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Jean Perrot: celui qui aime recommencer.

Perrot, Jean. Du jeu, des enfants et des livres a l'heure de la mondialisation. Paris: Cercle de la Librairie, 2011.448 pp. 34G. ISBN 978-2-7654-1011-9. Imprime.

Nieres-Chevrel, Isabelle, et Jean Perrot, dirs. Dictionnaire du livre de jeunesse: la litterature d'enfance et de jeunesse en France. Paris: Cercle de la Librairie, 2013. 990 pp. 89G. ISBN 978-2-7654-1401-8. Imprime.

Apres avoir mentionne ses quatre petits-enfants, c'est <<a celles et a ceux qui aiment recommencer>> que Jean Perrot choisit de dedicacer Du jeu, des enfants et des livres a l'heure de la mondialisation. De fait, il s'agit bien pour lui de remettre le metier sur l'ouvrage: l'introduction confirme qu'il entend revenir sur les problematiques abordees dans Jeux et enjeux du livre d'enfance et de jeunesse, publie en 1999. Dans la continuite de cet ouvrage, Perrot continue a se positionner en critique <<ludiste>>, ce qui ne consiste pas a adopter--a supposer que cela soit possible--le point de vue de l'enfant, mais qui implique au contraire une <<mise a distance et une conscience permanente des specificites de son imaginaire ludique>> (11). Il estime necessaire de revenir sur les thematiques et les conclusions du precedent livre en raison des evolutions complexes qui se sont produites depuis, resumees--de facon peut-etre un peu reductrice--par la reference dans le titre a <<l'heure de la mondialisation>>.

Perrot entend ainsi prendre en compte une serie de tendances dont la plupart, deja evoquees dans Jeux et enjeux, sont confirmees, voire amplifiees, une decennie plus tard. La <<societe du spectacle>> de Guy Debord et <<l'ere du visuel>> de Regis Debray sont presentes en til igrane dans une etude qui fait large place a l'image, fixe et animee, et a son rapport au texte. Mais l'auteur inscrit aussi sa demarche dans la suite des reflexions menees par Marc Auge sur les transformations des relations sociales dans Le sens des autres (12), ou de celles d'Alain Cotta sur la montee en puissance de la <<societe ludique>> et les implications, fastes ou nefastes, du phenomene (13). Dans satres riche introduction, Perrot rappelle par ailleurs que la reconnaissance theorique et le respect pratique des droits de l'enfant peuvent etre eriges en criteres pour mesurer le degre de democratie et d'egalite atteint par une societe, mais qu'il est necessaire dans toute appreciation de garder a l'esprit la diversite des cultures et de leur discours sur l'enfance, comme l'ont fait Paul Hazard jadis et plus recemment Emer O'Sullivan (16). S'appuyant aussi sur les travaux de Giorgio Agamben et de Zygmunt Bauman, Perrot declare comme ambition de repondre a la question suivante: <<la litterature de jeunesse est-elle au Service des torces du Marche ou n'a-t-elle pas pour fonction que de les contester au nom des valeurs de la liberte ?>> (1 6), avant de presenter les pistes de reflexion qu'il se propose d'explorer.

Intitulee <<Etat des lieux sur la recherche sur la litterature de jeunesse en ce debut de millenaire>>, la premiere partie du livre a pour objet d'examiner ce que l'auteur appelle <<composition francaise et recomposition dans l'international>> (25). Le premier terme renvoie a l'ouvrage de Mona Ozouf ou l'historienne, dans le sillage de sa contribution aux Lieux de memoire de Pierre Nora, mais aussi en reference a sa propre enfance <<de petite Bretonne de Plouha>> (27), revient sur le <<roman national>> franjais et s'interroge sur les resistances qui persistent encore vis a vis des langues et des cultures dites <<minoritaires>>: pour elle comme pour Perrot, il faut accepter, voire celebrer, la pluralite des identites dont chacun(e) peut se reclamer. Reprenant un theme qui lui est cher, Perrot appelle de ses voeux l'avenement du jeune lecteur <<citoyen du monde>> (28), sans pour autant meconnaitre les dangers--evoques en 2009 par Jack Zipes dans Relentless Progress: The Reconfiguration of Children's Literature, Fairy Tales and Storytelling--que pourrait presenter une litterature qui se reduirait a une production de livres concus par des multinationales comme des objets de consommation de masse a destination d'un lectorat formate des sa naissance.

