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L'ceuvre assassine d'Eric Chevillard.

C'est en tortionnaire de papier qu'Eric Chevillard se constitue lorsqu'il prend pour cible, sous le couvert de differents avatars, des auteurs preexistants--reels ou de son invention--et produit des lectures caustiques contre leurs textes tenus pour rates qu'il se donne pour objet de viser et d'abattre. Piece par piece, jusqu'a ce que l'edifice s'ecroule et que ces litterateurs honnis, ruines corps et CEuvre, soient mis hors d'etat de nuire. Mine de rien, tapi dans un coin, camoufle dans le bouge des tournures usees du langage ordinaire, notre auteur de Minuit se muscle la langue pour mieux "contre-attaquer" (1) a coups de detournements et de digressions. Avec force et humour, il denonce les hypocrisies ou les facilites des pratiques litteraires anciennes aussi bien qu'actuelles et attente au final a la figure tutelaire qui les a engendrees: en garde, ecrivain!

Face a la machine fictionnelle et devant le recours servile a l'ordre classique de la representation, celui que "mourir enrhume" (2) reste d'une vigilance sans faille. La pensee a l'CEuvre dans sa prose romanesque, chargee de soupcon et d'ironie, discredite les pouvoirs et les emblemes dont la litterature se trouve investie et, par la, critique le tort qu'ils lui font. C'est en tout cas le constat qui s'impose a la lecture de ses ecrits, parmi les plus recents, oU se rencontrent les motifs et les conditions d'un proces de disqualification intente contre un certain type d'auteur, d'ecriture et de posture litteraires. L'CEuvre posthume de Thomas Pilaster donne le ton, qui rassemble en une fausse edition critique sept textes inedits d'un ecrivailleur pitoyable, tout droit sorti de l'imagination chevillardienne. Soi-disant eclaire du "sens aigu de la critique" (3) et coupe-papier en main, Marc-Antoine Marson, editeur et ami, n'entend en effet rien menager pour permettre a cette CEuvre meconnue "d'occuper enfin [entendez le sarcasme] la place qui lui revient dans notre litterature" (op 16). Ainsi ce qui s'annoncait d'entree de jeu comme un dernier hommage rendu a un grand litterateur se transforme bientot en un portrait lapidaire. Le narrateur de Demolir Nisard se donne, quant a lui, le choix des armes et des supplices pour "regler son compte une bonne fois" (4) a ce critique litteraire et academicien mort en 1888. Ecorchement, amputation, empoisonnement ou fusillade: l'ecrivain-narrateur n'ecarte aucune technique de mise a mort de Desire Nisard et de son CEuvre qu'il tient tous deux pour responsables tant de la mediocrite de sa propre existence que des maux dont souffre l'humanite entiere. Or, trop occupe a le couvrir d'opprobres, son detracteur oublie qu'a frequenter la betise (au double entendement d'animalite et d'idiotie), a s'y frotter donc, on finit souvent par s'y laisser prendre jusqu'a devenir soi-meme ce que l'on abhorre. A leur tour, les exemples du Herisson, de Oreille rouge et de Dino Egger nous convainquent que la devalorisation des archetypes litteraires et la mise en proces des modeles esthetiques institues, autrement figes dans leur autorite verbale et l'assurance de leur sociabilite, prennent chez Chevillard les allures d'une remise en question de soi par soi. Dans ces textes, la vilipendaison de l'ecrivain consacre et de ses ouvrages pompeux et predicatifs se double en effet d'une critique dirigee contre sa presomption d'exceptionnalite et ses poses affectees (dont il faudrait rougir), contre la vocation litteraire elle-meme et le fantasme de la Grande CEuvre a venir, et enfin contre la conscience creatrice et l'illusion d'une parfaite connaissance de l'homme et du monde a travers l'exercice d'une "introspection vicieuse et [d'un] repli sur soi compulsif." (5) Sans doute est-ce dans les fabulations d'Albert Moindre, biographe de l'inexistant Dino Egger, auteur-inventeur d'une CEuvre fantome, et plus encore a travers le reglement de comptes, entre "l'auteur et moi," qui s'emballe dans les notes de bas de page du roman eponyme, que Chevillard realise le mieux--et cela sans retour--le "sacrilege rituel" (6) des ideaux et des axiomes associes a la litterature et a la figure auctoriale.

Mais treve de preambule. Tirons la chevillette et entrons sans plus tarder au coeur de la reflexion engagee dans ces pages, ou l'on dira le pari que fait l'ecriture de commentaire, si chere a Chevillard, de s'affranchir de la tutelle d'un certain heritage litteraire en soumettant a la question une ribambelle d'ecrivains fictifs et leurs ambitieux projets. ou l'on montrera ensuite comment notre "non-romancier," (7) filant sur le terrain du risque une trame narrative defamiliarisante, entreprend la traversee de tous les recits--de l'Histoire et des Origines y compris--en evitant le piege d'une retombee dans les valeurs incriminees. ou l'on verra enfin qu'outillee du soupcon de toute prescription, l'ecriture chevillardienne n'epargne rien ni personne, sauf le plaisir de la decouverte et celui de l'invention.

Sujets a risque

Dans la nebuleuse narrative d'Eric Chevillard, les personnages d'ecrivains surpris la plume en Fair--in medias res--sont sans contredit des sujets a risque. Aux abords de l'equipee qu'ils se proposent d'entreprendre, ils ignorent tout des moqueries, des humiliations, des epreuves et des supplices que l'Auteur & Cie leur reserve. On tourmente en effet, sous un mode partisan pleinement assume, leur philosophie et leurs methodes, leurs postulats et leurs theses, jusqu'a faire capoter leurs operations et leurs programmes. On met a mal jusqu'au desoeuvrement leurs collections et leurs recueils et, quand cela ne suffit pas, on invente quelques accidents, maladies ou chatiments pour en finir avec eux, apotres du sens et autres protecteurs-(re) producteurs du discours institue. De texte en texte, la mise a l'epreuve du litteraire se solde par le portrait-charge de ces maitres d'oeuvre fictifs et ne trouve satisfaction que dans leur liquidation.

