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INTRODUCTION : <>.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Benda, Sartre, Caillois entre autres, attribuent a la <<litterature pure>> de l'entre-deux-guerres une part de responsabilite intellectuelle au desastre survenu. On reproche aux gens de lettres de la generation precedente de s'etre pames dans une litterature detournee des troubles dramatiques ayant frappe l'actualite sociale et politique, et de n'avoir pas su dresser leur propre parole et figure d'ecrivains face a la montee des totalitarismes, aux restrictions des libertes et a la guerre (1). Aux yeux de Benda et de Sartre, la litterature de l'entre-deux-guerres demeure enfermee dans un ideal herite de la poesie de la fin du dix-neuvieme siecle et desormais perime : la tour d'ivoire n'a plus droit de cite dans un monde en proie a de graves perils et dans lequel on attend des intellectuels qu'ils fixent des orientations et rappellent des valeurs (2). En realite, malgre des resultats certes modestes, les gens de lettres de l'entre-deux-guerres ne manquent pas de prendre la mesure des troubles contemporains et de reflechir sans cesse aux nouvelles modalites de contribution sociale de l'ecrivain et de la litterature apres la fin du <<sacre de la litterature (3)>>.

Un engagement singulier

Par un mot celebre et provocateur, Paul Valery parvient en 1929 a presenter sa Jeune Parque comme un poeme fait <<sub signo martis>> et <<en fonction de la guerre (4)>>. Le contexte eclaire cette reconstruction a posteriori : Valery repond a la conference de Duhamel <<Guerre et litterature>>. Comme son confrere, il est persuade que le mystere et le prix d'une culture sont capables de depasser les evenements historiques tragiques, tout particulierement la guerre. <<Il n'est personne instruite>>, ecrit Duhamel, <<pour qui, par exemple, l'annee 1636 ne soit d'abord l'annee du Cid. Or, pendant l'ete de cette annee 1636, la France fut envahie par les armees autrichiennes et espagnoles. Mille cruautes semerent l'effroi dans les provinces [...] Eh bien, malgre tout cela, l'annee 1636 demeure l'annee du Cid, pour tout homme qui a fait des classes (5)>>.

Lorsque Valery affirme donc que l'ecriture de la Jeune Parque n'est pas sans rapport avec la guerre, il n'attribue pas un caractere effectivement engage au poeme de 1919, mais revendique un role politique et historique pour la litterature non engagee elle-meme. L'heritage symboliste du dix-neuvieme siecle et sa foi en une primaute de l'art ne sont pas vus comme une negation de tout engagement puisqu'ils accordent un role eminent a la litterature dans la vie intellectuelle et sociale. Une telle affirmation parait, certes, relever du paradoxe et du voeu pieux.

Comme Valery, d'autres ecrivains, notamment ceux qui participent a l'esprit de la NRF partagent ce paradoxe essentiel qui consiste a theoriser un art autonome, desengage, separe et pur, et a lui assigner en meme temps une fonction sociale. C'est autour de ce noeud problematique que s'organise entre autres le dechirant debat eprouve par la NRF au lendemain de la Premiere Guerre mondiale; Riviere lui-meme peut en meme temps signer l'article-manifeste du premier numero d'apres-guerre plaidant pour 1'<<autonomie de la litterature (6)>>, et mettre en place un engagement pacifiste et pro-europeen ou affirmer la necessite pour l'homme de lettres de <<contribuer personnellement a la solution des grands problemes poses par la guerre (7)>>.

La solution preconisee par Riviere est bien entendu celle de la <<separation>>, une sorte de dedoublement de l'ecrivain et du citoyen (<<Rester a la fois des ecrivains sans politique et des citoyens sans litterature>>); mais une autre contradiction, cruciale, surgit des lors. Bien des ecrivains font coexister une certaine distance a l'egard de la politique, avec la volonte de dialoguer pourtant avec elle. Valery, par exemple, peut en meme temps adresser de severes critiques a la politique et a ses engrenages, et oeuvrer en faveur de l'Europe. A partir de 1924, bien que voue a la poesie pure, il siege dans plusieurs organismes de cooperation intellectuelle, et compose meme desormais moins de textes litteraires que d'ecrits politiques, qui, au nombre de cinq en 1926, sept en 1927, et six en 1928, devancent les articles litteraires, devenus tres brefs et de circonstance (cf. le recueil des Ecrits de circonstance publie en 1926). A ses cotes, entre autres Albert Thibaudet, Roger Martin du Gard et meme Andre Gide, malgre son engagement communiste, refusent la subordination de la litterature et de l'homme de lettres aux ideologies collectives et aux partis pris; ils s'investissent neanmoins activement pour concretiser une idee de la cite. Cette position est partagee et theorisee par Thomas Mann, lorsqu'il plaide en faveur d'un <<apolitisme politique (8)>>.

