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Histoire de ma vie, ou la famille imaginaire.

Histoire de ma vie est a l'evidence un texte privilegie pour la theorie psychaalytique (1). Je vais donc en faire une lecture analytique systematique, non tant pour le plaisir de theoriser, que pour en tirer des indications de lecture de l'oeuvre romanesque. Car j'y vois, comme Philippe Berthier, << une etude de premier ordre sur l'eclosion progressive de l'imaginaire >> (2). La reconstitution de l'histoire de sa famille a laquelle se livre George Sand dans Histoire de ma vie releve, on l'a dit maintes fois, du roman familial des nevroses et des artistes. Elle en presente tous les caracteres, definis par Freud dans un texte celebre entre tous. Cette fiction autobiographique, on le sait, est un expedient pour resoudre les problemes poses par le complexe d'CEdipe. Se sentant evince ou frustre d'une part de l'amour de ses parents, tout enfant elabore une histoire qui corrige sa veritable existence de maniere a accomplir ses desirs a la fois erotiques et ambitieux. De plus, quand l'enfant percoit la difference sexuelle entre ses deux parents et leur role respectif dans la conception, il eleve le pere et abaisse la mere, accusee d'infidelite, ce qui lui permet de taxer ses freres et soeurs d'illegitimite. Le roman ainsi cree substitue aux deux parents des personnes plus distinguees et plus brillantes, ce qui n'est en fait qu'une facon d'exprimer une nostalgie des premieres annees de la vie, ou les parents reels apparaissaient comme tels.

Imagos parentales

L'adolescent elabore donc un roman personnel ou deux couples de parents s'affrontent dans son imaginaire, l'un tel des parents de conte de fees, l'autre soumis a toutes les limites quotidiennes, et tel qu'ils sont dans la realite (3). Ce roman familial revele le processus regressif du retour a la relation rassurante des parents de son enfance. Le resultat, ce sont des imagos parentales, concept jungien qui designe des representations inconscientes ou plutot des schemes imaginaires acquis, veritables cliches statiques a travers lesquels le sujet vise autrui. Ces prototypes, elabores a partir des premieres relations intersubjectives reelles ou fantasmees avec l'entourage familial, orientent selectivement la facon dont le sujet apprehende autrui. Ce sont bien des survivances de cet ordre qui expliquent le caractere romanesque si appuye de l'histoire des parents de George Sand, conte de fees auquel le prenom d'Aurore, << rococo >>, << ridicule >>, semble predestine. Ces imagos parentales, objets d'identification et de refus, se retrouvent dans toute l'oeuvre romanesque, mais elles dominent Histoire de ma vie. La romanciere y reconstitue un roman familial tres marque par l'Histoire et l'ideologie revolutionnaire, ou << le sang des rois >> se mele a celui des << pauvres et des petits >>: origine modeste de sa mere, prestigieuse famille de sa grand-mere paternelle Marie-Aurore, fille naturelle du marechal de Saxe, campagnes heroiques de son pere Maurice dans les armees revolutionnaires (I, 4-14), coup de foudre romanesque de celui-ci a Rome pour Sophie Delaborde, qu'il finit par epouser peu avant la naissance d'Aurore, malgre l'opposition de sa mere (II, 1-7). Tout est vrai, mais aussi trop beau pour etre vrai. Presque tous les elements du mythe de la naissance du heros denombres par Otto Rank (4) sont en effet presents dans ce roman familial. Abandon ou mort des geniteurs, adoption, enfance difficile, symptomes precoces de genie, reconnaissance finale. Mythologie personnelle creee de toutes pieces et fondee sur l'alliance historique de deux classes sociales, souvenirs consciemment remanies pour faire ecran a des realites intolerables, la batardise et l'illegitimite omnipresentes dans l'histoire de sa famille, et le mystere honteux de sa naissance, qu'elle a mis du temps a eclaircir (5). Distance d'Aurore par rapport a elle-meme, ecart avec la realite objective caracterisent cette posture autobiographique contaminee par l'ecriture romanesque. La transcription des lettres paternelles, si remaniees soient-elles, apporte a cette construction la touche necessaire pour etayer l'illusion de realite. Avec une lucidite analytique remarquable, George Sand revendique d'ailleurs cette elaboration comme inevitable, puisqu'elle reconnait a la fois le choix des souvenirs et cette tendance repoussee mais << naturelle de l'esprit humain, qui ne peut s'empecher d'embellir et d'elever l'objet de sa contemplation >>. Bien qu'elle dise s'attacher a la << realite >> et refuser d' << idealiser (sa) propre existence et (d')en faire quelque chose d'abstrait et d'impalpable >> comme les autres ecrivains, elle sait qu'elle n'echappe pas a la regle du roman familial et fabrique consciemment ses souvenirs-ecran. Mais cette hyperactivite autobiographique signifie-t-elle l'acceptation ou le refus d'assumer son histoire familiale ?