Loeuvre de Thomas Pilaster y passe la premiere, dont le recueil posthume expose, grace aux soins de son editeur vetilleux, "les faiblesses evidentes et les grossieres maladresses" (op 15). Aux commandes de l'appareil peritextuel, Marc-Antoine Marson fait preuve d'un zele inegale en relevant dans le menu detail les imperfections de la prose de Pilaster et sa vanite. Il exhume de sous les ratures "les chutes, les scories, le rebut, tout ce qu'il [Pilaster lui-meme] renonca a y faire figurer" (op 79). Voyez l'amitie qu'il lui fait de tout publier, surtout ce que l'ecrivain destinait au pilon ou a l'oubli, puisqu'on sait, assure le commentateur, que "leurs petits defauts reveles sans acrimonie humanisent ces figures hautaines naivement idealisees" (op 111). Nul doute que l'attention toute devouee qu'il porte a "la faculte delirante de cette ecriture" (op 18), a "ses contradictions flagrantes et ses insanites" (op 176), n'est rien moins que desinteressee. Plus qu'a lever le voile sur les "capacites reduites" (op 165) de celui qui lui portait ombrage depuis toujours, Marson cherche a tout prix a faire valoir sa personne et son talent. Une bevue de Pilaster, et c'est pour l'editeur et le poete meconnu l'occasion de briller. (8) Tant et si bien qu'on s'interroge a la fin sur la responsabilite de ce dernier dans la mort suspecte de l'auteur, retrouve gisant parmi ses poemes effrites, un coupe-papier en travers de la gorge. Le seul prenom de "Marc-Antoine" suffit d'ailleurs a nous aiguiller sur les veritables intentions du personnage, de meme que sur la part qui lui revient dans ce triumvirat auctorial dont Chevillard lui-meme occuperait, entre les lignes, (9) la tierce partie. (10)

De ce sacrifice d'ecrivain, Desire Nisard fait aussi les frais, mais quant a lui l'affaire n'est pas aussi simple qu'il n'y parait. Ce critique litteraire et academicien a bel et bien existe, Pierre Larousse et d'autres dix-neuviemistes en attestent. Reste qu'il n'est plus depuis belle lurette et que le narrateur, en homme de main, n'a que l'espace d'une oeuvre pour trouver le moyen de tuer un mort. Qu'a cela ne tienne: il s'y engage a fond, car nul autre mieux que lui ne connait "les fatales consequences de ses moindres opinions et petits gestes mesquins" (DN, 4e de couv.). Mais comment s'y prendre? ou demarrer l'entreprise sinon par le saccage de ses ecrits eux-memes, les classiques d'abord (l'Histoire de la litterature francaise en quatre tomes) et surtout les desavoues (Le Convoi de la laitiere, petit roman grivois aujourd'hui introuvable aux dires de Larousse)? Car la nuisance Nisard, argue son contempteur, c'est avant tout la lecon du maitre, la prescription dans les lettres:

La litterature selon Nisard est un bien triste missel, une ecole de resignation. Le lecteur y vient tete basse entendre des sermons et des reprimandes.... La litterature selon lui enonce la loi morale en vigueur pour l'espece humaine. Les ecrivains sont des guides spirituels, des directeurs de conscience. Lame egaree ne les consultera pas en vain, ils sauront effectivement la remettre sur le droit chemin.... La folie, la fantaisie, la satire, la hargne et le defi, la melancolie et tous les autres soleils noirs de la poesie ont roule dans le fosse avec le convoi de la laitiere. Ne demeure plante sur le talus, qu'un epouvantail grimacant coiffe d'une mitre d'eveque: la litterature selon Nisard. (DN 63-64)

Pour en finir avec cette conception obsolete de la litterature en tant qu'instrument d'edification morale, et qui plus est avec la consecration de ses thuriferaires en vertueux organes de la bonne conscience et de l'exemplarite, le narrateur preconise une intervention musclee: un poing--vite!--, qu'on neutralise ce laudateur, et aussi une plume, qu'on ecrive enfin ce "livre sans Nisard" pour menager dans l'ecriture et la pensee un espace--sanctuaire--d'ou resister a la domestication (litterale, ici) du litteraire (dn 13) et "aux exigences d'un ideal pur et dur entierement confondu avec l'ambition personnelle et la soif d'honneurs" (dn 17). A l'evidence, la predominance du champ lexical religieux dans cet extrait renvoie, par jeux d'echos, a ce passage cite plus haut ou Chevillard discredite la representation commune de l'ecrivain en "pretre." (11)

