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L'animal poetique de Valery.

Parmi les differentes critiques de l'anthropocentrisme developpees au cours des dernieres decennies (Deleuze et Guattari, Donna Haraway...). celle de Derrida se distingue par l'importance quelle accorde a la question du langage. Dans Lanimal que donc je suis notamment, Derrida critique l'heritage inconscient ou mal assume du dualisme cartesien selon lequel l'animal--quelle que soit la diversite d'especes que ce singulier recouvre--s'oppose a l'homme par le manque de langage:
   Tous les philosophes que nous interrogerons (d'Aristote a Lacan en
   passant par Descartes, Kant, Heidegger, Levinas), tous, ils disent
   la meme chose: l'animal est prive de langage. Ou plus precisement
   de reponse, d'une reponse a distinguer precisement et
   rigoureusement, de la reaction: du droit et du pouvoir de
   "repondre." Et donc de tant d'autres choses qui sont le propre de
   l'homme. (1)


Loin de nier les differences qui separent les etres humains des animaux (ainsi que les animaux et les etres humains entre eux) quant a l'usage des signes, Derrida conteste ainsi la legitimite de la distinction rigoureuse entre un usage de la parole automatique, determine par la nature--celui de l'animal--, et un usage de la parole susceptible de representer la pensee qui n'appartiendrait en propre qu'a l'homme. Derrida fait valoir les problemes ethiques souleves par ce dualisme. Reserver a l'homme la capacite de repondre, comme le fait Descartes, cela revient en effet a reduire l'animal a l'etat de machine, d'automate sans ame, et, a nier ainsi sa capacite a souffrir.

Or s'il est un intellectuel francais qui, au debut du vingtieme siecle, se signale par son ambivalence a l'egard de cet anthropocentrisme cartesien, c'est bien Paul Valery. Preoccupe par la crise de l'esprit europeen dans ses Essais quasi politiques de l'entre-deux guerres, Valery se presente, d'un cote, comme l'un des derniers representants de l'humanisme moderne, attache a fait valoir les capacites de transformation et d'inventivite de l'esprit humain en opposition a l'assujettissement des animaux aux reflexes de la vie organique. La figure de l'animal intervient ainsi de maniere recurrente dans ses essais, lorsque Valery entreprend de definir les proprietes de l'esprit humain. Presente comme negatif des facultes transformatrices de l'esprit, l'animal s'apparente alors le plus souvent a l'animal-machine de Descartes: il s'agit d'un vivant qui n'a pas acces a la pensee, en prise directe avec le present, uniquement capable de reagir a des stimuli sans pouvoir y repondre. Ainsi, "animal" devient dans ses essais le nom de tous les comportements d'assujettissement, ou d'obedience automatique aux stimuli du monde contemporain (technologie, mode, presse, slogans politiques, etc.) dont Valery constate la proliferation inquietante dans l'Europe de l'entre-deux guerres.

Cependant, les remarques de ses Cahiers, ainsi que certains de ses poemes, compliquent singulierement l'opposition homme/animal telle quelle est posee ou presupposee dans les essais. Valery s'interroge a plusieurs endroits de son oeuvre sur la maniere dont l'etre humain figure dans le regard des animaux et, partant, du rapport des animaux aux signes, au langage. Certains de ses poemes, surtout, mettent en doute la souverainete de l'etre humain quant a la possession et la maitrise d'un "logos" qui puisse se referer aux choses de maniere transparente. Les animaux qui interviennent dans les poemes de Charmes ont en effet souvent pour role de marquer un exces dans le regime referentiel du langage. Ils sont associes a une parole alliterative, susceptible de faire devier le sens--par effets de sons--dans une direction imprevue. Qu'il s'agisse du serpent d'"Ebauche d'un serpent," ou de celui de La jeune Parque, les animaux interviennent toujours, dans ces monologues interieurs, comme des tiers qui subvertissent les dualismes de la conscience (presence/absence, interieur/exterieur). La notion d'un formalisme valeryen fonde sur une opposition simple entre homme et animal se trouve donc remise en cause par la trace des animaux dans ces textes poetiques, et je voudrais examiner dans cet essai les deplacements du sujet lyrique qui s'ensuivent.

