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Interdisciplinarity and Epistemic Communities: Crisis Management and Telluric Hazards, Between Life Sciences and Political Science/Communautes epistemiques et interdisciplinarite: La gestion des crises associees aux aleas telluriques, entre sciences de la terre et sciences politiques.

La question de la prise en compte politique des risques telluriques dans un contexte ou ces derniers se sont imposes dans le debat public du fait de crises recurrentes et d'une montee en visibilite mediatique a l'instar des seismes en Haiti et au Chili, a Fukushima, ou encore, en 2004, en Indonesie, touche etroitement a la question de l'usage public et politique des connaissances produites par les sciences de la Terre dans une conjoncture critique (1). Ce faisant, elle renvoie plus generalement au poids croissant de l'expertise scientifique dans le champ de la gestion des risques et plus generalement de l'action publique. 1

La complexite des aleas telluriques conduit en effet regulierement les acteurs politico-administratifs a s'appuyer sur des groupes d'experts scientifiques. La question de l'expertise peut etre abordee par le biais de la notion de communautes epistemiques. Ces dernieres sont definies par Peter Haas comme des << reseaux de professionnels ayant une expertise et une competence reconnues dans un domaine particulier qui peuvent faire valoir un savoir pertinent sur les politiques publiques du domaine en question >> (2). Selon l'auteur, ces communautes epistemiques se caracterisent par quatre elements partages par les acteurs qui la composent: << (1) un ensemble commun de croyances normatives et de principes qui fournissent une justification fondee sur la valeur pour l'action sociale des membres de la communaute; (2) des croyances partagees sur les causalites, qui sont issues de leur analyse de pratiques qui amenent ou contribuent a un ensemble central de problemes dans leur domaine, et qui servent ensuite de base pour elucider les liens multiples entre actions politiques possibles et resultats souhaites; (3) des notions communes de validite--c'est-a-dire, des criteres intersubjectifs, definis en interne, pour la ponderation et la validation des connaissances dans leur domaine d'expertise; et (4) une entreprise politique commune--c'est-a-dire, un ensemble de pratiques communes associees a un ensemble de problemes vers lesquels leur competence professionnelle est dirigee >> (3).

Cependant, le concept de communautes epistemiques, frequemment utilise par les politistes en sociologie de l'action publique, ne dit que peu de chose du fonctionnement interne du champ scientifique. En effet, comme le souligne Yves Viltard, << la vie ordinaire du monde savant est aujourd'hui plus que jamais construite autour de rivalites et de polemiques entre ecoles dont le nombre ne cesse de croitre avec l'hyperspecialisation de la recherche scientifique >> (4). L'une des difficultes tient donc au fait que les communautes scientifiques sont constituees d'acteurs provenant de disciplines, de specialites, de pays et d'institutions divers. Karin Knorr Cetina souligne notamment que la science se caracterise par sa fragmentation en << differentes architectures d'approches empiriques, constructions specifiques du referent, ontologies particulieres d'instruments, et differentes machines sociales >> (5). Ce constat, comme le rappellent Morgan Meyer et Susan Molyneux-Hodgson, << se rapproche de l'argument selon lequel la science n'est pas une chose unique, mais quelque chose d'heterogene et de multiple >> (6). Il existe ainsi des differences a l'interieur des disciplines ellesmemes. Le reel peut etre aborde de facons diverses en fonction des disciplines considerees mais aussi de la nature des aleas etudies (7). Comme l'a montre Richard Whitley, si les disciplines apparaissent comme un principe organisateur regissant les aires de la recherche institutionnalisee, elles se caracterisent dans le meme temps par une forte specialisation qui fait echo a des singularites epistemologiques dans l'approche des objets etudies (8).

