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Imaginaire touristique et authenticite a fes et Istanbul.

L'article interroge l'authenticite fabriquee par les guides touristiques et, en retour, les impressions des touristes, pour enfin questionner les ambivalences identitaires liees au tourisme. L'etude montre ainsi l'attitude contrastee des guides, entre recours aux stereotypes associes a l'Orient a Fes et tentative de changer les representations des touristes pour proposer d'autres versions de l'authenticite a Istanbul. Dans ce contexte, l'artisanat apparait comme une figure equivoque de la mise en scene de l'authenticite. Mais dans un cas comme dans l'autre, l'imaginaire vehicule par le guide ne converge qu'imparfaitement avec l'experience vecue des touristes, basee sur des emotions multiples.

This article explores how authenticity is produced by tourist guides and how in return ir shapes the impressions of tourists. Furthermore, it addresses the identity ambivalences linked to tourism. The study therefore underlines the guides' various attitudes, from the use of oriental stereotypes in Fez, to the attempt to change tourists' representations and to propose other interpretations of authenticity in Istanbul. In this context, handicraft appears as an ambiguous figure of the mise-en-scene of authenticity. In both cases however, the imaginary promoted by the guide does not merge completely with the lived experience of tourists, based on a variety of emotions.

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<< Nous, les guides, nous sommes la pour faire de la culture >> (1). << C'est interessant de partager, mais un guide, durant une semaine, joue un role. On ne peut pas descendre de la scene, il n'y a pas de lien >> (2). Ces propos de guides stambouliotes, qu'il convient d'interroger, illustrent le double role du guide, de mediateur culturel et de representation (Chabloz et Raout 2009 : 13). Ils donnent aussi a voir les << actions entreprises par des societes se construisant ou se reconstruisant avec et a travers le tourisme >> (Doquet et Le Menestrel 2006 : 3) pour repondre au << regard touristique >> (Urry 1990). Quel est alors l'imaginaire touristique mis en scene et vehicule par le guide?

Interroger l'imaginaire touristique conduit a observer l'authenticite fabriquee par le guide, et, en retour les impressions vecues par les touristes. Malgre le fait que Dennison Nash (1981) ait percu leur importance, peu d'etudes ont porte sur les guides touristiques (Chabloz et Raout 2009 ; Doquet 2009). Les travaux d'Erik Cohen (1985, 2001) ont contribue a preciser leur role. Il l'a ainsi defini a partir d'une << fonction communicative >> consistant a << faire remarquer les points d'interets et expliquer les sites mais surtout les interpreter en fonction des experiences et des attentes touristiques >> (Doquet 2009 : 79). Suite a ses recherches, << quelques articles se sont attaches a redefinir la question de l'authenticite et le travail du guide en fonction >> (Doquet 2009 : 79). La notion d'authenticite, centrale dans le domaine des etudes touristiques (Saidi 2010), a donne lieu a differentes conceptualisations, depuis les travaux de Dean MacCannell sur la quete d'authenticite (3) (1973, 1976). Tom Selwyn (1996) a ainsi distingue << l'authenticite froide >>--mise en scene et constituee d'objets a observer renvoyant a la connaissance liee a l'experience touristique--et << l'authenticite chaude >>--reposant sur l'experience du touriste et associee a sa recherche de solidarite sociale. C'est avec ces deux types d'authenticite que le guide doit composer pour satisfaire ses clients (Doquet 2009). En outre, son role a ete repense a partir de la recherche d'<< authenticite existentielle >> (Wang 1999), qui conduirait le touriste a decouvrir son moi interieur.

Ceci etant dans cette etude, nous souhaitons avant tout analyser les relations touristiques en nous centrant sur les elements de la culture locale que le guide mediatise et, en retour, questionner les emotions patrimoniales (Poulot 2006) des touristes. Cette approche pourrait etre correlee a celle de << l'authenticite projective >> (Sa'idi 2010 : 472-473) qui renvoie a un etat vecu emotionnellement par les touristes, permettant de croiser l'authenticite de l'experience et l'originalite de l'objet (Saidi 2010). Au-dela de l'etude des rapports entre les imaginaires des acteurs endogenes et exogenes, l'entree choisie pour questionner la culture touristique est aussi une cle de lecture pour saisir certaines ambivalences identitaires auxquelles le tourisme donne lieu ou met au jour.

Les travaux de Cohen (1985, 2001), Wang (1999), Reisinger et Steiner (2006), Doquet (2009) ont en commun d'attenuer le role mystificateur des guides touristiques, constat que nous questionnerons a partir des exemples de Fes et d'Istanbul. A Fes, des les premieres annees du Protectorat francais au Maroc (1912-1956), la preservation de la medina et de sa << couleur locale >> est pensee (Lahbil-Tagemouati 2001). Les images et discours sur la tradition et l'authenticite aujourd'hui deployes remontent a cette epoque (Girard 2010). Tout au long du XXe siecle, le phenomene touristique ne cesse de prendre de l'ampleur (Otmani 1985) et, aujourd'hui, entre 350 000 et 400 000 touristes parcourent Fes chaque annee (4). Istanbul a quant a elle connu un essor touristique extremement important depuis la fin des annees 1970. Dans ce contexte est promue, a partir des annees 1980, une vision edulcoree de l'Empire ottoman a partir des images stereotypees de l'Orient (Bartu 2001 ; Eldem 2010). Depuis la fin des annees 1990, l'Etat et les operateurs touristiques prives vendent aussi la << mosaique >> culturelle et religieuse de l'Empire ottoman (Eldem 2010; Perouse 2003). Et, a cote de la valorisation--ponctuelle--du patrimoine ottoman (Perouse 2003), se diffuse une esthetique anatolienne dans les espaces touristiques. Actuellement, la ville accueille chaque annee trois millions de touristes etrangers (Perouse 2004). A la difference de Fes, ou les touristes etrangers sont essentiellement francais, a Istanbul la clientele etrangere est cosmopolite meme si elle demeure principalement europeenne.