De la distinction entre reponse et reaction

Dans un texte en prose intitule "Animalites" et issu du recueil Instants, Valery propose sept reflexions distinctes sur le rapport de l'homme aux animaux. La cinquieme d'entre elles me semble particulierement interessante dans la mesure ou s'y profile une aporie quant a l'effort de penser un "propre de l'homme" qui va hanter l'ensemble des essais quasi politiques de Valery. Elle concerne les phobies que certains animaux provoquent en l'homme:
   V

   Les animaux qui font le plus horreur a l'homme, qui l'inquietent
   parfois jusque dans ses pensees, le chat, la pieuvre, le reptile,
   l'araignee [...] sont ceux dont la figure, l'oeil, les allures ont
   quelque chose de psychologique. Ils agissent sur les nerfs par je
   ne sais quel charme sinistre et quel aspect enigmatique, comme
   s'ils etaient eux-memes de hideuses arriere-pensees. [...]

      Ces antipathies toutes-puissantes font voir qu'il y a en nous une
   mythologie, une fable latente--un folklore nerveux, difficile a
   isoler car il se confond sur ses bords, peut-etre, avec des effets
   de la sensibilite qui, eux sont purement moleculaires, extra
   psychiques. Ainsi le grincement, l'agacement, l'impossibilite
   realisee, certaines imitations forcees, la chatouille--toutes
   choses qui provoquent d'insupportables defenses (ce sont les
   defenses qui sont reellement penibles).

     Ce monde-la est tres obscur, tres important--le danger n'est pas
   proportionne aux reactions qu'il provoque--ces reactions
   constituent le reel danger. (2)


Le moins que l'on puisse dire, a la lecture de ce passage, c'est que Valery ne semble pas ici temoigner d'une ethique particulierement novatrice a l'egard des animaux. Selon les conventions memes de l'anthropocentrisme, "le chat, la pieuvre, le reptile, l'araignee" ne sont ici invites a comparaitre qu'en tant qu'idees, que representations psychologiques qui "agissent sur les nerfs" de l'etre humain.

Cependant, l'analyse valeryenne des processus mentaux qui fait suite n'en affecte pas moins profondement la notion d'une espece humaine souverainement distincte des autres especes, qui se distinguerait, depuis Descartes, par sa capacite de repondre aux signes plutot que d'y reagir mecaniquement. (3) Ce que trahissent les phobies animales de Valery, c'est en effet la presence "en nous" de mecanismes "obscurs" qui n'autorisent pas la moindre pause reflexive entre "l'impression d'une excitation" et l'acte de defense qui s'ensuit. Ces mecanismes de reflexes phobiques sont obscurs, parce qu'ils revelent notre assujettissement a une mythologie qui excede les bornes du pensable, qui fait agir, ou plutot reagir, a partir d'une zone "extra-psychique," ou l'esprit ne penetre pas. Surtout, cet assujettissement, pour Valery, expose l'etre humain a un danger sans commune mesure avec celui que represente l'animal lui-meme. Le danger en question ne tient pas a l'existence d'animaux qui font peur mais plutot a notre incapacite de repondre a ces peurs autrement que par "d'insupportables defenses." Ce sont ces reactions, affirme Valery, et non les animaux eux-memes, qui constituent le reel danger.