L'investissement public concu par maints auteurs en retrait des partis et des querelles proprement politiques, se soustrait aussi a toute pretention de coherence politique. Un dialogue s'etablit ainsi avec des champs politiques opposes, comme c'est le cas, par exemple, pour de nombreux ecrivains qui prennent part a des initiatives pro-europeennes avec des soubassements ideologiques tres differents (liberaux mais aussi philo-fascistes); une entente est egalement parfois trouvee autour de themes delicats, comme celui de la nouvelle noblesse, que s'approprient a la fois les antimodernes, les conservateurs et les fascistes. Les positions publiques de certains auteurs peuvent ainsi susciter des interpretations divergentes, qui les associent tantot a la droite tantot a la gauche.

Finalement, les hesitations face a l'engagement relevent d'une derniere contradiction. Lorsque Thibaudet, dans un article celebre, plaide en faveur d'une science et d'un art qui ne soient pas <<mobilisables (9)>>, il s'oppose a Maurras qui pretend plier la lecon de Stendhal aux exigences du moment historique (10), comme a toute forme d'instrumentalisation politique du litteraire. Dans d'autres pages, il s'en prend a Rolland, qui, malgre une tout autre coloration politique, partage avec Maurras une meme foi dans les ideaux politiques. Opposes aux reponses aussi definitives que de circonstance, mefiants envers la formulation de lois du progres materiel ou institutionnel, certains auteurs preconisent plutot une fonction critique qui ne cesse de mettre en question ses propres convictions et presupposes, en consideration de la distance entre la reflexion et la realite. Comment donc une litterature qui refuse de se faire productrice d'utopies et d'adherer a des ideaux positifs, peut-elle parvenir a envisager un monde meilleur ? Quelles voies la Republique des lettres du vingtieme siecle envisage-t-elle pour relever le defi d'associer la litterature a l'Histoire, la culture a la cite ?

Notions et formes d'engagement

Explorer la variete et les contradictions des formes d'investissements sociaux de l'homme de lettres et de la litterature dans l'entre-deux-guerres revient aussi a examiner et repenser la notion d'<<engagement>>. Comment decrire en effet ces tentatives d'action sur le monde au-dela des categories sartriennes, qui ont durablement marque le debat critique mais qui sont sourdes a la complexite que l'on vient d'evoquer ?

La reflexion de Sartre plonge ses racines dans le debat de l'Affaire Dreyfus et ravive le conflit entre deux conceptions fondamentales de l'art, celle d'ascendance platonicienne, qui revendique un art autonome, desengage, separe, pur, et celle demandant au contraire a l'art une prise de position publique, un engagement direct et revendique, une fonction sociale. En mettant au centre l'opposition fondamentale entre litterature pure et engagee, art abstrait et art social, la conceptualisation sartrienne masque des formes d'investissement qui tentent de faire coexister ces deux champs opposes.

Si la definition de l'engagement selon Sartre a longtemps pese sur l'histoire litteraire, d'autres acceptions de <<litterature engagee>> avaient ete proposees dans ce meme entre-deux-guerres explore par le present dossier : l'expression circule largement dans les annees 1930, et elle se trouve par exemple dans la Correspondance de Romain Rolland, dans les ecrits de Roger Martin du Gard et de Jean Guehenno, dans Les Chiens de garde que Paul Nizan publie en 1932 et qui exerceront une influence fondamentale sur Sartre. Examiner comment cette notion ainsi que d'autres conceptualisations sont employees et mises en avant par les hommes de lettres eux-memes, peut s'averer fructueux pour mieux saisir la variete des formes d'engagement mises en place et theorisees.