Dans les pages qui suivent, l'auteur se rejouit de ce qu'il percoit comme une ouverture au monde de la litterature de jeunesse et de la vitalite de la critique qui lui est consacree en France, dont temoignent les activites et publications realisees au sein de diverses instances, dont l'AFRELOCE (l'Association francaise de recherche sur les livres et les objets cultureis de l'enfance), l'IICP (l'lnstitut international Charles Perrault)--qu'il a lui-meme fon de, meme si, par modestie, il ne le dit pas--et le CNLPJ (le Centre national de la litterature pour la jeunesse, anciennement Joie par les livres), desormais heberge a la BnF (Bibliotheque nationale de France), sous la direction de Jacques Vidal-Naquet. II dresse un panorama d'ouvrages critiques relativement recents sur la litterature de jeunesse, en souligne les apports juges novateurs, meme s'il en indique parfois aussi les faiblesses. Les travaux de Marie-Claire et Serge Martin, Sophie Van der Linden, Nathalie Prince, Pierre Bruno, Francis Marcoin ou Max Butlen sont ainsi passes en revue, montrant la variete des perspectives et des themes abordes. Fidele a lui meme, Perrot souligne en particulier les avancees qui temoignent d'un interet pour la dimension internationale de la litterature de jeunesse: travaux sur latraduction et l'adaptation d'lsabelle Nieres-Chevrel ou de Roberta Pederzoli, travaux comparatistes comme ceux de Mathilde Leveque (France et Allemagne), travaux de chercheurs publiant en France sur les litteratures etrangeres: Mariella Colin, Virginie Douglas, Catherine Renaud et bien d'autres. La question de la langue (et des lors celle de la traduction) lui semble en effet primordiale, et les interrogations qui s'ensuivent, sur la communication et le (trans)codage, l'amenent aussi a revenir sur la notion de litterature <<transgenerationnelle>> (crossover literature) evoquee entre autres par Sandra Beckett et Julia Eccleshare.

Les parties suivantes du livre sont consacrees a la production plutot qu'a la critique. Dans la deuxieme partie, intitulee <<Les enfants de la videosphere>>, Perrot explore diverses facettes de la perennite de certains themes ou caracteristiques propres a la litterature de jeunesse, toujours presents a l'ere du numerique, meme si c'est au prix d'adaptations ou de modulations. Ainsi est-il toujours d'actualite, comme au temps de Fenelon, de se servir de la lecture--et de sa dimension ludique--pour instruire et pour eduquer. Et le chocolat mentionne par ce prelat, dont Perrot salue le pragmatisme, dans son conte <<Voyage dans l'ile des plaisirs>>, conserve tout son attrait plus de trois cents ans apres son introduction a la cour de Versailles. Perrot montre avec brio comment le chocolat continue d'exercer sa fascination dans les albums ou dans les magazines pour petites et jeunes filies, et comment il se retrouve aussi au coeur d'un certain nombre de jeux parmi ceux proposes a la consommation des masses. Plus generalement, il insiste sur la capacite du texte a defendre sa place dans un univers de plus en plus proche du Synopticon decrit par Zygmunt Bauman: <<Le livre, d'emblee, s'est donc engouffre dans le creneau du multimedia [...]. Le texte ecrit, loin d'etre perime, assume ainsi de nouvelles fonctions. [...] Les derniers CD-Roms accordent une part plus grande a l'interaction et a la creation du lecteur qui s'approprie les histoires et peut devenir en quelque sorte ecrivain dans l'echange a parite ainsi etabli>> (107). Perrot montre aussi comment l'imaginaire ludique continue a fonctionner et a se nourrir de references litteraires, en analysant une experience ou des enfants ont ete invites a terminer l'histoire a partir du debut d'un recit de Claude Roy, C'est le bouquet, paru en 1964.

