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L'experience d'une modernite politique alternative au Bresil (1831-42) : dynamique interieure et resistance a l'importation du modele etatique francais.

Resume. Le present article met en evidence d'une part l'insertion synchronique du monde politique bresilien dans le processus evolutif qui caracterisait alors tout le monde occidental, et d'autre part l'inexistence d'un quelconque consensus quant a ce en quoi consistait la modernite politique, en particulier d'un point de vue institutionnel. L'epoque de la Regence (1831-40) vit ainsi la breve mise en place d'un modele qui est apprehende ici comme l'expression d'une forme alternative de modernite politique. Axe sur des fondements locaux et alimente par le developpement du sens moral de l'homme, cet ephemere modele institutionnel fut la derniere alternative proposee avant l'avenement de l'Etat-nation contemporain. Ses defenseurs resisterent a ce dernier en particulier parce qu'ils ne croyaient pas qu'un quelconque modele importe puisse etre benefique a l'evolution du Bresil, et que ce dernier devait construire la nation << du dedans >>. Cet article se propose d'expliciter la logique qui animait les defenseurs du modele en question et leur refus des modeles exterieurs. Par << effet miroir >> celui-ci offre par ailleurs un regard decale sur l'emergence de l'Etat-nation.

Abstract. This article has two goals. The first is to place the Brazilian political experience within the evolution that the western world experienced in the first part of the 19th century. The second is to point out the non-existence of any consensus as to what constitutes political modernity, particularly in terms of institutions. The era of the Regency (1831-40) in Brazil witnessed a short-lived implementation of a model which is interpreted here as the expression of an alternative form of political modernity. Based on local structures and predicated on the emerging moral sensibility of human beings, this ephemeral institutional model was the last alternative proposed prior to the establishment of the nation-state which remains dominant. The defenders of this alternative objected to the nation-state above all because they believed that no external, imported model could be beneficial to the development of Brazil which should construct the new nation "from within." The article explains the reasoning that caused defenders of the nation-state to defend their project and reject external models. Their project, a mirror image of the nation-state, makes possible a critical evaluation of the emergence of the nation-state.

Le present article se propose d'envisager l'experience historique bresilienne comme l'expression synchronique d'une autre face de la modernite politique. En approfondissant un volet particulier de cette experience, il ambitionne en outre de montrer que la cristallisation de cette meme modernite politique n'etait, a l'origine, pas irremediablement predestinee a prendre corps dans le cadre institutionnel et identitaire de ce que nous, contemporains, appelons << Etat-nation >>.

Si la seconde moitie du 19ieme siecle orientera la civilisation dans un registre qui continue d'etre le notre (Bayly 2004), cette issue n'apparait retrospectivement pas, et de loin, comme la seule possible au cours des decennies qui precedent. Depuis la Restauration de 1815, et bien plus encore apres la Revolution de Juillet 1830, il est de plus en plus clair pour tout le monde qu'un retour en arriere est impossible. Il est egalement deja consensuel, ou presque, de considerer que l'Histoire << moderne >> consiste en un mouvement et une transformation vers l'avenement d'un monde nouveau et--forcement--<< meilleur >>. En revanche la forme politique concrete qui devait etre donnee a ce dernier etait largement indefinie et se situait precisement au coeur des plus vifs debats de l'epoque.

D'un point de vue institutionnel, entre la prise de conscience de cette dynamique evolutive et le moment ou l'Etat-nation devient l'incontournable symptome de cette << modernite >>, des hommes qui se considerent alors comme liberaux, progressistes et modernes proposerent d'autres pistes. Cela fut notamment le cas au Bresil pendant l'epoque de la Regence (1831-40). L'exhumation de cette << modernite alternative >>, qui fut pensee et partiellement experimentee, constitue la raison d'etre de cet article.

Cette vision alternative est interessante non seulement par son contenu et sa logique intrinseque, mais aussi parce qu'elle offre une vision critique de la modernite politique bresilienne dans le contexte de sa genese. Ses avocats stigmatisent, et combattent, alors notamment ceux qui aspirent a faire de la modernite bresilienne une imitation institutionnelle des pays percus comme << civilizes >>, et de la France en particulier. En ce sens, ce discours alternatif fut formule en reaction a ce qui constitue, retrospectivement, le moment ou l'histoire institutionnelle du Bresil s'inflechit dans le sens de ce qui deviendra l'Etat-nation contemporain.

Le cas bresilien reunit, par ailleurs, plusieurs elements qui le rendent d'autant plus interessant. Tout d'abord, l'alternative reconstituee a veritablement ete mise en pratique, meme si cela ne fut que brievement (1834-40). Il ne s'agit donc pas d'une simple theorie politique. A cette experience concrete s'ajoute le fait que sa remise en cause, par les tenants d'une modernite << importee >>, l'a ete sur des bases legales et debattue au Parlement entre 1837 et 1841. Le Senat bresilien a ainsi ete le theatre d'un debat particulierement riche et intense en 1839.

Cette annee-la, alors que les deputes venaient d'approuver une premiere reforme (1) les senateurs prirent connaissance d'un second projet de reforme (2) juste avant la reprise des debats. Ce second projnt permit aux senateurs opposes a ces reformes d'avoir une vision d'ensemble de ce qui etait projete par leurs adversaires, et donc de mesurer l'ampleur de la menace qui planait sur << leur >> systeme. Leur argumentation integra ainsi des elements absents des debats precedents. A ceci s'ajoute le fait que ces memes senateurs composent, a une epoque ou les partis modernes n'existent pas encore, un groupuscule qui fait preuve d'une coherence ideologique remarquable et dans lequel figurent les principaux artisans du systeme alors en place. (3) Pour finir, le debat du Senat commence alors meme que la conjoncture nationale et internationale prete plus que jamais au pessimisme. L'enthousiasme libertaire qui avait, un peu partout, suivi la Revolution de Juillet fait alors une place grandissante a des priorites bien plus pragmatiques, qui sont d'ailleurs exactement celles des reformateurs bresiliens.

Compte tenu de ce qui precede, c'est tout naturellement que les annales du Senat se sont imposees comme principal support archivistique de la reflexion proposee dans cet article. La richesse et la diversite d'une presse alors en pleine effervescence ont en outre fait de cette derniere un complement documentaire incontournable. C'est a partir de ces sources que nous developperons, dans un second temps, la nature de cette << modernite alternative >> et analyserons les arguments que ses defenseurs avancerent pour tenter de contrer la volonte imitatrice de leurs ennemis politiques. Au prealable, notre reflexion transitera par une exposition du contexte historique dont le debat susmentionne fut le fruit.

Premiere partie : une epoque, un Empire et un paysage institutionnel particuliers

Les annees 1825-50 : de l'inflation des possibles a l'avenement de l'Etat-nation

Le second quart du 19ieme siecle est probablement l'une des periodes les moins bien comprises de l'histoire moderne et contemporaine. Prise sous le feu croise des revolutions politiques et industrielle, elle nous est a la fois tres familiere, parce que le monde que l'on connait s'y esquisse de maniere de plus en plus precise, et a la fois etrangere, puisque l'incroyable eventail d'idees et de pratiques nouvelles se greffe dans une tradition alors encore bien vivante mais dont nous nous sommes passablement eloignes. Il s'agit d'une epoque que l'on ne peut, a notre sens, apprehender dans son ensemble qu'en enjambant et en refusant-au moins methodologiquement-le concept de << rupture >>, pourtant fondateur de l'histoire contemporaine. Cette periode est donc a la fois dense et complexe, deux caracteristiques sans doute largement responsables de la relative incomprehension et du peu d'attrait generalement demontres a son egard.

Il est vrai que cette double decennie est farouche, peu encline a livrer ses tresors. Bien souvent, on s'est contente de l'inserer mecaniquement et retrospectivement dans une histoire lineaire qui, implicitement ou explicitement, fait de notre modele actuel son aboutissement. Cette approche << a rebours >>, forcement reductrice, omet cependant ce qui constitue peut-etre l'essentiel du moment historique considere. Avec Reinhart Koselleck, nous observons en effet qu'une mutation-cle de l'epoque est celle de la redefinition de la relation entre passe et futur et, subsequemment, de la maniere selon laquelle les hommes apprehendent leur relation au temps (Koselleck 1997). Dans ce schema, le present est desormais envisage sous l'angle de l'evolution et donc d'une histoire en mouvement. On n'a plus simplement affaire a differents modeles statiques de societe qui s'opposent, mais a une variete de projets de directions potentielles qui s'inserent en outre dans ce qui est alors percu comme une soudaine acceleration du temps. C'est une periode d'incontestable inflation du nombre des futurs possibles. Tout semble ouvert.

Bien qu'il n'y ait a ce moment-la encore rien qui ne s'apparente a un parti moderne, l'eventail des tendances politiques comprend ainsi toutes les manieres de conjuguer passe et futur. A une extreme, il y a ceux qui refusent de subordonner l'experience a l'attente, et qui voient dans le passe l'unique futur possible. A l'autre extreme, on retrouve ceux pour qui, au contraire, le futur doit achever de se detacher du passe, ceux pour qui l'attente doit absorber totalement l'experience. Ces derniers incluent bien entendu tous les courants utopiques dont l'epoque qui nous interesse constitue par ailleurs le climax. A equidistance de chacun de ces poles, il y a finalement ceux qui souhaitent concilier passe et futur, integrer les aspects positifs de la Revolution francaise et de ses suites sans tomber dans ses exces, 1789 sans 1793 en d'autres termes; ceux qui font le grand ecart entre l'experience et l'attente en quete d'un fragile et relatif equilibre, ceux, enfin, qui representeront presque partout la force politique dominante pendant les annees 1830, c'est-a-dire les adeptes du << moderantisme >> ou << moderes >>.

