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L'archange et l'aigle: Tournier face a Hugo dans Le Medianoche amoureux.

Dans le recit liminaire du Medianoche amoureux, collection de vingt nouvelles de Michel Tournier publiee en 1989, les partenaires d'un couple en detresse decident d'annoncer leur separation prochaine a leurs amis lors d'un repas nocturne (un medianoche) donne dans leur maison de la baie d'Avranches en Normandie. Loin pourtant d'enteriner la separation du couple, le repas debouchera sur l'espoir et la reconciliation. C'est que chaque invite a raconte un conte et que le pouvoir cumule du verbe a su recreer le couple en lui donnant "une maison de mots ou habiter ensemble." (1)

C'est implicitement de l'interieur de ce recit encadrant qu'est racontee la grande variete de contes et recits qui constituent le recueil. Figure parmi ces nouvelles "Angus," un texte dont Tournier doit l'inspiration, ainsi qu'il l'explique dans la note de deux pages qui fait suite au recit, a "L'Aigle du casque," poeme de Victor Hugo figurant dans La Legende des siecles. (2) Ce sont les blancs du texte de Hugo, confie l'ecrivain, qui ont donne lieu a l'ecriture de ce recit. (3) Se demandant d'une part "[p]ourquoi le vieux roi Angus exige sur son lit de mort que son petit-fils age de six ans jure de tuer le lord voisin, Tiphaine" (256) et s'interrogeant d'autre part sur ce "[q]ue sont devenus [l]es parents du petit Jacques orphelin" (257), Tournier reflechit: "Et si ... ces deux questions n'en faisaient qu'une? Si ces mysteres, au lieu de s'epaissir, s'eclaircissaient? Il suffirait d'imaginer que Tiphaine doit etre tue par Jacques parce qu'il a une responsabilite accablante dans la mort de ses parents" (257). (4) Dans sa version du poeme hugolien, Tournier comble les blancs constitutifs du texte en donnant au vieux roi Angus une fille, la douce Colombelle que Lord Tiphaine viole dans les bois apres que son fiance Ottmar a ete etrangle par Lucain, le nain de Tiphaine. Colombelle meurt en mettant au monde un fils, Jacques de Strathael, fruit de son union forcee avec Tiphaine.

Les blancs du texte hugolien une fois combles, le lecteur eut ete en droit de s'attendre a ce que le texte de Tournier reprit le texte de Hugo, et suivit de pres l'original. Il n'en est toutefois rien. Si, comme chez Hugo, Jacques, age de 16 ans, accomplit le serment fait a son grandpere mourant de combattre lord Tiphaine dans un tournoi, la derniere partie du recit prend, pour citer Tournier, "un cours fort different de celui rapporte par Victor Hugo" ("Note" 257). Certes on arguerait que la dimension miraculeuse du texte de Hugo est conservee--on sait qu'a la fin du poeme hugolien l'aigle qui orne le casque de Tiphaine prend vie et dechiquete le visage de Tiphaine--puisqu'en depit d'un combat qui s'annoncait sans issue, Jacques de Strathael parvient a vaincre son adversaire en lui portant un coup mortel. C'est ainsi qu'en "heurt[ant] le plastron de Tiphaine," la lance de l'ecuyer "s'[est brisee] en mille morceaux," et que l'un de ces morceaux s'est "fiche" "profondement ... dans l'orbite droite de Tiphaine" (249) sonnant le glas prochain de celui-ci. Toutefois, la victoire miraculeuse de l'enfant qui remplace en un sens le surgissement miraculeux de l'aigle est en fait presque aussitot suivie d'un second coup de theatre. (5) Au beau milieu des magnificences de la fete qui celebre la victoire de Jacques, le nain Lucain vient lire au jeune ecuyer la lettre que Tiphaine vient d'ecrire sur son lit de mort et dans laquelle il revele a Jacques ses lettres de naissance et la raison de sa victoire. Ainsi le jeune homme apprend-il que Tiphaine est son pere et que s'il a remporte le tournoi c'est parce que son pere l'a epargne. A la fin du recit, Jacques demeure ecrase par la prise de conscience qu' "[i]l avait tue sans gloire son propre pere" (255).