L'analyse croisee de la mise en tourisme des villes de Fes et d'Istanbul montre ainsi que le souci d'acteurs publics et prives de repondre a la recherche d'alterite des touristes s'est traduit par un processus de folklorisation, prenant entre autres la forme d'une orientalisation, jouant d'images stereotypees associees a l'Orient. II semble alors pertinent de mettre en perspective ces deux cas puisqu'ils donnent a voir des rapports contrastes des acteurs locaux--en l'occurrence les guides--a leur culture et revelent les decalages entre << auto-orientalisation >> (Eldem 2010 : 231) a Fes et tentation de reorienter les representations des touristes a Istanbul.

Notre reflexion s'appuie sur des entretiens menes aupres de guides officiels au syndicat d'initiative de la region Fes-Boulemane et a la Chambre des guides touristiques d'Istanbul (TURSOB) (5). Pour saisir le role de guide, trois questionnements se sont poses : quelle est la ville presentee par le guide ? Dans quelle mesure le discours du guide contribue-t-il a l'enchantement des touristes ? Existe-il des ecarts entre son discours touristique et ses propres representations patrimoniales (6) ? Nous nous appuyons aussi sur des entretiens menes aupres de touristes a Fes et Istanbul (7). Nous avons cherche a cerner les impressions des touristes sur la ville--celles qu'ils pouvaient avoir avant leur voyage et celles qui se sont forgees suite a leur visite. Pour ce faire, nous les avons interroges sur le choix de leur destination, leur lecture des guides de voyage, la nature de leur visite sur place et les impressions retenues de leur sejour. Des observations ont aussi ete realisees dans des espaces touristiques.

Nous voudrions proposer une lecture de l'imaginaire touristique en partant du discours des guides touristiques, en montrant dans un premier temps comment les guides cherchent a alimenter ou, au contraire, contrarient le desir d'authenticite des touristes. Nous verrons que, dans ce contexte, l'artisanat apparait comme une figure equivoque de la mise en scene de l'authenticite. Enfin, nous nous pencherons sur les impressions ressenties par les touristes.

Le guide, passeur culturel et producteur d'authenticite

Dans quelle mesure les guides elaborent-ils un discours repondant aux desirs de leurs clients, contribuant ainsi a susciter leur enchantement ? La production de ce discours induit une comprehension des touristes ainsi qu'une habilete a faire varier << l'authenticite chaude >> et << froide >> selon les clients (Doquet 2009). Mais, aussi fine que soit leur connaissance des touristes et leur volonte d'adapter leur posture, la malleabilite du discours et de la visite est soumise a des contraintes de temps et au rapport que les guides entretiennent avec les agences de voyage (8). Les guides officiels a Fes, qui travaillent soit pour des touristes individuels soit pour des groupes (9), auxquels cas un tour operateur peut faire appel a eux, paraissent avoir une marge d'action plus grande qu'a Istanbul. Les programmes sont toutefois assez precis et uniformes, alliant monumentalite et activites economiques et offrant une vision stereotypee de l'Orient reduit a ses souks et ses mosquees. La visite est parfois orientee en fonction de l'envie des clients et du temps imparti, les touristes voyageant en groupe ayant des plannings serres et des lieux precis a visiter, notamment les bazars.

A Istanbul, l'echange entre le guide et le touriste apparait limite notamment en raison du manque de temps--un element evoque de facon recurrente dans l'ensemble des propos des guides interroges. La marge de manceuvre des guides est reduite, chaque element de la visite (les principaux hauts lieux de la peninsule historique) etant chronometre et orchestre par les agences de voyage tandis que le discours des guides touristiques est en partie calibre par celles-ci. Ce n'est que lorsqu'ils exercent parallelement en independants et accompagnent quelques touristes, ce qui est rare, que les guides acquierent une plus grande autonomie dans la creation du cadre de l'experience.

Le dialogue entre le touriste et le guide, element de partage ou de distinction

Alors que les questions posees par les touristes apparaissent relativement similaires, les guides a Fes et Istanbul adoptent une attitude differente, entre ecoute et rapport de distinction. A Fes, d'apres les guides interroges, les questions des touristes concernent en premier lieu la societe au sens large. Elles portent sur l'Islam, sur << ce qu'on pense de l'Islam, comment l'Islam voit l'Occident >> (10), la place de la femme en Islam et les coutumes liees au mariage. Plus generalement, ce premier type de questions concerne les traditions et les modes de vie. Une deuxieme serie de questions a trait plus specifiquement a la medina, son histoire et son fonctionnement, notamment le transport a dos d'ane. De la meme facon, a Istanbul, les questions relevent essentiellement du mode de vie--la famille, le mariage, la cuisine et notamment les differences entre la cuisine turque, grecque et arabe, la situation economique de la population, le systeme social--et de la religion, en particulier l'Islam. D'autres questions portent sur la langue turque et certaines se referent a l'histoire, a l'Empire ottoman, au sort du dernier sultan et surtout au harem. Parfois des questions abordent la situation politique du pays et les minorites kurdes et armeniennes.

