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L'appropriation subjective, la symbolisation, la culpabilite primaire et l'entrejeu therapeutique: illustration clinique.

RESUME: Cet article vise a illustrer les concepts psychanalytiques d'appropriation subjective, de symbolisation, de culpabilite primaire et d'entrejeu psychotherapique a travers une vignette clinique. Ces concepts s'appuient sur la pensee de plusieurs auteurs dont principalement Freud, Winnicott et Roussillon. Je ferai d'abord un bref resume theorique des notions precedemment mentionnees. Ensuite, j'illustrerai chacun de ces concepts a travers une meme vignette clinique. Concernant la patiente presentee, elle a ete suivie par l'auteur dans un service hospitalier en clinique externe de psychiatrie. Certaines modifications ont ete apportees afin de preserver l'anonymat de la patiente.

Mots cles: Appropriation subjective, symbolisation, vignette clinique, entrejeu, culpabilite primaire.

ABSTRACT: The goal of this article is to illustrate psychoanalytical concepts of subjective appropriation, symbolization, primary guilt and psychotherapeutic interplay. Those concepts found their support from authors such as Freud, Winnicott and Roussillon. First, I will present a briefly review those concepts and then illustrate them with a clinical case. The patient has been in psychotherapy with the author in a psychiatry outpatient clinic. Modifications have been made to preserve the anonymity of the patient.

Keywords: Subjective appropriation, symbolization, clinical case, psychotherapeutic interplay, primary guilt.

L'appropriation subjective et la symbolisation

La question de l'appropriation subjective est centrale dans le travail de psychotherapie, mais aussi dans nos vies en general. Elle se definit comme etant la capacite de se rendre present a une realite interne, c'esta-dire psychique, ou externe, d'en attribuer la provenance, de l'investir et de l'inscrire dans une trame historique (Jung, 2015; Fonagy et al., 2015; Roussillon, 2012; Roussillon et al., 2007). Nous sommes contraints de nous approprier une multitude de realites, allant de la realite de notre corps et de nos pulsions agressives et libidinales jusqu'a nos figures d'attachement, en passant par la realite des limites, de l'absence, des succes, des echecs et ultimement, de la mort. Si nous ne nous approprions pas ces realites, alors l'inapproprie fera retour dans nos vies sous differentes formes. Freud parlait de compulsion de repetition (Freud, 1920), dont la version moderne serait l'imperatif a la subjectivation. Par exemple, un patient obsessionnel qui refoule son agressivite vis-a-vis de sa femme fait un lapsus en seance. Il dit: << J'ai rage le linge de ma femme >> plutot que << ranger >>. Anxieux, il se defend contre cette possibilite d'etre en colere contre elle; visiblement, il ne s'est pas approprie cette emotion et cette non-appropriation fait retour par un lapsus. C'est le retour du refoule. Pensons maintenant a une patiente borderline qui en est a son quatrieme conjoint violent. Elle parle des hommes comme etant tous des abuseurs, clivant ainsi ses representations de l'autre et d'elle-meme. Pourtant, en seance elle ne realise pas qu'elle peut avoir des comportements abusifs envers son therapeute. Elle ne s'approprie pas l'abuseur en elle et ce non-approprie fait retour par l'exterieur; il est depose dans l'objet. C'est le retour du clive. Prenons comme dernier exemple un patient psychotique qui denie le deces de sa mere et qui, la nuit, rapporte qu'une entite feminine rode dans son logement. Cette fois-ci, le non-approprie, la perte de sa mere, fait retour par l'hallucination. C'est le retour du denie (Roussillon, 1999).

