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Homme: revue francaise d'anthropologie: numero thematique: (Anthropologie psychanalytique).

L'Homme. Revue francaise d'anthropologie, numero thematique Anthropologie psychanalytique , no 149, janvier-mars 1999, 294 p., ref.

Ce numero thematique de L'Homme est pour l'essentiel le fruit d'un symposium tenu a Paris en juin 1997 ; il met au travail les difficiles rapports de l'anthropologie et de la psychanalyse. Sur ce theme, que n'a-t-on pas dit, en effet, en tournant autour du pot de l'inconscient par impuissance d'y plonger l'oeil et encore moins d'en decrire le contenu ? Chacun, psychanalyste ou anthropologue, se campait sur sa position a l'occasion de censures plus ou moins confortables qui lui assuraient son espace reserve. Ils avaient raison tous les deux mais au prix d'incomprehensions. Les auteurs de ce numero veulent sortir de ce tourne en rond et remettent en question les options durkheimiennes trop rigides a leurs yeux pour rendre compte des rapports complexes des sujets au groupe dont ils font partie. Je ne resumerai pas ce numero, l'exercice serait inutile, la presentation de J. Galinier, P. Bidou et B. Juillerat introduira les lecteurs aux preoccupations des auteurs mieux que je ne pourrais le faire. Je note au passage, cependant, la diplomatie et la prudence de cette introduction qui ne prend pas les risques que les auteurs (dont ils font partie) n'hesitent pas a courir dans leurs textes qui donnent tant a penser. On ne peut s'empecher ici de croire que la position de Levi-Strauss, apparemment si opposee a la psychanalyse, reste l'obstacle a franchir que personne n'ose vraiment aborder serieusement. Je ne suis pas certain d'ailleurs que les critiques adressees a Levi-Strauss suffisent, mais on constatera que l'introduction se sert des options du structuralisme pour se differencier et rompre avec son oeuvre. Nous voila revenus au sujet, il s'agit bien de lui dans ce debat. Comment promouvoir, dit l'introduction, en rupture avec la demarche structuraliste, une anthropologie d'inspiration psychanalytique [...] qui constitue l'individu dans sa qualite singuliere de sujet psychique, comme partie integrante et inalienable de la signification des faits de culture (p. 15).

Il faut lire ce numero. J'ai lu avec une attention constante les articles de chacun et l'ensemble releve sans ambiguYte de l'objectif dont j'emprunte la formulation a J. Galinier dans l'introduction de son livre, La moitie du monde, paru en 1997 : l'integration definitive des idees freudiennes dans la reflexion anthropologique (p. 17). Dans chaque texte, il y a matiere a debat sur ce terrain et les discussions seraient prolongees. On peut, en effet, se demander quel traitement subissent ici les idees freudiennes. On sent l'influence plus forte de Lacan du cote des textes de S. Breton et de C.-H. Pradelles de Latour, et celle de A. Green du cote de ceux de P. Bidou, J. Galinier et B. Juillerat. Ces options sont lourdes de consequences pour les idees freudiennes qui seraient adoptees en anthropologie. Ce probleme est loin d'etre regle dans les milieux analytiques eux-memes. Nous sommes donc ici dans un atelier a ses debuts, on peut aborder ce numero comme le fruit d'un exercice. Cet exercice est fiche d'apercus subtils et eclairants, mais les debats aux frontieres des deux disciplines n'ont pas vraiment lieu. Bien sur, les auteurs n'en sont pas a leurs premieres armes, ils ont deja publie sur ces themes et sont sortis des simplismes durkheimiens, mais nous abordons ici des espaces autrement plus complexes. Il me parait difficile pour le moment de rendre justice aux auteurs. On le pourrait en anthropologie -- elle fait la preuve ici qu'elle gagne en raffinement et en comprehension en acceptant la complexite representee par les actes du sujet dans le groupe --, mais le peut-on a la frontiere de l'anthropologie et de la psychanalyse ?

La societe se reproduit, mais elle le fait avec des sujets qui ne se reproduisent jamais. La reproduction du groupe suppose un deplacement radical, une rupture d'avec le sujet. On peut donc s'attendre a quelques difficultes pour penser le rapport du groupe aux sujets. L'anthropologie aborde cette boite noire a partir de ce qu'elle sait de la culture, a partir des conceptions que la culture se fait du sujet. On pourrait, me semble-t-il, montrer pourquoi et comment la culture elle-meme sait que le sujet lui echappe et lui est irreductible. Quels sont les savoirs des cultures sur le sujet ? Ou s'arretent ces savoirs et pourquoi ? Au-dela de quelles limites le groupe ne s'interesse-t-il plus du tout au sujet ? L'anthropologie peut-elle lire autre chose du cote du sujet que ce qui lui sert a comprendre le groupe ? Parle-t-on du meme sujet en anthropologie et en psychanalyse ? Je ne le pense pas.

Il m'a semble que dans ce numero le debat n'etait pas encore ouvert. Si la psychanalyse est le retour du desir dans le champ du savoir, elle est en meme temps le retour de l'angoisse dans le champ de ce savoir. A cet egard, le savoir de l'analysant reste sousestime a la frontiere de l'anthropologie et de la psychanalyse. On en reste trop a la recuperation d'un certain nombre de concepts freudiens par l'anthropologie. Ces outils, pour reprendre les propos que de Certeau appliquait au travail de l'historien qui se risquait a la frequentation de la psychanalyse, [...] avouent une ignorance. On les case la ou une explication economique ou sociologique laisse un reste. Litterature de l'ellipse, art de presenter les dechets ou sentiment d'une question, oui ; mais analyse freudienne, non (1995 : 292). La psychanalyse risque donc d'etre reduite a une hermeneutique de plus, aussi intelligente soit-elle, au prix d'un tri redoutable des concepts analytiques admis au debat. La frontiere qui lie et separe l'anthropologie et la psychanalyse est sans doute prometteuse, mais il faut s'attendre a ce que l'anthropologie n'en sorte pas indemne. Pour le moment, on croirait que celle-ci trouve un nouveau filon, mais son utilisation produira peut-etre une veritable subversion de la comprehension anthropologique.

References

GALINIER J., 1997, La moitie du monde. Paris, Presses Universitaires de France.

DE CERTEAU M., 1995, L'ecriture de l'Histoire. Paris, Gallimard.
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Author:Simonis, Yvan
Publication:Anthropologie et Societes
Date:Jan 1, 2000
Words:978
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