Alors qu'a Fes les guides evoquent avec enthousiasme leurs echanges verbaux avec les touristes, les guides d'Istanbul, dans leur majorite, ont montre une attitude negative, voire meprisante, a l'egard des touristes et de leurs questions, que beaucoup qualifient de stupides. Si tres certainement a Fes les relations entre les touristes et les guides ne sont pas exemptes de rapports de distinction, ceux-ci ne sont pas apparus de la sorte en entretien. A Istanbul, le rapport de distinction etabli par le guide est clairement visible. A l'instar des observations d'Anne Doquet (2005) sur les representations fines que les guides touristiques maliens associent aux touristes en fonction de leur nationalite, les guides d'Istanbul etablissent une hierarchie de valeurs en fonction de la nationalite des touristes. Il convient de preciser que les guides stambouliotes travaillent avec des groupes selon leurs competences linguistiques : certains traitent uniquement avec des Japonais, d'autres avec des touristes anglophones, francophones ou encore des touristes russes. La hierarchie ici etablie est issue du croisement des entretiens avec les differents guides. Au bas de l'echelle se trouvent les Japonais " qui ne comprennent rien a rien et posent des questions absurdes sur la religion, le service militaire, la vegetation "[i ; certains manquent de culture generale selon les guides mais--au moins--ils n'ont pas de prejuges vis-a-vis des Turcs. S'y trouvent aussi les Americains qui posent des << questions absurdes >>, portant sur le folklore et la vie quotidienne. Les touristes francais et, par extension italiens et espagnols, sont consideres comme ayant des prejuges. Les Arabes, quant a eux, sont interesses par les mosquees et font preuve d'interet pour la vegetation. En haut de l'echelle, sont places les Anglais, qui << posent des questions convenables, sur l'histoire >> (12) et les Russes, qui << sont tres cultives, lisent beaucoup, connaissent l'histoire, en savent autant que le guide >> (13). Les representations des guides stambouliotes s'inscrivent dans une perspective plus generale de mepris dont sont communement affubles les touristes, << idiots du voyage >> (Urbain 1991). Selon cette hierarchie etablie et face au manque de connaissances de certains touristes, on peut se demander si la distinction ne s'effectue pas en fonction du capital culturel, entre la connaissance des guides, qui ont une formation universitaire, et << l'inculture >>--selon les guides--des touristes, alors que pour certains guides seuls les erudits sont juges dignes d'interet (14).

Cette distinction entre les questions absurdes et pertinentes des touristes revele que toutes celles liees au folklore, aux coutumes populaires et a la ruralite sont jugees ineptes, alors que les questions portant sur l'architecture ou l'histoire semblent interessantes. Est alors juge recevable tout ce qui peut alimenter une culture urbaine et la grandeur de la Nation mais irrecevable ce qui rappelle la culture rurale et populaire. La distinction s'etablit, a un autre niveau, entre l'Occident et l'Orient et les presupposes orientalistes. Enfin, l'ensemble des guides a dit refuser de repondre aux << questions desagreables >>, qui concernent la politique et les minorites, peu compatibles avec l'image lissee et depolitisee de la Turquie promue par l'economie touristique. Finalement, les questions problematiques sont celles qui renvoient a des projections identitaires equivoques, qui soulevent le probleme des minorites, associent la Turquie a un pays d'Orient ou evoquent les traces d'une culture anatolienne ou rurale a Istanbul.

Jouer ou recadrer les stereotypes

Qu'en est-il alors du role de mediateur du guide ? Paradoxalement, on peut se demander comment les guides a Istanbul envisagent leur role de << passeurs >> de connaissances alors qu'ils stigmatisent certains groupes de touristes et se montrent reticents vis-a-vis de la transmission de faits du quotidien, pourtant centraux dans l'experience touristique.

A Fes, on peut supposer que le dialogue impliquant le touriste et son guide affine la comprehension que le second a du premier. Selon la majorite des guides interroges, les touristes, en venant a Fes, recherchent le depaysement, quelque chose qui n'existe plus en Occident. Les touristes sont en quete de << la tradition >>. A la suite des entretiens menes aupres des guides, il apparait qu'ils se servent des cliches associes a la medina, reiterent des discours orientalistes et jouent des traits saillants de l'identite locale promus dans la litterature touristique. Outre une rhetorique orientee sur le mystere de la ville et axee sur son aspect labyrinthique, se met en place une dialectique jouant sur les antinomies du type sombre/lumineux, ruelles etroites/vastes demeures, transport a dos d'ane d'un televiseur etc. Ils elaborent ainsi un discours specifiquement destines aux touristes, qui ne recoupe qu'en partie leurs representations patrimoniales, plus nuancees (15).

A Istanbul, plutot que de s'inscrire dans la continuite des representations des touristes sur la ville, les guides tentent de les inflechir. Par rapport au role qu'Erik Cohen a attribue aux guides professionnels (1985, 2001), la position des guides stambouliotes est relativement ambivalente. En effet, s'ils fournissent des informations precises sur les sites, ils ne paraissent pas les interpreter en fonction des attentes touristiques tandis que, dans un meme temps, ils masquent certaines realites urbaines, notamment au sujet de l'immigration. Ainsi, au risque d'aller a l'encontre de l'authenticite recherchee par les touristes, certains guides insistent sur les presupposes--sur la population turque, sur l'Orient et la modernite--qu'ils s'attachent a deconstruire et refusent d'engager des contacts plus que necessaires. D'autres, au-dela de leur jugement de valeurs, s'attachent a reorienter les representations des touristes tout en tentant de creer une atmosphere propre a l'enchantement. La difficulte est alors de briser les poncifs associes a la Turquie et reorienter l'image des touristes sur les Turcs, tout en reussissant a susciter l'enthousiasme et a maintenir un climat d'intimite. Lorsqu'il s'agit de creer un tableau jouant de l'ancien statut d'Istanbul, capitale de l'Empire ottoman, les guides alimentent, par leurs propos, l'imaginaire des touristes. En revanche, tout element qui peut rappeler 1'<< anatolisation >> d'Istanbul ou sa << ruralisation >> est deconstruit. On valorise une culture urbaine. L'attitude des guides rejoint celles des << vieux stambouliotes >> et des elites urbaines qui voient dans la proliferation de l'esthetique anatolienne un effet nefaste de l'exode rural (Fliche 2003).