Ainsi, le meilleur moyen que l'homme a trouve pour arriver a s'approprier toutes ces realites est la creation de symboles. De facon generale, la symbolisation est le travail psychique de transformation, de construction/destruction, de liaison/deliaison des contenus psychiques primitifs et des experiences vecues en des contenus psychiques de plus en plus symboliques (Jung, 2015; Lecours et Bouchard, 1997; Roussillon, 2012). Cette capacite de symboliser implique aussi la conscience que l'on symbolise. C'est ce que l'on appelle la reflexivite, ou fonction reflexive, qui nous permet de considerer que nos symboles et nos representations ne sont que perception et non pas un fait ou une verite (Aaron, 2000; Reid, 1999; Roussillon, 2012). Un exemple de travail de symbolisation tout simple est celui du retour a la maison. Vous venez de vivre une journee au travail et vous rentrez a la maison. Votre conjoint ou conjointe vous accueille et vous racontez votre journee. Simplement un recit? Non, vous faites plus que simplement raconter votre journee. En parlant, vous transformez votre experience vecue durant le jour en mots et en images. Vous utilisez des metaphores, exprimez des sentiments. Vous retravaillez vos souvenirs. Vous faites meme peut-etre des liens que vous n'aviez pas faits durant la journee, simplement parce que votre conjoint ou conjointe vous ecoute. Vous mettez en perspective vos perceptions que vous preniez pour des faits. C'est tout un travail conscient et inconscient de liaison, de construction et de transformation. Vous reprenez votre experience de la journee et vous vous la presentez a vous-meme, vous vous en donnez une copie, grace aux mots qui vous permettent de voir votre experience avec une certaine distance et d'une facon differente, plus reflexive. Autrement dit, c'est un travail de transformation de l'experience vecue en symboles. Il se peut meme que ce travail de symbolisation se poursuive la nuit durant vos reves. Bref, vous vous appropriez votre journee. Cela semble aller de soi et il est vrai que quand les choses vont bien, elles semblent se derouler naturellement. Complexifions l'exemple maintenant.

Si, durant la journee, vous avez vecu une epreuve tres difficile, voire traumatique, que vous avez ete victime d'une agression ou temoin d'un grave accident par exemple, il se peut que le recit de votre journee soit plus difficile a faire une fois a la maison. Les mots ne viendront peut-etre pas si facilement, vous serez plus tendu, plus angoisse. Vous en ferez peut-etre des cauchemars la nuit. Peut-etre meme n'arriverez-vous pas a en parler et allez-vous consommer quelques verres d'alcool. Peut-etre qu'une chicane se produira entre vous et votre partenaire. Ou peut-etre aurez-vous un terrible mal de tete. En d'autres mots, le travail de symbolisation, d'appropriation subjective, se fera plus difficilement qu'a l'habitude.

En fait, les symboles remplacent la reaction somatique (le mal de tete), l'agir (la fuite dans l'alcool) et l'hallucination (le cauchemar). Ils amenent aussi la creation d'autres symboles (de nouveaux liens), permettent une interiorisation du conflit psychique plutot qu'une interpersonnalisation du conflit (la chicane avec le conjoint), contribuent a une croissance psychique dans le lien intersubjectif, permettent l'apprentissage par l'experience (Bion, 1967) et diminuent la repetition automatique de patterns intrapsychiques et relationnels (Lecours, 2007; Lecours et Bouchard, 1997). Que ce soit l'homme prehistorique qui dessinait des scenes de chasse dans sa caverne et qui tentait d'expliquer les orages par la colere d'un dieu du ciel ou qu'il s'agisse d'un enfant en train de dessiner sa famille ou encore un patient en train de se representer differemment son probleme, tous creent des symboles pour donner sens a ce qu'ils vivent afin de s'approprier toutes ces realites.

La culpabilite primaire

Comme je viens de le mentionner, il y a des vecus, des experiences qui peuvent etre particulierement difficiles a s'approprier, comme le sont les traumatismes. Je choisis ici une problematique que l'on retrouve souvent en psychiatrie, a savoir celle de la culpabilite primaire (Roussillon, 1999). On peut concevoir qu'il existe une culpabilite secondaire, la culpabilite oedipienne, qui est une angoisse structurante au service du developpement du moi et du surmoi du sujet (Freud, 1924). Il existe par contre une culpabilite destructrice, enracinee dans un surmoi primitif, qui n'est pas au service du developpement du moi, mais bien au service d'une defense massive contre des vecus traumatiques, et ce par l'utilisation d'une destruction systematique du sujet (Rosenberg, 1982). Ce type de surmoi culpabilisant a l'extreme peut faire echo a ce que Racamier (1995) appelait le << sur-anti-moi >> qui fonctionne, non pas sur le mode surmoique qui incite au renoncement pour eviter une punition, mais plutot sur le mode de l'annihilation du moi.