Sans doute est-il legitime, au vu de cette reecriture du texte hugolien, de se demander en quelle mesure le recit "Angus" concu par Tournier comme un "humble hommage au plus grand des poetes francais" ("Note" 257) est bien ce qu'il pretend etre. Le fait que l'auteur d' "Angus" confie s'etre "docilement" ("Note" 257) plonge dans les oeuvres de Hugo a l'occasion du centenaire de la mort de l'ecrivain en 1885 peut paraitre quelque peu suspect. On devine en effet derriere cette docilite provoquee par la commemoration de l'ecrivain romantique, l'attitude d'un eleve mis dans l'obligation de se plier sous la ferule du maitre. A lecture docile toutefois, reecriture rebelle. En supprimant l'episode de l'aigle du casque et en eliminant l'apex du poeme hugolien, Tournier ampute de facto le texte de son titre ("L'Aigle du casque"), c'est-a-dire de sa tete, de son origine. A travers ce texte hommage, ce n'est donc rien moins que "la scene fantasmatique du meurtre du Pere" que Tournier, ainsi qu'il le fait ailleurs, rejoue "de facon metaphorique et (inconsciente)." (6)

Telle est precisement la these que defend Susan Petit dans un article intitule "Michel Tournier and Victor Hugo: A Case of Literary Parricide," et que nous nous proposons a present d'elargir a l'ensemble de la collection. (7) Lectrice perspicace et erudite, Petit demontre non seulement que Tournier "corrige," au sens bloomien du terme, le poeme de Hugo mais elle demontre aussi plus specifiquement comment Tournier a encode la vie de Hugo dans "Angus," faisant des personnages masculins de la nouvelle des avatars du pere litteraire:
    Tournier has given the boy three fathers he could emulate, each of
    them representing Hugo in some way: the official father, the gentle
    and chaste Ottmar; the biological one, the brutal but energetic
    Tiphaine; and old Angus, who believes in divine intervention ...
    Hugo's idealism, sensuality, and mysticism are caricatured in
    Ottmar, Tiphaine, and Angus respectively. (255)


Tandis que le nain Lucain, qui consigne sur le papier les paroles que Tiphaine mourant reserve a Jacques, se fait quant a lui l'incarnation negative de Hugo, c'est a Jacques qu'il est donne, dans cette lecture, d'incarner Tournier lui-meme. Le fait qu'Hugo est represente par quatre personnages et Tournier par un seul montre selon S. Petit que "[t]he struggle is so unequal that Tournier can seem to overcome Hugo only because there is no real combat, just as Jacques can win his factitious victory only because Tiphaine lets him" (258). Aussi la critique conclut-elle: "Like Jacques accepting Tiphaine as his biological father, Tournier acknowledges Hugo as a literary father and accepts an ancestry which he both deplores and respects" (259).

Les limites de cet essai ne me permettant pas d'examiner chacune des vingt nouvelles qui, avec "Angus," composent le recueil, je m'attacherai a l'examen de trois d'entre elles choisies en raison de la place de choix qu'elles occupent dans la collection et/ou de la thematique de la commemoration qui les informe et les rend semantiquement parentes de la "Note" sur "Angus." L'etude de ces trois textes permettra non seulement de demontrer que la tension litteraire qui informe la relation de Tournier a Hugo dans "Angus" s'etend en realite a l'ensemble de la collection mais elle suggerera egalement que, loin d'etre une realite statique, un etat inamovible, la relation de l'epigone (Tournier) au precurseur (Hugo) evolue au cours des textes, le scenario de la nouvelle "Angus" ne figurant en fait que le moment le plus transparent dans le developpement de cette relation fantasmatique.