Posons d'abord une question theorique : le sexe de l'enfant joue-t-il un role dans l'elaboration du roman familial ? Pour Freud, qui tente de degager, a partir des annees 20, la specificite de la sexualite feminine, << Le garcon etant, de beaucoup, plus porte a avoir des motions hostiles contre son pere que contre sa mere, et manifestant une tendance bien plus intense a se liberer de celui-la que de celle-ci, l'activite fantasmatique des filies peut, sur ce point, se montrer beaucoup plus faible >>. On reconnait bien la le machisme du pere de la psychanalyse. Mais le cas d'Aurore est particulier a divers egards. D'abord, elle n'a pour ainsi dite pas vecu avec ses parents, mais avec sa grand-mere, qui a faconne elle-meme l'image des parents, surestimant le pere, son fils, et rabaissant la mere, d'ou l'hyperactivite fantasmatique de la petite fille et l'imagination romanesque de l'ecrivain. La psychanalyse conclut egalement que le complexe d'CEdipe de la fille est bien plus univoque que celui du garcon et estime qu'il va rarement au-dela de la substitution a la mere et de la position feminine a l'egard du pere. De plus, la sortie de l'oedipe demeure problematique, risquant de plonger la fille dans une revendication infinie d'amoureuse blessee, ou dans un renoncement mortifere ou encore de la renvoyer a son premier amour pour la mere.

Une Mere devaluee

C'est peut-etre ce qui se passe pour George Sand. Mais le roman familial revele egalement un processus progressif qui permet d'accepter la rivalite par l'intransigeance envers les parents et de faire le deuil des imagos parentales. Ce travail de deuil des imagos parentales s'avere problematique dans Histoire de ma vie. On peut en effet deceler dans les portraits que brosse George de ses parents une elaboration rendue encore plus fantasmatique par deux facteurs qui interviennent a des moments differents du temps, leur absence durant l'enfance et le souci de mise en scene de la romanciere autobiographe. On trouve dans cette elaboration les caracteres particuliers que prennent chez une fille les deux poles de toute vie affective, la mere et le pere. Le premier grand Autre de la demande idealement phallique est bien la mere, toujours d'emblee perdue, mais ici perdue aux deux sens du terme comme ayant renonce a sa fille et comme << femme perdue >>, dont celle-ci conserve la nostalgie (6). La romanciere avoue pour elle << une sorte de passion malheureuse >>. Generalement, l'amour que la fille porte a sa mere a pour destin de virer a la haine lorsque elle decouvre qu'elle n'a pas le phallus. On pourrait situer ce moment precisement dans Histoire de ma vie a cerre scene primitive que constitue la revelation terrible faite a Aurore enfant par sa grand-mere que sa mere etait << une femme perdue >>, revelation qui, tout en corroborant les soupcons du roman familial, a cree un choc qui a fait de cette mere le personnage central d'un << cauchemar >> familial infiniment reproductible (7). Le travail de deuil, toujours indispensable, mais dans ce cas provoque et bloque a la fois, a donc detruit l'image de la mere dans l'imaginaire sandien, tandis que la grand-mere, << qui avait des gouts serieux et des habitudes d'ordre >>, apparait alors a l'enfant a la fois comme le personnage fort et rassurant de cette famille moralement et physiquement fragile et comme le substitut honorable et presentable de cerre mere deshonoree, inscrite dans une lignee de courtisanes dont Aurore, a qui son nora semble sali, entend se demarquer a tout prix par l'ecriture. L'autorite de sa grand-mere, quoique pesante et castratrice, lui sert desormais de pivot.