Lorsque les choses se deroulent bien, le bebe cherche et preconcoit le sein et en fait la rencontre. 11 vit alors une illusion cruciale: celle d'etre a l'origine de sa satisfaction et donc d'etre une bonne personne. C'est l'experience du trouve/cree (Abram, 1996; Winnicott, 1967). Cela se rapproche aussi du couple preconception/realisation de Bion (1963). Il s'agit ainsi d'un fondement du narcissisme sain. C'est dans ces experiences que se construisent la valeur du sujet et ses representations de lui-meme (Gergely et Watson, 1996).

Mais lorsque c'est l'absence prolongee, l'abandon ou l'agression ou un peu de tous ces elements que l'enfant rencontre, c'est alors l'illusion d'etre fondamentalement mauvais qui est vecue, produisant une representation mauvaise de soi (Fonagy, 2002). C'est comme si le bebe se disait: << Je recois du mauvais, je dois donc etre mauvais et je ne merite que cela. >> En d'autres mots, s'installera chez le sujet une culpabilite d'exister, un imperatif de << rester dans le mauvais >>, une culpabilite primaire et destructive (Roussillon et al., 2007). Ainsi, dans cette logique paradoxale, toute forme d'amour ou de succes, le << bon >> sous toutes ses formes, est imperativement exclu par le sujet, car si ce dernier se << permet >> de recevoir ou de vivre de bonnes experiences, c'est la titanesque culpabilite primaire qui emerge. Du coup, nous voyons aussi la fonction defensive d'une telle culpabilite qui pourrait se formuler de la sorte: plutot me detruire/saboter et eviter d'etre coupable que d'entrer en contact avec cette culpabilite mortifere qui me renvoie aux mauvais traitements que j'ai subis.

L'entrejeu

Les enjeux et themes precedemment mentionnes prennent toutes leurs couleurs et leurs forces dans ce qu'on appelle l'entrejeu de la psychotherapie (Roussillon, 2008). Il y a bien sur la question de la comprehension clinique qui est cruciale, mais l'autre question tout aussi importante est celle de la maniere dont nous intervenons aupres de nos patients. Les concepts de jeu de Winnicott (1971) et d'entrejeu de Roussillon (2008) m'apparaissent fort utiles et, a mon humble avis, incontournables si l'on veut bien aider nos patients. La capacite de jouer afin de symboliser est un accomplissement de la psyche, que ce soit le jeu des enfants ou le jeu des espaces culturels des adultes. Par contre, lors de conjonctures traumatiques, le sujet verra ses capacites de jeu tres affectees; l'espace transitionnel de jeu ne se cree plus, ou que tres peu (Winnicott, 1971). Ceci engendre alors des tentatives de rejouer le jeu qui a echoue. Le tout devient alors une mise en scene inconsciente de la part du patient d'une dynamique ou d'un scenario relationnel caracterise par un conflit majeur, associe a un vecu souvent traumatique, irresolu, et qui concerne un echec relationnel vecu avec les premieres figures d'attachement. La tentative, inconsciente, du sujet de remettre en jeu ce qu'il n'a pu resoudre avec ses parents temoigne a la fois de l'espoir du sujet d'en arriver a un nouvel amenagement et a la fois des echecs qu'il a rencontres et qu'il continue d'alimenter. La question cruciale qui se pose est alors la suivante: comment l'objet reagira et quelle sera la reponse de l'autre, en occurrence celle du therapeute, face a cet entrejeu que lui << proposera >> le patient? Le defi du therapeute devient celui de decoder le jeu du patient et d'y participer de telle facon que cela permet au sujet de s'approprier ce qui est en souffrance de representation. L'exemple classique est celui de la petite patiente de Winnicott (1971) qui, lors de son premier contact avec lui, plutot que de se mettre a jouer avec des petites figurines ou de la plasticine comme le font la plupart des enfants, lui mord le doigt. Winnicott, plutot que de se retirer, de << cadrer >> sa petite patiente ou d'interpreter son geste, tolere la morsure. Il << joue le jeu >> de l'agressivite. Plus tard, il lui propose une spatule qu'elle lancera vigoureusement par terre, geste qu'elle repetera souvent par la suite. Selon Winnicott, la petite avait besoin de jouer a un jeu plus primitif que le jeu normal des enfants non traumatises, un jeu concernant la destructivite face a l'objet et la recherche d'un objet qui resiste et survit a cette destructivite (Roussillon, 2009). Cela a permis a sa petite patiente de faire une experience, probablement insuffisamment vecue par elle, celle du jeu de l'objet qui survit a la destructivite. Du coup, la petite s'approprie quelque chose de tres precieux: je peux hair et l'objet survit. Ma destructivite a du bon: elle permet de me decouvrir et de decouvrir l'autre. C'est l'equivalent de la premiere chicane dans un couple apres le coup de foudre: c'est eprouvant, mais quelque chose de la vraie rencontre devient possible. La question du jeu en therapie est donc celle de la capacite du therapeute, souvent inconsciente, de survivre psychologiquement a ces mises a l'epreuve de son patient, qui constituent des remises en scene d'experiences que le sujet a besoin de vivre, et de faire vivre, afin de s'approprier differents vecus.