La litterature de jeunesse continue aussi a remplir ses fonctions initiatiques, permettant de dedramatiser les experiences potentiellement angoissantes de l'entree a l'ecole ou de l'adolescence et de s'exercer aux jeux de langage. Notre monde en mutation n'est pas pour autant exempt de constantes: le Pere Noel n'a jamais ete <<aussi celebre ni aussi celebre>> (145). Perrot fait un historique du personnage et du traitement dont il a fait l'objet dans diverses perspectives et traditions, puis analyse certaines productions relativement recentes dont Boreal Express de Chris van Allsburg, publie en France en 1986. Qu'il soit vu en <<Superman, magicien, ou charlatan>> (165), conclut-il, le pere Noel fait toujours recette. Malgre le <<consumerisme dominant>> (168) et les <<menaces sur l'universalisme>> (168) auxquelles fait reference Caroline Fourest dans un ouvrage de 2009, Perrot refuse de croire que la fete de Noel comme symbole de paix puisse etre serieusement remise en cause au nom d'un multiculturalisme mal compris ou devoye.

C'est avec la meme erudition et le meme souci de replacer les evolutions recentes dans une perspective historique a long terme que l'auteur se tourne ensuite vers <<les seductions du livre objet>> (169), en commenqant par les livres interactifs, livres animes et autres <<pop-up books>>, qui tous temoignent selon lui <<d'une prodigieuse emulation creatrice entre les artistes au niveau international>> (173). Atravers l'analyse detaillee de certains exemples, Perrot explore la richesse du genre, les differentes techniques--on peut meme parler de technologies--et mises en ceuvre, mais aussi les diverses fonctionnalites de ces livres. Susceptibles par leur cote experimental de s'inscrire dans la litterature transgenerationnelle en venant seduire un public adulte, ils constituent aussi et avanttout une preparation a la lecture. lis initient les tout-petits a ses codes, en particulier, dans le contexte occidental, a la structuration orthogonale de l'espace: <<Lire commence par la: par cette figuration, par cette entree dans le symbolique, par cet arret de la vie et ce glissement vers l'abstraction. II faudra ensuite se passer du monde en mouvement et accepter l'illusion de l'image fixe>> (186). Perrot prend ensuite en consideration l'album, lui aussi concerne par les mutations technologiques recentes. Diverses etudes de cas se succedent--portant notamment sur des albums d'EIzbieta, Richard MacGuire, Robert Sabuda, Shitao, Pierre Cornuel et Sohee Kim, Antoine Guilloppe, Sara, Regis Lejonc--pour lesquelles l'auteur s'appuie sur les apports theoriques d'auteurs aussi varies qu'Hubert Damisch ou Catherine Millet afin d'etudier principalement les effets de couleur auxquels s'adonnent les differents artistes.

Retour du texte dans la quatrieme partie, <<le mot et l'image>>, mais en commenqant par l'oralite, puisque c'est le conte contemporain qui y est aborde en premier. La encore, Perrot montre en quoi les technologies modernes contribuent au renouvellement d'une tradition andenne: <<Parole de transmission, le conte envahit l'espace de la communication>> (236). II decrit les diverses actions qui participent du recueil et de la preservation des patrimoines existants--contes franqais et francophones--mais aussi de leur reinvention, a travers des reecritures plus ou moins ouvertement assumees. Apres avoir evoque la faqon dont Philippe Dorin fait un clin d'ceil a Cendrillon dans l'un de ses spectacles, Perrot expl icite les paral leles entre Toy Story 3 et Le vaillant petit solclat de plomb d'Andersen, avant de se lancer dans une comparaison minutieuse de variations d'un meme conte russe, <<La fine mouche>>, dans la version publiee au Seuil en 2011. Ce conte, explique-t-il, <<revele la superiorite intellectuelle d'une "filie intelIigente" sur son pere [...] et sur le tsar a qui elle donne une leqon de morale>> (240). Il en existe plusieurs versions qu'il etudie au cours de ce qu'il denomme une <<aventure comparatiste>> (245) pourtenter d'eclairer les specificites culturelles que chacune d'entre elles--berbere, allemande, anglaise, italienne--laisse entrevoir a l'interieur d'un imaginaire collectif mondial (256). En contrepoint de cette etude des variations geographiques d'une meme histoire suivent une presentation de l'album edite par Alain Serres, le petit chaPUBron rouge (ou, a l'image de ce qui se passe pour les films a la television, le recit est entrecoupe de publicites imaginees par plusieurs illustrateurs differents), puis une evocation d'autres <<detournements>> des contes traditionnels faisant la part belle a l'intertextualite et a l'humour, pour en terminer avec Professeur Totem et Docteur Tabou de Nicole Claveloux, une bande dessinee ou sont retjus en consultation psychanalytique les heros des contes et d'autres classiques de la litterature de jeunesse. Comme le souligne Perrot, <<l'histoire deconstruit le pouvoir des analystes, comme le prestige des personnages>> (261). Le meme esprit ludique inspire la tradition des abecedaires ou chaque lettre est pretexte a une illustration, ou des ceuvres plus modernes comme celles de Betty Bone, Martine Delerm ou Michel Boucher, qui font l'objet d'analyses detaillees.