Car ce qui est en question dans ces constructions imaginaires, c'est bien le narcissisme, que George Sand, toujours lucide, appelle << l'enthousiasme de soi-meme >> (8). L'ideal du moi, irremediablement detruit par la revelation grand-maternelle, ne peut se reconstruire qu'au prix d'un important travail imaginaire. Car l'ideal du moi, c'est ce delire des grandeurs qui fait de l'enfant le roi de l'univers et cree l'image toute-puissante de << sa majeste le moi >>, delire abandonne quand la critique exercee par les parents ne permet plus a l'enfant de se croire tel. Dechue de son piedestal imaginaire, Aurore enfant doit mettre en place tout un edifice de representations pour regagner sa propre estime et reconstruire sa propre statue. << Cette faculte des poetes qui consiste a idealiser leur propre existence et a en faire quelque chose d'abstrait et d'impalpable >> resulte de la convergence du narcissisme et des identifications aux parents. Quand la mere perd son aureole, la fille tombe du meme coup de son piedestal. D'ou l'intervention d'un mecanisme de defense, l'hallucination negative (9), processus mis en oeuvre par l'angoisse, qui intervient quand le reel est ressenti comme hostile pour desamorcer la douleur qu'il provoque. Attestant la proximite des pensees preconscientes et des perceptions exterieures avec les fantasmes d'origine inconscients, elle est la representation de l'absence de representation. Elle est liee a la mere, en tant qu'objet d'investissement dont l'absence oblige le sujet a une representation a la fois de l'absence et d'une presence capable de realiser ses desirs (10). Entre affirmation et deni, entre douleur et realite, entre investissement et desinvestissement, elle rend les conditions de la representation possibles. Le langage est le lieu du desaveu, de la subversion du jugement et de la creation d'une autre realite. Sur cerre table rase de l'hallucination negative, s'edifient des figures imaginaires comme Corambe, reve incarne, personnage multiforme, cameleonesque, vaguement anthropomorphe et teinte d'un mysticisme qui reunit en un etre ideal les imagos parentales, sublimees par la saintete et le martyre (11) au point de les rendre meconnaissables. Puis prend naissance tout un univers substitutif, celui des personnages de romans.

Un Pere idealise

Tout se passe comme si l'idealisation du pere, qui exalte sa beaute, sa jeunesse et la coherence de ses choix politiques et amoureux, jouait un role protecteur contre les pulsions destructrices. Autre mecanisme de defense, cerre idealisation, qui reduit le pere a un nom prestigieux noye dans un passe revolu et historique et tait son existence de viveur et ses enfants illegitimes, semble correlative d'un clivage pousse a l'extreme entre un << bon >> objet idealise--le pere--et un mauvais objet definitivement devalue--la mere. Comme si Aurore en etait restee au debut du travail du deuil, dont la premiere etape est un surinvestissement du parent mort avant son desinvestissement au profit de la vie. Comme si elle n'avait pas fait l'epreuve de la realite. L'amour pour le pere s'avere donc un amour secondaire, vers lequel elle transfere sa demande apres la decouverte de la castration maternelle, mais un amour exalte par le premier stade du deuil, meme s'il s'avere depourvu du trait d'identification feminine dans lequel se resoudrait son (Edipe. Du coup la loi du Pere idealise devoile la limite de la metaphore paternelle, qui laisse la filie dans une forme de deception ou persiste la demande d'amour. C'est pourquoi une sorte de fidelite au pere mort se manifeste, et c'est lui qu'Aurore attend inconsciemment, c'est a lui seul qu'elle est liee a travers les differents hommes qu'elle rencontre. En compensation, elle glisse--on devrait dire le long d'une equation symbolique --du penis a l'enfant, son complexe d'CEdipe culmine dans le desir longtemps retenu de recevoir en cadeau du pere un enfant, de mettre au monde un enfant pour lui. Aurore semble bien en effet avoir trouve dans sa propre maternite precoce, ou elle est << a la fois pere et mere >>, puis dans des relations amoureuses a coloration maternelle, le substitut symbolique d'un amour paternel et maternel a la fois dont elle a ete frustree. Enfin toute l'ceuvre en porte la trace puisque, comme le souligne Martine Reid, l'imaginaire sandien << construit sur un puissant rapport a la figure paternelle, fonctionne de maniere recurrente sur un passe familial a caractere mortifere >> (12).