Illustration clinique: presentation de la patiente

Il s'agit d'une femme d'une quarantaine d'annees qui a ete referee a l'urgence psychiatrique suite a une tentative de suicide. Elle a ensuite ete referee en clinique externe pour une problematique depressive, trouble de personnalite, trouble dissociatif et element psychotique. Elle a alors debute sa psychotherapie d'orientation psychanalytique avec moi a raison d'une seance par semaine.

Son histoire, comme celle de plusieurs patients en psychiatrie, est marquee par une enfance polytraumatisee par la negligence et les abus. Elle a ete incestuee par son pere pendant de longues annees, sa mere ayant quitte la maison alors qu'elle n'avait pas encore 10 ans, et a vecu dans differents endroits tout au long de son enfance et adolescence. Adulte, cette instabilite s'est poursuivie oo elle a par moments vecu dans la rue, fait de la prostitution et un peu de criminalite jusqu'au jour oo elle a decide d'habiter avec un homme avec qui elle passera quelques annees. C'est suite au deces de celui-ci qu'elle a fait sa tentative de suicide.

Illustration de l'appropriation subjective et du travail de symbolisation

Plongeons donc dans le vif du sujet avec un theme recurrent autour duquel plusieurs enjeux se sont joues pour la patiente lors de sa therapie. Ce theme, ce fut le sang. Au debut du processus therapeutique, elle rapportait des hallucinations de sang dans son appartement. Parfois, elle s'automutilait et rapportait etendre son sang sur ses murs. Il n'etait pas toujours facile de distinguer entre la realite et l'hallucine, mais ce qui etait certain, c'est que cela donnait froid dans le dos. En fait, il semblait que j'etais davantage inquiet et effraye qu'elle pouvait l'etre. Bien qu'elle exprimat une certaine anxiete, elle paraissait plus souvent qu'autrement detachee emotivement et ce detachement allait souvent jusqu'a la dissociation. En seance, il etait impossible dans ces moments de faire emerger quelconques associations ou liens a propos du sang. Je pouvais bien speculer dans mon esprit mais tout ce que je pouvais faire, hormis les interventions habituelles pour s'assurer autant que possible de la securite de la patiente, etait contenir ces etats, d'y survivre en quelque sorte.