C'est le recit inaugural du recueil, "Les Amants taciturnes," qui retiendra tout d'abord notre attention. Le texte liminaire de la collection consiste dans un premier temps en un dialogue ou, plus precisement, en deux monologues au cours desquels les partenaires d'un couple en deroute--Oudalle, ancien pecheur, et sa femme Nadege, fille de l'armateur qui fut autrefois le patron d'Oudalle--se rememorent les phases essentielles de leur vie. Reste presente a l'esprit de Nadege une scene dont elle fut temoin alors qu'enfant elle visitait avec son frere l'un des chalutiers de son pere. L'on resumera ici l'episode. Somme d'un geste du doigt par le second du navire de lui rallumer son cigare eteint, le mousse qu'etait a l'epoque le jeune Oudalle avait eu la malchance de faire "jaillir une longue flamme fuligineuse" qui avait "plong[e] en gresillant dans la belle barbe lustree et luisante" du colosse (13). En proie aux affres de la colere et de la douleur, le second du navire s'etait empare d'une grosse morue avec laquelle, sous le regard de l'equipage et des deux enfants, il avait gifle a toute volee celui qui l'avait blesse et humilie. Or, qu'est-ce que cette scene formative du mousse aux ambitions de marin sinon une toute premiere version de la scene du tournoi qui oppose Jacques et Tiphaine dans la nouvelle "Angus"? Tandis qu'Oudalle, le jeune mousse de seize ans, annonce deja le jeune Jacques de Strathael qui, a seize ans lui aussi, s'engage a tuer Tiphaine, c'est le second du navire, veritable "colosse sans esprit qui mettait tout son orgueil dans une barbe noire fort soignee" (12-13) qui se fait l'homologue de ce lord Tiphaine a la "barbe de prophete" (244). Le rapprochement entre les deux scenes et leurs personnages se voit d'ailleurs confirme dans un passage d'"Angus" qui renvoie implicitement a la scene du chalutier. C'est ainsi que Tiphaine, ayant appris que le jeune ecuyer veut le provoquer, declare: "Devant tout le comte, je lui arracherai son bassinet pour lui tirer les oreilles. Une fessee, une bonne fessee, voila ce qu'il gagnera, ce batard impertinent" (244). Aussi, aura-t-on compris qu'en annoncant la confrontation de Jacques et de Tiphaine, la confrontation du jeune mousse au marin a "[l]a criniere de lion et a [l]a barbe de prophete" (244) n'est autre que la premiere actualisation, au seuil du recueil, de la confrontation de Tournier a Hugo. Il est significatif a ce propos que le poete soit precisement mentionne a deux reprises dans la premiere nouvelle. Nadege le nomme tout d'abord explicitement lorsqu'elle reflechit qu'elle et son frere ont ete "eleves dans le culte des hommes du 'Grand Metier,' ces pecheurs d'Islande celebres par une pleiade d'ecrivains de Victor Hugo a Roger Vercel en passant par Pierre Loti et Joseph Conrad" (19) et elle l'evoque indirectement lorsqu'elle mentionne "[l]es sentiments forcement hostiles que les travailleurs de la mer nourrissent a l'egard des suceurs de sang que sont pour eux les armateurs" (18-19). De fait, en citant litteralement le roman de Hugo, Les Travailleurs de la mer, elle fait de ce "suceur de sang" qu'est l'armateur l'equivalent implicite de la pieuvre de ce roman, proposant de lui une representation exacerbee de Hugo, le mauvais pere, "l'Ogre" comme elle appelle son pere (19). Ainsi Henri Meschonnic constate-t-il a propos de l'ecrivain romantique qu'il "[r]este toujours a le lire, sans etre bu par lui. Par la pieuvre Hugo." (8) Lorsque, dans les premieres phrases du recit liminaire de la collection, Oudalle reflechit a propos de son frere aine, marin ambitieux, que "[c]'est la presence de ce frere qui a incline [s]a vie ... [qu'il] le jalousai[t] et [qu'il] eprouvai[t] le besoin lancinant de le surpasser" (9), il se fait, au seuil meme du recueil, le porte-parole de Tournier, reconnaissant le role enorme qu'Hugo a joue dans son ecriture. En debut de parcours d'ecriture, le sort reserve au jeune mousse dit assez que l'affrontement de Tournier a Hugo s'annonce difficile, voire impossible. Il n'est pas indifferent a ce propos que le mousse tienne parfois dans sa bouche, pour les remettre aux membres de l'equipage, "jusqu'a vingt cigarettes allumees qui lui remplissent la bouche et l'asphyxient" (11). On verrait la, si l'on reflechit qu'il y a precisement vingt textes dans le recueil, le rappel que l'acte d'ecriture est un acte dangereux, auquel on risque de se bruler.

La thematique de la commemoration mise en avant dans la phrase inaugurale de la note sur "Angus"--"Le 22 mai 1985, on celebrait a grand faste le 100e anniversaire de la mort de Victor Hugo" (256)--permet en fait de lier cette notice indirectement exegetique d'"Angus" a deux autres nouvelles du recueil fondees elles aussi sur cette meme thematique. Il s'agit du quatrieme recit, "Pyrotechnie ou La commemoration," et du dernier, "Les deux banquets ou La commemoration."