En derniere instance, la partie intitulee <<Du corps a l'ceuvre>> fournit une conclusion logique a un ouvrage preoccupe par la societe du spectacle, et Perrot choisit de se pencher en premier lieu sur le theatre pour la jeunesse. C'est encore Zygmunt Bauman et son Synopticon qui fournissent le cadre a des interrogations sur le statut de la personne et de la parole que vehicule le theatre contemporain. Nouveau voyage qui nous emmene a la decouverte successive de pieces de Nathalie Papin (Le pays de rien), de Bruno Castan, dont l'oeuvre est souvent enracinee dans les contes (Coup de bleu, inspire de Barbe Bleue, ou Belle des eaux, imitee de La belle et la bete); ou encore de Heiner Muller (L'opera du dragon), Jean Cagnard (L'entonnoir), Fabrice Melquiot (Wanted Petula), Sylvain Levey (Alice pour le moment), Joel Jouanneau (Mamie Ouate en Papoasle: conte insulaire), Philippe Aufort (Le mioche), Daniel Danis (Le pont de pierre et la peau d'images), Suzanne Lebeau (Le bruit des os qui craquent), Sebastien Joanniez (Desarmes: cantique), Philippe Dorin (Dans ma maison de papier, i'ai des poemes sur le feu). Par les themes abordes--la guerre, la mort, entre autres--et par leur ecriture, ces pieces temoignent selon Jean Perrot d'une audace qui les met <<a l'avant-garde de la recomposition sociale de la litterature>> (324).

Qu'en est iI alors du roman? C'est l'objet du chapitre suivant, <<Kaleidoscopes du roman mondialise>>. La encore se succedent les analyses: Vango deTimothee Fontbelle, Malo de Lange, fils de personne de Marie Aude Murail, L'ete mouche de Bertrand Ferrier, La poubelle des larmes d'Elisabeth Brami, sont autant d'exemples de fiction contemporaine qui, malgre les differences qui les separent les uns des autres, abordent a leur fagon <<toujours les memes questions existentielles [...]: celles de la formation d'un etre en perpetuel devenir, un etre en train de se faire dans la maitrise de cultures et de langues variees>> (338-39).

La reflexion se poursuit par l'examen du fonctionnement des prix critiques decernes par le jeune lectorat sur la base d'une preselection de livres effectuee par des mediateurs privilegies du livre que sont enseignants et bibliothecaires specialises, comme le prix <<Coup de pouce>>, decerne annuellement au Salon du Livre de jeunesse d'Eaubonne et reserve a des premiers/seconds romans publies dans les deux annees precedentes. Les analyses individuelles des romans qui ont pu plaire a des lecteurs regroupes en categories d'age permettent d'identifier une certaine audace dans les themes abordes, surtout pour les plus ages: la Shoah, mais aussi la depression, l'homosexualite ou les premiers emois adolescents, au point d'en inquieter au moins un conseiller municipal. Tout en revendiquant la necessite d'une <<sincerite>> absolue dans le discours tenu a l'enfant, Perrot rappelle que la loi de 1949 destinee a proteger les mineurs est toujours en vigueur, et qu'elle <<fait encore trembler parents, enseignants et representants de l'ordre moral dans un vaste mouvement d'autocensure>> (357). Malgre tout, la litterature pour la jeunesse est et doit rester <<une litterature pour la vie>>, selon la formule de Marie Saint-Dizier (358).