Puis, en cours de route, elle a commence a rapporter des reves oo elle racontait etre submergee de sang. Des inondations de sang, disait-elle. Toujours aucune association qui puisse permettre une elaboration quelconque. Mais je notais quand meme ceci: ses hallucinations diminuerent au fur et a mesure qu'elle rapportait ces reves de sang. Bien que l'angoisse fut toujours aussi diffuse et l'elaboration aussi pauvre, quelque chose dans le processus de symbolisation devait bien se passer puisque j'assistais a une transformation du sang << hallucine >> en du sang << reve >>.

Un peu plus tard encore, elle s'est mise a se comporter en seance comme si elle se mefiait de moi. D'un contact plutot positif dans les premiers mois, ce dernier se changea progressivement en transfert paranoide. Son regard devint mefiant, ses elaborations coupaient court, elle inhibait son discours. Elle exprima finalement qu'elle etait convaincue de ma malveillance, qu'il ne s'agissait que d'une question de temps avant que je n'abuse d'elle, au point qu'elle songeait a ne plus venir me voir.

Pendant cette epoque, elle se presenta a une seance et quelques brides associatives emergerent enfin en lien avec le sang. A ce moment, elle s'est mise a saigner du nez en pleine seance alors qu'elle racontait une histoire d'animal torture. De nouveaux souvenirs emergerent concernant son pere et un lieu flou oo elle aurait ete abusee. Tout cela restait bien precaire, mais je continuais de l'accompagner.

Par la suite, elle s'est presentee a mon bureau un matin, de toute evidence perturbee, rapportant de nouveau une terreur nocturne oo le sang abondait. C'est a ce moment qu'elle fit le lien entre les couleurs sur les murs de mon bureau et les couleurs d'un endroit oo elle avait ete abusee, non pas par son pere comme elle l'avait toujours raconte, mais par d'autres hommes a qui son pere l'offrait moyennant de l'argent. Ces horribles souvenirs ont ete racontes avec d'intenses affects de detresse, d'impuissance et d'effroi. Cependant, le transfert paranoide qui s'etait installe s'estompa, tout comme les hallucinations puis, plus tard, les automutilations.

Que peut-on dire de ce processus? Evidemment, plusieurs lectures sont possibles. Je vous propose de la faire sous l'angle de l'appropriation subjective et du travail de symbolisation primaire et secondaire. En effet, les choses se sont deroulees comme si le processus therapeutique avait reveille des memoires primitives chez la patiente. On pourrait parler d'une reactivation de traces mnesiques perceptives (Roussillon, 2012) qui ont donne lieu a l'hallucination de sang, voire a du sang bien reel, sur ses murs. L'effroi que cela a suscite chez moi a donne envie de ne pas entendre ni sentir ce qu'elle me racontait. Ma capacite de survivre a ces etats et a l'impuissance qui y etait associee a ete mise a rude l'epreuve. Mais il semble que la survivance fut suffisamment presente, car quelque chose d'important s'est produit par la suite: elle s'est mise a rever a du sang. C'etait des terreurs nocturnes et il n'y avait pas d'associations suite a ces reves; pourtant, quelque chose semble s'etre alors developpe. D'une hallucination de sang, temoin de la trace mnesique perceptive, nous sommes passes a du sang sous forme d'image, sous forme de representation de la chose, sous forme de representation-chose. Il y aurait donc eu un travail de symbolisation primaire qui transforma la trace mnesique en representation-chose (Roussillon, 2008).

Puis, dans une espece de crescendo transferentiel autant sur ma personne que sur les lieux physiques de mon bureau, elle arrive a elaborer des liens avec le sang et ses nombreux vecus d'abus. Elle elabore alors ce vecu traumatique en seance. Il semble bien qu'il y ait eu passage de la representation de la chose, le sang, vers des representations en mots de l'experience, a l'aide de representations-mot. On peut alors parler d'une symbolisation secondaire qui est en fait la traduction des representations-chose en representations-mot (Roussillon, 2012).