Venu sejourner dans un village provencal pour y ecrire un roman policier qu'il envisage comme "une sombre histoire de vengeance etiree sur toute une vie, unissant deux etres" (96), le romanciernarrateur de "Pyrotechnie" est temoin d'un evenement particulier. Un beau soir d'ete, un 11 aout, une terrible explosion a lieu dans la fabrique de feux d'artifice situee aux environs du village, reduisant celleci a neant et causant la mort de deux ouvriers, Ange Crevet et Gilles Gerbois. Tragique accident du a un dosage malencontreux? Le narrateur en doute. C'est qu'il a visite la fabrique pyrotechnique, et que le maitre artificier, Capolini, lui a affirme: "Des accidents? Jamais!... Il faudrait ... je ne sais pas, moi ... un acte de malveillance, une intention suicidaire, que sais-je?" (105). Devenu temporairement detective, le narrateur apprend tout d'abord qu'Ange et Gilles etaient les meilleurs amis du monde et que Gilles representait pour Ange "son grand frere, un peu le pere qu'il n'avait pas eu" (112). Pourtant, les recherches qu'il poursuit lui permettent bientot de reevaluer la relation des deux hommmes et d'assigner une origine criminelle a la tragedie. Une note ecrite par Ange, alors que celui-ci n'etait qu'un enfant illettre de dix ans, le met sur la voie:
    KAN JEU CER[ETH] GRAN JEU TEU TUR[ETH]
    ANGE
    11 OU 1944 (123)


Loin d'etre un tragique accident, l'explosion de la fabrique de feux d'artifice a la date du 11 aout est donc la commemoration d'un evenement particulier ayant eu lieu a cette date. Le narrateur decouvre ainsi que c'est precisement le 11 aout 1944 qu'a l'instigation de Gilles Gerbois, "animateur de la liberation et de l'epuration en aout 1944" (112), la mere d'Ange s'est vue forcee de defiler "tondue" (117) et "a moitie deshabillee" (118) devant la population locale et son propre fils pour avoir offert ses faveurs sexuelles aux Allemands pendant la guerre.

Or, qu'est-ce que cette histoire d'un batard qui veut venger sa mere d'une degradation physique a laquelle l'a soumise un homme qui est pour lui une figure de pere sinon le sujet de la nouvelle "Angus"? La parente entre "Pyrotechnie" et "Angus," bien evidemment reperable a travers le doublet onomastique "Ange/Angus," est renforcee par des parallelismes structuraux. L'on remarque ainsi d'une part que la note ecrite par Ange occupe dans "Pyrotechnie" un statut semblable a celui qu'occupe la note sur "Angus" vis-a-vis de cette nouvelle: elle vient apres la narration des evenements et en fournit l'exegese. De meme que la note sur "Angus" permet indirectement au lecteur de reconnaitre dans l'affrontement de Jacques et de Tiphaine l'affrontement de Tournier et de Hugo et d'identifier dans la mort de Tiphaine un parricide (litteraire), la note ecrite par Ange permet au narrateur/lecteur de reconnaitre un acte criminel et symboliquement parricide dans l'explosion de la fabrique. Enfin, lorsque le narrateur de "Pyrotechnie" resume l'histoire qu'il a reconstituee comme une "histoire d'amourhaine qui avait fini en feu d'artifice" (123), il annonce la fin de la nouvelle "Angus" qui ne decrit rien moins qu'un veritable feu d'artifice metaphorique: "Mais dis-moi, mon garcon, cette pointe que tu as jetee en l'air de telle sorte qu'elle retombe precisement dans mon orbite" ecrit Lord Tiphaine a l'intention de Jacques, "avoue que tu l'avais fait rougir au feu auparavant? C'est que, vois-tu, elle me brule toute la tete. Elle lance des gerbes d'etincelles dans tout mon crane. Ce n'est pas un clou, ni une echarde, ni une pointe, c'est une fusee, c'est un feu gregeois, c'est l'enfer ..." (255). Agonie mortelle qui se fait l'echo du feu d'artifice meurtrier de "Pyrotechnie" ainsi decrit: "C'etait de nouveau un feu d'artifice, mais chaotique, fou, une ardente melee ou l'on entrevoyait des cascades, des chandelles romanes, des ailes de moulin, des soleils, des girandoles noyes dans un gachis d'enfer" (106). Ainsi le feu d'artifice, cet evenement qui devrait normalement commemorer un moment positif de l'Histoire, est-il detourne de sa fonction celebratoire puisque viennent s'y loger tout a la fois un acte parricide et la commemoration d'un traumatisme. (9) De meme, la commemoration par l'ecriture de Tournier de la date du 25 mai 1885 (date de la mort de Victor Hugo) recouvre-t-elle, sous des allures d'hommage, un parricide litteraire.