Cette romanciere, comme nombre d'auteurs contemporains, n'hesite pas a se raconter, non seulement par le biais de recits autobiographiques, mais aussi en montant sur scene. Est-ce la encore la <<societe du spectacle>> qui obligerait l'ecrivain, pour exister, a s'incarner, a apparaitre? Perrot veut y voir davantage <<un retour de cette voix qui a ete reduite au silence dans la galaxie Gutenberg et qui refait surface avec le developpement du theatre et, a, l'ecole, avec les pratiques de "la lecture a haute voix">> (359). C'est ce qu'il approfondit a travers l'exemple de Susie Morgenstern, auteure qui temoigne inlassablement de ce que son experience lui a appris sur la condition d'ecrivain aupres des nouvelles generations qu'elle vient rencontrer en classe, mais qui en profite aussi pour leur transmettre les valeurs de tolerance et la solidarite essentielles a la construction des citoyens de demain.

Si la parole et les ecrits de Morgenstern sont fermement ancres dans <<l'ecole de la nation>>, c'est avec des romans qu'il qualifie d' <<internationaux>> que l'auteur poursuit son exploration: Quatre filies et un jean d'Ann Brashares, qu'il juge susceptible d'amener les lecteurs--ou les lectrices--a s'interroger sur <<le devenir de la societe contemporaine>> (369), puis Hunger Carnes de Suzanne Collins, a propos duquel il est plus reserve, deplorant <<un manque de profondeur psychologique>> tout en reconnaissant que ce roman propose <<une reflexion sur la notion de jeu social et sur l'arbitraire d'un pouvoir>> (370). Retour ensuite a la production frangaise, avec Frangais Place et Rolande Causse, puis detour par la science-fiction et les dystopies, avec Pierre Bottero, Jean-Claude Mourlevat et Christian Grenier, avant d'evoquer quelques autres <<tendances>>: l'apparition <<de visions provinciales [...] qui contribuent atemperer les effets negatifs du Synopticon>> (383), qu'illustrerait la foret mise en scene par Stephenie Meyer dans Twilight; ou la presence de la musique, chez Mourlevat, toujours, mais aussi chez Jocelyne Sauvard et Bernard Friot; ou encore la thematique du voyage et de l'exil, aux resonances souvent politiques, dans des livres comme Le chagrin de la Chine de Milena ou Ici ou ailleurs de Janine Bruneau.

On ne s'etonnera done pas que l'ultime chapitre soit consacre a l'engagement en litterature. Une fois de plus, Perrot fait un retour sur le passe, evoquant Andre Maurois pour Patapoufs et Filifers ou Colette Vivier pour La maison des quatre vents, avant de presenter les questionnements plus recents de Christian Grenier sur les moteurs de la <<vocation>> d'ecrivain pour la jeunesse, ou ceux de Robert Jaulin, sur <<le jeu de vivre>> (406-07). Selon Perrot, <<quatre facteurs se presentent lies dans une consideration des problemes de l'engagement en litterature de jeunesse: les valeurs sociales, auxquelles l'auteur est attache, les valeurs esthetiques qui commandent son reuvre, son rapport textuel a une enfance reelle ou idealisee, enfin l'image qu'il entretient de lui meme dans le systeme editorial de la "distinction." Facteurs auxquels il faudra ajouter celui du genre des reuvres concernees>> (412). Suivent a nouveau des etudes de cas, commencant par Tous en greve, tous en reve d'Alain Serres et Pef, celebration, quarante ans plus tard, des evenements de mai 68, que Perrot percoit comme caracteristique de <<l'esprit frondeur et critique de Rue du Monde, la petite maison d'edition qu'Alain Serres a fondee en 1996 et qui s'appuie le defi de l'engagement culturel sur des exigences de citoyennete et de solidarite, tout en maintenant au creur de son entreprise le pari sur l'imagination enfantine et la preoccupation esthetique>> (414). Il ne faut pas, en effet, negliger l'importance du systeme d'edition et des bouleversements qu'il a connus pour en saisir les repercussions sur l'offre en litterature de jeunesse: le marche tend a imposer <<ce qui se vend>>, a savoir les productions multimediatiques anglo-saxonnes, mais la resistance s'opere dans des maisons independantes ou meme d'autres qui, comme Syros, parviennent a garder une marge de liberte meme au sein des grands groupes qui les ont absorbees. C'est ce que montre Gilies Colleu dans son manifeste Editeurs independants: de l'age de raison vers l'offensive et ce qu'il s'efforce de faire au sein de Vents d'ailleurs, maison qu'il a fondee avec Jutta Hepke (41 6). Jean Perrot souligne aussi que la defense d'un certain pluriculturalisme est aussi soutenue par l'UNESCO. Ainsi, en France comme ailleurs, romans, albums, poemes se pretent a l'exploration des enjeux politiques historiques et contemporains, preparant les jeunes lecteurs qui se prennent au jeu a leur vie et a leur devoir de citoyens.