Apres la definition sartrienne et en reaction a celle-ci, les etudes critiques ont d'ailleurs propose d'autres categories pour definir le type de conscience politique propre a la litterature. Le <<contre-engagement>> tel que Roland Barthes le definit, est une resistance politique inscrite dans le style et dans les soins formels et linguistiques (11), une categorie qui repere une possibilite d'engagement non pas dans les contenus, mais dans la <<responsabilite de la forme>>, et qui conduit ainsi la litterature pure a l'engagement. De meme, Maurice Blanchot fait de la litterature un espace superieur a celui de la politique et de l'economie, et, loin de la croire inadequate ou confinee dans le jeu, lui reconnait la faculte d'ouvrir de nouveaux mondes possibles (12); Jacques Ranciere aussi parle de <<politique de la litterature>>, pour attirer l'attention sur la litterature qui fait, en tant que litterature, de la politique (13). La notion de <<morale de la litterature>> a pu ensuite etre avancee pour distinguer l'engagement de la litterature dans la sphere socio-politique de <<l'engagement dans la litterature (14)>>, pour decrire precisement une litterature qui s'insere dans l'espace public tout en s'en retranchant. Si etudier la <<morale de la litterature>> revient a fixer l'attention sur le contenu de l'engagement et sur la facon dont l'esthetique se lie a la morale (15), les approches sociologiques ont pu, de leur cote, donner une contribution essentielle a l'etude du role public et social de l'ecrivain, dans le sillage des travaux de Bourdieu et notamment a travers la notion de <<responsabilite de l'ecrivain>>, a partir de laquelle ont ete examines les debats consacres au role social de l'ecrivain, a ses droits et a ses devoirs, ainsi que les theorisations variees du pouvoir des mots (16).

Si dans l'intitule du present dossier on a choisi d'avoir recours a la notion de <<responsabilite>>, c'est cependant dans le sillage de Tony Judt qui, dans The Burden of Responsibility, offre un portrait d'hommes de lettres engages en dehors de toute adhesion partisane a des partis politiques ou a des ideologies, et au-dela de tout alignement en periode de grands conflits politiques et nationaux (17). L'acception de Judt s'avere en effet tres utile lorsqu'il s'agit d'etudier un engagement non-ideologique, comme ce fut le cas d'une partie significative de l'investissement des ecrivains de l'entre-deux-guerres. Cette notion de <<responsabilite>> est apparentee de celle envisagee par Max Weber, dans La Profession et la vocation de savant, ou il presente le savant, et l'enseignant en particulier, comme celui qui se met au service de 1'<<ethique>> de la promotion de la clarte et du sens de responsabilite, en refusant toute tendance <<prophetique>> (18). Cette ethique de la responsabilite se distingue de celle preconisee--toujours par Weber--pour les politiciens, qui devraient, eux, notamment repondre des consequences de leurs actions. (19) Entre ces deux types de responsabilite, les gens de lettres etudies dans les articles ici reunis, se rangeraient plutot du cote du premier, en concevant leur engagement comme un investissement intellectuel plutot que politique.

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Ce dossier, issu des seminaires qui se sont tenus au College de France dans les annees academiques 2012/13 et 2013/14, aborde donc les questions de l'engagement, des formes de contributions politiques et des debats sur la litterature pure qui ont jalonne la litterature francaise pendant la periode cruciale de l'entre-deux-guerres. Pour tenter d'en brosser un panorama, les etudes reunies ici relevent de differentes approches, qui ressortissent tour a tour de l'histoire litteraire, de l'histoire des sociabilites intellectuelles, de la poetique de la langue litteraire et de ses transformations. Elles examinent les positions d'auteurs et de cercles cruciaux concernant d'une part le debat critique et litteraire en general (Gide, la NRF, Massis, les ecrivains catholiques), d'autre part la reflexion theorique sur la question de l'engagement (Benda, Roger Martin du Gard). Sans pretendre a une cartographie complete, le present dossier s'efforce de degager les nuances et les tensions dans les manieres dont les gens de lettres s'investissent dans l'actualite ou concoivent l'autonomie de la litterature. Il examine aussi comment ces differentes conceptions de la litterature et de la responsabilite (de Benda et de Valery par exemple, ou de Gide et de Maurras) dialoguent ou polemiquent entre elles.