Mais dans quel sens est-ce que des reactions de defense peuvent-elles donc s'averer dangereuses? Qui ou quoi mettent-elles en danger? Le passage en question nous permet--il me semble--d'esquisser deux reponses possibles. D'un cote, par "danger," Valery semble bien designer les consequences de ce que l'homme peut faire--se faire a lui-meme ou faire a l'autre--lorsqu'il n'est plus responsable de ses actes. Letat decrit par Valery se caracterise en effet par une defaillance de la raison: c'est en tant qu'"hideuses arriere-pensees" que les animaux agissent "sur les nerfs" par un "charme sinistre." Mais precisement, puisque cet etat correspond de pres a la condition animale telle que Valery la concoit dans ses essais, on pourrait aussi comprendre que le danger dont il est question pese ici sur la representation que l'etre humain se fait de lui-meme. Au-dela des consequences particulieres des comportements phobiques, ce serait la mise en doute qu'ils impliquent qui serait ressentie comme dangereuse, a savoir que la distinction par laquelle l'homme se definit--celle de pouvoir se constituer en "res cogitans" opposee a l'etendue mesurable--pourrait bien s'averer superflue.

La parole au serpent

C'est cette meme distinction que la pratique de l'ecriture poetique remet en cause chez Valery. Dans certains poemes de Charmes les animaux refont en effet surface pour subvertir cette fois les dualismes de la tradition classique. "Ebauche d'un serpent," en particulier, a travers sa reecriture du mythe de la Genese, pose la question du langage, et de son appartenance exclusive a l'etre humain. C'est, dans ce poeme, au serpent de la genese que revient la parole, et surtout le don de susciter l'envie de s'en servir chez l'etre humain. Derrida, dans Lanimal que donc je suis, convoque d'ailleurs ce texte comme le lieu d'une parodie subversive du Cogito de Descartes sur laquelle je vais revenir dans un instant. Il recourt aussi, dans un passage voisin, a un neologisme qui va nous permettre de faire valoir certaines particularites du serpent dans le poeme de Valery: le concept de "l'animot" oppose au concept monolithique de "l'Animal." Le mot "animot" suggere en effet deux virtualites de sens que la notion generique d'animal, telle que Valery l'utilise dans ses essais, occulte. "Animot" laisse tout d'abord entendre l'idee d'un pluriel irreductible par quoi l'animalite pourrait etre percue (non pas "les animaux" mais "l'animaux"). Il souligne d'autre part visuellement l'acte de la nomi-

nation qui fait de l'animal un mot plutot qu'un sujet parlant. L'"animot" ne peut qu'etre nomme, il ne peut pas faire lui-meme usage de la langue:
   Les animaux ne repondent pas, disent tant de philosophes et de
   theoriciens, d'Aristote a Lacan, et ils partageraient cette
   irresponsabilite avec l'ecriture, telle du moins que l'interprete
   Platon dans le Phedre. (4)


Certains animaux peuvent reiterer des mots, comme la trace ecrite, mais cela n'en fait pas pour autant des interlocuteurs qui possedent en maitres la parole vivante du logos. A la maniere du corbeau du celebre poeme de Poe, ils ne sont pas juges responsables des elfets de sens qui sont ainsi produits par les mouvements de leur corps. (5)

Or l'usage de la langue dans le poeme de Valery, comme dans celui de Poe, seme le doute quant a la solidite de cette distinction entre un homme possesseur du "logos" et un animal-machine, une parole vive et de l'ecriture. Tout d'abord, le titre "Ebauche d'un serpent" evoque la duplicite du sujet du poeme. Il s'agit d'un cote de l'ebauche faite par le poete d'un serpent: le serpent apparait ici en tant que modele classique de l'ebauche qui se dessine sur la page. Et bien sur, s'agissant d'un serpent, la figure ne peut qu'evoquer le fantasme biblique de l'animal en tant que figure du mal, de la tentation, en tant qu'instigateur de la chute. Mais en meme temps, le genitif "d"' peut etre egalement compris comme un genitif subjectif qui presente le serpent comme l'auteur de sa propre ebauche. Le titre designe, dans ce cas, la trace que laisse le serpent derriere lui. Davantage que l'expression d'un mouvement du corps, cette trace devient alors une representation de soi, une sorte de signature. Le "s" du mot serpent, qui est repete dans ce poeme de maniere obsedante, constitue d'ailleurs graphiquement une telle ebauche, de meme que le son [s] imite le sifflement de l'animal. (6) Quand l'animot "serpent" s'inscrit sur la page, il s'ebauche, ou plutot se pluralise en une multiplicite d'ebauches de soi. Plus precisement que figure du Mal, le serpent devient donc figure de la vanite, mais aussi, d'un point de vue linguistique, de l'autoreflexion, du signe qui ne pointe que vers lui-meme, du "je." Giorgio Agamben nous rappelle, dans "Le je, l'oeil, la voix," (7) que Valery fut tres tot fascine par le fonctionnement du pronom "je" comme indicateur de l'enonciation. Dans les Cahiers, Valery remarque:
   Avant de signifier quoi que ce soit toute emission de langage
   signale que quelqu'un parle. (8)