Or, despotisme et pontificat n'incarnent, aux yeux de son rival, que deux des maintes turpitudes de Desire Nisard. Contre les sevices que l'inanite, l'obtusion thematique et la predictibilite technicienne de ses ouvrages exercent sur l'histoire litteraire francaise--n'obstruent-ils pas de fait l'avenement du projet flaubertien d'"un livre ... ou rien ne se produirait" (dn 15)? N'empechent-ils pas que soit prononce en lieu et place du patronyme de l'academicien celui de Baudelaire (dn 22)? Ne provoquent-ils pas chez le lecteur une nausee existentielle toute roquentienne (dn 38)?--contre ces mefaits, donc, les tactiques discursives et tout l'arsenal rhetorique offrent finalement peu de recours. C'est que le fleau Nisard--oeuvre et maitre confondus--terrorise bien plus que les lettres, l'humanite tout entiere. Impossible en effet, insiste le narrateur, "qu'un individu aussi lourd que Nisard [puisse] peser sans la dechirer sur la trame delicate des jours comptes a l'humanite pour y inscrire son aventure" (dn 22). Pour preuve, son role presume d'instigateur dans une serie d'evenements nationaux et internationaux. Taux de natalite en baisse? Nisard! (dn 27) Deversement d'hydrocarbures au large de la Bretagne? Nisard! (dn 31) "[RJecel d'abus sociaux ... [et] blanchiment d'argent"? Nisard! (dn 58) Massacre d'elephants en Ouganda par des trafiquants d'ivoire? Nisard! (dn 169) D'ou l'on concoit que devant ces facheux corollaires, insultes et railleries fassent autant de tapage qu'un petard mouille. A la guerre des mots ou a l'impulsif crochet droit, le narrateur a donc tot fait de substituer le galet et la fleche, le poison et l'epee. Il faut que le critique paie de sa tete le moindre affront fait au livre et a l'art, le moindre tort cause au genre humain. A cette fin, tous les coups sont permis, les supplices n'ayant pour toutes limites que celles de l'imagination tortionnaire:

Le gaver de cailloux. Planter dans son oeil un clou. Effranger la peau de ses chevilles. Polir sur son crane les six faces du pave. Lui promettre et ne pas tenir. Le pousser de l'avion. Desherber son golf. Le vendre pour sa fourrure a un taxidermiste aveugle. Couler sa barque.... Outiller ses taupes et ses furets. Bombarder son logis. Raccourcir ses pantalons. L'appeler fourreau devant le sabreur qui cherche ou rengainer sa lame. Affamer son tigre, (DN 65-66)

Si, pour nombre de ces commentateurs imaginaires, le denigrement de l'oeuvre en passe ineluctablement par la defiguration litterale de l'ecrivain, c'est sans doute que, d'entree de jeu, ils imputent a son allure douteuse, a sa physionomie ingrate, voire monstrueuse, la perfidie de ses ecrits et leur nocivite. Bien que Chevillard n'y refere pas explicitement, tout porte a croire que ses narrateurs ont ete nourris aux theories physiognomoniques de Lavater, entraines a la methode Lombroso a deceler le criminel ne a son arcade sourciliere, a la saillie disgracieuse de son nez, et fort bien instruits des theses beuviennes du biographisme et de l'intentionnisme. De la que pour former la preuve de l'invalidite ou de la malfaisance de l'ecrivain cible, ils alleguent ses traits singuliers et ses stigmates, et vont jusqua dissequer ses blessures d'enfance. Que peut-on esperer, en effet, de cet "enfant ... chetif et legerement macrocephale" (op 179), au regard "strabique, l'oeil droit pleurant dans l'oeil gauche, l'oeil gauche lorgnant l'abri de l'oreille" (op 11)? A quoi est-on en droit de s'attendre de ce "mouflet penible, geignant, dissimule, capricieux, velleitaire, timore, qui essuyait avec ses manchettes la morve que produisait intarissablement son nez ridicule" (dn 9)? De quels bonheurs ce meme enfant, devenu adulte, pourrait-il bien etre capable, lui dont les disgraces physiques et la "pilosite broussailleuse" tetanisent a chaque apparition la fillette insouciante, le spectateur benevole, le joyeux fetard, et jusqu'a la biche et la grenouille en rut (dn 101-103)? Rien d'edifiant, on l'aura compris.

A vrai dire, l'eradication en regle de ces figures d'ecrivains debouche le plus souvent sur leur deshumanisation. Faute de rabattre ces guignols a coups de sarcasmes ou de batons, leurs impitoyables pourfendeurs s'en remettent a leur animalisation. Ainsi, forts de leur exceptionnalite humaine, ils maintiennent sur eux leur ascendance. A moins qu'ils ne projettent, ce faisant, de leur donner la chasse. (12) Tour a tour crapaud, vautour, hyene et cafard--inquietante menagerie pullulant dans plus d'un des romans etudies (13)--les hommes de lettres se trouvent non seulement relegues a un degre inferieur a l'humain dans l'echelle des etres, mais encore ravales au rang des especes les plus grotesques du regne animal suivant l'imagination populaire. Jetes hors de soi, hors langage, ils perdent leur stature et se voient bientot deloges de leur piedestal. (14)

Sur ces questions, le narrateur de Demolir Nisard a justement son mot a dire, lui qui revient d'une visite au museum d'histoire naturelle de Dijon ou il etait alle crier devant temoin sa haine de l'academicien. Peut-on imaginer, en effet, meilleure oreille que celle du glyptodon de Leonard Nodot (15) ou decharger sa bile contre celui qui incarne, plus encore que la negation de l'isard (dn 141), la tare dans l'evolution des hominides, l'erreur dans les plans de "l'ideal Terrien" (dn 144)? Revanche de l'espece oblige: afin de demolir Nisard, il faudrait au prealable "rehabiliter Nodot" et Texpos[er] dans l'une de ses vitrines comme le representant le plus acheve de sapiens sapiens. Dans une boite a ses pieds, la honte de l'espece, dechet pulverise, le residu cendreux de Nisard" (dn 114-115).