Comme l'auteur le souligne a dessein dans sa conclusion generale, c'est la thematique de <<l'eternel retour>> qui s'impose a lui, au terme de son exploration de la litterature de jeunesse a l'ere de la videosphere. Les formes, les supports, les technologies se renouvellent et se modernisent, mais, comme le suggerent les emprunts intertextuels et les references a la temporalite cyclique qui marquent des ceuvres emblematiques de la periode, telles que la serie des Harry Potter, les enjeux fondamentaux de cette litterature demeurent les memes: il s'agit de <<transform[er] le jeu des simples consommateurs de la societe du spectacle en conscience critique des citoyens eclaires du monde>> (430).

Perrot le reconnait lui-meme: cet ouvrage est lui aussi un eternel recommencement, puisqu'il y revient a des themes qu'il a deja abordes, notamment dans Jeux et enjeux du livre de jeunesse ou dans Mondialisation et litterature de jeunesse. Pour l'imiter dans ses incursions dans l'art musical, on pourrait dire que le fait que la partition ait deja ete travaillee n'enleve rien au brio avec lequel elle est executee. Si l'on choisit de s'en tenir a la metaphore du voyage, on concedera que le parcours propose est, certes, plus personnel que systematique, et que la selection des ceuvres analysees et la facon dont leur etude s'enchaine peuvent ne pas taire l'unanimite. Reste que l'erudition et la maitrise dont l'auteur fait montre et la variete des approches et des references utilisees font de ce livre une source d'une etourdissante richesse pour qui s'interesse a la litterature de jeunesse contemporaine en ayant le souci de la resituer dans un large cadre historique.