De toute evidence, ce long processus a permis a la patiente de s'approprier subjectivement une partie de ses traumatismes. En se les appropriant, elle est devenue plus en contact avec son monde affectif, donnant naissance, comme elle le disait elle-meme, au sentiment d'exister reellement, elle qui souffrait d'episodes dissociatifs severes et de symptomes psychotiques negatifs. Cela lui a aussi permis aussi de reprendre contact avec sa creativite et le monde autour d'elle. Ses traumatismes, plutot que d'etre deposes dans le monde exterieur, dans ses hallucinations et dans ses rapports paranoides qui la contraignaient a des agirs dangereux, se sont partiellement integres dans son moi, non sans souffrance.

Illustration de la culpabilite primaire

Un autre axe tres important autour duquel s'est jouee la psychotherapie est celui de l'estime de la patiente. En effet, elle rapportait un narcissisme extremement precaire, accompagne d'auto-devalorisation et de comportements de negligence, autant au plan des soins corporels, de la prise de nourriture que dans sa capacite a s'occuper de son logement. Elle pouvait dire par exemple qu'elle avait enfin trouve une solution a ses problemes avec un sincere enthousiasme. Questionnee sur sa solution, elle repondait, radieuse: << Je vais refaire une tentative de suicide et je ne me manquerai pas cette fois. Comme ca, je ne causerai plus de probleme a personne. >> A noter qu'elle ne le disait pas sur un mode de defiance ou de provocation, mais surtout sur un ton qui demontrait que s'eliminer ou se detruire allait de soi pour elle. Ses negligences sont allees jusqu'a causer des hospitalisations et des complications medicales, sans parler des nombreux auto-sabotages, ruminations suicidaires et auto-mutilations.

Malgre tout, les choses commencerent a se stabiliser en therapie. Dans ce chaos, des premiers signes de progres apparurent. Mais, sans surprise, des que les choses commencaient a bien aller pour elle, les symptomes reprenaient de plus belle. Et c'est la qu'il fut possible d'identifier progressivement un cycle qui se repeta tres souvent par la suite. Nous en sommes venus ensemble a cette formule: << Quand ca va bien, ca va mal. >> Et j'ajoutai pendant une seance: << On dirait presque que tout se passe comme si vous ne meritiez pas d'etre bien. >> Et elle de repondre: << Je ne merite pas de vivre >>. Je poursuivis: << Vous ne meritez pas de vivre? C'est a croire que vous sentez tellement que vous ne meritez pas de vivre qu'il vous faudrait detruire tous vos progres. >> Nous avions alors pose un jalon important: une representation d'elle-meme tellement mauvaise, honteuse et indigne qu'elle ne meritait pas de vivre, mais aussi, par ricochet, une partie d'ellememe particulierement destructrice qui l'attaquait de l'interieur. Une relation d'objet avec d'une part l'agresseur qui ne tolere aucun signe d'existence et, d'autre part, l'agressee qui tente de s'effacer pour ne pas susciter les attaques de l'agresseur.

Elle mettait aussi litteralement en charpie chacune de mes << bonnes >> interventions, provoquant en moi un profond sentiment de rage et de desespoir. Son ton de voix et son regard se transformaient en quelque chose de tres sombre. Je me suis dit qu'elle devait me traiter, me faire sentir, comme elle avait ete traitee. Je lui dis: << Lorsque vous parlez comme ca de vous, on croirait entendre votre pere. >> Et elle de me repondre: << C'est drole, parfois, quand je me regarde dans le miroir, j'ai l'impression de voir mon pere. >> Un autre jalon se posa alors: celui de l'identification a son pere. Je pus lui dire eventuellement la chose suivante: << Vous semblez vous traiter aujourd'hui comme on vous traitait enfant. >>

Cela nous amena a aller plus loin et a identifier, non pas une culpabilite dite normale, mais bien une culpabilite extremement intense qui se manifestait des que la patiente commencait a se sentir exister. Aller bien signifiait une montee de la culpabilite qui suscitait une peur telle, une angoisse telle qu'elle devait s'annuler, effacer toute trace de son existence et de ses progres pour se soulager de la culpabilite. Si elle tentait sa chance pour le bonheur, l'agresseur, le surmoi primitif et sadique, venait s'occuper de remettre le moi a sa place.

