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Ici, ailleurs: Les Couperies, ou l'ecriture comme fort-da.

Mince texte que celui des Couperies (cinq pages dans l'edition de la Pleiade), anterieur de surcroit a la naissance de George Sand par sa date d'ecriture (octobre 1830, si on suit la proposition de datation avancee par George Lubin), et dont le choix peut sembler etrange pour aborder la question de la communaute chez George Sand, puisque son titre comporte un semantisme de la coupure: << le nom [de cette promenade proche de Nohant] est peut-etre venu de ce qu'il a faliu tailler et couper, pour en faire une voie praticable, le pied de la colline (1) >>. C'est precisement que cette coupure du lieu--afin de permettre le chemin et le passage--peut se lire comme metaphore d'une coupure du sujet de la communaute, qui l'y reintegre par d'autres voies, voire d'une coupure, d'une scission du sujet meme.

Non publie du vivant de son auteur, ce texte ne fait pas partie des ecrits de jeunesse publies par Sand en 1875 dans Le Temps, qui evoquent des souvenirs de la meme periode : La Blonde Phoebe, Nuit d'hiver, Voyage chez M. Blaise. premiere vue, il ne s'agit guere que d'une pochade (2), qui peut se presenter en quelques mots. Un narrateur contraint par un arret de la voiture de poste a passer un moment dans une petite ville de province quitte ses rues en marchant et rencontre une << petite vieille, maigre, voutee et d'une paleur presque livide >>. L'aspect de celle-ci declenche sa meditation sur les ravages exerces par l'age sur la beaute feminine, avant que la vieille femme ne lui adresse la parole avec affabilite. Elle evoque son passe et lui confie un carnet ecrit cinquante ans plus tot, date du 3 octobre 1830--l'action se situe en 1880--, l'invitant a le lire a voix haute. Ce << livret de la vieille >> contient le recit d'une promenade de la jeune narratrice en compagnie de ses amis Jules [Sandeau], Alphonse [Fleury] et Bx [Boucoiran, le precepteur des enfants d'Aurore], et decrit les paysages qu'ils traversent, leurs jeux, leurs reveries, puis leur retour << dans le domaine des prejuges et des caquets >> de la petite ville. Il s'acheve sur un discours interieurement adresse par la jeune femme a ses amis, qui les exhorte a saisir les moments de bonheur de la jeunesse. Dans un retour au recit cadre pour un court paragraphe, le narrateur replace le livret, a cote de sa tabatiere, sur les genoux de la vieille qui s'est endormie pendant la lecture, et il s'en va.

La presence des noms propres et l'evidente reference a l'experience vecue d'Aurore Dudevant justifient le choix fait par Lubin de presenter ce texte parmi ses oeuvres autobiographiques. Neanmoins le recit encadrant avec son narrateur masculin impose d'y voir au moins une amorce de fiction, ce qui le distingue des textes publies dans le Temps. On assiste ici a la mise en marche de la machine narrative fictionnelle sandienne.

Le(s) Temps : une retrospection anticipee

Uexercice consistant a proposer des ecrits de jeunesse d'un auteur une lecture teleologique qui permet, depuis ses oeuvres completes, de deceler dans le moindre adjectif la promesse des livres a venir est, de facon generale, epistemologiquement tres suspecte. Mais dans lecas des Couperies, le texte meme appelle une telle lecture. En projetant la date de la fiction de cinquante ans dans le futur (3), l'apprentie romanciere invite a considerer passe et avenir en miroir. Et lorsque pres de cinquante ans plus tard, la romanciere agee signe le Voyage chez M. Blaise << Aurore, plus tard George Sand (4) >>, elle manifeste sa conscience retrospective d'une continuite et d'une metamorphose par l'ecriture.

Une telle structure temporelle merite l'attention a la fois par elle-meme et par la date choisie. Le procede du recit d'anticipation sert generalement a se projeter dans un avenir plus ou moins lointain, utopique ou dystopique, qui doit souvent se lire comme une prolongation ou une accentuation du present. Mais dans Les Couperies, le saut dans l'avenir a ceci de particulier qu'il ne sert qu'a mieux revenir a l'evocation du present, et ne donne lieu a aucune description de ce que sera l'epoque des annees 1880. Le mecanisme mis en jeu se trouve bien decrit dans la conclusion de Temps et recit III de Paul Ricceur, qui explore la relation entre la pensee historique et le genre du recit :
   on peut [...] tenir les anticipations du futur pour des
   retrospections anticipees, a la faveur de la propriete remarquable
   qu'a la voix narrative [...] de s'etablir en n'importe quel point du
   temps, qui devient pour elle un quasi present, et, du haut de cet
   observatoire, d'apprehender comme quasi passe le futur de notre
   present. Est ainsi assigne au quasi-present un passe narratif qui
   est le passe de la voix narrative (5).


Insistant sur le role mediateur et sur la fonction de transmission du recit, Ricoeur ajoute que << le futur parait bien ne pouvoir etre represente qu'avec le secours de tels recits anticipes qui transforment le present vif en futur anterieur : ce present aura ete le debut d'une histoire qui sera un jour racontee >>. La formule pourrait definir la perception du temps qui est celle de Sand, et surtout la fonction de la narration fictive sous sa plume : elle permet de transformer le present en << debut d'une histoire qui sera un jour racontee >>, comme elle transforme, mais ceci est mieux connu, le passe en debut d'une histoire dont le present raconte la suite (en particulier dans les romans dont l'action se situe au XVIIIe siecle, comme Mauprat et Consuelo La Comtesse de Rudolstadt).