Ces differences, que ne permet pas d'aborder de front le concept de communautes epistemiques, peuvent se reveler problematiques dans des cas de gestion de crise. Le present article montrera que ce concept conduit a lisser la complexite de la situation d'expertise. Pour mettre ceci en evidence, nous avons choisi d'etudier trois cas de gestion de crises associees a un meme alea, l'alea volcanique, qui revelent les difficultes liees a differents niveaux d'interdisciplinarite. Dans les trois cas, les acteurs politicoadministratifs ont sollicite la composition de cellules de crise destinees a eclairer la prise de decision. Toutefois, la nature de l'alea a conduit a reunir des experts issus de disciplines ou specialites plus ou moins eloignees en termes de savoir et de savoir-faire, creant des situations d'expertise singulieres.

La premiere crise etudiee est liee a l'eruption de la Soufriere de Guadeloupe en 1976. Elle donne a voir differents positionnements epistemologiques au sein d'une meme discipline, les sciences de la Terre, et illustre leurs possibles repercussions dans la sphere publique. La seconde crise est liee a l'eruption de la Soufriere Hills de Montserrat (1995-en cours). Les experts appartiennent toujours aux sciences de la Terre mais ils sont issus de diverses specialites. Nous verrons qu'ils ont su s'appuyer sur des instruments probabilistes afin de depasser les difficultes liees aux incertitudes inherentes a la situation de crise et, au-dela, a l'incompletude des savoirs. Enfin, nous etudierons la crise liee a l'eruption du volcan islandais Eyjafjallajokull en 2010. Dans ce dernier cas, la nature composite de l'alea requiert de faire appel a des experts issus de deux disciplines differentes, les sciences de la Terre et les sciences de l'Atmosphere. La specialisation apparait ici etre un facteur de vulnerabilite. En effet, la crise confronte les experts a la non-congruence de leurs approches et rend delicate l'elaboration d'un avis tirant pleinement profit de leurs differentes expertises.

Pour comprendre ces trois cas d'etude, il est important de rappeler que la phenomenologie de l'alea volcanique peut etre extremement variable d'une eruption a une autre. L'activite eruptive peut aussi bien durer quelques jours que quelques mois ou plusieurs annees et il est complexe de predire a priori le moment de son paroxysme. Les aleas peuvent etre egalement de nature tres diverse: fontaines de lave, domes de laves, explosions avec projection de blocs, nuees ardentes, coulees de boues generees par la fonte d'un glacier, par exemple. La composition du magma et le debit eruptif jouent alors un role determinant dans la phenomenologie des eruptions. Les eruptions de type << basaltique >> font intervenir des magmas relativement pauvres en gaz et peu visqueux. Ces magmas produisent des eruptions d'intensite moderee--fontaines de lave ou explosions stromboliennes pour les cas les plus courants--qui n'affectent que l'environnement proche du volcan car les produits de l'eruption ne sont pas ejectes a des hauteurs depassant deux a quatre kilometres. Les eruptions qui font intervenir des magmas de type << silicique >>, moins chauds, plus riches en gaz et plus visqueux, sont souvent associees a des explosions plus violentes et plus soutenues que les precedentes. Ces eruptions, dites pliniennes, produisent un panache et des colonnes eruptives pouvant depasser la dizaine de km. Ces colonnes injectent ainsi des produits volcaniques (gaz et cendres) a des hauteurs correspondant aux couloirs de circulation aerienne, voire pour les plus puissantes au-dela de la troposphere, avec un impact sur le climat. La temporalite et la spatialisation des risques varient donc en fonction de la phenomenologie de l'activite eruptive et peut requerir la mobilisation de savoirs et de savoir-faire tres differents.

1. L'expertise liee a l'eruption de la soufriere de guadeloupe (1976): des divergences epistemologiques qui s'exportent dans l'espace public

L'Institut de Physique du Globe de Paris a connu une periode particulierement critique lors de l'eruption phreatique de la Soufriere de Guadeloupe en 1976. Les chercheurs se sont retrouves a l'interface avec les autorites et le grand public dans un contexte ou la gestion de crise n'avait pas ete preparee. Une importante controverse eclata entre les experts qui fut largement relayee par la presse et vint nourrir, par ricochet, les critiques a l'encontre des decisions prises par les autorites (9).