Une Famille recomposee

Cette maternite substitutive l'incite a une veritable inversion des images parentales dans laquelle elle s'approprie le role de mere vis-a-vis de son pere et de sa mere a la fois. Le pere, eternel jeune homme, fige par sa mort precoce sous une apparence fiere et juvenile dans l'imaginaire de George comme une image d'Epinal, la mere, dont la << frivolite enfantine >>, la << mobilite inquiete >>, les sautes d'humeur font un etre charmant mais inconsequent. Plus tard, diminuee par la maladie, regressant a l'etat infantile, elle est soignee par sa fille tellement plus mure qu'elle, avec qui s'est instaure un lien indefectible et ambigu comme reste de ce premier attachement qui ne cesse de s'ecrire, sous la forme d'une perte / fixation de jouissance. Devenue de ce fait triplement mere, de ses enfants et de ses deux parents, Aurore assume le role d'historiographe d'une famille ainsi recomposee. Relation triangulaire d'un genre nouveau, qui brouille les ages et les liens de parente et conjure la jalousie nee du deuxieme stade du roman familial, le stade sexuel, ou l'enfant se figure des situations erotiques. Pourtant une forme detournee de jalousie subsiste, qui se manifeste dans l'idealisation de l'histoire d'amour romanesque entre ses parents. Idealisation secondaire, qui presente tous les caracteres d'un autre mecanisme de defense, la sublimation, processus qui concerne la libido d'objet et consiste en ce que la pulsion se dirige sur un autre but, eloigne de la satisfaction sexuelle. Ce mariage qui, pour le pere, brave les tabous sociaux, met en pratique les idees politiques, bafoue l'interdit maternel, apparait a l'ecrivain comme la peripetie romanesque par excellence, celle qu'elle aurait aime vivre et qu'elle se fait un bonheur d'ecrire. Il est une action d'eclat, qui fait d'elle une enfant de l'amour et de l'enthousiasme juvenile, le couronnement d'une passion ideale. Tout se passe dans sa vie comme si ses propres aventures amoureuses et les aventures romanesques qu'elle invente avaient cherche a rivaliser avec la fougue de cet amour plus fort que tout. Et comme si le fait de le raconter etait une conduite magique destinee a le realiser enfin dans un imaginaire concretise par la materialite du livre.

L'ecriture d'Histoire de ma vie est une restauration narcissique et un bapteme. Elle la nomme, la sacre, la consacre non pas Aurore mais Aimee. Plus que tous ses autres romans, cette autobiographie, dont elle est l'enfant vedette, l'enfant cadeau, l'enfant miracle, d'autant plus valorise que sa venue au monde est plus attendue, joue pour elle un role sublimatoire. Aurore s'appesantit tellement sur l'histoire de sa famille que sa propre histoire, d'abord volontairement secondarisee, y est entierement subordonnee pour mieux en etre exaltee. Strategie de retardement certes classique, empruntee au dix-huitieme siecle romanesque de Diderot ou de Sterne, mais qui remplit chez Sand une fonction decisive, la mise en valeur par l'ecriture d'une vie precieuse entre toutes pour avoir ete a la fois si desiree, si delaissee et si malmenee. Attendue longtemps, l'apparition de la romanciere enfant soulage le lecteur d'une inquietude et fait l'effet d'un miracle ou d'un coup de theatre indefiniment espere. Sa presentation a sa grand-mere denoue comme par magie le conflit familial. Mise en scene geniale, saluee par toute la critique, qui n'en mesure peut-etre pas assez l'egocentrisme (13). Mise en scene proprement vitale, destinee a rendre a l'enfant substitutif, qui occupe sur l'echiquier affectif de sa mere et de sa grand-mere la case du pere mort, une identite propre et une place bien a lui. Si, selon le mot de Pontmartin, Histoire de ma vie est l'histoire de la vie de George Sand << avant sa naissance >>, c'est pour mieux faire de cette naissance le tournant decisif et le point d'orgue de toute une histoire familiale et collective, mais aussi pour operer un retour au narcissisme primaire et a la toute-puissance du moi infantile, mis a mal par les entreprises destructrices de la grand-mere, qui ont eu pour effet la profonde depression de l'entree en litterature.