A un autre niveau, les guides peuvent s'attacher a renverser certains prejuges relatifs a l'Islam ou a des modes de vie traditionnels et creer une proximite avec le touriste a partir d'elements de la vie quotidienne << moderne >> et comprehensible, offrant des similitudes avec les touristes europeens. L'exemple de ce guide a propos des touristes francais est eclairant :
   Je sens bien que les gens ne connaissent pas grand-chose sur
   l'histoire. J'essaie pourtant de casser l'image du Turc. Car il
   s'agit << d'un Turc >>, pour les touristes ordinaires, l'image du
   Turc est bien definie, [...] le foulard. J'ai travaille avec des
   Francais du groupe Marmara et j'ai remarque qu'il y a une grande
   reticence vis-a-vis des Turcs. Mes collegues me disaient que les
   Francais insistaient sur le probleme du foulard car il y a les
   medias et des debats en France. Je ne dis pas qu'ils ont des
   prejuges mais quand meme. La question du foulard arrive au premier
   rang, la question de la montee de l'Islam en Turquie, la facon de
   percevoir la religion en Turquie sont les questions les plus posees
   [....]. Pour creer une atmosphere, cela depend des cas. J'aime bien
   faire des comparaisons. Je compare les permis de conduire francais
   et turc. Le permis de conduire turc a un style americain avec le
   groupe sanguin, le don d'organe. Pour une presentation, je prends
   l'exemple de la recuperation des organes. On peut dire que le coeur
   est pris, que les reins ne servent a rien car je bois du raky ...
   De temps en temps, je recois des questions interessantes comme <<
   si la personne en question n'est pas morte, que faites-vous ? >>,
   je reponds << on l'acheve ... Des petites choses pour avoir des
   contacts plus humoristiques (16).


Par ailleurs, si les guides proposent une autre version de << l'authenticite froide >>, ils s'ingenient a repondre au desir d'<< authenticite chaude >> des touristes, plusieurs essayant de leur faire rencontrer la population. De plus, le depaysement de la Turquie pour les touristes est a geometrie variable et, par consequent, l'effort du guide pour susciter l'enchantement peut etre plus ou moins marque. Comme le note ce meme guide,
   ce que j'ai constate, c'est qu'il y a des touristes qui sont plus
   impressionnes par les commentaires du guide, d'autres moins
   impressionnes. Pour les Japonais, la Turquie est peut-etre plus
   exotique que pour les Francais. Les Japonais sont tres
   enthousiastes alors que pour les touristes europeens, on est
   vraiment dans l'obligation de creer cette atmosphere
   enthousiasmante. On fait une gestuelle. Cela, c'est une autre
   chanson (17).


Deux facettes du role du guide se dessinent donc dans l'experience touristique : a Fes il conforte les touristes dans leur vision de l'Orient, tandis qu'a Istanbul il peut etre tente de l'inflechir. Pour ce faire, il prendra appui sur d'autres ressorts de la vie quotidienne pour susciter l'enthousiasme. Ces deux attitudes conduisent a formuler l'hypothese qu'a Fes, le guide elabore un discours specifiquement destine a l'autre tandis qu'a Istanbul, il semble chercher a imposer ses propres representations patrimoniales.

L'artisanat, figure equivoque de la mise en scene de l'authenticite

L'exemple de la mise en scene de l'artisanat illustre ces deux attitudes des guides dans la fabrication de l'authenticite : a Fes, l'artisan devient une figure phare de la medina vendue aux touristes ; a Istanbul, la patrimonialisation et la mise en scene de l'artisanat sont l'objet de representations equivoques.

La patrimonialisation et la mise en tourisme de l'artisanat se sont realisees dans des temporalites et des contextes differents a Fes et Istanbul. A Fes, le statut patrimonial des artisans est depuis longtemps etabli. La politique de revitalisation des arts indigenes menee par le Protectorat francais a contribue a forger et surtout a mediatiser l'image de << Fes, capitale de l'artisanat >> (Girard 2006). Aujourd'hui, l'artisanat apparait comme une des figures phares de la medina, tant dans les discours exogenes, par exemple dans les guides touristiques francais, que dans les images promotionnelles produites par les acteurs locaux.

A l'inverse, Istanbul se caracterise par la contemporaneite de la patrimonialisation et de la mise en scene de l'artisanat. Durant les annees 1980, la demande touristique a necessite de << se forger une image condensee de soi qui puisse etre proposee aux visiteurs >> (Sauner 2000 : 49). Dans ce contexte, les acteurs locaux s'emploient a faconner et a promouvoir des arts et artisanats traditionnels. Ces derniers renvoient aux artisanats manuels anatoliens tandis que les arts traditionnels deviennent un artefact patrimonial temoin du passe ottoman.

A Fes, les lieux de l'artisanat deviennent des scenes de vie urbaine

Dans les espaces artisanaux, l'authenticite est ainsi mise en scene par le guide, dont le discours tend, comme le notait Erik Cohen (1985), a presenter de fausses informations comme etant vraies. Dans un meme temps, il peut investir un role d'amuseur pour rendre la situation ludique. Les observations conduites place Seffarine et souk Nejjarine montrent que les guides touristiques encadrent des groupes allant de deux personnes a une quarantaine selon les cas. Leur passage ne dure que quelques minutes. Dans leurs discours, les guides insistent sur l'immuabilite des pratiques et l'ancestralite des savoir-faire. Par exemple, sur la place Seffarine qui regroupe des ateliers de chaudronniers et dont l'espace central est frequemment utilise pour le travail du cuivre et le stockage des marmites, les guides evoquent l'activite de la chaudronnerie et attirent l'attention sur le sondes marteaux, lis mentionnent aussi les << ragouts >>, selon le terme qu'ils emploient, ce qui donne lieu a toutes sortes de digressions sur la cuisine. Le plus souvent, pour appuyer leur propos, ils touchent les objets, voire se saisissent d'un samovar, tout en pointant du doigt les artisans au travail. Les touristes, dont beaucoup rient lors de l'explication des guides, photographient les artisans tout en restant a quelques metres de distance. Parfois aussi, ils touchent les produits. Les explications des guides sont donc stereotypees. Elles ne tiennent compte ni des evolutions economiques (18)--l'artisan etant cantonne dans un monde precapitaliste--, ni de l'evolution des produits fabriques, forcement traditionnels, alors meme que, par exemple, la plupart des menuisiers du souk Nejjarine confectionnent des sieges de mariee << modernes >> (19). Cependant, comme l'a montre Nicolas Puig en se referant a l'analyse d'Yves Winkin, le guide doit initier l'euphorie, ce << moment privilegie de la decouverte >>, le << degre de realisme de la description passant alors au second plan >> (Puig 2000 : 74). En ce sens, on note une certaine convergence entre les guides et les acteurs publics autour de l'image a donner de la medina si l'on regarde les panneaux touristiques, installes dans le cadre du projet de sauvegarde de la medina (20). Ces derniers mettent en scene l'histoire locale, a travers une reecriture axee sur le caractere immuable de la ville et sur la perennite des pratiques artisanales. Par exemple, on peut lire dans le souk Nejjarine : << les artisans y produisent encore aujourd'hui du mobilier traditionnel en bois, temoin de la continuite des traditions ancestrales >>.