Dans ce jeu de fort-da temporel, qui jette la bobine du recit dans un apresdemain qui fait d'aujourd'hui un passe, pour mieux retrouver cet aujourd'hui qui n'a jamais vraiment ete quitte, mais dont est eprouve ainsi le caractere a la fois actuellement present et fugitif, le dispositif implique que le narrateur se situe de fait dans au moins deux communautes de reference : celle de son present reellement vecu de la date d'ecriture, et celle de l'avenir, donne comme le present fictif de l'histoire racontee. Il faut ajouter a ce dedoublement, on y reviendra plus loin, la communaute des lecteurs, qui ne coincide pas forcement avec l'un ou l'autre temps--surtout dans le cas de ce texte non publie, et non destine a l'etre. Le sujet ne se situe ainsi pas tout a fait--ou pas totalement--maintenant, meme si la scission mise en oeuvre lui permet d'effectuer un retour au present, car ce detour lui interdit desormais une absolue coincidence avec lui.

Le present des Couperies est celui d'octobre 1830, peu apres la Revolution de Juillet qu'Aurore Dudevant a vecue a Nohant, a l'ecart de l'agitation politique et de l'insurrection de la capitale, mais non sans partager ses espoirs, ni un sentiment de liberte vecu sur un mode tres personnel. Le 30 juillet 1830, elle a rencontre, au chateau des Duvernet, Jules Sandeau qui va devenir son amant. Avec lui et d'autres amis, elle fait des balades dont on jase dans le pays. En octobre, le drame qui va inflechir son existence n'a pas encore eclate : decouvrant dans les affaires de son mari un testament qu'elle juge outrageant pour elle, Aurore suscite une querelle qui debouche sur l'arrangement que l'on sait, premier pas vers Paris, la liberte et la litterature. Pour l'heure, elle se passionne pour les debats politiques du moment, meme si a lire ses lettres, une distance apparait rapidement d'avec l'enthousiasme initial, car elle est, comme tout le monde, decue par la tournure politique des evenements et par le nouveau pouvoir, mais aussi elle prend conscience que sa condition de femme lui interdit tout role direct--ce qui autorise par contrecoup a rever et parler impunement. Cette oscillation entre implication enthousiaste et distance se retrouve dans la structure de la nouvelle--ou disparait cependant le ton de chroniqueur ironique et desabuse des lettres, par un remodelage de la perception immediate qui tient au sens tres fort d'une continuite historique, favorise par la structure de retrospection anticipee.

La duree de cinquante ans qui separe le present fictif (de l'histoire cadre) de la date d'ecriture (du recit insere) demande en effet dans le futur un saut assez lointain, mais non la projection imaginaire dans un avenir totalement inatteignable. Le laps de temps reste de l'ordre d'une vie humaine, et representant un peu moins de deux generations, permet d'envisager des relations de filiation et de transmission, non immediates, de pere a fils, mais plutot de grand-pere--en l'occurrence de grand-mere--a petit-fils. Pourtant, cinquante ans, c'est aussi aux yeux de Sand un temps suffisant pour l'oubli, l'alteration ou le malentendu : << [J]e crois que dans cinquante ans je serai parfaitement oubliee et peut-etre durement meconnue (6) >> ecrira-t-elle en 1872 a Flaubert. Ajoutant : << C'est la loi des choses qui ne sont pas de premier ordre et je ne me suis jamais crue de premier ordre >>, avec une sorte de resignation sereine au cours des choses dont fait preuve deja la vieille des Couperies (7). La conscience de ce que le moment present--tout moment present--s'inscrit dans un continuum et dans un devenir porte cette serenite, appelant a mettre en perspective la perception immediate de ce present. Dans la nouvelle, sa relativisation passe aussi par la mediation d'un regard exterieur, masculin, qui suggere que pour comprendre et pour raconter, il faut a la fois appartenir et savoir prendre du recul, se mettre un peu de cote. Ainsi le moment rapporte de 1830 n'est-il pas Juillet, mais Octobre, << de peu de temps posterieur >>, comme le signale le texte, et sa portee historique est-elle fictivement evaluee depuis 1880. Meme la promenade de la narratrice et de ses amis est racontee un peu apres coup, avec une pointe de nostalgie deja (8).

C'est donc l'etre passe (voire le futur caractere d'etre passe de toute experience humaine) qui fait le prix des choses, et du temps, mais cet etre passe n'est pas un etre perdu, puisqu'il permet au contraire reappropriation de l'experience par le sujet et transmission a autrui. Ce principe de decalage fonde aussi le sentiment intime du temps personnel chez la narratrice, qui n'apparait jamais en complete coincidence avec les autres ni avec elle-meme, ainsi lorsqu'elle ecrit : << nous n'avions [pas] plus de 12 ans, pour moi j'etais plus heureuse que si je les avais eus en effet car dans l'enfance on n'apprecie pas le plaisir (580)>>. De retour de la promenade, si elle affirme ne voir << que le beau cote de la vie >>, ses derniers mots sont pour rappeler << 25 ans de mecomptes dont je ne vous parle pas et que j'ai oublies avec vous. >> D'ou le discours irreellement adresse aux amis--il n'a pas ete prononce : << Si le pain sale du vieux meunier ne m'eut [sic] tenu a la gorge, si le rire n'eut enroue ma voix, je leur eusse tenu ce discours touchant >>. Stylistiquement, dans un parti pris frequent mais non constant chez Sand, la gaiete prosaique combat et retient le pathos, mais ne le supprime pas totalement, puisque par ecrit le discours touchant est finalement tenu. L'ecriture--bientot la litterature--sert aussi a cela : tenir, par le biais des personnages, de la fiction, de la parodie ou du decalage, des discours qu'on hesite a tenir dans la vie, mais dont il est vital pour le sujet--et pour la communaute--qu'ils puissent etre tenus.

