ait eu a l'arrivee a Trois-Pistoles, plusieurs separations de couples et recompositions familiales. C'est ainsi au travers de cette realite singuliere et ponctuelle que se compose leur etiquetage ethnique.

CONCLUSION: VERS DE NOUVEAUX CADRES CONCEPTUELS?

Ainsi la region se marque par sa difference vis-a-vis des metropoles mais aussi visa-vis d'autres regions. Et cette difference meme colore la facon dont elle integre le different. En meme temps, selon Shields (2003), la region a le pouvoir d'unir des gens en depit d'autres marqueurs d'identite qui peuvent etre incompatibles. Au travers des concepts mis de l'avant dans ce texte et grace a leur operationalisation a titre d'exemples dans plusieurs etudes de cas locales, il apparait que la perspective interactionniste permet de saisir plusieurs des processus en jeu mais aussi d'articuler des hypotheses contradictoires ou des concepts paradoxaux. Elle permet surtout de redonner un certain sens a des concepts qui, produits dans un contexte de recherche metropolitain, perdent celui qui les a structures. Faut-il inventer de nouveaux concepts ou continuer les jeux de lumiere avec les anciens (Fall 1997)? La question reste ouverte cependant nous croyons avoir demontre ici l'importance de la perspective conceptuelle pour enrichir l'analyse de nouvelles realites localisees.

Plus encore cette nouvelle perspective conceptuelle nous permet d'identifier des points d'ancrage et des questions d'orientation pour les politiques concernant l'immigration en dehors des metropoles. La prise en compte des reseaux migrants parait en ce sens incontournable et vient questionner les pratiques actuelles lors des ententes qui lient le MRCI (qui reprend en 2005 le titre de Ministere de l'Immigration et des Communautes Culturelles, MICC) et les villes ou communautes d'accueil. Ainsi les immigrants et leurs reseaux sont particulierement absents de ces ententes puisqu'elles concernent l'envoi en region de nouveaux arrivants qui, par definition, n'y sont pas encore. Il serait sans aucun doute essentiel que, s'appuyant sur les reseaux migrants provinciaux, transprovinciaux et internationaux, l'entente devienne tripartite incluant les acteurs majeurs que sont les immigrants a la volonte de la communaute locale de les accueillir et a celle du MICC de favoriser leur insertion dans ce milieu.

Par ailleurs, nous l'avons vu, il est aussi important que ces orientations se situent dans une perspective a moyen voire a long terme puisque c'est apres quelques annees que se pose la question de la retention mais aussi celle des couts sociaux afferents a des decisions mal accompagnees ou ne permettant de structurer que l'accueil sans s'interesser a la suite de l'insertion de ces populations en region.

C'est aussi la question de la mobilite des immigrants qui doit etre abordee autrement. Peut-on envisager, accompagner et structurer une mobilite interne a la region ou a la province dans laquelle ils s'etablissent plutot que la laisser au hasard et en faire porter la responsabilite, les couts et parfois meme la culpabilite aux seuls immigrants? On peut alors penser a une immigration de seconde destination comme c'est le cas a Lac Megantic ou a Thetford Mines ou encore a une premiere destination qui sert de porte d'entree pour une installation en region comme cela semble etre envisage a Trois Pistoles. Dans tous ces cas, il reste a accompagner et a structurer cette seconde migration qui se situe apres la periode d'accueil et d'adaptation et qui, au Quebec, vient poser la question du partage des juridictions entre les niveaux de gouvernement provincial et federal, le provincial ayant pour seules cibles l'accueil et l'adaptation, soit les premieres annees de vie au Quebec.

Enfin l'analyse des projets pilotes et leur evaluation au cas par cas amenent aussi a revoir la notion de transferabilite des experiences locales. Si chaque projet est en soi specifique, contextualise a un espace et a une dynamique locale, quels savoirs, quels apprentissages peuvent en etre retenus pour la mise en oeuvre des experiences a venir? Les orientations politiques visant la regionalisation de l'immigration devraient sans aucun doute s'appuyer sur ces savoirs emergents et evoluer selon ces experiences plutot que de chercher a les reproduire. Ainsi quatre elements peuvent deja etre retenus pour les projets a venir: 1) l'importance de la sensibilisation voire de l'implication de l'ensemble de la population a la question de l'arrivee et de l'installation de nouveaux immigrants; 2) l'implication des acteurs immigrants au travers de leurs reseaux dans la mise en oeuvre des mesures les concernant; 3) la necessite d'une dynamique structurante a long terme pour permettre une installation a long terme aussi; 4) l'evaluation continue et dynamique des projets en cours avec l'ensemble des acteurs incluant les immigrantes et immigrants; 5) et finalement la necessaire articulation entre les differents niveaux politiques de decision:le municipal voire le regional, le provincial et le federal.

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NOTES

(1.) Ces etudes ont ete permises par une subvention du volet deux de Immigration et Metropoles.

(2.) Cette recherche est financee par le CRSH (Conseil de Recherche en Sciences Humaines) et les collaborations avec l'equipe de Moncton sont soutenues par des fonds du secretariat interprovincial canadien.

(3.) Notons que le MRCI et la ville de Trois Pistoles s'orientent vers l'accueil de quelques nouvelles familles refugiees en 2004-2005. Il sera fort important dans ce cadre d'effectuer un suivi des processus en jeu pour les divers acteurs.

NOTE BIOGRAPHIQUE

Docteure en psychologie interculturelle et professeure en travail social a l'Universite de Sherbrooke, Michele Vatz Laaroussi mene des recherches sur les migrations, les questions interculturelles et les dynamiques familiales depuis pres de vingt ans. Depuis quatre ans, elle s'interesse a l'immigration dans les regions du Quebec et du Canada. Membre du Centre Immigration et Metropoles, elle est responsable de l'Observatoire canadien de l'immigration dans les zones a faible densite d'immigrants depuis 2004 et entretient sur cette question des collaborations pan-canadiennes et internationales. Courriel: michele.vatz-laaroussi@USherbrooke.ca
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Title Annotation:cultural community and local community
Author:Laaroussi, Michele Vatz
Publication:Canadian Ethnic Studies Journal
Geographic Code:1CANA
Date:Sep 22, 2005
Words:8420
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