L'artisanat mis en scene temoin de differentes interpretations de la culture a Istanbul

A Istanbul, la mise en scene de l'artisanat cristallise des approches plurielles de l'interpretation des desirs des touristes. Elle devoile des rapports differencies a la culture, entre la culture urbaine valorisee par les guides et les representations de l'artisanat traditionnel portees par des acteurs publics ou encore mises en scene par les commercants. Elle met ainsi au jour certaines ambivalences quant aux representations de l'identite locale projetee et montre comment les guides peuvent etre en porte-a-faux par rapport aux actions entreprises par d'autres acteurs locaux.

Lors des visites guidees, les espaces artisanaux occupent une place restreinte. Toutefois, certains guides amenent les touristes dans les centres artisanaux. Ces derniers, situes dans la peninsule historique, prennent place dans des medrese (ecoles coraniques) datant de l'epoque ottomane. Cette demarche s'inscrit dans un mouvement plus general de reinvestissement des batiments ottomans dans le contexte de la mise en tourisme d'Istanbul (Yenibehirliodlu 1999). Dans les centres artisanaux, la mise en scene fonctionne sur le meme mode. C'est l'esthetique ottomane qui est valorisee, bien qu'on puisse y trouver quelques elements rappelant le decor anatolien. Ce sont essentiellement des arts traditionnels, tels que la calligraphie, la miniature, qui sont exposes. Tout est theatralise afin que le visiteur les identifie a l'epoque ottomane. Lors de la visite, soit les guides fournissent des explications, soit ils laissent les artisans s'exprimer, une partie d'entre eux etant anglophones. Mais les guides peuvent aussi << simplement >> amener les touristes pour << boire un cafe, a cause de l'ambiance >> (21) Dans ce cas, l'atmosphere doit suffire a provoquer l'enchantement sans que le guide ait a creer de discours. D'ailleurs, ici l'exposition des artisans n'est pas tant l'unique focale de la mise en scene qu'un element d'un decor plus general devant susciter l'enchantement.

Or, les references a l'Anatolie, qui mettent notamment en scene la ruralite et qui se sont multipliees depuis les annees 1990 ou encore les manifestations ponctuelles des artisanats manuels soutenues par les pouvoirs publics apparaissent en contradiction avec l'authenticite fabriquee par les guides. Temoin du refus des debordements sur l'espace public et des traces de l'Anatolie a Istanbul, les guides ont, par exemple, publie dans la revue de la Chambre des guides touristiques une lettre de protestation contre l'exposition des metiers manuels, organisee par le ministere de la Culture et du Tourisme, tenue en juin 2005 devant la basilique Sainte-Sophie. lis ont ainsi argue que << ce festival n'avait pas bien assimile la culture urbaine >>, que l'endroit etait mal choisi et que ce type de manifestation faisait perdre leur temps aux touristes (22).

En outre, les guides peuvent etre concurrences par les commercants, qui endossent eux aussi un role de mediateur culturel en mettant en scene la fabrication de tapis. A l'instar de ce qui existe depuis quelques annees dans les restaurants avec les cuisinieres anatoliennes (Sauner 1998), des tisseuses confectionnant des tapis sont installees en vitrine de magasins. La mise en scene est clairement signifiee comme une demonstration. La tisseuse est presentee comme une tisseuse anatolienne, c'est-a-dire vetue d'un fichu, d'une jupe et de toutes sortes d'artifices rappelant le monde rural. Mais, la tisseuse tisse un tapis d'Hereke, c'est-a-dire un tapis ottoman d'inspiration imperiale. Ainsi, les images produites s'appuient a la fois sur la ruralite et le faste ottoman. A l'interieur du magasin, la situation est prise en main par le commercant qui donne de nombreuses explications sur la fabrication du tapis, les conditions de vie des tisseuses anatoliennes, les types de tapis etc.

L'artisanat donne a voir deux visages du guide et de son role de mediateur culturel. A Fes, les guides, en tout cas ceux que nous avons observes, peuvent s'apparenter a la figure du guide professionnel (Cohen 1985) et apparaissent comme des inventeurs de la tradition. De facon significative, les guides sont souvent stigmatises dans le discours des artisans : ils sont percus entre autres comme des affabulateurs, construisant des discours fantaisistes. A Istanbul, les guides apparaissent comme des << equilibristes >> (Chabloz et Raout 2009) : ils valorisent certains aspects de la culture et tentent d'en occulter d'autres, en particulier les signes de l'anatolisation, par ailleurs mis en scene par d'autres acteurs publics et prives. Les guides semblent alors etre en porte-a-faux avec la quete d'authenticite des touristes.

Authenticite des uns et des autres : retour sur les perceptions des touristes

En retour, comment l'authenticite, << chaude >> et << froide >> (Selwyn 1996), fabriquee par les guides est-elle percue par les touristes ? En quoi l'imaginaire des touristes et les emotions ressenties lors de la visite de la ville, que l'on peut analyser a travers le concept << d'authenticite projective >> (Saidi 2010), convergent ou se distancient de l'imaginaire touristique vehicule par les guides ? Les sensibilites des touristes ne sont pas unes tandis que les representations sont nuancees en fonction des motivations, du mode et de la duree de la visite et de l'origine des voyageurs.