L'ecriture peut ainsi proposer une image du present vu de plus tard, quand 1830 sera devenu de l'histoire. 1830 ce sera, predit Aurore, les journees de Juillet et le romantisme--et un rapport subtil entre les deux qui tient encore au sentiment du temps. La vieille tend au narrateur son carnet, << un vieux livret surcharge d'ornements gothiques qui semblaient appartenir au XVe siecle >>, et en commente l'allure par ces mots : << C'etait la mode en 1830, de faire revivre les modes passees depuis longtemps >>. L'interlocuteur s'etonne : << Il me semble pourtant que c'etait le tems ou l'on cherchait le plus a fletrir les antiques moeurs et les antiques usages. >> C'est supposer que le romantisme apparaitra, quelques decennies plus tard, comme une periode de rupture et de rejet du passe, tout en corrigeant ce que cette image a de simpliste, et surtout en insistant pour donner a la rupture un sens politique :
   ce furent mes contemporains qui saperent la tyrannie des vieux
   prejuges et qui creerent la liberte avant que vous fussiez ne.


Le lexique invite a voir dans les journees de Juillet une continuite et un accomplissement de la Revolution, revendiques avec fierte, et la fondation de temps libres a venir. Malgre son apparente legerete, ce petit texte comporte une prise de position politique--c'est l'epoque ou Aurore ecrit a Charles Meure : << Monsieur, je suis republicaine (9) >>--, tout en imaginant ce que sera, dans un avenir assez eloigne, l'interpretation des evenements presents. La question du narrateur--<< auriez-vous donc assiste a la grande bataille dans les rues de Paris, et aux trois journees des barricades ? >>--suppose en effet que les Trois Glorieuses ont fait date, mais elle tend aussi a les isoler de ce qui a suivi, du nouveau regime instaure. Le texte cependant passe sur la deception qu'Aurore Dudevant dit largement dans ses lettres (10), pour mieux mettre en valeur l'importance historique de l'evenement, la redactrice semblant parier sur une evolution favorable qui confirmera les acquis de la liberte.

Pourtant quelque chose du contraste entre une attente et sa realisation demeure, qui temoigne d'une reflexion sur ce qu'est l'histoire et sur son ecriture. << J'etais tout emu >>, dit le narrateur.
   Je tenais un monument des tems passes et j'allais lire une chronique
   historique. Ce fut un recit bien simple mais la fraicheur du tableau
   qui y etait trace contrastant avec les rides de la vieille, [...]
   son vieux calepin fane et son costume antique, me causa une
   impression que je n'oublierai jamais (11).


Dans ce contraste, reside peut-etre la principale lecon du recit : la vieillesse est une jeunesse passee. Un fragment de vie privee qui n'a certes rien d'un monument n'est pas hors histoire, est digne d'interet, est aussi de l'histoire. Sand exposera admirablement ce principe dans Histoire de ma vie pour se justifier de reproduire longuement les lettres de son pere :
   Tout concourt a l'histoire, tout est l'histoire, meme les romans qui
   semblent ne se rattacher en rien aux situations politiques qui les
   voient eclore. Il est donc certain que les details reels de toute
   existence humaine sont des traits de pinceau dans le tableau general
   de la vie collective (12).


Dans les Couperies, si les jeunes gens peuvent echapper momentanement au << domaine des prejuges et des caquets (580) >> de la petite ville, c'est aussi parce que leurs contemporains ont entrepris de << saper la tyrannie des vieux prejuges (577) >>.

Pour rendre sensible cet avenement d'une ere de liberte, la future romanciere, qui est placee mieux que personne pour eprouver le lien entre aspirations politiques collectives et aspirations individuelles a plus de liberte et de justice, stylise un peu. La jeune femme ecrit qu'elle rentre avec ses amis dans << la petite ville ou Dieu merci personne ne songeait a [eux] >>, Aurore Dudevant ne sait probablement que trop combien la Chatre est occupee de ses frasques. Indiana, dix-huit mois plus tard, stylisera en sens inverse, et montrera l'heroine eponyme qui manque totalement la revolution de 1830 et n'en eprouve aucun effet liberateur dans sa vie privee, bien au contraire. Le constat d'une forte coincidence du sujet avec la communaute de ses contemporains n'empeche pas la capacite de decalage, necessaire pour penser ce temps, et le rendre racontable.

Ici, ailleurs : << L'horizon, cette patrie des ames inquietes >>

Il en va de meme pour le lieu, bien que le recit paraisse d'abord caracterise par son ancrage dans un lieu unique, celui de la rencontre entre le jeune homme et la vieille, qui est aussi le lieu de la promenade passee. Pour la vieille femme, ce lieu n'a pas change--mais ce n'est que grace a son aveuglement :
   Voyez cette ligne blanche qui se dessine dans le paysage entre deux
   rangees de peupliers. C'etait la route que je parcourus pour venir
   ici. Mes yeux affaiblis ne la distinguent plus gueres et je n'en
   suis pas fachee. [...] Les changemens que le tems a operes dans la
   contree echappent a ma vue debile, mon imagination les pare de
   toutes leurs graces primitives.


Deja sensible a la transformation des campagnes, Aurore imagine que le paysage sera dans cinquante ans modifie, mais non au point d'etre devenu meconnaissable, dans la conviction que le meme lieu dans un autre temps est un autre lieu, qui demeure pourtant facteur d'identite et de fidelite. Elle se voit demeuree dans ce pays--du moins si on veut bien admettre, j'y reviens plus loin, que cette vieille femme est une projection d'Aurore elle-meme. Pourtant, au moment ou elle ecrit, elle songe certainement a aller vivre une partie de l'annee a Paris, et redoute de s'ennuyer seule en hiver dans un Berry deserte par ses amis. Elle se reve cependant devenue vieille demeuree la, dans un lointain avenir fictif. Dans cet attachement au lieu de la jeunesse et de la famille, on peut percevoir une survivance de valeurs aristocratiques au sein d'un texte qui dit des sympathies revolutionnaires (meme si Nohant, acquis en 1793 par la grand-mere (13), n'est pas la demeure traditionnelle de la lignee). Mais s'impose surtout l'intuition d'une valeur fondatrice du lieu, qui se verra largement confirmee par la vie de la romanciere et par ses ecrits.