Ce qui precede veut surtout dire qu'avant le milieu du siecle, le combat ne se limite pas a une lutte entre l'ancien et le moderne, entre la reaction et le progres, mais aussi et peut-etre surtout a une lutte entre des avenirs possibles ainsi qu'entre les differentes manieres d'apprehender la relation entre passe et futur. Dans le contexte, et dans l'experience vecue par les agents historiques, il n'y a alors aucun element qui permet de predire quel futur adviendra. Toute tentation, meme inconsciente, d'insinuer le contraire mene a une approche a tout le moins anachronique, voire meme saupoudree de determinisme. Le premier 19ieme siecle, surtout apres la Revolution de Juillet, ouvre en verite un espace de reflexion et d'expression au sein duquel de multiples manieres d'envisager la modernite cohabitent. Il y eut ainsi, probablement un peu partout, des projets que l'on pourrait cataloguer comme autant de << modernites alternatives >> et qui, le plus souvent, ont ete litteralement ensevelis sous l'edifice historiographique construit par les vainqueurs. L'alternative bresilienne qui sera decrite plus bas en fait partie.

Problematique connexe a ce qui precede, le manque de profondeur constate au sujet de la comprehension generale du premier 19ieme siecle et du premier liberalisme bresiliens est intrinsequement lie aux limites des outils conceptuels traditionnellement utilises. Des concepts-cle qui, pour l'homme du debut du troisieme millenaire, paraissent evidents avaient au cours de l'epoque qui nous interesse des contenus semantiques encore hautement volatiles. Ceci signifie qu'un meme langage et un meme mot pouvaient en verite evoquer des realites et des perceptions passablement differentes. Parmi ces termes, eux aussi en mouvement, on note en priorite les concepts de << nation >>, << patrie >>, << patriotisme >>, << liberalisme >>, << federalisme >> ou encore << Etat >>, << police >> et << ordre >>. Cette selection arbitraire se veut l'echo du phenomene de la construction nationale et etatique consubstantiel au 19ieme siecle, et dans lequel s'inscrit notre problematique. Vu d'aujourd'hui, ce siecle est en effet, entre autres choses, celui du processus d'emergence de l'Etat-nation tel que nous le connaissons. La plupart des pays occidentaux furent touches par cette dynamique, y compris le Bresil. Plusieurs en sont meme les produits directs.

Il importe en outre de garder en memoire que, selon nous et d'autres specialistes (Gellner 1983; Guiomar 1990; Hobsbawm 1990; Thiesse 1999), le nationalisme au sens ou l'on entend ce terme de nos jours--c'est-a-dire essentiellement en tant que phenomene identitaire de masse--prend son veritable envol entre 1848 et 1870. De maniere exponentielle, pourrait-on ajouter, et avec les unites allemande et italienne comme basculement emblematique. Ce denouement symbolise aussi bien l'avenement de l'Etat-nation en tant que forme bientot hegemonique d'organisation politique, que l'aboutissement (definitif?) d'un processus pluriseculaire de metamorphose profonde de la nature des identites collectives et du sentiment d'allegeance, et qui tendit a s'accelerer de facon marquee a partir de l'epoque des Lumieres.

L'un des resultat de cette evolution est l'amalgame grandissant qui sera opere entre les notions de << nation >>, << patrie > et << Etat >> puis, bien plus tard, d' << Etat-nation >>. Cet amalgame met par ailleurs en evidence de facon particulierement aigue l'imprecision conceptuelle que nous avons soulevee anterieurement. Ce qui est entendu par les trois premiers termes au cours du premier 19ieme siecle est en effet encore fort variable, non-consensuel et ne coincide pas forcement, ou alors incompletement, avec ce que ces termes suggerent aujourd'hui. Pres d'un siecle s'ecoule en effet entre le moment ou le concept de nation devient politiquement incontournable, c'est-a-dire le dernier tiers du 18ieme siecle, et le denouement esquisse ci-dessus. Au cours de cette periode d'autres manieres d'imaginer le vivre-ensemble national et de formaliser institutionnellement la patrie virent le jour. Ce fut notamment le cas dans l'Empire bresilien des annees 1830.

L'exhumation de ces voies alternatives--infructueuses, il va sans dire--de modernite politique nous semble interessante a plusieurs niveaux. Tout d'abord, elles permettent de reconstituer une vision du monde differente, animee par une perception, une sensibilite qui force l'observateur a s'eloigner des sentiers battus, des lieux communs et qui mene a realiser a quel point notre lecture du passe est imbibee d'idees preconcues dont nous n'avons souvent pas conscience. L'etude d'une voie alternative permet, voire exige, une prise de distance. Mais il y a plus. En depassant les schemas dichotomiques et les pieges conceptuels, on accompagne soudainement des hommes qui assistent de maniere contemporaine a l'avenement de ce qui deviendra notre realite et qui, tout en se revendiquant liberaux et progressistes, s'y opposent farouchement. Si l'on s'attache a mettre en evidence leur matrice de pensee et a saisir leur experience a travers leur systeme de coherence, on beneficie alors d'un angle d'observation privilegie, et parfois decapant, sur la face victorieuse de la modernite.

L'un des elements de cette derniere est precisement l'erection graduelle du cadre institutionnel fourni par l'Etat-nation-qui fit office de support a la forme constitutionnelle et representative tout d'abord, puis, au cours du 20ieme siecle, democratique-au rang de dogme implicite de l'organisation politique a l'echelle internationale. Cette << verite politique >> des pays dits civilises et developpes a ensuite ete abondamment exportee en tant que << remede miracle >>, avec une intensite toute particuliere suite a chacune des deux guerres mondiales. Il va sans dire que la transposition froide et mecanique d'un modele qui naquit sous d'autres cieux et dans d'autres contextes n'a, de tres loin, pas toujours donne les resultats escomptes. Les exemples sont nombreux, il suffit de penser au continent africain, au Proche-Orient, aux Balkans et bien sur a l'Amerique latine. (4)

Cette parenthese refermee, quel est des lors le rapport avec le Bresil du premier 19ieme siecle? La digression et l'anachronisme ne sont ici en verite qu'apparents puisque la question posee est precisement celle de la pertinence, ou non, de l'exportation de modeles institutionnels et politiques sous des cieux ou ces derniers n'apparaissent pas naturellement et spontanement. Ou, en d'autres termes, de la pertinence, ou non, de predefinir une maniere uniformisee d'apprehender la modernite et de reduire a priori l'eventail des possibles ouverts par celle-ci, en particulier--en ce qui nous concerne ici--en matiere d'organisation politique. Question achronique s'il en est.

Le present article ne vise par ailleurs aucunement a emettre un quelconque jugement de valeur quant a l'Etat-nation en soi, mais bien a reflechir a la pertinence de son exportation mecanique en tant que modele prefabrique et solution universelle. C'est dans cette perspective qu'il nous a paru judicieux de remettre a l'ordre du jour le regard critique porte, au Bresil, par les adeptes d'une forme alternative de modernite politique sur un projet institutionnel porteur des bases de leur Etat-nation, (5) contre ce dernier et ceci a l'avant-veille de son avenement.

LE BRESIL ET LES ANNEES 1830 : DE LA VAGUE LIBERTAIRE AU CHAOS

En 1808 le Roi du Portugal, qui fuit les invasions napoleoniennes, transfere sa Cour, et donc dans ce contexte l'Etat portugais, a Rio de Janeiro. Sept ans plus tard, ce qui n'est encore qu'un ensemble disparate de capitaineries coloniales eparpillees sur un territoire aussi grand que l'Europe est redefini, par le Congres de Vienne, comme une composante du Royaume-Uni du Portugal, du Bresil et de l'Algarve, ce qui a pour effet collateral de rendre possible le developpement des premiers embryons de representation unitaire.

Toujours prive d'un Roi qui avait choisi de prolonger son sejour sous les tropiques, le Portugal est la scene, en 1820, d'une Revolution liberale qui a son epicentre dans la ville de Porto et qui proclame la Monarchie constitutionnelle et parlementaire. Reunis a Lisbonne des 1821, les Cortes Gerais Constituintes--equivalents d'une Assemblee nationale constituante-exercent suffisamment de pression sur le Roi Dom Joao VI pour que celui-ci decide de remettre le cap sur l'Europe en compagnie de sa Cour et du tresor public. L'impossibilite de trouver un consensus entre les representants des provinces luso-americaines -localement elus puis envoyes a Lisbonne, mais minoritaires-et les deputes metropolitains debouche sur l'independance du Bresil, le 7 septembre 1822.

Demeure a Rio et ayant fait, neuf mois auparavant, le serment de servir sa terre d'accueil, le fils du monarque portugais, Dom Pedro Ier, est alors logiquement intronise Empereur du Bresil. Une nouvelle nation est certes nee, mais devant l'absence de veritable projet politique, de moyens, de voies de communication dignes de ce nom et de consensus parmi les elites, le chemin vers la concretisation et la stabilisation de ce qui n'est encore de facto qu'une abstraction va s'averer seme d'embuches. Il faudra en definitive pres de trente annees supplementaires, soit grosso modo jusqu'aux annees 1848-53, pour que la nouvelle nation, et l'Etat qui l'incarne, puissent pretendre s'inscrire dans la duree et devenir les garants de la survie de l'Empire en tant qu'entite politique unitaire (Barman 1988, 1999; Carvalho 1996; Flory 1981; Holanda 1993; Mattos 1994).

La phase qui suit immediatement l'independance fut baptisee le << Premier Regne >> et se prolonge jusqu'au 7 avril 1831, date a laquelle Dom Pedro I choisit d'abdiquer en faveur de son fils Dom Pedro II, alors age de cinq ans. Au cours de cette premiere phase, une Assemblee Constituante est convoquee en 1823 puis dissoute quatre mois plus tard, au grand dam de la frange la plus liberale des politiciens de l'epoque. Une Charte constitutionnelle, qui correspond aux standards du moment, est tout de meme redigee par le Conseil d'Etat, dont les membres etaient designes par le monarque, et promulguee le 25 mars 1824.

Ceux qui assumeront le leadership national au lendemain du 7 avril 1831 et du depart du monarque considereront retrospectivement que cette dissolution representait une veritable confiscation de l'independance par un regime en verite encore portugais et qui avait en outre des pratiques << absolutistes >>. Il ne nous appartient pas ici de nous positionner par rapport a ce que fut le Premier Regne dans les faits, mais bel et bien de relever que pour certains hommes politiques, c'est le 7 avril 1831 qui represente la << veritable independance >> et le << triomphe de la patrie >>. (6) C'est en reference a cette date que nous leurs apposons le neologisme << avrilistes >>. Ceux-ci seront vaincus 11 ans plus tard, non sans avoir ete entre temps les promoteurs, puis les defenseurs, du modele institutionnel alternatif qui nous interesse.