Tout bien considere, le geste n'y suffirait pas, car la nuisance Nisard, c'est, dans ses metamorphoses les plus teratologiques, l'allergene (dn 61), le parasite (dn 121), voire meme la degenerescence et la putrefaction qui affectent l'organisme et--pire encore--mettent en peril l'expression du plus "pur poeme" (dn 122). (16) Existe-t-il seulement une cure qui puisse traiter le "symp tome" Nisard, tandis que se manifeste la "[p]erte progressive de la sensibilite et de la fonction motrice" et que "[s]pontanement, le mal tend a envahir les tissus voisins" (dn 105-106), vu qu'en definitive l'amputation, les coups, les fongicides ou les cailloux, rien ne semble y remedier? A force, la nuisance Nisard, c'est le devenir du narrateur lui-meme, l'obligation ou il se trouve a l'issue du parcours discursif, contamine par ce qu'il abomine, de revetir "sa panoplie, le grand habit d'academicien" (dn 172), et d'investir ce faisant le symbole de son autorite. "Devenir Nisard": a defaut de lui ruiner l'existence, se faire lui en lui volant sa mort et realiser du meme coup le projet d'un livre sans Nisard, d'un monde sans lui. D'aucuns verront dans cet ultime recours, au moment ou le roman aligne ses derniers mots precedant le coup de grace de sa quatrieme de couverture (a condition, bien entendu, de lire dans cet ordre), quand tout est dit, donc, et que le narrateur, ses homologues et Chevillard lui-meme d'une seule main se taisent, la concretion du voeu mallarmeen de "la disparition elocutoire du poete." (17) Effacement que Dino Egger menera d'ailleurs jusqu'au paroxysme de l'inexistence.

Mauvais genres

A quelques variantes pres, Du herisson, Oreille rouge et Dino Egger servent aussi de cadre narratif au sacrifice des personnages d'auteurs, encore que le traitement reserve a ces figures dans ces pages, et qui plus est a leurs ouvrages, concerne moins leur mise en pieces litterale que leur sabordage ou leur ridiculisation. Rappelons brievement l'objet de leur preoccupation. Du herisson raconte la facon dont un narrateur-ecrivain, resolu a rediger son autobiographie, voit son activite en quelque sorte detournee par l'apparition saugrenue sur sa table de travail d'un herisson mangeur de gomme a effacer. Force, faute de gomme, de tout dire, de tout reveler (jusqu'a ses cicatrices et la consistance de ses selles, tout cela pour "atteindre a l'universel"), (18) l'ecrivain en arrive a remettre en question son projet d'ecriture de soi et a revisiter, ce faisant, sa conception meme de la litterature.

Le personnage eponyme d'Oreille rouge, pour sa part, veut bien composer, en "degain [ant]" au moindre sursaut d'inspiration son "carnet de moleskine noire," (19) un "grand poeme sur l'Afrique" qui contiendrait--il s'y engage! en fait foi!--tout le continent, sa faune, sa flore, les moindres replis de son territoire et son essence (or 75). Mais y mettre les pieds ... ah! ca! non! A quoi bon, quand on peut substituer a l'experience l'ecriture. "Esprit sans attaches ni prejuges survolant le monde offert a sa curiosite, a sa comprehension sans limite et qui lui reserve ses beautes cachees, voila comme il se voit," observe le narrateur, quand en realite, "[c] est un pleutre. Il ne respire que dans sa taniere, dans son odeur" (or n; 18). Et ce grand poeme africain dont la paternite honteuse le fait rougir, sitot qu'il finit de l'ecrire, il s'empresse d'oublier et de faire oublier surtout, a grands coups de dissertations, le nez toujours fourre dans la vie des autres, que la rencontre de cet autre au-dela du papier s'est averee tous comptes faits un rendez-vous manque.

La premisse de Dino Egger, quant a elle, repose tout entiere sur le pari d'Albert Moindre d'envisager la vie et la litterature sans l'existence d'Egger, "le jamais-vu," autrement que comme une "fatalite funeste." (20) Ainsi consacre-t-il quelques cent cinquante pages a realiser (se decouvrant par la une audace toute flaubertienne) un livre sur rien, ici sur personne, tout au plus sur un inventeur sans decouvertes attestees a qui il conviendrait d'imaginer, d'une maniere toujours reprise, une genealogie, un visage et, enfin, une oeuvre. Mais voila, s'interroge Moindre, (21) "[o]U trouver les temoins d'une chose qui ne s'est pas produite?" {de 27) Il a beau chercher, droit devant ou a rebours, dans la confusion des siecles et des geographies, a la table des poetes maudits et jusqu'au fond de la grotte de Lascaux: rien. Aucune trace. Qu'un "trou": "le vide que son inexistence a laisse dans l'histoire" {de 10). Eh bien soit, ce sera lui qui de sa propre mort--symbolique ici--tentera (en vain) de lui donner vie. (22)

Dans l'un et l'autre de ces recits, Chevillard se dote une fois de plus des outils de la fiction pour reiterer, avec vehemence et humour, ses griefs a l'encontre d'entreprises litteraires de reference dont l'ambition et la vertu reposent tantot sur la pretention a une meilleure connaissance de soi par le truchement de l'enquete introspective et de l'exhibition, tantot sur l'illusion d'une experience authentique de l'autre et du monde, d'autant plus reelle quelle se base sur des theories et des savoirs d'emblee constitues. S'y declinent, sous de nouvelles modulations, les strategies et les tactiques auparavant eprouvees de mise a mal des figures d'auteurs: meme corps-a-corps violent entre "gendelettres," meme obsession du detail-qui-tue, memes "portraits craches" de litterateurs meprisables en creatures polymorphiques dont les mues successives precipitent l'aneantissement. Inutile, en ce sens, d'en refaire la demonstration, si ce n'est pour cerner le proces par lequel on invalide les gloses que ces "grantecrivains" (23) emettent, les genres litteraires qu'ils preconisent en tant que cadres narratifs ou discursifs, et la scene, la tribune, d'ou origine leur gachis, a laquelle en retour il s'adresse, se destine, forcement.