De plus, la romanciere revele une curieuse tendance a l'annexion de figures de sa vie a un noyau familial cree de toutes pieces, dont elle se veut le nouveau centre ou le nouveau chef. Adoption affective du demi-frere Hippolyte Chatiron et de la demi-sceur Caroline Delaborde, Jules Sandeau appele << mon jeune frere >> comme pour remplir la place laissee vide par Louis, ses enfants a qui elle entend faire porter le nom de Sand, ses amants, Chopin en particulier, dont elle se sent la mere, ses amis et les amis de ses enfants comme Eugene Lambert qui forment un cercle d'election dans l' << arche familiale >>. Comme l'a montre Martine Reid, Aurore fait de son pseudonyme l'acte de naissance d'une nouvelle famille, fondee par sa volonte, dans la rupture avec son ascendance et sa genealogie. Et de Nohant un veritable berceau familial. Double operation symbolique, qui la deleste de tous ces liens familiaux, dont elle a reconstitue la chaine en tentant d'occulter ou de nier leur caractere douloureux et qui la fait acceder a une existence nouvelle, non seulement autonome, mais capable de servir de pivot a d'autres. << Toutes les existences sont solidaires les unes des autres >> (14), ecrit-elle, mais ce qu'elle tente de creer, c'est une nouvelle chaine dont elle serait le premier anneau.

Alors biofiction? Autobiographie revee? Construction d'une histoire capable d'etayer une identite enfin conquise? Reappropriation de parents imaginaires capables de remplacer avantageusement les vrais? Histoire de ma vie est tout cela. La part de fiction y est centrale, comme pour reconstruire une identite perdue. Et inversement, le modele du roman familial va servir de matrice a l'ecriture des romans, qui adoptent frequemment une structure genealogique remaniee. En donnant corps aux fantasmes familiaux, ces << sortes de mannequins situes derriere les images et les souvenirs, et par lesquels ces derniers tiennent debout [...], ces armatures antiques et passablement obscenes ofi se concentre notre vision et qui la preforment >> (15), George Sand nous permet de comprendre la genese de ses personnages romanesques. Ceux-ci heritent de sa fascination pour une mere fragile, dont elle a toujours ete la fille-mere, et pour un pere mort si jeune qu'elle l'a recree de toutes pieces au point de s'en sentir aussi la mere. Cette maturite precoce, forgee dans le deuil impossible des imagos parentales et dans l'hallucination de figures substitutives, a fait d'Aurore pour la vie l'un de ces enfants adultes (16), qui ont pour interlocuteurs privilegies des adultes infantiles. Ce syndrome precoce a ete defini par Ferenczi en ces termes:
   Une detresse extreme et, surtout, l'angoisse de la mort, semblent
   avoir le pouvoir d'eveiller et d'activer soudainement des
   dispositions latentes, non encore investies, et qui attendaient leur
   maturation en toute quietude. L'enfant [...] peut soudainement, sous
   la pression de l'urgence traumatique, deployer toutes les emotions
   d'un adulte arrive a maturite, les facultes potentielles pour le
   mariage, la paternite, la maternite, facultes virtuellement
   preformees en lui. On peut alors parler simplement, pour l'opposer a
   la regression dont nous parlons d'habitude, de progression
   traumatique (pathologique) ou de prematuration (pathologique) (17).


Un tel syndrome est devenu chez George Sand structure de personnalite dans laquelle elle a puise la force d'ecrire des histoires d'hommes immatures, dont Horace est le prototype, et de femmes-enfants plus mures que leurs amants et que leurs parents, sans etre pour autant magiciennes, sorcieres, frigides ou lesbiennes--Lelia, Indiana, Lucrezia, Consuelo, Edmee, la petite Marie, la petite Fadette et tant d'autres.

Societe des Amis d'Honore de Balzac

(1.) Isabelle Naginski a insiste sur ce fait dans << Sisypha : Sand's Autobiographical Body >>, in Corps/decors: femmes, orgie, parodie. Hommage a Lucienne Frappier-Mazur, sous la direction de Catherine Nesci en collaboration avec Gretchen Van Slyke et Gerald Prince, Rodopi, Amsterdam-Atlanta, GA 1999.

(2.) Figures du fantasme. Un parcours dix-neuviemiste, Presses Universitaires du Mirail, coll. << Cribles >>, 1992, p. 170.

(3.) On retrouve ces deux couples parentaux dans le roman le plus fantasmatique qui soit, Francois le Champi, roman d'abandon, d'amour et de reconnaissance, comme l'a montre Janet Beizer au colloque de Cerisy-la-Salle organise par Brigitte Diaz et Isabelle Naginski, juillet 2004, << Autonymies : Francois la Fraise et le nom du corps >>.

(4.) Le Mythe de la naissance du heros, Gallimard, coll. << TEL >>, 1991.

(5.) Voir Martine Reid, Signer Sand, Paris, Belin, 2003, pp. 50-54.

