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IMMERSION DANS L'AUTRE ART CINEMATOGRAPHIQUE.

S'll est un medium populaire depuis le siecle dernier, c'est assurement le cinema. Tous le frequentent, tous l'experimentent des le plus jeune ge, et pourtant ... Ce que le spectateur lambda connait de l'art cinematographique se reduit generalement aux seuls films de facture hollywoodienne, qui monopolisent les ecrans des salles obscures. Si les lunettes 3D ont

permis d'en renouveler superficiellement l'experience sensorielle, le cinema grand public reste trop souvent confine a une approche narrative simpliste, limitee et frustrante, des lors que l'on prend conscience des possibilites infinies que recele l'art cinematographique.

C'est justement au spectre des possibles que s'attarde l'exposition Dreamlands, preparee par Chrissie Iles pour le Whitney Museum of American Art. Pas moins de 110 ans de cinema experimental et immersif y sont revisites. Au menu, une quarantaine d'oeuvres dans lesquelles les artistes modernes et contemporains ont explore les codes de l'image en mouvement afin de remettre en question notre vision du monde, notre facon de le percevoir et de le concevoir. Et tenter de montrer comment les technologies cinematographiques ont faconne l'imaginaire collectif comme aucune autre mediation auparavant. Autant d'experiences nous forcant a sortir de notre zone de confort, le temps d'une visite museale.

Les pieces choisies decortiquent, chacune a sa maniere, les elements constitutifs du medium--projection, film, ecran, penombre, narration lineaire, montage, etc.--avant de les reorganiser dans des formulations nouvelles et de mettre a l'epreuve nos habitudes de visionnage. Explorant les technologies numeriques autant que traditionnelles (video, pellicule 16 mm et 35 mm), la selection offre un eventail d'experiences, qu'elles soient immersives, multidimensionnelles, multisensorielles, perceptuelles ou conceptuelles. De salle en salle, on plonge un peu plus avant dans une aventure dont on devient progressivement l'un des maillons.

D'entree de jeu, la presentation pose les jalons d'un cinema qui est tout sauf conventionnel. Des qu'il quitte l'ascenseur qui l'a mene au cinquieme etage du musee, le visiteur entre dans un univers balise de propositions inusitees. C'est Oskar Schlemmer, l'un des premiers << reveurs >> du cinema experimental, qui ouvre le bal avec Das triadishe Ballet (1922-1970). On est invite a prendre place sur un immense divan pour decouvrir ce film dans lequel d'etonnants danseurs, vetus telles des marionnettes geantes, font des pas de deux dans un decor totalement abstrait. Tout dans ce film a ete pense par Schlemmel, alors directeur du Bauhaus, dans une perspective de Gesamkunstwerk (oeuvre d'art totale). Les mouvements contraints des danseurs-marionnettes se heurtent au cubisme du decor, dans un desir affirme de traiter l'espace scenique dans un vocabulaire de formes simples, de couleurs primaires et de lumiere. Degager le cinema de son rapport au reel pour l'apprehender comme experience essentiellement esthetique, tel est l'objectif poursuivi par Schlemmel, et qui fut partage par plusieurs artistes de la Republique de Weimar.

Cette periode de grande creativite est, pour la commissaire de l'exposition, le point d'ancrage de l'idee meme d'un cinema de la pure experimentation. C'est alors un veritable laboratoire d'idees qui se met en place, oo l'exploration de l'espace sensoriel, du corps, des formes abstraites et des technologies audiovisuelles constituent les elements matriciels d'une recherche plastique soutenue dont l'Allemagne sera le chef de file, et qui gagnera bientot l'Europe et l'Amerique.

Dans un habile jeu de renvois, de clins d'oeil formels et de parentes technologiques, les oeuvres se succedent, parfois de facon inusitee. Ici, un court metrage d'Edwin S. Porter (Coney Island at Night, 1905), temoin de la fascination du realisateur americain pour la lumiere electrique, la camera, mais aussi les parcs d'attractions, dialogue avec One Million Kingdoms, de Pierre Huyghe (2001), video consacree au personnage anime d'Annlee; la, quelques extraits et esquisses d'Oskar Fischinger (figure de proue du cinema abstrait) pour Fantasia des studios Disney cohabitent avec des planches de decors de Blade Runner et de Ghost Reader. Dessins, maquettes et chutes de films sont ainsi mis a profit pour documenter la genese de certaines oeuvres.