L'authenticite, au regard des impressions des touristes, s'incarne dans les traces materielles, les elements immateriels qui participent des ambiances urbaines et dans la rencontre avec l'autre. L'emotion des touristes s'inscrit dans une relation a la temporalite, mais relativement differente a Fes et Istanbul puisque renvoyant a l'atemporalite dans le premier cas, a l'historicite dans le second. A Fes, plus que la profondeur historique de la medina predomine l'idee d'une ville atemporelle, moyenageuse. Les expressions << Je n'ai pas seulement fait la visite de la medina, j'ai decouvert une autre epoque. C'est le Moyen Age >>, << Il y a des gens qui vivent comme au Moyen Age, comme cela etait il y a 400 ou 500 ans >> (23), << Elle est restee authentique, elle n'a pas bougee depuis 500 ans >> (24), sont revenus dans l'ensemble des propos. << L'atemporalite >> imaginee de la medina permet a la fois un deplacement dans le temps pour le touriste mais aussi dans l'espace alors que l'evocation du Moyen Age renvoie ici a l'image du Moyen Age europeen. Les propos de ce touriste en sont une illustration : << C'est l'histoire europeenne aussi. L'histoire de l'Europe, cominent elle a ete, le Moyen Age en Europe. C'est comme un retour aux sources >> (25). L'unicite d'Istanbul provient quant a elle de sa grandeur historique, ou des traces des empires byzantins et ottomans sont visibles, de sa place dans le monde musulman et de sa beaute. Elle est apparentee a la capitale ottomane. Istanbul impressionne par ses monuments, temoins de l'heritage ottoman et de l'identite islamique de la ville. Toutefois, l'imaginaire varie en fonction du lieu d'origine des touristes : les visiteurs venant d'Europe de l'Est ont plutot tendance a rechercher les traces du syncretisme religieux et de l'orthodoxie. Par ailleurs, la dimension paysagere ne s'inscrit pas uniquement dans un rapport a l'histoire. En effet, les touristes arabes et iraniens construisent, en partie, leur imaginaire autour des elements naturels, notamment la mer.

Ces variations de l'imaginaire montrent en outre que l'emotion peut provenir du depaysement mais aussi d'une histoire partagee dont le touriste recherche les traces. Le depaysement s'incarne dans le contraste, notamment entre tradition et modernite. Par exemple, a Fes, la medina et la ville nouvelle sont opposees. A un autre niveau, la ville occidentale << aseptisee >> est opposee a la medina, par deduction orientale, << vivante >> et << authentique >>. A Istanbul, les evocations du contraste entre la tradition et la modernite, l'Orient et l'Occident, par ailleurs largement mediatisees par la litterature touristique, sont nombreuses chez les touristes interroges sans pour autant que ces derniers ne s'eloignent du centre historique. Toutefois, selon les guides, la modernite de la ville, qui tient une place importante dans les impressions des touristes, peut susciter leur etonnement : << pour les Europeens, c'est tres different de ce qu'ils veulent voir. Et pour les Orientaux, impregnes de l'Empire ottoman, ils sont tres etonnes de voir une ville occidentale >> (26). Ces differentes apprehensions de l'Orient et de l'Occident temoignent du decalage entre ce que les touristes s'attendent a voir et ce qu'ils voient mais aussi decident de voir. Par ailleurs, les ambiances sont un signe du depaysement. Tant a Fes qu'a Istanbul, les sons--celui du muezzin notamment--, et les odeurs--par exemple des epices--alimentent l'imaginaire des touristes, en leur fournissant des cadres de perception de la vie urbaine.

La << rencontre avec l'autre >> tient une place centrale chez les touristes occidentaux. Les differentes perceptions montrent comment celle-ci renvoie a un depaysement mais aussi a un effet de miroir sur le passe occidental. Elle peut aussi inscrire l'experience dans un regime de partage d'une realite contemporaine ou tout du moins percu comme tel, un touriste interroge a Fes soulignant que << la vieille ville n'est pas un musee. C'est des gens qui vivent, donc on vit avec eux >> (27). Mais, a Istanbul, pour les touristes regionaux ou venant de pays du Sud, la rencontre avec l'autre peut renvoyer a une quotidiennete peu en phase avec l'experience touristique.

A Fes, dans le regard des touristes, l'artisanat tient une place importante. L'ensemble des personnes interrogees a << vu >> des artisans. Nous employons le verbe << voir >> car, dans beaucoup de cas, la << rencontre >>, evoquee comine telle, se limite a un contact visuel. Toutefois, la visite des lieux de l'artisanat permet d'aborder les modes de vie et de creer une illusion de proximite avec un monde << inconnu >> et << vrai >>. En effet, selon certains, << cela permet de voir quelque chose qui n'existe plus en Occident >> (28) ; << quelque chose qu'on ne voit plus en France et, quand on le voit, c'est uniquement touristique desormais. Tandis que la, on voit que les gens l'utilisent >> (29).

Les touristes mettent en avant les savoir-faire, juges de qualite, et les conditions de travail, jugees eprouvantes. De plus, en termes de representations patrimoniales, tous les metiers sont englobes sous une meme etiquette, que les techniques de fabrication aient ete ou non modernisees.

A Istanbul, la rencontre avec l'autre se focalise sur la figure des danseuses, les vendeurs de kebabs, la population d'origine rurale, les vendeurs ambulants. Une touriste allemande note :
   C'est tres agreable de s'asseoir la (place Sultanahmet). C'est tres
   inspirant. [...] En Allemagne, c'est tres different : on ne peut
   pas voir des gens vendant de la nourriture a l'exterieur, ici on
   peut acheter ca [un epi de mais]. C'est tres agreable de sortir et
   de voir des gens qui vendent tout et ... c'est tres agreable de
   s'asseoir au milieu des gens (30).


Par ailleurs, a Istanbul, les artisans ne sont pas evoques spontanement, meme si les lieux d'artisanat sont parfois visites. Des touristes interroges ont dit etre interesses par les demonstrations dans les centres artisanaux. Comine l'evoque un guide interroge, << les touristes sont tres contents, c'est tout ce qu'ils cherchent, tout la-bas a un passe de 400 ans >> (31). lis mentionnent aussi la mise en scene des tisseuses anatoliennes. Les observations montrent d'ailleurs que les touristes peuvent etre particulierement friands de cette projection exotique. En outre, la reflexion d'une touriste, precisant << j'ai vu les metiers usuels mais pas les metiers typiques >> (32), laisse supposer une hierarchie entre les metiers qui auraient un interet patrimonial et touristique ou non. On est dans une projection quasi contraire a celle de Fes, ou la << banalite du quotidien >> etait jugee << authentique >> et par la meme digne d'un interet touristique. En outre, les touristes bulgares et libyens ont fait part de leur desinteret, chacun precisant venir de pays ou l'artisanat est dynamique et les artisans nombreux (<< en Lybie nous avons la meme chose >> (33); << il y en a deja beaucoup en Bulgarie >> (34)). Ici, ils ne sont alors plus confrontes a un quotidien exotique mais renvoyes a leur propre quotidien.