Car c'est bien de fait Hugo qui informe discretement la nouvelle "Pyrotechnie" et permet de lire celle-ci comme une nouvelle orchestration de la lutte Tournier/Hugo. L'on considerera a ce propos le passage du recit ou le narrateur enqueteur explique la demarche au terme de laquelle il a fini par obtenir des renseignements sur Gilles Gerbois:
    Il me fallut quatre jours de recherches pour trouver quelqu'un qui
    me parle de lui. Ce fut Adele Gerbois, la soeur de Gilles, vieille
    fille et couturiere. Je finis par decouvrir sa demeure dans une
    ruelle tortueuse grimpant entre des maisonnettes bossues agrementees
    de minuscules jardins. Le son de cloche qu'elle emit sur les
    relations de Gilles et d'Ange ne ressemblait en rien C ce que m'en
    avait dit sa veuve Adrienne. (119-120)


Loin en effet d'etre anodine, la presence, dans trois phrases syntagmatiquement contigues, du prenom "Adele," de l'adjectif "bossu" et du syntagme "son de cloche" evoque en filigrane l'univers de Victor Hugo en renvoyant tout a la fois au monde biographique de l'ecrivain romantique (epoux d'Adele) et a son univers fictionnel (le bossu de Notre-Dame et ses cloches). Si, dans "Les Amants taciturnes," la relation du mousse Oudalle au second du chalutier presente l'epigone litteraire (Tournier) reduit a neant par le precurseur (Hugo), le recit "Pyrotechnie" marque quant a lui une seconde etape dans le developpement de cette relation en mettant concurremment en scene la mort de l'epigone (Tournier/Ange) et celle du precurseur (Hugo/Gerbois). C'est dans cette chaine de transformations que s'inscrit la nouvelle "Angus" laquelle marque, dans le rapport de forces entre l'epigone et le precurseur, le debut d'un renversement puisqu'en depit des circonstances de la victoire de Jacques sur Tiphaine, le fils est de facto victorieux du pere.

Il faut attendre la nouvelle cloturale de la serie, "Les deux banquets ou La commemoration," pour que le conflit entre l'epigone et son precurseur trouve implicitement sa resolution. L'on rappellera ici la breve intrigue de ce conte. Au palais du calife d'Ispahan, un concours est organise aux fins de selectionner le cuisinier imperial. Deux candidats entrent en lice. Comme le premier cuisinier a compose un repas dont "la finesse, l'originalite, la richesse et la succulence des plats ... depass[ent] toute attente," les invites "press[ent] le calife de nommer sans plus attendre chef des cuisines du palais l'auteur de ce festin incomparable" (300). Toutefois, contrairement a toute attente, non seulement le calife accorde-t-il ses suffrages au second cuisinier--"Or je pense que vous serez tous d'accord avec moi pour reconnaitre et proclamer l'immense superiorite du second cuisinier sur le premier" (302) annonce le souverain--mais il fait reposer son choix sur le fait que celui-ci a tres exactement reproduit le repas de son predecesseur. Loin en effet d'etre courrouce par ce qui semblerait a priori une supercherie, le calife justifie la selection du second cuisinier en proclamant: "Le premier banquet etait un evenement, mais le second etait une commemoration, et si le premier etait memorable, c'est le second seul qui lui a confere retroactivement cette memorabilite" (302). Aussi le calife utilisera-t-il les services du premier cuisinier au cours de ses voyages tandis que, ne voulant au palais "que des repas sacres" (302), il remettra au second cuisinier les soins des repas imperiaux.