Il est legitime de souligner qu'en depit des reserves emises par l'opposition le Bresil est donc dote tres precocement d'institutions parlementaires qui fonctionneront de maniere ininterrompue depuis 1826, et que seules les dictatures du 20ieme siecle mettront a mal. (7) Cette facade aguichante ne voile bien entendu nullement des pans moins attrayants de la realite bresilienne. On ne peut omettre de rappeler ici que les 8 000 000 [km.sup.2] de la plus vaste entite politique occidentale du moment (mais oui) n'abritent que 4 000 000 d'habitants dont une bonne moitie d'esclaves. Bien que le suffrage censitaire integre un pourcentage de population qui correspond aux standards de l'epoque--les << votants >>--, l'election est indirecte, ce qui tend a diminuer drastiquement le nombre d' << electeurs >>. On en veut pour preuve, le fait que l'election du Regent unique de l'Empire, en 1835, concerna en fin de compte a peine plus de 5 000 << citoyens actifs >>, c'est-a-dire 0,25 % de la population libre.

Bien que souvent fort << eclairee >> et au diapason des idees du temps, l'elite politique n'est composee, a l'echelle nationale, que de quelques centaines de personnes. La Chambre des Deputes compte 100 sieges, contre 50 au Senat, alors que les hommes qui ont effectivement pese, dans l'arene politique, sur les orientations nationales entre 1822 et 1850 peuvent probablement etre reduits a une grosse cinquantaine, ce qui n'enleve rien d'ailleurs a leur diversite. L'inexistence de partis modernes se verifie egalement au Bresil, ce qui signifie que l'on a en verite affaire a des factions extremement volatiles et modulables. Cette nebuleuse recele cependant l'un ou l'autre groupuscule anime par une vision commune des choses et auquel se lie, parfois au gre du vent, une base plus large qui n'a d'ailleurs nullement conscience d'ellememe. Il faut ainsi garder en memoire le fait que le groupe avriliste et son principal rival, que nous evoquerons plus bas, gravitent chacun, pour l'essentiel, autour d'un noyau dur de cinq ou six doctrinaires seulement. Entre 1837 et 1841, ils etaient en revanche potentiellement capables, l'un comme l'autre, de rassembler des majorites parlementaires ponctuelles et l'on peut en outre affirmer qu'ils representaient un echo certain de divers segments geographiques, socioprofessionnels et/ou economiques de l'elite nationale (Filler 1975; Needell 2001).

Avant de poursuivre, il nous semble par ailleurs pertinent de situer le 7 avril 1831 dans une perspective geopolitique plus large. Il est ainsi important de rappeler l'extraordinaire impact international de la Revolution de Juillet 1830 en France, evenement qui s'insere chronologiquement entre les independances grecque (1829) et belge (1830). Cinq ans apres la reconnaissance internationale des nouvelles nations latino-americaines (1825), (8) le mouvement de l'histoire semble recevoir une nouvelle impulsion. Le concept de revolution fait soudainement moins peur, semble apprivoise et en devient presque acceptable, pour autant que l'on evite les affres de l' << exaltation >> et que l'on ne devie pas d'un axe qui a la << moderation >> pour vecteur. La Monarchie constitutionnelle devient le modele du temps, chacun veut sa Constitution ou, a defaut, sa Charte constitutionnelle.

Ainsi dans l'Empire germanique la Saxe et le Kurhessen ratifient chacun leur Constitution en 1831, bientot suivis par le Brunschwick et Hannovre. Plusieurs cantons suisses connurent un developpement similaire. En 1834, le Estatuto Real est vote en Espagne alors que le Portugal retablit sa Charte constitutionnelle, apres six ans de Monarchie absolue, dont deux de guerre civile. L'Angleterre elle-meme s'insere dans cette vague puisque elle ratifie son Reform Act en 1832. On peut ajouter que meme l'Egypte de Memet Ali suivra le mouvement quelques annees plus tard. Flanque du dogme du progres sans exces, le moderantisme constitutionnel devient discours dominant, meme si bien vite ce courant se fragmentera un peu partout. Les Trois Glorieuses ont montre la voie a suivre. Dauphine de l'Angleterre parmi les puissances europeennes, la France demontre que tout retour en arriere est impossible et qu'il appartient desormais a chaque peuple de prendre son destin collectif en main. On l'a vu, l'eventail des futurs possibles semble alors illimite. C'est l'epoque de l'utopie par excellence, celles de Fourier et de Owen entre autres. Progres, liberte et prosperite sont les maitre-mots.

Dans cette perspective, et si l'on revient au cas bresilien, le 7 avril 1831 et ses suites peuvent etre interpretes comme l'echo local et specifique de cette tendance generale et de l'esprit du temps. Apres cinq annees ou ils avaient ete cantonnes a jouer les oppositions au sein d'une Chambre des Deputes etouffee par l'Empereur, le Conseil d'Etat et le Senat, les << moderes >> locaux se retrouvent, sans l'avoir voulu ni meme forcement souhaite, les seuls maitres de l'espace politique. Cette unite relative et temporaire est alors avant tout le fruit d'une peur commune d'une volte-face de l'ex-Empereur. Elle ne survivra pas au deces de ce dernier, communique au Bresil en decembre 1834. Le chaos grandissant et les multiples desordres locaux paracheveront l'atomisation de la classe politique bresilienne. En aout-septembre 1839, la situation de l'Empire atteint son nadir, la confrontation parlementaire son intensite maximale (Barman 1988; Challandes 2004).

Ici, encore, l'instabilite bresilienne croissante ne constitue nullement un cas exceptionnel et s'inscrit, elle aussi, dans une tendance supranationale. Entre 1837 et 1840, des troubles sont signales en Algarve, en Angola, au Canada, dans les cantons de Zurich, d'Appenzell et du Valais, en Pologne, en Grece, a Buenos Aires, au Perou, en Uruguay et dans l'Empire Ottoman. En 1841 et 1842, le meme phenomene fut observe en Moldavie, en Croatie, en Serbie, en Valachie, dans le canton de Geneve, en Bulgarie, dans l'Alentejo portugais, en Espagne et en Syrie. Parallelement a cela s'ajoute la multiplication des desordres sociaux et urbains en Grande-Bretagne et en France. Bref, a l'inflation des possibles et au moderantisme triomphant succede un desordre qui semble se repandre comme une trainee de poudre, et qui est en outre abondamment relaye par une presse en pleine expansion. Par anticipation, on peut entrevoir 1848 comme l'aboutissement logique et le point final de cette dynamique, a tout le moins la ou elle n'a pas ete maitrisee avant.

Il n'y a bien entendu pas de lien causal direct entre ces divers evenements. En revanche, la globalisation (deja!) de l'information constitue indeniablement un facteur qui alimente la morosite generale et qui amplifie le vent de panique qui balaie alors le Bresil. Par le jeu des decalages horaires et du temps mis par l'information pour circuler, les lecteurs bresiliens decouvrent ainsi en l'espace de quelques jours, et parfois simultanement, que la France a frole une nouvelle Revolution (insurrection du 12 mai 1839 a Paris), que l'eclosion de la crise d'Orient (entre l'Egypte et l'Empire ottoman) menace l'equilibre entre les grandes puissances, que la situation dans les provinces de Santa Catarina et du Maranhao continue d'empirer et que meme la Mere-Patrie portugaise connait son lot d'instabilite en Algarve. (9) Ces nouvelles de crises en cascade surviennent en outre au moment precis ou s'ouvre, au Senat, le debat qui retiendra notre attention dans la seconde partie de cet article.

Au-dela de l'aspect general de cette vague de desordre, chaque cas possede sa causalite et ses incidences propres, de meme que chaque autorite publique apportera sa reponse particuliere. Dans le cas bresilien, celle-ci est concue, a partir de 1837, sous la forme d'une double reforme institutionnelle, orchestree par un mouvement politique baptise le Regresso (le retour en arriere). Ces reformes s'imposeront au cours des annees 1839-42 et peuvent etre comprises comme une premiere consolidation de l'Etat-nation bresilien (Challandes 2004). Les projets regressistes sont elabores en reponse a la configuration institutionnelle mise sur pied entre 1832 et 1834 sous impulsion avriliste, et soudainement diagnostiquee comme la cause unique de tous les maux de l'Empire.

Inutile de dire que les avrilistes s'opposeront corps et ame a la direction institutionnelle que le Regresso s'apprete alors a donner au pays. Le plus interessant cependant est d'observer que leur discours et leur argumentation laissent clairement apparaitre que les dispositions legales de la periode posterieure au 7 avril 1831 sont la manifestation institutionnelle, et donc la face visible, d'une vision du monde. Cette derniere peut etre concue comme a la fois moderne et a la fois incompatible avec l'Etat-nation tel qu'on se le represente aujourd'hui, et constituera le fil conducteur de la seconde partie de cet article. Avant d'en arriver la, un bref retour en arriere s'impose.

D'UNE REFORME INSTITUTIONNELLE A L'AUTRE

Entre 1832 et 1834, alors que l'Empire connait une periode de Regence qui durera jusqu'en 1840, le courant politique avriliste parvient donc a faire adopter une serie de dispositions legales. Celles-ci ont pour effet de reduire ostensiblement les pouvoirs des magistrats nommes par le gouvernement central et de renforcer ceux de la Justice locale, et tendent par ailleurs a conferer davantage de pouvoir et d'autonomie politique aux provinces. En plus de la Charte constitutionnelle de 1824, ce systeme repose sur deux documents : le Code de Procedure Criminelle, vote en 1832, et l'Acte Additionnel a la Constitution, ratifie en 1834 par la Chambre des Deputes. (10)

Le systeme mis en place au cours de ces trois annees laisse, contrairement a ce que l'historiographie bresilienne classique pretend, une place de choix aux institutions municipales (Challandes 2004, 36-38). L'espace civique qui leur est propre est en effet gere de maniere essentiellement autonome. Leur co-dependance envers le pouvoir provincial est certes accrue, mais l'interface entre la cellule locale et le pouvoir central est en revanche supprimee. L'amplification des prerogatives des juges de paix, localement elus et sans formation juridique, institue une justice locale pratiquement independante. Avec la transformation des Conseils provinciaux en Assemblees Legislatives provinciales, le second echelon institutionnel se transforme en veritable corps politique dote de prerogatives legislatives importantes, ainsi que d'une fonction representative. L'Etat central, quant a lui, se voit confie un role tutelaire et de supervision du fonctionnement de l'edifice institutionnel (Challandes 2004, 84). En ce sens, le Tribunal Supreme de Justice constitue l'ultime instance de recours pour les citoyens qui se considerent victimes d'injustice aux niveaux inferieurs, alors que l'Executif central a pour mission de veiller au respect de la Constitution. Le Legislatif national, enfin, se doit, dans l'esprit avriliste, de veiller au bon travail de l'Executif, et au respect de la Constitution en general. Dans cette optique, il s'agit donc d'un droit de censure exerce par le premier a l'egard du second et c'est principalement cela, en plus bien evidemment du processus electoral, qui marque la difference avec l'Ancien regime.