La crise sismo-volcanique commence en juillet 1975. L'energie sismique cumulee depasse alors le niveau de base etabli sur deux decennies. Les pouvoirs publics sollicitent une expertise des le mois de novembre 1975. Un plan ORSEC (Organisation de la reponse de securite civile) est developpe et adopte en mars 1976. Une premiere explosion phreatique a lieu le 8 juillet 1976 qui declenche l'evacuation spontanee de 25 000 personnes. On compte alors environ 76 000 habitants dans la zone a risque (10). Jusqu'en juillet, les avis des experts sont a peu pres unanimes: << la situation est serieuse mais pas critique >> (declaration de Michel Feuillard, directeur de l'observatoire de Guadeloupe, 30 avril 1976). Haroun Tazieff, directeur des observatoires volcanologiques de l'IPGP, est alors le principal expert en charge de l'evaluation de l'alea. Malgre l'intensification de l'activite sismovolcanique et l'inquietude croissante de la population, il considere que la situation n'est pas critique et part pour une mission prevue de longue date en Equateur. Toutefois, pendant son absence, les manifestations sismovolcaniques s'intensifient. Le 15 aout 1976, experts et autorites s'entendent pour declencher le plan ORSEC conduisant a l'evacuation de 73 422 personnes. Cette derniere s'etalera sur plusieurs mois selon les zones. De retour de mission, Haroun Tazieff remet en cause le bien-fonde de cette decision. Eclate alors une virulente controverse, d'autant mieux reprise et amplifiee dans l'espace public que les consequences socio-economiques de l'evacuation sont de plus en plus difficiles a vivre pour les populations (11). La controverse oppose notamment Haroun Tazieff a son superieur hierarchique, Claude Allegre, qui a pris la direction de l'IPGP pendant son absence (fin juillet 1976). On explique souvent la vigueur du conflit par la forte personnalite des deux contradicteurs. Neanmoins, il ne faut pas sous-estimer les ressorts epistemologiques de la controverse. En effet, les sciences de la Terre sont alors en pleine mutation. Les partisans d'une approche scientifique tres specialisee, aboutissant a une estimation probabiliste du risque, s'opposent aux partisans d'une demarche plus traditionnelle, valorisant l'experience de terrain et une comprehension plus holistique des phenomenes. Cette opposition est au coeur meme de la controverse scientifique, et on la retrouve dans les echanges entre Tazieff et Allegre, lesquels s'accusent d'etre soit trop peu scientifique, soit trop aveugle par les chiffres. Il est interessant d'observer de quelle maniere cette dissension, interne a la communaute des chercheurs, trouve echo dans l'espace public. L'homme qui defend l'approche holistique, Tazieff, est un homme de terrain, apprecie et soutenu par la population locale. Au contraire, Allegre incarne l'expert officiel et recolte la mefiance des populations qui denoncent, a travers lui, l'ingerence de la metropole.

Ainsi, cette crise donne a voir une zone de fracture epistemologique au sein meme des sciences de la Terre dont on trouve encore trace aujourd'hui dans la denomination des specialites. Parmi celles-ci, on peut citer par exemple, la geophysique, la geochimie, la geomorphologie, ou encore la volcanologie, la sismologie et la sedimentologie. On remarque que ces specialites sont denommees suivant deux usages distincts qui refletent un point de vue epistemologique different. Dans le premier cas, le prefixe geo est suivi du nom de la discipline sur laquelle le chercheur s'appuie pour son etude (physique ou chimie). Le geophysicien va par exemple chercher a decrypter les mecanismes a l'oeuvre dans le systeme Terre en se fondant sur les theories et les techniques de la physique. Dans le second cas, le nom de la specialite est une extension de l'objet d'etude. Ainsi le sismologue etudie les seismes, le sedimentologue, les sediments, le volcanologue, les volcans. On comprend des lors que celui qui se designe d'abord comme geophysicien n'aborde pas le reel de la meme maniere que celui qui se designe d'abord comme volcanologue. La seconde demarche est probablement plus proche de la demarche adoptee dans la situation d'expertise, dans la mesure ou le chercheur s'attache a un objet deja circonscrit.