Les impressions des touristes ne sont pas uniques et selon l'endroit, la sensibilite esthetique varie. L'architecture, image forte d'Istanbul, n'est que secondairement mentionnee a Fes. De la meme facon, la place de l'artisanat n'est pas identique: centrale a Fes, celle-ci apparait tenue a Istanbul. Et l'imaginaire vehicule et mis en scene par les guides ne parait que relativement concordant avec les impressions des touristes et leur quete d'alterite. A Fes, les touristes evoquent souvent les images stereotypees associees a l'Orient. D'ailleurs, la visite orchestree par les guides de la place Seffarine et du souk Nejjarine et plus generalement des lieux artisanaux suscite le plus souvent l'enchantement des touristes. La reussite semble provenir de l'effet de reel et de la mise en situation du guide. Toutefois, on peut se demander si les touristes sont dupes du discours des guides. En effet, l'image d'un artisanat immuable vehiculee par ces derniers sernble relever d'une approche simplifiee, voire simplificatrice, de la sensibilite des touristes. A Istanbul, l'ecart est plus patent, entre les convergences autour de l'emotion suscitee par la charge historique de la ville et sa monumentalite et les contrarietes alors que la population rurale, les petits metiers et l'esthetique anatolienne emeuvent nombre de touristes.

En conclusion, il convient de reposer la question du role mystificateur du guide et des emotions vecues par les touristes. A la premiere question, l'analyse comparee des cas de Fes et d'Istanbul appelle une reponse nuancee. A Fes, l'authenticite fabriquee par le guide s'appuie sur les stereotypes associes a la medina et plus generalement a l'Orient. Ils sont en ce sens des passeurs d'une tradition qu'ils contribuent a inventer et des acteurs centraux du processus d'orientalisation de la medina. Si a Fes le dialogue entre le touriste et son guide contribue a rendre le discours de ce dernier plus performatif, a Istanbul il semble plutot temoigner d'un rapport de distinction. Celui-ci s'exprime dans la differenciation etablie entre les questions des touristes, jugees re- ou irrecevables, pertinentes ou ineptes, et dans la typification des touristes qui en resulte. Au regard de la figure du << guide professionnel >> (Cohen 1985, 2001), les guides stambouliotes ne jouent que partiellement le jeu. En effet, ils contrecarrent la quete d'authenticite des touristes ou cherchent a faire evoluer leurs perceptions quand celles-ci reposent sur des representations identitaires equivoques renvoyant a une image caricaturale de l'Orient, a << l'anatolisation >> d'Istanbul, a la question des minorites en Turquie. Ainsi, les guides semblent tentes d'imposer leurs propres representations et, finalement, de ramener la scene en coulisse. Et, si les guides proposent d'autres versions de l'authenticite, elles ne prennent en compte et ne refletent qu'en partie les realites contemporaines. Est alors souligne ce qui renvoie a la modernite et a l'occidentalite de la ville et de la societe turque mais occulte ce qui ne correspond pas a la culture urbaine valorisee.

L'attitude contrastee des guides a Fes et Istanbul temoigne d'un rapport differencie a la culture--de distanciation dans le premier cas et de crispation identitaire dans un contexte de reappropriation du passe ottoman et de fortes mutations urbaines dans le second--que traduit la mise en scene de l'artisanat. Ainsi, a Fes, la fabrication de l'authenticite s'appuie sur des images decontextualisees de l'artisanat, renvoyant a la tradition et a l'ancestralite, par ailleurs relayees par les pouvoirs publics. A Istanbul, en operant une distinction entre les arts traditionnels, evocations de l'Empire ottoman et d'un passe fastueux, et l'artisanat manuel anatolien, juge incompatible avec l'identite de la ville, les guides apparaissent en porte-a-faux avec d'autres representations de la culture proposees par les acteurs locaux de la mise en patrimoine et en tourisme, ainsi qu'avec une partie des touristes.

Ainsi, a Istanbul mais aussi dans une certaine mesure a Fes, l'imaginaire touristique vehicule par le guide ne converge qu'en partie avec l'experience vecue des touristes, fondee sur des emotions multiples. L'emotion resulte, a l'instar de ce qu'a montre Habib Saidi, de << l'eloignement dans l'espace et le temps [qui] est l'un des facteurs determinants de l'accomplissement de soi lors d'une experience touristique >> (Saidi 2010 : 471). Elle resulte aussi, selon l'origine des touristes, de la recherche d'une histoire partagee. Enfin, la place de la rencontre avec l'autre dans l'experience touristique, dont l'artisanat est un temoin fort a Fes, secondaire a Istanbul, est a geometrie variable : centrale pour les touristes occidentaux, elle semble renvoyer pour les touristes regionaux et des pays du Sud a une quotidiennete peu propice a l'emotion.

L'attitude contrastee des guides a Fes et Istanbul tout comine les multiples impressions des touristes invitent, dans une perspective future, a observer d'autres types de guides, comme les faux guides, afin d'eclairer le caractere pluriel de l'authenticite fabriquee. Elle engage aussi a se centrer sur les touristes du Sud pour proposer une autre lecture des ambivalences identitaires liees au tourisme. Ce regard decentre apporterait un autre eclairage sur la question de l'imaginaire touristique et de l'authenticite.

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Muriel Girard

Laboratoire CETOBAC, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris

(1.) Propos d'un guide anglophone et hispanophone, Chambre des guides d'Istanbul, aout 2005.