Dans son introduction a Du jeu, des enfants et des livres a l'heure de la mondialisation, Perrot fait reference a la realisation en cours du Dictionnaire du livre de jeunesse, comme un exercice <<fort utile dans le respect et l'exigence qui caracterise toute recherche>> (10). Ce dictionnaire vient d'etre publie. Co-dirige par Isabelle Nieres-Chevrel (qui, comme et avec Jean Perrot et quelques autres--Denise Escarpit, par exemple--a fortement contribue, par son inlassable investissement, a faire reconnaitre et a developper la recherche en France dans ce domaine longtemps--toujours ?--considere en marge des <<Belles-Lettres>>), il a necessite de reunir <<133 chercheurs et professionnels du livre de jeunesse, qui ont signe la redaction des 1 034 notices>> (xiv). Sept annees ont ete necessaires a la finalisation de l'ouvrage. L'avantpropos permet de preciser les objectifs recherches et la perspective dans laquelle cet ambitieux projet a ete concu. II s'agit de combler un manque ou plusieurs a la fois. Partant du principe que les lectures de l'enfance <<sont comme refoulees dans l'histoire privee de chacun de nous, alors qu'elles relevent pleinement de notre histoire collective>> (xi), les auteurs souhaitent contribuer a donner a la litterature de jeunesse toute la visibilite--publique--qu'elle merite a leurs yeux, et ce d'autant plus qu'elle constitue un secteur-cle de la production contemporaine des maisons d'edition, en ce debut de vingt-et-unieme siecle. Ceci justifie pleinement que soit publie, une quarantaine d'annees apres le Cuide de la litterature de jeunesse de Marc Soriano, un ouvrage qui tienne compte des innombrables et complexes mutations que le secteur a connues depuis. Le Dictionnaire se veut aussi le pendant d'ouvrages comme le Lexicon der Kinder- und Jugendliteratur redige sous la direction de Klaus Doderer, I'Oxford Companion to Children's Literature de Humphrey Carpenter et Mari Pritchard ou I'Oxford Encyclopedia oi Children's Literature dirige par JackZipes, qui, publies a l'etranger, ne sont accessibles qu'a un public maitrisant l'allemand ou l'anglais, outre qu'ils privilegient logiquement <<les litteratures de jeunesse de langue allemande, anglaise ou americaine, meme si tous trois comportent une dimension internationale et font place aux litteratures de jeunesse des pays etrangers et a la litterature frantjaise>> (xiii). Le Dictionnaire du livre de jeunesse se veut lui aussi un ouvrage de reference, qui neanmoins doit pouvoir interesser les <<simples curieux>> et les <<amateurs de livres anciens>> tout autant que <<les professionnels du livre>> et <<la communaute des chercheurs>> (xii).

Le lectorat vise est done tres large, et le defi d'autant plus difficile que les auteurs ont egalement souhaite concilier la mise en valeur de la litterature de jeunesse francaise ou francophone et l'ouverture a l'international. Ce souci d'equilibre est reflete dans les notices d'auteurs et illustrateurs, qui constituent les deux tiers des entrees: les auteurs et illustrateurs etrangers ayant travaille en France pour des editeurs franjais y sont mentionnes, de meme que la francophonie y est representee. Figurent aussi les auteurs etrangers <<classiques>> anciens ou modernes--les freres Grimm, Lewis Carroll, mais aussi Maurice Sendak et J. K. Rowling--passes dans le patrimoine franjais par le biais de la traduction. Le lecteur est cependant averti que cette categorie de notices a ete deliberement limitee en nombre afin de <<bien maintenir la litterature de jeunesse francaise au cosur de notre propos>> (xiv), tandis qu'est revendiquee <<[l']attention portee aux conditions de reception des ceuvres etrangeres>> en France (xv).

Le souci d'equilibre se retrouve dans la volonte de faire coexister une approche historique--y compris par la redecouverte d'auteurs connus et importants en leur temps, mais aujourd'hui quelque peu oublies--et une presentation de l'abondante production contemporaine. La encore, les auteurs sont soucieux d'expliquer leurs principes et de prevenir les objections dont ils savent neanmoins qu'elles ne manqueront pas de s'exprimer (xv), en particulier concernant la quasi-exclusion de la bande dessinee, mis a part les <<ancetres>>, et la place restreinte faite a la presse (xv). lis justifient aussi le choix de faire une large place dans les notices aux maisons d'edition et aux collections significatives (xvi). Enfin, ils attirent l'attention du lecteur sur les articles de synthese (pres de quatre-vingts) dont la presence entend
   pallier l'emiettement du savoir qu'entraine la simple
   juxtaposition de notices. Ces articles [...] remettent
   en perspective bien des aspects de l'histoire et de
   la litterature d'enfance et de jeunesse: fabrication
   des livres (impression des images, livres animes,
   typographie), invention de genres (abecedaires,
   civilite, romans d'aventures, robinsonnades),
   modalites d'ecriture (traduction, adaptation,
   parodie), institutions (ecole, bibliotheques, prix
   I itteraires)? Quelques articles porteront sur la culture
   qui precede ou prolonge la lecture, comme le jeu,
   la chanson, les marionnettes, la lanterne magique, le
   cinema, le DVD ou le multimedia. (xvi)


La preoccupation pedagogique des auteurs les a aussi amenes a inserer 826 images dans le dictionnaire, qui contribuent a l'attrait de l'ouvrage, en illustrant les analyses et en suscitant les reminiscences. Comme le suggerent les auteurs au tout debut de l'avant-propos, a la vue de certaines de ces images, <<[I]a memoire s'emeut, quelque chose remonte: "Ah! Mais ce livre, je le connais; je l'ai eu quand j'etais petit">> (xi).