Or Derrida remarque egalement dans un bref commentaire de ce texte, que le motif du "je" y est associe au motif du vetement, de la ruse: non seulement le serpent de Valery apparait comme un animal deguise qui se dedouble en son propre vetement ("Parmi l'arbre la brise berce / La vipere que je vetis"), mais surtout, il utilise comme ruse de seduction le "Je suis ..." du createur. Il denaturalise, fait valoir comme un geste rhetorique, l'acte qui institue la presence du "je" a la place du rien. Voila donc un role singulier attribue au serpent de la Genese, a cet "animot." Plutot que simple figure du Mal, de la tentation, il interviendrait donc comme la figure d'un "je" autoreflexif, mais d'un "je" qui apparait sur le mode de la ruse, de la fiction:
   Cieux, son erreur! Temps, sa ruine!
   Et l'abime animal beant! ...
   Quelle chute dans l'origine
   Etincelle au lieu de neant! ...
   Mais, le premier mot de son Verbe,
   MOI! ... Des astres le plus superbe
   Qu'ait parles le fou createur,
   Je suis! ... Je serai! ... J'illumine
   La diminution divine
   De tous les feux du Seducteur! (9)


Derrida fait valoir dans sa lecture le paradoxe qui veut que l'abime animal ne soit pas pense par le poete comme un neant, mais au contraire comme de l'artifice qui se trouve a la place du neant, dont le Moi constitue la premiere instance. Il faut d'ailleurs ajouter a cette remarque que c'est dans les memes termes que Valery, ironiquement, apprecie l'intervention philosophique de Descartes dans "Une vue de Descartes." Le celebre Cogito du philosophe, le poete n'y voit rien d'autre que l'entree sur scene d'un "Je suis" dans la pensee, c'est-a-dire d'un mot qui ne designe rien d'autre que la presence d'une voix, comme un cri pourrait le faire:
   Je dis que Cogito ergo sum n'a aucun sens, parce que ce petit mot
   Sum n'a aucun sens. Personne n'a, ni ne peut avoir l'idee ou le
   besoin de dire: "Je suis," a moins d'etre pris pour mort, et de
   protester qu'on ne l'est pas; encore dirait-on: Je suis vivant.
   Mais il suffirait d'un cri ou d'un moindre mouvement. Non: "Je
   suis" ne peut rien apprendre a personne et ne repond a aucune
   question intelligible. (10)


Il ne s'agit pas la d'une subversion mineure de la pensee de Descartes, eu egard a la distinction entre l'homme et les autres animaux. La formule meme par laquelle l'opposition entre res cogitans et res extensa se fonde est reduite ici a un cri, un mot qui ne se refere a rien, et qui, precisement, ne repond a aucune question. Afin de creer la fiction d'un sujet qui sait repondre, et se distingue des automates, Descartes, dans la version de Valery, doit lui-meme faire appel a un usage de la langue qui ne se distingue pas fondamentalement d'une manifestation du corps ou de la voix:
   C'est bien la ce que je crois voir dans le Cogito. Ni syllogisme,
   ni meme la signification selon la lettre; mais un acte reflexe de
   l'homme, ou plus exactement l'eclat d'un acte, d'un coup de force.
   (11)