Il apparait clairement ici que le concept de communautes epistemiques, tel que mobilise par les politistes, est insuffisant pour rendre compte des enjeux epistemologiques qui sous-tendent la crise. On comprend des lors l'interet d'une perspective interdisciplinaire croisant le regard des sciences de la Terre et des sciences politiques pour comprendre ce qui se joue a l'interieur meme d'une discipline en situation d'expertise. Une telle perspective permet de plus d'aborder des distinctions qui font l'objet d'une faible reflexivite au sein meme des sciences de la Terre. Il semble cependant que les chercheurs en sciences de la Terre aient su tirer des lecons de la crise de la Soufriere de Guadeloupe puisque, lors d'evenements volcaniques ulterieurs, ils ont cherche a objectiver les incertitudes liees a l'incompletude de leurs savoirs et savoir-faire, comme l'atteste le cas de la Soufriere Hills de Montserrat.

2. La crise de la soufriere hills de montserrat (1995--en cours): le role des instruments probabilistes

A Montserrat, la crise se revele durable. Une fissure s'ouvre, en effet, le 18 juillet 1995 dans la gorge situee entre le vieux South Soufriere Hills et Chanches Peak. Cet evenement, comme le rappelle Bernard Duyck << inaugure une serie eruptive toujours en cours et une succession de construction-effondrement de domes, accompagnees de nuees ardentes destructrices >> (12).

Amy Donovan et Clive Oppenheimer (13) (2013) distinguent deux grandes phases pendant la crise. Une premiere periode va de 1995 a 1998 et figure la phase aigue de la crise au cours de laquelle les deux tiers de la population quittent l'ile. Au cours de cette phase, les pouvoirs publics eprouvent des difficultes a s'accorder sur les dispositions a mettre en oeuvre faute d'une representation partagee de la nature et de l'evolution de la crise ainsi que de ses impacts sociaux, politiques et economiques. Le 25 juin 1997, l'eruption fait dix-neuf morts et huit blesses. Cet evenement marque un tournant dans la gestion de la crise, les pouvoirs publics souhaitant desormais s'appuyer sur une evaluation des risques plus structuree et comptable. Celle-ci est confiee au Montserrat Volcano Observatory (MVO) (14) et au British Geological Survey (BGS) qui mettent en oeuvre un groupe international de scientifiques appele le Risk Assessment Panel (RAP) se reunissant lors de reunions semestrielles. Dans ce cadre, le RAP developpe une methodologie quantitative d'analyse des risques volcaniques.

Entre 1998 et 2010, la crise se chronicise. A partir de mai 2003, l'evaluation des risques volcaniques est formalisee par la creation du Scientific Advisory Committee (SAC), comite officiel d'expertise mandate par le gouvernement britannique. Ce comite independant, travaillant en collaboration avec le MVO, se reunit a Montserrat tous les six mois entre 2003 et 2011, puis une fois par an. Le groupe d'experts reprend et developpe les instruments d'analyse quantitative mis en place par les experts scientifiques du RAP.

La demarche retenue par le SAC se fonde sur deux types principaux d'instruments visant a mieux apprehender les incertitudes liees a l'activite de la Soufriere Hills: les reseaux bayesiens de neurones et les arbres decisionnels probabilistes. Dans les deux cas, on utilise la methode d'analyse structuree du jugement des experts (structured expert judgement) qui s'appuie sur des outils probabilistes de quantification de l'incertitude et d'aide a la decision. L'analyse probabiliste permet notamment d'identifier des zones d'incertitude liees a la pertinence des differentes mesures de prevention des risques et a l'etat des connaissances. Elle permet en outre de faire emerger une representation partageable de la crise.