Cet attachement tient a la fois a la nature propre du lieu, et au fait que c'est un lieu. Sa nature propre : c'est un lieu provincial, a l'ecart des bouleversements de la capitale a laquelle il demeure neanmoins relie; c'est un lieu campagnard et naturel--la description se montre tres attentive aux caracteristiques d'un paysage cultive et transforme par l'activite humaine, constitue par le regard, puis par le texte en << tableau >> contrastant avec celui d'autres lieux plus sauvages. La promenade est a l'ecart de la petite ville, comme celle-ci est a l'ecart de la capitale, et cette distance permet aux jeunes gens une respiration delivree de l'oppression << des prejuges et des caquets >>. Mais au-dela, le texte dit aussi tres clairement qu'il faut, pour Sand--ici pour Aurore--, etre (de) quelque part pour pouvoir partir, rever, revenir. Les Couperies, dont decidement le nom fait sens, seront a nouveau evoquees dans la neuvieme des Lettres d'un voyageur, dans des pages plus brillantes, mais d'une remarquable permanence dans les sentiments et les valeurs associes au lieu. Les memes pas dans le meme espace, la meme halte du promeneur en un point eleve permettront alors, de nouveau, de regarder a la fois vers la vallee protectrice et vers les horizons lointains, dans une double postulation--c'est a dessein que j'emploie ici cette formule baudelairienne.

La lettre IX (en volume) developpe une meditation sur l'exil des poetes qui eclaire le sens du retour aux Couperies. D'abord publiee en juin 1836 dans la Revue des deux mondes, elle est dediee a Jules Neraud, l'ami berrichon qui a initie Aurore a la botanique, en voyage vers l'Afrique au moment ou << le voyageur >> revient au pays. Sand ne peut pour autant revenir a la maison familiale, puisque Casimir Dudevant vient de faire appel du proces en separation qui a donne gain de cause a sa femme, et qu'en l'attente d'un nouveau jugement, le tribunal a assigne a celle-ci une residence ailleurs, chez des amis. C'est l'occasion de dire son attachement au lieu dont elle est privee, ici donne pour un lieu familial avant tout :
   Tu m'as quitte comme j'etais a la veille de rentrer dans la maison
   paternelle. On m'en chasse de nouveau [...] Il faut combattre
   sur nouveaux frais, disputer pied a pied un coin de terre ... coin
   precieux, terre sacree, ou les os de mes parents reposent sous les
   fleurs que ma main sema et que mes pleurs arroserent (14).


Le voyageur s'engage machinalement dans la direction familiere, puis se rappelle soudain qu'elle lui est interdite :
   Tout d'un coup je me suis apercu de ma distraction ; je me suis
   rappele que la haine avait fait de la maison de mes peres une
   forteresse dont il me fallait faire le siege en regle avant d'y
   penetrer. O Marie ! o mon aieule aux cheveux blancs ! [...] Irai-je
   trainer une vieillesse miserable loin de l'heritage que tu me
   conservais avec tant d'amour, et ou j'ai ferme tes yeux comme je
   souhaite que mes enfants ferment les miens ? [...] Malgache, ta mere
   est vieille, ne reste pas longtemps eloigne d'ici (15).


Dans cet etat d'esprit, il ne peut que se desoler de ne pas trouver son ami au pays. La lettre pourtant condamne et partage le desir d'eloignement du nid (16), ou l'evocation du plus intime se fait desormais dans des termes (malgache, ajoupa, bohemien) qui le rendent pour le voyageur inseparable de l'ailleurs--l'espace n'est pas imaginairement infranchissable.

On lit deja, dans Les Couperies, cette meme ambivalence entre desir de partir et desir de rester. Les jeunes gens fuient la petite ville le temps d'une promenade dans une nature souriante, d'ou ils revent de s'evader dans levaste monde, mais finalement, ils reviennent a la maison, comme la vieille femme plus tard restera au pays--dans l'attente d'y mourir, comme y est morte la grand-mere d'Aurore. Assis en haut d'une colline, ils font la meme halte que le voyageur, pour contempler a leurs pieds << la vallee, toute la patrie >>. Ils se tiennent alors entre deux mondes, lis ont besoin de ces deux mondes, et ils le savent--du moins le sait la narratrice :
   Et puis nos regards et nos pensees ont franchi l'horizon. Nous
   aimions cette vallee, cette patrie, ce monde resserre entre deux
   collines. Mais il fallait a notre jeunesse, un monde au-dela (17).


Malgre leur attachement au lieu matriciel, le mouvement du regard et de la pensee dit qu'ils sont sortis deja de l'univers de l'idylle, celui de Paul et de Virginie, et la future romanciere avec eux, meme si elle acquittera largement sa dette envers cet univers dans son premier roman. Chez Bernadin de Saint-Pierre, que reecrira Indiana, la curiosite des enfants en effet ne s'etend pas au-dela de leur montagne, << ils n'imaginaient rien d'aimable ou ils n'etaient pas (18) >>.

Les jeunes gens des Couperies ont, eux, rompu avec l'innocence des habitants du lieu, ces paysans a propos desquels Sand ecrit que << la pensee d'aucun des etres qui sont la ne franchit les limites de son petit domaine (19) >>, et dont l'etroitesse de vue et la force de coincidence avec le lieu (20) ne sont pas evoquees sans nostalgie. Ils ont fait l'experience de l'aspiration a l'infini depuis le fini que la neuvieme des Lettres d'un voyageur pose en trait de la condition humaine en des termes qui temoignent de la lecture de Pascal : << Rien ne suffit a l'homme en cette vie ; c'est la sa grandeur et sa misere (21) >>. La vallee, toute la patrie, est un lieu necessaire, mais c'est un lieu insuffisant, que le terme de patrie historicise discretement en suggerant que, malgre le rappel du contexte revolutionnaire par la vieille, la se situe peut-etre la premiere et plus veritable communaute, parce que la se fait l'apprentissage de l'appartenance. On peut en effet inverser la proposition precedemment soutenue, et dire que liberte et la lutte contre les prejuges s'experimentent d'abord, et prennent leur sens, dans la solidarite qui regroupe les jeunes gens en les opposant au << ridicule des compatriotes >> et des caquets, avant toute adhesion a un ideal politique.