Transposons les enseignements de cette derniere nouvelle en termes litteraires. Tournier ne trouve-t-il pas ici une reponse au fameux dilemme de l'influence litteraire qui le hante dans Le Vent Paraclet? "Ce recit, cette page, cet episode, ce poeme," s'irrite-t-il a propos des textes d'autres ecrivains qu'on a reconnus dans ses ecrits,
    c'est C moi qu'il revenait de l'ecrire. J'en etais de toute eternite
    l'auteur predestine. Un mechant hasard en faisant naAtre un tel
    avant moi lui a permis de me devancer. Et moi, maintenant, j'arrive
    trop tard, depossede de mon bien, desherite de mon patrimoine. Et il
    va de soi qu'en vertu meme de ma vocation, j'aurais tire un meilleur
    parti de cette veine, j'aurais su donner un lustre plus eclatant C
    cette trouvaille. (10)


Si la victoire douce-amere de Jacques sur Tiphaine epelle la victoire ambigue de Tournier sur Hugo, l'auteur d'"Angus" finit neanmoins, dans la derniere nouvelle, par avoir gain de cause sur la figure du pere litteraire. C'est ainsi que la victoire du second cuisinier sur le premier reecrit, en l'inversant, la scene du chalutier inscrite au coeur de la premiere histoire. Representant originel de Tournier dans la fiction, Oudalle qui n'avait ete qu'un "'crassous'" dont le role consistait a "second[er] ... le cuistot" sur le chalutier (11) est desormais promu cuisinier imperial. En prenant symboliquement la place du "second" du navire, alias Hugo, le second cuisinier de la derniere nouvelle, alias Tournier, prend symboliquement la place de Hugo. (11) Ainsi Tournier trouve-t-il une resolution a la question de la priorite litteraire, resolution qui ne tient rien moins que du miracle puisque l'ecrivain reussit a apprivoiser le temps et renverse, comme il le desire, "l'ordre chronologique en lui substituant un ordre plus profond, plus essentiel" (Le Vent Paraclet 52). Loin de mettre l'epigone dans une position d'inferiorite et de le livrer a l'angoisse d'influence bloomienne, l'acte de repetition, de commemoration permet au contraire de l'exhausser, de le rendre prioritaire. Envisage sous cette perspective, "L'Aigle du casque," c'est-a-dire le poeme originel, celui qu'Harold Bloom appellerait le "parent poem," remplit la fonction du premier repas et n'est plus qu'un texte evenement. En commemorant ce texte evenement, la nouvelle "Angus" et les autres recits deviennent quant a eux des textes sacres, ce sacre qui selon le calife "n'existe que par la repetition, et ... gagne en eminence a chaque repetition" (302).

En depit de sa position finale dans le recueil, le conte "Les deux banquets ou la commemoration" ne clot pourtant pas veritablement la collection. De fait, si l'on se souvient que le premier recit du Medianoche amoureux est un recit encadrant a partir duquel sont racontes les recits constitutifs du recueil, l'on reflechit que la narration du texte clotural s'inscrit a l'interieur du temps du recit inaugurateur. Partant, les dernieres pages du recit liminaire et encadrant depassent chronologiquement l'evenement qu'est la narration du dernier recit. Le recit liminaire fournit la preuve de ce depassement chronologique de la nouvelle en offrant tout d'abord un sommaire (au sens que Gerard Genette donne au terme) des textes du recueil lequel s'acheve precisement sur l'evocation du dernier conte: "Et c'etait surtout le dernier conte, celui des deux banquets, qui sauvait, semblait-il, la vie conjugale quotidienne en elevant les gestes repetes chaque jour et chaque nuit a la hauteur d'une ceremonie fervente et intime" (48).

L'on ne s'etonnera point des lors que la seconde partie du recit encadrant, celle qui correspond a la narration des histoires, porte trace de l'aboutissement du combat litteraire psychique qui se deroule au fil des nouvelles. Il est ainsi remarquable, dans le contexte de notre lecture, que le Mont-Saint-Michel, joyau architectural de la baie d'Avranches, recoive une attention toute particuliere apres que la derniere nouvelle a ete racontee: "Le soleil du solstice embrasait le Mont-Saint-Michel quand le dernier invite se leva pour prendre conge apres avoir dit pour ses seuls hotes le plus beau conte sans doute jamais invente ['Les deux banquets ou La commemoration']" (48). C'est que l'illumination du Mont-Saint-Michel ne revele rien moins en effet que le nom du signataire de la collection de nouvelles, laissant deviner, comme l'a vu Lorna Milne, "[l']identite, ou au moins, [le] prenom" de l'auteur (Michel). (12)