Toutefois, l'instrument probabiliste ne se suffit pas a lui-meme. En effet, le processus qui mene a la construction d'une representation collective de la situation apparait etroitement lie au fait que les chercheurs mobilises disposent d'un systeme de connaissances commun (15). Bien que plusieurs specialites soient impliquees au sein du groupe d'experts (geophysique, geochimie, geodesie, geologie, par exemple), les scientifiques investis dans le travail d'expertise appartiennent tous au champ disciplinaire des sciences de la Terre et disposent donc d'un cadre epistemique commun qui leur permet d'interagir de maniere efficace. Ce cadre partage permet alors a ces chercheurs de structurer la masse d'informations dont ils disposent et d'elaborer un recit coherent susceptible de nourrir les decisions des acteurs politico-administratifs. Sur cette base, ces derniers ont notamment pu definir differentes zones a risque en adaptant celles-ci a l'evolution de l'activite eruptive. L'expertise du SAC a par exemple permis d'attribuer a chaque zone d'alea volcanique un niveau de contrainte reglementaire adapte. Les autorites publiques ont ainsi pu agir tant du point de vue de l'evacuation des populations qu'en matiere de sante publique.

Dans le cas de Montserrat, comme dans celui de la Guadeloupe, on constate en definitive que la nature de l'alea a oblige les pouvoirs publics a faire appel a des experts issus de la meme famille disciplinaire. Bien que ces experts puissent avoir des pratiques differentes, ils partagent un systeme de connaissance commun. Sous cet angle, le concept de communautes epistemiques semble relativement operatoire. Il est essentiel cependant de ne pas negliger le role joue par les instruments probabilistes dans la mobilisation effective de la communaute epistemique que constituent les experts meme si ces instruments ne permettent pas toujours de depasser l'heterogeneite des savoirs et des savoir-faire, en particulier lorsque les experts proviennent de disciplines plus eloignees.

3. La crise liee a l'eruption de l'eyjafjallajokull (2010): la fragmentation disciplinaire comme facteur de vulnerabilite

Les premiers signes d'activite du volcan islandais Eyjafjallajokull remontent a avril 2009, avec une serie de seismes situes a 20-25 km de profondeur. Le volcan entre en eruption le 20 mars 2010. En termes de phenomenologie, l'eruption connait une premiere phase d'activite effusive et une seconde phase explosive qui sont entrecoupees par deux jours d'inactivite les 13 et 14 avril 2010. Le caractere explosif de la seconde phase est d'autant plus fort qu'un glacier recouvre le volcan. L'energie degagee par le choc thermique entre la glace et le magma fragmente la roche au niveau du point d'emission produisant des particules tres fines qui sont expulsees jusqu'a 10 km d'altitude, a des hauteurs correspondant aux couloirs de circulation aerienne.

Tres rapidement, des groupes d'experts scientifiques se trouvent sollicites. Le Volcanic Ash Advisory Centre (VAAC) de Londres est par exemple en alerte des le 20 mars, nourri quotidiennement par les informations transmises par la Meteorologie islandaise et le Nordic Institute et par les donnees provenant de satellites polaires et geostationnaires. L'Organisation de l'aviation civile internationale (OAACI) a en effet reparti les responsabilites en matiere de surveillance des cendres volcaniques par grandes zones entre des centres appeles VAAC qui ont un role consultatif d'appui a la gestion de crise par les autorites de la navigation aerienne (16). << C'est ainsi, rappelle Francois Jacq, que le centre en charge des volcans islandais est le VAAC de Londres, gere par le service meteorologique britannique, le Met Office, qui a travaille dans le cas de l'Eyjafjoll avec l'appui de l'IMO, institut islandais dont la competence est a la fois meteorologique, geologique et volcanologique [...]. A partir du 19 avril, le VAAC de Londres est passe de la determination de zones ou la presence de cendres etait probable a la delimitation de zones definies a partir d'un certain niveau de concentration avec un seuil fixe a 2 mg/[m.sup.3] propose a l'issue d'une concertation avec les motoristes pour definir les zones de non vol >> (17).