Cette tension entre sentiment d'appartenance et besoin d'ailleurs est fondatrice d'une conscience politique, mais aussi de l'activite meme de la fiction : au paysan identifie a la nature, Sand oppose, dans le Voyage chez M. Blaise, << le sentiment de nous autres liseurs, quand nous penetrons dans ces retraites bocageres >>, defini comme << le repos dans l'oubli (22) >>. Pour savoir le prix d'ici, il faut avoir fait, au moins par la lecture, l'experience de la rupture et de l'ailleurs. La jeunesse rieuse des Couperies quant a elle est encore a la recherche d'un << monde au-dela >> :
   Nous le construisimes comme des enfants. Nous en rimes une
   parade, un roman. Nous voulions des dangers, de la folie, de la
   liberte, de l'activite. Nous fulmes tour a tour, miquelets, bandits,
   comediens, charlatans. Chacun de nous prenait un role. Jules se
   sentait ne pour etre un brigand bien eleve, a la maniere de fra
   Diavolo, Alphonse avec ses grandes mains et son grand sang-froid
   valait toute une bande et moi j'aurais fait la cuisine et panse les
   blesses.


La gravite reste resolument tenue a distance, et les lecteurs de George Sand croient voir passer en un paragraphe les futurs personnages de Consuelo, du Chateau des Desertes, du Piccinino, de l'Homme de neige ... A ceci pres qu'ils ne sont encore que des reves d'ecoliers, inventes en commun, comme si l'existence de cette complicite du groupe etait necessaire a leur surgissement. La fiction deviendra ulterieurement un exercice plus solitaire, qui permettra a la romanciere d'inscrire dans une forme communicable et durable ces jeux d'ecoliers aux aspirations desquels elle est restee fidele. Aussi reste-t-il a interroger la relation du sujet a la, ou plutot aux communautes, telle qu'elle se manifeste dans ce texte.

Je et les autres--appartenances

Il y a en effet plusieurs communautes, meme a ne s'en tenir qu'au moment de 1830. Celle des contemporains d'abord, avec laquelle une solidarite d'aspirations politiques vers la liberte est posee, qui demeure cependant un peu vague et abstraite et apparait surtout dans le recit cadre, sous l'effet des questions du jeune homme. Le sentiment d'appartenance a une generation, qui jouera un role si important dans l'ecriture d'Histoire de ma vie et dans la perception de son epoque par Sand, est deja a l'oeuvre.

Il y a la communaute de la petite ville ensuite, caqueteuse et mediocre, agissante surtout en ce qu'elle permet de se poser en s'opposant, mais qui informe par la le rapport au monde et la definition de sol de ces enfants terribles.

Plus active et plus immediatement perceptible enfin, plus proche aussi du sujet de l'ecriture, est la bande d'amis, qu'on peut rapprocher de deux modeles : celui d'une petite communaute a la Rousseau, et celui de la troupe de theatre. La petite communaute marginale, regroupant des etres reunis par des va-leurs communes et des affinites electives dans la transparence des coeurs semble reprendre un souvenir de Clarens. Avec cependant de nombreuses limites, car nulle structure familiale ou hierarchique ne vient ordonner cette bande d'amis, qui s'amusent, sans nulle intention de constituer un exemple vertueux destine a rayonner sur le pays environnant. Le caractere deliberement ludique et gratuit de cette sociabilite en marge ne saurait donc en faire qu'un Clarens sans Monsieur de Wolmar, ce qui altere quelque peu le modele. Dans un texte qui fait silence sur la relation privilegiee avec Jules (Sandeau), l'amant, et qui pratique peut-etre l'autocensure, la question de la famille, et celle de la separation des sexes, si importante chez Rousseau, n'intervient pas--avec d'evidentes consequences sur la vision proposee des relations de groupe et de la place du sujet au sein du groupe. Elle resurgit cependant a l'occasion des improvisations, qui reintroduisent une distribution sexuee des roles dans la camaraderie autrement largement asexuee de la bande : << moi j'aurais fait la cuisine et panse les blesses >>. Le role tout feminin qu'elle s'attribue suggere qu'Aurore n'est pas encore entree dans un devenir romancier assume. Le theatre est ici plus conformiste que la vie. Le deuxieme modele qui regit les rapports des jeunes gens est en effet celui de la troupe de comediens. Promis chez Sand a un bel avenir, tant en matiere de relations amicales et familiales, souvent resserrees par la creation theatrale, que de creations romanesques, il permet de penser le passage du jeu enfantin a la representation artistique adulte.

Mais le jeu, theatral ou enfantin, ne fournit pas le dernier mot, ni du texte, ni du carnet de la vieille. Il y a ensuite le retour, et l'adresse aux amis pour les exhorter a jouir du temps present, etape de separation, instauration d'une nouvelle distance, cette fois du je a l'egard de la petite communaute--probablement pour retourner vers cette autre communaute passee sous silence de la famille--, que le texte suggere douloureuse, mais necessaire pour que l'ecriture advienne, pour que l'adresse s'ecrive et transforme la separation en lien.