Comme dans l'extrait d'"Animalite," Valery sollicite ici le terme oppose a la reponse, c'est-a-dire un acte de reflexe, pour caracteriser le geste auquel recourt Descartes pour fonder le propre de l'homme en tant qu'animal qui pense. Mais le plus paradoxal dans cette relecture, c'est que cet acte reflexe, animal, est aussi associe a un acte rhetorique et meme theatral: il s'agit de "l'eclat" d'un acte, d'un acte qui a lieu pour une audience, comme spectacle. Aussi, dans le reste du passage, le Cogito est presente par Valery comme la marque d'un style d'ecriture que Descartes imprime dans toutes ses oeuvres. Ce qui fait la singularite de Descartes, ce n'est pas d'avoir fonde la metaphysique moderne, mais c'est d'avoir joue le "Je" sur le theatre de la pensee.

L'animal poetique: du cratylisme comme ruse

Cette meditation sur l'animal comme un etre qui exprime un cri instinctif, tout en imposant son propre style, nous ramene bien sur a la figure du serpent comme faiseur d'ebauches. Le poeme de Valery dramatise, en effet, un acte de seduction par la langue (ou la voix) et le serpent occupe de nombreuses strophes a evoquer les effets et les causes de cet acte sur l'auditrice Eve, jusqu'a son resultat escompte: le geste de cueillir le fruit. Mais quel rapport s'etablit alors entre le langage poetique du texte et la figure du serpent? Quelles virtualites du langage poetique le serpent, instigateur de la Chute, pourrait bien allegoriser?

Ce qui caracterise le langage poetique de ce texte, c'est sans conteste la densite de ses alliterations. En fait d'alliterations, il faudrait meme parler d'une texture alliterative de la langue ou poignent ca et la quelques syllabes dissonantes, a peine de quoi permettre au signifiant de changer de sens, comme dans les vers suivants "J'illumine / la diminution divine." L'instigateur de la chute s'exprime donc par des chaines de sons qui n'admettent que peu d'espaces entre leurs circuits. Des les deux premiers vers du poeme, ce mode d'expression est associe au serpent par des jeux figuraux:
   Parmi l'arbre, la brise berce
   La vipere que je vetis[.] (12)


Ces deux vers, qui decrivent le serpent dans l'arbre, a force de ressasser les memes sons "a," "b," "er," et "i" finissent par disseminer, ironiquement, le mot d'"arbitraire." C'est ainsi a une remuneration de l'imperfection des langues, selon la formule de "Crise de vers" que nous assistons: la ou Mallarme parlait de traces de cratylismes disseminees dans une langue arbitraire, imparfaite, Valery fait litteralement percevoir des traces du mot "arbitraire" dans une langue qui s'articule desormais autour de ses sons. Lorsque le serpent declare plus loin: "Je m'ecoute et dans mes circuits, ma meditation murmure ...," la repetition du son "m" cree elle-meme un circuit ferme, autotelique entre son et sens qui motive l'enonce. (13) Faut-il alors conclure que le serpent de Valery incarne l'unite entre son et sens, la naturalite cratylienne du signe? (14) Serait-ce cette naturalite mimetique du langage dont le discours de l'animal annonce le retour?