Roman realiste et poeme romantique, edition critique et pamphlet, ouvrage scolastique et traite de zoologie, recit de voyage et (autobiographie: il n'est pas de forme litteraire chez Chevillard qui ne soit reglee sur la faille et, de ses preceptes, detournee. Des l'instant ou elle cherche a imposer, sur le plan de l'imaginaire comme celui du reel (souvent a tort confondus par les personnages), ses partis pris ideologiques, ses formules toutes faites et ses metaphores surannees, toute "affaire de mots" devient pour l'auteur affaire de combat. On ne s'etonne pas, en ce sens, de l'emploi d'un adjectif substantive tel que "degenere" pour designer le herisson venu perturber les plans d'ecriture de soi d'un "ecrivain-tripier," (dh 74; 227) ni d'ailleurs de l'obstination avec laquelle Albert Moindre dispute l'authenticite du reportage d'Oreille rouge, dont les aventures maliennes paraissent, au mieux, le fruit d'hallucinations resultant d'une grave insolation, au pire, la perpetuation d'une vision colonialiste de Tailleurs ("Oreille rouge songe [en effet] a tout ce que la litterature occidentale aurait fait de ce prodige" [or 138]). (24)

"Il est certain que je me trouve toujours en position de combat lorsque j'ecris." C'est Chevillard lui-meme qui le dit dans un entretien accorde a Pascal Riendeau. Et d'ajouter aussitot:
   [J]e me bats contre une forme qui tend a s'imposer, une forme qui a
   fait ses preuves, qui est objectivement operante et dont je dois me
   defaire pour faire entendre ma voix propre et non pas seulement
   proposer une nouvelle variation autour du genre.... J'ai dans les
   mains un vieil outil qui a beaucoup servi, dont je ne peux
   completement me passer, mais dont je tache de modifier un peu
   l'usage. On doit pouvoir assommer quelqu'un aussi avec un club de
   golf ou une raquette de tennis, non? (25)


Sous son accoutrement de "vieil outil," on aura bien entendu devine le roman, dont l'etiquette s'affiche pourtant, telle qu'une promesse mal tenue, en couverture de la plupart des ouvrages chevillardiens. Mais detromponsnous (et le lecteur non initie surtout): la ou l'on attendait des personnages types, une intrigue claire, alternant descriptions et dialogues avec art et vraisemblance, dans le respect de toute chronologie, Chevillard projette des voix desaccordees d'etres insaisissables aux intentions changeantes. Il grippe les rouages de la mecanique romanesque en y greffant les genres les plus eloignes, en y laissant proliferer les parentheses et les digressions, en privilegiant le desordre des listes au lieu des blocs narratifs qui s'attardent scrupuleusement aux abords d'une situation avant d'en reveler le zeste. (26) Faisant fi des operations generiques conventionnelles, Chevillard desengage ses ecrits de la poursuite reconfortante des valeurs semantiques et formelles perpetuees par une "langue commune ... toujours au service d'un certain ordre, de l'utilitaire et de la sociabilite." (27) D'ou que la designation roman, a l'enseigne d'un texte qui n'en est pas un (ou si peu), lui permet d'operer sur le genre en question une violence, une refutation l'autorisant, au coeur meme de la fiction annoncee, a s'en demettre, a s'en evader:
   [J]e n'ai accepte que cette infamante mention roman figure sur mes
   livres que pour m'introduire, ainsi masque, dans les interieurs
   bourgeois des lecteurs de bons vieux romans, et la, dans la place,
   arracher enfin ce masque niais, montrer mon visage defigure par
   l'effroi et le rire, et que tous les miroirs de la maison grimacent
   avec moi--a tant grimacer, qu'ils se brisent. (28)


Du roman mauvais genre, en quelque sorte, pratique par celui qui "se voit parfois comme un ecrivain pour ecrivains, semblable ... a cet assassin pour assassins que l'on appelle l'executeur des hautes oeuvres," (29) et a qui il incombe, Olivier Bessard-Quanty le souligne fort a propos, de mener de front la lutte contre "le conservatisme naturel, la rhetorique fossilisee, l'aspiration a se nourrir d'une litterature qui rassure au lieu de surprendre ou d'inquieter." (30)

Pour surprendre et inquieter--une ecriture de l'exces telle que la pratique Chevillard ne saurait se resoudre au compromis--, l'auteur se glisse subrepticement (tour de passe-passe, etiquette roman) a l'interieur de ces architectures tranquilles ou l'on s'ingenue a reproduire (meme sans miroir, tous brises, rappelons-nous) "la somme des realites humaines" (31) en suivant pas a pas le fil du roman familial ou celui de l'Histoire. (32) Sous des figures d'emprunt, Chevillard menage au coeur meme de ces structures, Rene Audet le montre bien, "une oeuvre en mimesis formelle" qui "interrog[e] ... les preceptes de l'histoire litteraire, tant dans ses principes d'elaboration que dans le discours quelle vehicule." (33) Et cela, non sans ecorcher au passage les Balzac, les Flaubert, les Rimbaud et les Proust: tous y passent, et Kafka de meme dont l'artiste de la faim inspire a Albert Moindre la vaine idee d'un suicide par "amoindrissement" grace auquel, croit-il, il ressuscitera en Egger (de 148-149). A travers Marson, Moindre, Egger, et jusqu'a la figure derniere nee de l'Auteur elle-meme (LAuteur et moi), Chevillard opere dans/sur le dos des grands types et des genres proprets une revolution litteraire qui entend redonner a l'ecrit--autrement egare dans la quete des origines et le recit des filiations (34)--un "moyen de contre-attaquer, de proposer des formes inassimilables, des creations sans utilite immediate, dont l'aberration meme est une violence faite au systeme en vigueur et, plus important encore, une revolte essentielle contre notre condition, le refus d'en etre dupe et la preuve que nous n'y sommes pas reductibles." (35) Redonner a la langue sa faculte de riposte et, de la, le pouvoir de surprendre et celui d'inquieter. (36)