L'utilite d'un dictionnaire ne peut d'une certaine facon se determiner qu'a l'usage, et sans doute meme cet usage doit-il etre prolonge pour que l'on puisse veritablement se prononcer sur la qualite des reponses qu'il fournit aux questions precises que l'on se pose. Neanmoins, les auteurs ont raison de nous rappeler que les dictionnaires sont <<des livres magiques [...] qui invitent egalement a la promenade. [...]

On feuillette, on se surprend a lire une notice sur un auteur ou un domaine dont on ignore tout, on se laisse arreter par un nom, par une image. II y a dans l'amateur de dictionnaire le gout du hasard, de la flanerie, de l'imprevu>> (xii). Au fil des premieres flaneries, quelques impressions se degagent. Les indications biographiques donnees sur les auteurs sont interessantes, malgre quelques bizarreries--C. S. Lewis est ainsi presente a deux lignes d'intervalles comme <<auteur irlandais>> et comme <<universitaire anglais>> (596)--et meme si la precision des dates (jour et mois) et des lieux de naissance et de mort est peut-etre superflue. Plus utiles en revanche sont les indications bibliographiques en fin de notices, qui donnent des pistes <<pour en savoir plus>>. Le parti pris de ne pas avoir d'entrees par titre de livre se comprend, et il est partiellement compense par le systeme de renvoi: si on cherche Fantomette, on est bien renvoye a Chaulet, Georges, comme annonce dans l'avant-propos (xiv). En revanche, si on veut <<pister>> Otto ou Loulou, on n'en trouvera pas trace, a moins de savoir qu'il faut aller les retrouver dans les rubriques concernant respectivementTomi Ungerer et Gregoire Solotareff. Le petit Lord Fauntteroy, Petit Ours Brun et le Petit Prince figurent page 737, mais Le petit Nicolas manque a l'appel. Detelles <<absences>> sont inevitables, compte tenu de la necessite du choix qui s'impose dans ce type d'ouvrage, a fortiori lorsque ses auteurs se preoccupent a juste titre de lui donner <<une dimension raisonnable>> et de le conserver <<accessible et maniable>> (xiii), ce qu'il est.

Avec Du jeu, des enfants et des livres a l'heure de la mondialisation comme avec le Dictionnaire du livre de jeunesse, Jean Perrot, seul dans le premier cas, ou, dans le second, accompagne d'lsabelle Nieres-Chevrel et de tous les collaborateurs dont ils ont su s'entourer, nous invite une fois de plus a un voyage de decouverte de la litterature de jeunesse. Voyage d'autant plus enrichissant que sont fournis les outils necessaires pour mieux comprendre la complexite du paysage que cette litterature offre aujourd'hui, en la replacant dans le contexte historique et en tenant compte de sa dimension internationale. Libre a chacun(e) ensuite de poursuivre l'exploration dans la direction qui lui plait.

Ouvrages cites

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Rose-May Pham Dinh enseigne la civilisation britannique a l'universite Paris 13. Specialisee dans l'etude de la litterature de jeunesse comme agent de socialisation, elle s'interesse a sa contribution a la construction de l'identite individuelle et collective des jeunes lecteurs. Elle travaille sur les relations entre histoire, memoire et fiction, et est l'auteure de plusieurs articles concernant en particulier la reconstruction de la Seconde Guerre mondiale dans les romans pour la jeunesse. Secretaire de l'IRSCL de 2009 a 2013, elle est presidente de l'Institut international Charles Perrault depuis 2009.
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Author:Dinh, Rose-May Pham
Publication:Jeunesse: Young People, Texts, Cultures
Article Type:Book review
Date:Dec 22, 2013
Words:5415
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