Mais ce sont surtout les installations filmiques et les propositions multimedias, des annees 1960 a aujourd'hui, qui constituent le coeur de l'exposition. De ce nombre, Destruct Film, de Jud Yalkut (1967) s'affirme comme l'une des oeuvres phares. Dans une petite salle rectangulaire au sol recouvert de pellicule 16 mm, des projecteurs de films et de diapositives ont ete disposes. Le promeneur, perplexe, est invite a entrer en marchant sur la matiere qui jonche le sol. Cette mise en espace opere un deplacement instantane de l'aventure spectatorielle, qui passe alors du visuel-passif au sensoriel-actif; le film est ainsi apprehende dans sa dimension tactile et materielle, tandis que les images projetees sur les murs de la salle (diapositives et films) forment un etrange univers kaleidoscopique qui decuple l'experience pour la rendre immersive. Le cinema est des lors explore par le corps entier et non plus par l'oeil seul.

Autre piece de resistance, le projet Movie Mural (1968) de Stan Van der Beek, version << portable >> du Movie-Drome de 1963, l'une des toutes premieres oeuvres immersives a l'interieur d'une salle en forme de demi-sphere. Sur un amoncellement d'ecrans et de projecteurs de tout acabit, on voit se succeder diverses images : films experimentaux de Van der Beek, mais aussi extraits de Newsreels, de found footage, de diapositives en verre, etc. Prefigurant les conditions de visionnage des films immersifs actuels avec son espace en forme de dome, Movie-Drome explorait un tout nouveau contexte de diffusion des images en mouvement qui renouvelait profondement l'experience spectatorielle. Certes, Movie Mural n'est qu'une evocation de la puissance de Movie-Drome, mais elle a le merite de rappeler le caractere foncierement avantgardiste des installations cinematographiques de Van der Beek ainsi que leur influence.

Au nombre des pieces recentes realisees a l'aide des technologies numeriques dans le meme esprit, il faut mentionner Trading Futures, de Ben Coonley (2016), film 3D projete a l'interieur d'un dome geodesique, sur 360 degres. Empruntant des points de vue multiples, Coonley y livre un etrange discours sur le trading et les qualites de la technologie 3D, qui fait voyager le spectateur sans jamais qu'il n'ait a se deplacer. L'installation Easternsports, de Jayson Musson et Alex Da Corte, quant a elle, presente des videos sur les quatre murs d'une salle oo decor, lumiere et odeur (ici, un parfum d'orange) sont mis a profit pour creer un espace dans lequel tous les sens sont sollicites. Autre moment fort, la Factory of the Sun, de Hito Steyerl (exposee a la Biennale de Venise de 2015). Apres avoir emprunte un etroit couloir, le visiteur integre une salle carree, sorte de studio de capture de mouvement avec son grillage de lignes blanches. Invite a s'asseoir sur un transat, il assiste a la diffusion d'une video dont l'univers rappelle celui du film Tron. Petit a petit, une zone d'interaction se met en place entre le film et les spectateurs, espace qui n'est pas sans son lot de surprises. Entre celebration du potentiel utopique et ludique du cinema immersif et discours critique sur les dangers de la surveillance a l'heure de la realite virtuelle et d'internet, cette oeuvre semble malheureusement chercher sa voie.

Si Dreamlands presente un interet certain, notamment dans le dialogue qu'elle etablit entre les recherches des avant-gardes des annees 1920 et les propositions contemporaines, sa scenographie est parfois problematique, surtout pour ce qui est du dosage du son et des interferences sonores entre certaines pieces. Aussi, les limites de quelques installations sont mal definies, ce qui tend a confondre le visiteur. Neanmoins, l'exposition et son catalogue posent quelques balises prometteuses pour l'etude et l'analyse de l'art et du cinema immersifs, d'hier a aujourd'hui.

Formee en design, Histoire de l'art (baccalaureat, maitrise et doctorat en cours) et cinema (mineure et maitrise), Marie Claude Mirandette a ete conservatrice des arts graphiques au Musee des beaux-arts de Montreal, puis professeure d'Histoire de l'art et de cinema au collegial. Collaboratrice de longue date a de nombreuses revues et journaux, elle est adjointe a la redaction a Cine-Bulles.

Dreamlands : Immersive Cinema and Art, 1905-2016, Whitney Museum of American Art, New York, du 28 octobre 2016 au 5 fevrier 2017.

Legende: Alex Da Code et Jayson Musson, Easternsports, 2014. [C] Alex Da Code. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de l'Institute of Contemporary Art, University of Pennsylvania, 2014.

Legende: Korakrit Arunanondchai, extrait de Painting with History in a Room Filled with Men With Funny Names 1, 2013. Video, couleur, son; 12 min 4 s. Collection de l'artiste.

Legende: Adelita Husni-Bey, extrait de After the Finish Line, 2015. Video, couleur, son; 12 min 53 s. Collection de l'artiste. Avec l'aimable autorisation de la Galleria Laveronica, Modica.

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Title Annotation:EXPOSITIONS/EXHIBITIONS
Author:Mirandette, Marie Claude
Publication:ETC Media
Date:Jun 15, 2017
Words:1577
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