Ni Marson, ni Moindre, ni Egger, ni meme l'Auteur en question, et eux tous a la fois: Chevillard. Il se voulait "executeur des hautes oeuvres," il se decouvre assassin de personne. Au mieux, le herisson, c'est lui. Comme je est un autre. Mauvais genre qui s'attable pour surprendre l'auteur-narrateur en flagrant delit d'ecriture (ou de lecture, tant les gestes s'equivalent dans cette oeuvre). Mauvais genre qui cultive autour de tout acquis, de tout savoir bien empoussiere de reconnaissance--qu'on n'oserait au grand jamais toucher (on n'y pense meme pas)--son art de la stupefaction. On apprend, en effet, par la plume de Pierre Senges, "collectionneur encyclopediste" de la trempe de Chevillard, que l'autre nom de l'idiot, c'est 'Tahuri," lui-meme en dette de la hure dont la forme verbale, hurer, signifie "herisser la criniere." L'ahuri herisse, dont le propre serait d'etre "deconcerte," nous dit Senges, "cultiv[e] la stupefaction." (37)

Et si le comble de la stupefaction residait chez Chevillard dans la coincidence ahurissante de la disparition de ses personnages d'ecrivains avec l'aboutissement du recit? (38) La mort, comme finale narrative, n'est-elle pas en effet dans cette oeuvre assassine la conclusion toute indiquee? Que cet aneantissement advienne par procuration ou mimetisme (L'OEuvre posthume de Thomas Pilaster, Demolir Nisard), par le feu ou l'hibernation (Du herisson), par l'inaction, la perte des reperes et l'oubli (Oreille rouge), ou, plus radicalement, par la non-existence (Dino Egger), peu importe: c'est l'auteur quelle emporte finalement et qui paye de sa voix l'avenement du livre. OU l'on tenait a priori Chevillard pour garant du fin mot de l'histoire (lui qui parait toujours s'evader des demeles dont il est signataire), voila qu'il en est autrement: l'auteur n'est jamais loin derriere les figures d'ecrivains qu'il soumet a la question, et leur mise en proces contresigne le plus souvent la sienne propre. (39) C'est en quelque sorte la chronique d'une mort annoncee que nous livre Chevillard d'oeuvre en oeuvre. Mort d'ecrivains fictifs? Certes. Mort de l'auteur? Sans nul doute, puisque a en croire Roland Barthes "l'ecriture est destruction de toute voix, de toute origine ..., a commencer par celle-la meme du corps qui ecrit." (40) Ainsi, dans le sillage des manifestes barthien et foucaldien, (41) apres Mallarme, Valery et Proust, Chevillard reconduit a son tour le proces de l'auteur en tant qu'instance explicative de la litterature telle qu'instituee a la fin du XIXe siecle par Gustave Lanson et Sainte-Beuve. Or, "soucieux de garder la main sur sa creation et d'elucider ce qui se trame peut-etre a son insu dans ses fictions," (42) Chevillard joue d'abord, et toute son oeuvre durant, de l'interpretation a donner a cette "mort de l'auteur," ironisant a ses propres depens sur l'incapacite de jamais faire (l')histoire sans elle (la figure meme de l'auteur et sa mort, tout autant). Dino Egger en temoigne, dont l'absence de l'interesse constitue le fondement meme--Barthes dirait autrement le "desir"--du recit. (43) Du proces d'intention mene contre Pilaster et Nisard aux vaines tentatives d'auto-aneantissement de Moindre, en passant par l'intrication des voix narratives de UAuteur et moi, Chevillard montre qu'on ne se debarrasse pas a si bon compte de l'auteur, sinon peutetre (et alors seulement) en cedant au lecteur le mot de la fin. Car c'est a lui au final--"homme sans histoire, sans biographie, sans psychologie ... ce quelqu'un qui tient rassemblees ... toutes les traces dont est constitue l'ecrit" (44) et sans qui toute cette aventure litteraire n'aurait lieu--c'est au lecteur, donc, qu'incombe la tache de repondre a ce sauve qui peut la litterature. A bon entendeur ... (45)

Bucknell University

Notes

(1.) Eric Chevillard, "Ecrire pour contre-attaquer," entretien avec Olivier BessardBanquy, Europe 868-869 (aout-septembre 2001), consulte le 28 mars 2012, http://www .eric-chevillard.net/e_ecrirepourcontreattaquer.php.

(2.) Mourir m'enrhume, le premier roman de Chevillard, parait en 1987 aux Editions de Minuit.

(3.) Eric Chevillard, L'oeuvre posthume de Thomas Pilaster (Paris: Minuit, 1999), 4' de couv. Roman desormais abrege en op dans le texte, suivi du numero de page.

(4.) Eric Chevillard, Demolir Nisard (Paris: Minuit, 2006), 4' de couv. Les references a cet ouvrage seront dorenavant designees dans le texte par l'abreviation dn, suivie du numero de page.

(5.) C'est sur cette affirmation paradoxale que se clot en effet le projet d'autobiographie sans cesse reporte de l'ecrivain dans Eric Chevillard, Du herisson (Paris: Minuit, 2002), 41 de couv.

(6.) Pierre Bourdieu, "La Production de la croyance: contribution a une economie des biens symboliques," Actes de la recherche en sciences sociales 13 (fevrier 1977): 3-43 (8).

(7.) "J'eprouve un curieux sentiment de honte--le mot n'est pas trop fort--lorsqu'on dit de moi que je suis un romancier. J'entends pretre et valet," confie Chevillard dans "Portrait crache du romancier en administrateur des affaires courantes," R de Reel volume j (septembre-octobre 2001), consulte le 28 mars 2012, http://rdereel.free.fr/vollZi.html.