En France, les autorites mettent de leur cote en place un dispositif de gestion de crise dans lequel sont impliques: pour les sciences de la Terre, les chercheurs de l'Institut Physique du Globe de Paris (IPGP), de l'Observatoire de Physique du Globe de Clermont-Ferrand et du Laboratoire de Geophysique Interne et Tectonophysique de Grenoble (18); pour les sciences de l'atmosphere, des chercheurs du Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement (LSCE), du Laboratoire de Meteorologie Dynamique (LMD), du Centre National d'Etudes Spatiales (CNES) et de Meteo-France (19). S'y adjoignent des motoristes d'Air France. Ces experts sont, en outre, en relation avec l'Institut des Sciences de la Terre islandais, les VAAC de Londres, de Toulouse et de Montreal, et l'Institut national de l'environnement industriel et des risques (INERIS).

Un point de difficulte, rarement discute, tient cette fois-ci au fait que la nature meme de l'alea requiert d'impliquer deux disciplines distinctes dans le travail d'expertise (les sciences de la Terre et les sciences de l'Atmosphere) qui n'abordent pas l'alea de la meme maniere et disposent d'un systeme de connaissances plus fragmente que dans le cas de la crise de Montserrat.

La quantite de cendres injectee dans la haute atmosphere et la concentration des cendres volcaniques qui seront dispersees depend de trois parametres/phenomenes principaux: (i) le flux de cendres injectees a l'event (bouche eruptive), (ii) le taux de dilution du melange volcanique (gaz + cendres) dans la colonne eruptive, et (iii) la dispersion par les courants atmospheriques du nuage volcanique forme au sommet de la colonne eruptive. Mais les modeles utilises pour anticiper la dispersion du nuage volcanique, derives de modeles meteorologiques, concoivent l'eruption comme un point source et ne prennent donc pas en compte la dynamique du panache. Les discours mobilises par les experts issus des deux disciplines ne sont pas congruents alors meme qu'ils visent a rendre compte d'un meme phenomene. La specialisation apparait des lors non plus seulement comme une dynamique utile a la marche de la connaissance, mais aussi comme un facteur de vulnerabilite supplementaire. En effet, la relative fragmentation des discours disciplinaires rend difficile l'elaboration d'un recit englobant d'aide a la decision en situation d'urgence, avec un impact evident sur la gestion de crise. Les experts ne reussiront pas a exploiter les savoirs et les savoir-faire disponibles dans toute leur complexite et les autorites seront conduites a se positionner sur la base de modeles d'aleas particulierement incertains. Viendront s'ajouter les incertitudes liees aux modeles meteorologiques eux-memes (lessivage par les precipitations, mouvements verticaux d'echelle inferieure aux modeles, etc.) et une mauvaise anticipation des valeurs seuils de concentrations tolerees par les moteurs d'avion. Tant et si bien que l'expertise ne permettra pas, en definitive, aux autorites politico-administratives de beneficier d'une << approche globale et harmonisee de la gestion du trafic aerien >> (20). Cela conduira a une application stricte, et sans doute excessive, du principe de precaution. Comme le signale l'Academie de l'air et de l'espace, la definition de zone a risque, principalement fondee sur des modeles numeriques complexes (emission volcanique + dispersion atmospherique) et qui n'ont ete valides que tres rarement par des donnees experimentales en nombre suffisant vont ainsi conduire a declarer des zones de l'espace aerien comme dangereuses, et ce a tort, comme le confirmeront quelques mesures et observations in situ.