(2.) Propos d'un guide francophone, exercant depuis 1975, Chambre des guides d'Istanbul, aout 2005.

(3.) Pour une analyse critique de la quete d'authenticite, voir Michaud (2001), Brown (1999). Voir aussi Cravatte (2009) et Saidi (2010) sur la notion d'authenticite dans les etudes touristiques.

(4.) Source : Statistiques de la Delegation du tourisme de la region Fes-Boulemane.

(5.) Nous avons interroge une dizaine de guides a Fes et dix a Istanbul. D'apres le recensement de 1992, Fes comptait deux cent quarante guides officiels (Adner et Bastin 2000). Selon les chiffres donnes par la Chambre des guides touristiques d'Istanbul, neuf mille guides officient, travaillant sur l'ensemble de la Turquie.

(6.) Les entretiens s'articulent autour de cinq lignes directrices : le parcours personnel du guide ; le type de touristes qui fait appel a lui ; la ville qu'il fait decouvrir ; le type de questions posees par les touristes ; ses representations patrimoniales.

(7.) A Fes, les entretiens ont ete conduits aupres de touristes voyageant seuls mais aussi en voyages organises (un cinquieme des entretiens realises). Les entretiens se sont deroules, a quelques exceptions pres, dans des hotels et des restaurants. Vingt-deux entretiens, impliquant cinquante et une personnes (en majorite des couples, plus rarement des personnes seules ou des petits groupes) ont ete realises. Les touristes interroges sont pour la plupart francais (trois-quarts des entretiens realises), mais aussi suisses, belges, allemands, canadiens et espagnols. A Istanbul, les entretiens ont ete effectues place Sultanahmet, haut lieu touristique de la peninsule historique. Nous avons interroge des touristes libyens, iraniens, pakistanais, polonais, russes, bulgares, americains, neo-zelandais, italiens, allemands, francais, israeliens et anglais. Vingt et un entretiens, impliquant quarante-quatre personnes ont ete realises.

(8.) A Fes, la duree moyenne de sejour est de deux jours (Source : Conseil regional du tourisme de la region Fes-Boulemane). A Istanbul, dans le cadre de voyages organises, la visite d'Istanbul s'echelonne sur une demi- journee, une journee, deux journees mais rarement plus (Source : Chambre des guides touristiques d'Istanbul). 9. La quasi-totalite des touristes interroges voyageant seuls recourt a un guide, au moins une demi-journee, pour visiter la medina de Fes.

(10.) Propos d'un guide touristique, syndicat d'initiative de Fes, 2004.

(11.) Propos d'une guide travaillant avec des touristes japonais et exercant depuis 1996, aout 2005.

(12.) Propos d'un guide anglophone, aout 2005.

(13.) Propos d'un guide russophone, aout 2005.

(14.) Le niveau d'etudes des guides a Istanbul est sensiblement superieur a celui des guides de Fes. Mais dans les deux cas ils sont diplomes de l'universite, certains ont mene des cursus specialises en tourisme, ont passe le concours de guide a Fes et ont suivi la formation du ministere de la Culture et du Tourisme en Turquie s'ils ne sont pas passes par un institut specialise. Parmi les guides stambouliotes interroges, figurent aussi un journaliste et un docteur en civilisation turque. Au demeurant, on ne peut occulter l'interaction de l'entretien, ayant specifie aux guides que nous les interrogions dans le cadre d'une recherche doctorale.

(15.) Dans une precedente recherche, nous avons montre les ecarts entre le discours patrimonial produit par le guide et ses propres representations patrimoniales (Girard 2006).

(16.) Entretien avec un guide parlant francais et japonais, journaliste, exercant parallelement la profession de guide depuis 1987, Chambre des guides touristiques d'Istanbul, aout 2005.

(17.) Id.

(18.) A partir des annees 1970, un outillage mecanise et des produits chimiques ont ete introduits. La corporation a ete en grande partie demantelee sous le Protectorat (Fejjal 1994). Pour une analyse des mutations sociales de la medina au XXe siecle, voir Berque (1972).

(19.) Ces sieges sont recouverts de plastique et agrementes de fioritures en laiton, seule la structure est en bois. Leur esthetique comine leur forme se differencient des modeles traditionnels en bois.

(20.) Dans le cadre de la sauvegarde de la medina de Fes, six circuits touristiques, orientes selon des thematiques dont une sur l'artisanat, ont ete crees. Le projet a ete acheve en 2005. Celui-ci visait a decongestionner les circuits existants, a augmenter la frequentation touristique et a favoriser les investissements dans la restauration des monuments sur les circuits amenages. Sur les objectifs de ce projet, voir Hassouni et Serrhini (2004).

(21.) Propos d'un guide professionnel francophone, guide depuis 1975, et travaillant avec des groupes sur des circuits et des voyages culturels a Istanbul, Izmir et en Cappadoce, aout 2005.

(22.) Note interne affichee a la Chambre des guides d'Istanbul, datee du 26 juin 2005.

(23.) Propos de touristes francais faisant un voyage organise, hotel Volubilis, mars 2004.

(24.) Propos de touristes francais (un couple et le pere du mari), hotel Volubilis, mars 2004.

(25.) Id.

(26.) Entretien avec un guide touristique francophone, aout 2005.

(27.) Propos d'un couple de touristes francais, cafe Bab Boujeloud, avril 2004.

(28.) Entretien avec un groupe de touristes allemands, restaurant Bab Boujeloud, mai 2004.

(29.) Entretien avec une touriste francaise, aeroport de Fes-Saiss mai 2004.

(30.) Entretien avec une touriste allemande, voyageant seule et hebergee chez un ami, juillet 2005.

(31.) Entretien avec un guide touristique anglophone et hispanophone, aout 2005.

(32.) Entretien avec une touriste italienne, voyageant en Turquie avec une amie, juillet 2005.

(33.) Entretien avec trois touristes libyens, aout 2005.

(34.) Entretien avec six touristes bulgares, aout 2005.
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Author:Girard, Muriel
Publication:Ethnologies
Date:Sep 22, 2010
Words:8183
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