Mais aussi terrible que puisse etre cette auto-destructivite, elle permet d'eviter l'appropriation des profonds sentiments de culpabilite, de honte catastrophique et des liens nocifs avec les figures d'attachement. Peu a peu, plutot que d'agir sa culpabilite par des auto-sabotages, elle a tolere sa culpabilite. Prendre conscience de la cruaute de son pere qu'elle idealisait plutot que de continuer a se faire du mal etait en soi un progres, mais un progres qui a amene son lot de souffrance en termes de desidealisation et de profondes deceptions.

Illustration de l'entrejeu psychotherapique

Reprenons un de ces moments oo, comme je le mentionnais, la patiente se presentait avec un discours quasi-delirant de pessimisme et de desespoir qui etait si massif et qui ne laissait tellement pas de place a autre chose que cela suscitait en moi un profond sentiment de desespoir et une forte envie de l'abandonner, de la laisser tomber et de lui faire payer tout ce qu'elle me faisait endurer. Elle disait par exemple: << Ca donne rien de venir ici. Je suis dans la merde, je vais rester comme ca et de toute facon, je suis trop vieille pour faire une therapie et puis on s'en va nulle part avec cette therapie la. Tu sers a rien >>. Premiere possibilite: le therapeute neglige son contre-transfert et sous le couvert d'un motif raisonnable << s'organise >> pour terminer le processus therapeutique. Autrement dit, le therapeute agit. Autre possibilite, le therapeute utilise son contre-transfert pour faire interpreter a la patiente qu'elle tente de provoquer la fin de la therapie. Option plus interessante que la premiere. Troisieme option, celle du jeu. Je fais l'hypothese que ma patiente met en jeu un scenario: celui de la patiente desesperee qui provoque le rejet et l'abandon par un autre, insensible et mechant. Je tolere puis j'entre ainsi << dans la danse >> avec ma patiente. J'interviens donc mais sur un ton qui se veut suffisamment credible pour avoir un effet mais legerement decale pour signifier a ma patiente que << je ne le dis pas pour vrai >>. Je m'avance: << Alors, si je vous comprends bien, on devrait arreter cette therapie la tout de suite. Vous avez peut-etre raison: au fond qu'est-ce que ca donne? Il n'y a pas d'issue, vous etes trop vieille, ca ne changera pas. >> Surprise, la patiente se met a rire. J'en rajoute et je reprends ses mots: << Au fond, c'est pas ce que vous me dites? Je suis une merde, ca changera pas, on arrete ca ici et mettez-moi a la porte. >> L'atmosphere change dans la seance. Le temps de quelques instants, j'ai personnifie ce parent abandonneur et rejetant qu'elle a en elle et dont elle ignore consciemment encore l'existence. Je deviens, par mes propos, ma mimique, ma gestuelle, un symbole de son monde interne. Elle associe d'ailleurs qu'elle se tient ce genre de discours a l'interieur d'elle-meme et que ses hallucinations auditives lui disent souvent des choses comme: << Tu ne vaux rien, abandonne tout, laisse tomber, tu n'en vaux pas la peine. >> Le temps du jeu, j'ai incarne une partie d'elle, probablement un objet surmoique primitif et sadique, qu'elle deposait en moi, que j'ai vivement senti d'ailleurs, et qui, grace au jeu, s'est incarne et symbolise primairement.