Conclusion

Le regard croise entre sciences politiques et sciences de la Terre permet d'apprehender la complexite des interactions epistemiques a differentes echelles et de depasser la description, quelque peu statique, liee au concept de communautes epistemiques. Ainsi, le croisement des trois cas d'etude developpes dans le present article permet de mettre en evidence trois types de configurations. Dans le cas de l'eruption de l'Eyjafjallajdkull, la nature de l'alea suppose de faire appel a des chercheurs issus de disciplines qui n'ont pas la meme facon d'apprehender l'objet etudie et qui ont, par ailleurs, peu l'habitude de travailler ensemble. Les savoirs et savoir-faire en circulation au sein des groupes d'experts se trouvent alors trop fragmentes ce qui rend difficile l'emergence d'une communaute epistemique stabilisee. Dans le cas de l'eruption de la Soufriere Hills de Montserrat, on observe une configuration differente car la nature de l'alea conduit a mandater des chercheurs appartenant a la meme famille disciplinaire, les sciences de la Terre et qui partagent donc un systeme de connaissance commun. Ceux-ci s'accordent sur l'utilisation d'instruments probabilistes de representation de l'incertitude, constituant des lors un groupe pouvant etre decrit a l'aune du concept de communautes epistemiques. De tels instruments, s'ils avaient ete disponibles lors de la crise de l'eruption de la Soufriere de Guadeloupe en 1976, auraient peutetre permis aux experts de depasser leurs antagonismes. Ces trois cas permettent de mettre en evidence les limites du concept de communautes epistemiques qui ne permet pas de saisir l'influence des differents niveaux de fragmentation disciplinaire dans la situation d'expertise.

De ce point de vue, l'approche interdisciplinaire entre politistes et chercheurs en sciences de la Terre se revele particulierement feconde pour apprehender la dynamique de ces interactions. Si elle ne permet pas un depassement complet des frontieres disciplinaires classiques, elle est un moyen de mieux apprehender la gestion de crise en matiere de risques telluriques. Enfin, parce qu'elle les oblige a s'acculturer au langage, aux concepts et aux methodes de la discipline avec laquelle ils dialoguent, elle constitue aussi pour les chercheurs une source d'enrichissement epistemologique.

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[30.] Vanssay de, Bernadette (1979), Les evenements de 1976 en Guadeloupe: Apparition d'une sub-culture de desastre, These de Doctorat, Centre Universitaire Antilles-Guyane, Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Universite Paris V.

[31.] Viltard, Yves, "Etat, savoirs et politiques de developpement" (2008), in Geromini, Vincent; et al. (eds), Savoirs et politiques de developpement. Questions en debat a l'aune du XXIe siecle, Paris: Karthala, 21-43.

[32.] Wadge, Geoffrey; Aspinall, Willy (2014), Chapter 24 "A review of volcanic hazard and risk-assessment praxis at the Soufriere", in Wadge, Geoffrey et al. (eds.), The Eruption of Soufriere Hills Volcano, Montserrat from 2000 to 2010, London: Geological Society, Memoirs, no 39, p. 439-456,

[33.] Whitley, Richard D. (1984), The Intellectual and Social Organization of the Sciences, Oxford: Clarendon Press.

[34.] Zito, Anthony R. (2001), "Epistemic Communities, European Union Governance and the Public Voice", Science and Public Policy, no 28/6, 465-476.

Maud H. Deves, Thomas Ribemont *

* Maud H. Deves, Maitresse de conferences, Institut de Physique du Globe de Paris, CNRS UMR 7154 / Universite Paris-Diderot, Centre de Recherche Psychanalyse Medecine et Societe, CNRS EA 3522. Contact: deves@ipgp.fr

Thomas Ribemont, Maitre de conferences a l'Institut d'Etudes Europeennes, chercheur a l'unite de recherche Integration et Cooperation dans l'Espace Europeen (ICEE--EA 2291), Universite Sorbonne Nouvelle--Paris 3. Contact: thomas.ribemont@sorbonne-nouvelle.fr

DOI: 10.24193/subbeuropaea.2018.2.08

Published Online: 2018-12-31

Published Print: 2018-12-31

(1) Voir sur cette notion, Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris: Presses de Sciences Po, 2009.