Ainsi se dessine un schema fondateur, recurrent dans les ecrits de Sand : des communautes, de tailles, de natures, d'historicites et de systemes de valeurs differents, se voient prises dans un rapport de relations et de decalages qu'instaure l'appartenance du sujet a toutes. On retrouve ce schema a differents moments et dans des actualisations plus ou moins complexes, dont l'une des plus frappantes reside dans l'evocation du couvent que propose Histoire de ma vie. Le couvent y apparait a la fois comme un refuge force vis-a-vis des dechirements familiaux, un ilot de paix au sein de la ville, et un lieu dans lequel Aurore fait l'experience de fortes solidarites de groupes (les << diables >>). C'est en meme temps le lieu ou l'adolescente accomplit un cheminement individuel qui aboutit a l'experience solitaire du Tolle lege et au mysticisme. La cellule isolee au sein de l'espace collectif, ordonne et mysterieux du couvent, fournit la metaphore spatiale d'une position du sujet feminin a la fois inclus et a distance. Defini par son appartenance a plusieurs communautes, il ne coincide absolument avec aucune, et dans cette non-coincidence se fondent sa liberte, son independance, sa part de distance critique et de creativite, mais trouve aussi sa source le plaisir du retour--a chaque lieu, a chaque groupe.

Je et les autres--recits

S'explique peut-etre ainsi que des ce premier texte de fiction, le sujet de la narration se divise. Un narrateur raconte un voyage au cours duquel il fait une rencontre, cette rencontre amene un second recit, enchasse, mene par le personnage rencontre--il n'est pas de procede narratif plus banal. Mais les deux instances qui prennent en charge successivement la narration--un jeune homme, une vieille femme--retiennent l'attention par la division du sujet qu'ils paraissent incarner, comme par les echos qu'ils rencontrent dans la suite de l'oeuvre romanesque sandienne. Les lecteurs familiers de Sand seront tout de suite sensibles au fait que le narrateur du recit premier est masculin, il s'agit d'un homme jeune, auquel la suite permet de donner une trentaine d'annees. Au reste anonyme et peu particularise, les quelques traits dont il est dote en font surtout un auditeur ideal : curieux et disponible car venu d'ailleurs, doue du sens de l'observation et d'un penchant a la meditation, attentif et respectueux malgre ses prejuges. Aurore Dudevant, qui a l'annee precedente brievement tenu un journal (23), qui a lu et apprecie des romancieres dans sa jeunesse (24), semble exclure l'adoption d'une voix feminine, comme si le recit de fiction ecrit se menait spontanement chez elle au masculin--un masculin qui vaut surtout comme un non-feminin, non particularisant--et peut-etre aussi pour ce processus meme de division qu'il met en ceuvre. Elle ne recourt d'ailleurs a aucun dispositif de lettre ou de memoires pour justifier le recours a ce narrateur qui ne joue aucun role dans le recit enchasse. Son adoption semble relever de l'activite romanesque meme : une histoire se raconte, un homme parle--ou plutot ecrit.

En revanche quand il s'agit de choisir un personnage, ce texte, comme le feront les premiers romans, elit une heroine--qui elle-meme raconte et ecrit, ce qui attenue l'opposition de genre. Sa voix seconde ne nous parvient que par l'intermediaire du narrateur : la perception intime, pour se mettre en recit, se delegue en se partageant en deux instances sexuees : l'experience vecue au personnage femme, le recit au narrateur homme, la transmission romanesque aux lecteurs etant due a la relation des deux. Le surgissement d'une voix de genre oppose a celle, masculine, du recit premier--on serait tente de dire ici a celle de la litterature--permet de mettre en cause les lieux communs qu'il vehicule, dans une operation a double benefice, de reprise et denonciation des stereotypes. Le narrateur accumule les cliches de la vieillesse feminine : doigts decharnes, rigueurs de l'hyver (25) de la vie, mais en donnant la parole a la vieille femme, le texte invite a voir au-dela de ces apparences, et du present. Deux ans plus tard, La Marquise rapportera par le biais d'un narrateur masculin plus jeune le recit d'une vieille marquise ayant vecu au XVIIIe siecle :
   voyez-vous, mon enfant, vous autres jeunes gens, vous croyez bien
   connakre les femmes, et vous n'y entendez rien. Si beaucoup de
   vieilles de quatre-vingts ans se mettaient a vous raconter
   franchement leur vie, peut-etre decouvririez vous dans l'ame
   feminine des sources de vice et de vertu dont vous n'avez pas
   l'idee (26).


Le sens et la verite de l'histoire ne sont portes ni par le seul narrateur, ni par le seul personnage, ils se construisent dans le dialogue et la polyphonie narrative, et demeurent, dans les deux textes, ouverts.

Cet interet pour une << vieille >> et son adoption comme narratrice seconde ont de quoi surprendre de la part d'une jeune femme de vingt-six ans, amoureuse et absorbee dans un present difficile et passionnant. La << vieille sibylle (576) >> detient dans la fiction le pouvoir non de predire l'avenir, mais de raconter le passe--en d'autres mots de voir clair, malgre son aveuglement, sur le present de l'ecriture, et fait songer a l'enigmatique Wanda (27), la mere d'Albert dans La Comtesse de Rudolstadt. L'affection d'Aurore pour sa grandmere explique certes ce respect plein de sympathie pour une vieillesse feminine portcuse de sagesse, mais il faut aussi reconnakre dans cette vieille femme une projection d'Aurore elle-meme. Le 3 octobre 1830, date du carnet, la vieille a vingt-six ans--l'age d'Aurore Dudevant quand elle ecrit ce texte, et Lyska, sa << bonne jument polonaise >>, c'est la jument de celle-ci (28). >> Le gout de se vieillir, forme particuliere du jeu de fort-da temporel, est un trait constant de George Sand qui pose volontiers dans sa correspondance a la dame mure retiree des orages de la jeunesse--meme alors qu'elle est tres loin d'avoir quitte ces orages (29).