Il n'est pas d'ailleurs jusqu'a l'icone representatif du Mont-Saint-Michel qui ne soit implicitement mis a contribution dans ce processus de consecration. (13) C'est ainsi que la lutte entre Jacques et Tiphaine renvoie implicitement a l'image de l'archange Saint-Michel terrassant Satan. Le jour de son combat contre un Tiphaine a la taille "monstrueuse" (247), la dimension angelique de Jacques de Strathael--et peut-etre entend-on deja St Michel dans le patronyme Strathael--ne fait en effet aucun doute. C'est bien peut-etre "parce que des anges l'entouraient" (247) que le jeune ecuyer, "[n]imbe de lumiere" (246), "rayonn[ant] ... comme une figure de vitrail" (250), a "l'eclat irreel d'une apparition" (246). On aurait certes la un parfait exemple de ce que Tournier appelle dans Le Vent Paraclet le "processus d'autohagiographie" dans lequel "[c]haque heros mythologique ... nous engage" (Le Vent Paraclet, 220) ...

Notons encore que l'embrasement symbolique du monument, lequel renvoie tout a la fois au feu d'artifice qui dans "Pyrotechnie" detruit la figure du pere--"Puis, du cote de la fabrique Ruggieri, tout le ciel s'embrasa" (106)--et au feu d'artifice hallucinatoire que Tiphaine croit voir a l'heure de son trepas, ne se contente pas d'enteriner l'acte parricide litteraire et de consacrer Tournier vainqueur de Hugo mais signale aussi implicitement la perfection du recueil de nouvelles de Tournier. De fait, l'image du monument symboliquement embrase n'est pas sans conjurer l'image que l'ecrivain se fait de l'oeuvre d'art ideale. "On dirait que cette construction monumentale," reflechit Tournier a propos de L'Art de la fugue de Jean-Sebastien Bach qu'il considere comme "l'ideal insurpassable de toute creation" (Vent Paraclet 125), est "portee a incandescence par la violence des regles du jeu contrapuntique, comme le courant electrique eclate en lumiere aveuglante a condition de passer dans un filament diaphane, enferme lui-meme dans une ampoule vide ..." (Vent Paraclet 127). A l'instar de cette oeuvre musicale, le recueil de nouvelles ne se veut-il pas "prodigieuse architecture" (Vent Paraclet 125) dans laquelle "l'oeuvre s'edifie par developpement, stretto, reponse, inversion, contre-sujet, coda, miroir, etc." (Vent Paraclet 125)?

OEuvre d'art a la mesure de l'ambition litteraire de Tournier que cette fugue litteraire. Et quelle ambition! Car l'embrasement de l'illustre monument pourrait bien ne pas seulement signaler la victoire fantasmatique de Tournier sur un ecrivain (Hugo) mais sur tous les ecrivains. (14) Provoquee par le "soleil du solstice," l'illumination du Mont qui fait implicitement de cette consecration litteraire de Tournier un evenement a valeur cosmique, (15) ne designe-t-elle pas Saint Michel Tournier comme l'archange de la Litterature?

Notes

(1) Michel Tournier, Le Medianoche amoureux (Paris: Gallimard Folio, 1989) 48. Toutes les references au texte proviennent de cette edition. Les textes qui feront l'objet de mes commentaires sont "Les amants taciturnes," "Angus," la "Note" qui fait suite a "Angus," "Pyrotechnie ou La commemoration," et "Les deux banquets ou La commemoration."

(2) "L'Aigle du casque" avait deja fait l'objet de reflexions de la part de l'ecrivain dans un essai intitule "Emile, Gavroche, Tarzan." C'est ainsi que songeant a la terrible mort d'Angus aux mains de Tiphaine, l'ecrivain avait eu l'occasion de citer quelques passages du poeme hugolien. Voir Le Vol du vampire, (Paris: Mercure de France, 1981) 169-190.

(3) Voir la "Note" qui fait suite a "Angus," 256-257.

(4) En 1990, Tournier precisera que son recit "Angus" est "le fruit de six questions qu'on peut se poser en lisant 'L'Aigle du casque.'" Voir la discussion qui a fait suite a la communication "Litterature pour enfants ou pour inities?" de Mario Tome dans Images et signes de Michel Tournier. Actes du colloque du Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle, aout 1990. Arlette Bouloumie, Maurice de Gandillac, eds. (Paris: Gallimard, 1991) 321.