Force est d'admettre, comme les leaders avrilistes le feront d'ailleurs, que la realite des annees 1830 est bien eloignee de cet ideal theorique. De nombreuses revoltes regionales et locales mettent en danger de maniere quasi permanente le maintien de l'integrite de l'Empire, alors que le systeme judiciaire demontre chaque jour davantage son inefficacite. C'est cette instabilite croissante, de meme que de profondes dissensions au sein de ce qui avait ete la majorite parlementaire entre 1831 et 1834 qui donne vie au Regresso. C'est sous cette banniere, et a partir de 1837, que Bernardo Pereira de Vasconcellos et Paulino Jose Soares de Sousa commencent a formuler une nouvelle doctrine.

L'application de cette derniere, consideree par ses adeptes comme l'unique remede possible aux maux du Bresil, passe cependant par une double reforme legale. Une interpretation de certains articles du fameux Acte Additionnel de 1834 d'une part, et une revision-en verite une refonte totale--du Code de Procedure Criminelle de 1832 d'autre part. La premiere mesure vise a reduire certaines prerogatives municipales et provinciales, en particulier en matiere judiciaire, et se charge de preparer le terrain pour la seconde. Cette derniere, quant a elle, condamne virtuellement la Justice locale independante consacree en 1832 et qui avait jusque-la ete symbolisee par les importantes prerogatives des juges de paix. Il est fondamental de noter ici que les deux dispositions conjuguees rendent possible, et imminent, l'envoi a l'interieur des municipalites de magistrats et de delegues de police mandates, directement ou indirectement, par l'Executif central.

Cette penetration de la sphere municipale par des agents de l'Etat central, potentiellement politises, symbolise tout ce qui parait totalement inacceptable aux yeux des avrilistes. La nouvelle forme institutionnelle s'apprete, selon eux, a constituer un << nouveau despotisme >>, << qui ne s'etait jamais produit meme sous la monarchie absolue >> (Challandes 2004, 205, 228). A la suite d'une lutte parlementaire, juridique, puis militaire, l'ideologie regressiste s'imposera au cours des annees 1839-42 et mettra ainsi en place les fondements sur lesquels l'Etat imperial va tout d'abord se renforcer, puis se stabiliser et finalement durer jusqu'en 1889.

En termes parlementaires, c'est l'annee 1839 qui connait les debats les plus vifs et les plus riches. En effet, la Chambre des Deputes vote en faveur du projet d'interpretation a la fin du mois de juin 1839, soit deux semaines seulement apres que la teneur du second projet, celui de la revision du Code, ait ete rendue public. Les senateurs avrilistes, representes essentiellement par un quintette, sont ainsi, au contraire de leurs collegues deputes, informes des le depart de la teneur globale des intentions regressistes. Ils savent en outre qu'ils constituent la derniere digue contre le raz-de-maree de la nouvelle doctrine.

Le debat est ainsi apre et acharne, et les avrilistes multiplient pendant plus de trois mois les attaques contre les idees de Vasconcellos et Soares de Sousa. Les arguments sont nombreux et divers. Diogo Antonio Feijo, ex-Regent de l'Empire, Nicolau de Campos Vergueiro, Jose Bento Ferreira de Melo, Jose Martiniano de Alencar et Pedro Antonio da Costa Ferreira, qui constituent le noyau dur avriliste, se succedent a la tribune pour denoncer, notamment, l'uniformisation du Droit, la forte croissance du nombre de magistrats occasionnee par le projet, le monopole grandissant de la << classe des juristes >> et le surcout ainsi occasionne a des finances publiques deja fort mal en point. L'amalgame naissant entre le pouvoir judiciaire et un legislatif ou les bachareis (bacheliers) en Droit etaient deja majoritaires est egalement mis au pilori, essentiellement au nom de l'irrespect du principe de la separation des pouvoirs qui en decoule. La suppression des attributions judiciaires locales et la subsequente penetration dans la sphere municipale des agents du pouvoir central constitue sans nul doute l'un des themes les plus recurrents, de meme que le clientelisme que de telles mesures entraineront. Les avrilistes defendent ainsi becs et ongles la structure institutionnelle alors en place, c'est-a-dire l'heritage juridique du 7 avril 1831. Ils mettent en evidence les deficiences morales du peuple bresilien, et en premier lieu celles de la classe dirigeante. Ils insistent sur la priorite qu'il faut donner a l'education et en particulier a l'enseignement de la philosophie morale (Challandes 2004, 201). Le dernier angle d'attaque qui s'ajoute a ces arguments en cascade est, enfin, precisement celui de l'inadequation des modeles etrangers a la specificite du contexte bresilien. C'est ce dernier argument que nous allons examiner plus en avant dans la seconde partie du present article.

Seconde partie : dynamique interieure versus modeles exterieurs

Un discours virulent contre l'importation des modeles

Dans un travail precedent, nous avons montre que le projet regressiste s'inspire du modele de la Monarchie de Juillet, mais correspond aussi, et peut-etre surtout, a la definition qu'un Eric Hobsbawm donne de la forme prise par l'Etat-nation au 19ieme siecle. (11)

Nous avions en ce sens egalement conclu que si, au stade actuel de la recherche, on ne peut affirmer que la victoire du projet regressiste ait radicalement, et a breve echeance, chamboule les rouages politiques de l'Empire du Bresil, il s'etait a tout le moins produit un changement du paradigme de l'Etat. Cette seconde partie vise a etayer cette hypothese et en illustrant, puis en explorant autant que possible, le point de vue avriliste.

Dans le contexte qui nous interesse, il est indeniable que les regressistes lorgnent avec grand interet le systeme implante en France depuis la Revolution de Juillet 1830. D'une maniere generale signalons que les historiens Roderick Barman et Ilmar de Mattos ont indique que ce modele inspirait bel et bien ces derniers (Barman 1988, 157, 202; Mattos 1994, 177, 246-247). Il suffit par ailleurs d'ouvrir les journaux regressistes O Chronista, puis O Brasil, tous deux rediges sous l'egide de Justiniano Jose da Rocha, pour en etre absolument convaincu. (12) Au Senat, si les references sont moins directes, elles menent toutefois a confirmer, une fois encore, que les defenseurs du projet avaient les << yeux en Europe >> selon l'expression de Mattos (Mattos, 1994, 119).

Ainsi Vasconcellos, en premier lieu, se refere au vieux continent comme a un exemple : << Il suffit de tourner notre regard vers l'Europe pour observer quelle est la methode et le cheminement des nations qui paraissent avoir d'ores et deja atteint les buts de la civilisation >> (Anais do Senado, t. 1, 12 juin 1839, 371). (13) Il affirme en outre fierement s'inspirer lui-meme du vieux continent puisqu'il enonce carrement: << ma conviction est que j'ai suivi, en tant que depute, les grands exemples que le monde civilise venere >> (AS, t. 1, 23 mai 1839, 163). Son compere Caetano Lopes Gama va encore beaucoup plus loin lors d'un debat consacre aux prerogatives de la << police >> municipale puisqu'il n'hesite pas a lancer :
 La definition, la classification de la police, adaptee a nos
 circonstances actuelles, sont etablies par la legislation d'ou nous
 tirons la plupart des dispositions de notre code criminel: je
 parle de la France (...) La loi de la creation de nos
 municipalites, (...) fut egalement extraite de la legislation
 francaise, sauf en ce qui concerne les elections (...) Il est
 necessaire de preter attention aux diverses institutions des
 peuples que nous voulons imiter, pour choisir avec justesse et
 mettre en pratique celles qui sont compatibles avec nos
 circonstances. (AS, t. 2, 26 juillet 1839, 381-382)
 (...)
 Cette police de Paschoal Jose de Mello (14) ne peut trouver place
 parmi nous parce que nos circonstances sont fort differentes et,
 par rapport a l'idee que je me fais de ce que ce jurisconsulte
 dit au sujet de la police, je constate qu'il s'agit d'une police
 inapplicable a notre pays, incompatible avec les codes que
 nous avons transplantes de France. (AS, t. 2, 27 juillet 1839,
 394, tous soulignes par nous)


Il est en effet difficile d'etre davantage explicite. Si Lopes Gama est sans aucun doute l' << imitateur >> et le << transplanteur >> le plus ouvertement et passionnement assume, personne dans les rangs regressistes ne temperera ses declarations, alors meme que celui-ci est frequemment attaque par les avrilistes.