A en croire la poetique exposee par le serpent au debut du poeme, ce n'est pas tout a fait le cas. En effet, ce narrateur de Valery distingue precisement son art, dans la scene d'exposition du poeme, de l'art mimetique dont procede la creation de l'humanite. Ainsi, s'adressant successivement au Createur et a ses creatures humaines:
   En vain, Vous avez, dans la fange,
   Petri de faciles enfants,
   Qui de vos actes triomphants
   Tout le jour vous fissent louange!
   [...]
   A la ressemblance execree,
   Vous futes faits, et je vous hais!
   Comme je hais le Nom qui cree
   Tant de prodiges imparfaits!
   Je suis Celui qui modifie,
   Je retouche au coeur qui s'y fie,
   D'un doigt sur et mysterieux! ...
   Nous changerons ces molles oeuvres,
   Et ces evasives couleuvres
   En des reptiles furieux! (15)


C'est en effet, dans ces deux passages, la transparence mimetique de l'oeuvre au modele qui est denoncee par le serpent. Les "faciles enfants" de la creation sont concus dans une matiere vile, "la fange," mais en vertu de la ressemblance formelle avec leur modele, ils perpetuent le pouvoir du Createur. De meme, le Nom--qui preside a la theorie du langage de Cratyle en tant qu'image fidele de la personne nommee--est accuse de creer "Tant de prodiges imparfaits." Ainsi, ce que vise la critique du serpent dans ces deux strophes, c'est precisement la structure d'une mimesis platonicienne qui reduit la creation a l'imitation necessairement imparfaite d'une idee immaterielle. La reprise du geste ontologique "Je suis celui qui suis" devient ici un "Je suis Celui qui modifie." L'action rhetorique du serpent sur les enfants de la Creation est presentee dans les termes d'une "retouche" qui s'ajoute a l'imitation pour la faire devier de toute ressemblance au modele. Ainsi, ce passage nous invite a nous mefier d'une identification hative du langage du serpent a celui du signe cratylien, qui exprime ce qu'il nomme; il s'agit plutot d'une intervention sur cette forme mythique et naturalisante de creation. Le titre "Ebauche d'un serpent" peut egalement, sous ce jour, etre lu d'une troisieme maniere. Il ne s'agit peut-etre pas de l'ebauche en tant que representation imparfaite d'un modele, par soi ou par un autre, mais plutot de l'ebauche en tant que (re)commencement, ou reprise, intervention sur une oeuvre qui se presente comme complete.

Si le mode de langage du serpent est associe a un "cratylisme poetique" en d'autres termes, ce cratylisme apparait ouvertement au lecteur sous le jour de la ruse, de la fiction ou du deguisement, de meme que le Cogito de Descartes est presente comme un geste rhetorique. L'apparence physique du serpent est ainsi caracterisee par l'artifice;
   La splendeur de l'azur aiguise
   Cette guivre qui me deguise
   D'animale simplicite. (16)


Tandis que le corps des humains etait evoque comme simple replique d'un modele, le corps de l'animal est ici decrit dans les termes d'une "mimicry," d'une technique de camouflage, prevue pour tromper l'oeil. Mais plutot que de faire confondre le serpent avec son environnement, ce deguisement l'identifie a de l'"animale simplicite," a un animal, precisement, la ou il y a plusieurs fictions d'animaux, ou de l'animot. De plus, l'acte de seduction du serpent est egalement evoque comme le tissage d'un vetement prevu pour l'auditrice:
   Or, d'une eblouissante bave,
   Filons les systemes legers
   Ou l'oisive Eve suave
   S'engage en de vagues dangers!
   Que sous une charge de soie

   Tremble la peau de cette proie
   Accoutumee au seul azur! ...
   Mais de gaze point de subtile,
   Ni de fil invisible et sur,
   Plus qu'une trame de mon style! (17)