(8.) Notamment par ses choix editoriaux, les precisions accompagnant le releve des inconsequences de Pilaster en notes de bas de page, ainsi que les passages consacres a sa propre apologie (op 34, note 1) ou a son autoportrait panegyrique (op 181-182).

(9.) Dans les parentheses ou les notes de bas de page, tout autant, tel qu'exemplifie dans Eric Chevillard, L'Auteur et moi (Paris: Minuit, 2012).

(10.) Impossible en effet, vu le nombre d'elements du contexte narratif (et ce, malgre quelques inexactitudes), de ne pas deceler de lien entre le prenom de l'editeur et celui du triumvir Marcus Antonius, cousin de Julius Caesar.

(11.) Voir infra, note 7.

(12.) C'est d'ailleurs le fantasme (frustre) qu'explore en reve le narrateur de Demolir Nisard aux pages 127 et 128.

(13.) Ou sentend egalement le souhait rimbaldien de rester "hyene," "et plus oisif que le crapaud." Voir Arthur Rimbaud, Prologue et "Mauvais sang," Une saison en enfer, (Euvres completes (Paris: Gallimard/Pleiade, 1963), 219-220.

(14.) On notera au demeurant que ces representations animalieres pejoratives contrastent d'avec le gai pouvoir dont Chevillard investit habituellement ses sujets animaux. S'il en souligne les tares ou les defauts, c'est le plus souvent par l'intermediaire d'ecrivains aux pretentions naturalistes douteuses qui tentent de circonscrire l'animal pour s'y decouvrir, au final, a leur desavantage. Au sujet de l'animalite dans cette CEuvre, voir l'etude de Bruno Blanckeman, "'Lecrivain marche sur le papier' (Une etude du Herisson)," Eric Chevillard. L'CEuvre posthume de Thomas Pilaster, Du herisson. Demolir Nisard, ed. Pascal Riendeau, Roman 20-50. Revue d'etude du roman du XXe siecle 46 (decembre 2008): 67-76, celle de Isabelle Rabadi, "Palafox 8c Cie ... : L'animal dans l'ecriture romanesque d'Eric Chevillard," dans Ecrire l'animal aujourd'hui, ed. Lucie Desblache (Clermont-Ferrand: Presses Universitaires Biaise Pascal, 2006), 103-112, ainsi que le chapitre que Thangam Ravindranathan consacre a Oreille rouge dans La ou je ne suis pas. Recits de devoyage (Saint-Denis: Presses Universitaires de Vincennes, 2012), 229-243.

(15.) Naturaliste dijonnais (1802-1859), fondateur du musee en question, a qui l'on doit entre autres la taxinomie du glyptodon et d'autres especes voisines.

(16.) Le narrateur remarque dans ce sens: "Parfois, je me demande si nous n'avons pas toujours eu affaire a Nisard sous cette forme degeneree et putrescente ou, plus exactement, si celle-ci n'est pas en effet sa forme originelle. Tout moisit, hormis le vigoureux stachybotrys atra, champignon toujours vert de la moisissure. L'insolente sante de Nisard fleurit sur le corps malade du monde" (DN 62-63).

(17.) Stephane Mallarme, "Crise de vers," CEuvres completes (Paris: Gallimard/Pleiade, i945)> 366. Concernant la "disparition programmee" de Nisard et du narrateur comme "une sorte de neant au carre" (a la puissance trois, si l'on inclut Chevillard), voir l'analyse de Alain Schaffner, "Demolir Nisard. Variations sur la mort de l'auteur," Eric Chevillard. L'CEuvre posthume de Thomas Pilaster, Du herisson, Demolir Nisard, ed. Pascal Riendeau, 97.

(18.) Chevillard, Du herisson, 162-163. Le sigle dh, suivi du numero de page, renverra desormais a ce titre.

(19.) Eric Chevillard, Oreille rouge (Paris: Minuit, 2005), 35. Le renvoi a ce roman se fera dorenavant dans le texte a l'aide de l'abreviation or, suivie du numero de page.

(20.) Eric Chevillard, Dino Egger (Paris: Minuit, 2011), 60 et 12. Ouvrage desormais abrege en de, suivi du numero de page.

(21.) Chevillard ne pouvait en effet concevoir un meilleur patronyme pour celui qui se devoue a pareille entreprise.

(22.) "Il est temps de proceder a la substitution complete et definitive des identites. Exit Albert Moindre, et qu'il ne soit plus question de lui. Albert Moindre? C'est Dino Egger a present." (de 143).

(23.) Pour reprendre le mot-valise de Dominique Noguez, Le grantecrivain et autres textes (Paris: Gallimard, 2000).

(24.) Moindre: "Nous feignons volontiers detre dupes de l'illusion romanesque mais s'il s'agit de reportage, nous sommes en droit d'attendre des preuves, au moins un minimum de vraisemblance. L'absence d'hippopotame est deja fort prejudiciable a la credibilite de ce recit. Il etait temps vraiment que soit mentionne le baobab qui cache l'Afrique aux yeux de l'Occident" (OR 125-126). Vu le contexte, l'idee d'authenticite s'avere beaucoup plus complexe quelle n'y parait au depart, et combien plus hilarante, quand on se rappelle la nature fictive d'Oreille rouge, personnage issu de l'imagination de Moindre, lui-meme cree de toutes pieces par Chevillard. Dans un autre ordre d'idees, sur la question de l'exotisme et du caractere (neo-) colonialiste du discours d'Oreille rouge, on renverra a Ravindranathan, La ou je suis (235 et suiv.), a qui j'emprunte plus haut cette belle "affaire de mots."