(5) Notons tout de meme que l'aigle est implicitement repris de maniere metaphorique dans la nouvelle "Angus" lorsqu'il est dit, apres que Jacques a appris sa parente avec Tiphaine: "C'etait cela le terrible secret de Jacques qui avait plane sur toute son enfance, comme un vautour, et qui a cette heure s'abattait sur lui" (241, c'est moi qui souligne). Une mention concrete d'un aigle apparait d'autre part dans le recueil a la fin d'une nouvelle dont le titre antithetique "Le mendiant des etoiles" ne serait pas pour deplaire a Hugo: "C'est alors que nous l'avons decouvert, notre unique mendiant de ce Noel a Calcutta. Il etait perche au sommet du pilier. Accroupi a vingt metres du sol, grand oiseau deplume et decharne, le coude pose sur le genou en un geste immemorial, il tendait sa main vers le ciel scintillant d'etoiles." Voir "Le mendiant des etoiles," 207.

(6) Voir Michael Worton, "Ecrire et re-ecrire: le projet de Tournier," Sud 61 (1986): 60. Le critique evoque ce parricide a propos de Vendredi ou les limbes du Pacifique, reecriture par Tournier de Robinson Crusoe de Defoe.

(7) Susan Petit, The French Review 68.2 (1994): 251-260.

(8) Voir Henri Meschonnic, "Hugo Nulle Part," Europe: Revue litteraire mensuelle 671 (1985): 16.

(9) Qu'est-ce en somme que cette scene dans laquelle le pere (symbolique) fait violence a la mere pour des motifs sexuels sous les yeux de l'enfant sinon une transposition de la scene imaginaire dans laquelle le coit entre les parents est vecu par l'enfant comme un acte d'agression du pere contre la mere?

(10) Michel Tournier, Le Vent Paraclet (Paris: Gallimard, 1977) 52.

(11) Cuisine et litterature sont a l'occasion liees dans la pensee de Tournier. C'est ainsi qu'a propos de "L'Aigle du casque," Tournier s'institue cuisinier lorsqu'il souligne que "[l]e probleme, c'est de faire rendre son jus a une histoire et de lui trouver des prolongements...." Bouloumie, Images et signes, 321.

(12) Lorna Milne, L'Evangile selon Michel: la Trinite initiatique dans l'oeuvre de Tournier (Amsterdam: Rodopi, 1994) 255.

(13) L'on reflechit d'autre part que Hugo n'a pas ete etranger a l'univers du Mont-Saint-Michel. De fait, il s'y est rendu en 1836 en compagnie de Juliette Drouet, et a immortalise le Mont et sa baie dans plusieurs de ses ecrits. Tandis que dans "Les quatre vents de l'esprit" le monument se fait l'analogue pour la France de la pyramide de Cheops pour l'Egypte, Hugo laisse a la posterite l'inoubliable passage des Miserables dans lequel le lecteur assiste a l'agonie detaillee d'un malheureux qui s'enfonce irremediablement dans les sables mouvants de la baie. Passage extraordinaire qui a contribue a renforcer, comme les historiens l'ont note, l'exageration du danger de la baie dans la memoire collective. Voir H. Decaens, A. Goetz, G. Guillier, M Bayle eds., L'ABC-daire du Mont-Saint-Michel (Paris: Flammarion, 1996).

(14) Il n'est pas inutile a ce propos de se rappeler que l'ordre de Saint-Michel etait autrefois une distinction honorifique qu'on reservait aux hommes de lettres: "Louis XI institua en 1469 l'ordre de Saint-Michel ... cre[ant] autour de lui une cour de bravoure, avec un nombre de chevaliers limites, les defenseurs de l'archange. Celui-ci evolua avec la Monarchie.... il fit partie, jusqu'au XVIIIeme siecle, avec l'ordre militaire de Saint-Louis, des Ordres du Roi. On reservait surtout Saint-Michel, dont Montaigne deja etait fier de porter le collier, aux hommes de lettres." Decaens, L'ABCdaire, 109.

(15) Notons que le chiffre vingt et un (le solstice d'ete est le 21 juin) correspond precisement au nombre de textes du recueil augmentes de la note qui fait suite a "Angus" et que c'est, dans la Bible, "le chiffre de la perfection par excellence (3X7)." Voir J. Chevalier, A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont, 1969, 1982) 1018.

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Author:Armstrong, Marie-Sophie
Publication:French Forum
Article Type:Critical Essay
Date:Jan 1, 2005
Words:5175
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