Dans Les Couperies, l'auto-vieillissement a pour effet d'isoler la jeune femme de son groupe d'age, malgre une forte complicite, selon la logique de l'ecart precedemment analysee. Plus subtilement, il pretend aussi la degager du rapport sexue avec les hommes. La narratrice de 1830 a de jeunes amis avec lesquels elle s'amuse, et elle le raconte. En se presentant a la fois comme enfant, dans un rapport asexue avec des ecoliers impertinents (<< nous n'avions pas plus de douze ans >>), et comme deja dans la sagesse de l'age (<< un peu plus vieille, je sais que les hommes sont mauvais et la fortune trompeuse >>), elle evite de se donner a voir dans un rapport de seduction ou de desir avec ces jeunes hommes. Curieusement, la difference sexuelle structure la narration, a travers le dedoublement des voix, mais toute sexualisation, et meme toute sexuation des relations entre hommes et femmes sont esquivees,--sauf pour le bref moment ou, sur un mode comiquement conformiste, le jeu fait resurgir une partition des roles. Du veritable present d'Aurore Dudevant, sont ainsi tues la relation amoureuse et les complications familiales qui en peuvent resulter, dans l'evocation d'une sociabilite de groupe, voire de bande, que decrivent ses lettres de la meme epoque (30), evoquant une relation collective entre Aurore et les jeunes gens ou le groupe autorise et protege la liaison avec Sandeau.

Ce silence sur l'amour et le desir a pour interet de faire entendre de la femme, jeune ou vieille, autre chose que des cliches sentimentaux, en particulier son gout de la vie et du jeu, et sa nostalgie de l'enfance, qui la rendent apte a incarner la memoire et le sens d'une epoque. Une nouvelle communaute en effet s'esquisse ici, dans la transmission par le recit qui a le pouvoir de ramener le je a sol par le detour de l'autre : par la voix du jeune homme, la vieille femme se reapproprie son histoire en meme temps qu'elle la transmet. L'un des traits les plus frappants de cette esquisse reside certainement dans cette description par le recit de sa propre transmission, par-dela les separations d'age et de sexe. Le tableau trace dans le carnet de la vieille cause au jeune homme << une impression qu['il] n'oublier[a] jamais (578) >>, et qu'il rapporte a son tour dans la nouvelle que nous lisons. Or cette circulation entre oral et ecrit, cette transformation de l'auditeur en narrateur dans un relais de voix et de je, on les retrouvera dans de grands textes romanesques de Sand, des l'epilogue d'Indiana, et avec l'interpretation par Alexis du testament de Spiridion, ou la << Lettre de Philon >> qui termine Consuelo--La Comtesse de Rudolstadt.

La Communaute a venir

Malgre l'apparent rejet de la famille, une filiation elective est donc apparue. Dans cette amorce d'un theme et d'une construction caracteristiques du roman sandien, je lis aussi l'amorce d'une communaute des lecteurs. Communaute nouvelle, forgee par le recit litteraire, qui doit etre distinguee des divers reseaux concrets de solidarite dans lesquelles la romanciere et sa parole s'enracinent. Il faut la distinguer aussi de cette reunion du conteur (ou de la conteuse) avec son ou ses auditeurs qui lui sert pour partie de modele, plus reelle, mais aussi plus fugace. Cette communaute elective que vise et construit l'ecriture permet de faire d'emblee toute leur place a l'experience de la separation et a l'accueil de l'ailleurs dont on a vu la valeur fondatrice, parce qu'ils sont les prealables necessaires a son emergence meme. Elle n'est bien sur pas donnee, c'est si on veut une communaute a venir, mais non--en tout cas non seulement--une << communaute negative >>, une << communaute de ceux qui n'ont pas de communaute>>, pour utiliser une formule de Bataille reprise par Blanchot (31). C'est la communaute d'un avenir proche, de cet avenir que Sand a cru et voulu realisable, un avenir qu'on peut esperer atteindre en une ou deux generations, a portee de ces cinquante ans au-dela desquels elle s'attendait a etre oubliee.

Ceci pose la question de savoir pourquoi, et pour qui on raconte des histoires. A la fin de sa vie, dans cette lettre a Flaubert ou elle declare n'avoir pas ete << de premier ordre >>, Sand reconnait n'avoir pas vise comme lui un << vaste but >> artistique, qui decourage les lecteurs presents incapables de le comprendre, mais qui permet d'esperer un << succes lointain >>--succes qu'elle promet a son correspondant. Et pourtant, elle dit aussi a cette epoque qu'elle n'ecrit pas sur mesure pour le public immediat d'un temps ou << la litterature est une marchandise (32) >>, et qu'elle se fait une vertu de savoir << ne pas faire concession a l'editeur >>. Sa propre visee aura ete
   plutot d'agir sur mes contemporains, ne fut-ce que sur quelquesuns,
   et de leur faire partager mon ideal de douceur et de poesie.
   J'ai atteint ce but jusqu'a un certain point, j'ai du moins fait pour
   cela tout mon possible, je le fais encore et ma recompense est d'en
   approcher toujours un peu plus.


Cet ideal, ethique plus qu'esthetique definit sa pratique singuliere, mais aussi explique son exclusion durable des canons litteraires, qu'elle avait prevue et acceptee. Les lecteurs situes hors de cette action--cherchee a portee d'avenir proche et realisable--ont souvent considere qu'ils ne faisaient pas partie de la communaute construite par des livres qui ne s'adressaient pas a eux, mais qui avaient cette naivete si caracteristique de s'adresser. De l'histoire, racontee pour etre lue, entendue, reprise, ils n'ont retenu que cette visee de l'adresse qui est certes partie prenante de son sens. Mais du dispositif que j'ai tente de decrire, autre chose peut etre me semble-t-il retenu, de l'ordre de cette non coincidence, de ce decalage qui eclaire le sens de la transmission et permet de rouvrir les textes a d'autres lecteurs a venir.

Universite Lyon 2-CNRS LIRE

(1.) Georges Lubin, << Introduction >> aux Couperies, in George Sand, (Euvres autobiographiques, Gallimard, << Pleiade >>, 1971, 2 vol. (ci-dessous abrege OA), tome II, p. 574. Les references de pages sont desormais a cette edition.