Au sein de ces derniers, Jose Bento confesse des aspirations fort differentes : << Quant a moi, Messieurs, je desirerais que quand il s'agit de nos affaires, qu'au lieu de recourir a ce qui se pratique dans les autres pays nous recourrions a notre Constitution et aux lois de la patrie (leis patrias), car ce sont elles qui doivent nous servir de norme (AS, t. 3, 3 septembre 1839, 350). Jose Alencar rejoint le pere mineiro (15) et nie la possibilite meme de l'existence de modeles. Il pretend qu'il n'existe aucune forme de gouvernement qui puisse servir a toutes les nations et en particulier qu'il n'existe pas un type de gouvernement monarchique dont toutes les monarchies puissent potentiellement s'inspirer (AS, t. 2, 12 juillet 1839, 179). Par voie de consequence s'inspirer de la France lui semble absolument inadequat :
 L'Assemblee Generale, qui s'occupe du tout de la nation,
 n'est peut-etre pas la plus appropriee pour s'occuper des affaires
 tres particulieres des provinces; celui qui presuppose
 qu'il ne nous est pas possible, au Bresil, d'avoir de police a
 moins d'etablir un code comme celui de la France est libre de
 le penser, mais je suis convaincu que cela n'est ni la nature
 de notre gouvernement, ni ce que voulurent la Constitution et
 l'Acte Additionnel. (AS, t. 3, 29 juillet 1839, 10-11)


Holanda de Cavalcanti ne demeure pas en reste et s'interroge plus profondement sur la pertinence du referentiel europeen : << le noble senateur (Lopes Gama) veut que nous recourrions a cet auteur [europeen] et a ces codes etrangers; mais quelle autorite revetent donc ces sources >>? (AS, t. 2, 26 juillet 1839, 373). Il glissera, en outre, malicieusement qu'il constate que les defenseurs du projet ont tous ete formes a Coimbra et que leur savoir ne provient ainsi nullement des cours de droit bresiliens (AS, t. 4, 26 septembre 1839, 176). Quelques mois plus tard, il approfondira sa reflexion et mettra, non sans raison, en evidence le fait suivant :
 Le noble ministre des finances (fazenda) cite l'exemple de la
 France. Je repondrai a ceci que la France, meme si elle merite
 d'etre respectee comme une grande nation, ne doit pas servir
 de reference dogmatique pour le Bresil en ce qui concerne le
 systeme constitutionnel parce que elle est en ce domaine autant
 novice que nous-memes, et que Dieu nous garde en outre de
 suivre en tout son exemple (...) J'ai ete effraye par son mauvais
 exemple et les doctrines francaises. C'est aussi de la France
 que, par malheur, proviennent des exemples dont Dieu nous
 a epargnes (AS, t. 1, 25 avril 1840, 82).


Il convient d'insister sur le fait que les declarations anterieures sont loin d'etre isolees et que la question semble toucher de nombreux senateurs. On ne peut, bien entendu, les citer tous dans le cadre de cet article mais on peut toutefois mentionner que Costa Ferreira (AS, t. 2, 19 juillet 1839, 293) et Paula Souza (AS, t. 2, 26 juillet 1839, 380), par exemple, ont fait des interventions dans lesquelles ils demontrent abonder dans le sens de leurs collegues.

Comme souvent, le plus prolixe et le plus brillant des avrilistes est Vergueiro qui, dans un discours encore une fois notoire, incendie les arguments en faveur de toute inspiration emanant trop exclusivement des pays europeens, et de la France en particulier :
 (...) ce qui se veut [par l'interpretation] ne recourt pas au sens
 qu'il est donne aux mots parmi nous, mais a celui qui leurs
 est donne par les codes etrangers; est-ce cela faire une
 interpretation avec clarte: avoir recours a des definitions de
 codes etrangers? Legiferons-nous pour ces nations ou ces idees
 sont ainsi definies? Non, nous legiferons pour le Bresil ou de
 telles idees ne sont ni definies ni arretees. Les definitions de
 la police de l'ancienne monarchie ont ete mentionnees ici, et
 je crois que les anciens ne la definirent point mal, mais leurs
 doctrines, adaptees aux formes absolues, ne peuvent etre
 appliquees parmi nous; de meme que ne peuvent etre appliquees
 comme un tout les doctrines francaises, parce que l'on sait que
 meme en plein delire republicain une centralisation maximale
 fut etablie, sans parler de Napoleon. Napoleon voulut que
 toute la France se meuve par sa pensee, y compris en ce qui
 concerne les plus petits details. Comment pourrait-on des lors
 vouloir appliquer par ici les doctrines d'un pays constitue de
 maniere aussi differente? (...) On constate que la base de cette
 organisation est une centralisation complete, il serait par
 consequent completement absurde d'appliquer ce systeme dans
 notre pays, a cause de ses grandes extensions territoriales, de
 la difficulte des communications, de la variete des habitudes
 et coutumes. (...) chez nous, la Constitution Originelle [1824]
 reconnait l'impossibilite de cette centralisation. (AS, t. 2, 27
 juillet 1839, 388-392)


Le discours de Vergueiro est limpide et sa coherence sans faille. Il attaque frontalement ceux qui cherchent a s'inspirer de la France et souligne que les specificites bresiliennes appellent un modele specifiquement bresilien, ou a tout le moins fortement rearrange en fonction de la realite locale.

En regard de l'extrait cite ici, il est fondamental de souligner que l'approche avriliste ne s'enlise surtout pas dans une simplification dichotomique, a laquelle succombe pourtant une bonne partie de l'historiographie classique : celle de l'opposition entre un modele centraliste a la francaise et un modele federal a l'americaine. Sans entrer dans les details, on peut toutefois repeter que le concept meme de << federation >>, et les termes derives, ne possedent pas de definition consensuelle dans le contexte qui nous interesse (Challandes 2004, 112, 211). En ce sens, les debats du second semestre de l'annee 1839 sont les premiers, et les plus consequents, a s'engouffrer dans cet espace semantique encore volatile. La definition de ce en quoi consiste l' << element federal >> inherent--pour tout le monde, y compris les adeptes du modele francais-a la realite institutionnelle bresilienne constitue en verite le principal fil conducteur des discussions parlementaires.

Le senateur Alencar, de la province du Ceara, met d'ailleurs ce point precis en perspective par rapport a la problematique traitee. Ce dernier decline en effet le theme de la specificite de chaque pays et de l'inexistence de modeles institutionnels universels, egalement dans l'optique d'une vision federale de la nation. Il affirme ainsi que cette logique demeure parfaitement valable pour le << principe federal >> et qu'il appartient a chaque pays de developper son modele de federation. Et que, dans ce cadre egalement, il n'est pas pertinent de s'inspirer de l'organisation politique d'autres nations et surtout pas de celle des Etats-Unis (AS, t. 2, 16 juillet 1839, 263-264). Encore une fois, outre les particularismes locaux et provinciaux, il s'agit donc de tenir compte de la specificite bresilienne, pensee ici en opposition aux modeles etrangers et importes quels qu'ils soient. Le deni de parente entre le modele americain et la pensee avriliste est d'ailleurs une affirmation recurrente et faite avec force, et qui s'attache a repondre aux accusations lancees en ce sens par la frange regressiste.

Pour construire la nation il s'agit donc, a un premier niveau, de rearranger la modernite politique naissante dans une perspective bresilienne. A un second niveau, et l'on revient ici au discours precedemment cite, Vergueiro explicite egalement l'une des raisons pour lesquelles il percoit les modeles etrangers comme incompatibles. Selon lui, les nations << civilisees >> citees en exemple sont les produits de trajectoires historiques fort diverses et ces dernieres ont consequemment emerge d'heritages differents en ce qui concerne leurs cultures politiques respectives. Ainsi, les avrilistes en general, et Vergueiro en particulier, considerent comme inopportun d'aller puiser ailleurs des modeles tout prets et de les transposer dans la realite bresilienne. Le vieux sage de l'arriere-pays paulista (16) demontre etre pleinement conscient que les modeles dont certains cherchent ouvertement a s'inspirer sont les produits d'evolutions politiques totalement differentes de celle du Bresil. Dans l'esprit de Vergueiro, un modele d'organisation politique n'est donc pas seulement une theorie abstraite transposable en tout lieu mais le resultat d'un processus et le fruit d'un contexte.

La modernite politique des avrilistes ne reside ainsi pas uniquement dans les principes autour desquels ceux-ci s'efforcaient d'articuler leur vision de la nation. L'historicite de leur culture politique, l'evolution de cette derniere et surtout leur posture volontariste sont autant d'elements inimaginables dans un contexte d'Ancien regime. A l'inverse, on est encore loin des premisses d'une historiographie anachronique qui, comme partout ailleurs, s'evertuera a formuler retroactivement un passe << national >> generique. Si, a aucun moment, le passe de l'Amerique portugaise n'est mis en avant par les avrilistes pour justifier et legitimer la nation elle-meme, l'historicite des bases sur lesquelles ils pensent judicieux d'etablir cette derniere ne fait en revanche aucun doute. Il y a donc des elements positifs issus de la culture politique dont le Bresil est issu a partir desquels il est souhaitable de donner forme a la nation. En d'autres termes, il s'agit d'inflechir une trajectoire historique et culture politique particuliere dans un sens << national >>.

Du microcosme au macrocosme : fondements municipaux d'une modernite politique specifique

La nation avriliste ne peut donc se reduire a une structure administrative et legislative. Elle doit etre avant tout la garante de certains principes fondamentaux dont l'emergence s'inscrit dans une logique evolutive. La question corollaire qui se pose est ainsi celle de la nature des principes fondamentaux sous-jacents aux arguments historiques des avrilistes. Par extension, il s'agira de percevoir en quoi ces derniers sont consubstantiels de la nation avriliste.

Une fois encore c'est Vergueiro qui apporte la reponse la plus complete puisqu'il se donne la peine d'approfondir et de developper le theme. Ces precisions interviennent d'ailleurs dans la continuite de la reponse au senateur Lopes Gama citee precedemment. Ce dernier a pretendu que les municipalites bresiliennes ont ete << creees >> a partir de lois elles aussi empruntees aux codes francais (AS, t. 2, 26 juillet 1839, 381). C'est dans cette perspective, et afin de rectifier les allegations du regressiste pernambucano, (17) que Vergueiro juge opportun de recourir a sa vision des origines des societes politiques. Pour lui, le << gouvernement municipal a ete etabli des le debut de la monarchie >>, et meme carrement << avant cette derniere >>. Il semble ainsi << que ce gouvernement ait ete le premier qui ait existe dans le monde >>. Il poursuit en soulignant que la particularite du despotisme avait precisement ete d'annihiler ce pouvoir antique. Ici encore, Napoleon est cite comme exemplification du fait, alors qu'il est dit que Pombal, malgre des intentions tout aussi despotiques, avait ete contraint de respecter bien davantage les municipalites portugaises. Par rapport a la tradition francaise, la force des municipalites dans la culture politique portugaise est donc non seulement soulignee, mais valorisee avec ferveur (AS, t. 2, 27 juillet 1839, 391-392).