(2) Peter M. Haas, "Introduction: Epistemic Communities and International Policy Coordination", in International Organization, no 46 (1), 1992, p. 3.

(3) Ibidem, p. 3.

(4) Yves Viltard, Yves, "Etat, savoirs et politiques de developpement", in Vincent Geromini et al. (eds), Savoirs et politiques de developpement. Questions en debat a l'aune du XXIe siecle, Paris: Karthala, 2008, p. 38.

(5) Karin Knorr Cetina, Karin, Epistemic Cultures: How the Sciences Make Knowledge, Cambridge: Harvard University Press, 1999, p. 3.

(6) Morgane Meyer, Susan Molyneux-Hodgson, ""Communautes epistemiques": une notion utile pour theoriser les collectifs en sciences?", in Terrains & travaux, no18, 2011, p. 147.

(7) Voir, par exemple, Maud H. Devcs, "La question du reel: de la science a la catastrophe", in Recherches en psychanalyse, no 20, 2015, pp. 107-116.

(8) Richard D. Whitley, The Intellectual and Social Organization of the Sciences, Oxford: Clarendon Press, 1984.

(9) Paris Match titrait ainsi a l'epoque: << Tazieff contre Brousse: la petite guerre des volcanologues fait autant de bruit que le volcan >> (Paris Match, septembre 1976, no 1425)

(10) S'il n'y a pas d'eruption magmatique historique connue en Guadeloupe, on se souvient neanmoins de l'eruption de la Montagne Pelee en Martinique qui rasa la ville de Saint-Pierre en 1902.

(11) Voir Bernadette de Vanssay, Les evenements de 1976 en Guadeloupe: Apparition d'une subculture de desastre, These de Doctorat, Centre Universitaire Antilles-Guyane, Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Universite Paris V, 1979.

(12) Bernard Duyck, "Les domes de lave--7. Soufriere Hills--Montserrat", 2011 [http://www.earth-of-fire.com/article-les-domes-de-lave-7-soufriere-hills-montserrat84908501 .html], 15 juin 2015.

(13) Amy Donovan, Clive Oppenheimer Clive, "Science, policy and place in volcanic disasters: Insights from Montserrat", in Environ. Sci. Policy, 2013 [http://dx.doi.org/10.1016/ j.envsci.2013.08.009], 15 juin 2017.

(14) Cree en 1995, le MVO est compose d'equipes de chercheurs issus principalement de la Seismic Research Unit de 1'University of the West Indies, du U.S. Geological Survey, du British Geological Survey et d'autres universites americaines et anglaises. L'universite de Puerto Rico et l'Institut de Physique du Globe de Paris apportent egalement leur soutien.

(15) Les retours d'experience des crises anterieures et la mobilisation des scientifiques de la Terre sur la question des risques en amont de la crise ont joue un role determinant.

(16) Voir http://www.scnat.fr/rap/rl0-028/rl0-028_mono.html, 15 juin 2017.

(17) Ibidem.

(18) Ces trois institutions sont aussi mandatees pour assurer une cellule de veille du volcan 24h/24h a partir du 17 avril 2010.

(19) Dans le cadre de SAFIRE, unite mixte CNRS, CNES et Meteo-France.

(20) Philippe Husson, "Veille volcanique des routes aeriennes: une nouvelle donne", in La meteorologie, CNRS, no 73, 20-25, mai 2011, p. 25.
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Author:Deves, Maud H.; Ribemont, Thomas
Publication:Studia Europaea
Geographic Code:4EUUK
Date:Dec 1, 2018
Words:5354
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