(2.) << L'affabulation et le style temoignent d'une evidente gaucherie >>, ecrit Lubin, Ibid., p. 573.

(3.) Geste d'autant plus frappant pour les lecteurs ulterieurs que cette date est presque celle de la publication des ecrits de jeunesse remanies dans Le Temps, et qu'elle projette celle qui ecrit dans un futur qu'elle n'atteindra pas--puisqu'elle meurt en 1876.

(4.) OA, II, p. 555 ; la premiere redaction date probablement de 1829.

(5.) Paul Ricoeur, Temps et recit III, Le Temps raconte, Seuil, 1985, p. 373.

(6.) Lettre du 8 decembre 1872, Gustave Flaubert-George Sand Correspondance, Flammarion, 1981, p. 412.

(7.) << Pourquoi regretterais-je [le passe] ? Je l'ai apprecie, je l'ai goute. J'ai eu ma part complette [sic] au banquet de la vie. Je m'en retourne rassasiee et je le quitte comme on quitte la table, quand on n'a plus faim. (p. 576) >>

(8.) << Nous avons passe trois heures sans que le souvenir d'aucun souci, sans que la crainte d'aucun revers, vint [sic] refroidir l'elan de notre gaite, et glacer nos rires confians : trois heures ! C'est beaucoup dans la vie, parce que le bonheur ne s'oublie pas. (581) >>

(9.) Lettre du [17 sept. 1830], Correspondance I, ed ; G. Lubin, Paris, Garnier, 1961, p. 704.

(10.) Voir la lettre de [debut octobre ?] 1830, a Mme Gondouin Saint-Aignan, C, I, p. 711.

(11.) OA, II, p. 577.

(12.) Histoire de ma vie (desormais HV), OA, I, p. 78.

(13.) OA, I, p. 58.

(14.) Lettres d'un voyageur (desormais LV), OA, II, p. 869.

(15.) Ibid., pp. 879-81.

(16.) << [...] j'ai pris le chemin des Couperies. Me voici sur la hauteur culminante. Je me suis assis sur la derniere pierre de la colline, et j'ai salue en face de moi, au revers du ravin, ta blanche maison, ta pepiniere et le toit moussu de ton ajoupa. Pourquoi as-tu quitte cet heureux nid, et tes petits enfants, et ta vieille mere, et cette vallee charmante, et ton ami le Bohemien ? Hirondelle voyageuse, tu as ete chercher en Afrique le printemps qui n'arrivait pas assez vire a ton gre ? Ingrat ! ne fait-il pas toujours assez beau aux lieux ou on est aime ? [...] Peut-etre es-tu au sommet de l'Atlas ... Ah ! ce mot seul efface toute la beaute du paysage que j'ai sous les yeux. [...] Je regarde l'horizon, cette patrie des ames inquietes, tant de fois interrogee et si vainement possedee ! je ne vois plus que l'espace infranchissable! ... >>, Ibid., p. 875.

(17.) OA, II, p. 579.

(18.) Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, GF, 1992, p. 100.

(19.) Voyage chez M. Blaise, OA, II, p. 560.

(20.) << Le paysan est tellement identifie avec la nature qu'il n'en derange pas la tranquillite et qu'il ne semble pas peupler la solitude >>, Ibid.

(21.) OA, II, p. 879.

(22.) OA, II, p. 560.

(23.) << Voyage en Auvergne >>, OA, II, pp. 503-28.

(24.) Voir dans HV la lecture des Battuecas, de Mme de Genlis. OA, I, p. 627.

(25.) La graphie archaisante, dans un recit d'anticipation, signale nettement l'effet de citation et la conscience d'un cliche.

(26.) La Marquise, Des Femmes, ed. eve Sourian, 1986, p. 58.

(27.) Voir Isabelle Hoog Naginski, << La Nouvelle Sibylle chez les Invisibles >>, in Michele Hecquet et Christine Plante dirs., Lectures de Consuelo--La Comtesse de Rudolstadt de George Sand, PUL, 2004, en particulier pp. 353-55.

(28.) << Moi j'ai monte tous les soirs ma bonne Lyska et j'ai ete lire le journal a la Chatre >>, lettre a Charles Meure, [15 aout 1830], C, I, p. 692.

(29.) A cette epoque, elle nomme Boucoiran, qui n'a que quatre ans de moins qu'elle et sert de precepteur a son fils Maurice, << mon enfant >>.

(30.) Voir la lettre datee de decembre a Charles Duvernet, a Paris, qui revele dans sa prolixite l'ennui d'Aurore dans sa campagne hivernale. On y trouve le meme gout du jeu et des plaisanteries de potaches, et des notations semblables : << Quant a votre amie infortunee, ne sachant que faire pour chasser l'ennui aux lourdes alies ; fatiguee de la lumiere du soleil qui n'eclaire plus nos promenades savantes et nos graves entretiens aux Couperies, elle a pris le parti d'avoir la fievre et un bon rhumatisme [...] je me traine, moi qui naguere aurais defie sur ma bonne Lyska un parti de miquelets, maintenant empaquetee de flanelles [...], je voyage en un jour de mon cabinet au salon [...]. Si cet etat facheux continue, je vous prie de m'acheter une de ces brouettes dans lesquelles on voiture les culs-de-jatte dans les rues de Paris ; nous y attellerons Brave [le chien], et nous parcourrons ici les villes et les campagnes [...] Sandeau fera des cabrioles, Fleury des tours de force, et Charles avalera des epees comme les jongleurs indiens ou des souris comme Jacques de Falaise ; on lui laissera le choix. >>, C., I, p. 743.

(31.) La Communaute inavouable, Editions de Minuit, 1983, p. 45.

(32.) Lettre du 29 nov. 1872, op.cit., p. 409.
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Title Annotation:Les Couperies, short text by George Sand
Author:Plante, Christine
Publication:The Romanic Review
Date:May 1, 2005
Words:7405
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