En ce sens, l'Ancien regime portugais recele donc aussi des vertus importantes et il ne s'agit pas de suivre aveuglement des cultures politiques nationales dans lesquelles les attributions des municipalites ont ete graduellement reduites. Pour lui, il ne fait aucun doute que le projet regressiste va dans cette direction et vise a l'aneantissement de ces << corporations respectables >>. En d'autres termes, les regressistes emmenent le Bresil dans une direction similaire a celle qu'avait souhaite le Marquis de Pombal. Il conclut par une exhortation a ses collegues :
 Messieurs, n'imitons pas les despotes, qui furent de tous
 temps les ennemis de ces premieres associations de familles;
 respectons cet ancien pouvoir, (...) le pouvoir municipal, ce
 pouvoir que je considere comme le plus ancien et le plus
 indispensable de tous dans les nations libres. (AS, t. 2,
 27 juillet 1839, 392).


La municipalite apparait donc, dans la pensee avriliste, comme l'entite politique de base, aussi bien historiquement que structurellement. Elle representerait ainsi la communaute originelle, celle qui precede la monarchie elle-meme et toute notion de communaute plus vaste, alors que structurellement elle constituerait une realite definie comme une << association de familles >>. Dans la perspective de Vergueiro, sous l'Ancien regime comme au 19ieme siecle, il n'y a tout simplement pas de politique sans municipalite. Cette derniere doit etre la composante de base de tout systeme plus ample. Celle-ci represente en outre un espace minimal de liberte et de droit, et tout pouvoir qui en attaque les prerogatives est considere comme etant de nature << despotique >>. La proposition inverse est valable egalement puisque Vergueiro affirme que le controle, ou meme l'annihilation, des municipalites fait toujours partie des priorites d'un pouvoir qui se revendique absolu.

Vergueiro souligne par ailleurs a nouveau que la nation bresilienne est issue d'une monarchie dotee de caracteristiques propres, differentes de celles de la monarchie francaise, par exemple, et qui avait precisement toujours demontre un respect absolu envers le pouvoir municipal. La encore on percoit l'importance que revet le particularisme bresilien dans le modele avriliste, et la place privilegiee que les municipalites y tiennent en tant qu'heritage direct de la culture politique portugaise anterieure. Sur ce point, on peut en outre ajouter que la perception avriliste est tout a fait fondee puisque les chambres (camaras) municipales etaient effectivement les elements essentiels, et la base, de la structure politique de l'Ancien regime portugais en general, et du Bresil en particulier. (18)

Pour Vergueiro et les avrilistes, il existe donc bel et bien des racines historiques et l'emergence de la nation ne peut ainsi se resumer a une autodetermination constitutionnelle. Les elements que les avrilistes puisent dans le passe ne sont cependant pas prioritairement destines a engendrer, puis conforter, une memoire et une identite collective d'ordre << national >>. Il s'agit implicitement de comprendre la nation comme une expression plus ample, au sein d'un espace infiniment plus grand, de libertes et de droits dont l'origine coinciderait avec l'existence des premieres << associations de familles >>, donc des municipalites. Dans cette perspective, oser imaginer un modele d'organisation politique au sein duquel des instances exterieures soient en droit d'interferer a l'interieur de ce qui est considere comme l'inexpugnable citadelle des libertes de base revient a former une nation en privant cette derniere de ce qui devrait constituer sa substantifique moelle. Cela revient a dire qu'en attaquant les prerogatives de base des municipalites, le projet regressiste menace de detruire exactement ce que la nation et sa Constitution etaient supposees proteger et garantir dans l'optique avriliste!

En resume, les entites municipales et provinciales--ces dernieres precisement << municipalisees >> en 1835 selon Feijo (O Justiceiro, No. 13, 5 fevrier 1835)-sont percues comme consubstantielles de la nation, et non comme de simples subdivisions administratives. Aux yeux des avrilistes, le projet regressiste mine les attributs locaux et reduit la municipalite a une << machine faite pour etre gouvernee par un esprit (inteligencia) etranger >>, ce qui revient en fin de compte a detruire la substance meme de la nation imaginee par leurs soins. En d'autres termes, la doctrine regressisto-francaise menace de reduire a neant precisement les elements du passe qu'il faut non seulement sauvegarder a tout prix mais encore sur lesquels, et a partir desquels, la nation doit etre construite.

Feijo ira par ailleurs jusqu'a affirmer textuellement que << le pouvoir municipal est national >> (AS, t. 2, 20 juillet 1839, 295). On peut en deduire que l'espace municipal de l'Ancien regime, dans la representation que s'en font les avrilistes en 1839, est en verite un espace implicitement deja national, au sens ou les avrilistes entendent ce dernier terme. Ceci revient a dire que si l'Ancien regime portugais ne portait nullement en lui la nation qui le substituera, et ne constituait pas son passe, ce dernier recelait en revanche des elements virtuellement << nationaux >>, ou a tout le moins de meme nature.

Dans le sens utilise ici, le << national >> serait ainsi avant tout un espace garantissant liberte et justice, et qui ferait office de barrage contre l'arbitraire. Cela coincide avec la vision des municipalites de l'Ancien regime que les avrilistes recreerent en 1839. La nation avriliste est le produit de la dilatation de toutes ces spheres municipales, virtuellement << nationales >>, et du processus parallele de << municipalisation des provinces >>. Cette dilatation devait faire converger toutes ces entites jusqu'a ce qu'elles deviennent tangentes entre elles et se transcendent, afin de former un tout superieur dont le pouvoir central serait l'administrateur et garantirait l'ensemble des droits et des libertes.

La nation est donc apprehendee comme un tissu de communautes politiques progressivement liees entre elles par degres, et qui aboutiraient a un schema organique un peu a l'image de poupees russes. Cette observation signifie aussi que la nation n'est pas prioritairement composee d'individus. Les premisses de croyance et la toile de fond philosophique des avrilistes different donc passablement de ce a quoi le monde contemporain nous a habitue. En d'autres termes, les rouages institutionnels et la pensee politique mis en evidence jusqu'ici font echo a une philosophie politique plus ample et coherente, meme si celle-ci demeure le plus souvent implicite (Challandes, 2003).

Dans une oeuvre recente, Rubem Barboza a cherche, a la suite de Richard Morse, a envisager la modernite iberique comme le fruit d'un choix culturel opere aux 16ieme et 17ieme siecles, et donc d'un itineraire philosophique et politique different de celui de l'Europe non-iberique et de l'Amerique du Nord (Barboza 2000; Morse 1988). Dans le meme temps, si l'impregnation thomiste des cultures iberiques ne fait aucun doute et en constitue un element central, il faut aussi observer que ce qui en fait l'essence (vision organiciste, ordre transcendant dont decoule l'ordre sociopolitique, primaute du collectif sur l'individu, vision hierarchisante mais integrative de la societe, etc.) est en verite extremement similaire aux idees dominantes apres la Restauration (Benichou 1977; Rosanvallon 1985). On peut en deduire que le terrain scolastique etait particulierement propice a etre fertilise par les idees de cette epoque precise et que ce n'est probablement pas un hasard si les traditions administrativoetatiques portugaise et bresiliennes ont mis leur version moderne sur les rails a ce moment-la. Un approfondissement de cet interessant champ de recherche ne peut toutefois pas prendre place dans le cadre de cet article.

Il n'en demeure pas moins que les convergences entre la ligne philosophique iberique, la sensibilite europeenne de l'apres 1815 et le contenu de l'ouvrage precoce (1819) de Diogo Antonio Feijo, (19) puis la matrice de pensee avriliste meritent d'etre evoquees. Une rapide incursion dans cette problematique nous semble incontournable a ce stade de l'expose, en particulier afin d'entrevoir que la source de la coherence avriliste est peut-etre plus profonde qu'il n'y parait, tout en observant que cet element ne tempere en rien son caractere moderne.

Pour Feijo, la societe politique doit etre constituee a l'image de l'ordre divin et universel. (20) En d'autres termes, la nation est apprehendee comme un microcosme de la creation et comme une entite appelee a s'harmoniser avec les fins de cette derniere. Nouvellement nanti d'une liberte que les << lumieres >> du 19ieme siecle semblent desormais lui garantir, l'homme devient co-createur de son univers. L'accroissement subit de sa capacite au libre-choix entraine cependant un proportionnel accroissement de sa responsabilite. L'homme doit en effet mettre sa liberte au service du Tout, aussi bien national qu'universel, et eviter de tomber dans l'egoisme et l'individualisme, deux propensions essentiellement antinomiques avec la vision avriliste de societe nationale.

Afin de faire un juste usage de sa liberte, et donc de saisir ce qui precede, l'individu doit inevitablement developper et cultiver son << sens moral >>. C'est en effet cette faculte qui lui permet de comprendre la nature de l'ordre de l'univers et de s'y inscrire volontairement. La conscience et la raison sont par ailleurs les instruments qui, alimentes par ce meme sens moral, lui permettent de sentir ce qui est juste. Schematiquement, la Justice est ainsi envisagee comme un substrat de l'ordre universel et le denominateur commun minimal qui rend possible l'existence d'une societe humaine. (21) En tant qu'exegete privilegie de l'ordre naturel, l' << homme moral >> est donc le guide et la pierre angulaire de toute societe d'hommes libres, alors que l'eveil et le developpement du sens moral de tout individu en est l'imprescriptible et indispensable combustible. Il n'y a ainsi rien de surprenant a ce que la seule proposition legislative emanant, en 1839, des rangs avrilistes en reponse a la poussee regressiste d'une part, et aux desordres interieurs d'autre part, ait ete un projet de reforme de l'education dans lequel, aux cotes d'un contenu resolument moderne, l'enseignement de la philosophie morale s'erige en mesure d'urgence et en pilier de la societe nationale.

La vision avriliste de la nation et du role tutelaire que l'Etat y tient est tout a fait emblematique de la capacite si naturelle au monde iberique d'entremeler tradition et modernite, d'interpenetrer l'ancien et le nouveau, voire meme de faire l'experience de l'ancien en tant que nouveau (Barboza 2000). Articulee dans un vocabulaire liberal tout en se legitimant par des droits et des libertes locaux traditionnels, imbibees de relents neo-scolastiques mais aussi d'un empirisme pragmatique quasi scientifique, la matrice de pensee a laquelle on se refere ici ne s'insere dans aucune des categories usuellement considerees. Sa substance se volatilise et devient invisible a quiconque succombe a la moindre tentation dichotomique et simplificatrice, et c'est pourquoi nous l'apprehendons comme l'expression d'une forme alternative de modernite politique. On ajoutera que celle-ci ne fait en outre sens que si l'on est conscient que la << nation avriliste >> s'appuie sur une foi en l'homme et en sa sociabilite naturelle eminemment absente de la face victorieuse de la modernite.