Une attention specifique est consacree tout particulierement a deux evenements majeurs, qui s'averent decisif quant a la reflexion des ecrivains sur leur role public. Le premier est la Grande Guerre. Apres le traumatisme du premier conflit mondial, Celine explique qu'il n'est plus possible d'ecrire comme Barres. Quelles transformations la guerre a-t-elle entraine dans le champ litteraire et quelles <<mobilisations>> de la litterature sont-elles envisagees ? Ne faut-il pas, a la maniere des surrealistes, reinventer le langage, ou bien, a la suite de Romain Rolland et Roger Martin du Gard, renouveler le recit realiste ? Un vaste debat interroge apres la guerre le role de la litterature dans le monde, au sein de la NRF comme chez des auteurs aux orientations ideologiques diverses. Le second evenement auquel nous avons accorde une importance dans ces debats sur l'engagement et l'autonomie de la litterature, est la querelle de la poesie pure, autour de Valery et Bremond. Les partisans d'une litterature <<pure>> se trouvent profondement interpelles : comment la poesie heritiere du symbolisme peut-elle encore maintenir une distance a l'egard des troubles du monde contemporain ?

CNRS-Republique des Savoirs Universita di Roma Tre

(1) Guy de Pourtales, << Apres le desastre >>, Journal de Geneve, 28 juillet 1940.

(2) Cf. J. Benda, La France byzantine ou le triomphe de la litterature pure, Paris, Gallimard, 1945 et J.-P. Sartre, Qu'est-ce que la litterature?, Paris, Gallimard, 1948.

(3) Cf. P. Benichou, Le Sacre de l'ecrivain (1750-1830), Essai sur l'avenement d'un pouvoir spirituel laique dans la France moderne, Paris, Corti, 1973, et Le Temps des prophetes, Doctrines de l'age romantique, Paris, Gallimard, 1977.

(4) Paul Valery, << Lettre a Duhamel >>, OEuvres, edition etablie et annotee par Jean Hytier, introduction biographique par A. Rouart-Valery, I, Paris, Gallimard, 1960, 1637.

(5) Conference de Duhamel sur <<Guerre et litterature>>, reproduite dans le Dossier Duhamel I Valery, presente par Nicole Celeyrette-Pietri, Bulletin des etudes valeryennes, no 52, novembre 1989, p. 119-135.

(6) <<La Nouvelle Revue francaise>>, NRF, 6e annee, no 69, nouvelle serie, 1er juin 1919, p. 1.

(7) Jacques Riviere, Une conscience europeenne, 1916-1924, textes presentes et annotes par Yves Rey-Herme, Paris, Gallimard, 1992, p. 8.

(8) Cf. Thomas Mann, Considerations d'un apolitique, traduit de l'allemand par Jeanne Naujac et Louise Servicien, introduction de Jacques Brenner, Paris, Grasset, 2002 [1918].

(9) Albert Thibaudet, <<Sur la demobilisation de l'intelligence>> [1920], Reflexions sur la politique, ed. etablie par A. Compagnon, Paris, Laffont, 2007, p. 254-262.

(10) C. Maurras, <<Stendhal contemporain>>, preface a Stendhal, Rome, Naples et Florence, OEuvres completes, edition etablie sous la direction de Victor Del Litto et Ernest Abravanel, t. XI, Paris, Champion, 1919, p. I-XXXIV.

(11) Cf. notamment Roland Barthes, Le Degre zero de l'ecriture, Paris, Seuil, 1953.

(12) Cf. Maurice Blanchot, Le Livre a venir, Paris, Gallimard, 1959, et L'Espace litteraire, Paris, Gallimard, 1955.

(13) Jacques Ranciere, Politique de la litterature, Paris, Galilee, 2007 [1979-2006].

(14) B. Denis, << Engagement litteraire et morale de la litterature >>, L'Engagement litteraire, sous la direction d'E. Bouju, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005, p. 31-42.

(15) Cf. aussi en ce sens le volume de J.-C. Darmon et P. Desan, Pensee morale et genres litteraires, Paris, PUF, 2009.

(16) Gisele Sapiro, La Responsabilite de l'ecrivain. Litterature, droit et morale en France (XIX'-XXI' siecle), Paris, Seuil, 2011.

(17) T. Judt, The Burden of Responsibility. Blum, Camus, Aron and the French Twentieth Century, University of Chicago Press, 1998.

(18) M. Weber, Le Savant et le Politique. Une nouvelle traduction, Paris, La Decouverte, 2003.

(19) M. Weber, <<La profession et la vocation de politique>>, ibid. Sur la responsabilite politique en tant que prevision des consequences de l'action, cf. aussi H. Jonas, Le Principe responsabilite, Paris, Flammarion, 1991 [1979].
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Author:Amadieu, Jean-Baptiste; Cattani, Paola
Publication:The Romanic Review
Date:Jan 1, 2018
Words:2600
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