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INTRODUCTION: << CENSURE ET STYLE >>.

Le present dossier se fixe comme finalite d'etudier les relations encore mal determinees entre la censure et le style (1). Dans son sens juridique le plus precis, la censure designe une restriction preventive de la liberte d'expression, un controle qui intervient avant la publication. On l'envisagera neanmoins, selon un usage courant, comme designant l'ensemble des restrictions juridiques de la liberte d'expression. Les etudes qui suivent portent sur un corpus varie et etendu, depuis les censures ecclesiastiques du dix-septieme siecle jusqu'aux proces francais de ces dernieres annees, en passant par le controle des livres sous Metternich, les mises a l'Index de Voltaire et des litteratures francaises et anglaises des dix-neuvieme et vingtieme siecle. Dans un sens encore plus large et qui ne sera pas completement ignore, la censure peut designer l'ensemble des normes sociales, religieuses, academiques ou editoriales qui s'imposent non seulement aux contenus ideologiques, mais aussi au style. Freud parle ainsi de << censure >> en un sens metaphorique, notamment pour designer la conscience morale. Le purisme, le bon gout, la << belle ecriture >>, le refus de la facilite, le primat de la clarte ou bien de l'ornementation conduisent les auteurs a pratiquer un certain type d'ecriture, et donc a s'interdire d'autres formes d'expression. Ce type d'entraves ne constitue pas a strictement parler un interdit, mais une contrainte parfois ressentie comme aussi pesante qu'une stricte censure et susceptible d'entrainer un << complexe >> chez l'ecrivain.

Le terme de style est a son tour polysemique. Il est inutile de revenir ici aux querelles qui ont agite la theorie litteraire sur l'existence et la nature du style. Au regard du corpus, une telle deconstruction serait d'une part anachronique pour les corpus anterieurs a ces debats, et d'autre part, pour les proces les plus recents, elle serait inoperante dans la mesure ou les tribunaux n'exercent pas des expertises specialisees mais raisonnent souvent selon le << sens commun >> pour reprendre la distinction qu'en fait Antoine Compagnon d'avec la theorie litteraire dans Le Demon de la theorie. Le style est compris, dans les articles qui suivent et selon les instances de jugement, comme l'ensemble des procedes linguistiques et rhetoriques : lexique, connotations, grammaire, regles d'ecriture, figures de rhetorique, registre de langue, idiolecte, et meme techniques argumentatives et organisation du propos. Si nous reprenons une terminologie rhetorique, le style recouvre bien sur l'elocutio, mais parfois aussi l'inventio et la dispositio; par consequent, la frontiere entre le style et les idees n'est pas toujours bien etablie. Cela nous ramene sans doute a la notion d'ecart par rapport a un usage attendu et normal, notion certes aussi generale que contestee, mais repandue.

Souvent envisagee comme une lecture ideologique des oeuvres, la censure n'accorderait aucune attention a leur valeur litteraire. Cette vue neglige d'autant plus la consideration que les juges peuvent apporter au style que le public se represente parfois le censeur en personnage illettre ou hostile par principe a la creation artistique. Robert Darnton, dans son recent essai De la censure, remet en cause une telle image : << Rejeter la censure comme une repression grossiere exercee par des bureaucrates ignorants est mal la comprendre (2). >> Notre dossier << Censure et style >> se propose de reevaluer les rapports entre la censure et le style, le degre d'attention que le censeur accorde aux procedes litteraires et l'usage qu'il fait du style dans son analyse censoriale.

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Du point de vue des createurs, le style serait en mesure de dejouer la censure. Dans La Persecution et l'art d'ecrire, Leo Strauss soutient que l'art d'ecrire entre les lignes permet a l'ecrivain de formuler de biais un message qui, exprime directement, serait inacceptable pour le censeur. De maniere plus generale, le style figure evite la formulation litterale, passe par l'allusion ou l'ironie, en appelle a l'intelligence complice du lecteur. Toute figuralite echappe au sens univoque, suppose une interpretation subjective sans certitude et justifie ainsi les denegations d'auteurs. Le censeur correspond-il a l'image supposee par Strauss, reste-t-il impermeable aux procedes litteraires, en particulier aux detours figuraux ?

Contrairement a un texte speculatif ou injonctif, le texte litteraire ne pretend pas delivrer avant tout un enseignement. Il decrit plus qu'il ne prescrit. Les significations intellectuelles ou morales qu'on peut lui preter necessitent un examen des procedes litteraires pour determiner les interpretations valides ou non : les maximes inconvenantes sont-elles le fait de l'auteur, du narrateur ou d'un personnage ? La description du mal s'accompagne-t-elle d'une neutralite narratologique ou d'une approbation, voire d'une incitation ? Les censeurs sont conduits a se poser ce type de questions, ou du moins a postuler implicitement des reponses a ces interrogations.

En outre, il leur faut apprecier le style pour mesurer l'influence de l'oeuvre sur le public. Lorsque la censure s'interesse au style ou aux procedes litteraires de l'oeuvre poursuivie, les considerations esthetiques ne sont pas toujours des digressions par rapport a l'interpretation ideologique et juridique. Elles peuvent participer a l'argumentation censoriale et contribuer a deux fins opposees. La reussite litteraire peut, d'abord, servir d'excuse pour permettre une oeuvre par ailleurs immorale, mais aussi de circonstance aggravante de la condamnation, dans la mesure ou elle rend l'infraction plus seduisante et donc plus dangereuse.

Le present dossier s'interesse enfin au style et a la rhetorique utilises par les censeurs. Se contentent-ils de proceder a une analyse purement administrative ou technique, de simple qualification juridique qui se contenterait de mesurer le degre d'ecart ou de conformite entre l'enonce poursuivi et la doxa de reference, ou bien s'expriment-ils en un style emotionnel, passionnel, fait d'indignation, de repulsion, de scandale ou encore d'ironie, de mepris, de derision ? Si la sentence d'interdiction reste dans la plupart des cas << technique >>, les requisitoires de procureur ou les rapports de censeurs peuvent adopter des tonalites stylistiques tres differentes : style administratif, pamphlet, polemique, satire, ton calque sur celui de la controverse academique, etc. Le choix d'un genre plutot qu'un autre est-il arbitraire ou repond-il a une necessite rhetorique ou sociale ?

Les etudes ici rassemblees peignent un portrait du censeur bien loin de la description caricaturale d'un automate qui se conterait d'ecarter froidement certains mots, et que l'on pourrait aisement tromper grace a une simple formule de style. Que l'on souhaite combattre la censure ou simplement mieux comprendre son fonctionnement, une perception plus fine s'impose : le censeur n'est pas insensible aux formes rhetoriques, et rien ne l'illustre mieux que son attention au style.

CNRS-Republique des savoirs

Universite de Reims

(1) Il comprend une selection de communications qui furent donnees lors du colloque << Censure et style >>, organise a Paris en juin 2017 (College de France, Ecole normale superieure et Sorbonne). L'integralite des actes, prochainement accessibles par internet, fait l'objet d'une mise en ligne par Cecile AIrivie sur le site de << Republique des savoirs >> : http://republique-des-savoirs.fr. Nous remercions Elisabeth Ladenson, qui a participe au colloque, de nous avoir ouvert les portes de Romanic Review pour ce dossier.

(2) Robert Darnton, De la censure. Essai d'histoire comparee, trad. fr. Jean-Francois Sene, Paris, Gallimard, coll. NRF essais, 2014, p. 293.
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Author:Amadieu, Jean-Baptiste; Hocbmann, Thomas
Publication:The Romanic Review
Date:Jan 1, 2018
Words:1143
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