Ce bref detour philosophique degage une vue d'ensemble de la logique avriliste. Dans cette histoire desormais en mouvement, il s'agit pour ces hommes de construire la nation de l'interieur, et d'un interieur qui s'exprime a plusieurs niveaux. On vient de le voir, la cle de voute de l'edifice reside tout d'abord en l'Homme, c'est-a-dire dans la capacite de ce dernier a developper son sens moral, puis a saisir le juste et donc a inserer ses actions libres dans un flux convergent avec l'interet du tout national et la fin meme de la Creation. En second lieu, le meme schema est suppose se reproduire a l'echelle de la famille, puis des << associations de familles >> que sont les municipalites. Celles-ci portent en elles le germe << national >> et sont appelees a le laisser eclore afin qu'il se repande et << contamine >> les provinces. Une fois politiquement realisees, c'est alors au tour de ces dernieres de s'unir par volonte propre et d'accomplir la nation. A chaque degre, il s'agit d'aller vers le macrocosme a partir du microcosme. Inversement, tout microcosme contient en lui l'ordre du macrocosme et c'est a partir de la connaissance de cet ordre immanent que celui-ci peut s'harmoniser a tous les niveaux, y compris en fin de compte avec celui, transcendant, de la Creation.

L'unique impulsion exterieure dans ce schema est celle de l'esprit du temps, et donc l'influence du << siecle des lumieres et de la liberte >>. Ces derniers irriguent les sillons nationaux dans lesquels preexistent les graines d'une modernite specifique. Une fois la tache fecondatrice de l'esprit du temps accomplie, il appartient a chaque peuple de gerer sa culture (politique) et le fruit (moderne) de sa recolte. Il n'y a tout simplement pas de place pour l'imitation de quoi que ce soit d'exterieur. Ni les << nations civilisees >> et encore moins une quelconque forme institutionnelle qui agirait de haut en bas, de l'exterieur vers l'interieur, ne sont susceptibles de favoriser l'eclosion de la nation bresilienne.

Si l'on prend le risque de caricaturer la posture avriliste, on peut apprehender cette derniere comme une utopie de l'autorealisation nationale qui fut le fruit ephemere d'une voie sans issue d'un certain liberalisme catholique.

Patrie locale et nation

Pour les avrilistes, la (grande) patrie << triomphante >> de 1831 ne substitue donc pas la (petite) patrie prise dans son sens ancien, et donc regional. Cette patrie locale apparait meme comme constitutive de et consubstantielle a la nation, alors que ce sont les differents degres de federation ou association-interfamiliales, intermunicipales, interprovinciales-qui permettent qu'en fin de compte la premiere soit identifiee a la seconde. La confirmation de cet etat de fait, voire meme un approfondissement de cette perspective, est d'ailleurs offert par le journal regional et avriliste O Astro de Minas. En mai 1839, avant meme que ne reprenne le debat sur l'interpretation a la Chambre, (22) celui-ci publie un article dont le titre generique est << institutions municipales >>.
 La commune est la vraie patrie, l'amour de la patrie applique
 a un vaste territoire, a un complexe de lois dont nous ignorons
 la majeure partie, a des milliers d'individus dont nous ne
 savons guere le nom, est un sentiment abstrait auquel seule la
 reflexion d'un esprit cultive peut donner force. Entendue dans
 ce sens-ci, la patrie n'est rien d'autre qu'un meme nom appose
 a une multitude d'hommes. En realite la vraie patrie c'est la
 commune; son horizon est limite, c'est un lieu circonscrit dans
 l'espace, que nous vimes lorsque nos yeux s'ouvrirent; c'est
 la scene des jeux de l'enfance. (O Astro de Minas, Ouro Preto,
 14; 16; 25 et 30 mai 1839, souligne par nous)


Selon l'auteur, il ne fait aucun doute que les liens affectifs de tout homme sont en relation avec sa terre natale, incarnee politiquement en premier lieu par la municipalite. Cette maniere de voir les choses sera egalement verbalisee par un Alencar au Senat (AS, t. 2, 23 juillet 1839, pp. 347-352; Challandes 2004, 236). De meme, on percoit en toile de fond les longs discours consacre par Vergueiro a la defense des prerogatives municipales en tant que berceau et cellule de base des associations humaines.

Le redacteur de l'article va cependant plus loin et apporte deux elements qui demontrent une lucidite rare pour l'epoque. Tout d'abord il souleve le fait que l'amour de la patrie, destine a un vaste territoire, est un sentiment completement abstrait et qui ne peut faire sens que pour un esprit suffisamment cultive. Il en conclut donc que le sentiment patriotique local base sur du concret est le plus important et que c'est en outre celui-ci qui << unit quand la grande patrie est en danger >>. S'approchant encore davantage des arguments avances par Vergueiro, l'auteur poursuit ainsi :
 Un peuple qui aurait la Constitution la plus libre du monde,
 mais qui en meme temps serait denue d'institutions communales,
 pourrait fort bien etre le moins heureux voire le plus
 assujetti des peuples. Une nation en possession au contraire de
 tous les avantages du regime municipal, mais sous un pouvoir
 absolu, pourrait en particulier jouir d'une liberte de mouvement,
 d'un bonheur, cultiver un degre de sentiment capables
 de lui faire oublier que son prince n'est pas lie par un contrat
 social. La France de 1793 sert d'exemple a la premiere hypothese,
 et certaines provinces d'Espagne a la seconde. (AS,
 t. 2, 23 juillet 1839, 347-352)


A nouveau, l'importance de la municipalite en tant qu'espace civique de base garantissant les libertes les plus elementaires est abondamment soulignee, de meme que le fait qu'une nation librement constituee mais depourvue d'institutions communales n'offre en fait aucune garantie serieuse quant aux droits de ses citoyens.

Dans les autres parties de l'article, on retrouve par ailleurs une condamnation recurrente de la centralisation excessive qui se refere en particulier a l'exemple francais, comme le fera Vergueiro a la tribune (Challandes 2004). Il est ainsi considere que << l'amour de la centralisation est substantiellement la passion du pouvoir >>, qu'au cours des 50 dernieres annees << la France a ete possedee par la fievre de l'unite >> et qu'il y fut en outre etabli << un systeme politique qui concentre toute la France a Paris >>. Cette liste de reflexions menait l'auteur a conclure que << la royaute [...] doit etre associee au regime provincial >> et qu'en outre << le developpement des libertes locales est l'unique moyen de former une nation pour l'independance politique >> (AS, t. 2, 23 juillet 1839, pp. 347-352).

Incontestablement, l'article possede l'etoffe du plus brillant manifeste avriliste. Il est cependant surprenant de constater qu'il s'agit en fait de la traduction d'un extrait d'une oeuvre francaise publiee a Paris en 1837! (23) Que deduire d'une coincidence d'une telle ampleur? Sur un plan tres general, on notera tout d'abord que, comme nous l'avons observe precedemment pour les vagues successives d'aspirations libertaires puis de propagation du desordre, les prerogatives regionales et locales sont alors un sujet de reflexion transnational. Le theme suscita non seulement un debat fort anime en France entre 1831 et 1836, qui est bien sur a l'origine de l'oeuvre susmentionnee, mais deboucha sur des dispositions legales a ce sujet notamment en Prusse (1831), en Grande-Bretagne (1834-35), en Belgique (1836), au Vatican (1838) et au Portugal (1836; 1841-42). (24)

On peut ensuite considerer que l'oeuvre citee par l'Astro de Minas integre ce qu'il convient d'appeler la culture politique anti-centralisatrice francaise. Il serait a notre sens faux d'imaginer que les avrilistes se soient inspires directement d'une espece de contre-modele anti-centralisateur francais, d'autant plus que l'ouvrage cite fut publie pour la premiere fois trois ans apres la ratification de l'Acte Additionnel et cinq apres le Code de Procedure, donc bien apres les premieres concretisations des idees avrilistes. On peut rappeler toutefois que la Monarchie de Juillet inspire les regressistes, et il ne semble donc pas irraisonne de deduire qu'il puisse y avoir une certaine convergence dans les arguments de politiciens luttant contre un ennemi passablement similaire.

Plus que cela, et c'est tout ce que nous souhaitons retenir de ce <<contre-modele>> francais, nous pensons qu'il faut percevoir l'incroyable analogie susmentionnee comme une preuve supplementaire que non seulement au Bresil, mais dans une bonne partie de l'Occident, il n'existe pas encore de modeles definis, ni de consensus par rapport a des concepts aussi importants que celui de nation, et moins encore quant a la maniere de penser les institutions chargees d'administrer cette derniere, et a la place occupee par les regions et les localites dans ce schema.

La reflexion des politiciens bresiliens et le modele avriliste sont en fin de compte le reflet d'une epoque et des preoccupations que celle-ci souleve. Loin de suivre passivement des pays qui possederaient une << avance >> en terme d'organisation politique, les parlementaires bresiliens participent-probablement sans s'en rendre compte-activement au grand processus de reflexion et de creation politique qui anime le monde occidental durant la premiere moitie du 19ieme siecle. Dans cette perspective, l'article traduit par l'Astro de Minas s'adresse sans aucun doute a la realite bresilienne et constitue une reponse a cette derniere. Ces ecrits francais, et le choix des extraits publies, ont ete retenus par le journal mineiro exactement de par leur pertinence aigue dans la perspective du debat sur l'interpretation de l'Acte Additionnel d'une part, et de par leur forte parente avec les idees avrilistes d'autre part. Il s'agit d'un exemple on ne peut plus pur de re-appropriation.