Ainsi donc, la metaphore du theatre est fort utile. Quels sont le ou les personnage(s) que le patient s'approprie le moins et qu'il aura besoin de projeter, deposer, transferer sur le therapeute? La question de l'intervention se joue ici: comment reagira le therapeute dans ces moments? Va-t-il fuir ce personnage et tenter de maintenir le role du bon therapeute? Va-t-il agir le personnage et mettre fin a la therapie? Va-t-il interpreter? Ou bien va-t-il jouer avec le patient? Bien sur, la question n'est pas de jouer ou d'interpreter mais bien de jouer et d'interpreter. Tout est question de dosage. Mais il m'apparait que dans des situations telles que celles que j'ai decrites plus haut, le jeu doit preceder l'interpretation au sens oo, avant de tenter d'interpreter le personnage de ma patiente, a savoir son surmoi primitif et sadique, encore faut-il qu'il puisse d'abord s'incarner dans la seance. D'oo l'utilisation du therapeute comme d'un materiau, d'un medium malleable et d'une pate a modeler (Roussillon, 2007). Le temps du jeu, j'incarne cette partie d'elle-meme devant ses yeux. D'une certaine facon, cette partie se revele a elle grace au jeu.

Dernier exemple: c'est une epoque oo elle allait bien et elle s'est presentee en seance tres heureuse d'un accomplissement qu'elle avait fait, accomplissement qui s'inscrivait dans une activite ouverte au public. Spontanement, elle me tend un carton d'invitation et m'invite a cette activite pour que je puisse evidemment voir le fruit de son travail. Ma reponse fut la suivante: << Vous savez, dans le cadre du travail que l'on fait ensemble, je n'accepte pas les invitations, mais peut-etre pourriez-vous me parler de ce que cela signifie pour vous de m'inviter? >> Mon intervention ne facilite pas du tout son elaboration. Le contact semble coupe. Dans les minutes qui suivent, quelques brides associatives me font realiser mon erreur. Je reprends: << Au fond, vous auriez bien aime que je dise oui a votre invitation >>. Et c'est a ce moment que j'emploie le << ton du jeu >>: << Ah, quelle bonne idee, je vais pouvoir voir ce que vous avez fait de beau, vous allez etre fiere, je vais etre fier de vous aussi. >> Elle me regarde, triste et legerement exasperee, et dit: << Bon, la tu as compris. >> S'ensuivent des associations concernant l'abandon de sa mere et l'absence de regard positif pose sur elle pendant son enfance et surtout, cette quete inavouee de retrouver un bon parent pour elle, elle qui disait toujours etre au-dessus de toutes ces considerations. Le temps du jeu, j'ai incarne ce parent tant reve qui serait present dans sa vie, fiere d'elle, temoin de ses accomplissements, parent evidemment cruellement absent depuis fort longtemps. Ce qui est interessant de noter est le fait que lorsque je resiste au jeu, cela amene un appauvrissement de l'elaboration de la patiente et que lorsque je me prete au jeu, cela ouvre sur des associations et des affects chez elle. L'avantage du jeu, comme disent les enfants, est que << c'est pas pour vrai >>. Je ne suis evidemment pas alle << pour vrai >> a l'exposition de ma patiente; par contre, nous avons mis en jeu une vraie scene psychique au service de son travail d'appropriation et de symbolisation a propos d'un autre deuil auquel elle etait confrontee et qu'elle evitait de s'approprier, celui de trouver reparation a travers moi de ses blessures narcissiques d'enfance.

Conclusion

La clinique nous montre que nous nous soignons en symbolisant, dans le lien a l'autre, sans jamais de garantie de resultat. Elle nous montre aussi qu'il y a plusieurs chemins menant a la symbolisation et que nos interventions doivent etre guidees par des reperes qui nous aident a developper une vraie pensee clinique, au cas par cas, en tolerant l'impuissance, l'incertitude et l'incompletude qu'implique notre metier. Cela ne semble pas tres populaire a notre epoque. Mais la bonne nouvelle est qu'il semble que plus nous nous approprions cette posture clinique, plus nous avons du plaisir a aider et ecouter nos patients et, du coup, mieux nous les aidons. Je tiens d'ailleurs a remercier ces derniers, ainsi que mes collegues et mes stagiaires pour leur precieuse contribution.

Alexandre Francisco

alex.francisco@videotron.ca

References

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Title Annotation:Heteros
Author:Francisco, Alexandre
Publication:Filigrane
Article Type:Report
Date:Mar 22, 2017
Words:5797
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