(6.) << On n'est pas seulement l'enfant de son pere, on est aussi un peu, je crois, celui de sa mere. Il me semble meme qu'on l'est davantage, et que nous tenons aux entrailles qui nous ont portes, de la facon la plus immediate, la plus puissante, la plus sacree >>, ed. Damien Zanone, Flammarion, coll. GF, 2001, p. 57.

(7.) Comme Philippe Berthier, j'y vois << un vacillement catastrophique sur l'identite, un ebranlement de l'assise profonde du moi, dont l'onde sismique a mis des annees a s'eteindre >>, op. cit., p. 183. Voir aussi Nicole Mozet, George Sand ecrivain de romans, Christian Pirot, 1997, p. 98. Ce << cauchemar >> explique sans doute l'obsession fatale de Valentine de devenir une femme perdue et le jeu de mots tragique entre elle et Louise, Valentine, ed. Omnibus, 1991, p. 324.

(8.) << Dans cette excitation, le sentiment de ses propres faiblesses lui echappe. Elle (l'ame) s'identifie avec la Divinite, avec l'ideal qu'elle embrasse; s'il se trouve en elle quelque retour vers le regret et le repentir, elle l'exagere jusqu' a la poesie du desespoir et du remords >>, ed. Zanone, p. 46.

(9.) Mecanisme analyse par Andre Green dans Le Travail du negatif, Editions de Minuit, coll. << Critique >>, 1993, pp. 217 a 288.

(10.) Isabelle Naginski souligne justement << l'identification de l'ecriture avec le vide maternel >>, preface a Histoire de ma vie, t. 8, Christian Pirot, 2002, p. 53. Idem.

(11.) Philippe Berthier y voit << la promesse et deja la presence d'une reunion pacifiee au sein d'un amour euphoriquement reparti >>, le fantasme de << l'union a jamais impossible de ses parents >> ou d'un menage qu'elle formerait avec sa mere, prenant ainsi la place du pere, op. cit., p. 175 et Damien Zanone insiste sur l'aspect mystique de cette image. Quant au nom de Corambe, je me permets de suggerer qu'il ne faut pas y voir de signification trop rationnelle, mais plutot un jeu de sonorites qui repose sur les syllabes co et be, si frequentes dans le vocabulaire enfantin (coco, cocotte, coucou, bebe etc) et une structure ternaire, symbole d'equilibre et d'euphorie beate du type de celle que procure a l'enfant le sein maternel. Voir Charles Nodier Notions elementaires de linguistique, Renduel, 1834, pp. 24-26: << Je vous propose de venir chercher nos premiers enseignements pres du berceau de l'enfant qui essaye sa premiere consonne. Elle va bondir de sa bouche aux baisers d'une mere. Le bambin, le poupon, le marmot a trouve les trois labiales; il bee, il baye, il balbutie, il begaye, il babille, il blatere, il bele, il bavarde, il braille, il boude, il bouque, il bougonne sur une babiole, sur une bagatelle, sur une billevesee, sur une betise, sur un bebe, sur un bonbon, sur un bobo, sur le bilboquet pendu a l'etalage du bimbelotier. Il nomme sa mere et son pere avec des mimologismes caressants ..." Mon propre fils avait baptise un morceau de chiffon qu'il sucait pour s'endormir du nom de colico, qui me semble obeir aux memes lois phonetiques.

(12.) Op. cit., p. 165.

(13.) On pense aux vers de Hugo, qui placent le pronom en vedette a l'extremite du vers pour mieux l'exhiber: << Cet enfant que la vie effacait de son livre/Et qui n'avait pas meme un lendemain a vivre, / C'est moi. >>, << L'amour d'une mere >>, in Les Feuilles d' automne.

(14.) Ed. Zanone, p. 111.

(15.) Pascal Quignard, La Haine de la musique, Calmann-Levy, 1996, p. 70.

(16.) A propos de sa mere, elle ecrit: << je voyais en elle un enfant terrible qui se devorait lui-meme [...] Mais je pris sur moi de lui parler avec une certaine severite, et son ame, qui avait ete si tendre pour moi dans mon enfance, se laissa enfin vaincre et persuader >>, ed. Zarone, p. 227.

(17.) Psychanalyse 4, (Euvres completes, sous la direction de Gerard Mendel, trad. J. Dupont, S. Hommel, F. Sabourin, B. This, Payot, 1982.
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Title Annotation:George Sand's Story of My Life/Histoire de ma vie
Author:Baron, Anne-Marie
Publication:The Romanic Review
Date:May 1, 2005
Words:3998
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