L'usage de cette ouvrage francais par l'Astro de Minas montre egalement que les avrilistes ne s'opposent pas aux modeles etrangers pour des raisons que nous associerions aujourd'hui au concept de nationalisme. Il ne s'agit pas de batir une nation sur un modele propre pour la simple et bonne raison qu'il serait bresilien. Il s'agit bel et bien d'envisager un cheminement vers l'autorealisation nationale qui tienne compte de la trajectoire specifique de la culture politique luso-bresilienne, qui prenne appui sur la realite de l'experience politique vecue au Bresil et sur les vertus intrinseques de ces dernieres. En ce sens, la theorie municipaliste d'Alletz a beau etre francaise, son adequation avec la realite bresilienne et la pensee politique avriliste rend ce detail caduque.

Il serait injuste de ne pas rappeler que, bien sur, les avrilistes se referent egalement, outre l'article cite, a des auteurs et des idees etrangers. Indiscutablement leurs yeux ne sont nullement impermeables a la realite europeenne et maintes fois celle-ci est presente dans leurs interventions. Ceux-ci brandissent par exemple le systeme anglais lorsqu'il defendent le fameux << droit de resistance >>. Celui-ci est par ailleurs un autre cheval de bataille avriliste au parlement et sera ensuite l'une des legitimations des rebellions de 1842 dans les provinces de Sao Paulo et Minas Gerais, elles aussi marquees par les idees d'avril 1831 (Challandes 2004, 272; Filler 1975). En ce qui concerne cet exemple precis, il nous faut toutefois rappeler que ce meme droit etait deja present dans la philosophie thomiste, puis neo-thomiste, qui a profondement marque la pensee iberique. Ainsi, la defense de ce principe ne revient nullement a precher quoi que ce soit de nouveau, d'importe ou, tout simplement, d'exterieur a l'espace d'experience des hommes de l'epoque abordee.

Ce qui differe dans le discours des avrilistes, et qui ressort clairement des citations choisies, c'est que dans leur optique il est utopique de croire que l'on puisse trouver dans ce qui est encore a l'epoque le laboratoire politique europeen, un modele tout pret et en ordre de marche qui puisse instantanement apporter quelques bienfaits a l'Empire du Bresil. Vergueiro et ses amis politiques refusent ainsi categoriquement toute importation monolithique d'un quelconque modele, le francais en premier lieu, sur les terres du Bresil. Selon eux, il est fondamental de rearranger toute pensee politique en regard de la specificite bresilienne. Il est d'ailleurs evident qu'a l'arriere plan on trouve a nouveau l'Acte Additionnel, implicitement considere comme le rearrangement d'une Constitution ouvertement inspiree de modeles etrangers.

Conclusions

Le raisonnement avriliste s'est fait l'avocat d'une transformation profonde, voire d'une metamorphose, de la maniere de concevoir les societes politiques. Les nouvelles idees et les axes redefinis par la modernite politique naissante y sont majoritairement et fondamentalement pris en compte, mais n'obeissent ni a une logique de rupture, ni a une logique d'imitation. Si les idees du temps et d'ailleurs sont consubstantielles a leur reflexion politique, les avrilistes refusent cependant la reproduction mecanique de modeles concus dans des contextes qui sont les fruits de trajectoires historiques et de cultures politiques differentes. La modernite politique constitue donc un vecteur, une direction a suivre a partir de l'experience sociopolitique presente. Le point de depart de cette mutation politique, volontairement entreprise au lendemain du 7 avril 1831, ne peut donc avoir ses racines qu'a un niveau tangible qui fasse deja sens pour les collectivites existantes. La nation doit, dans cette optique, etre concretisee de bas en haut, des communautes locales vers le Tout national, en passant par les couches intermediaires provinciales. De meme, son eclosion intervient de l'interieur vers l'exterieur, commence par l'homme et son sens moral pour finalement tendre a s'harmoniser avec les fins de la Creation.

C'est le processus inverse qui s'imposera toutefois. La concretisation de la nation interviendra par une impulsion du haut vers le bas, donnee par une forme d'Etat importee et aspirant a irradier sa juridiction sur un territoire donne jusqu'au sein meme des patries locales traditionnelles. Face au chaos grandissant, la phalange regressiste, et bientot une majorite de l'elite politique, optent pour la transformation de l'Etat tutelaire avriliste en appareil d'Etat coercitif capable de retablir l'ordre. Ce changement est d'importance puisqu'il signale une metamorphose de la maniere meme de comprendre la nature de l'ordre. Pour les avrilistes, ce sont la nation et l'Etat qui sont les produits d'un ordre superieur, alors que l'autorite terrestre trouve sa raison d'etre dans la gestion de cet ordre applique au microcosme dont elle est souveraine. Dans le paradigme regressiste, c'est l'ordre--implicitement limite a celui du microcosme national--qui est le produit de l'Etat et de son appareil. Vu d'une perspective iberique et dans le cadre d'une reflexion sur la culture politique et administrative, ce basculement nous parait spectaculaire.

Ce phenomene apparait aux yeux avrilistes comme une nouvelle forme de despotisme, et donc comme une antithese de la modernite politique et des promesses de liberte de cette derniere. Bien que ce jugement soit forcement subjectif et qu'il ne nous appartienne pas de le reevaluer, le paradoxe ainsi souleve merite, nous semble-t-il, reflexion. Ne genere-t-il pas des questions transposables a d'autres contextes historiques et culturels?

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Notes

(1) Il s'agit de l'interpretation de l'Acte Additionnel a la Constitution. Cette interpretation tendait a reduire drastiquement les prerogatives que l'Acte en question avait octroye aux provinces en 1834.

(2) Ce second projet s'attaque au Code de Procedure Criminelle. Cette seconde reforme annihilait pratiquement le systeme de justice locale independante etablit en 1832. Les deux reformes mentionnees ici cumulees tendaient a augmenter de maniere extremement marquee la capacite coercitive directe de l'Etat central et de ses agents au detriment des localites et des provinces.

(3) Un tel groupe n'existe pas au meme moment a la Chambre. On peut ajouter ici que l'homogeneite du groupe a probablement ete renforcee par les mandats viagers des senateurs, par opposition aux mandats de quatre ans des deputes.

(4) L'actualite est en outre brulante. Rien n'indique en effet que l'actuelle tentative d'exporter le sacro-saint modele de la democratie liberale occidentale en Irak--forme d'ethnies distinctes, voire antagoniques--sera couronnee de succes.

(5) Il va sans dire que ce terme leur etait etranger. Nous faisons reference a ce dernier parce que nous avons, a notre sens, montre que ce concept etait retroactivement applicable au projet en question (Challandes 2004).

(6) Expressions utilisees dans le contexte de 1831 (Rodrigues 1972, 20)

(7) Le coup d'etat republicain de 1889 provoqua certes un changement de regime par une voie non-parlementaire, mais etablit um regime qui n'en demeurait pas moins representatif.

(8) L'Angleterre et les Etats-Unis les reconnurent toutes alors que la France, alliance avec Ferdinand VII oblige, ne reconnut dans un premier temps que le Bresil.

(9) Par exemple, O Despertador de Rio de Janeiro, les 15 et 20 juillet 1839, ou O Universal de Ouro Preto du 31 juillet 1839.

(10) A qui l'on avait confere des pouvoirs constituants a cet effet deux ans auparavant.

(11) << Politically, [a nation-state] rules over and administrates [its] inhabitants directly and not through intermediate systems of rulers and autonomous corporations >> (...) << [a nation-state] seeks to impose the same institutional and administrative arrangements and laws all over its territory, though no longer the same religious one >> (...) << the State rules over a territorially defined "people" and does so as the supreme "national" agency of rule over its territory, its agents increasingly reaching down to the humblest inhabitant of the least of its villages >> (Hobsbawm 1990, 80).

(12) Dans le contexte general de l'epoque, la Monarchie de Juillet constitue de toutes manieres le referent incontournable. Le modele anglais, fonde sur une continuite evolutive depuis le 17ieme siecle, ne parait guere imitable. Le modele francais, base sur la notion meme de rupture, semble bien davantage, theoriquement du moins, copiable et transposable. Rappelons qu'a l'epoque, et pour un bon moment encore, le Monarchie constitutionnelle et representative est le systeme archi-dominant dans le cadre de l'Europe liberale. En ce sens, pour les contemporains, le passage de Charles X a Louis-Philippe symbolise a lui seul la transition de l' << absolutisme >> au liberalisme, et c'est donc ce qui lui donne force d'exemple. Par ailleurs, la Republique n'apparait comme alternative serieuse que dans les pays denues de dynastie royale (USA, Amerique hispanique).

(13) Anais do Senado (desormais AS). Observation : toutes les citations ont ete traduites par nous.

(14) Juriste de l'Universite de Coimbra sous Pombal.

(15) De la province de Minas Gerais.

(16) De la province de Sao Paulo.

(17) De la province du Pernambuco.

(18) En ce sens, il n'y a rien de fortuit a ce que la vision avriliste coincide parfaitement avec la brillante reconstitution de l'Ancien regime portugais realisee sous l'egide de Antonio Manuel Hespanha (Hespanha 1998).

(19) Pour memoire, Diogo Antonio Feijo a ete leader avriliste, pretre, Ministre de la Justice de 1831 a 1832, Regent de l'Empire de 1835 a 1837, depute pour la province de Sao Paulo aux Cortes de Lisbonne en 1822, puis a la Chambre des Deputes a Rio de 1826 a 1833, Senateur des 1833, president du Senat en 1839 et implique dans les rebellions anti-regressistes de 1842.

(20) Feijo, Diogo Antonio. 1967 [1re ed. 1819]. Cadernos de Filofia. Sao Paulo: Grijalbo.

(21) Ce n'est donc pas par hasard que Feijo a ete ministre de la Justice, et que le journal qu'il publie entre 1835 et 1836 est intitule O Justiceiro (Le Justicier). Sans compter qu'a cela se rajoutent les innombrables interventions avrilistes qui ont ce concept pour reference.

(22) Qui recommenca le 3 juin 1839.

(23) Alletz, Edouard. 1837. De la democratie nouvelle. Paris : F. Lequier. Cet ouvrage etait d'ailleurs dans la bibliotheque de Feijo a sa mort (Sousa 1988).

(24) Un tour d'horizon du theme fut deja propose en 1851. Bechard, F. 1851. De l'administration interieure de la France. Paris. S. ed.

JEAN-PHILIPPE CHALLANDES

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Author:Challandes, Jean-Philippe
Publication:Canadian Journal of Latin American and Caribbean Studies
Date:Jul 1, 2006
Words:13282
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