(25.) Eric Chevillard, '"Des leurres ou des hommes de paille,"' entretien avec Pascal Riendeau, Eric Chevillard. L'CEuvre posthume de Thomas Pilaster, Du herisson, Demolir Nisard, ed. Pascal Riendeau, 11-22 (20).

(26.) Suivant la description traditionnelle, aller dans l'ordre de a a z, et du general au particulier. Ainsi en est-il d'Oreille rouge qui "[a]pres avoir scrupuleusement decrit le contexte, introduit maintenant les personnages. / Comme il a bien lu Balzac!" (or 152).

(27.) Chevillard, '"Des leurres ou des hommes de paille,"' 17.

(28.) Chevillard, "Portrait crache," 14. Italiques dans le texte. De toute evidence, l'auteur fait ici allusion a la conception stendhalienne du roman comme "miroir que l'on promene le long d'un chemin" et ou viendrait se refleter la realite sociale et politique d'une epoque.

(29.) Commentaire de Chevillard poste le 3 fevrier 2008 dans son blog Ihutofictif, http://l-autofictif.over-blog.com/, cite par Olivier Bessard-Quanty, "Moi, je, pas tellement. L'autobiographie selon Chevillard," Eric Chevillard. L'CEuvre posthume de Thomas Pilaster, Du herisson, Demolir Nisard, ed. Pascal Riendeau, 33-42 (39).

(30.) Bessard-Quanty, "Moi, je, pas tellement," 37.

(31.) Chevillard, "Ecrire pour contre-attaquer."

(32.) Sur le rapport de l'auteur a l'Histoire, voir Dominique Vaugeois, "'Lencre retourne a l'encrier.' Le 'prehistorique' et l'ecriture de la fiction contemporaine," dans Le Roman francais au tournant du XXIe siecle, ed. Bruno Blanckeman, Aline Mura-Brunel et Marc Dambre (Paris: Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2004), 173-183. On se referera aussi a l'analyse de Bruno Blanckeman, "De la prehistoire a l'apres-histoire (au sujet d'Eric Chevillard)" et a l'entretien entre Chevillard et Andre Benhaim, "Questions de prehistoire," dans Ecrivains de la prehistoire, ed. Andre Benhaim et Michel Lantelme (Toulouse: Presses Universitaires du Mirail, 2004), 159-176 et 177-190.

(33.) Rene Audet, "'Et si la litterature ... ?' Des auteurs en quete d'evenement racontent des histoires litteraires," Eric Chevillard. L'CEuvre posthume de Thomas Pilaster, Du herisson, Demolir Nisard, ed. Pascal Riendeau, 23-32 (28 et 31).

(34.) Les romans de Chevillard en attestent, qui mettent en scene ces deux quetes sous le mode de la parodie ou de la satire. Pensons, entre autres, aux parcours genealogiques aberrants dans les ouvrages cites, a l'enquete minutieuse menee par Moindre pour retracer la vie d'Egger et lui decouvrir coute que coute une filiation et une histoire (Dino Egger se clot, rappelons-le, sur la scene du retour de l'enfant prodigue), et enfin a la facon dont Chevillard tourne en derision, dans L'Auteur et moi, la tendance d'une certaine critique a preter a l'auteur (veritable signataire de l'CEuvre) les traits biographiques et les intentions de ses personnages-narrateurs.

(35.) Chevillard, '"Des leurres ou des hommes de paille,"' 19.

(36.) Il faudrait lire en ce sens--celui d'une "rieuse" entreprise assassine--ses feuillets parus dans Le Monde des livres a partir d'aout 2011, ainsi que ses billets acerbes concernant notre epoque et la pratique d'ecriture contemporaine (celle de ses pairs et la sienne propre aussi bien) qu'il livre depuis 2007, sous la forme du carnet litteraire, dans son blog Uautofictifet ses ouvrages eponymes (publies depuis janvier 2009 aux editions de LArbre vengeur).

(37.) Pierre Senges, L'idiot et les hommes de paroles (Paris: Bayard, 2005), 8-9. Italiques dans le texte.

(38.) Coincidence d'ailleurs soulignee par Dominique Vaugeois dans '"Lencre retourne a l'encrier"' 176.

(39.) La valeur performative du proces litteraire est egalement exploree par Rene Audet, qui remarque la facon dont l'"ouvrage joue a la fois le role d'une soupape pour les angoisses du createur, tout en etant une (autre) facon de se remettre en question." Voir "Eric Chevillard et l'ecriture du deplacement: pour une narrativite pragmatique," dans Chevillard, Echenoz. Filiations insolites, ed. Aline Mura-Brunel (New York: Rodopi, 2008), 105-116 (112). On interpretera aussi en ce sens (je le mentionnais plus haut) la pratique "autofictive" de Chevillard.

(40.) Roland Barthes, "La mort de l'auteur," CEuvres completes III, 1968-1971, ed. Eric Marty (Paris: Seuil, 2002), 40-45 (40).

(41.) Michel Foucault, "Qu'est-ce qu'un auteur?," Dits et ecrits 1,1954-1975 (Paris: Gallimard, 2001), 817-849.

(42.) Chevillard, VAuteur et moi, 4e de couv.

(43.) Roland Barthes, Le plaisir du texte, CEuvres completes IV, 1972-1976, ed. Eric Marty (Paris: Seuil, 2002).

(44.) Barthes, "La mort de l'auteur," 45.

(45.) Tous mes remerciements a Eric Trudel pour sa lecture attentive et ses conseils eclaires.
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Author:Dupont, Nathalie
Publication:French Forum
Article Type:Critical essay
Geographic Code:4EUFR
Date:Mar 22, 2014
Words:6544
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