Dans cette strophe, Valery joue avec le motif de la transparence du langage. Alors qu'Eve est caracterisee plus haut par sa nudite et "sa transparence de regards," ici, la parole du serpent intervient comme un habit transparent, "de fil invisible et sur," qui la separe precisement de son statut d'oeuvre metaphorique du Createur, creee sur le mode de la ressemblance. Une pellicule de soie transparente s'ajoute a une autre transparence avec pour effet de detourner le modele des desseins du Createur, du programme de la metaphore. Eve desormais "s'engage en de vagues dangers." Passant lui-meme du deguisement de la guivre a celui du ver a soie, le serpent s'institue ainsi comme styliste des oeuvres de la creation, il devient "Celui qui modifie." Pour revenir aux trois vers cites plus haut, l'evocation du deguisement du serpent se double d'ailleurs de la reprise en paronomase du meme signifiant "guise" qui se modifie a chaque reprise en un sens different: aiguise-guivre-deguise. Le poeme suggere ainsi une analogie entre les ruses de styliste de l'animal et l'artifice alliteratif du langage poetique. Les repetitions de sons, dans ce cas, n'ont pas pour effet de motiver le rapport entre signifiant et signifie, mais plutot de creer une texture linguistique ou le sens de l'enonce semble se modifier a partir des repetitions de sons, ou le vers, selon une autre expression du serpent, "lui cree des hasards." (18) Valery, dans "Questions sur la poesie," insiste d'ailleurs sur la relation de la forme poetique aux pratiques de rituels magiques, ou c'est au pouvoir enchanteur du son qu'on se confie:
   Les formules magiques sont souvent privees de sens; mais on ne
   pensait pas que leur pensee dependit de leur contenu intellectuel.
   Mais ecoutons, a present, des vers comme ceux-ci: Mere des
   souvenirs, maitresse des maitresses ..., ou bien Sois sage, o ma
   douleur, et tiens-toi plus tranquille.... Ces paroles agissent sur
   nous (du moins sur quelques-uns d'entre nous) sans nous apprendre
   grand-chose. Elles nous apprennent peut-etre quelles non rien a
   nous apprendre. (19)


Ainsi, la forme poetique, pour Valery, permet au langage d'atteindre un plus haut degre d'autonomie par rapport au sens que la prose: son pouvoir d'action ne depend que faiblement de l'information communiquee. Rituel de magie dans ce passage, elle est apparentee a la danse dans d'autres essais selon l'analogie suivante: de meme que la danse libere les pas de leur fonction pratique--aller d'un endroit a un autre--, de meme la forme poetique libere le mot de sa fonction representative, qui le fait disparaitre derriere la chose designee. C'est alors, semble-t-il, a cette virtualite du poeme que le serpent devrait etre associe: non

pas le mot poetique en tant qu'il imite une chose--cratylisme--mais un ensemble de mots dont les jeux formels constituent le ressort du sens et sont prevus pour agir sur l'auditeur.

En definitive, des Essais quasi politiques au poeme de Charmes, la figure de l'animal se charge donc d'un sens tres different. Identifie, dans "Politique de l'esprit" a la reaction immediate aux stimulations de son environnement, automate biologiquement programme, l'animal se retrouve ainsi dans "Ebauche" comme figure de l'autonomie formelle de la parole en tant que puissance de seduction, susceptible de detourner l'auditeur de la croyance en une parole transparente, representative. Il s'agirait d'un animal-poete en d'autres termes. "Ebauche d'un serpent" constitue donc une remise en cause du propre de l'homme puisque la presence a soi qu'institue le Cogito cartesien y est presentee sous le jour de l'artifice, du coup de rhetorique. Eecriture poetique, ses jeux alliteratifs et ses detours, se profile, du meme coup, comme le lieu de subversion du logos cartesien comme representation transparente de la pensee.

Middlebury College

Bibliography

Agamben, Giorgio. La Puissance de la pensee. Trad. Joel Gayraud et Martin Rueff. Paris: Bibliotheque Rivages, 2006.

Bourjea, Serge. "Ecce animot ..." Bulletin des Etudes Valeryennes 94 (2003).

Derrida, Jacques. L'animal que donc je suis. Paris: Galilee, 2006.

Descartes, Rene. Meditations metaphysiques. Paris: Nelson, 1936.

Mehlman, Jeffrey. "On Tear-Work: Hart de Valery." Yale French Studies 52 (1975)

Platon. Ion, Menexene, Euthydeme, Cratyle. Trad. Louis Meridien Paris: Gallimard, 1989.

Poe, Edgar Allan. The Raven and Other Favorite Poems. New York: Dover, 2001.

Valery, Paul. OEuvres completes. Ed. Jean Hytier. 2 vols. Paris: Gallimard [Pleiade], 1957-60.

--. Cahiers. Vol. 1. Ed. Judith Robinson-Valery. Paris: Gallimard [Pleiade], 1973.

Notes

(1.) Jacques Derrida, L'animal que donc je suis (Paris: Galilee, 2006), 54.

(2.) Paul Valery, OEuvres completes (Paris: [c] Editions Gallimard, 1957), I:400.

(3.) Cette distinction cartesienne n'est certes pas etrangere a Valery, puisque l'animal intervient regulierement dans ses ecrits en prose pour dessiner la figure d'un automate, comme en temoigne le passage suivant des Cahiers: "L'instabilite du role des evenements psychiques est caracteristique de l'homme. Chez l'animal, leur role est fixe. Chez l'animal, le fait psychique a un role uniforme et determine. Chez l'homme il peut servir a plusieurs fins, entrer dans une pluralite indefinie de combinaisons, a titres divers." Paul Valery, Cahiers (Paris: Gallimard, 1973), I: 946.

(4.) Derrida, L'animal que donc je suis, 79.

(5.) Rappelons que dans le poeme "The Raven," Poe joue sur l'homophonie entre le mot "Nevermore" et le cri du corbeau. A chaque interpellation du narrateur en deuil--qui croit avoir a faire a un messager de l'au-dela--l'animal repond par "Nevermore" de facon adequate, troublant ainsi la distinction entre le signe comme mouvement du corps et le langage articule.

(6.) Lentame de la derniere strophe du poeme en est la demonstration eloquente: "Beau serpent, berce dans le bleu / Je siffle, avec delicatesse, / Offrant a la gloire de Dieu / Le triomphe de ma tristesse ..." (Valery, OEuvres, I:146).

(7.) Giorgio Agamben, La Puissance de la Pensee (Paris: Rivages 2006), 85.

(8.) Valery, Cahiers I:473.

(9.) Valery, OEuvres, I:139-140.

(10.) Valery, OEuvres II:825.

(11.) Ibid., 826.

(12.) Valery, OEuvres, 1:138.

(13.) Une fascination similaire a l'egard d'une langue purement sonore est perceptible a la huitieme strophe du "Cimetiere marin": "O pour moi seul, a moi seul, en moi meme, / Aupres d'un coeur, aux sources du poeme, / Entre le vide et l'evenement pur, / J'attends l'echo de ma grandeur interne, / Amere, sombre et sonore citerne, / Sonnant dans lame un creux toujours futur!" Valery, OEuvres, I:149.

(14.) Pour rappel: Cratyle, dans le texte de Platon du meme nom, est l'interlocuteur de Socrate qui defend l'hypothese selon laquelle les noms expriment l'essence des choses qu'ils designent.

(15.) Valery, OEuvres, I:140.

(16.) Ibid., 138.

(17.) Ibid., 142.

(18.) Ibid. Cette virtualite du langage poetique est egalement associee au "mystere animal" dans un autre poeme publie deux ans plus tot qu'"Ebauche d'un serpent," "la Pythie." C'est, dans ce texte, la locutrice qui se lamente de servir d'instrument a une puissance creatrice imprevisible: "Pourquoi, Puissance Creatrice, / Auteur du mystere animal, / Dans cette vierge pour matrice, / Semer les merveilles du mal! / Sont-ce les dons que tu m'accordes? / Crois-tu, quand se brisent les cordes / Que le son jaillisse plus beau?" Ibid., I:134.

(19.) Ibid., I:1285.
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Author:Weber, Julien
Publication:French Forum
Date:Sep 22, 2013
Words:4651
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